Dans les parages de Tonnerre

Suite de La confrontation du 18 août 1556

Nous avons bien saisi que certains faits justificatifs servent aux habitants de Tonnerre à faire admettre la grande frayeur du peuple et la fermeture des portes et, donc, à « prouver » l’expédition punitive du comte et le port d’armes. Pour qu’un port d’arme soit relevant de la justice, il faut qu’il soit illicite, d’où les précisions de Nicey et autres sur les hommes autorisés à porter telle ou telle arme, et l’insistance des Tonnerrois à trouver des témoins relatant le contraire. Les défendeurs doivent aussi démontrer que Crussol a fait un amas d’hommes outrepassant son train ordinaire, voire outrancier à cause du recrutement d’adventuriers[1].

Il est environ l’heure des Vêpres[2]. Deux hommes de Saint-Martin-sur-Armançon — Vallier Joubert, laboureur de 60 ans et Vallier Le Sourt, vigneron de 51 ans —disent être ensemble, quoique leurs témoignages soient un peu discordants. Joubert évoque les prés des Ovies, où il voit une « grande troppe de chevaulx » dont deux s’approchent. L’un des cavaliers s’adresse à Le Sourd « estant lors » avec lui. Ce dernier dit être près du Beugnon[3] à une petite lieue de Tonnerre lorsqu’il voit trois cavaliers qui se détournent d’une plus grande compagnie et viennent lui demander ainsi qu’à Joubert à ses côtés s’ils étaient de cette ville. Les deux hommes démentent. Heureusement, répond l’un des cavaliers, l’épée dégainée et jurant « par le sang dieu », sinon ajoute-t-il en riant, « je te coupperoye le col ». Puis les cavaliers poursuivent leur route « comme s’ils eussent voulu aller à Commissey »[4]. Le Sourd affirme qu’ils n’ont pas rejoint la troupe.

Cassini

Le comte et la comtesse à Tanlay

Un laboureur de Tanlay, Estienne Menestrier dit Cordelier, y voit arriver « sur l’heure de six heures du soir […] ung grand train tant de gens de cheval que de pied, revenant jusques à cinquante hommes en y comprenant les lacquais, conducteurs de muletz et gens de pied qui y estoient ». Ce qui correspond à la compagnie qui avait quitté Cruzy plus tôt dans la journée. Les autres témoignages sont concordants sauf sur l’heure d’arrivée : la majorité dit plutôt 17 h. Tous ces gens ont pris « leur logis en plusieurs maisons » du village. Ce genre d’intendance, habituel lorsqu’un grand seigneur se déplace, avait dû être organisé auparavant par le maître d’hôtel ou le fourrier de Crussol. Quelques Tanlaysiens seulement reconnaissent la dame comtesse ou le seigneur de Nicey, et supposent que l’homme à ses côtés est Crussol, son mary. Les langues allant bon train, tous les habitants du village qui ne les connaissent pas apprennent vite que dans cette troupe se trouvent le comte et la comtesse. Tous savent aussi que s’ils sont à Tanlay c’est en raison du « reffuz que l’on disoit leur avoir esté faict de l’entree en leur ville de Tonnerre ».

Jehan Huot, boucher de 35 ans, qui tient aussi une « taverne publique » reçoit à souper une vingtaine d’hommes se disant de la suite du comte. Il affirme n’avoir jamais vu autant d’hommes à la suite de la dame comtesse qu’il a souvent vue, mais qu’ils appartiennent peut-être à la compagnie du seigneur de Crussol qu’il ne connaît pas. Ces hommes revinrent dîner (déjeuner) dans cette taverne le lendemain, tandis que, selon Simon Nicault, laboureur et hôtelier de 70 ans, le comte et la comtesse allaient dîner aux Cordeliers avec d’autres de leur train et suite. Les villageois savaient dès ce moment que le couple comtal souhaitait rester aux environs de Tonnerre et les virent partir après le déjeuner.

Où l’on retrouve deshommes de pied…

Vers 5 h du soir, près de Tanlay, Jehan Cocquet, 35 ans, vigneron de Saint-Martin, prenait un verre avec d’autres compagnons dont Jehan Mathieu en la maison de la veuve Dumont à Quincy[5]. L’abbaye est entourée de moulins, foulon, d’une forge, d’ateliers d’artisans et de quelques maisons, dont cette taverne. Cocquet est donc attablé quand surviennent « dix ou douze hommes à pied tous embastonnez d’espees, les aucuns [certains] de javelines, pertusannes hallebardes ». Des soldats, hommes de pied donc. Ceux-ci s’asseyent, réclament à boire et discutent entre eux. Comme on s’en méfie, on boit leurs paroles en plus des chopines. Sachant cela et pour faire marcher les langues, les hommes disent aller à « Curgy vers la Saincte Espine ». Rappelons que le village de Courgy est alors un lieu de pèlerinage très couru[6]. Ces hommes, qui ont toute apparence d’adventuriers font montre d’un certain cynisme en l’évoquant dans cette taverne et ne trompent personne. D’ailleurs, à peine eurent-ils décampé que Jehan Mathieu déclare à Jehan Cocquet qu’il connaît l’un de ces hommes qu’il nomme le sieur de Voulgré, et que celui-ci lui aurait dit en aparté qu’il se rendait à Tonnerre avec sa compagnie « pour faire service à la dame contesse ». Cocquet ignore s’ils ont pris le chemin de Tanlay, à une demie lieue de là (question suggérée par les juges).

Plan par P. Zlatoff, SAHT

Pierre Godin, laboureur et substitut du procureur du seigneur d’Andelot[7] à Tanlay devise avec un nommé Dimanche Aubert, forestier de la dame comtesse. Il est environ 6 heures du soir et ils sont devant la maison de Pierre Menestrier, autre laboureur. Aubert apprend à Godin que les portes avaient été fermées au comte et que les habitants s’étaient mutinez ; ce qu’il trouve « fort mal advisé », car s’ils n’avaient commis cette énorme faulte, les Tonnerrois auraient appris que les autres injures faites aux gens du comte « leur eussent esté remises et leur eust le tout esté pardonné ». Godin répond que les Tonnerrois avaient eu peur d’être offencés. A quoi le forestier réplique que le comte et la comtesse « n’avoient volunté de faire mal ausdictz habitans » car, selon lui, avec autant de gens de cheval, ils « auroient peu [pu] repousser et abattre lesdictz habitans ».

Un peu plus tard à Tanlay, après le souper et « comme sur le rez de la nuict », Loys de Scacabarosse, qui avait suivi Nicey, Pargues et son serviteur Claude Garnier en la taverne du village, vit arriver douze ou treize hommes de pied, parmi lesquels Garnier connaît un certain Levesque de Ricey, un adventurier souvent vu à la guerre. Or, ce Jacques Levesque n’est autre que le sieur de Voulgré (Vougrey)[8] vu précédemment à Quincy. Ces hommes portent épée et dague. On s’informe alors. D’où viennent-ils ? Que font-ils ici ? Constatant qu’ils étaient « menez et conduictz par un nommé Dimanche Aubert, l’un des forestiers de lad. dame contesse », Garnier va le trouver et Aubert lui confie que La Croix « luy avoit mandé qu’il feist venir lesdictz adventuriers et aultres s’il en pouvoit trouver, et de les mener à la dame contesse », sans autres précisions.

Pierre de La Croix avait en effet écrit à Levesque pour qu’il rassemble des hommes et les mène au comte et à la comtesse en raison de « leur qualité et l’occasion qu’il y pourroit trouver », sans autres détails, sauf que ce ne fut pas sur le mandement direct du comte. On voit que l’on ne convoque pas de la même façon des gentilshommes et des hommes de pied. D’un côté Crussol s’était adressé en personne à Nicey en expliquant la raison de sa demande ; de l’autre c’est un intermédiaire — La Croix, capitaine de Cruzy — qui demande à Aubert et Levesque de rassembler des forestiers et adventuriers sans qu’on leur ait « dict ne [ni] declaré la cause ». Ces hommes se font une idée de quoi il retourne par la rumeur, mais leur rôle est d’obéir aveuglément, sachant que rendre service à La Croix, et au-delà au comte, pourrait être fort utile un jour ou l’autre.

Il y avait donc bien une douzaine d’hommes de pied prévus à la rescousse en cas de besoin en plus de ceux qui accompagnent la litière. On est loin des deux cents cachés dans la forêt de Maulnes que fait courir la rumeur, hommes que, d’ailleurs, personne n’a vus. Crussol s’est bien gardé de faire venir cette douzaine d’homme avec lui à Tonnerre et a envoyé La Croix pour les mener plus discrètement à Tanlay.

Apparemment, ces hommes s’éclipsent rapidement car le lendemain et les jours suivants, personne n’en parle plus.

 

 

 

… et un mulet chargé d’armes

Au départ de Cruzy, quelques mulets suivaient le cortège. Ils étaient chargés de coffres remplis des vêtements et autres nécessités du couple comtal. Ferry de Nicey vit mettre « quelques harquebuzes » sur l’un d’eux. Les juges demandent aux témoins de dire s’ils ont vu arriver à Tanlay un mulet chargé d’armes — arquebuses, pistolets ou autres longs bastons ­— ou s’ils en virent arriver un le lendemain. Sur quinze témoins, dix affirment n’avoir rien vu de tel ni à l’arrivée à Tanlay, ni au départ.

Pourtant, Dimanche Aubert, le forestier, a dit à Pierre Godin que le comte aurait bien pu combattre les Tonnerrois avec tous ses chevaux, ajoutant : « Nous avons ung mulet chargé de hacquebuttes et aultres bastons ». C’est un ouï-dire que Godin n’a pu vérifier car il ne les vit pas. Pourtant, un mulet chargé de longs bastons ne passe pas inaperçu. Mais d’autres témoins apportent le doute. « Tost apres » qu’ils furent arrivés à Tanlay, Claude Garnier serviteur de Pargues a vu arriver « une charrette avec quelques bahuz[9] dedans que l’on disoit estre du train desdictz demandeurs, avec lesquelz bahuz y voit ung tonneau ». Il ignore s’il y avait des armes à l’intérieur. Les gentilshommes sont discrets sur les armes du comte, mais deux habitants de Tanlay disent avoir vu le fameux mulet. Un laboureur, Claudin Dauria, vit « que peu après leur arrivée et quasy en l’instant vint après eulx [les demandeurs] ung mulet, ne scayt s’il y en avoit aultre, sur lequel estoient chargées six ou sept harquebuzes ou pistolletz ». Enfin, Edmond Galle le tavernier, à propos des trois mulets que l’on chargeait de coffres le lendemain matin, « vid que aucuns de leurs gens et estans de leur compagnie meirent jusques à quatre harquebuzes sur l’un desdictz muletz, n’y vid mectre aultres bastons ».

Illustration de T. Johannot, Don Quichotte, 1878

Finalement, il y aurait quelques arquebuses — de 4 à 8 — sur un mulet sans autres longs bois. Pas de quoi faire un siège. D’ailleurs, cinq ou six jours plus tard, le comte demande un surplus d’arquebuses à Nardin de Pargues par l’intermédiaire d’un serviteur de Pierre de La Croix. Pargues en prêtera quatre qu’il porte à Cruzy, ne sachant ce qu’il en advint, sauf que La Croix lui déclara que c’était pour les porter en l’hôpital de Tonnerre, « à ce que quant lesdictz demandeurs, leurs gens ou serviteurs y seroient, comme ilz esperoient y aller, s’ilz estoient invahiz ou assailliz, comme ja il disoit qu’ilz avoient esté par lesdictz habitans dudict Tonnerre, ilz eussent moien et de quoy eulx deffendre »[10].

Le matin du 19 août, Pierre de Nicey et ses hommes sont repartis chacun chez soi, les hommes de pied aussi sans doute. Il n’y a pas eu d’effusion de sang. Le comte et la comtesse quittent Tanlay. On les regarde partir avec une quinzaine d’hommes à cheval, armés « tant hacquebuttes que pistolletz, tant entre les mains que à l’arson des selles des chevaulx ». La compagnie se retira à Espineu (Epineuil), village le plus proche de la ville.

Epineuil et le Petit Quincy accueillent le couple comtal

Cinq témoins d’Epineuil[11], indiquent que le 19 août, le comte et la comtesse sont venus s’installer au Petit-Quincy, et leur train à Epineuil, proches l’un de l’autre et à un petit quart de lieue de Tonnerre. Dépendance de l’abbaye cistercienne de Quincy, près de Tanlay, la maison abbatiale du Petit-Quincy était à la garde des comtes de Tonnerre, où ils avaient le droit de gîte, mais trop petite pour accueillir toute leur suite, aussi les gens et chevaulx du comte se retrouvent-ils à Espineu. Ils ne sont plus qu’une vingtaine de personnes.

Dès le lendemain de l’arrivée du seigneur de Crussol à Epineuil, le sergent royal Loys Lamoureux, s’y rend et « luy signiffia ladicte lectre de saulvegarde ». Pour ce travail la ville paye au sergent 22 sols 8 deniers tournois[12].

Un peu étonnés, les Spinoliens constatent que le comte et sa femme évitent la ville. L’un d’eux observe même qu’il ne sait ce qui « les mouvoit de ce faire, sinon que un ou deulx jours auparavant, ilz avoient eu quelque difficulté pour raison de la fermeture des portes dud. Tonnerre ». Durant ce séjour néanmoins, on a souvent vu des serviteurs ou lacquais aller et venir au faubourg de Bourgberault et dans la ville « en plain jour sans estre aulcunement empechez », dont un nommé messire Phelippe, prêtre et serviteur du comte. Ils achetaient des vivres pour le comte et son train, qu’ils rapportaient à Epineuil. N’oublions pas que les témoins déposent en faveur des Tonnerrois et insistent tous sur le fait que durant tout le temps où les comtes furent au Petit Quincy, « les portes ont estez ouvertes et sans garde » et « sy lesdictz demandeurs y eussent voulu entrer, faire l’eussent peu [pu] sans contradiction ny empeschement ». Certes, mais c’est un peu tard.

D’après les témoins d’Epineuil, Loise de Clermont et Antoine de Crussol restèrent de douze à quinze jours ; un seul indique quinze jours à trois semaines. En restant dans les parages de la ville, Crussol défie les Tonnerrois en évitant d’y entrer et fait pression sur eux. Pendant ce séjour, le comte et la comtesse font mener une enquête sur l’attitude des Tonnerrois et commencent à chercher des témoins pour le futur procès. Un tavernier de Junay précise qu’ils ne sont pas venus dans son village « pour y prendre repas ou y pernocter [passer la nuit] depuis le feu de Tonnerre jusques sur la fin du moys d’aoust ».  Arrivés le 19 juillet, c’est à la fin du mois d’août qu’ils quittent le comté de Tonnerre.

Ainsi s’achève le récit des faits. Fondé sur les documents à notre disposition, ce récit est inévitablement lacunaire, suffisamment étoffé cependant pour se représenter les événements survenus avant, pendant et après l’incendie du 8 juillet 1556. Il reste à étudier les conséquences de ces faits dramatiques.

Suite : Conséquences matérielles : état de la ville après l’incendie (article à venir)

 


[1] Au cours de l’enquête de novembre (Tonnerre, BM, Ms 19), des habitants de Tanlay, Saint-Martin et Epineuil seront interrogés sur ces sujets (fait justificatif  n° 17). A leurs témoignages, s’ajoutent ceux des gentilshommes qui ont suivi Crussol : Nicey, Pargues et son serviteur, Loys de Scacabarosse.

[2] Au XVIe siècle, les Vêpres étaient sonnées vers 16 h.

[3] Le Beugnon, lieudit proche de l’Armançon, au sud de Saint-Martin, sur la route de Commissey et Tanlay.

[4] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 27, f° 62 v°-63, et n° 29, f° 66-66 v°.

[5] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 28, f° 64-65 v°. 13e fille de Pontigny, l’abbaye de Quincy est installée dans un vallon à moins d’une heure de marche de Tanlay, Commissey ou Saint-Martin-sur-Armançon.

[6] Cf. à la fin du 1556-incendie-prologue.

[7] François de Coligny dit d’Andelot, seigneur de Tanlay, alors en Italie, ami de Loise de Clermont et d’Antoine de Crussol.

[8] Six hommes des Riceys sont interrogés à l’enquête et tous disent qu’ils n’ont rien vu, rien entendu, ne savent rien. Parmi eux deux soldats et ce Jacques Levesques sieur de Voulgré, écuyer de 60 ans, probable capitaine de gens de pied, cf. Montée de la rumeur.

[9] Grand coffre à couvercle bombé, l’ancêtre de la malle.

[10] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 96, f° 171.

[11] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 4, 5, 6, 73, 24 et 25, f° 8-18.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-56 f° 41 v°.

 

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