L’Hôtel-Dieu-Notre-Dame

A la Renaissance, les Tonnerrois appelaient encore « hostel dieu » ou même « hostel dieu Notre-Dame » un petit établissement charitable établi au XIe siècle par les habitants ou par le comte[1] et dont la chapelle fut à l’origine de l’église Notre-Dame. Dénomination qu’il garda après la fondation de l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles à la fin du XIIIe siècle. Si le second faisait office d’hôpital en même temps que de maison-Dieu, le premier était un asile qui ne recevait plus que quelques passants — pauvres, vagabonds ou pélerins — et pour une nuit seulement. Au cours des siècles, les curés de Notre-Dame s’étaient accaparé l’Hôtel-Dieu et ses biens[2]. Au XVIe, le doyen de Notre-Dame ajoutait à ce titre celui de Maître de l’Hôtel-Dieu, voire d’administrateur perpétuel.

Inserré entre l’église et l’allée du Doyen (rue du Doyenné), l’Hostel-Dieu avait flambé dans l’incendie de juillet 1556. Il n’y avait donc plus d’abri pour les pauvres passants, mais le curé de Notre-Dame continuait d’en toucher les prébendes. A côté de l’Hôtel-Dieu se trouvait l’auditoire, également maison de ville, flambé lui aussi. Les années 1562 et 1563 virent la 1re guerre de religion et c’est seulement en 1564 que les habitants et les comtes voulurent reconstruire l’un et l’autre bâtiments. Au cours de l’assemblée du 25 juin[3], lecture est faite d’une ordonnance du comte Antoine de Crussol[4] où il est entre autres question de reconstruction. On décide alors de réparer selon ces instructions les portes et tours de l’Hôpital et de reconstruire l’auditoire qui, pour lors, n’est qu’une chambre basse à côté de Notre-Dame. Il faut donc trouver une place suffisamment grande pour « faire dresser et bastir maison de ville pour retirer tous papiers et choses appartenans à la ville, et ung audictoire pour tenir les plaidz »[5]. L’emplacement est tout trouvé : l’Hôtel-Dieu calciné.

Il faut attendre l’assemblée du 9 juin 1565 pour voir le projet se mettre en place au moyen d’un échange entre les officiers comtaux avec les échevins et messire Jehan Brasley doyen de Tonnerre. J’ai déjà parlé de l’auditoire[6]. Qu’en est-il de l’Hôtel-Dieu ?

Une chimère d’hôtel-Dieu

Les échevins donnent en échange une place « en la commune au dessoubz du puys de la Brosse » et « attenant du jardin de l’hospital » pour y reconstruire un hôtel-Dieu. Le puits de la Brosse est situé tout au bout à gauche de la rue des Fontenilles actuelle, ce qui signifie hors les murs. Il est aujourd’hui représenté par une dalle à l’entrée de la rue du Puits de la Brosse. A la Renaissance, il est très isolé, le faubourg de Rougemont étant encore peu développé et surtout du côté des roches. « Sous le puits de la Brosse » indique un lieu entre le puits et le mur de l’Hôpital. Ce serait donc entre la tour des Fontenilles et le puits, adossé au mur comme le montre le plan dressé en 1818 : le grand jardin de l’Hôpital est dénommé le Grand Marais et la maison y figurant n’a été construite qu’au milieu du XVIIIe siècle[7]. La carte du finage de la ville de Tonnerre de 1687[8] ou le plan cadastral de 1825[9] montrent le chemin de Beru.

Zone du Puits de la Brosse

 

D’après la description du projet donnée au cours de l’assemblée, il faut imaginer une parcelle étroite de 12 toises de long sur 3 de large, à peine 1,5 are (env. 140 m2), appuyée sur toute sa longueur contre le mur des jardins de l’hôpital, près du puits de la Brosse, ce qui est commode pour recevoir des hôtes. Non seulement à cause de l’eau mais aussi par sa situation hors de la ville et proche d’un chemin. Autrement dit, on repousse les pauvres passants hors les murs, ce qui dans l’air du temps, car la pauvreté n’est plus alors considérée comme une vertu.

A l’intérieur, il est question de construire une maison et un bâtiment de pierre, voûtés par dessus et couverts « de tuille ou lesve ». Il ne semble pas qu’ils soient mitoyens. La maison occupera 3 toises de la longueur du terrain. Elle comprendra une pièce d’environ 12 m2 dedans œuvre (env. 2,60 m x 4,60 m) avec une cheminée « du costé de la muraille dud. jardin dud. hospital », un huys par devant et une fenêtre. Ce sera la chambre du concierge. L’autre bâtiment sur 5 toises de la longueur, aura dedans œuvre env. 30 m2, un huys sur le devant et « le fenestrage requis » — mais pas de cheminée. La porte en sera fermée à clef et la fenêtre garnie de « barreaulx de fer ». Il sera destiné aux « paouvres passans ». Le reste du terrain, soit environ 36 m2, verra le jardin du concierge.  On prendra garde de le fermer « de muraille de la haulteur de 7 piedz hors terre » [= env. 2,30 m]. Un chemin sera delaissé au devant de l’ensemble (s’il est sur la parcelle, il ne mesurera que 1,30 m de large, ce qui est vraiment conçu pour des piétons).

Plus de chapelle, plus de desservant religieux, mais l’institution gardera le titre d’Hôtel-Dieu de Tonnerre. Il reçoit en fait, comme auparavant en ville, peu de monde sur les quelques paillasses posées au sol de la « salle des pauvres ».

En raison de la plus-value du terrain de l’ancien hôtel-Dieu, le doyen demande que ces constructions soient faites aux frais de la ville qui s’engage par ailleurs à payer les actes nécessaires et à s’occuper des ratifications du projet par les comtes et l’évêque de Langres. En revanche, une fois construit, le doyen de Notre-Dame, responsable de l’Hôtel-Dieu, devra gérer l’œuvre et entretenir les bâtiments. C’est lui qui entretiendrait le concierge, paierait les repas des pauvres (sans doute avec l’apport du jardin du concierge) et les 5 sols qu’on leur délivre au moment du départ. Le projet a bien été étudié et ne demande plus qu’à être mis en œuvre.

Le doyen de Notre-Dame se fait tirer l’oreille

Pourtant, lors des Etats-Généraux de 1576, une des remontrances de la ville porte sur l’absence d’hôtel-Dieu : « Que par cy-devant et auparavant le feu advenu en ladicte ville, y avoit ung hostel dieu basty, auquel estoient receuz tous pauvres passans, hebergez et alimentez du revenu des oblations montant à troys cents livres et plus, dont joyt à présent le doyen rural de ce lieu qui prétend ledict hostel-dieu estre uny à son doyenné, toutefoys ne fait aucun debvoir de recevoir et solager les pauvres passans ». De son côté, le notaire Petitjehan est scandalisé par cette usurpation du bien des pauvres[10] : « Monsieur le Doyen / De ces paouvres la subsistance / Vous mettez dans vostre manche ». Ce que les Tonnerrois semblent oublier pourtant, c’est que l’hôtel-Dieu devait être reconstruit aux frais de la ville sous le Puits de la Brosse. Nonobstant, ils portent plainte contre le doyen, Edme Barbette pour lors. Au cours de l’assemblée du 29 juillet 1576, les habitants décident de faire « poursuite de la réédification soit par saisie ou autre voie requise devant les juges délégués pour le fait des maladeries et hôpitaux de France. Les revenus de l’hôtel-Dieu furent donc saisis à la requête du procureur général du roi, à la suite d’une commission établie par le roi et son grand aumônier.

Messire Barbette demanda main-levée de cette saisie et l’obtint par un arrêt du 19 mars 1577. Il fut donc remis en possession de ces revenus l’année suivante, à la charge toutefois « que dans trois mois il exercera l’hospitalité qu’il est tenu de faire, au lieu le plus convenable qu’il pourra trouver en la ville et faubourgs de Tonnerre et sur l’avis des échevins et principaux officiers et habitants, et à cette fin fera dresser deux ou trois lits pour recevoir et heberger les pauvres passants, attendant que l’hostel-Dieu soit rebasti lorsque ledit Barbette, ayant joui pour un temps suffisant du revenu, aura moyen de le faire, dans le temps qui lui sera fixé par le juge ordinaire du lieu »[11].

Emplacement de l’Hôtel-Dieu

F.-D. Cerveau affirme que le doyen Barbette s’exécuta. Il fit construire « un bâtiment composé d’une grande chambre basse et obscure, d’une autre chambre et d’une boutique pour le concierge » — c’est-à-dire à huys ouvert — cela à côté de l’église Notre-Dame. Or, nous savons que tout l’espace de l’ancien hôtel-Dieu était occupé par l’auditoire, la maison de ville et quelques boutiques. Cela a pu être réalisé vers les années 1579-1580, le doyen récupérant alors une partie de la place échangée une quinzaine d’années plus tôt. De fait, en 1578, il rentre en possession de la place occupée depuis quatre ans par l’orfèvre Anthoine Pingat[12] ; et sans doute rapidement la place de l’auditoire pour lequel on cherche un nouvel endroit[13]. Cerveau écrit (au XVIIIe siècle) que cette Maison-Dieu est sans doute à l’origine « des masures qui, durant si longtemps, encombrèrent les abords de Notre-Dame », ajoutant que les pauvres passants étaient couchés sur des couchettes garnies de paille et recevaient, le lendemain, les cinq sols traditionnels.

Le changement de perception de la pauvreté anéantira l’hôtel-Dieu au XVIIIe siècle : « en 1726, cette œuvre a entièrement cessé à cause de la déclaration du Roi contre les mendiants », précise Cerveau.

 


[1] Sur l’origine et les péripéties de cet hôtel-Dieu, voir : Cerveau François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, Dannemoine, A l’Image de l’abeille, 1992, p 163-168. et Jolivot C., « Etats généraux de 1576. Recherches sur l’Assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY n° 30, 1861, p 243, 277 et 281-285.

[2] Des terres et des prés, des rentes et cens en ville et la métairie de Vauplaine (voir ici : Les métairies).

[3] En avril 1564 avait eu lieu l’affaire Le tumulte de la porte Saint-Michel (1)

[4] Crussol était présent avec la cour à Troyes de mi-mars à mi-avril et il avait alors plusieurs fois reçu les échevins.

[5] Tonnerre, AM, BB 1-1 au 25 juin 1566.

[6] Voir Les communaux à propos des « places communes » en ville ­— l’auditoire ».

[7] Voir Magali Villetard, l’Hôpital de Tonnerre d’après ses documents d’archives historiques (1789-1814), vol I, p 214-215 et vol III p 717.

[8] Auxerre, ADYonne, 1 FI 141, en ligne https://archivesenligne.yonne.fr/ark:/56431/vtabc332f7e650cfb72

[9] Auxerre, ADYonne, cadastre napoléonien en ligne, section B2.

[10] Le notaire parle de l’hôtel-Dieu p 37-42. Petitjehan P., Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988.

[11] Voir F.-D. Cerveau et C. Jolivot, op. cit.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1577-1578 f° 10 v° : le 28 mai 1578, il y a une transaction entre Pingat, le doyen et les habitants, par laquelle cette place a été délaissée au doyen.

[13] Ce sera finalement rue de l’Hôpital, ce qui permet de dater cet hôtel Renaissance du début des années 1580. Cf. la note 6 ci-dessus.

 

__________________________________

2021 © Tonnerre Histoire. Tous droits réservés pour tous pays.

Une réflexion sur “L’Hôtel-Dieu-Notre-Dame

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s