Meurtre hors les murs

Suite de : Arrivée du couple comtal

 

Dans l’enquête de Saint-Michel, ce sont les articles 11 et 12 des faits justificatifs qui font connaître l’événement. Ils sont cinq à témoigner[1]. Deux témoins sont évasifs quant à la datation — de quinze jours à trois semaines après le feu —, mais les trois autres permettent d’avancer une date précise : sur la fin de juillet est spécifié par deux autres personnes indiquant « la veille de sainct Pierre au moys d’aoust dernier », la Saint-Pierre étant le 1er août.

La journée de travail s’achève en ce vendredi 31 juillet 1556. « Sur le rez de la nuict », six hommes, rentrent des bois où ils ont travaillé tout le jour. Ils sont tous de Tonnerre et reviennent des « boys de la damoiselle de Mypont » sur Lézinnes, village au Sud. Pierre Moreau bûcheron de 60 ans, Jehan Barriere boulanger en Bourgberault et quatre charretiers, serviteurs de bourgeois de la ville : Nicolas Regnouard (ou Regnard, 25 ans), qui habite en la maison de François Lasche ; Jehan Jacob (25 ans) et Jehan Regnard (16-17 ans) fils de Didier, demeurant tous deux chez Claudin Fournery, et Pierre Rousselet (25 ans) dit Pierrot varlet de l’élu Jazu. Ils conduisent des charrettes chargées de bois de chauffage, les uns pour eux-mêmes, les autres pour l’élu Jazu.

Bûcherons à la tâche

François Lasche est boulanger au faubourg et Claudin Fournery pâtissier rue Jehan Garnier. Un pâtissier fabrique et vend des pâtés de viande, venaison, poisson ainsi que des tartes à base de fromage et d’œufs. Il est un des riches bourgeois de Tonnerre à qui nous découvrons deux serviteurs (les varlets), travaillant pour lui et habitant chez lui. Enfin Jehan Jazu, un des hommes les plus influents de la ville, habite rue de l’Hôpital. Licencié ès lois, il est aussi notaire, élu pour le roi en l’élection de Tonnerre et garde des sceaux en 1556. Ces trois hommes possèdent chevaux, charrettes et serviteurs, ce qui leur permet de louer cet ensemble de services pour certains transports. Le jeune Jehan Regnard dit utiliser les charrettes et chevaux de son père « suivant le mandement de l’élu Jazu ». Le boulanger et le pâtissier, dont le métier exige beaucoup de bois, profiterons au passage de ce travail accompli en commun. Quant à la damoiselle de Mypont, il s’agit de Catherine, sœur cadette de Phillibert. Ils sont les enfants de Philippe de Mypont et de Claude de Fussey, tous deux de vieille noblesse bourguignonne. C’est par Jeanne de Dinteville, leur grand-mère maternelle que Phillibert et Catherine de Mypont ont hérité d’une partie de la seigneurie de Lézinnes, Vireaux et Sambourg. Catherine porte le titre de damoiselle en raison de sa noblesse. Les seigneurs de Lézinnes possédaient terres et bois, bois situés dans le massif forestier sur le territoire de Lézinnes. Si les Tonnerrois coupent dans ces bois assez éloignés, c’est qu’ils sont très surveillés depuis « l’arrêt des bois » de 1552. Impossible de couper dans la part seigneuriale et permission à demander pour les bois communaux. Ils passent donc des accords — ou des contrats de vente — avec d’autres propriétaires.

On sent une certaine retenue dans les témoignages. Ces témoins passent un à un devant les juges, en l’abbaye de Saint-Michel. Debout, tenant leur chapeau à la main, ils sont là pour défendre les Tonnerrois contre les hommes de la comtesse[2] sans toutefois trop dénigrer ces derniers ni porter atteinte à leurs seigneurs. Pris entre deux chaises, ils surveillent donc leurs paroles. Lorsqu’ils en arrivent à l’agression, le discours des charretiers devient elliptique.

Ainsi, trois semaine après l’incendie, les hommes poursuivent leurs travaux et rentrent du bois chez les uns et les autres. Il est autour de 19 heures et le convoi atteint la maladerye[3]. Les trois ou quatre charrettes tirées chacune par un cheval s’acheminent lourdement vers la ville. Marchant à côté, leur cognée sur l’épaule, les hommes sont las. Mais les voici presqu’arrivés. Ils n’ont plus que 1,5 km à parcourir quand, soudain, la situation va péricliter. Les charretiers voient arriver de loin deux cavaliers au galop qui, armés d’épées au côté et de pistolets, foncent droit sur eux. Jehan Jacob les décrit « comme gens fort esmeuz et effrayez », excités et courroucés.

Oultrage et homicide

Le jeune Jehan Regnard, en tête du convoi, reçoit les premières invectives — « Mort dieu ! Demeure ! [arrête-toi !] D’où es-tu ? ». Ayant entendu les récits des réchappés de la route de Dannemoine où les agresseurs cherchaient des Tonnerrois, le jeune homme répond qu’il est d’Epineuil de crainte « d’estre par lesdictz deux hommes offencé ». D’autant qu’il reconnaît un certain La Douze, serviteur de la dame comtesse. Il explique ensuite que sa crainte de dire qu’il était Tonnerrois était due au fait que les deux hommes auraient tout de suite imaginé « qu’il feust venu des bois de la dame contesse ». Mais les cavaliers passent outre pour se jeter sur les suivants avec ces mots — « Mort dieu, demeure ! thue ! thue ! […] en pointant leurs pistolletz comme s’ilz les eussent voulu lascher ». Lorsqu’on sait que Tue tue ! est un cri de soldats au combat, on peut imaginer la frayeur des hommes. Il s’agit en fait de « pistollet de harquebuze », donc d’arquebuses.

Seul Nicolas Regnouard ne connaît pas ces cavaliers. Les autres connaissent tous en le nommant La Douze et deux seulement nomment l’autre, un certain Valence. La Douze avait déjà été suspecté par un des témoins de l’agression sur la route de Dannemoine. Cette fois, il est bien là et tous confirment qu’il est « forestier et gardes des boys de ladicte dame contesse », il a « la principale garde et charge de la garenne de la dame contesse ». La Douze serait donc garde des forêts seigneuriales et ce depuis au moins quatre ans, c’est-à-dire embauché au moment du tiercement des bois. D’autres personnes seront interrogées à son sujet, à Saint-Martin ou Cruzy-le-Châtel : il est connu comme le loup blanc et aurait été embauché par feu monseigneur le comte, autrement dit François du Bellay. Il habite Cruzy-le-Châtel. Tous les témoins le qualifient de serviteur. Ferry de Nicey, noble champenois, en parle plus amplement. Il confirme que La Douze est garde depuis avant la viduité de la comtesse, mais ignore s’il l’est encore depuis que celle-ci a « convolé pour secondes noces avec le seigneur de Crussol ». Pourtant, il l’a vu en compagnie d’autres serviteurs de Crussol, doutant cependant qu’il soit reçu à la table comtale. Nicey va plus loin, car La Douze lui confiera un peu plus tard « qu’il poursuivoit ladicte dame contesse de lui faire bailler une place d’archer en la compagnie de monseigneur de Montpensier pour les services qu’il luy avoit faictz le temps passé »[4]. Outre une garde zélée des bois, peut-être est-ce lui qui avait embauché les trois faux forestiers lors de l’affaire des vaches en 1553 ?[5]. Nous découvrons là un des aspects de la sociabilité au XVIe siècle : la faveur d’un supérieur (prince, seigneur…). Le serviteur La Douze est en situation pour obtenir une aide de la part de la comtesse qu’il sert depuis plusieurs années. Loise de Clermont côtoie à la cour Louis II de Bourbon duc de Montpensier et son épouse Jacquette de Longwy (Longvic) comtesse de Bar-sur-Seine, comme elle dame d’honneur de Catherine de Médicis. Pourquoi La Douze veut-il rejoindre une de ses compagnies plutôt qu’une autre ? La question demeurera.

Quant au dénommé Valence, c’est plus vague, on le connaît moins bien, mais le vieux bûcheron, Pierre Moreau l’a « veu escuyer en la maison de lad. dame contesse, et que l’on tient communement estre son serviteur domesticque ». Nous avons déjà vu cette distinction entre serviteur et serviteur domestique lors des menaces sur la route de Dannemoine. Valence fait donc partie des écuyers du couple comtal, il appartient à leur maison et est admis au sein du groupe familial.

La Douze et Valence, s’adressant aux trois valets leur demandent s’ils sont de Tonnerre. Pierrot déclare qu’il est serviteur de l’élu Jazu et répète comme les autres qu’il avait pris le bois « ez boys de Lezine, appartenant à la damoiselle de Mypont ». La Douze et Valence ricanent disant que, selon eux, c’est bien plutôt des bois de la dame comtesse dont proviennent ces coupes « et ne voulloient souffrir que l’on y allast pour en prendre et avoyent charge de l’empescher ». Ils passent pourtant outre tandis que les charretiers poursuivent leur chemin. C’est là que le drame va se nouer.

Depuis l’arrivée des cavaliers, tout se déroule très rapidement et après l’interpellation de chaque valet, ne restent derrière que Pierre Moreau et Jehan Barriere. Le pistollet de harquebuze ayant eu un défaut d’allumage, les cavaliers dégainent leur épée qu’ils brandissent en arrivant sur les deux hommes de queue et disant — « Mort Dieu ! thue ! voicy de ces meschans villains de Tonnerre et sont de ceulx que nous cerchions ». Puis se mettent à les frapper de leur épée. Jehan Barriere et Pierre Moreau lèvent leur cognée pour se protéger des coups. Moreau est atteint et s’écroule tandis que Barrière court vers les hommes de tête tout en se défendant contre ses poursuivants. Tous les témoins disent bien que nul d’entre eux n’avait provoqué les cavaliers, que Barrière et Moreau n’avaient fait que se défendre de leur cognée « sans attempter aux personnes desdictz deux hommes ». Pourtant, le jeune Jehan Regnard, moins prudent que ces collègues livre un détail qui pourrait être embarrassant pour les Tonnerrois. Il raconte que « Barriere en se desfendant, faict cheoir ledict La Douze de dessus son cheval, le getta par terre et le dessaisi de son espee, et le tenant ainsi par terre sans qu’il lui fisse aultre mal. Le compagnon dudict La Douze getta un grand coup d’estoc de son espee en l’estomach dudict Barriere, dont le thua et le fict mourir en la place ». Cette mort foudroyante témoigne de la violence du coup. Le jeune homme précise bien que Barriere ne voulait faire mal et n’avait d’autre intention que de se défendre. En répondant à l’agression, Barrière a néanmoins porté la main sur un homme du comte, pointant une épée sur lui au sol, ce que les autres témoins s’étaient bien gardés de dire. Pierre Rousselet dit avoir été « tout esbahy » en voyant Barrière tomber par terre, « blessé en l’estomach d’un coup de ferrement dont soubdainement il mourut ». Moreau quant à lui est blessé en trois endroits de son corps « jusques à playe et effusion de sang ». Il dit lui-même à l’enquête qu’il en fut « grandement malade et en grand danger de sa personne », mais il ne s’étend pas sur la scène.

Cela fait, La Douze et son compagnon se retirent non sans lancer une dernière menace à la cantonade : — « Donnez vous bien garde de dire aultre chose que la verité, par le sang Dieu, avant que nous en ferons mourir encores une douzaine ! ». Comme à Dannemoine, les hommes du seigneur usent ici de leur pouvoir, intimidant, menaçant et cette fois, cognant, mais sans doute n’avaient-ils pas l’intention de tuer. Sans sa réaction de défense et de riposte, peut-être le boulanger Barriere ne serait-il pas mort. Toujours est-il que le vrai criminel est Valence et qu’il est serviteur domestique de la Maison comtale.

Les deux cavaliers disparaissent comme ils étaient venus. On peut se demander ce qu’ils faisaient là, alors que le comte et la comtesse sont à Cruzy-le-Châtel, assez éloigné. Ont-ils été envoyés pour harceler la population ? Agissent-ils de leur propre chef pour en découdre un peu et se sachant invulnérables ? Ou simplement exercent-ils leur travail de surveillance de façon peu amène ? D’ailleurs tous les charretiers avouent ne pas savoir qui mouvoit [incitait] La Douze et Valence d’agir de la sorte. Ils sont cependant quasi sûrs que ce sont bien des habitants de Tonnerre qu’ils cherchaient. Sur la route de Dannemoine, les Tonnerrois avaient été traités de mutains, gens séditieux qui avaient transgressé la règle en emprisonnant des hommes de la Maison comtale. Cette fois, il y a comme un crescendo : ils sont taxés de meschants villains. Au temps de la féodalité, le vilain était un rural ignoble (non noble). Au XVIe siècle il y avait eu glissement de sens et le terme désignait un homme vil et méprisable, un gredin, sous-entendu parce que de basse condition. Ce qui est amplifié par l’adjectif méchant alors plus fort qu’aujourd’hui — mauvais, scélérat, l’inverse de l’homme de bien — et souvent rencontré dans les agressions verbales.

L’homicide a eu lieu sur le chemin, à portée de la ville et hors les murs. Imaginons la suite : les charretiers rentrent à Tonnerre, à un demi-quart de lieu de là, les corps posés sur le bois dans les charrettes. C’est l’été, il y a encore du monde dans les rues et un cadavre ne passe pas inaperçu, pas plus qu’un blessé. On se figure aisément l’impression que fit sur les Tonnerrois, déjà inquiets, la vue du cadavre du boulanger Barriere tué par un homme du comte. Les esprits étaient déjà échauffés, à présent, les habitants sont convaincus que le comte ne va pas en rester là. C’est comme s’ils tenaient leur preuve que leur nouveau seigneur n’a qu’un désir : les « thuer ou oultrager », user de violence contre eux. La rumeur va faire le reste.

 

Suite : A Cruzy-le-Châtel (à venir)

____________________________________________

[1] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 15, 16, 17, 18, 19, f° 34-45. A propos de La Douze, témoins 20 (f° 53), 49 (f° 97) et 55 (f° 104 v°). Sur les « faits justificatifs » , cf. 1556 incendie prologue

[2] Depuis le décès de François du Bellay en effet les habitants du comté ont pris l’habitude de ne parler que de la comtesse et, marié depuis peu, Crussol n’a pu faire son entrée et n’a pas encore installé ses officiers ou serviteurs.

[3] A propos de cette léproserie, voir : La maladrerie Saint-Blaise et ses occupants

[4] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 45, f° 88-88 v°.

[5] Cf. Une affaire de vaches

 

___________________________________________

2020 © Tonnerre Histoire. Tous droits réservés pour tous pays.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s