Jehan Ratat, receveur de l’hôpital

Jehan Ratat est le fils de Nicole Jaquin et peut-être de Fiacre Ratat signalé dans un rôle de taille en 1532 ? Je ne sais rien ni de l’une ni de l’autre famille. Il a une sœur Catherine, veuve de Regnault Allier, riche famille de bouchers tonnerrois, ce qui tendrait à prouver que les Ratat sont déjà bien implantés en ville. Cette sœur épouse en 1553, un sculpteur, Jehan Germain. Jehan Ratat ne se dit jamais « licencié ès lois », il est néanmoins clerc en 1552 et notaire en 1553[1], où il traite des affaires de la ville avec le comte par l’intermédiaire de Geoffroy de Cenami, et dans un procès entre la ville et l’Hôpital. En tant que notaire, il est dénommé Me Jehan Ratat.

Il n’y a point de notaires royaux dans le comté avant 1576. Les offices de tabellion ou de notaire sont seigneuriaux et affermés pour six ans par le comte, éventuellement renouvelables. Un notaire prend donc son office à bail et en paye chaque année une redevance, qui paraît être de 15 à 20 L.t. à Tonnerre. Le notaire touche 2 s 6 d. pour un acte ordinaire ; de 3 s à 6 s 3 d.t. pour une copie d’acte ; 25 s.t. pour une copie d’un gros document officiel (vidimus). Pas de quoi s’enrichir. Aussi pour améliorer leurs revenus, les notaires cumulent-ils souvent d’autres fonctions judiciaires (comme greffier ou procureur fiscal) ou municipales (fermier, collecteur), ont un autre métier, ou ne se contentent pas d’écrire mais portent aussi les documents (Paris, Sens, Troyes ou Auxerre). C’est ce que fait Jehan Ratat en 1552, alors qu’il est encore clerc : il touche 12 s 6 d pour une grosse portée à Sens. Quelle sera ensuite sa stratégie ?

Installé comme notaire, il va, après quelques années, pouvoir épouser une jeune fille de la bonne société tonnerroise. Le contrat de mariage est signé le 17 novembre 1560 chez le notaire Estienne Moreau avec qui il a travaillé[2]. Le marié Jehan Ratat, majeur (plus de 25 ans), est accompagné de sa mère, honneste femme Nicole Jaquin, de sa soeur Catherine Ratat, et de damoiselle Jaqueline de Perseval dame de Bernol. La mariée Nicole Gerard mineure (moins de 21 ans) est en présence de son père et tuteur, honnorable homme Pierre Gerard commissaire à faire venir les deniers de la recepte de l’élection de Tonnerre, de honnorable femme Jaqueline Cerveau et de messire Jehan Gerard prebtre chanoine de Tonnerre. Ce dernier sera aussi témoin avec Emon Du Ban vigneron d’Epineuil, où les Gerard ont des biens.

Jehan Carrey, le grand-père maternel de la mariée, était sergent de la ville en 1532. De son mariage avec Marguerite, il eut cinq enfants, dont Estienne, Pierre et une fille, épouse Gerard, mère de la mariée. Pierre Gerard, le père, est commissaire à l’élection de Tonnerre, c’est donc un commis royal, qui se fait accompagner de Jacqueline Cerveau d’une famille de notables tonnerrois. Quant à Ratat, il est greffier de l’élection proche lui aussi de Jehan Canelle élu pour le roi en cette élection, d’où sans doute la présence de son épouse Jaqueline de Perseval, dame de Bernouil. Tous ces gens, sauf Ratat, se qualifient d’« honneste » ou d’« honorables », ce qui dénote la bourgeoisie marchande ou de robe. Cinq mois plus tard, Jehan Ratat signe une quittance de cent écus, soit pour ces années 1560 l’équivalent de 250 livres tournois. Ce contrat dévoile une alliance bourgeoise, de gens aisés mais encore loin d’atteindre le montant des dots de 1500 L.t. des familles Canelle, Piget ou Perseval (Perceval), familles plus avancées dans la fortune et l’acquisition de terres ou de fiefs, en quête de noblesse.

Ce contrat nous apprend qu’une part des successions de la mère, de deux oncles et de la grand-mère maternelle est due à Nicole Gerard. Nous sommes en pays de coutumes à l’héritage égalitaire entre tous les enfants, filles-garçons, aînés ou cadets. Par conséquent les successions, estimées à 178 L 8 s.t., sont également partagées entre les cinq frères et sœurs. Nicole reçoit sa part à l’occasion de son mariage, soit 35 L 13 s 7 d.t. Pierre Gerard s’engage également à donner au couple 50 écus sol (monnaie d’or) ou, selon le choix du futur, à donner ce qu’il percevra chaque année comme fruits et rentes sur les héritages précédents. Enfin, le père consent un « avancement de mariage » à sa fille, soit 50 écus soleil, des vêtements « selon son estat et lieu dont elle est issue », un trousseau consistant en un lit « garny » avec courtines, couverture et dix draps qui demeureront « ungs et commungs suyvant la coustume du baillage de Sens ». De son côté, Jehan Ratat devra offrir des bagues et joyaux à concurrence de 15 écus sol. Le dernier survivant prendra, avant partage, « tous ses habitz, bagues et joyauz avec son lict garny » et Nicole est douée d’un douaire de 50 écus sol ou des bénéfices de cette somme à son choix.

L’année suivante, Jehan Ratat reçoit les cent écus des mains de son beau-père (ce qui montre qu’il a préféré l’argent aux éventuels bénéfices), et continue d’exercer son office de notaire juré, et est sans doute déjà promu greffier en l’élection de Tonnerre. Il achète alors deux pièces de terre au finage de Tonnerre. En 1564, toujours greffier mais aussi notaire, il acte beaucoup pour l’Hôpital dont il cherche à se rapprocher. Encore deux ans et il acte pour Antoine de Crussol et dame Loise de Clermont[3], devenus duc et duchesse d’Uzès. Il a alors déjà deux fils, l’aîné Jehan né vraisemblablement en 1561, et le cadet Odet, tous deux mineurs au décès de leur père.

Au cours de l’assemblée des habitants du 29 septembre 1567, Pierre Gerard son beau-père est nommé échevin (pour un an, d’octobre à octobre). Lors de cette même assemblée, il est fait référence à l’article 72 de l’ordonnance de Moulins (février 1566) qui stipule que dans les villes, on élise des bourgeois pour veiller à la police sous la juridiction des juges ordinaires. Voici le libellé lors de l’assemblée : « Sur le 3e article par lequel lesdicts eschevins ont pareillement requis lesdicts habitans choisir et nommer quatre personnages et chascun d’eulx cappables et suffisans pour, pendent le temps de six moys ou ung an pour le plus, occuper l’office de juges bourgeoys et politiques suyvant l’edict du roy nostre sire ». Après lecture, viennent les remontrances de Cerveau et Richardot procureurs des comtes[4], qui protestent « que ladicte election ne puisse prejudicier aux droictz et prerogatives de mesdictz seigneurs, ny que lesdictz juges puissent entreprandre sur leurs juridictions (c’est-à-dire fassent de l’ombre au prévôt comtal) / Pour lors avons octroyé lecture / Ce faict sans prejudice desdictes protestations lesdictz habitans ont eleu et nommé pour lesdictz juges bourgeoys et politiques pour ung an qui commencera au premier jour d’octobre prochain Mes Jehan Ratat, Zacharie Levuyt procureur en ce baillage, Pierre David et Guillaume Cerveau marchans ». « Politiser » n’a, en ces siècles, que le sens d’administrer ou de civiliser, tout comme « policer » ; l’adjectif politicque signifie relatif au gouvernement de la cité. Il s’agit de gouverner, mais en paix. Le mot désigne le civil face au religieux. Dans ces années-là, sont « politiques » les membres du cercle du chancelier Michel de l’Hôpital (protestants et catholiques, dont fait parti Antoine de Crussol) qui, partisans de la tolérance et de la paix, admettent que le royaume puisse avoir deux religions[5]. Je soupçonne Jehan Ratat et Zacharie Le Vuyt d’être huguenots ou sympathisants, ainsi que les deux autres catholiques modérés, tous des politiques. Comme partout en France, on connaît mal l’efficacité de cette mesure qui semble n’avoir pas duré. Toujours est-il que voici Jehan Ratat et son beau-père devenus notables.

J.RATAT

Et l’ascension n’est pas terminée. A l’élection suivante en septembre 1568, Me Jehan Ratat est élu échevin et en janvier suivant, Crussol le nomme receveur de l’Hôpital. Un poste de confiance, important et très prenant. Il consiste à faire entrer les recettes et dépenses de l’Hôpital en espèce ou en nature, à donner chaque semaine au dépensier (un religieux) l’argent ou les biens nécessaires à faire tourner la maison, à répondre à chaque injonction du maître ou du comte et de la comtesse sur des factures à payer ou autres nécessités. Par exemple, dès le 15 janvier 1569, à cause des troubles aux alentours, Ratat est requis pour « le transport des tiltres et papiers dudict hospital menez au chasteau d’Ancy le franc »[6]. C’est alors le siège de Noyers. En mars, ayant refusé une garnison à Tonnerre, la ville se met en défense et, bien sûr, le sieur Ratat fera partie du guet, assumant là son rôle d’échevin. Etre échevin n’est pas non plus de tout repos ; j’en parlerai par ailleurs.

Vers la fin de son mandat, en juin 1569, Jehan Ratat est commis à la recette du comté de Tonnerre par le comte et la comtesse. Un état qui durera six ans (mais avec d’autres). Pendant ces six années il va cumuler receveur de l’Hôpital et du comté. Il est vrai que le comte, comme la comtesse sont très attentifs à ce qui se passe à l’Hôpital. Le receveur gère aussi les procès, les ventes de bois, etc. Ratat ne ménage pas sa peine et continue de prendre part aussi aux affaires de la ville (un moyen de se faire respecter, de faire son devoir et de s’enrichir). Il est vrai que les choses vont mieux depuis la nomination, en 1568, de Maurille de Lymelle comme maître de l’Hôpital, et celle en1572 de Pierre Pithou comme bailli du comté. Tous ces hommes, Lymelle, Pithou, Ratat sont des personnes modérées et de confiance. Jusqu’à la fin, Ratat restera receveur de l’hôpital. En 1573, il achète une chènevière et un droit de passage pour aller en ses vignes à Epineuil. Il fait aussi un échange avec Georges Testevuyde, peintre et voisin, qui lui cède « une chambre haute et comble dessus, la visz pour y monter avec les aisances et apartenances d’icelle ». Il pourrait s’agir de l’étage de la maison qu’il habite. Ou pas ! Et d’ailleurs, nous ne connaissons pas les termes de l’échange. En 1577, le couple Ratat achète à Pierre Regnard tanneur et Jehanne Germain sa femme « une chambre basse estant du logis de feu Pierre Regnard ». Il s’agit encore de parents puisque Jehanne Germain est sa belle soeur. Le 17 juin 1581, Jehan Ratat paye encore une facture à l’Hôpital[7] et peut-être d’autres que je n’ai pas vues. En février 1582, sa femme dit qu’il est mort depuis environ huit mois, ce qui paraît tôt. On apprend sa mort le 19 octobre.

En étudiant l’inventaire qui a été fait après son décès, nous allons voir un intérieur certes cossu mais sans ostentation, un homme aisé mais dont la fortune n’est pas énorme. Personnalité plutôt discrète (voir sa signature bien que ampoulée comme cela se faisait chez les notables), Jehan Ratat est un homme très appliqué, sérieux, dévoué, cherchant à installer son honorabilité (« honnorable homme Me Jehan Ratat », après 1570) et à poursuivre son ascension sociale, sans toutefois rechercher la noblesse comme d’autres bourgeois robins de Tonnerre ou d’ailleurs. Je le soupçonne d’être réformé en raison de la relative humilité de son intérieur et de sa garde-robe, du fait qu’il a prénommé un de ses fils Odet, comme le cardinal de Châtillon converti et frère de chefs huguenots, et surtout à cause de son emploi à l’Hôpital et auprès du couple comtal qui, comme serviteurs, favorise toujours les réformés et les protège. Ce n’est qu’une hypothèse…

Bien sûr, le couple Ratat n’est pas dans la gêne : il reçoit annuellement 17 bichets de bled par quart (froment, méteil, orge et avoine). Je ne sais pas estimer exactement, mais tout ceci semble au-delà des besoins de cette famille de quatre personnes ou cinq avec une servante et n’ayant pas de chevaux. Le surplus, l’avoine en particulier, est revendu. Ils possèdent aussi et font exploiter 4 journaux et demi et un arpent de terre, 3 quartiers de pré (3/4 d’arpent), un quanton de chenevière. Le gros de la fortune immeuble est en vigne, dont 38 hommées à Epineuil et 7 à Tonnerre, ce qui au total donne environ 4 arpents et demi et une récolte plus que suffisante pour la consommation de la maison. Comme le décrit l’inventaire, la plupart de ces biens proviennent d’héritages de son épouse et non d’achats durant la carrière de Ratat, pour autant que l’on puisse se fier à l’inventaire.

 


Pour en savoir plus sur Jehan Ratat, voir aussi sur ce blog : 


[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-53 f° 14, 21. Les comptes de la ville disponibles aux archives ne commencent que pour l’exercice 1552-1553.

[2] Tonnerre, AH, E 134. Voir la transcription dans Généalogie : Contrat de mariage Ratat-Gerard

[3] Tonnerre, AM, 2 DD 1, 5 mai 1566.

[4] Il y a alors deux comtes de Tonnerre, Antoine de Crussol et Jacques du Bellay, en raison de l’héritage pas encore réglé de François et Henry du Bellay, premier mari et fils décédés de Loise de Clermont.

[5] Le terme glissera encore de sens, je renvoie à l’analyse savante de Marie-Luce Demonet, « Quelques avatars du mot politique (XIVe-XVIIe siècles) », Langage et Société, 2005/3 (n° 113), Paris, MSH, en ligne

[6] Tonnerre, H, E 95-2.

[7] Tonnerre, H, E 132-1

 


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