Montée de la rumeur

Cet article fait suite à Meurtre hors les murs

Le village de Cruzy-le-Châtel — dit communément Cruzy —, siège d’une baronnie aux confins du comté, avait appartenu aux ducs de Bourgogne qui, pour lutter contre les prétentions du comte de Tonnerre, y avait institué le « gîte de Cruzy ». Cette institution permettait d’attirer dans cette enclave des hommes de condition serve qui devenaient bourgeois du duc. Lorsque la baronnie fut réunie au domaine du comte de Tonnerre, en 1166, ce dernier conserva l’institution pour affranchir des individus ainsi soustraits à la juridiction de ses propres vassaux. Pour obtenir cette bourgeoisie, il fallait passer la première nuit de ses noces au bourg de Cruzy, payer le droit de bourgeoisie et se faire inscrire par le prévôt du lieu. Pourquoi la nuit de noce ? C’est que la femme serve suivait la condition de son mari en cas de domicile commun, mais continuait d’appartenir à son seigneur d’origine en cas de domicile séparé. Pour lever cette ambiguïté, on a pris comme référence le lieu où les époux avaient passé leur première nuit. Dans ce cas, c’est le lieu de Cruzy qui devenait leur domicile légal, même s’ils habitaient dans une autre seigneurie. Les habitants de la ville de Tonnerre avaient été affranchis de la main-morte à la fin du XIIe siècle, mais le gîte de Cruzy avait concerné de nombreux villageois ou forains[1]. Ce droit d’affranchissement que le comte de Tonnerre se réservait avait encore été utilisé par François du Bellay dans une ordonnance de 1541[2]. Il n’y avait alors plus guère de serfs et l’article 46 de la coutume du comté sur le gîte de Cruzy ne fut pas repris lors de la rédaction de la coutume de Sens qui se substitua à celle du comté en 1555. Malgré tout, le gîte de Cruzy était encore bien connu ainsi que ce village sur les marges de la Bourgogne.

cruzy photo

Construit sur un escarpement au Sud et à l’Ouest, le bourg possédait une forteresse détruite en partie par le duc de Bourgogne en 1414 en représailles contre le comte de Tonnerre. Ce château remanié au XVe siècle était la résidence des capitaines de Cruzy nommés par le comte. Le village était en outre protégé par une enceinte bordée d’un fossé au Nord et à l’Est[3]. La présence proche d’immenses forêts, dont celle de Maulnes, explique la résidence de sergents forestiers comtaux dans ses murs ainsi que dans le village de Villon.

La vie à Cruzy-le-Châtel

C’est dans ce village que, le lendemain de leur arrivée à Tonnerre, soit le 20 ou 21 juillet 1556, Louise de Clermont et Antoine de Crussol s’installent avec leur suite pour un séjour qui va durer un mois, du 21 juillet au 18 août. A l’enquête de novembre, les témoins interrogés sur les faits et gestes des gens du comte durant cette période sont au nombre de 27, dont 21 de Cruzy. Le village, qui avait reçu tant de nouveaux mariés, n’est pourtant pas habitué à une telle animation seigneuriale et chacun observe, se renseigne, parle avec des gens du comte rencontrés dans la rue, chez le barbier, à la taverne, à l’église…

Le comte, la comtesse et quelques-uns de leur suite sont accueillis en la maison de Pierre de LaCroix capitaine de Cruzy[4], au château donc. Avec Geoffroy de Cenamy, Pierre de La Croix s’est occupé des affaires de François du Bellay, entre autres des ventes du bois de Maulnes, et reste un proche de la comtesse. Une autre dizaine de personnes de la suite comtale loge chez un sergent à cheval du comté, Emond Ciffoyn (50 ans), qui précise que c’est dans sa maison que l’on faisait la cuisine. Son fils Mathieu (25 ans), également sergent, confirme que c’est chez son père que « l’on preparoit les viandes [la nourriture] pour la table desdicts demandeurs et leurs gens »[5]. Après le souper (repas du soir), certaines personnes de la suite du comte vont boire en la taverne de François Fays[6].

chez Ciffoin                                            

                                                        Chez Ciffoyn

 

On ne peut exclure l’hypothèse que pendant ce mois, Antoine de Crussol soit allé à la chasse en forêt de Maulnes ou, pour le moins, ait parcouru cet énorme massif boisé avec ses forestiers et gentilshommes. Il fait connaissance aussi avec une région dont il est étranger et se fait reconnaître comme nouveau comte de Tonnerre auprès de ses sujets et de ses vassaux. Le 4 août, le comte et la comtesse règlent à l’amiable un litige sur les usages en forêt de Chaonnes[7]. Le 5, ils s’empressent tous deux d’aller au château épiscopal de Mussy-sur-Seine, pour rendre hommage au révérendissime cardinal de Givry, évêque de Langres qui tient « la conté de Tonnerre en sa main », c’est-à-dire dont relève le comté[8]. Les voilà désormais en règle avec l’autorité féodale. L’hommage avait déjà été rendu pour la châtellenie de Cruzy-le-Châtel qui relève du roi, et c’est en partie ce qui explique le choix de ce village comme repli stratégique.

Pour l’heure, atteint dans son honneur le couple va surtout occuper son temps à régler cette affaire tonnerroise qui tourne de plus en plus mal. Dès le 31 juillet, ils sont avertis du meurtre qui a eu lieu à Tonnerre par un de leurs hommes. Il est impensable qu’ils ne soient pas très rapidement au courant, comme le sont les habitants de Cruzy, tel le mercier Claude Dorigny qui ne se mouille pas trop dans sa déposition mais a tout de même ouï dire que Valence et La Douze « avoient thué ung desdictz habitans nommé Barriere ou l’avoient bien battu et excedé », ou encore Ferry de Nicey vassal du comte. Le ouï-dire, le bruit qui court c’est l’information de l’époque. Les témoins de Saint-Michel disent bien qu’ils ont entendu dire, mais pas vu faire. Ils ne peuvent donc affirmer que c’est la vérité mais c’est le « bruit commun ». Ecoutons d’autres bruits qui courent.

Bruit d’offenses sur les gens du comte

C’est après le meurtre de Jehan Barriere que les hommes de la Maison comtale — serviteurs ou domestiques — délient leur langue[9]. Souvenons-nous qu’une offense touche à l’honneur de l’offensé et qu’un honneur bafoué exige réparation. Il faut faire savoir l’injure que l’on a subie, la colère éprouvée, la rancune accumulée et la vengeance accomplie ou envisagée afin de laver son déshonneur et de rétablir sa renommée personnelle. Ainsi, les hommes bafoués du comte narrent les faits devant témoins car il est impensable de taire une blessure d’honneur, puis menacent les auteurs de représailles. De la sorte, ils « mettent en bruit » une information qui circulera à Cruzy dans un premier temps.

Le sergent Mathieu Ciffoin, chez qui l’on prépare la cuisine explique qu’environ quinze jours avant leur départ de Cruzy, deux serviteurs du « train ordinaire » des demandeurs lui ont raconté que des Tonnerrois « les avoient battuz et excedez et leur avoient faict de grands tortz et injures, mais s’ilz pouvoient jamais estre et retourner à Tonnerre, ils s’en vengeroient ». Aymé Thomassin, boulanger, a également entendu parler de ces injures en devisant avec des serviteurs du comte. Un autre jour Jehan de Taville, un écuyer demeurant à Cruzy, parlait avec un gentilhomme nommé le seigneur de Langon de la Maison comtale, qui se plaignit de ce « que l’un de ceulx dudict Tonnerre qu’il ne nommoyt luy avoit faict tort, mais que s’il le trouvoit et rencontroit le recongnoistroit bien, s’en vengeroit et s’en feroit luy mesme sa raison par ses mains ». Vers la mi-août, un jeune charretier de 14 ans, Jehan Bertuot, a de son côté entendu dire que « les serviteurs desdict demandeurs ou aucuns d’eulx [certains d’entre eux] menassoient de faire oultraiges et excès ausdictz habitans dudict Tonnerre au contant de ce qu’ilz avoient excedé aucuns des serviteurs desdictz demandeurs depuis l’inconvenient du feu advenu en ladicte ville ».

La Maison noble crée des devoirs de solidarité, tant de la part des domestiques que de la part du seigneur : dévouement d’un côté, devoir de protection de l’autre. Toucher au domestique, c’est toucher au seigneur et inversement. Les « demandeurs ne vouloient delaisser lesdictes injures faictes à leurs serviteurs impugnyes », ainsi l’exprime le boulanger Aymé Thomassin, ou encore « lesdictz demandeurs eulx sentans injuriez en la personne d’aucuns leurs serviteurs », formulé par Pierre Phizotat dit Savardin, un tavernier des Riceys.

Bruit de rebellion à Tonnerre

Un nouveau bruit circule à Cruzy-le-Châtel véhiculé à partir du 8 août. Un serrurier, Robert Mercier, expose que le comte et la comtesse auraient été mis au courant que les habitants de Tonnerre « se voulloient monstrer rebelles à l’encontre d’eulx, les en garderoient bien et estoient deliberez d’y aller ». A la taverne la boisson délie les langues et François Fays a lui aussi plusieurs fois ouï dire que les demandeurs avaient été avertis que les « habitans leur vouloient fermer les portes de ladicte ville et non souffrir qu’ilz y entrassent ». Germain Peussot laboureur révèle plus simplement que le « seigneur conte deliberoit faire son entree audict Tonnerre ». Citons enfin Valentin Daillant, prêtre, à qui l’on a dit que les « demandeurs yroient et entreroient audict Tonnerre quant bon leur sembleroit parce qu’ilz en estoient seigneurs et yroient comme seigneurs debvoient aller en leurs maisons ». Tous ces propos ont été rapportés aux Cruzéens par les gens du comte. Un témoignage plus direct parce que provenant du comte lui-même corrobore ce bruit de rebellion : Crussol dans une missive du 16 août fait savoir à Ferry de Nicey que « par le maistre de l’hospital de Tonnerre et aultres, il auroit esté adverty que les habitans dudict Tonnerre ne vouloient souffrir qu’il entrast en ladicte ville de Tonnerre et se deliberoient luy fermer les portes d’icelle ». L’information véhiculée par les gens du comte est donc identique à la sienne. En revanche, selon les serviteurs comtaux deux version se rencontrent quant à la réponse envisagée par le comte et la comtesse soit pour représailles contre le refus d’entrée, soit pour riposte contre les injures à l’égard de leurs gens. Dans les deux cas, l’honneur des seigneurs est en jeu.

La première riposte en cas de rebellion serait l’usage de la violence. Certains de la Maison comtale affirment en effet l’intention de Crussol d’entrer en ville par la force. Le sergent Edmond Ciffoyn, par exemple, sur le fait que les Tonnerrois « se fortiffioient contre leurs seigneurs et se voulloient contre eulx rebeller » a entendu dire à des serviteurs que « s’ilz estoient en la place desdictz seigneurs et dame et qu’ilz entrassent en ladicte ville de Tonnerre, ilz feroient pendre plusieurs desdictz habitans, tenant lesquelz propoz monstroient et tenoient les aucuns hacquebuttes, hallebardes et aultres bastons et les couchoient par estencion et aucuns d’eulx laschoient hacquebuttes et en ce faisant disoient — Voilà de quoy nous les acoutrerons[10], par le sang Dieu ! Et si nous y entrons, nous chargerons sur eulx et les premiers que nous rencontrerons ». Il est clair que ce ne sont pas les paroles des seigneurs mais l’aspiration des serviteurs. Même discours à la taverne : les seigneurs entreraient coûte que coûte « et auroient gens avec eulx en bon nombre et si lesdictz habitans leur voulloient empescher l’entree et metoient en deffence sur eulx pour les empescher d’y entrer, disoient en monstrant des hacquebuttes qu’ilz thuroient les premiers qui les en empescheroient ». En joignant le geste à la parole, ils mettent en scène leur détermination.

La seconde réponse contre les injures faites ou à venir est l’utilisation de la justice et se concentre uniquement sur les responsables ou sur les « principaux et plus apparents habitants ». Le boulanger explique que les demandeurs ne voulaient pas fermer les yeux sur les injures faites « mais se deliberoient avoir commission et lectres pour par justice faire prendre tous ceulx desdictz habitans qui les auroient offencez ». De son côté Germain Robin, menuisier de 25 ans, a ouï dire à quelques serviteurs des demandeurs à propos « des injures, emprisonnementz et excès » dont certains furent victimes après le feu « que la dame contesse dudict lieu leur monstreroit bien par justice, comme ilz avoient tort, le leur feroit bien recongnoistre et les meneroit jusques au bout par voye de justice ».

Ouvrir ou fermer les portes de la ville en dehors des heures habituelles n’est pas un fait anodin mais un geste politique. Marqueur de l’identité urbaine, les portes sont un symbole de leurs privilèges, le seuil de l’ordre communautaire. L’entrée cérémonielle d’un personnage important (roi, gouverneur de province, évêque, seigneur local…) est une mise en scène ritualisée. Elle offre la possibilité d’une reconnaissance mutuelle, posant un face-à-face et positionnant la ville comme interlocuteur d’une autorité supérieure. Refuser l’entrée c’est ne pas reconnaître l’autre comme protagoniste. Cet autre n’est admis ni dans l’espace, ni dans la communauté urbaine. Refuser l’entrée c’est aussi se protéger du dehors (refus d’entrée à un groupe armé par exemple, ou aux vagabonds). Or, Antoine de Crussol, nouveau comte de Tonnerre, n’a pas encore fait son entrée solennelle et semble vouloir être rejeté par la cité. Plus qu’une injure, c’est du point de vue féodal, une félonie.

Un autre bruit sourd gagne Cruzy

Une autre rumeur, exprimée par un témoin, a certainement eu des répercussions à Cruzy. Un matin de début août, vers 10 heures, Jehan Robert, laboureur[11], se trouve en forêt de Maulnes, dans les usages de Cruzy, quand il voit approcher deux forestiers de la comtesse : « ung appellé le bastard Pinot demourant à Villon » et Guillaume Poirier son collègue. Réflexe immédiat — les forestiers font peur —, il se cache aussitôt derrière un arbre. C’est alors qu’il entend dire au bâtard Pinot « que les habitans dudict Tonnerre suspicionnoient ladicte dame contesse d’avoir mys le feu en ladicte ville, mais qu’il n’en estoit rien et se [si] en repentiroient, seroient venuz [la comtesse et ses gens] en bonne compagnie et en brief temps ». Il est le seul témoin à déclarer ouvertement que les Tonnerrois avaient soupçonné la dame comtesse, ce qui n’arrange pas leur affaire.

Plusieurs faits justificatifs tentent en effet de prouver que les Tonnerrois avaient toujours observé et observaient encore « obéissance et révérence » envers leurs seigneurs. Bien que cela soit faux, tous les témoins de la ville ou d’ailleurs affirment qu’il en avait été toujours ainsi. Un tel soupçon calomnieux allait pourtant à l’encontre de cette allégation et pouvait expliquer et corroborer l’emprisonnement de Langon et consorts. Lancée par des forestiers, l’ayant sans doute entendue par des confrères ou autres Tonnerrois, cette accusation n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd et l’homme ne savait tenir sa langue. Comme il s’agit des faits justificatifs des habitants de Tonnerre, les juges sont perplexes et doutent de ce témoignage. C’est en effet un des rares moments où ils interviennent durant l’interrogatoire faisant remarquer à Jehan Robert qu’il est bien curieux d’entendre de tels propos en pleine forêt. Celui-ci rétorque que certes « pour son antiquité et vielesse, il n’a l’oye [l’ouïe] si aisée qu’il a eu en son jeune aige » mais qu’il a bien entendu tandis que les forestiers passaient près de lui. Il faut dire que Jehan Robert a 76 ans et que c’est alors un âge avancé. Il n’a sans doute pas mesuré le tort qu’il faisait aux Tonnerrois. Il nous apprend pourtant une rumeur qui court en ville.

Préparatifs de Crussol

Prévenu par le maître de l’Hôpital « et autres » de l’émotion qui sourd à Tonnerre, Crussol s’organise. D’abord, il lui faut trouver des hommes, car il est venu en fait avec un petit train de maison. Sa clientèle est dans le Sud et il débarque en Champagne où il n’a pas encore de liens, mais c’est un soldat. Il a fait ses armes en 1548 en Ecosse, à Boulogne en 1549-1550 avec sa compagnie, puis à Metz en 1552, enfin il était à la bataille de Renty en 1554. Il est aussi l’héritier d’une lignée de serviteurs du roi en raison des offices remplis par son grand-père maternel et par son père entre autres. Le roi vient d’ériger la vicomté d’Uzès en comté au moment où il est devenu comte de Tonnerre. Gentilhomme de la chambre, il est aussi sénéchal du Quercy, province trop lointaine pour y recruter des fidèles. Sa solution est de faire appel à l’aide de gentilshommes présents comme ce Jehan de Taville demeurant à Gland avec son serviteur, et surtout à un seigneur du comté, soldat comme lui, et capable de mobiliser des hommes. Ainsi se créent les réseaux de clientèle — échange de protection et d’assistance. Antoine de Crussol demande donc un service à un noble inférieur à lui en statut et son vassal qui, de son côté, y trouvera un jour ou l’autre son intérêt. Le mieux placé alors en raison de son importance et de sa proche résidence est Ferry I de Nicey, lui aussi noble d’épée ayant aussi combattu sur les frontières du Nord et de l’Est. Ferry est seigneur de Nicey, en partie de Laignes, Ancy-le-Serveux et Ravières au comté de Tonnerre et de Courgivault et Romilly au bailliage de Troyes. Quatre ans plus tôt, il s’était rendu acquéreur auprès de la comtesse et de son premier mari de 75 arpents de bois en forêt de Maulnes, une aubaine[12]. Bénéficiant du statut de son lignage, Ferry de Nicey est en mesure de réunir rapidement quelques gentilshommes et soldats de ses amis. Qu’il soit venu de lui-même saluer le comte et la comtesse ou qu’il ait été invité par eux, il a dans un premier temps reçu oralement leurs doléances.

carte rumeur

Aussi convoque-t-il aussitôt quelques « hommes de cheval de ses gens, aultres italiens de la compagnie du seigneur de Nevers[13] ses amys qui ont acoustumé d’aller souvent avec luy » et en garnison dans la région. C’est le cas de Nardin de Pargues petit noble champenois en garnison à Laignes avec son serviteur et de Loys de Scacabarosse, tous deux hommes d’arme de la compagnie de Nevers. Scacabaroce de son vrai nom puisque d’origine italienne est seigneur en partie de Virolle au duché de Milan. Agé de 33 ans, il dit demeurer pour lors à Gland et se trouvait déjà à Tonnerre en garnison en 1547 et 1551 où il s’était marié[14]. A l’enquête de Saint-Michel, il déclare que le 15 août, se trouvant à Jully « où le seigneur de Nicey y estant luy fict entendre qu’il estoit pryé de la part du seigneur conte de Tonnerre de luy faire compagnie jusques à Tonnerre où se voulloit aller ». Nicey demande donc à Scacabarosse « s’il voulloit luy faire ce bien d’aller avec luy », expression qui indique l’amitié entre les deux hommes. L’Italien accepte, mais seulement après s’être assuré auprès de Nicey « qu’il ne se feroit tumulte [violence] ny subgect [sujet] à reprehension ». Au total, Nicey s’entoure de « quatorze à quinze hommes de cheval » selon ses dires confirmés par Nardin de Pargues.

Enfin Crussol s’est aussi appuyé sur Pierre de LaCroix qui écrit à Jacques Levesques sieur de Vougrey (Voulgré) demeurant aux Riceys. Celui-ci est chargé de recruter des adventuriers, recrues de villes ou de villages engagées sur contrat en cas de besoin. Pour l’instant démobilisés car temps de paix, ces soldats, lorsqu’ils reviennent au village, reprennent l’activité familiale, comme Pierre Bouquinat dit la Marque soldat et boucher, ou Nicolas Haterel dit Grand soldat et charretier. Hiérarchiquement inférieurs, hommes de pied habitués aux combats, ils sont craints autant que les forestiers. Ce Levesque, écuyer âgé de 60 ans, a pu être ou est encore capitaine d’une bande d’adventuriers.

Crussol doit aussi trouver des armes — ce qui prouve d’ailleurs qu’il est venu sans. Jehan Crouzet, notaire à Cruzy et au service de Jehan de LaCroix, a vu vers le 11 août un homme de Villon apporter « en une hotte sept ou huit hacquebuttes qu’il disoit estre envoyees ausdictz demandeurs par Mathieu Garnier de Villon ; et de faict les delaissa en une des chambres de la maison dudict de LaCroix ». « A la mesme heure » poursuit-il, deux ou trois serviteurs des comtes déclaraient « qu’on faisoit venir telz bastons à feu pour aller en la ville de Tonnerre, et que si ces villains mutains se rebelloient contre leur seigneur et dame, ils les frotteroient bien et yroient en bonne compagnie et avec armes, si bien qu’ilz seroient les maistres et non lesdictz de Tonnerre ». Voici donc quelques haquebutes entre les mains du comte.

Le 16 août, Nicey reçoit une lettre de Crussol. Après l’oral, l’écrit. Une lettre officialise et laisse des traces. Expliquant que les habitants de Tonnerre ne voulaient pas le laisser entrer et s’apprêtaient à lui fermer les portes, Crussol le prie de l’accompagner jusque là « pour luy servir de tesmoing de ce qui seroit faict ». Louise de Clermont et Antoine de Crussol ont besoin de témoins dignes de foi sur l’attitude de la ville à leur égard et la leur propre. D’autre part, en cas de rebellion, ils ont visiblement déjà l’intention de porter plainte en justice contre les Tonnerrois. Ils ont également besoin d’hommes armés pour se protéger d’une éventuelle agression. Pour l’instant, nul ne sait ce qui va arriver. Rendez-vous est pris entre les deux seigneurs pour le 18 août.

Qu’en est-il à Tonnerre ?

Les comptes de la ville nous apprennent que Pierre Gaillard sergent du corps de ville a annoncé le guet dans le faubourg « par longs espaces de temps que les habitans ont esté contrainctz garder les portes et faire le guet pour les menasses qu’on faisoit de brusler ledict Bourgerault »[15]. Comme il reçoit 26 sols pour ce service, on peut estimer par comparaison avec d’autres cas que le guet a duré environ un mois et que, par conséquent, la peur d’une récidive d’incendiaires n’est pas sa seule raison. D’autant moins que les incendiaires sont soit morts soit emprisonnés. Il est donc concevable que ce guet fut organisé à l’encontre des gens du comte et de la comtesse sous prétexte de récidive de feu, car le receveur n’écrit rien dans son compte qui pourrait être nuisible aux habitants. Le compte se garde bien de préciser le temps, ce qui est habituellement fait en cas de guet et garde. Que la rumeur coure à Tonnerre que la comtesse ait trempé dans le complot incendiaire ou pas, le guet a probablement été mis en place soit après l’agression sur la route de Dannemoine le 16 juillet, soit après l’arrivée des comtes le 20, pour durer jusqu’au 18 août.

Après l’agression de Dannemoine et le meurtre de Jehan Barrière, les échevins et la prévôté ont d’ailleurs fait appel à un sergent royal, Eyme Myronier demeurant à Chablis pour mener une information à Dannemoine et villages proches « à l’encontre de monSr le conte de Crussol et lever sentence des menasses et voyes de faict et portz d’armes qu’ilz faisoient sur lesd. habitans »[16]. Myronier est accompagné d’un notaire et d’un commis au greffe de la prévôté. Les habitants font ainsi d’une pierre deux coups : ils signifient au comte qu’ils ne se laissent pas faire et ils assurent leurs arrières au cas où les choses s’enveniment.

La délégation qui rentre de Paris avec l’exemption d’impôts découvre une ville au bord de l’insurrection. Les échanges entre villages sont quotidiens et il est évident que les Tonnerrois reçoivent des nouvelles de Cruzy, comme Cruzy reçoit des nouvelles de Tonnerre. Les témoins de Cruzy ont beau dire, en racontant les menaces qu’ils ont entendues de la part des gens du comte, qu’ils ne savent pas si à Tonnerre on en a connaissance, il est bien certain que tout Tonnerre en parle. L’article 15 des faits justificatifs entend expliquer et excuser la fermeture des portes par la grande peur du peuple. Les trois témoins nous apprennent le « bruict commun » à Tonnerre et villages voisins.

ça causeDe bouche à oreille, le peuple en émoi

 

 

 

 

 

Nul ne sait qui a rapporté ces bruits, mais ils circulent. Par exemple « que les seigneur et Dame conte et contesse de Tonnerre debvoient entrer en ladicte ville avec grande compagnie et user de force et violence à l’encontre des habitans dudict lieu, au contant des emprisonnementz qui avoient esté faictz sur aucuns de leurs serviteurs puys le feu ». Un autre témoin rapporte que « les aucuns [certains] disoient que ledict seigneur de Crussol avoit faict ung grand amas de gens avec lesquelz il debvoit entrer ledict jour en la dicte ville et y faire plusieurs effortz et excès ». Ou encore : on avoit rapporté que le seigneur de Crussol voulait entre à Tonnerre « en armes et user de violences et force à l’encontre desdictz habitans, et que à ceste fin il avoit faict amas de grand nombre de gens et armes ». En fait, nous retrouvons amplifiés les bruits lancés par les gens du comte à Cruzy. C’est le propre de la rumeur, les bruits s’amplifient : on raconte que les hommes du comte vont venir non seulement en armes, mais aussi maillés, c’est-à-dire protégés par une cotte de maille et donc prêts à combattre, que le comte s’est fait amené un mulet chargé d’armes et a « faict amas de gens de pied jusques au nonbre de deux cens » qu’il a cachés dans la forêt de Maulnes[17]… de quoi tenir un siège en effet, et de quoi être effrayé.

Les échevins prennent la mesure de la détermination de Crussol. Ils envoient Loys Lamoureulx autre sergent royal demeurant à Vézinnes enquêter « à Tanlay, Villon, Artonnay et aultres lieulx [villages proches de Cruzy] pour informer des assemblées illicites faictes à portz d’armes par monseigneur le conte, ses gens et serviteurs »[18]

Ils payent 4 livres à un marchand de Troyes qui leur a livré six livres de pouldre à canon et quatre douzaines de garrotz (traits d’arbalète) « pour distribuer aux particuliers habitans pour faire le guet de jour et de nuict, de peur qu’on taschapt de brusler les faulsbourgs de lad. ville, et pour obvier aux menasses dont lesd. habitans estoient journellement menassés »[19]. A entendre le livre de comptes, les agressions sont quotidiennes. Si c’était le cas, les Tonnerrois n’auraient pas manqué de le faire signifier clairement à l’enquête de Saint-Michel. Or seulement deux faits d’agression sont rapportés. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas quotidien. De plus, la ville s’arme et ceci est une fois encore dissimulé ou du moins étouffé sous l’argument de protéger le faubourg d’un éventuel feu. Un témoin de Cruzy, Edmond Ciffoyn, avait bien dit que les Tonnerrois « se fortiffioient contre leurs seigneurs ». Si un sergent le savait, nul doute que le comte l’avait entendu aussi. Bref, les bruits courent de partout et on s’arme des deux côtés. Plus le temps passe, plus les esprits s’échauffent.

Que va-t-il advenir le mardi 18 août 1556 ?

 

Suite : La confrontation du 18 août 1556

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[1] Etrangers au comté venant s’y installer.

[2] Tonnerre, BM, ms 12, f° 140.

[3] Eugène Lambert, Cruzy et ses environs, repr. Res Universis, 1989, pp 142-143.

[4] Selon Eugène Lambert qui écrit beaucoup de choses erronnées. LaCroix sera nommé capitaine du comté, mais je ne suis pas sûre qu’il le soit déjà, c’est cependant un proche de la comtesse et il habite à Cruzy au château comme le confirment d’autres témoins. En 1556, il est dit simplement « noble homme » et va s’employer à conquérir la noblesse. Trois an auparavant le capitaine du comté était Humbert de Bailly seigneur de Fontaines (Fontaines-lez-Champignelles près de Sens). J’ignore s’il l’est encore.

[5] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 90 et 91, f° 149, 151, 170.

[6] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 50, f° 98 v°.

[7] Tonnerre, AM, 2 DD 1, f° 4 : Memoire des procès en raison des usages et du droit de gruerie de la comté de Tonnerre.

[8] Auxerre, ADYonne, E 189, p 105. On se souvient que les Tonnerrois eux aussi étaient allés informer l’évêque du drame de l’incendie.

[9] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 90, 91, 92.

[10] Il y a ici un jeu de mot car accoutrer ou acoustrer signifie habiller, parer, arranger et au sens figuré maltraiter.

[11] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 57, f° 108 v°-109.

[12] Tonnerre, BM, ms 24 f° 110 v°-906, le 29 juillet 1552. C’est l’époque où les du Bellay avaient d’énormes dettes et où la réformation des usages sur tout le comté posait des problèmes ; un seigneur local avait tout intérêt à augmenter l’étendue de sa forêt propre.

[13] Depuis 1549, François Ier de Clèves, duc de Nivernais ou de Nevers, vicomte de Saint-Florentin, baron d’Ervy et seigneur de Dannemoine, était gouverneur de Champagne et Brie dont dépendait le comté de Tonnerre.

[14] Auxerre ADY, 3 E 1 Petitjehan 112 1550-1551, f° 84 : le contrat de mariage a été signé à Saint-Florentin, sur les terres donc du duc de Nivernais. Le serviteur de Paradin de Pargues, seigneur dudit lieu, village près de Chaource, confirme : il dit bien connaître Tonnerre et ses édiles « pour avoir par devant des cinq ou six ans demouré des long temps avec sondict maistre aud. Tonnerre en garnison », BM ms 19, f° 160 v°.

[15] Tonnerre, AM 4 CC 2 1555-56, f° 42 v°.

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-56 f° 40.

[17] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 63, 64, 92, 93, f° 122, 125, 154, 162 v°.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-56 f° 41.

[19] Tonnerre, AM 4 CC 2 1555-56, f° 42 v° et 47-47 v° – s.d.

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