Le bruslement de la ville de Tonnerre

Cet article fait suite à https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2020/04/27/1556-incendie-prologue/

 

 

Pour entendre, écouter, sentir ce grand bruslement, nous possédons le manuscrit de Pierre Petitjehan daté de 1592 sur un récit d’Anthoine Petitjehan vivant en 1556[1]. Anthoine était notaire et tabellion de 1543 à 1570 et exercera le notariat jusqu’en 1580. Après avoir été greffier du bailliage en 1574, Pierre deviendra procureur en 1579 puis notaire de 1582 à 1593. Ce récit est intéressant à bien des égards — l’écriture, l’expression des émotions, l’accent mis sur tel aspect et non tel autre, livrant la vision d’un homme de la Renaissance — mais à lui seul, il ne permet pas l’objectivité. Aussi était-il précieux de découvrir d’autres témoins, ce qui nous fut accordé par la grâce des archives de Tonnerre, le Ms 19. Lors de l’enquête de Saint-Michel, treize témoins, habitants d’Epineuil, de Dannemoine ou de Saint-Martin — villages proches de Tonnerre —, parlent de l’incendie à propos des articles 1, 2 et 22 des faits justificatifs des Tonnerrois[2]. L’article 1 veut démontrer la réalité et l’ampleur de l’incendie. L’article 2 cherche à faire la lumière sur d’éventuelles assemblées, délibérations ou agressions les jours suivants. L’article 22 entend établir qu’il s’agit bien d’un incendie criminel par l’arrestation de boutefeux.

La sécheresse de 1556 « accelera les moissons près d’ung moys plus tost que de coustume », racontent plusieurs journaux de l’époque[3]. Dans le Pays messin, les cerises étaient mûres fin avril et début mai à Bourges, ainsi que les pois et les fèves. Les foins y étaient rentrés avant la saint-Jean et les bleds en juillet. Près de Paris, du seigle était déjà soyé (scié, coupé) début juin. Entre Montereau et Méry-sur-Seine, « la moisson des gros grains estoit serrée au jour de la Sainct Thibault » (1er juillet) et celle de la Brie à moitié faite. A Tonnerre, Petitjehan et un autre témoin affirment que « la plus grande partye de la moisson des bledz estoit retirée dans les granges ». Une partie seulement car le lendemain du feu, un autre témoin dit avoir conduit « une charrette plaine de gerbes de bled ». Néanmoins, les granges sont sûrement chargées de foin et de moissons diverses encore en gerbes. Les vaches paissent en forêt, mais les écuries sont jonchées de paille pour les chevaux et de fumier.

Le bois lui aussi est omniprésent en ville, même en été : réserves pour les fours domestiques ou professionnels et pour les ateliers ; il s’entasse sur les chantiers, dont celui des murailles et tours entre la porte de Vaucorbe et la porte Saint-Michel ; certains toits sont couverts d’ais (bardeaux) ou de chaume, la plupart de tuiles. En dehors des vitraux des églises ou maisons aisées, les carreaux de verre commencent à apparaître sur les façades, mais la plupart des chassis de fenêtres sont garnis de toile ou de papier huilé. La pierre à Tonnerre est omniprésente, aussi des corps de logis tout en pierre ont-ils fait leur apparition, mais restent rares. La plupart des maisons sont à pans de bois de un ou deux étages sous comble (rarement trois), construites parfois sur un rez-de-chaussée maçonné, parfois posées sur un soubassement de pierre, eux-mêmes toujours bâtis sur une cave voûtée.

Cour et galerie (photo Lionel Julien)

Des ruelles séparent les pâtés de maisons, mais à l’intérieur de ceux-ci c’est un imbroglio de corps de logis, de granges et d’aisances. Sur un parcellaire médiéval en lanières, les maisons présentent souvent un bâtiment sur la rue (soit pignon soit gouttereau), une cour à l’arrière donnant sur un autre bâtiment, reliés par une galerie de bois sur un ou deux niveaux, servant également d’escalier. Il s’agit soit d’un hôtel particulier fermé soit de corps de logis indépendants et dans ce cas, pour accéder à la cour, il faut traverser un passage sous une habitation ou par des sortes de couloirs, à moins que les maisons ne longent une ruelle. Sur la même lanière au-delà des logis, boutiques ou ateliers, se situent les écuries, granges, vinées donnant sur d’autres rues.

Les jardins n’existent que dans certaines parties de la ville. Les cours se partagent entre riverains. La possession des caves est très changeante. Elles peuvent se diviser ou au contraire se rassembler au gré des possesseurs, sans forcément être situées au-dessous de l’habitation. Ceci est possible parce que leur entrée est toujours indépendante et donne sur la rue. A Tonnerre, dans la surface de l’ancienne enceinte, le réseau de caves est impressionnant avec parfois plusieurs étages et couloirs de circulation.

Mercredi 8 juillet

Mercredi, jour de marché. Les laboureurs des métairies et des villages d’alentour sont venus renforcer une population urbaine déjà dense. Les étals sont installés au centre ville sur la place du marché aux bleds, près de ceux des bouchers et autres paticiers. Du monde va et vient. Il est plus facile ces jours-là pour des étrangers à la ville de passer inaperçus, de flâner dans les tavernes ou de chercher refuge à l’Hôtel-Dieu s’ils sont mendiants.

Vers 16 h 30, la ville a retrouvé le calme quand soudain, résonne le tocsin. Au feu ! Premier réflexe : dans les maisons atteintes, les habitants jettent les meubles qu’ils peuvent dans les caves « pensant les y saulver », avant de se sauver eux-mêmes et leurs animaux. L’entraide s’organise. Avertie par les cloches, la population accourt. On écarte les femmes et les enfants, on mène les chevaux au pâtis. Les charpentiers et les couvreurs sont alors les hommes requis contre les incendies. Dès que la cloche signale un feu, toute affaire cessante — car ils travaillent en été jusqu’à 19 h —, ils se précipitent avec leurs serviteurs vers le foyer avec leurs outils, principalement cognées, crochets et longues échelles. Les échevins et le prévôt doivent alors leur donner l’autorisation de « coupper et abbattre la maison où sera ledict feu et aultres contiguës et adjacentes ou partie d’icelles pour eviter à plus grand incontinent et faire cesser led. feu ». Malheureusement, il n’y a pas qu’un foyer d’incendie, mais quatre ou cinq. Il faut donc se disperser, tandis que la population se précipite avec des seaux en cuir ou en osier et organise une chaîne vers les points d’eau. La rivière est à environ 300 m des lieux embrasés, ainsi que le ru de la Dionne peu alimenté sous cette canicule. Il y a des puits publics devant l’église Notre-Dame, au coin de la rue de l’Hôpital et de la rue de Flandres, rue de Rougemont en face de l’hôtel de l’Escu de France et au marché. Il y a aussi des puits privés dans quelques maisons, ou jardins.

Lutte contre le feu dans le Devon (Grande-Bretagne) en 1612 (source : wikipedia)

 

Le feu gagne vite en intensité. Une immense fumée s’élève dans le ciel. Les premiers à la voir sont les habitants d’Epineuil, village qui surplombe la ville à 2 km, avisant aussitôt le feu dans certaines maisons. Un cordonnier de Dannemoine, à 5 km en amont, « vid sur l’heure de quatre heures après midy une fumee fort copieuse audessus de lad. ville de Tonnerre » ; avec les hommes de son village, il pensa tout de suite au feu « lequel se parut [se manifesta] » ; voyant les flammes, il accourut. A Lignières à une douzaine de kilomètres au nord, un autre cordonnier aperçut vers 5 h « ung grand feu en l’air à l’endroict dudict Tonnerre, pour myeulx scavoir que estoit, y acourut soubdainement ». De partout, des hommes accourent pour voir s’ils pouvaient aider. La lutte est âpre, la fumée âcre. La chute « entremelée et confuse » des « murailles [murs], chemynées et esclattementz des thuilles et pierre, joinct l’aer[4] qui estoit remply d’un infiny nombre de flambeaux et estincelles de feu qui estoient agittez et entremeslez à la conduicte des grosses et espaisses vapeurs des fumées, qu’il sembloit que toutes les tempestes du monde feussent amassée sur ceste paouvre ville ». Petitjehan met en scène : on voit l’incendie, on l’entend, on en sent l’odeur et la chaleur. Les hommes des villages voisins arrivent à tour de rôle en fonction de la distance. Une demie heure de marche pour ceux d’Epineuil qui découvrent déjà « le feu par dessus la resistance du peuple d’icelle ville, gangner de maison à aultre, et dominer sur tout ». Une heure de marche pour ceux de Dannemoine. L’un d’eux y entra : « avoit ja le feu gangner en plusieurs maisons separées les unes des aultres de sorte que l’on desesperoit de pouvoir secourir le reste de ladicte ville ».

Le feu domina finalement « et gangna de telle force que dans cinq ou six heures après il n’y avoit plus apparence de ville ». Deux petits enfants réfugiés sous des lits y périrent. Les Tonnerrois baissent les bras. La plupart des hommes venus aider racontent qu’ils ne purent le faire, contraints « de soy retirer parce que on ne pouvoit resister à l’impetuosité dudit feu ».

Vers 19 h, c’est le tour des hommes de Saint-Martin à plus de 8 km, mêmes constats. L’homme de Lignères (2 h ½-3 h de marche) parvient à Tonnerre « sur le rez de la nuit » et trouve la ville « entierement enflambée, delaissée par le peuple à la misericorde du feu et vid que le peuple habendonnoit de toutes partz ses maisons ». Cette fois, les paouvres habitants, après avoir au péril de leur vie fait tout leur possible pour résister, « se voyans la plus part bruslez et offensez [choqués] dudict feu furent contrainctz avec leurs femmes et enffans sortir ». Les gens fuient, « les uns se retiroient au faulbourg, les aultres aux champs où ilz se couchoient et gettoient contre terre », épuisés et désespérés.

Petitjehan écrit lui aussi que tout fut consumé en moins de cinq heures tout en affirmant que le feu « dura en sa grande force et viollance jusques à 9 heures ». Si l’on compte façon XVIe siècle en comptant pour 1 la 5e heure de l’après-midi, 5 heures écoulées donnent bien 9 h (21 h). L’« eglise de Sainct Pierre estant toute ambrasée de feu, l’orologe flamboyant et bruslant sonna pour sa derniere fois neuf heures ». Cette horloge est située au chevet de l’église Saint-Pierre dans une logette en bois posée en saillie au niveau des combles sur le contrefort sud de la fenêtre axiale. La logette en flamme détériore l’horloge que Petitjehan met de nouveau en scène évoquant « un son si lent et melancolique » que la matière insensible dont sont faits les timbres et appeaux semblait pourtant exprimer un sentiment humain de lamentation. Dans la ville basse « un magnificque ouvrage dressé sur la croisée » de l’église Notre-Dame, « couvert tout de plomb », environné de flammes sent sa fin venir : il « gettoit, ploroit et degouttoyt tout à l’entour de soi, grosses larmes en sy grande abondance que, se meslant avec la matiere des cloches, les voultes de ladite église en furent rejoinctées [rejointoyées] ». Il s’agissait d’un clocher surmontant la croisée du transept, ce qui rappelle quelque chose[5]

La nuit s’installe vers 20 h en cette saison. Les Tonnerrois s’étaient dispersés dans les faubourgs, dans les vignes, jardins et vergers des alentours pour y passer la nuit. Tous pleuraient. « Il ne leur fallut chandelle pour eulx conduyre ceste piteuse nuict », d’autant que « ceste cruelle flambe rendoit sy grande lueur que deux lieues à l’environ, les tenebres furent convertyes en clarté », écrit Petitjehan.

 

Jeudi 9 juillet

Le jeudi 9 juillet, dès 5 ou 6 h du matin pour certains, 8 h pour d’autres, les villageois voisins reviennent pour aider. Ils découvrent une ville encore à la proie du feu et des habitants déjà épuisés par leur combat de la veille, désemparés, accablés. Un vigneron d’Epineuil dit s’être transporté à Tonnerre dès le point du jour et « par quelques endroictz y entra et passa, esquelz on commenceoit à aller », mais pas « en tous lieux ». De nombreuses maisons avaient été abattues pour faire la part du feu, d’autres étaient tombées dans la nuit. Le feu est encore très ardant, dévorant tout ce qu’il peut trouver : les couvertures des toits, « les poultres, solives et aultres boys tumbé des maisons estant sur le pan brusloyent, les pierres estoient en ardeur et toutes aultres matieres dont les maisons avoient esté composees et ediffiees », ainsi le feu continuait à prendre « son aliment et nourriture ». Les pierres étaient si eschauffées qu’un témoin « en a senty la challeur estant à moictié du chemin dudict Tonnerre à Espineu [Epineuil] » durant plusieurs jours.

Le feu qui couve encore, la chaleur et les rues tellement encombrées rendent difficile la progression des hommes « dans aucunes rues » — c’est-à-dire dans certaines rues. Ils ne peuvent avancer « qu’à l’aide d’eaue qu’ilz gettoient devant eulx sur le pavé et endroictz où le feu estoit, la challeur estoit telle que homme n’y pouvoit durer ». Il faut passer l’un après l’autre, ce qui sous-entend qu’il est impossible d’organiser deux colonnes d’hommes, une montante avec des seaux pleins et l’autre descendante avec des seaux vides. Il faut également faire très attention où l’on met les pieds, certains y brûlent même leurs souliers. Le but, ce jour-là est de continuer à éteindre le feu « ez lieux que l’on pouvoit approcher et dont y avoit esperance de quelque chose saulver ». Feu qui a gagné les « caves et voultes », commençant à atteindre les meubles bleds qui y avaient été abrités. Les habitants « se armoient de couvertures et manteaulx mouillez pour trouver moien de saulver quelques relicques de leurs biens ». Finalement, constate un des témoins, à force de lutte, quelques rues furent « mises en accès libre et facile sur le soir dudict jour de jeudi », si bien que vers 6 h du soir, il « charroya et mena une charrette plaine de gerbes de bled par l’une des rues deladicte ville depuis la porte Sainct Michel jusques au pont Notre Dame » ­— autrement dit, il est passé par la rue Saint-Michel, la place du Pilori et la rue Notre-Dame alors à peu près dégagées et sotit par la porte de l’Hôpital.

Ce soir-là, « comme à demy mortz » de fatigue et d’épuisement, les Tonnerrois s’éparpillèrent, « les ungs es villages et mestairies circomvoisines et les aultres par le pays, mendians leurs vyes, attendans que les masures qui leur restoient eussent passé leur grande et vehemente chaleur ». Les plus pauvres vont prendre « ailleurs leur demourance » ­— sur les routes ?

Vendredi 10 juillet et après

L’incendie s’apaise. « N’ayant le feu plus de quoy continuer sa grande aspreté », il n’y a plus que quelques ruines fumantes, mais il est encore difficile d’entrer dans certaines maisons. « Le feu s’estant ja bien fort appaisé » et la chaleur s’atténuant, les habitants reviennent peu à peu « pour recongnoistre à grande peyne les rues, places et masures de leur jadis demourances ». Puis, avec leurs voisins, ils continuent à « decombrer les rues, vuider les places, serrer et recolliger [mettre à l’abri et rassembler] quelque reste de leurs meubles ». Le feu couve encore par endroits. La terre et l’air restent échauffés. L’eau est encore nécessaire. Les travaux de déblaiement se poursuivent encore ardemment le samedi et le dimanche. « Demeura encores ledict feu jusques à douze ou quinze jours en quelques endroictz et caves où il se trouvoit boys et bled qui luy bailloient sa nourriture ». D’après les témoins en effet, le feu couve encore sous la cendre par endroits entre huit à quinze jours après l’incendie.

Une fois tout bien éteint, une bonne partie des habitants « n’ayans moyens de eulx loger et heberger furent contrainctz eulx retirer dans les caves des masures », écrit Petitjehan, ajoutant qu’ils en sortaient « hallez et enfumez » ressemblant davantage à des Maures affamés qu’à des Français et que certains en moururent. Le notaire lui-même dû quitter sa maison pour vivre un temps au faubourg de Bourgberaux. Les autres commencèrent au bout de deux à trois mois à « remuer les cendres, charbons et betuns de leurs places et masures et à y rebastir petit à petit, chacun selon son moyen et commodité [à sa convenance] ». Une fois les décombres déblayés, on peut en effet découvrir des parties de bâtiments calcinées mais encore utilisables, les charpentes lourdes par exemple ou des poteaux et poutres de forte section mieux résistants au feu et récupérables. Dailleurs, un des témoins affirme que « la plus part et quasi tous les bastimens furent abbatuz et non touttesfoyes entierement consumez ». La récupération était donc une possibilité d’économie.

Le ressenti des témoins

Un témoin « vid lesdictz habitans tant esperduz de telle fortune, qu’ilz ne faisoient aultre chose que crier et deplorer leur calamité ». Tandis que certains s’employaient à l’extinction du feu, d’autres étaient « tous esperduz et comme en desespoir, les aucuns [ces derniers] aneantiz plorans incessamment sans aultre chose faire ». Un autre conclue par cette phrase : « l’homme le plus dur ne pourroit contenir ses larmes ».

Le notaire Petitjehan met en parallèle l’incendie de sa ville avec trois faits historiques pour dépeindre l’extrême détresse de ses concitoyens. « Lors que les paouvres Rhodiens, par la composition qu’ilz feirent avec le Turc Sultan Soliman an l’an 1521, de luy quicter et laisser leur ville de Rhodes moyennant leurs vyes sauves, sortans d’icelle […] faisoient une infinité de criz, regretz et lamentations pitoyables »[6], de même les Tonnerrois chassés par le feu quittèrent leur ville, maisons et biens, se lamentant de même. Petitjehan fait ensuite allusion à la ville d’Epernay que François 1er avait fait incendier en 1544, pratiquant la politique de la terre brûlée pour stopper la progression des troupes de Charles-Quint : « sy cela fut une pitié et execution bien cruelle, sy est ce que encores les habitans eurent ilz ung delay de trois jours pour sauver et emporter ce qu’ilz peurent de leurs meubles »[7], ce qui n’est pas le cas des Tonnerriens surpris par le feu qui ne purent que sauber « leur corps et vye ». Enfin, il compare « l’esffroyable espouventement que les Parisiens receurent le 19e juillet 1537, lors que leur arcenal et tour de Billy avec toutes les pouldres, furent consommez et renversez parmy l’aer »[8] à celui que « ces paouvres Tonnerriens receurent avec la subbite inflammation et subvertion de leur ville ». Ces comparaisons sont très parlantes. J’ai laissé ces passages aussi pour montrer que les Tonnerrois éduqués étaient au courant des nouvelles du royaume et d’ailleurs. Enfin, il y a là des références à des événements contemporains du notaire mais ayant eu lieu avant 1556. Je pense par conséquent que ce texte sur l’incendie est bien d’Anthoine et qu’il fut écrit peu de temps après le désastre, sinon, il aurait pu évoquer d’autres faits plus récents puisque le texte « publié » date de 1592.

Sur la couverture de son premier registre après l’incendie (ADYonne), Anthoine Petitjehan a dessiné une lettrine très dramatique qu’Eugène Drot (qui avait fait faire un facsimilé en 1902) a considéré comme une allégorie de l’incendie. Il a certainement raison. Le dragon fait partie de l’imaginaire collectif depuis des lustres. Créature hybride, il prend différentes formes puisqu’il est constitué d’éléments d’animaux multiples. Les dragons de Petitjehan sont différents l’un de l’autre en dehors de leurs longues oreilles. Celui d’en bas est recouvert d’écailles et n’a qu’une patte et une aile, tandis que celui d’en haut est recouvert de poils tel un loup, possède trois pattes de lion dont une à la griffe acérée, des ailes déployées de chauve-souris et une longue queue de reptile ou de serpent. Leurs gueules aux dents acérées tiennent l’une le bras droit d’un personnage, l’autre la jambe gauche de l’autre personnage — personnages plutôt moyenâgeux par leurs costumes. Il y a là bien deux dragons qui attaquent « par en haut » et « par en bas », de même que la ville fut attaquée par le haut et le bas. Mais cela évoque autre chose : alors que le dragon à terre semble presque terrassé par l’homme à la matraque (oreilles couchées, gueule refermée, patte, aile et queue coupées), le dragon des airs est en pleine forme et avale un être sans défense, comme le feu qui, à peine éteint à un endroit, rejaillit à un autre. Le feu, éteint par l’eau est réactivé par l’air, par les flammèches et éticelles qu’il transporte, comme l’ont décrit les témoins : le feu « tousjours couroit et surprenoit en tous endroictz ». Que reste-t-il aux hommes pour le combattre ? Dominus, implorer Dieu. Petitjehan ajoute en bas la litanie Jesu præceptor miserere mei, Jesus Maître aies pitié de moi, et il note son nom A. Petitjehan.

Cette allégorie exprime ce que les Tonnerrois et leurs aidants ont éprouvé : l’impuissance et la rage. C’est ce que décrivent tous ceux qui furent victimes d’incendies urbains : Troyes (1524), Montargis (1525), Joigny (1530)… Reste que cette lettrine ressemble davantage à un B qu’à un R — B comme Bruslement ? ou comme Basilic, le serpent mythique de Tonnerre ? J’extrapole !

Le feu « fut mis de guet à pens en quatre ou cinq endroitz ». Une action préméditée donc, car bien organisée. C’est ce que nous allons découvrir à présent :

SUITE : La recherche des incendiaires 

 

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[1] P. Petitjehan, Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, transcrit et édité par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p 83-90. J’expliquerai plus loin pourquoi je pense comme M. Matton que Pierre possédait une relation écrite par Anthoine (son père ?) « au moins en partie » (p 11), et qu’il a poursuivi la Description en relatant à son tour des faits de son vivant, par exemple les processions blanches de 1583, moment où Anthoine était décédé.

[2] Sur le Ms 19 et les faits justificatifs, voir 1556 incendie prologue. Ce sont les témoins n° 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 30, 31 et 32.

[3] Entre autres : pour Champagne et région parisienne, Claude Haton [Laurent Bourquin dir.], Mémoires, Tome I, Editiones du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001, p 45-50 ; pour le Berry, Jean Glaumeau, Journal de Jehan Glaumeau –  Bourges, 1541-1562, Hiver [ed.], Paris-Bourges, 1867, p 81 et 90 ; pour la région de Metz, Jean Le Coullon, Journal de Jean le Coullon (1537-1587). D’après le manuscrit original publié pour la première fois et annoté par E. de Bouteiller. – Paris, D. Dumoulin et Cie, 1881, p 25.

[4] Cette orthographe pour l’air — aer — me fait penser que l’on devait prononcer se mot en diphtongue, façon québécoise.

[5] Décidément, les flèches couvertes de plomb posées à la croisée du transept ne portent pas bonheur aux Notre-Dame !

[6] Allusion à la prise de Rhodes par le sultan ottoman Soliman en 1522 n.s. ; les Hospitaliers eurent dix jours pour quitter les lieux avec leurs biens et les habitans pouvaient rester ou partir avec familles et biens dans les trois ans, mais ils quittaient leur ville pour toujours.

[7] Evénement le plus récent, le seul dont Petitjehan ne donne pas la date.

[8] Référence à la foudre qui tomba en juillet 1538 sur la tour de Billy au bord de la Seine ; transformée en arsenal, la poudre qu’elle contenait prit feu et explosa ; la détonation s’entendit jusqu’à 30 km ; des pierres volèrent dans toutes les directions, épouvantant la population. Ici, l’analogie touche à la soudaineté de l’événement, comme à Tonnerre, au fracas et à la panique qui s’ensuit.

 

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