L’Hôtel-Dieu-Notre-Dame

A la Renaissance, les Tonnerrois appelaient encore « hostel dieu » ou même « hostel dieu Notre-Dame » un petit établissement charitable établi au XIe siècle par les habitants ou par le comte[1] et dont la chapelle fut à l’origine de l’église Notre-Dame. Dénomination qu’il garda après la fondation de l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles à la fin du XIIIe siècle. Si le second faisait office d’hôpital en même temps que de maison-Dieu, le premier était un asile qui ne recevait plus que quelques passants — pauvres, vagabonds ou pélerins — et pour une nuit seulement. Au cours des siècles, les curés de Notre-Dame s’étaient accaparé l’Hôtel-Dieu et ses biens[2]. Au XVIe, le doyen de Notre-Dame ajoutait à ce titre celui de Maître de l’Hôtel-Dieu, voire d’administrateur perpétuel.

Inserré entre l’église et l’allée du Doyen (rue du Doyenné), l’Hostel-Dieu avait flambé dans l’incendie de juillet 1556. Il n’y avait donc plus d’abri pour les pauvres passants, mais le curé de Notre-Dame continuait d’en toucher les prébendes. A côté de l’Hôtel-Dieu se trouvait l’auditoire, également maison de ville, flambé lui aussi. Les années 1562 et 1563 virent la 1re guerre de religion et c’est seulement en 1564 que les habitants et les comtes voulurent reconstruire l’un et l’autre bâtiments. Au cours de l’assemblée du 25 juin[3], lecture est faite d’une ordonnance du comte Antoine de Crussol[4] où il est entre autres question de reconstruction. On décide alors de réparer selon ces instructions les portes et tours de l’Hôpital et de reconstruire l’auditoire qui, pour lors, n’est qu’une chambre basse à côté de Notre-Dame. Il faut donc trouver une place suffisamment grande pour « faire dresser et bastir maison de ville pour retirer tous papiers et choses appartenans à la ville, et ung audictoire pour tenir les plaidz »[5]. L’emplacement est tout trouvé : l’Hôtel-Dieu calciné.

Il faut attendre l’assemblée du 9 juin 1565 pour voir le projet se mettre en place au moyen d’un échange entre les officiers comtaux avec les échevins et messire Jehan Brasley doyen de Tonnerre. J’ai déjà parlé de l’auditoire[6]. Qu’en est-il de l’Hôtel-Dieu ?

Une chimère d’hôtel-Dieu

Les échevins donnent en échange une place « en la commune au dessoubz du puys de la Brosse » et « attenant du jardin de l’hospital » pour y reconstruire un hôtel-Dieu. Le puits de la Brosse est situé tout au bout à gauche de la rue des Fontenilles actuelle, ce qui signifie hors les murs. Il est aujourd’hui représenté par une dalle à l’entrée de la rue du Puits de la Brosse. A la Renaissance, il est très isolé, le faubourg de Rougemont étant encore peu développé et surtout du côté des roches. « Sous le puits de la Brosse » indique un lieu entre le puits et le mur de l’Hôpital. Ce serait donc entre la tour des Fontenilles et le puits, adossé au mur comme le montre le plan dressé en 1818 : le grand jardin de l’Hôpital est dénommé le Grand Marais et la maison y figurant n’a été construite qu’au milieu du XVIIIe siècle[7]. La carte du finage de la ville de Tonnerre de 1687[8] ou le plan cadastral de 1825[9] montrent le chemin de Beru.

Zone du Puits de la Brosse

 

D’après la description du projet donnée au cours de l’assemblée, il faut imaginer une parcelle étroite de 12 toises de long sur 3 de large, à peine 1,5 are (env. 140 m2), appuyée sur toute sa longueur contre le mur des jardins de l’hôpital, près du puits de la Brosse, ce qui est commode pour recevoir des hôtes. Non seulement à cause de l’eau mais aussi par sa situation hors de la ville et proche d’un chemin. Autrement dit, on repousse les pauvres passants hors les murs, ce qui dans l’air du temps, car la pauvreté n’est plus alors considérée comme une vertu.

A l’intérieur, il est question de construire une maison et un bâtiment de pierre, voûtés par dessus et couverts « de tuille ou lesve ». Il ne semble pas qu’ils soient mitoyens. La maison occupera 3 toises de la longueur du terrain. Elle comprendra une pièce d’environ 12 m2 dedans œuvre (env. 2,60 m x 4,60 m) avec une cheminée « du costé de la muraille dud. jardin dud. hospital », un huys par devant et une fenêtre. Ce sera la chambre du concierge. L’autre bâtiment sur 5 toises de la longueur, aura dedans œuvre env. 30 m2, un huys sur le devant et « le fenestrage requis » — mais pas de cheminée. La porte en sera fermée à clef et la fenêtre garnie de « barreaulx de fer ». Il sera destiné aux « paouvres passans ». Le reste du terrain, soit environ 36 m2, verra le jardin du concierge.  On prendra garde de le fermer « de muraille de la haulteur de 7 piedz hors terre » [= env. 2,30 m]. Un chemin sera delaissé au devant de l’ensemble (s’il est sur la parcelle, il ne mesurera que 1,30 m de large, ce qui est vraiment conçu pour des piétons).

Plus de chapelle, plus de desservant religieux, mais l’institution gardera le titre d’Hôtel-Dieu de Tonnerre. Il reçoit en fait, comme auparavant en ville, peu de monde sur les quelques paillasses posées au sol de la « salle des pauvres ».

En raison de la plus-value du terrain de l’ancien hôtel-Dieu, le doyen demande que ces constructions soient faites aux frais de la ville qui s’engage par ailleurs à payer les actes nécessaires et à s’occuper des ratifications du projet par les comtes et l’évêque de Langres. En revanche, une fois construit, le doyen de Notre-Dame, responsable de l’Hôtel-Dieu, devra gérer l’œuvre et entretenir les bâtiments. C’est lui qui entretiendrait le concierge, paierait les repas des pauvres (sans doute avec l’apport du jardin du concierge) et les 5 sols qu’on leur délivre au moment du départ. Le projet a bien été étudié et ne demande plus qu’à être mis en œuvre.

Le doyen de Notre-Dame se fait tirer l’oreille

Pourtant, lors des Etats-Généraux de 1576, une des remontrances de la ville porte sur l’absence d’hôtel-Dieu : « Que par cy-devant et auparavant le feu advenu en ladicte ville, y avoit ung hostel dieu basty, auquel estoient receuz tous pauvres passans, hebergez et alimentez du revenu des oblations montant à troys cents livres et plus, dont joyt à présent le doyen rural de ce lieu qui prétend ledict hostel-dieu estre uny à son doyenné, toutefoys ne fait aucun debvoir de recevoir et solager les pauvres passans ». De son côté, le notaire Petitjehan est scandalisé par cette usurpation du bien des pauvres[10] : « Monsieur le Doyen / De ces paouvres la subsistance / Vous mettez dans vostre manche ». Ce que les Tonnerrois semblent oublier pourtant, c’est que l’hôtel-Dieu devait être reconstruit aux frais de la ville sous le Puits de la Brosse. Nonobstant, ils portent plainte contre le doyen, Edme Barbette pour lors. Au cours de l’assemblée du 29 juillet 1576, les habitants décident de faire « poursuite de la réédification soit par saisie ou autre voie requise devant les juges délégués pour le fait des maladeries et hôpitaux de France. Les revenus de l’hôtel-Dieu furent donc saisis à la requête du procureur général du roi, à la suite d’une commission établie par le roi et son grand aumônier.

Messire Barbette demanda main-levée de cette saisie et l’obtint par un arrêt du 19 mars 1577. Il fut donc remis en possession de ces revenus l’année suivante, à la charge toutefois « que dans trois mois il exercera l’hospitalité qu’il est tenu de faire, au lieu le plus convenable qu’il pourra trouver en la ville et faubourgs de Tonnerre et sur l’avis des échevins et principaux officiers et habitants, et à cette fin fera dresser deux ou trois lits pour recevoir et heberger les pauvres passants, attendant que l’hostel-Dieu soit rebasti lorsque ledit Barbette, ayant joui pour un temps suffisant du revenu, aura moyen de le faire, dans le temps qui lui sera fixé par le juge ordinaire du lieu »[11].

Emplacement de l’Hôtel-Dieu

F.-D. Cerveau affirme que le doyen Barbette s’exécuta. Il fit construire « un bâtiment composé d’une grande chambre basse et obscure, d’une autre chambre et d’une boutique pour le concierge » — c’est-à-dire à huys ouvert — cela à côté de l’église Notre-Dame. Or, nous savons que tout l’espace de l’ancien hôtel-Dieu était occupé par l’auditoire, la maison de ville et quelques boutiques. Cela a pu être réalisé vers les années 1579-1580, le doyen récupérant alors une partie de la place échangée une quinzaine d’années plus tôt. De fait, en 1578, il rentre en possession de la place occupée depuis quatre ans par l’orfèvre Anthoine Pingat[12] ; et sans doute rapidement la place de l’auditoire pour lequel on cherche un nouvel endroit[13]. Cerveau écrit (au XVIIIe siècle) que cette Maison-Dieu est sans doute à l’origine « des masures qui, durant si longtemps, encombrèrent les abords de Notre-Dame », ajoutant que les pauvres passants étaient couchés sur des couchettes garnies de paille et recevaient, le lendemain, les cinq sols traditionnels.

Le changement de perception de la pauvreté anéantira l’hôtel-Dieu au XVIIIe siècle : « en 1726, cette œuvre a entièrement cessé à cause de la déclaration du Roi contre les mendiants », précise Cerveau.

 


[1] Sur l’origine et les péripéties de cet hôtel-Dieu, voir : Cerveau François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, Dannemoine, A l’Image de l’abeille, 1992, p 163-168. et Jolivot C., « Etats généraux de 1576. Recherches sur l’Assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY n° 30, 1861, p 243, 277 et 281-285.

[2] Des terres et des prés, des rentes et cens en ville et la métairie de Vauplaine (voir ici : Les métairies).

[3] En avril 1564 avait eu lieu l’affaire Le tumulte de la porte Saint-Michel (1)

[4] Crussol était présent avec la cour à Troyes de mi-mars à mi-avril et il avait alors plusieurs fois reçu les échevins.

[5] Tonnerre, AM, BB 1-1 au 25 juin 1566.

[6] Voir Les communaux à propos des « places communes » en ville ­— l’auditoire ».

[7] Voir Magali Villetard, l’Hôpital de Tonnerre d’après ses documents d’archives historiques (1789-1814), vol I, p 214-215 et vol III p 717.

[8] Auxerre, ADYonne, 1 FI 141, en ligne https://archivesenligne.yonne.fr/ark:/56431/vtabc332f7e650cfb72

[9] Auxerre, ADYonne, cadastre napoléonien en ligne, section B2.

[10] Le notaire parle de l’hôtel-Dieu p 37-42. Petitjehan P., Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988.

[11] Voir F.-D. Cerveau et C. Jolivot, op. cit.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1577-1578 f° 10 v° : le 28 mai 1578, il y a une transaction entre Pingat, le doyen et les habitants, par laquelle cette place a été délaissée au doyen.

[13] Ce sera finalement rue de l’Hôpital, ce qui permet de dater cet hôtel Renaissance du début des années 1580. Cf. la note 6 ci-dessus.

 

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Dans les parages de Tonnerre

Suite de La confrontation du 18 août 1556

Nous avons bien saisi que certains faits justificatifs servent aux habitants de Tonnerre à faire admettre la grande frayeur du peuple et la fermeture des portes et, donc, à « prouver » l’expédition punitive du comte et le port d’armes. Pour qu’un port d’arme soit relevant de la justice, il faut qu’il soit illicite, d’où les précisions de Nicey et autres sur les hommes autorisés à porter telle ou telle arme, et l’insistance des Tonnerrois à trouver des témoins relatant le contraire. Les défendeurs doivent aussi démontrer que Crussol a fait un amas d’hommes outrepassant son train ordinaire, voire outrancier à cause du recrutement d’adventuriers[1].

Il est environ l’heure des Vêpres[2]. Deux hommes de Saint-Martin-sur-Armançon — Vallier Joubert, laboureur de 60 ans et Vallier Le Sourt, vigneron de 51 ans —disent être ensemble, quoique leurs témoignages soient un peu discordants. Joubert évoque les prés des Ovies, où il voit une « grande troppe de chevaulx » dont deux s’approchent. L’un des cavaliers s’adresse à Le Sourd « estant lors » avec lui. Ce dernier dit être près du Beugnon[3] à une petite lieue de Tonnerre lorsqu’il voit trois cavaliers qui se détournent d’une plus grande compagnie et viennent lui demander ainsi qu’à Joubert à ses côtés s’ils étaient de cette ville. Les deux hommes démentent. Heureusement, répond l’un des cavaliers, l’épée dégainée et jurant « par le sang dieu », sinon ajoute-t-il en riant, « je te coupperoye le col ». Puis les cavaliers poursuivent leur route « comme s’ils eussent voulu aller à Commissey »[4]. Le Sourd affirme qu’ils n’ont pas rejoint la troupe.

Cassini

Le comte et la comtesse à Tanlay

Un laboureur de Tanlay, Estienne Menestrier dit Cordelier, y voit arriver « sur l’heure de six heures du soir […] ung grand train tant de gens de cheval que de pied, revenant jusques à cinquante hommes en y comprenant les lacquais, conducteurs de muletz et gens de pied qui y estoient ». Ce qui correspond à la compagnie qui avait quitté Cruzy plus tôt dans la journée. Les autres témoignages sont concordants sauf sur l’heure d’arrivée : la majorité dit plutôt 17 h. Tous ces gens ont pris « leur logis en plusieurs maisons » du village. Ce genre d’intendance, habituel lorsqu’un grand seigneur se déplace, avait dû être organisé auparavant par le maître d’hôtel ou le fourrier de Crussol. Quelques Tanlaysiens seulement reconnaissent la dame comtesse ou le seigneur de Nicey, et supposent que l’homme à ses côtés est Crussol, son mary. Les langues allant bon train, tous les habitants du village qui ne les connaissent pas apprennent vite que dans cette troupe se trouvent le comte et la comtesse. Tous savent aussi que s’ils sont à Tanlay c’est en raison du « reffuz que l’on disoit leur avoir esté faict de l’entree en leur ville de Tonnerre ».

Jehan Huot, boucher de 35 ans, qui tient aussi une « taverne publique » reçoit à souper une vingtaine d’hommes se disant de la suite du comte. Il affirme n’avoir jamais vu autant d’hommes à la suite de la dame comtesse qu’il a souvent vue, mais qu’ils appartiennent peut-être à la compagnie du seigneur de Crussol qu’il ne connaît pas. Ces hommes revinrent dîner (déjeuner) dans cette taverne le lendemain, tandis que, selon Simon Nicault, laboureur et hôtelier de 70 ans, le comte et la comtesse allaient dîner aux Cordeliers avec d’autres de leur train et suite. Les villageois savaient dès ce moment que le couple comtal souhaitait rester aux environs de Tonnerre et les virent partir après le déjeuner.

Où l’on retrouve deshommes de pied…

Vers 5 h du soir, près de Tanlay, Jehan Cocquet, 35 ans, vigneron de Saint-Martin, prenait un verre avec d’autres compagnons dont Jehan Mathieu en la maison de la veuve Dumont à Quincy[5]. L’abbaye est entourée de moulins, foulon, d’une forge, d’ateliers d’artisans et de quelques maisons, dont cette taverne. Cocquet est donc attablé quand surviennent « dix ou douze hommes à pied tous embastonnez d’espees, les aucuns [certains] de javelines, pertusannes hallebardes ». Des soldats, hommes de pied donc. Ceux-ci s’asseyent, réclament à boire et discutent entre eux. Comme on s’en méfie, on boit leurs paroles en plus des chopines. Sachant cela et pour faire marcher les langues, les hommes disent aller à « Curgy vers la Saincte Espine ». Rappelons que le village de Courgy est alors un lieu de pèlerinage très couru[6]. Ces hommes, qui ont toute apparence d’adventuriers font montre d’un certain cynisme en l’évoquant dans cette taverne et ne trompent personne. D’ailleurs, à peine eurent-ils décampé que Jehan Mathieu déclare à Jehan Cocquet qu’il connaît l’un de ces hommes qu’il nomme le sieur de Voulgré, et que celui-ci lui aurait dit en aparté qu’il se rendait à Tonnerre avec sa compagnie « pour faire service à la dame contesse ». Cocquet ignore s’ils ont pris le chemin de Tanlay, à une demie lieue de là (question suggérée par les juges).

Plan par P. Zlatoff, SAHT

Pierre Godin, laboureur et substitut du procureur du seigneur d’Andelot[7] à Tanlay devise avec un nommé Dimanche Aubert, forestier de la dame comtesse. Il est environ 6 heures du soir et ils sont devant la maison de Pierre Menestrier, autre laboureur. Aubert apprend à Godin que les portes avaient été fermées au comte et que les habitants s’étaient mutinez ; ce qu’il trouve « fort mal advisé », car s’ils n’avaient commis cette énorme faulte, les Tonnerrois auraient appris que les autres injures faites aux gens du comte « leur eussent esté remises et leur eust le tout esté pardonné ». Godin répond que les Tonnerrois avaient eu peur d’être offencés. A quoi le forestier réplique que le comte et la comtesse « n’avoient volunté de faire mal ausdictz habitans » car, selon lui, avec autant de gens de cheval, ils « auroient peu [pu] repousser et abattre lesdictz habitans ».

Un peu plus tard à Tanlay, après le souper et « comme sur le rez de la nuict », Loys de Scacabarosse, qui avait suivi Nicey, Pargues et son serviteur Claude Garnier en la taverne du village, vit arriver douze ou treize hommes de pied, parmi lesquels Garnier connaît un certain Levesque de Ricey, un adventurier souvent vu à la guerre. Or, ce Jacques Levesque n’est autre que le sieur de Voulgré (Vougrey)[8] vu précédemment à Quincy. Ces hommes portent épée et dague. On s’informe alors. D’où viennent-ils ? Que font-ils ici ? Constatant qu’ils étaient « menez et conduictz par un nommé Dimanche Aubert, l’un des forestiers de lad. dame contesse », Garnier va le trouver et Aubert lui confie que La Croix « luy avoit mandé qu’il feist venir lesdictz adventuriers et aultres s’il en pouvoit trouver, et de les mener à la dame contesse », sans autres précisions.

Pierre de La Croix avait en effet écrit à Levesque pour qu’il rassemble des hommes et les mène au comte et à la comtesse en raison de « leur qualité et l’occasion qu’il y pourroit trouver », sans autres détails, sauf que ce ne fut pas sur le mandement direct du comte. On voit que l’on ne convoque pas de la même façon des gentilshommes et des hommes de pied. D’un côté Crussol s’était adressé en personne à Nicey en expliquant la raison de sa demande ; de l’autre c’est un intermédiaire — La Croix, capitaine de Cruzy — qui demande à Aubert et Levesque de rassembler des forestiers et adventuriers sans qu’on leur ait « dict ne [ni] declaré la cause ». Ces hommes se font une idée de quoi il retourne par la rumeur, mais leur rôle est d’obéir aveuglément, sachant que rendre service à La Croix, et au-delà au comte, pourrait être fort utile un jour ou l’autre.

Il y avait donc bien une douzaine d’hommes de pied prévus à la rescousse en cas de besoin en plus de ceux qui accompagnent la litière. On est loin des deux cents cachés dans la forêt de Maulnes que fait courir la rumeur, hommes que, d’ailleurs, personne n’a vus. Crussol s’est bien gardé de faire venir cette douzaine d’homme avec lui à Tonnerre et a envoyé La Croix pour les mener plus discrètement à Tanlay.

Apparemment, ces hommes s’éclipsent rapidement car le lendemain et les jours suivants, personne n’en parle plus.

 

 

 

… et un mulet chargé d’armes

Au départ de Cruzy, quelques mulets suivaient le cortège. Ils étaient chargés de coffres remplis des vêtements et autres nécessités du couple comtal. Ferry de Nicey vit mettre « quelques harquebuzes » sur l’un d’eux. Les juges demandent aux témoins de dire s’ils ont vu arriver à Tanlay un mulet chargé d’armes — arquebuses, pistolets ou autres longs bastons ­— ou s’ils en virent arriver un le lendemain. Sur quinze témoins, dix affirment n’avoir rien vu de tel ni à l’arrivée à Tanlay, ni au départ.

Pourtant, Dimanche Aubert, le forestier, a dit à Pierre Godin que le comte aurait bien pu combattre les Tonnerrois avec tous ses chevaux, ajoutant : « Nous avons ung mulet chargé de hacquebuttes et aultres bastons ». C’est un ouï-dire que Godin n’a pu vérifier car il ne les vit pas. Pourtant, un mulet chargé de longs bastons ne passe pas inaperçu. Mais d’autres témoins apportent le doute. « Tost apres » qu’ils furent arrivés à Tanlay, Claude Garnier serviteur de Pargues a vu arriver « une charrette avec quelques bahuz[9] dedans que l’on disoit estre du train desdictz demandeurs, avec lesquelz bahuz y voit ung tonneau ». Il ignore s’il y avait des armes à l’intérieur. Les gentilshommes sont discrets sur les armes du comte, mais deux habitants de Tanlay disent avoir vu le fameux mulet. Un laboureur, Claudin Dauria, vit « que peu après leur arrivée et quasy en l’instant vint après eulx [les demandeurs] ung mulet, ne scayt s’il y en avoit aultre, sur lequel estoient chargées six ou sept harquebuzes ou pistolletz ». Enfin, Edmond Galle le tavernier, à propos des trois mulets que l’on chargeait de coffres le lendemain matin, « vid que aucuns de leurs gens et estans de leur compagnie meirent jusques à quatre harquebuzes sur l’un desdictz muletz, n’y vid mectre aultres bastons ».

Illustration de T. Johannot, Don Quichotte, 1878

Finalement, il y aurait quelques arquebuses — de 4 à 8 — sur un mulet sans autres longs bois. Pas de quoi faire un siège. D’ailleurs, cinq ou six jours plus tard, le comte demande un surplus d’arquebuses à Nardin de Pargues par l’intermédiaire d’un serviteur de Pierre de La Croix. Pargues en prêtera quatre qu’il porte à Cruzy, ne sachant ce qu’il en advint, sauf que La Croix lui déclara que c’était pour les porter en l’hôpital de Tonnerre, « à ce que quant lesdictz demandeurs, leurs gens ou serviteurs y seroient, comme ilz esperoient y aller, s’ilz estoient invahiz ou assailliz, comme ja il disoit qu’ilz avoient esté par lesdictz habitans dudict Tonnerre, ilz eussent moien et de quoy eulx deffendre »[10].

Le matin du 19 août, Pierre de Nicey et ses hommes sont repartis chacun chez soi, les hommes de pied aussi sans doute. Il n’y a pas eu d’effusion de sang. Le comte et la comtesse quittent Tanlay. On les regarde partir avec une quinzaine d’hommes à cheval, armés « tant hacquebuttes que pistolletz, tant entre les mains que à l’arson des selles des chevaulx ». La compagnie se retira à Espineu (Epineuil), village le plus proche de la ville.

Epineuil et le Petit Quincy accueillent le couple comtal

Cinq témoins d’Epineuil[11], indiquent que le 19 août, le comte et la comtesse sont venus s’installer au Petit-Quincy, et leur train à Epineuil, proches l’un de l’autre et à un petit quart de lieue de Tonnerre. Dépendance de l’abbaye cistercienne de Quincy, près de Tanlay, la maison abbatiale du Petit-Quincy était à la garde des comtes de Tonnerre, où ils avaient le droit de gîte, mais trop petite pour accueillir toute leur suite, aussi les gens et chevaulx du comte se retrouvent-ils à Espineu. Ils ne sont plus qu’une vingtaine de personnes.

Dès le lendemain de l’arrivée du seigneur de Crussol à Epineuil, le sergent royal Loys Lamoureux, s’y rend et « luy signiffia ladicte lectre de saulvegarde ». Pour ce travail la ville paye au sergent 22 sols 8 deniers tournois[12].

Un peu étonnés, les Spinoliens constatent que le comte et sa femme évitent la ville. L’un d’eux observe même qu’il ne sait ce qui « les mouvoit de ce faire, sinon que un ou deulx jours auparavant, ilz avoient eu quelque difficulté pour raison de la fermeture des portes dud. Tonnerre ». Durant ce séjour néanmoins, on a souvent vu des serviteurs ou lacquais aller et venir au faubourg de Bourgberault et dans la ville « en plain jour sans estre aulcunement empechez », dont un nommé messire Phelippe, prêtre et serviteur du comte. Ils achetaient des vivres pour le comte et son train, qu’ils rapportaient à Epineuil. N’oublions pas que les témoins déposent en faveur des Tonnerrois et insistent tous sur le fait que durant tout le temps où les comtes furent au Petit Quincy, « les portes ont estez ouvertes et sans garde » et « sy lesdictz demandeurs y eussent voulu entrer, faire l’eussent peu [pu] sans contradiction ny empeschement ». Certes, mais c’est un peu tard.

D’après les témoins d’Epineuil, Loise de Clermont et Antoine de Crussol restèrent de douze à quinze jours ; un seul indique quinze jours à trois semaines. En restant dans les parages de la ville, Crussol défie les Tonnerrois en évitant d’y entrer et fait pression sur eux. Pendant ce séjour, le comte et la comtesse font mener une enquête sur l’attitude des Tonnerrois et commencent à chercher des témoins pour le futur procès. Un tavernier de Junay précise qu’ils ne sont pas venus dans son village « pour y prendre repas ou y pernocter [passer la nuit] depuis le feu de Tonnerre jusques sur la fin du moys d’aoust ».  Arrivés le 19 juillet, c’est à la fin du mois d’août qu’ils quittent le comté de Tonnerre.

Ainsi s’achève le récit des faits. Fondé sur les documents à notre disposition, ce récit est inévitablement lacunaire, suffisamment étoffé cependant pour se représenter les événements survenus avant, pendant et après l’incendie du 8 juillet 1556. Il reste à étudier les conséquences de ces faits dramatiques.

Suite : Conséquences matérielles : état de la ville après l’incendie (article à venir)

 


[1] Au cours de l’enquête de novembre (Tonnerre, BM, Ms 19), des habitants de Tanlay, Saint-Martin et Epineuil seront interrogés sur ces sujets (fait justificatif  n° 17). A leurs témoignages, s’ajoutent ceux des gentilshommes qui ont suivi Crussol : Nicey, Pargues et son serviteur, Loys de Scacabarosse.

[2] Au XVIe siècle, les Vêpres étaient sonnées vers 16 h.

[3] Le Beugnon, lieudit proche de l’Armançon, au sud de Saint-Martin, sur la route de Commissey et Tanlay.

[4] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 27, f° 62 v°-63, et n° 29, f° 66-66 v°.

[5] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 28, f° 64-65 v°. 13e fille de Pontigny, l’abbaye de Quincy est installée dans un vallon à moins d’une heure de marche de Tanlay, Commissey ou Saint-Martin-sur-Armançon.

[6] Cf. à la fin du 1556-incendie-prologue.

[7] François de Coligny dit d’Andelot, seigneur de Tanlay, alors en Italie, ami de Loise de Clermont et d’Antoine de Crussol.

[8] Six hommes des Riceys sont interrogés à l’enquête et tous disent qu’ils n’ont rien vu, rien entendu, ne savent rien. Parmi eux deux soldats et ce Jacques Levesques sieur de Voulgré, écuyer de 60 ans, probable capitaine de gens de pied, cf. Montée de la rumeur.

[9] Grand coffre à couvercle bombé, l’ancêtre de la malle.

[10] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 96, f° 171.

[11] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 4, 5, 6, 73, 24 et 25, f° 8-18.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-56 f° 41 v°.

 

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La confrontation du 18 août 1556

Cet article fait suite à Montée de la rumeur

C’est le mardi suivant la fête de Nostre Dame d’août (Assomption) que Loise de Clermont et Antoine de Crussol décident de tenter leur entrée à Tonnerre, soit le 18 août 1556. Ils sont déjà sans grand espoir de réussite, comme dit le soldat Claude Garnier : « ilz se doubtoient que lesd. habitans leur voulussent reffuser les portes de lad ville et l’entree d’icelle ». C’est pourquoi ils souhaitent faire constater par des témoins dignes de foi, des gentilshommes, qu’en effet les Tonnerrois refusent de les recevoir. Comme nous l’avons vu, certains témoins de Cruzy ont affirmé qu’ils voulaient attaquer les habitants de la ville en justice pour demander réparation, et non attaquer la ville en l’assiégeant comme le croit la majorité des Tonnerrois. Si Crussol prévoit des armes, c’est, au cas où lui et sa troupe seraient agressés, qu’« ilz eussent au moins de quoy eulx deffendre ». Même si certains de ses hommes aspirent à en découdre, là n’est pas son intention.

Qu’en est-il en réalité de cette troupe « armée » ?

Nardin de Pargues et son serviteur Claude Garnier se rendent à Nicey, lieu de rendez-vous des hommes de ce que les témoins nomment la compagnie du seigneur de Nicey, soit une quinzaine de chevaux comme nous l’avons vu. Ferry de Nicey confirme, précisant qu’il est accompagné d’amis. Précision importante car elle signifie que Nicey n’a pas levé une troupe au hasard, mais s’est entouré de proches. Depuis Nicey, la petite troupe se rend à Cruzy où l’attendent Antoine de Crussol et Loise de Clermont à qui il est convenu de « faire compagnie » jusqu’à Tonnerre.

Dès leur arrivée, vers 11 heures du matin, tandis que l’on termine de charger quelques mulets, « le seigneur conte monta à cheval, et fut la dame contesse mise en litiere ». Les gens du comte enfourchent leur monture tandis que des hommes de pied attrappent des hacquebuttes « contre une muraille de la maison dud. de La Croix, en laquelle lesd. seigneur et dame estoient logez ». Puis la troupe s’ébranle.

Au total ils sont une trentaine d’hommes de cheval en ajoutant une quinzaine pour le comte dont le train s’est agrandi de Pierre de La Croix, Pierre de Loyre et quelques autres. Aucun des hommes de la maison du comte, pas plus que lui-même, n’est maillé ou « autrement couvert », ni ne porte hacquebutte ni pistollet, sauf trois ou quatre des hommes de La Croix qui « portoient pistolletz à l’arçon de la selle de leurs chevaulx ». Seuls trois ou quatre de ceux qui accompagnent Nicey sont « couverz de mailles ». Il s’agit pour Claude Garnier, serviteur de Pargues, des plus apparents, dont probablement Nicey lui-même. Nicey qui explique que parmi ses hommes, « au nonbre de six avoient pistolletz ou hacquebuttes », mais il s’empresse de préciser que ces armes étaient « entre les mains de ceulx qui ont acoustumé en porter et auxquelz il est permis de ce faire par le Roy », ce qui est aussi le cas de La Croix avec son titre de capitaine de Cruzy. Par cette précision, Nicey se dédouanne lui-même et le comte en même temps d’avoir armé des hommes contre les édits royaux. Tout est dans les règles.

Outre ces hommes à cheval dont beaucoup sont écuyers, la troupe se compose également de quelques hommes de pied et de laquais. Quatre ou cinq hommes de pied que Pargues jugea « estre des gens du train ordinaire » du comte et de la comtesse : ils conduisent « quelques muletz et la lithiere en laquelle lad. dame estoit avec lacquais ». Les muletiers portent des « hallebardes, espieux ou aultres longs boys[1] ». Garnier ajoute que outre ce train ordinaire des demandeurs, « il vid en leur compagnie quatre leurs forestiers gens de pied », tous armés de hacquebuttes et trois autres forestiers protégeant la comtesse et entourant sa litière, dont deux portent l’épée et un l’épée et la dague. Quant aux deux laquais qui suivent la litière de Loise de Clermont, ils sont armés chacun d’une hacquebutte. Autant de précisions sur les armes n’est pas étonnant puisque les Tonnerrois, lors de l’enquête, veulent prouver le port d’armes et font témoigner des soldats, aptes à les décrire.

Pour récapituler, la troupe se compose d’une trentaine d’hommes à cheval et d’une quinzaine d’hommes de pied, domestiques ou forestiers du comte. Remarquons que les adventuriers ne font pas partie de la troupe. Tous les cavaliers portent l’épée et la dague. Les armes à feu sont évaluées à « quatorze, quinze ou seize », ce qui correspond aux descriptions. Même si on est loin de ce que l’on raconte à Tonnerre, une telle compagnie n’est pas anodine et a de quoi ébranler ceux qui la croisent. Il est question aussi d’un mystérieux mulet chargé d’armes. Ferry de Nicey a en effet vu charger des mulets au moment du départ de Cruzy — sans doute avec des hardes et bahuts des Crussol qui quittent le village — « et entre aultres vid que l’on meit sur l’un d’iceulx quelques harquebuzes ». Il en ignore la quantité et leur destination.

Matinée du 18 août, branle-bas de combat à Tonnerre

En ce mardi matin, les Tonnerrois savent que le comte et la comtesse souhaitent faire leur entrée à Tonnerre. Le « peuple » est accablé, inquiet, nerveux. On s’attend au pire, même à être assiégés. La ville gronde depuis l’aube. On se lève tôt en ce temps-là, le soleil guide les activités. Il est bien difficile de savoir ce que pensent véritablement les édiles et les bourgeois éduqués. Ils savent ce qu’ils ont commis en faisant emprisonner des gens du comte après le feu et en n’organisant aucune entrée, mais ils ne peuvent approuver les menaces et meurtres contre des Tonnerrois. Certes, la société de l’époque est violente et on tire l’épée facilement, mais le crime est réprouvé. Les notables sont au courant des préparatifs de Crussol, mais jusqu’où ? Croient-ils eux aussi à une attaque en règle ? C’est peu probable. Pourtant, ils sont dépassés par la « fureur du peuple » et dans le doute. Une chose est sûre : sachant que le comte menace de les traîner en justice, ils doivent de leur côté garantir leurs arrières.

La seule chose qu’ils puissent faire, c’est — comme Crussol — d’obtenir des témoignages et d’attendre. Ce matin-là, Me Edme Cerveau, praticien, part justement chercher des témoins dans des villages à l’ouest de Tonnerre, à l’opposé de Cruzy-le-Châtel. Il se rend d’abord à Junay et Vézinnes sur la rive gauche de l’Armançon. Là il rencontre Loys Lamoureux, âgé de 50 ans, sergent royal au baillage de Sens, demeurant à Vézinnes, et le prie au nom « des habitans de Tonnerre ou des eschevins et gouverneurs » de se trouver à Tonnerre pour, en tant que sergent royal, « signiffier au seigneur de Cursol[2], conte dudict Tonnerre, une sauvegarde[3] du Roy » obtenue pas les habitants. Edme Cerveau traverse la rivière et parvient à Dannemoine avec sa petite troupe de gens recrutés dans les villages précédents, et se rend chez Guillaume Paillot, 52 ans, sergent du seigneur de Nevers, seigneur de Dannemoine. Cerveau lui demande de l’accompagner à Tonnerre avec les autres « pour veoir si lesdictz demandeurs vouloyent entrer avec force et plusieurs personnes armez, et aultrement enbastonnez que leurs gens n’ont acoustumé estre aud. Tonnerre, ainsi que l’on l’avoist faict entendre ausdictz habitans, afin qu’il en peust tesmoigner et dire ce qu’il en verroit »[4]. Cerveau est dubitatif mais se prémunit au cas où.

La petite troupe rentre à Tonnerre « sur l’heure de 11 heures devant midi » et tous les témoins s’accordent pour dire qu’ils trouvèrent le peuple en grand emoy, d’autres disent découvrir plusieurs habitants esmeuz et effrayez. Parmi cette foule, des gens déclarent péremptoirement que le comte et la comtesse voulaient entrer à Tonnerre « par force et y amener gens qui pourroyent offencer lesdictz habitans », ou encore que le « seigneur de Crussol avoit faict un grand amas de gens avec lesquelz il debvoit entrer ledict jour en ladicte ville et y faire plusieurs effortz de siege ». Pourtant, nos témoins des villages découvrent placardée à tous les carrefours de la ville des sauvegardes accompagnées des armoiries du roi[5]. Celles-ci ont été peintes par Jehan Cabasson, peintre, qui a reçu 8 sols pour son travail. Cette sauvegarde avait très certainement été obtenue lors du voyage à la cour des échevins entre le 26 juillet et le 6 août. Cabasson a donc eu une dizaine de jours pour fabriquer les armoiries à placarder « aux carrefourgs de ceste ville et chastellenye de ce conté »[6].

Malgré tout, la foule s’est armée de fourches et de bastons[7] et, dans l’excitation, ferme tout d’abord la porte du Pont de l’Hôpital où est arrivé le sergent Guillaume Paillot. Ceci parvient aux oreilles des échevins et deux d’entre eux, Jehan Cadot et Pierre David, accompagnés d’autres notables arrivent près de l’hôpital, où ils « remonstrerent au peuple que lesdicts demandeurs estoient leurs seigneurs et qu’il ne falloit leur fermer ainsi les portes »[8]. Mais l’âme trop émue, la foule ne veut rien entendre et continue de vociférer. Ainsi, constate Loys Lamoureux, le sergent royal, « continua l’emotion, difficulté mesme du commun peuple ». L’émotion est alors un terme négatif qui décrit un esprit troublé et excité par des humeurs, par trop de passion et, pour un homme éduqué, c’est le propre des « gens du commun peuple et bas estat ». « Si bien, poursuit-il, qu’il y avoit grand nonbre de gens par ladite ville, tenans bastons ». Ne sachant pas exactement par où va arriver le comte, la foule s’accumule aussi vers la porte de Rougemont, qui à son tour, est fermée vers midi. Valentin Jacquinet, Pierre David et Emond Allier tous échevins se présentent à cette porte avec trois autres apparents de la ville. Ils tiennent le même discours que les deux autres échevins à la porte de l’Hôpital — on voit qu’ils se partagent le travail —, assurant qu’il n’y aurait pas de violence de la part du comte. A quoi le peuple répond qu’on ne peut en être sûr et que de telles menaces ont bel et bien été proférées[9].

Vers 14 heures, arrive en ville Toussaint Martin, prieur et vicaire de Vézinnes. Il dit qu’une heure plus tôt, il a entendu parler dans son village de ce qui se trâmait, que le comte avait l’intention d’entrer dans la ville « avec grande compagnie et user de force et violence ». Le vicaire avoue avoir été « curieulx de veoir ce qui s’en feroyt ». Aussi est-il accouru. La porte de Bourgberault n’est pas fermée et c’est elle qu’on emprunte en venant de Vézinnes. A son tour, il découvre un grand nombre « de gens de basse condition, effrayez de tels propoz qui couroient en bruict commun audict Tonnerre ». La rumeur court toujours. Il constate que ces gens sont armés de bâtons et ont fermé la porte de Rougemont et entend les notables tenir ce discours : « Allez, retirez vous avec vos fourches et bastons. Sy monseigneur et madame veullent venir, nous les suppliront que leur plaisir [volonté] soit que aucuns habitans de la ville ne soient offencez ; et ce voyans qu’ilz ne nous voulloient offencer, nous les laisserons entrer »[10]. Mais le peuple ne l’entend pas de cette oreille. Toujours mugissant, il profère des menaces contre les échevins : « Par la mort Dieu ! Si vous mesmes vous mesler de faire ouvrir les portes on vous mectera vous mesmes en procès ! ». Un seul témoin rapporte ces paroles, mais elles sont crédibles puisqu’il s’agit du sergent royal Louis Lamoureux.

Adventuriers égarés

Que font les adventuriers recrutés, mais pas admis dans le cortège. Un homme d’Argenteuil, François Dolbeau[11], se rend à pied à Villeneuve-le-Roy pour ses affaires. Il n’est plus qu’à une petite lieue de Tonnerre, « passant par les usaiges de Tonnerre, pres le lieu de la Justice ». Autrement dit, Dolbeau arrive en haut de la Côte des bois, là où se divisent les terres entre les seigneurs de Lézinnes, Tanlay, Saint-Vinnemer et Tonnerre. Il y avait une fourche patibulaire « à quatre piles », marquant la justice comtale, bien indiqué sur la carte de Cassini. Surgissent de la forêt trois hommes de pied « comme soldatz et adventuriers[12] aians chacun d’eulx un pistollet, dague et espee ». Ils ont chassé car ils portent du gibier. Se reproduit alors la même scène qu’à Dannemoine : blasphème et menace, lui demandant s’il était de ces mutains de Tonnerre, l’épée dégainée du foureau et les pistolets en joue. Très effrayé, le barbier voit l’un des hommes arracher la cuisse d’un petit leuvrault et lui lancer en pleine figure, en disant : « Mort dieu, tiens villain, tiens ! ». Puis les hommes passent leur chemin. C’est ici la première mention de la présence d’aventuriers qui, apparemment rodent dans les parages, pour ces deux-là, à la chasse.

Cassini n° 82, 1758-1759 (Gallica)

Venant de Cruzy, Crussol est passé par Tanlay, et ne rejoint la route de Lézinnes empruntée par le barbier qu’au-delà de la forêt. François Dolbeau, qui a poursuivi sa route, aperçoit soudain « une grande compagnie de gens de cheval ». Il ignore qui ils sont et ne l’a appris que plus tard. Il emprunte donc un autre chemin pour contourner ces hommes qui ne lui disent rien qui vaille, vu ce qu’il vient de vivre. Le comte est en effet arrivé au lieu-dit les Osvys [les Ovies] à un demi quart de lieu de la ville, environ 900 mètres[13].

18 août, rencontre au champ

En ce début d’après-midi, le comte et sa compagnie approchent donc de Tonnerre. Venant de Cruzy-le-Châtel, « leur chemin estoit d’aller » par la porte de Rougemont. Parvenus aux Ovies, ils l’aperçoivent fermée. De plus tout autour de cette porte, ils entendent « bruict et murmure de peuple », ainsi que du côté de l’hôpital et de la porte du Pont, close également. L’écuyer, Nardin de Pargues raconte que le seigneur de Nicey « advisa que le meilleur et plus sûr estoit que lesd demandeurs ne se aprochassent plus près ». C’est sans doute également l’avis de Crussol et deux décisions sont prises. La première est que Nicey se rendrait seul à Tonnerre avec quelques gentilshommes connus des Tonnerrois pour ne pas les effrayer davantage, tandis que Crussol attendrait aux Ovies. Ainsi Nicey s’éloigne, accompagné de trois ou quatre cavaliers, dont Pargues. La seconde décision est que Loise de Clermont parte de son côté avec une petite escorte, pour ne pas risquer des coups mais aussi parce qu’il est désormais évident que l’entrée ne se fera pas. Elle tourne donc le dos physiquement et symboliquement à sa capitale, accompagnée de quelques hommes de pied et de cheval. Nicey et Pargues seront surpris de ne pas la trouver à leur retour, tout autant que les Tonnerrois venus trouver leurs comte et comtesse.

Nicey s’avance vers la ville avec Pargues et deux autres. Il y a là une ambiguïté sur la porte empruntée. Pargues parle de celle de Rougemont puis de celle du Pont de l’hôpital, affirmant que c’est à cette denière que Nicey se présente. Pourtant, la porte la plus proche et la plus accessible depuis les Ovies est celle de Rougemont. Ont-ils chevauché à travers le pré de l’Hôpital, contournant les remparts et traversé le bief ? Chose possible en ce temps de sécheresse et de très basses eaux. Le vicaire de Vézinnes indique plutôt la porte de Rougemont. Bref, comme aucun des autres témoins n’est très clair sur ce sujet, que ce soit l’une ou l’autre, il y a « un grand nonbre de peuple » alentour dont certains enbastonnez. Le seigneur de Nicey frappe « l’eurtoir de la ville ». A l’intérieur, on ouvre le guichet découvrant les arrivants, puis on parlemente. Nicey entre à pied avec ses hommes, et annonce venir de la part du seigneur de Crussol, comte de Tonnerre, qui l’envoie vers les habitants pour « leur remonstrer le tort qu’ilz luy faisoient de luy fermer les portes ». Mais les Tonnerrois refusent obstinément de les ouvrir, répétant que le comte armé voulait « metre en pieces les habitans ou la plus part d’iceulx ». Nicey leur conseille d’envoyer avec lui « les eschevins et aucuns des apparens » pour parler avec le comte[14]. A quoi les échevins acquiescent.

On fait sans doute traverser la ville à pied aux compagnons de Nicey (dans le cas où ils seraient entrés par la porte du Pont), car c’est par la porte de Rougemont que, cette fois, ils sortent pour aller à la rencontre du comte, « sans armes ny bastons ». Ils sont huit ou neuf du côté des Tonnerrois, dont les échevins Emond Allier, Jehan Cadot et Aignan Lhermitte, Pierre Garnier, Valentin Jacquinet, avec Jehan Ravary taillandier et son fils, ainsi que le curieux vicaire de Vézinnes qui est un témoin précieux. Louis Lamoureux, le sergent royal ne les accompagne pas.

Vraisemblablement inquiets, ils font leur révérence et Crussol leur dit « que le peuple de Tonnerre luy avoit faict une injure intolerable, dont il avoit esperance en avoir raison par Justice et en faire pendre la plus part de ceulx qui l’avoient offencé ». Les notables répètent les raisons de l’inquiétude du peuple. Crussol répond qu’il s’agit là d’excuses « trop mal fondees pour couvrir l’injure que on luy avoit faicte », qu’il n’est « thueur ni batteur de gens », faisant constater qu’il est là avec son train ordinaire et avec « d’aultres gentilzhommes que lesd habitans de Tonnerre congnoissoient et leur estoient voisins, et les vouldroient non plus que luy offenser ». Les notables ajoutent qu’ils ne sont pas le peuple, lui offrant « les portes et entrees » par ces mots : « Monseigneur, nous ne voulons vous refuser les portes puysque vous estes nostre conte, ny à madame la contesse senblablement ; vous les trouverez ouvertes pour vous, elle et voz gens s’il vous plaist y venir ». Crussol rejette l’offre et déclare enfin qu’il entendait faire réparer « par le Roy et Justice » et que jusque là, il « n’entreroit audict Tonnerre ». Voilà les échevins avertis officiellement de ce qui les attend. Pourtant, Crussol atténue ses paroles à l’égard des notables présents : leur faisant « bon visaige », il dit qu’il leur savait gré de ce qu’ils étaient venus à lui, fait prendre leurs noms par écrit, mais réitère sa décision de ne pas entrer en ville pour l’instant[15].

« Et sur ce, [le comte] se retira prenant son chemin à Tenlay » à deux lieues de là, avec le reste de sa compagnie, tandis que les Tonnerrois rentrent en ville. L’entrevue a duré une demie heure. A mi-chemin, ils croisent Louis Lamoureux muni de la sauvegarde. Il est curieux que les échevins ne l’aient pas fait venir avec eux. Peut-être pour ne pas « en rajouter » dans l’immédiat. Le sergent tourne bride et rentre avec eux par la porte de Rougemont. Ils y trouvent « le peuple appaisé, et ceulx qui avoient bastons auparavant retirés ». Les échevins font leur compte rendu à la foule rassemblée. Ils disent qu’ils « avoient presenté l’entree de ladicte ville, mais que pour la fureur du peuple, ilz [le comte et ses gens] n’y avoient voulu entrer et s’en estoient allez à Tenlay ». Le sergent Paillot affirme que durant tout le temps de leur absence, la porte est restée fermée et que nul n’est entré. La porte ne fut ouverte que pour laisser passer le sergent Lamoureux. Après le départ du comte, cinq ou six charrettes ont passé la porte[16]. La tension se relâche. Les paysans commencent à rentrer des champs.

Mais où sont passés les adventuriers et le mulet chargé d’armes ? Et que vont faire le comte et la comtesse ?

Suite et fin du récit : Dans les parages de Tonnerre

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[1] Parmi les « longs bois », armes à longue hampe, dans le Tonnerrois : hallebardes, javelines, vouges, pertuisanes, piques…

[2] On trouve souvent Cursol pour Crussol dans les textes contemporains.

[3] Protection accordée par le Roy ou certains de ses officiers. Si on l’enfreint, on est puni d’amende arbitraire, sauf les injures verbales qui sont néanmoins considérées comme aggravées.

[4] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 48 et 64, f° 94 v° et 124 v°.

[5] Sauvegarde désigne aussi le placard armorié que l’on appose aux lieux adéquats.

[6] Tonnerre, AM 4 CC 2 1555-1556 f° 41 v° (s.d.).

[7] Il peut s’agir de bâtons de bois, mais plus vraisemblablement d’armes ferrées défensives ou offensives.

[8] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 48, f° 95 v°.

[9] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 64, f° 125-125 v°.

[10] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 63, f° 119 v°-120 v°.

[11] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 75, f° 129-131 v°.

[12] Les gens de pied de l’infanterie étaient appelés aventuriers. Le témoin affirme ici qu’il s’agit de soldats et non de forestiers, reconnaissables à leur tenue.

[13] La lieue est de 5 km, mais il en va des distances comme du temps, l’imprécision. Certains témoins disent ¼ de lieue et d’autres un ½ quart de lieue.

[14] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 48, 63, 64, 92, f° 96, 120 v°-121, 126, 155-155 v°.

[15] Tout ceci est rapporté tant par des gens qui accompagnent le comte que par des Tonnerrois présents : Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 63, 64, 92 et 93, f° 96, 122-122 v°, 127, 156-157 v°, 160 v°-162.

[16] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 48, 63, f° 96 v°-97, 122 v°.

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Montée de la rumeur

Cet article fait suite à Meurtre hors les murs

Le village de Cruzy-le-Châtel — dit communément Cruzy —, siège d’une baronnie aux confins du comté, avait appartenu aux ducs de Bourgogne qui, pour lutter contre les prétentions du comte de Tonnerre, y avait institué le « gîte de Cruzy ». Cette institution permettait d’attirer dans cette enclave des hommes de condition serve qui devenaient bourgeois du duc. Lorsque la baronnie fut réunie au domaine du comte de Tonnerre, en 1166, ce dernier conserva l’institution pour affranchir des individus ainsi soustraits à la juridiction de ses propres vassaux. Pour obtenir cette bourgeoisie, il fallait passer la première nuit de ses noces au bourg de Cruzy, payer le droit de bourgeoisie et se faire inscrire par le prévôt du lieu. Pourquoi la nuit de noce ? C’est que la femme serve suivait la condition de son mari en cas de domicile commun, mais continuait d’appartenir à son seigneur d’origine en cas de domicile séparé. Pour lever cette ambiguïté, on a pris comme référence le lieu où les époux avaient passé leur première nuit. Dans ce cas, c’est le lieu de Cruzy qui devenait leur domicile légal, même s’ils habitaient dans une autre seigneurie. Les habitants de la ville de Tonnerre avaient été affranchis de la main-morte à la fin du XIIe siècle, mais le gîte de Cruzy avait concerné de nombreux villageois ou forains[1]. Ce droit d’affranchissement que le comte de Tonnerre se réservait avait encore été utilisé par François du Bellay dans une ordonnance de 1541[2]. Il n’y avait alors plus guère de serfs et l’article 46 de la coutume du comté sur le gîte de Cruzy ne fut pas repris lors de la rédaction de la coutume de Sens qui se substitua à celle du comté en 1555. Malgré tout, le gîte de Cruzy était encore bien connu ainsi que ce village sur les marges de la Bourgogne.

cruzy photo

Construit sur un escarpement au Sud et à l’Ouest, le bourg possédait une forteresse détruite en partie par le duc de Bourgogne en 1414 en représailles contre le comte de Tonnerre. Ce château remanié au XVe siècle était la résidence des capitaines de Cruzy nommés par le comte. Le village était en outre protégé par une enceinte bordée d’un fossé au Nord et à l’Est[3]. La présence proche d’immenses forêts, dont celle de Maulnes, explique la résidence de sergents forestiers comtaux dans ses murs ainsi que dans le village de Villon.

La vie à Cruzy-le-Châtel

C’est dans ce village que, le lendemain de leur arrivée à Tonnerre, soit le 20 ou 21 juillet 1556, Louise de Clermont et Antoine de Crussol s’installent avec leur suite pour un séjour qui va durer un mois, du 21 juillet au 18 août. A l’enquête de novembre, les témoins interrogés sur les faits et gestes des gens du comte durant cette période sont au nombre de 27, dont 21 de Cruzy. Le village, qui avait reçu tant de nouveaux mariés, n’est pourtant pas habitué à une telle animation seigneuriale et chacun observe, se renseigne, parle avec des gens du comte rencontrés dans la rue, chez le barbier, à la taverne, à l’église…

Le comte, la comtesse et quelques-uns de leur suite sont accueillis en la maison de Pierre de LaCroix capitaine de Cruzy[4], au château donc. Avec Geoffroy de Cenamy, Pierre de La Croix s’est occupé des affaires de François du Bellay, entre autres des ventes du bois de Maulnes, et reste un proche de la comtesse. Une autre dizaine de personnes de la suite comtale loge chez un sergent à cheval du comté, Emond Ciffoyn (50 ans), qui précise que c’est dans sa maison que l’on faisait la cuisine. Son fils Mathieu (25 ans), également sergent, confirme que c’est chez son père que « l’on preparoit les viandes [la nourriture] pour la table desdicts demandeurs et leurs gens »[5]. Après le souper (repas du soir), certaines personnes de la suite du comte vont boire en la taverne de François Fays[6].

chez Ciffoin                                            

                                                        Chez Ciffoyn

 

On ne peut exclure l’hypothèse que pendant ce mois, Antoine de Crussol soit allé à la chasse en forêt de Maulnes ou, pour le moins, ait parcouru cet énorme massif boisé avec ses forestiers et gentilshommes. Il fait connaissance aussi avec une région dont il est étranger et se fait reconnaître comme nouveau comte de Tonnerre auprès de ses sujets et de ses vassaux. Le 4 août, le comte et la comtesse règlent à l’amiable un litige sur les usages en forêt de Chaonnes[7]. Le 5, ils s’empressent tous deux d’aller au château épiscopal de Mussy-sur-Seine, pour rendre hommage au révérendissime cardinal de Givry, évêque de Langres qui tient « la conté de Tonnerre en sa main », c’est-à-dire dont relève le comté[8]. Les voilà désormais en règle avec l’autorité féodale. L’hommage avait déjà été rendu pour la châtellenie de Cruzy-le-Châtel qui relève du roi, et c’est en partie ce qui explique le choix de ce village comme repli stratégique.

Pour l’heure, atteint dans son honneur le couple va surtout occuper son temps à régler cette affaire tonnerroise qui tourne de plus en plus mal. Dès le 31 juillet, ils sont avertis du meurtre qui a eu lieu à Tonnerre par un de leurs hommes. Il est impensable qu’ils ne soient pas très rapidement au courant, comme le sont les habitants de Cruzy, tel le mercier Claude Dorigny qui ne se mouille pas trop dans sa déposition mais a tout de même ouï dire que Valence et La Douze « avoient thué ung desdictz habitans nommé Barriere ou l’avoient bien battu et excedé », ou encore Ferry de Nicey vassal du comte. Le ouï-dire, le bruit qui court c’est l’information de l’époque. Les témoins de Saint-Michel disent bien qu’ils ont entendu dire, mais pas vu faire. Ils ne peuvent donc affirmer que c’est la vérité mais c’est le « bruit commun ». Ecoutons d’autres bruits qui courent.

Bruit d’offenses sur les gens du comte

C’est après le meurtre de Jehan Barriere que les hommes de la Maison comtale — serviteurs ou domestiques — délient leur langue[9]. Souvenons-nous qu’une offense touche à l’honneur de l’offensé et qu’un honneur bafoué exige réparation. Il faut faire savoir l’injure que l’on a subie, la colère éprouvée, la rancune accumulée et la vengeance accomplie ou envisagée afin de laver son déshonneur et de rétablir sa renommée personnelle. Ainsi, les hommes bafoués du comte narrent les faits devant témoins car il est impensable de taire une blessure d’honneur, puis menacent les auteurs de représailles. De la sorte, ils « mettent en bruit » une information qui circulera à Cruzy dans un premier temps.

Le sergent Mathieu Ciffoin, chez qui l’on prépare la cuisine explique qu’environ quinze jours avant leur départ de Cruzy, deux serviteurs du « train ordinaire » des demandeurs lui ont raconté que des Tonnerrois « les avoient battuz et excedez et leur avoient faict de grands tortz et injures, mais s’ilz pouvoient jamais estre et retourner à Tonnerre, ils s’en vengeroient ». Aymé Thomassin, boulanger, a également entendu parler de ces injures en devisant avec des serviteurs du comte. Un autre jour Jehan de Taville, un écuyer demeurant à Cruzy, parlait avec un gentilhomme nommé le seigneur de Langon de la Maison comtale, qui se plaignit de ce « que l’un de ceulx dudict Tonnerre qu’il ne nommoyt luy avoit faict tort, mais que s’il le trouvoit et rencontroit le recongnoistroit bien, s’en vengeroit et s’en feroit luy mesme sa raison par ses mains ». Vers la mi-août, un jeune charretier de 14 ans, Jehan Bertuot, a de son côté entendu dire que « les serviteurs desdict demandeurs ou aucuns d’eulx [certains d’entre eux] menassoient de faire oultraiges et excès ausdictz habitans dudict Tonnerre au contant de ce qu’ilz avoient excedé aucuns des serviteurs desdictz demandeurs depuis l’inconvenient du feu advenu en ladicte ville ».

La Maison noble crée des devoirs de solidarité, tant de la part des domestiques que de la part du seigneur : dévouement d’un côté, devoir de protection de l’autre. Toucher au domestique, c’est toucher au seigneur et inversement. Les « demandeurs ne vouloient delaisser lesdictes injures faictes à leurs serviteurs impugnyes », ainsi l’exprime le boulanger Aymé Thomassin, ou encore « lesdictz demandeurs eulx sentans injuriez en la personne d’aucuns leurs serviteurs », formulé par Pierre Phizotat dit Savardin, un tavernier des Riceys.

Bruit de rebellion à Tonnerre

Un nouveau bruit circule à Cruzy-le-Châtel véhiculé à partir du 8 août. Un serrurier, Robert Mercier, expose que le comte et la comtesse auraient été mis au courant que les habitants de Tonnerre « se voulloient monstrer rebelles à l’encontre d’eulx, les en garderoient bien et estoient deliberez d’y aller ». A la taverne la boisson délie les langues et François Fays a lui aussi plusieurs fois ouï dire que les demandeurs avaient été avertis que les « habitans leur vouloient fermer les portes de ladicte ville et non souffrir qu’ilz y entrassent ». Germain Peussot laboureur révèle plus simplement que le « seigneur conte deliberoit faire son entree audict Tonnerre ». Citons enfin Valentin Daillant, prêtre, à qui l’on a dit que les « demandeurs yroient et entreroient audict Tonnerre quant bon leur sembleroit parce qu’ilz en estoient seigneurs et yroient comme seigneurs debvoient aller en leurs maisons ». Tous ces propos ont été rapportés aux Cruzéens par les gens du comte. Un témoignage plus direct parce que provenant du comte lui-même corrobore ce bruit de rebellion : Crussol dans une missive du 16 août fait savoir à Ferry de Nicey que « par le maistre de l’hospital de Tonnerre et aultres, il auroit esté adverty que les habitans dudict Tonnerre ne vouloient souffrir qu’il entrast en ladicte ville de Tonnerre et se deliberoient luy fermer les portes d’icelle ». L’information véhiculée par les gens du comte est donc identique à la sienne. En revanche, selon les serviteurs comtaux deux version se rencontrent quant à la réponse envisagée par le comte et la comtesse soit pour représailles contre le refus d’entrée, soit pour riposte contre les injures à l’égard de leurs gens. Dans les deux cas, l’honneur des seigneurs est en jeu.

La première riposte en cas de rebellion serait l’usage de la violence. Certains de la Maison comtale affirment en effet l’intention de Crussol d’entrer en ville par la force. Le sergent Edmond Ciffoyn, par exemple, sur le fait que les Tonnerrois « se fortiffioient contre leurs seigneurs et se voulloient contre eulx rebeller » a entendu dire à des serviteurs que « s’ilz estoient en la place desdictz seigneurs et dame et qu’ilz entrassent en ladicte ville de Tonnerre, ilz feroient pendre plusieurs desdictz habitans, tenant lesquelz propoz monstroient et tenoient les aucuns hacquebuttes, hallebardes et aultres bastons et les couchoient par estencion et aucuns d’eulx laschoient hacquebuttes et en ce faisant disoient — Voilà de quoy nous les acoutrerons[10], par le sang Dieu ! Et si nous y entrons, nous chargerons sur eulx et les premiers que nous rencontrerons ». Il est clair que ce ne sont pas les paroles des seigneurs mais l’aspiration des serviteurs. Même discours à la taverne : les seigneurs entreraient coûte que coûte « et auroient gens avec eulx en bon nombre et si lesdictz habitans leur voulloient empescher l’entree et metoient en deffence sur eulx pour les empescher d’y entrer, disoient en monstrant des hacquebuttes qu’ilz thuroient les premiers qui les en empescheroient ». En joignant le geste à la parole, ils mettent en scène leur détermination.

La seconde réponse contre les injures faites ou à venir est l’utilisation de la justice et se concentre uniquement sur les responsables ou sur les « principaux et plus apparents habitants ». Le boulanger explique que les demandeurs ne voulaient pas fermer les yeux sur les injures faites « mais se deliberoient avoir commission et lectres pour par justice faire prendre tous ceulx desdictz habitans qui les auroient offencez ». De son côté Germain Robin, menuisier de 25 ans, a ouï dire à quelques serviteurs des demandeurs à propos « des injures, emprisonnementz et excès » dont certains furent victimes après le feu « que la dame contesse dudict lieu leur monstreroit bien par justice, comme ilz avoient tort, le leur feroit bien recongnoistre et les meneroit jusques au bout par voye de justice ».

Ouvrir ou fermer les portes de la ville en dehors des heures habituelles n’est pas un fait anodin mais un geste politique. Marqueur de l’identité urbaine, les portes sont un symbole de leurs privilèges, le seuil de l’ordre communautaire. L’entrée cérémonielle d’un personnage important (roi, gouverneur de province, évêque, seigneur local…) est une mise en scène ritualisée. Elle offre la possibilité d’une reconnaissance mutuelle, posant un face-à-face et positionnant la ville comme interlocuteur d’une autorité supérieure. Refuser l’entrée c’est ne pas reconnaître l’autre comme protagoniste. Cet autre n’est admis ni dans l’espace, ni dans la communauté urbaine. Refuser l’entrée c’est aussi se protéger du dehors (refus d’entrée à un groupe armé par exemple, ou aux vagabonds). Or, Antoine de Crussol, nouveau comte de Tonnerre, n’a pas encore fait son entrée solennelle et semble vouloir être rejeté par la cité. Plus qu’une injure, c’est du point de vue féodal, une félonie.

Un autre bruit sourd gagne Cruzy

Une autre rumeur, exprimée par un témoin, a certainement eu des répercussions à Cruzy. Un matin de début août, vers 10 heures, Jehan Robert, laboureur[11], se trouve en forêt de Maulnes, dans les usages de Cruzy, quand il voit approcher deux forestiers de la comtesse : « ung appellé le bastard Pinot demourant à Villon » et Guillaume Poirier son collègue. Réflexe immédiat — les forestiers font peur —, il se cache aussitôt derrière un arbre. C’est alors qu’il entend dire au bâtard Pinot « que les habitans dudict Tonnerre suspicionnoient ladicte dame contesse d’avoir mys le feu en ladicte ville, mais qu’il n’en estoit rien et se [si] en repentiroient, seroient venuz [la comtesse et ses gens] en bonne compagnie et en brief temps ». Il est le seul témoin à déclarer ouvertement que les Tonnerrois avaient soupçonné la dame comtesse, ce qui n’arrange pas leur affaire.

Plusieurs faits justificatifs tentent en effet de prouver que les Tonnerrois avaient toujours observé et observaient encore « obéissance et révérence » envers leurs seigneurs. Bien que cela soit faux, tous les témoins de la ville ou d’ailleurs affirment qu’il en avait été toujours ainsi. Un tel soupçon calomnieux allait pourtant à l’encontre de cette allégation et pouvait expliquer et corroborer l’emprisonnement de Langon et consorts. Lancée par des forestiers, l’ayant sans doute entendue par des confrères ou autres Tonnerrois, cette accusation n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd et l’homme ne savait tenir sa langue. Comme il s’agit des faits justificatifs des habitants de Tonnerre, les juges sont perplexes et doutent de ce témoignage. C’est en effet un des rares moments où ils interviennent durant l’interrogatoire faisant remarquer à Jehan Robert qu’il est bien curieux d’entendre de tels propos en pleine forêt. Celui-ci rétorque que certes « pour son antiquité et vielesse, il n’a l’oye [l’ouïe] si aisée qu’il a eu en son jeune aige » mais qu’il a bien entendu tandis que les forestiers passaient près de lui. Il faut dire que Jehan Robert a 76 ans et que c’est alors un âge avancé. Il n’a sans doute pas mesuré le tort qu’il faisait aux Tonnerrois. Il nous apprend pourtant une rumeur qui court en ville.

Préparatifs de Crussol

Prévenu par le maître de l’Hôpital « et autres » de l’émotion qui sourd à Tonnerre, Crussol s’organise. D’abord, il lui faut trouver des hommes, car il est venu en fait avec un petit train de maison. Sa clientèle est dans le Sud et il débarque en Champagne où il n’a pas encore de liens, mais c’est un soldat. Il a fait ses armes en 1548 en Ecosse, à Boulogne en 1549-1550 avec sa compagnie, puis à Metz en 1552, enfin il était à la bataille de Renty en 1554. Il est aussi l’héritier d’une lignée de serviteurs du roi en raison des offices remplis par son grand-père maternel et par son père entre autres. Le roi vient d’ériger la vicomté d’Uzès en comté au moment où il est devenu comte de Tonnerre. Gentilhomme de la chambre, il est aussi sénéchal du Quercy, province trop lointaine pour y recruter des fidèles. Sa solution est de faire appel à l’aide de gentilshommes présents comme ce Jehan de Taville demeurant à Gland avec son serviteur, et surtout à un seigneur du comté, soldat comme lui, et capable de mobiliser des hommes. Ainsi se créent les réseaux de clientèle — échange de protection et d’assistance. Antoine de Crussol demande donc un service à un noble inférieur à lui en statut et son vassal qui, de son côté, y trouvera un jour ou l’autre son intérêt. Le mieux placé alors en raison de son importance et de sa proche résidence est Ferry I de Nicey, lui aussi noble d’épée ayant aussi combattu sur les frontières du Nord et de l’Est. Ferry est seigneur de Nicey, en partie de Laignes, Ancy-le-Serveux et Ravières au comté de Tonnerre et de Courgivault et Romilly au bailliage de Troyes. Quatre ans plus tôt, il s’était rendu acquéreur auprès de la comtesse et de son premier mari de 75 arpents de bois en forêt de Maulnes, une aubaine[12]. Bénéficiant du statut de son lignage, Ferry de Nicey est en mesure de réunir rapidement quelques gentilshommes et soldats de ses amis. Qu’il soit venu de lui-même saluer le comte et la comtesse ou qu’il ait été invité par eux, il a dans un premier temps reçu oralement leurs doléances.

carte rumeur

Aussi convoque-t-il aussitôt quelques « hommes de cheval de ses gens, aultres italiens de la compagnie du seigneur de Nevers[13] ses amys qui ont acoustumé d’aller souvent avec luy » et en garnison dans la région. C’est le cas de Nardin de Pargues petit noble champenois en garnison à Laignes avec son serviteur et de Loys de Scacabarosse, tous deux hommes d’arme de la compagnie de Nevers. Scacabaroce de son vrai nom puisque d’origine italienne est seigneur en partie de Virolle au duché de Milan. Agé de 33 ans, il dit demeurer pour lors à Gland et se trouvait déjà à Tonnerre en garnison en 1547 et 1551 où il s’était marié[14]. A l’enquête de Saint-Michel, il déclare que le 15 août, se trouvant à Jully « où le seigneur de Nicey y estant luy fict entendre qu’il estoit pryé de la part du seigneur conte de Tonnerre de luy faire compagnie jusques à Tonnerre où se voulloit aller ». Nicey demande donc à Scacabarosse « s’il voulloit luy faire ce bien d’aller avec luy », expression qui indique l’amitié entre les deux hommes. L’Italien accepte, mais seulement après s’être assuré auprès de Nicey « qu’il ne se feroit tumulte [violence] ny subgect [sujet] à reprehension ». Au total, Nicey s’entoure de « quatorze à quinze hommes de cheval » selon ses dires confirmés par Nardin de Pargues.

Enfin Crussol s’est aussi appuyé sur Pierre de LaCroix qui écrit à Jacques Levesques sieur de Vougrey (Voulgré) demeurant aux Riceys. Celui-ci est chargé de recruter des adventuriers, recrues de villes ou de villages engagées sur contrat en cas de besoin. Pour l’instant démobilisés car temps de paix, ces soldats, lorsqu’ils reviennent au village, reprennent l’activité familiale, comme Pierre Bouquinat dit la Marque soldat et boucher, ou Nicolas Haterel dit Grand soldat et charretier. Hiérarchiquement inférieurs, hommes de pied habitués aux combats, ils sont craints autant que les forestiers. Ce Levesque, écuyer âgé de 60 ans, a pu être ou est encore capitaine d’une bande d’adventuriers.

Crussol doit aussi trouver des armes — ce qui prouve d’ailleurs qu’il est venu sans. Jehan Crouzet, notaire à Cruzy et au service de Jehan de LaCroix, a vu vers le 11 août un homme de Villon apporter « en une hotte sept ou huit hacquebuttes qu’il disoit estre envoyees ausdictz demandeurs par Mathieu Garnier de Villon ; et de faict les delaissa en une des chambres de la maison dudict de LaCroix ». « A la mesme heure » poursuit-il, deux ou trois serviteurs des comtes déclaraient « qu’on faisoit venir telz bastons à feu pour aller en la ville de Tonnerre, et que si ces villains mutains se rebelloient contre leur seigneur et dame, ils les frotteroient bien et yroient en bonne compagnie et avec armes, si bien qu’ilz seroient les maistres et non lesdictz de Tonnerre ». Voici donc quelques haquebutes entre les mains du comte.

Le 16 août, Nicey reçoit une lettre de Crussol. Après l’oral, l’écrit. Une lettre officialise et laisse des traces. Expliquant que les habitants de Tonnerre ne voulaient pas le laisser entrer et s’apprêtaient à lui fermer les portes, Crussol le prie de l’accompagner jusque là « pour luy servir de tesmoing de ce qui seroit faict ». Louise de Clermont et Antoine de Crussol ont besoin de témoins dignes de foi sur l’attitude de la ville à leur égard et la leur propre. D’autre part, en cas de rebellion, ils ont visiblement déjà l’intention de porter plainte en justice contre les Tonnerrois. Ils ont également besoin d’hommes armés pour se protéger d’une éventuelle agression. Pour l’instant, nul ne sait ce qui va arriver. Rendez-vous est pris entre les deux seigneurs pour le 18 août.

Qu’en est-il à Tonnerre ?

Les comptes de la ville nous apprennent que Pierre Gaillard sergent du corps de ville a annoncé le guet dans le faubourg « par longs espaces de temps que les habitans ont esté contrainctz garder les portes et faire le guet pour les menasses qu’on faisoit de brusler ledict Bourgerault »[15]. Comme il reçoit 26 sols pour ce service, on peut estimer par comparaison avec d’autres cas que le guet a duré environ un mois et que, par conséquent, la peur d’une récidive d’incendiaires n’est pas sa seule raison. D’autant moins que les incendiaires sont soit morts soit emprisonnés. Il est donc concevable que ce guet fut organisé à l’encontre des gens du comte et de la comtesse sous prétexte de récidive de feu, car le receveur n’écrit rien dans son compte qui pourrait être nuisible aux habitants. Le compte se garde bien de préciser le temps, ce qui est habituellement fait en cas de guet et garde. Que la rumeur coure à Tonnerre que la comtesse ait trempé dans le complot incendiaire ou pas, le guet a probablement été mis en place soit après l’agression sur la route de Dannemoine le 16 juillet, soit après l’arrivée des comtes le 20, pour durer jusqu’au 18 août.

Après l’agression de Dannemoine et le meurtre de Jehan Barrière, les échevins et la prévôté ont d’ailleurs fait appel à un sergent royal, Eyme Myronier demeurant à Chablis pour mener une information à Dannemoine et villages proches « à l’encontre de monSr le conte de Crussol et lever sentence des menasses et voyes de faict et portz d’armes qu’ilz faisoient sur lesd. habitans »[16]. Myronier est accompagné d’un notaire et d’un commis au greffe de la prévôté. Les habitants font ainsi d’une pierre deux coups : ils signifient au comte qu’ils ne se laissent pas faire et ils assurent leurs arrières au cas où les choses s’enveniment.

La délégation qui rentre de Paris avec l’exemption d’impôts découvre une ville au bord de l’insurrection. Les échanges entre villages sont quotidiens et il est évident que les Tonnerrois reçoivent des nouvelles de Cruzy, comme Cruzy reçoit des nouvelles de Tonnerre. Les témoins de Cruzy ont beau dire, en racontant les menaces qu’ils ont entendues de la part des gens du comte, qu’ils ne savent pas si à Tonnerre on en a connaissance, il est bien certain que tout Tonnerre en parle. L’article 15 des faits justificatifs entend expliquer et excuser la fermeture des portes par la grande peur du peuple. Les trois témoins nous apprennent le « bruict commun » à Tonnerre et villages voisins.

ça causeDe bouche à oreille, le peuple en émoi

 

 

 

 

 

Nul ne sait qui a rapporté ces bruits, mais ils circulent. Par exemple « que les seigneur et Dame conte et contesse de Tonnerre debvoient entrer en ladicte ville avec grande compagnie et user de force et violence à l’encontre des habitans dudict lieu, au contant des emprisonnementz qui avoient esté faictz sur aucuns de leurs serviteurs puys le feu ». Un autre témoin rapporte que « les aucuns [certains] disoient que ledict seigneur de Crussol avoit faict ung grand amas de gens avec lesquelz il debvoit entrer ledict jour en la dicte ville et y faire plusieurs effortz et excès ». Ou encore : on avoit rapporté que le seigneur de Crussol voulait entre à Tonnerre « en armes et user de violences et force à l’encontre desdictz habitans, et que à ceste fin il avoit faict amas de grand nombre de gens et armes ». En fait, nous retrouvons amplifiés les bruits lancés par les gens du comte à Cruzy. C’est le propre de la rumeur, les bruits s’amplifient : on raconte que les hommes du comte vont venir non seulement en armes, mais aussi maillés, c’est-à-dire protégés par une cotte de maille et donc prêts à combattre, que le comte s’est fait amené un mulet chargé d’armes et a « faict amas de gens de pied jusques au nonbre de deux cens » qu’il a cachés dans la forêt de Maulnes[17]… de quoi tenir un siège en effet, et de quoi être effrayé.

Les échevins prennent la mesure de la détermination de Crussol. Ils envoient Loys Lamoureulx autre sergent royal demeurant à Vézinnes enquêter « à Tanlay, Villon, Artonnay et aultres lieulx [villages proches de Cruzy] pour informer des assemblées illicites faictes à portz d’armes par monseigneur le conte, ses gens et serviteurs »[18]

Ils payent 4 livres à un marchand de Troyes qui leur a livré six livres de pouldre à canon et quatre douzaines de garrotz (traits d’arbalète) « pour distribuer aux particuliers habitans pour faire le guet de jour et de nuict, de peur qu’on taschapt de brusler les faulsbourgs de lad. ville, et pour obvier aux menasses dont lesd. habitans estoient journellement menassés »[19]. A entendre le livre de comptes, les agressions sont quotidiennes. Si c’était le cas, les Tonnerrois n’auraient pas manqué de le faire signifier clairement à l’enquête de Saint-Michel. Or seulement deux faits d’agression sont rapportés. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas quotidien. De plus, la ville s’arme et ceci est une fois encore dissimulé ou du moins étouffé sous l’argument de protéger le faubourg d’un éventuel feu. Un témoin de Cruzy, Edmond Ciffoyn, avait bien dit que les Tonnerrois « se fortiffioient contre leurs seigneurs ». Si un sergent le savait, nul doute que le comte l’avait entendu aussi. Bref, les bruits courent de partout et on s’arme des deux côtés. Plus le temps passe, plus les esprits s’échauffent.

Que va-t-il advenir le mardi 18 août 1556 ?

 

Suite : La confrontation du 18 août 1556

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[1] Etrangers au comté venant s’y installer.

[2] Tonnerre, BM, ms 12, f° 140.

[3] Eugène Lambert, Cruzy et ses environs, repr. Res Universis, 1989, pp 142-143.

[4] Selon Eugène Lambert qui écrit beaucoup de choses erronnées. LaCroix sera nommé capitaine du comté, mais je ne suis pas sûre qu’il le soit déjà, c’est cependant un proche de la comtesse et il habite à Cruzy au château comme le confirment d’autres témoins. En 1556, il est dit simplement « noble homme » et va s’employer à conquérir la noblesse. Trois an auparavant le capitaine du comté était Humbert de Bailly seigneur de Fontaines (Fontaines-lez-Champignelles près de Sens). J’ignore s’il l’est encore.

[5] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 90 et 91, f° 149, 151, 170.

[6] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 50, f° 98 v°.

[7] Tonnerre, AM, 2 DD 1, f° 4 : Memoire des procès en raison des usages et du droit de gruerie de la comté de Tonnerre.

[8] Auxerre, ADYonne, E 189, p 105. On se souvient que les Tonnerrois eux aussi étaient allés informer l’évêque du drame de l’incendie.

[9] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 90, 91, 92.

[10] Il y a ici un jeu de mot car accoutrer ou acoustrer signifie habiller, parer, arranger et au sens figuré maltraiter.

[11] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 57, f° 108 v°-109.

[12] Tonnerre, BM, ms 24 f° 110 v°-906, le 29 juillet 1552. C’est l’époque où les du Bellay avaient d’énormes dettes et où la réformation des usages sur tout le comté posait des problèmes ; un seigneur local avait tout intérêt à augmenter l’étendue de sa forêt propre.

[13] Depuis 1549, François Ier de Clèves, duc de Nivernais ou de Nevers, vicomte de Saint-Florentin, baron d’Ervy et seigneur de Dannemoine, était gouverneur de Champagne et Brie dont dépendait le comté de Tonnerre.

[14] Auxerre ADY, 3 E 1 Petitjehan 112 1550-1551, f° 84 : le contrat de mariage a été signé à Saint-Florentin, sur les terres donc du duc de Nivernais. Le serviteur de Paradin de Pargues, seigneur dudit lieu, village près de Chaource, confirme : il dit bien connaître Tonnerre et ses édiles « pour avoir par devant des cinq ou six ans demouré des long temps avec sondict maistre aud. Tonnerre en garnison », BM ms 19, f° 160 v°.

[15] Tonnerre, AM 4 CC 2 1555-56, f° 42 v°.

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-56 f° 40.

[17] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 63, 64, 92, 93, f° 122, 125, 154, 162 v°.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-56 f° 41.

[19] Tonnerre, AM 4 CC 2 1555-56, f° 42 v° et 47-47 v° – s.d.

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Meurtre hors les murs

Suite de : Arrivée du couple comtal

 

Dans l’enquête de Saint-Michel, ce sont les articles 11 et 12 des faits justificatifs qui font connaître l’événement. Ils sont cinq à témoigner[1]. Deux témoins sont évasifs quant à la datation — de quinze jours à trois semaines après le feu —, mais les trois autres permettent d’avancer une date précise : sur la fin de juillet est spécifié par deux autres personnes indiquant « la veille de sainct Pierre au moys d’aoust dernier », la Saint-Pierre étant le 1er août.

La journée de travail s’achève en ce vendredi 31 juillet 1556. « Sur le rez de la nuict », six hommes, rentrent des bois où ils ont travaillé tout le jour. Ils sont tous de Tonnerre et reviennent des « boys de la damoiselle de Mypont » sur Lézinnes, village au Sud. Pierre Moreau bûcheron de 60 ans, Jehan Barriere boulanger en Bourgberault et quatre charretiers, serviteurs de bourgeois de la ville : Nicolas Regnouard (ou Regnard, 25 ans), qui habite en la maison de François Lasche ; Jehan Jacob (25 ans) et Jehan Regnard (16-17 ans) fils de Didier, demeurant tous deux chez Claudin Fournery, et Pierre Rousselet (25 ans) dit Pierrot varlet de l’élu Jazu. Ils conduisent des charrettes chargées de bois de chauffage, les uns pour eux-mêmes, les autres pour l’élu Jazu.

Bûcherons à la tâche

François Lasche est boulanger au faubourg et Claudin Fournery pâtissier rue Jehan Garnier. Un pâtissier fabrique et vend des pâtés de viande, venaison, poisson ainsi que des tartes à base de fromage et d’œufs. Il est un des riches bourgeois de Tonnerre à qui nous découvrons deux serviteurs (les varlets), travaillant pour lui et habitant chez lui. Enfin Jehan Jazu, un des hommes les plus influents de la ville, habite rue de l’Hôpital. Licencié ès lois, il est aussi notaire, élu pour le roi en l’élection de Tonnerre et garde des sceaux en 1556. Ces trois hommes possèdent chevaux, charrettes et serviteurs, ce qui leur permet de louer cet ensemble de services pour certains transports. Le jeune Jehan Regnard dit utiliser les charrettes et chevaux de son père « suivant le mandement de l’élu Jazu ». Le boulanger et le pâtissier, dont le métier exige beaucoup de bois, profiterons au passage de ce travail accompli en commun. Quant à la damoiselle de Mypont, il s’agit de Catherine, sœur cadette de Phillibert. Ils sont les enfants de Philippe de Mypont et de Claude de Fussey, tous deux de vieille noblesse bourguignonne. C’est par Jeanne de Dinteville, leur grand-mère maternelle que Phillibert et Catherine de Mypont ont hérité d’une partie de la seigneurie de Lézinnes, Vireaux et Sambourg. Catherine porte le titre de damoiselle en raison de sa noblesse. Les seigneurs de Lézinnes possédaient terres et bois, bois situés dans le massif forestier sur le territoire de Lézinnes. Si les Tonnerrois coupent dans ces bois assez éloignés, c’est qu’ils sont très surveillés depuis « l’arrêt des bois » de 1552. Impossible de couper dans la part seigneuriale et permission à demander pour les bois communaux. Ils passent donc des accords — ou des contrats de vente — avec d’autres propriétaires.

On sent une certaine retenue dans les témoignages. Ces témoins passent un à un devant les juges, en l’abbaye de Saint-Michel. Debout, tenant leur chapeau à la main, ils sont là pour défendre les Tonnerrois contre les hommes de la comtesse[2] sans toutefois trop dénigrer ces derniers ni porter atteinte à leurs seigneurs. Pris entre deux chaises, ils surveillent donc leurs paroles. Lorsqu’ils en arrivent à l’agression, le discours des charretiers devient elliptique.

Ainsi, trois semaine après l’incendie, les hommes poursuivent leurs travaux et rentrent du bois chez les uns et les autres. Il est autour de 19 heures et le convoi atteint la maladerye[3]. Les trois ou quatre charrettes tirées chacune par un cheval s’acheminent lourdement vers la ville. Marchant à côté, leur cognée sur l’épaule, les hommes sont las. Mais les voici presqu’arrivés. Ils n’ont plus que 1,5 km à parcourir quand, soudain, la situation va péricliter. Les charretiers voient arriver de loin deux cavaliers au galop qui, armés d’épées au côté et de pistolets, foncent droit sur eux. Jehan Jacob les décrit « comme gens fort esmeuz et effrayez », excités et courroucés.

Oultrage et homicide

Le jeune Jehan Regnard, en tête du convoi, reçoit les premières invectives — « Mort dieu ! Demeure ! [arrête-toi !] D’où es-tu ? ». Ayant entendu les récits des réchappés de la route de Dannemoine où les agresseurs cherchaient des Tonnerrois, le jeune homme répond qu’il est d’Epineuil de crainte « d’estre par lesdictz deux hommes offencé ». D’autant qu’il reconnaît un certain La Douze, serviteur de la dame comtesse. Il explique ensuite que sa crainte de dire qu’il était Tonnerrois était due au fait que les deux hommes auraient tout de suite imaginé « qu’il feust venu des bois de la dame contesse ». Mais les cavaliers passent outre pour se jeter sur les suivants avec ces mots — « Mort dieu, demeure ! thue ! thue ! […] en pointant leurs pistolletz comme s’ilz les eussent voulu lascher ». Lorsqu’on sait que Tue tue ! est un cri de soldats au combat, on peut imaginer la frayeur des hommes. Il s’agit en fait de « pistollet de harquebuze », donc d’arquebuses.

Seul Nicolas Regnouard ne connaît pas ces cavaliers. Les autres connaissent tous en le nommant La Douze et deux seulement nomment l’autre, un certain Valence. La Douze avait déjà été suspecté par un des témoins de l’agression sur la route de Dannemoine. Cette fois, il est bien là et tous confirment qu’il est « forestier et gardes des boys de ladicte dame contesse », il a « la principale garde et charge de la garenne de la dame contesse ». La Douze serait donc garde des forêts seigneuriales et ce depuis au moins quatre ans, c’est-à-dire embauché au moment du tiercement des bois. D’autres personnes seront interrogées à son sujet, à Saint-Martin ou Cruzy-le-Châtel : il est connu comme le loup blanc et aurait été embauché par feu monseigneur le comte, autrement dit François du Bellay. Il habite Cruzy-le-Châtel. Tous les témoins le qualifient de serviteur. Ferry de Nicey, noble champenois, en parle plus amplement. Il confirme que La Douze est garde depuis avant la viduité de la comtesse, mais ignore s’il l’est encore depuis que celle-ci a « convolé pour secondes noces avec le seigneur de Crussol ». Pourtant, il l’a vu en compagnie d’autres serviteurs de Crussol, doutant cependant qu’il soit reçu à la table comtale. Nicey va plus loin, car La Douze lui confiera un peu plus tard « qu’il poursuivoit ladicte dame contesse de lui faire bailler une place d’archer en la compagnie de monseigneur de Montpensier pour les services qu’il luy avoit faictz le temps passé »[4]. Outre une garde zélée des bois, peut-être est-ce lui qui avait embauché les trois faux forestiers lors de l’affaire des vaches en 1553 ?[5]. Nous découvrons là un des aspects de la sociabilité au XVIe siècle : la faveur d’un supérieur (prince, seigneur…). Le serviteur La Douze est en situation pour obtenir une aide de la part de la comtesse qu’il sert depuis plusieurs années. Loise de Clermont côtoie à la cour Louis II de Bourbon duc de Montpensier et son épouse Jacquette de Longwy (Longvic) comtesse de Bar-sur-Seine, comme elle dame d’honneur de Catherine de Médicis. Pourquoi La Douze veut-il rejoindre une de ses compagnies plutôt qu’une autre ? La question demeurera.

Quant au dénommé Valence, c’est plus vague, on le connaît moins bien, mais le vieux bûcheron, Pierre Moreau l’a « veu escuyer en la maison de lad. dame contesse, et que l’on tient communement estre son serviteur domesticque ». Nous avons déjà vu cette distinction entre serviteur et serviteur domestique lors des menaces sur la route de Dannemoine. Valence fait donc partie des écuyers du couple comtal, il appartient à leur maison et est admis au sein du groupe familial.

La Douze et Valence, s’adressant aux trois valets leur demandent s’ils sont de Tonnerre. Pierrot déclare qu’il est serviteur de l’élu Jazu et répète comme les autres qu’il avait pris le bois « ez boys de Lezine, appartenant à la damoiselle de Mypont ». La Douze et Valence ricanent disant que, selon eux, c’est bien plutôt des bois de la dame comtesse dont proviennent ces coupes « et ne voulloient souffrir que l’on y allast pour en prendre et avoyent charge de l’empescher ». Ils passent pourtant outre tandis que les charretiers poursuivent leur chemin. C’est là que le drame va se nouer.

Depuis l’arrivée des cavaliers, tout se déroule très rapidement et après l’interpellation de chaque valet, ne restent derrière que Pierre Moreau et Jehan Barriere. Le pistollet de harquebuze ayant eu un défaut d’allumage, les cavaliers dégainent leur épée qu’ils brandissent en arrivant sur les deux hommes de queue et disant — « Mort Dieu ! thue ! voicy de ces meschans villains de Tonnerre et sont de ceulx que nous cerchions ». Puis se mettent à les frapper de leur épée. Jehan Barriere et Pierre Moreau lèvent leur cognée pour se protéger des coups. Moreau est atteint et s’écroule tandis que Barrière court vers les hommes de tête tout en se défendant contre ses poursuivants. Tous les témoins disent bien que nul d’entre eux n’avait provoqué les cavaliers, que Barrière et Moreau n’avaient fait que se défendre de leur cognée « sans attempter aux personnes desdictz deux hommes ». Pourtant, le jeune Jehan Regnard, moins prudent que ces collègues livre un détail qui pourrait être embarrassant pour les Tonnerrois. Il raconte que « Barriere en se desfendant, faict cheoir ledict La Douze de dessus son cheval, le getta par terre et le dessaisi de son espee, et le tenant ainsi par terre sans qu’il lui fisse aultre mal. Le compagnon dudict La Douze getta un grand coup d’estoc de son espee en l’estomach dudict Barriere, dont le thua et le fict mourir en la place ». Cette mort foudroyante témoigne de la violence du coup. Le jeune homme précise bien que Barriere ne voulait faire mal et n’avait d’autre intention que de se défendre. En répondant à l’agression, Barrière a néanmoins porté la main sur un homme du comte, pointant une épée sur lui au sol, ce que les autres témoins s’étaient bien gardés de dire. Pierre Rousselet dit avoir été « tout esbahy » en voyant Barrière tomber par terre, « blessé en l’estomach d’un coup de ferrement dont soubdainement il mourut ». Moreau quant à lui est blessé en trois endroits de son corps « jusques à playe et effusion de sang ». Il dit lui-même à l’enquête qu’il en fut « grandement malade et en grand danger de sa personne », mais il ne s’étend pas sur la scène.

Cela fait, La Douze et son compagnon se retirent non sans lancer une dernière menace à la cantonade : — « Donnez vous bien garde de dire aultre chose que la verité, par le sang Dieu, avant que nous en ferons mourir encores une douzaine ! ». Comme à Dannemoine, les hommes du seigneur usent ici de leur pouvoir, intimidant, menaçant et cette fois, cognant, mais sans doute n’avaient-ils pas l’intention de tuer. Sans sa réaction de défense et de riposte, peut-être le boulanger Barriere ne serait-il pas mort. Toujours est-il que le vrai criminel est Valence et qu’il est serviteur domestique de la Maison comtale.

Les deux cavaliers disparaissent comme ils étaient venus. On peut se demander ce qu’ils faisaient là, alors que le comte et la comtesse sont à Cruzy-le-Châtel, assez éloigné. Ont-ils été envoyés pour harceler la population ? Agissent-ils de leur propre chef pour en découdre un peu et se sachant invulnérables ? Ou simplement exercent-ils leur travail de surveillance de façon peu amène ? D’ailleurs tous les charretiers avouent ne pas savoir qui mouvoit [incitait] La Douze et Valence d’agir de la sorte. Ils sont cependant quasi sûrs que ce sont bien des habitants de Tonnerre qu’ils cherchaient. Sur la route de Dannemoine, les Tonnerrois avaient été traités de mutains, gens séditieux qui avaient transgressé la règle en emprisonnant des hommes de la Maison comtale. Cette fois, il y a comme un crescendo : ils sont taxés de meschants villains. Au temps de la féodalité, le vilain était un rural ignoble (non noble). Au XVIe siècle il y avait eu glissement de sens et le terme désignait un homme vil et méprisable, un gredin, sous-entendu parce que de basse condition. Ce qui est amplifié par l’adjectif méchant alors plus fort qu’aujourd’hui — mauvais, scélérat, l’inverse de l’homme de bien — et souvent rencontré dans les agressions verbales.

L’homicide a eu lieu sur le chemin, à portée de la ville et hors les murs. Imaginons la suite : les charretiers rentrent à Tonnerre, à un demi-quart de lieu de là, les corps posés sur le bois dans les charrettes. C’est l’été, il y a encore du monde dans les rues et un cadavre ne passe pas inaperçu, pas plus qu’un blessé. On se figure aisément l’impression que fit sur les Tonnerrois, déjà inquiets, la vue du cadavre du boulanger Barriere tué par un homme du comte. Les esprits étaient déjà échauffés, à présent, les habitants sont convaincus que le comte ne va pas en rester là. C’est comme s’ils tenaient leur preuve que leur nouveau seigneur n’a qu’un désir : les « thuer ou oultrager », user de violence contre eux. La rumeur va faire le reste.

 

Suite : A Cruzy-le-Châtel (à venir)

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[1] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 15, 16, 17, 18, 19, f° 34-45. A propos de La Douze, témoins 20 (f° 53), 49 (f° 97) et 55 (f° 104 v°). Sur les « faits justificatifs » , cf. 1556 incendie prologue

[2] Depuis le décès de François du Bellay en effet les habitants du comté ont pris l’habitude de ne parler que de la comtesse et, marié depuis peu, Crussol n’a pu faire son entrée et n’a pas encore installé ses officiers ou serviteurs.

[3] A propos de cette léproserie, voir : La maladrerie Saint-Blaise et ses occupants

[4] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 45, f° 88-88 v°.

[5] Cf. Une affaire de vaches

 

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Arrivée du couple comtal

Suite de : Menaces sur la route de Dannemoine

Il fallait bien qu’un jour ou l’autre le nouveau comte se présente. Six témoins racontent à l’enquête de Saint-Michel l’arrivée du couple comtal à Dyé, village à 10 km de Tonnerre[1]. Sur les six, quatre sont de ce village : Joseph Piat, prêtre et vicaire de Dyé (40 ans), Jehan Millon, un marchand de 45 ans, Estienne Lenoir (27 ans), autre marchand et Esmon Crespin, laboureur de 35 ans. Témoigne également Philippe de Merey, religieux de l’Hôpital et André Merces, notaire et sergent au comté. Ce dernier a 60 ans et demeure habituellement à Tonnerre, mais il explique que sa maison ayant brûlé, il « s’est retiré audict Dyé, à volunté et esperance de reprendre son habitation aud. Tonnerre quant il aura commodité » — lorsque sa maison sera de nouveau habitable.

Tous ces témoignages sont concordants : Antoine de Crussol et Loise de Clermont arrivent à Dyé entre le 18 et le 20 juillet : « dix jours après que ladicte ville fust bruslee » ou « dix à douze jours après le feu », mais trois précisent « trois ou quatre jours avant la fête de la Magdeleine » qui est le 22 juillet. Le 18 pourtant, ils sont à Sens, bailliage dont dépend le comté où ils font insinuer au greffe devant notaire leur contrat de mariage, avant d’en faire autant au greffe de Tonnerre le 20[2]. J’opte finalement pour une arrivée le 19. Auparavant et depuis leur mariage, ils suivaient la cour. Catherine de Médicis venait de mettre au monde des jumelles. Une seule a survécu, Victoire, dont le baptême eut lieu le 5 juillet à Fontainebleau, réunissant toute la cour[3]. Ils ont été informés de l’incendie de Tonnerre, de la recherche d’incendiaires ainsi que de l’emprisonnement du maître d’hôtel de Loise Pierre de Langon entre le 11 et le 13 juillet. A leur tour, ils ont dû prévenir Langon de leur arrivée ainsi que l’Hôpital où ils souhaitent loger. En principe aussi, ils auraient dû prévenir les édiles, échevins ou élus[4].

Le comte et la comtesse se présentent à Dyé au matin. Ils ne viennent donc pas de très loin. En effet, la comtesse voyage en litière, suivie d’hommes à pied et d’un mulet chargé qui parcourent environ 4 à 5 km à l’heure. En recoupant les témoignages de l’ensemble de l’enquête, on peut se faire une idée du train de Louise et d’Antoine : ils sont accompagnés d’une dizaine d’hommes à cheval parmi lesquels des gentilshommes portant épée et des serviteurs ; ils ont aussi quatre ou cinq hommes de pied, dont deux laquais qui accompagnent la litière de Loise et d’autres qui conduisent des mulets transportant des bahutz. Ces coffres contiennent leurs vêtements, du linge et autres objets d’usage courant, voire de la vaisselle qu’il était habituel de transporter avec soi. Au total une vingtaine de personnes, ce qui est peu pour des grands seigneurs de la cour. Personne ne sait d’ailleurs si « quant lesdictz seigneurs vont par les champs » ce train leur est coutumier. Ferry de Nicey, un noble champenois interrogé, ne s’avance pas non plus : il ne sait, « pour ce qu’il n’avoit oncques frequenté ledict demandeur [Crussol], si, quant luy et sa femme vont par pais [pays], ils menent tant de train et tant de chevaulx. Mais à ce qu’il a ouy dire et au respect de sa qualité, il peult bien mieulx et davantaige ». C’est que le statut d’un seigneur se mesure aussi à son train. Le cortège n’est donc pas ostentatoire. Les laquais portent ses couleurs, à savoir pour Antoine de Crussol le bleu, l’incarnat et le blanc[5].

Litière

Il est possible qu’ils soient partis directement de Fontainebleau, en passant par Sens et que la veille au soir ils aient couché à l’abbaye de Pontigny dont les comtes de Tonnerre ont la garde et où ils ont droit de gîte. Ils ont également le droit de garde, mais pas de gîte, du prieuré de Dyé à une douzaine de kilomètres de Pontigny, quelque trois heures de marche. Ils y arrivent probablement vers 10-11 heures du matin pour pouvoir y disner.

André Merces, le sergent, relate qu’aussitôt arrivé le couple se dirige vers la « maison du prieuré » où il le fait appeler peu de temps après. A sa sortie, il informe Esmon Crespin, le laboureur, qu’il a été chargé par le comte d’aller à Tonnerre « porter lectre aux officiers et eschevins dudict lieu, afin de les faire venir pardevers eulx faire declaration », c’est-à-dire manifester publiquement leur reverence, présenter leurs respects. Merces gagne la ville à deux lieues de là. Il sait parfaitement où trouver les destinataires et dit simplement qu’il « y porta ladicte lettre à Pierre David, l’un des eschevins ». Il était d’usage qu’un porteur de lettre, s’il ne connaissait pas le contenu exact de celle-ci, ait en plus des consignes orales. Le sergent Merces annonce donc oralement à l’échevin qu’il doit se rendre avec d’autres auprès du comte et de la comtesse, à Dyé.

Il n’est pas vraiment surprenant de voir Loise de Clermont et Antoine de Crussol, tout nouveau comte de Tonnerre, s’arrêter à Dyé. La coutume veut qu’un nouveau seigneur fasse son entrée et que des échevins et notables de la ville aillent au devant de lui — signe de reconnaissance mutuelle. Ce n’est pas par hasard non plus si un maître d’hôtel a été envoyé depuis la mi-juin : il préparait leur venue tout en surveillant la passation de pouvoir. Mais l’ampleur du feu dans la ville ne permet pas aux Tonnerrois de se plier convenablement à cet usage. D’autant moins qu’ils commencent mal leur « cohabitation » avec ce nouveau comte ayant emprisonné quelques-uns de ses gens immédiatement après le feu, offensant du même coup la Maison comtale. Les Crussol ont été tenus au courant des événements. Ils savent l’opposition des Tonnerrois, la relaxe de leurs hommes et vraisemblablement aussi leurs réactions contre les habitants. Ils se doivent néanmoins de venir à Tonnerre. Il semble qu’ils aient désormais une raison de plus, celle de remettre de l’ordre et se faire respecter, être reçus et salués « ainsi que le subject est tenu de reverer et honorer son seigneur », comme le précise le vicaire d’Epineuil[6]. Ils viennent donc, mais font une halte avant d’entrer et envoient chercher les notables.

Il est probable que les autorités citadines aient été avisées de cette venue car tout paraît bizarrement bien préparé. Le sergent Merces trouve en effet Pierre David, l’échevin-receveur de l’année qui semble l’attendre en compagnie. André Chenu, sergent royal civil de Sens, ne vient à Tonnerre qu’en cas de problème, appelé par les échevins. Il se peut qu’en ces temps troublés, avec la recherche des incendiaires, il soit à Tonnerre, mais qu’il soit présent précisément en ce lieu, à cet instant, montre que l’on se prépare à la venue du comte et de la comtesse, et que l’on marche sur des œufs — de part et d’autre d’ailleurs. C’est sur son conseil, précise le sergent Merces, que les échevins répondent qu’ils vont se rendre à Dyé, auprès du comte et de la comtesse « ainsi qu’ils leur mandoient ». Tandis qu’ils discutent de la marche à suivre, ils envoient quérir d’autres notables ou apparents habitans. « Et de faict, à la mesme heure, se rassemblerent jusques au nonbre de seize ou dixhuict desd. habitans » qui enfourchent leur cheval et partent à la suite du sergent.

Pendant ce temps, à Dyé, le comte et ses gens ont déjeuné au prieuré. « Sur l’heure d’1 heure ou 2 heures après midi », une troupe de cavaliers arrive à Dyé. Les témoignages sont un peu flous sur leur nombre. Dix des présents sont nommés par les uns et/ou les autres : Maclou Le Vuyt prévôt ; Noël Chenu sergent royal ; Pierre David échevin-receveur ; Emond Allier échevin ; Denis Catin, Regnault Allier et Jehan Germain, tous hôteliers ; Jehan Fleuriet contrôleur du grenier à sel ; le contrôleur Cerveau ; un nommé Pinagot marchand de drap et deux ou trois autres connus de vue. Bien une quinzaine d’hommes, ce qui est significatif.

Tous ces hommes influents de la ville, officiers royaux ou du comté, riches notables vont déposer leurs chevaux chez Jehan Millon, puis se rendent à pied au prieuré, « ensemble et tous d’une compagnie » pour y « aller faire leur reverence ». Le sergent Merces y pénètre avec eux et peut témoigner : les Tonnerrois « se presenterent auxdicts demandeurs, leur feirent la reverence et tindrent quelques propoz que le deposant ne peust bien entendre, pour ce qu’il ne s’en approchea, sinon qu’il entendit que le seigneur de Crussol avoit espousé la dame contesse de Tonnerre ; les gratifiant de ce qu’ilz estoient veneuz à luy, leur dist et declara que luy et la dame contesse son espouse avoient deliberé aller ledict jour aud. Tonnerre. Leur feirent lesd. habitans response qu’ilz y seroient les bien venuz ». Une rencontre fort civile donc. Mais les choses vont se gâter.

En quittant le prieuré, des Tonnerrois appellent discrètement à part le sergent Merces. Ils l’informent qu’il va devoir amener à Tonnerre le comte et sa troupe, mais lui enjoignent « de crainte qu’il ne eust quelque mauvaise parolle du commun peuple, [de] les faire entrer par le pastiz et non par le faulxbourg de Bourgberault ». Esmon Crespin le laboureur entend de son côté que, voulant aller coucher à Tonnerre, le comte et la comtesse « passeroient par la porte des pastiz, et leur tiendroient le lieu plus commode à cause de la fureur du commun peuple », sans qu’il sache la cause de cette fureur. Le tableau est bien campé : d’un côté, des seigneurs qui, dans leur bon droit, veulent faire leur entrée mais inquiets aussi de l’état de la ville et de ses habitants ; de l’autre le peuple qui gronde et qui n’entend pas se laisser faire, craignant de nouveaux oultrages [violences corporelles] ; pris entre les deux, des notables qui agissent au mieux pour arrondir les angles. Passer par les pâtis signifie contourner le faubourg de Bourberault actuellement très habité en raison du feu, pour, à travers champs gagner le pont Notre-Dame et entrer par la porte de l’Hôpital vraisemblablement sans foule et la plus proche du lieu où ils se rendent.

Le peuple de Tonnerre voit donc d’un très mauvais œil l’arrivée de leurs seigneurs. On peut émettre quelques hypothèses. D’abord, ils sont encore complètement sonnés du feu qui a assailli la ville ; ceux qui ont perdu leur maison logent comme ils peuvent de-ci de-là, jusque dans leurs caves pour les plus pauvres ; certains remettent leur habitation en état ; tout le monde déblaie les gravas et libère les rues. La vie se réorganise tout doucement, mais voilà qu’arrivent les seigneurs de Tonnerre. Que viennent faire si vite après le feu le comte et la comtesse ? Un nouveau comte inconnu, un soldat dont on ne sait s’il va être pire ou meilleur que le précédent. Ne dit-on pas aussi que le nouveau comte est un homme du sud, il est vicomte d’Uzès, pays gagné comme sa famille par les « mal sentant de la foi » ? Enfin, la question lancinante demeurait : qui avait armé le bras des boutefeux emprisonnés pour lors dans les prisons de Troyes et d’ailleurs ? Et puis, il y avait eu les menaces sur la route de Dannemoine.

Entrée par le Pâtis
(d’après cadastre napoléonien – ADYonne)

Une heure après le départ des Tonnerrois de Dyé, le cortège du comte se met en branle et on les regarde partir, « tournans le chemin » pour se rendre à Tonnerre. En tête, André Merces qui se garde bien d’avertir qui que ce soit de la troupe de cette entrée pour le moins inhabituelle. En venant de Dyé, le plus approprié est d’entrer par la porte Saint-Pierre, mais le quartier a brûlé. Il est aussi possible d’entrer par le faubourg et de traverser la ville pour aller jusqu’à l’hôpital. On peut imaginer l’humiliation que ressentent Loise de Clermont et Antoine de Crussol que l’on fait entrer dans leur ville capitale comme des voleurs, par la rue Saint-Nicolas qui ne fait qu’effleurer l’extrémité du faubourg, pour contourner la cité par les champs. Alors qu’ils atteignent les pâtis, lieu proche de la ville « d’un traict d’arc », se présentent à nouveau LeVuyt, David et cinq ou six aultres, « tant eschevins que apparens habitans », qui leur font leur révérence et « salutations accoustumees », puis les escortent jusqu’en « la maison de l’hospital ». Le témoignage du sergent s’arrête là, car il rentre alors à Dyé.

Ce sont deux religieux de l’Hôpital qui livrent la suite de l’histoire[7] : frère Phelippe de Merey âgé de 24-25 ans, demeurant à l’hôpital depuis cinq ans et frère Phelippe Dupont, 36-37 ans, y résidant depuis quatorze ans. Tous deux disent que, arrivant de Dyé, le comte et la comtesse viennent, accompagnés des notables, prendre leur logis à l’Hôpital, vers les 5 à 6 heures du soir. Parmi ces notables, outre Emond Allier et Jehan Germain qui étaient à Dyé, on découvre Valentin Jacquinet, autre échevin[8], marchand, et Pierre Herard hôtelier. Aucun des frères n’a remarqué de problème quelconque à leur arrivée, ni que les comtes ou leurs gens n’aient été offensés « de fait ou de parole ». Pourtant, malgré l’accueil et la déférence traditionnels des notables, Louise, Antoine et leur suite ne sont pas dupes : on les fait passer par le pâtis, on les conduit très vite à l’hôpital, sur la porte duquel sont placardées des interdictions fort rares.

Le frère Phelippe de Merey ne sait si les échevins ou autres habitants d’importance se présentèrent de nouveau à Loise de Clermont et Antoine de Crussol « pour recevoir leurs commandemens, ainsi que l’on a accoustumé faire au seigneur », ajoutant que, dès le lendemain matin, le comte et la comtesse « se retirerent et s’en allerent au lieu de Crusy le chastel ». Ils décident donc de quitter Tonnerre très rapidement. Précisons qu’Antoine de Crussol a rendu hommage au roi pour la châtellenie de Crusy qui en dépend, mais n’a pas encore rendu hommage à l’évêque de Langres dont depend la majeure partie du comté : c’est comme s’il était pleinement seigneur à Cruzy, pas encore à Tonnerre. Pour autant, se retirent-ils par crainte du danger d’une émeute populaire ou par sagesse pour ne pas la provoquer ? Peut-être les deux. Voici, en tous cas, une première entrée catastrophique pour un nouveau comte en la capitale de son comté et un affront certain à l’égard de la comtesse. Son nouveau mari est accueilli par le peuple comme un ennemi et les notables semblent dépassés par les événements.

Intermède financier

Les événements qui s’enchaînent ne font pas oublier aux édiles l’état des finances de la ville. Le 13 février, le roi avait consenti à une taille municipale de 1000 livres, montant à 1141 L 3 s 4 d.t. avec les frais, pour subvenir aux « grandes et urgentes affaires de la communauté ». Le collecteur Jehan Coblan devait la lever en quatre termes, mais n’a pu le faire en raison du feu « par lequel ont esté bruslez et perduz plusieurs gaiges que led. Coblan collecteur avoit faict prandre sur plusieurs particuliers habitans la sepmaine d’avant led. feu qui escheoit l’un des quartiers ». Coblan n’a pu donner au receveur que 786 L 14 s. 7 d.t.[9] Voici un manque à gagner bien fâcheux. Puis le feu et des dépenses inattendues. Après avoir enlevé les gravas et nettoyé les rues et places, chacun récupère ce qu’il peut. La ville recueille quant à elle les restes de la cloche de l’horloge « qui estoit tombé cassé rompu ». Les procureurs de l’église Saint-Pierre vont alors vendre à des fondeurs de Troyes 700 livres de matière, en présence d’échevins, et récoltent ainsi 105 L.t.[10] Maigre consolation qui épongera quelques frais.

L’effervescence de la recherche des boutefeux et de l’arrivée des comtes s’apaisant, les échevins peuvent enfin revenir sur ces finances mal en point. La recherche des incendiaires avait coûté 159 livres 12 sols tournois et la ville réclamait des travaux. Une des premières mesures à prendre après un désastre est de demander, outre le renouvellement des deniers d’octrois[11], une exemption des impôts royaux. Les deniers d’octrois servent en principe à payer les travaux publics urbains, en particulier l’enceinte. La dispense des tailles est sensée quant à elle aider les Tonnerrois à reconstruire leurs habitations. Pour l’obtenir, il faut faire une supplique écrite au roi relatant les faits et les dégâts subséquents, ce qui suppose de monter à la cour. Les échevins ne peuvent s’éloigner tous en même temps et, pour épauler leur demande, ils font quérir un archer de la garde du roi, Claude Le Mas (du Mas ou de Mais) écuyer demeurant à Thorey et s’adjoignent le marchand drapier Claude Pinagot. Ce dernier, riche marchand troyen est en cours d’installation dans la contrée. En 1552, il a été établi procureur et receveur de Tanlay par Claude de Rieux épouse de François de Coligny d’Andelot avant de rejoindre son mari en Italie. Il achète des terres et a l’ambition de devenir « noble homme ». Il semble vouloir compter à Tonnerre où il habite et s’était fait remarquer lors de l’arrivée des comtes. Outre ces deux hommes, la délégation comprend Eymé Cerveau, procureur des habitants, Hugues Sellier qui a l’habitude des tribunaux parisiens et deux échevins, Aignan Lhermitte et Pierre David receveur[12]. Le roi doit se trouver à Paris dans les jours qui viennent. Aller à Paris implique des frais. Or, les caisses sont vides. En prévision de cette démarche, les procureurs et marguilliers de l’église Saint-Pierre et les fabriciens de l’église Notre-Dame avaient vendu « quelques matieres des cloches des paroisses fondues par le feu qui ont este trouvées parmy les betins [gravas] desdictes eglises ». Sur cette vente chaque église donne 60 L.t. au receveur David[13]. Le voyage coûtera 107 L 6 s 5 d.t. de frais et 9 L 12 s.t. pour le salaire de Me Eymé Cerveau. La délégation quitte Tonnerre le dimanche 26 juillet.

Nous ne possédons pas la supplique des Tonnerrois, mais bien la lettre patente du roi qui habituellement en reprend les termes. Elle est datée du 30 juillet 1556. Henri II, « ayant esgard aux grandes pertes et dommages que lesd. habitans des ville et faulxbourgs dudict Tonnerre ont faictz et supportez à l’ocasion du feu nagueres mis par aulcuns incendiaires en ladicte ville qui l’a totallement ars et bruslee », les affranchit et exempte du payement « des tailles, creues, aydes et souldes des 50 000 hommes de pied et de toutes autres impositions de subsides mis ou à mectre en cestuy royaulme pour quelque cause ou occasion que ce soyt », et ce pour deux annnées consecutives à partir de ce jour. Le roi stipule qu’il veut décharger le plus possible les manans et habitants de Tonnerre « à fin qu’ilz ayent d’aultant meilleur et plus aysé moyen de se resouldre desdictes pertes[14] et reparer et reediffier lesd. ville et faulxbourgs ». Henri II ordonne à tous ses gens de finance de laisser jouir les Tonnerrois « plainement et paisiblement » de ce privilège sans leur faire aucun trouble. La lettre est enregistrée au greffe par le contrôleur général des finances le 1er août et confiée à Pierre David, le lendemain[15]. Mission accomplie. La délégation profite d’être à Paris pour poursuivre d’autres affaires dont celle contre les incendiaires et est de retour à Tonnerre le 6 août. Le 8, la lettre royale est enregistrée au greffe de la prévôté et publiée. C’est plus de 1500 livres tournois[16] qui ne sortiront pas des poches des contribuables. En pays d’élection, la taille est dite personnelle, c’est-à-dire que son montant se calcule sur le revenu estimé (donc supposé) de chacun et ne pèse que sur des biens roturiers. Comme toute exonération d’impôt, celle-ci va privilégier les plus riches mais constitue malgré tout une bouffée d’oxygène pour la cité.

Tandis que les comtes s’installent à Cruzy-le-Châtel, les Tonnerrois vont connaître de nouveaux tracas…

SUITE : Meurtre hors les murs

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[1] Tonnerre, BM, ms 19, fait justificatif n° 21, témoins n° 33, 58, 59, 60, 61 et 62, f° 110 v° à 118 v°.

[2] Indiqué à la fin de leur contrat de mariage (chartrier d’Uzès, , layette 67, n° 8, f° 15-16) et dans Tonnerre, BM, Ms 24, f° 105-824).

[3] Lettre de Wotton, ‘Mary: August 1556’, Calendar of State Papers Foreign, Mary: 1553-1558 (1861), p 242.

[4] Je parle au conditionnel par manque de documents sur ce sujet.

[5] Les sergents du comté portent aussi ces couleurs, comme indiqué dans un règlement forestier, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/06/11/la-livree-des-sergents/

[6] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 4, f° 8.

[7] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 33 et 46, f° 72-74 v° et 91 v°-93.

[8] Les échevins, au nombre de six, ont été élus fin septembre 1555 et exercent pour un an : ce sont Pierre David, le « receveur des deniers communs », Jehan Cadot, Edmon Allier, Valentin Jacquinet, Aignan Lhermitte et Pierre Garnier. Seul Cadot n’est pas présent à cette entrevue. C’est en effet le moment où il est allé à Mussy rencontrer l’évêque de Langres.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 15 v°.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 13.

[11] La ville reçoit 2 sols 6 deniers tournois sur chaque minot de sel vendu en son grenier et le droit de courte-pinte, soit 10 % sur le prix du vin vendu au détail en ville.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 25 v°-26 et 42.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 12 v°.

[14] De se resouldre desd. pertes : de réduire et annuler leurs pertes.

[15] Tonnerre, AM, 4 CC 3 pièce 15.

[16] Plus de 1300 livres d’impôts réels et 150 à 200 livres pour les frais de répartition et de collecte.

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Menaces sur la route de Dannemoine

Cet article fait suite à : A la recherche d’incendiaires

Une péripétie désagréable d’après feu va survenir. Les six témoins[1] de cet événement ont du mal à en préciser la date, contrairement aux autres faits mentionnés dans l’enquête qui sont bien datés. Ils indiquent une fourchette large qui va du 11 au 28 juillet. Il est permis cependant d’affiner, tout d’abord en excluant ces deux dates extrêmes : du 11 au 15, les Tonnerrois sont très occupés par les séquelles du feu, la recherche des incendiaires et la présence du lieutenant criminel ; le 28 n’est signalé que par un témoin annonçant « quinze jours à trois sepmaines après le feu ». Tous les autres indiquent que cela s’est passé « dedans quinze jours apres le feu », c’est-à-dire avant le 22, avec une fourchette s’étendant du 14 au 18 juillet — huit ou dix jours après le feu (deux témoins), neuf ou dix jours, six, huit ou dix jours — et l’un d’eux, Pierre Descaves précise « vers le 15e ou 16e de juillet », dates que nous retiendrons car elles recoupent cinq témoignages sur six et qu’elles émanent d’un marchand ­— les marchands sachant bien dater. Nous sommes donc au milieu de la semaine suivant le feu, une semaine sans jours fériés, c’est-à-dire sans fête particulière, manque de repère qui explique peut-être la difficulté de datation — à moins que les témoins ne veuillent volontairement laisser cet épisode dans le flou.

Offenses, oultraiges et inthimidations

Un boucher de 26 ans, Pierre Descaves, chemine de concert avec Jacques Mathieu, compagnon boucher de 18 ans qui travaille pour Me Edme Blanchard autre boucher tonnerrois. Tous deux se rendent à « Dennemoyne pour y achepter quelques bestes ». C’est bon signe : la vie reprend son cours. Dannemoine est un village à 4,5 km du centre de Tonnerre, sur la rive droite de l’Armançon, en aval. Une fois traversé la rivière par un des ponts de la ville, on empruntait la route à gauche en direction de Saint-Florentin, délaissant le chemin d’Epineuil à main droite. A peu près à mi-chemin, on croisait sur la droite un autre chemin qui desservait le Petit-Quincy, le Petit-Molesme et l’ouest d’Epineuil.

C’est à ce croisement que nos deux bouchers sont surpris par cinq hommes à cheval et un lacquais à pied venant d’Epineuil. Tous sont armés. « Estoient deux d’iceulx enbastonnez de pistolletz, l’autre d’une hacquebutte[2] et tous d’espees ». En principe la haquebute est à cette époque réservée aux hommes de pied car peu maniable à cheval et le port de ces armes à feu haquebute ou pistolet est réglementé. Certains des hommes sont munis d’une dague et un témoin parle de rondelles, sorte de bouclier. Si les témoins précisent que ces hommes étaient tous pourvus d’une épée, c’est que cette arme ne pouvait être portée que par un gentilhomme ou, par exemple ici, par un officier domestique de maison aristocratique, et s’ils précisent « un laquais » pour l’un d’eux, c’est parce qu’il s’agit d’un homme portant livrée ou uniforme. Le but de cet article de l’enquête étant de prouver qu’il y a eu menaces et que celles-ci sont imputables à des gens de la comtesse, ces informations orientent déjà la position sociale de ceux qui arrêtent les deux bouchers sur la route.

Alors se met en place une mise en scène propre à désarçonner les plus vaillants. Le laquais commence par déclarer à ses acolytes que les bouchers sont « des mutains de Tonnerre, qui avoient aidé à les mectre en prison ».

Le seigneur de Langon prend la relève pour s’en assurer­,

— « Par le sang dieu ! […] Tu y as aidé comme les aultres ! », tandis qu’un homme brandit un pistolet sur Pierre Descaves « qu’il tenoit et le dressa comme si sur luy il l’ait voulu lascher », et qu’un autre couche sa haquebute sur Jacques Mathieu en proférant,

— « Tiens toy là ! comme si tu estois ung lievre ! ». De quoi paniquer.

Sur la dénégation des deux bouchers, Pierre de Langon les laisse poursuivre leur route, non sans insister,

— « Par le sang dieu ! il auroit tous ces mutins de Tonnerre l’un après l’aultre par le menu », le reste de la compagnie vociférant en écho,

— « Par la chair dieu, par la mort dieu, il faut thuer ces vilains icy ! ».

Et néanmoins n’en firent rien.

Les cavaliers s’éloignent sur la route tandis que les deux bouchers, faisant probablement moult commentaires et conjectures, poursuivent courageusement leur chemin vers Dannemoine. Ce village, avec la châtellenie d’Ervy et la baronnie de Saint-Florentin, est une enclave mouvante du roi dans le comté de Tonnerre. Depuis 1549, le seigneur en est François Ier de Clèves, duc de Nivernais (ou de Nevers). Duc et pair et gouverneur de Champagne, époux de Marguerite de Bourbon[3], c’est un seigneur bien plus puissant que ne l’est pour l’heure Antoine de Crussol. Le village est enclos depuis une vingtaine d’années et un pont hors les murs enjambe la rivière. Il joint Dannemoine à Vézinnes, à 500 mètres sur la rive gauche de l’Armençon. Ce 16 juillet, il est environ 16 heures et nos six témoins convergent vers le même lieu. La scène se situe à proche distance de la porte du village et hors les murs et l’on comprend pourquoi : il n’est pas question que des hommes du comte de Tonnerre y pénètrent pour agresser des gens dans un fief du duc de Nivernais.

Donc, « assez près du moulin tirant au pont et croix dudict Dennemoyne », « près d’une saulsaye[4] », des hommes à cheval ont fait leur apparition. A cette heure, trois jeunes dannemoiseaux sont préposés à la garde du pont : Jehan Roy, un serrurier de 30 ans, Nicolas Paillot, vigneron de 35 ans, et Vincent Humbert, tanneur de 25 ans. Les deux bouchers parviennent au même moment à la porte du village. Ceux de Dannemoine et ceux de Tonnerre ne se connaissent pas entre eux. Sort alors de la ville Nicolas Millon (ou Milon) que tous connaissent pourtant. Normal, c’est un marchand, chaussetier de Tonnerre : c’est lui qui fabrique et vend des chausses à ces messieurs, peut-être aussi des bonnets.

Et la même scène se reproduit, avec deux agresseurs de moins. Le laquais et l’homme de pied ne sont en effet pas cités ici, mais Langon le maître d’hôtel et un nommé Maldedent, gendre de Pierre Lefort demeurant à Dyé. Ils sont donc quatre à cheval à assaillir le pauvre chaussetier, et la même mise en scène prend place. Langon s’adresse à Millon :

— « Sang de Dieu ne es tu pas des espies [espions] de Tonnerre quy nous viennent espier ? »

Nicolas Millon se défend comme il peut, protestant de son innocence et niant être de Tonnerre. Sur quoi, tous les témoins s’entendent pour dire que Langon dégaine son épée. Selon un témoin, l’homme à l’arquebuze la couche sur le chaussetier « luy disant qu’il estoit du nombre de ceulx quy avoient emprisonné et voulu saccaiger ledict maistre d’hostel et le falloit thuer » et selon un autre témoin, c’est un pistolet qu’un homme de la troupe présente « contre ledict Millon menassant de le thuer ».

Chacun retient son souffle. Pierre Descaves qui, quelque temps auparavant avait subi le même sort, exprime qu’à cet instant il croit « en conscience myeulx que aultrement qu’ilz l’eussent offencé s’ilz n’en eussent esté desmeuz [dissuadés] ». C’est qu’entre temps est survenu messire Jehan Mathieu, prêtre à Dannemoine. Alors « qu’il se pourmenoit disant ses heures sur l’heure de quatre à cinq heures du soir, hors la ville de Dennemoyne », il avait aperçu la scène, avait entendu les blasphèmes et invectives et, voyant Millon menacé d’une haquebute, s’était précipité. Homme d’Eglise de 52 ans, il va s’employer à calmer les esprits. Premier réflexe, il ôte « soubdainement son bonnet », marque de déférence, puis il supplie Langon de ne faire aucun mal à cet homme, ajoutant que Millon n’est pas de Tonnerre mais de Dannemoine… Pieux mensonge « qui fut cause que ledict de Langon et sa compagnie passerent oultre sans aultrement offencer ledict Millon, lequel s’ilz eussent sceu [su] estre, comme il estoit, habitant de Tonnerre eust esté en danger d’estre thué » ou grandement oultragé [violenté].

En partant, Langon brandissant toujours son épée nue lance une dernière menace à l’adresse de Millon :

— « Par le sang Dieu si je scavoye que tu feusse de Tonnerre, je te trouveroys. Je les auray tous l’un après l’aultre et les chieray tous par le cul ! » — nous sommes au siècle de Rabelais.

Finalement, les cavaliers empruntent le pont et le chemin de Vézinnes.

Des « gens de la dame comtesse »

Qui sont ces « vengeurs-agresseurs » ? Aucun des témoins ne connaît l’ensemble de ses agresseurs. Lorsqu’ils en citent un ou plusieurs par leur nom, c’est en principe qu’ils les connaissent et de vue et de nom, et sont alors capables de préciser leur fonction et leur lieu d’habitation. Lorsqu’il ne s’agit que de connaissance visuelle, c’est par ouï-dire qu’ils connaissent leur fonction mais pas leur nom. Deux témoins citent ainsi un nommé Maledan (ou Maleden) « gendre de Pierre LeFort demourant à Dyé », qui est à cheval. Pierre LeFort était le receveur de l’ancien maître de l’Hôpital, Louis Le Bouteiller installé par François du Bellay, proche alors des comtes mais pourtant remplacé par Louise de Clermont. Une contradiction se pose entre les deux bouchers : l’un dit qu’il « cognoit ledict lacquais estre lacquais de la dame contesse, un nommé La Douze demeurant lors à Cruzy, forestier des boys de ladicte dame, reputé son serviteur comme domesticque de long temps » ; mais l’autre affirme que, connaissant La Douze, il « scait qu’il n’estoit l’un d’iceulx ». Ce La Douze, garde forestier, est connu de tous les Tonnerrois et de vue et de nom et nous verrons que ce n’est pas un tendre. A-t-on voulu le charger en le faisant intervenir dans cet épisode (n’oublions pas qu’il s’agit des faits justificatifs des Tonnerrois) ?

Aucun des témoins de Dannemoine ne le nomment. Ou peut-être n’est-il intervenu que sur la route avec « un autre forestier de lad dame demourant aud. Cruzy » que l’on ne sait nommer. Un autre homme est connu de tous, soit par son nom soit de vue et par sa fonction : il s’agit d’un « gentilhomme appellé le seigneur de Langon, gentilhomme de la maison de la dame contesse ». Le curé dit qu’il le connaît de vue pour l’avoir vu depuis six semaines ou deux mois avant le feu « resider en l’hospital de Tonnerre, et oy dire estre le maistre d’hostel de la dame contesse de Tonnerre, sans qu’il l’ayt oy nommer par son nom ny que aultrement il le congnoisse ». Nous retrouvons ici Pierre de Langon, écuyer appartenant à la maison comtale que nous avons vu être emprisonné avec d’autres, dont un laquais, le jour même du feu et relâché très peu de temps après.

Nos témoins sont muets sur les deux derniers : Pierre Descaves, le boucher, « ne scait s’ilz estoient des domesticques ou serviteurs desd. demandeurs ». Cette distinction entre serviteur et domestique n’est pas anodine et est comprise de tous à l’époque. Le serviteur est celui qui reçoit des gages pour des fonctions précises. Le domestique peut être noble ou non, mais il fait partie de la maison d’un grand seigneur, il fait parti du train du seigneur et est entretenu. Il en est un familier qui peut boire et manger avec les seigneurs ou chez eux, ce qui lui confère un certain statut. En tant que maître d’hôtel, Langon est un domestique du comte et il est accompagné de serviteurs, comme si sa présence donnait plus de poids à l’équipe, ou la légitimait. Si le boucher Pierre Descaves ne connaît tous les hommes présents, « bien les vist tous le lendemain en l’hospital dudict Tonnerre comme gens de mesme compagnie », spécifiant que la comtesse y prenait parfois son logis et que ces hommes y étaient hébergés. CQFD : ce sont donc bien des gens de la comtesse qui menacent les bouchers et le chaussetier. Remarquons que depuis deux ans, les habitants du comté ont l’habitude de ne parler que de la comtesse en raison de son veuvage. On parle donc des « gens de la comtesse » car, pour l’instant, Antoine de Crussol n’a pas encore nommé ses officiers ou serviteurs. Le nouveau comte est un inconnu pas encore reconnu.

Honneur et rituel d’agression

Comment interpréter ces scènes et dans le fond et dans la forme ?

Il arrive que la comtesse ou certains de ses gens logent au château de l’hôpital. Dans un autre article de l’enquête de saint-Michel et pour répondre aux accusations d’espionnage lancées par les gens du comte contre les Tonnerrois, les frères de l’Hôpital, auxquels s’ajoute le vicaire d’Epineuil, messire Nicole Richardot[5], décrivent l’emplacement des bâtiments et de la « chambre de la reine » : ils « sont detournez de toutes rues et en distance de la plus proche d’un gebt [jet] de pierre […] de sorte que ce que l’on faict en ladicte chambre ne se peult veoir d’aucune rue », hormis cependant d’une petite ruelle appelée Jehan Herard qui est un peu plus proche de ce bâtiment. Impossible malgré tout de voir à l’intérieur ni d’entendre « ce qui se faict et dict esdictes maisons », sauf en cas de grand tapage. On ne peut y voir que ce qui se « peult faire audevant d’icelle » ruelle. Le vicaire d’Epineuil ajoute qu’en ces maisons logeables de l’hôpital, « l’on dict avoir esté faictz quelques effortz par aucuns particuliers dudict Tonnerre, et gueté ». Il semble donc que l’accusation d’espionnage lancée par le sieur de Langon à Dannemoine soit vraie. Ce qui aux yeux des gens de la comtesse est une offense, d’autant plus grave que Langon et le laquais avaient été mis en prison, et offense contre la comtesse elle-même.

Or le XVIe siècle est un siècle de l’honneur. Honneur qui n’était pas le monopole de la noblesse puisque lié à la dignité de chacun, c’est-à-dire à sa position dans la hiérarchie sociale. Néanmoins la revendication d’honneur était plus forte chez les nobles. Capital symbolique d’un groupe (famille, lignée, Maison…) « l’honneur était un absolu »[6], aussi tout manquement à la reconnaissance d’une dignité créait une « tache sur l’honneur », et un honneur perdu appelait une réaction. Langon avait été humilié dans sa personne et en tant que domestique de la Maison comtale, l’entachant à son tour. C’est comme si les Tonnerrois avaient contesté la dignité comtale. A cette date, Langon sait l’arrivée prochaine du couple. Il lui fallait réagir car l’oubli de l’offense aurait été considéré comme impardonnable, une lâcheté. Il avait le devoir de « faire repentir » les offenseurs. Dans un premier temps, la vengeance se limite à une gesticulation verbale rituelle. C’est ce à quoi nous avons assisté.

Avant même l’arrivée d’Antoine de Crussol et Loise de Clermont, leurs gens signifient aux Tonnerrois la transgression qui a été commise à l’ordre. Le côté spectaculaire de ces scènes, la violence verbale visant à dissuader et à intimider la population doit servir d’exemple. Les rituels d’agression sont foison à la Renaissance : mépris, injures, jurons blasphématoires, l’épée nue à la main, la menace d’une arme à feu, la mise en joue d’un homme comme s’il était un gibier… et la promesse d’une vengeance encore plus sévère à venir. Le but ici est surtout de menacer de représailles les Tonnerrois impliqués et que la rumeur se répande qu’ils seraient écharpés par le menu, mis en miettes. Ce jour-là, trois Tonnerrois ont le sentiment de l’avoir échappé belle et, dès leur retour en ville, le soir même, il est certain que les langues vont aller bon train. Dans la rue, les tavernes, les cours, le peuple va s’émouvoir et s’agiter. Les notables et officiers de Tonnerre ne s’y trompent d’ailleurs pas car, lorsqu’il apprend l’arrivée imminente des comtes, le prévôt Maclou LeVuyt, fait publier « par les carrefours que on n’eust à meffaire ou mesdire aux serviteurs » du comte et de la comtesse de Tonnerre ; une défense « escripte et affichee » jusqu’à la porte de l’hopital[7].

C’est alors que le comte et la comtesse vont arriver.

 

Suite : Arrivée du couple comtal

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[1] Tonnerre, BM, Ms 19. Témoins n° 20 à 25 pour l’article 20 des faits justificatifs

[2] Le terme haquebute est souvent flou dans les textes. Ici, et dans toute l’enquête, il est parfois remplacé par le mot harquebuze.

[3] Marguerite de Bourbon, sœur de Charles, roi de Navarre, et de Louis de Bourbon, premier prince de Condé.

[4] Lieu planté de saules.

[5] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 4, f° 7-7 v°.

[6] Michel Nassiet, « L’honneur au XVIe siècle : un capital collectif », in Hervé Drévillon et Diego Venturino, Penser et vivre l’honneur à l’époque modern, PUR, 2011, p 71-95.

[7] Tonnerre, BM, ms 19, f° 74-74 v°. Récit d’un religieux de l’hôpital.

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A la recherche d’incendiaires

Cet article fait suite à Le bruslement de la ville de Tonnerre

 

Dans nombre de cas d’incendies au XVIe siècle, le point de départ du feu est connu : parti de chez un boulanger, de la cuisine d’une ménagère, de l’atelier d’un artisan, etc. En 1553, une grange de la rue des Tanneries avait brûlé, incendiant une partie des murailles qui furent réparées peu après[1]. Il n’est pas parlé d’autres dégâts ni de recherche d’incendiaires. Lorsqu’il s’agit d’incendies d’envergure en revanche, on cherche un responsable, on veut connaître la cause. Il est certain que la chute de matériaux en flamme peut provoquer la propagation du feu vers le bas. Les gaz non brûlés, les brandons ou escarbilles peuvent aussi « transporter » le feu. Tout ceci a joué. Pour autant, tous les témoins parlent d’une ville en flamme, de différents lieux atteints dès le début — comme à Troyes en 1524. Le feu « fut mis de guet à pens en quatre ou cinq endroitz » écrit Petitjehan. Le mot « guet à pens » évoque alors le dessein de nuire, la préméditation et la trahison, soit l’idée d’une machination ourdie puis accomplie par surprise et traîtrise. Un incendie criminel donc ? Dans un moment de catastrophe, tout est désorganisé. La force de l’incendie a bouleversé les repères habituels et, dans un climat mystique et de crainte dû à la sécheresse, à la peur de la famine et à l’expansion du clivage religieux, la seule explication possible est celle d’un acte volontaire à plusieurs. Cette explication, qu’elle soit vérité ou fantasme, tente de donner du sens au chaos. Et la rumeur, le « bruict commun » se répand. A partir de ce présupposé —valable ou non —, des arrestations vont avoir lieu, confortant chaque fois les autorités et le peuple qu’il s’agit bien de boutefeux organisés. La recherche des incendiaires apparaît dès lors comme prioritaire et la ville dépensera près de 160 livres tournois pour ce faire.

Le feu s’est déclaré vers 16 h-16 h 30 le mercredi 8 juillet 1556. Vers 19 heures, à l’intérieur des remparts, la ville flambe. On est accouru des villages voisins et trois hommes de Saint-Martin-sur-Armançon en amont de la ville, un prêtre et deux boulangers[2], sont bloqués au pont Notre-Dame. Ce pont enjambe un bras de l’Armançon et est enjambé lui-même par une chapelle. Au-delà s’ouvre le faubourg du Pont. Il mène à un autre pont sur le bief qui donne accès à la porte de l’Hôpital. Les gens sont arrêtés en deçà de la chapelle, à encore 450 m de l’enceinte. Là, ils voient arriver un groupe d’hommes de leur village tenant prisonnier « un jeune compaignon ». Il est grand et n’a pas de barbe apparente, c’est pourquoi son âge est estimé à 18-20 ans. Il est vêtu « d’un sayon de drap noir sans manche, usé, dechiré, avec un meschant hault de chausses aussi fort deschiré ». Le sayon est une sorte de casaque avec ou sans manches. C’est un vêtement paysan, ce qui situe le personnage, en spécifiant de plus qu’il est pauvre. Le curé demande qui il est. Les hommes de Saint-Martin répondent qu’il s’agit d’un « boutefeu qu’ilz avoient prins et saisy ». Comment l’ont-ils décidé ou su ? Mystère. D’ailleurs un des témoins dit avec plus de justesse qu’on le « prétend » incendiaire. Interrogé par le prêtre, le jeune homme répond qu’il est natif de Lyon et venait de Dannemoine ­— village en aval de Tonnerre[3] — pour s’en retourner dans son pays. Un vagabond donc ? Le curé conseille aux hommes de le mener à la Justice, c’est-à-dire au tribunal auprès du prévôt. Alors situé au Pilori près de l’église Notre-Dame l’auditoire est en flamme. La troupe emprunte pourtant le pont pour conduire l’homme à la Justice, mais nos témoins n’en savent pas davantage. On apprendra plus tard qu’il a été interrogé et se nomme Louis Bailly.

Un vaste complot ?

En fait, tous les villages alentour sont rapidement au courant du feu et la nouvelle court vite d’un village à l’autre plus éloigné. La rumeur d’un acte volontaire donne prise à la panique. Tous sont vigilants au sujet d’éventuels incendiaires et l’alerte est lancée au-delà même du comté. Les premiers soupçonnés sont, par nature, les vagabonds car en matière pénale, le vagabond est un suspect et le vagabondage une circonstance aggravante[4]. C’est ce qui est arrivé à Saint-Martin. C’est également ce qui a lieu dans le bailliage d’Auxois voisin où, les jours suivants, les autorités arrêtent tous les vagabonds suspects d’être boutefeux[5].

Hieronimus Bosch, Le Vagabond, v. 1500, Musée Boijmans van Beuningen, Rotterdam

Parmi eux, quelques personnages vont illustrer certains points. Les premiers sont deux frères orphelins de 8 et 14 ans — Nicolas et Jehan Maistrat. Orphelins, voilà un mois qu’ils sont sur les routes en compagnie de leur tante paternelle pour aller en pèlerinage à Madame Sainte-Reine[6]. Ils sont habillés de « mechants chemises de toile, nudz piez » avec un bonnet rouge pour l’aîné et un noir sur la tête du cadet, tandis que leur tante porte un costume de toile et un couvrechief à la champenoise[7]. Les enfants sont arrêtés le 12 juillet à Verdonnet, à la moitié du chemin entre Tonnerre et Alise-Saint-Reine, et interrogés le 15. Ils arrivaient de Barbonne-Fayel près de Sézanne, et s’étaient retrouvés à Dannemoine, puis à Epineuil. C’est dans un de ces derniers lieux qu’ils rencontrèrent six hommes « en assez bon ordre », c’est-à-dire plutôt bien vêtus. Ces inconnus donnèrent six fusées à leur tante et de l’argent pour mettre le feu à Tonnerre. Ce qu’ils firent, disent-ils, lançant deux fusées chacun dans des écuries et sur des tas de fumier dans le faubourg Saint-Michel, tandis que la tante et les six hommes lançaient leurs fusées en pleine ville, « et fust la ville en feug de toutes pars ». Certaines maisons « dans la fermeté » sont parfois dites au faubourg Saint-Michel. Si c’est de cela dont parlent les enfants, ce pâté de maisons entre l’église Notre-Dame et la porte Saint-Michel a presque entièrement brûlé. S’ils parlent vraiment du faubourg, leurs fusées n’ont pas dû prendre, comme cela leur est arrivé plus tard à Montbard. Ce qui est troublant, c’est leur connaissance du pays et de la ville, ainsi que le fait de cette rencontre à Dannemoine où Louis Bailly avait également fait halte. Vrai ? Pas vrai ? Au-delà de cette interrogation, le récit des enfants permet de comprendre comment les éventuels boutefeux s’y prenaient. D’abord, fabriquer des fusées. Elles sont faites « de pouldre à canon et souffre avec un cordaige dedans icelluy ». Ensuite il fallait attacher les « mesches avec un baston et y mectre le feu pour les allumer ». Enfin il suffisait de les balancer, soit dans des écuries ou sur du fumier, soit par la fenêtre d’une maison ou mieux encore « en la couverture d’une grange couverte de paille ».

Un autre homme est fait prisonnier en lien avec l’incendie de Tonnerre : Anthoine Guichard, un cordonnier âgé de 70 ans et natif de Lyon, arrêté le 14 juillet entre Sarry et Châtel-Gérard, à une trentaine de kilomètres au sud de Tonnerre. Cet homme fort et robuste, « portant une jacquette fort repissée et un bonnet de noir à la coquarde[8] », raconte que le 7 juillet, près de Noyers, il avait rencontré un jeune homme pauvrement vêtu, en possession de mèches et l’invitant à l’accompagner le lendemain pour mettre le feu à Tonnerre. Ils partirent de concert et le lendemain, en bordure d’un village près de la ville, rencontrèrent un autre jeune homme à la barbe naissante et habillé en prêtre qui donna une fusée au cordonnier. Les deux jeunes-gens affirmaient appartenir à un capitaine, mais pas le même, bien que chacun le décrive « fort bien en ordre et portant chaine d’or », l’un des deux capitaines étant italien. Anthoine Guichard affirme être allé à Tonnerre en leur compagnie et « sur le soir » avoir jeté une fusée « par la fenestre d’une maison près de l’eglise Sainct-Pierre, combien que jà y avoit commancement de feug audict Tonnerre ». Encore une chose plausible, quoiqu’il n’y ait pas de maisons près de l’église, mais proches et sous le promontoire.

Aperçu des lieux cités

Aussitôt fait, tous s’enfuient vers l’Est. Les six hommes rencontrés à Dannemoine, instigateurs des enfants, sont vêtus de collets — sorte de pourpoint de cuir — ou de casaquins. Pour les avoir suivi en direction de Dijon, les enfants nous racontent comment ils agissaient. « Souvent [ils] changeoient et mouvoyent leurs habitz, les aulcungs [certains] prenant habitz de courdeliers, les aultres de moignes ou de prestres », autant de vêtements permettant de passer inaperçus. D’autre part, ils se cachaient dans les bois dès qu’ils apercevaient quelqu’un, proposant quelques pièces à des errants pour surveiller ou mettre le feu. Enfin, ces six hommes se disaient à la solde de la « reyne d’Ongrie ». Marie d’Autriche, reine douairière de Hongrie, sœur de Charles-Quint et gouvernante des Pays-Bas avait fait ravager par le feu villages et châteaux sur les frontières de Picardie en 1552. En représailles, Henri II avait à son tour saccagé et incendié villes et châteaux dans le Hainaut en juillet 1554. Tout ces faits avaient été colportés avec exagération si bien que « reine d’Ongrie » — ennemie du royaume — était devenue synonyme de reine des incendiaires. Elle n’était plus régente des Pays-Bas depuis l’abdication de l’empereur en octobre 1555, mais les rumeurs et les emblèmes ont la vie dure. Les enfants rencontrèrent d’autres fabricants de fusées près d’Alise-Sainte-Reine, et d’autres vagabonds incités à mettre le feu pour quelques sous « où ils pouvaient » en ce pays de Bourgogne, certains au nom de la reine de Hongrie. Ainsi se dessine comme un vaste complot dont la rumeur se répand jusqu’à Troyes, Bourges, Dijon[9]… D’autres personnes sont donc transférées dans les prisons de Semur, accusées d’être boutefeux mais pas particulièrement à Tonnerre. Il ne nous appartient pas de décider s’il s’agit d’infos ou d’intox — si j’ose dire —, juste de comprendre que les autorités comme le peuple optent pour cette hypothèse qu’ils tiennent pour vraie et que, quelques jours après l’incendie, des villes comme Troyes, Avallon ou Semur surveillent de plus près les processions et mettent des gardes aux portes.

A Tonnerre

Revenons à Tonnerre en ce 8e de juillet. Louis Bailly, boutefeu présumé, est emprisonné, mais il n’est pas le seul. Les Tonnerrois se sont également retournés contre des hommes du couple comtal : Geoffroy de Cenamy, le seigneur de Langon maître d’hôtel de la comtesse et un laquais, résidant à l’hôpital depuis quelques semaines. Il est probable qu’après leur mariage, Louise de Clermont et son nouveau mari Antoine de Crussol, aient eu l’intention de se rendre à Tonnerre après leur quartier à la cour. Il est en effet important que le nouveau comte y fasse sa première entrée, s’y présente en chair et en os et mette en place ses officiers. Les passassions de pouvoir sont toujours délicates et exigent une surveillance accrue. Crussol aurait donc envoyé dans la deuxième quinzaine de mai, un maître d’hôtel et quelques hommes pour préparer sa venue. On sait que le banquier Cenamy était déjà poursuivi en justice par les Tonnerrois et soupçonné d’hérésie, ainsi que le bailli et « autres serviteurs » qui réclamaient la fin de leur procès. Y eut-il des problèmes avec les résidents de l’hôpital ? Ou est-ce simplement l’angoisse de voir arriver bientôt un nouveau comte, jeune et fringant capitaine mais étranger, un homme du sud à qui l’on connaît des sympathies pour la Réforme, ce qui fait frémir les catholiques ? Peut-être sera-t-il pire que le précédant, cause d’une atmosphère pernicieuse, de l’endettement de la ville, et surtout d’une révision des usages dans tout le comté ?

Toujours est-il que les Tonnerrois cherchent des coupables et certains s’en prennent aux gens du comte, s’emparent d’au moins deux hommes car Cenamy ne semble pas être à Tonnerre. L’un des témoins à l’enquête de Saint-Michel dit bien que Langon est « l’ung de ceulx qui avoit este pris apres le feu, enprisonné au lieu de Tonnerre, au Sainct Esprit, pour raison dudict feu ». Les édiles ont-ils participé à cet emprisonnement ? Rien n’est dit et les comptes de la ville ne s’étalent pas sur cette affaire. Langon a-t-il été interrogé ? On sait seulement qu’il est relâché quelques jours plus tard, peut-être même dès le lendemain. Cette arrestation aura des conséquences…

Pour autant d’autres bruits courent après le 8 juillet et les arrestations vont avoir lieu en plusieurs vagues. Le premier boutefeu présumé, Louis Bailly, est rapidement interrogé par le prévôt Maclou LeVuyt et livre des informations, à l’instar des deux enfants de Semur. Les édiles envoient aussitôt des hommes enquêter dans certains villages à propos des incendiaires. Ces recherches se déroulent toutes à moins de 40 km, en direction de sud et du sud-est. D’abord Berthin Bouldrey, un notaire, est envoyé à Fresnes et Poilly-sur-Serein pour se renseigner sur les incendiaires[10]. Puis les échevins sont informés que deux hommes « chargez d’estre du nombre des incendiaires » ont été arrêtés à Arcis-sur-Cure à 30 km au sud de Poilly. L’un des échevins, Jehan Cadot, est chargé d’aller s’en enquérir. Il revient accompagné de deux hommes d’Arcis qui ont de plus « baillé ung asne pour amener l’un d’iceulx prisonniers qui n’eust sceu cheminer »[11]. Cet homme est-il blessé ? Se trouve-t-il parmi eux Martin Raguyer dont on parle par ailleurs ? Aucun nom n’est cité, mais c’est probable. Les prisons, qui accompagnent les droits de haute justice du comte, ne sont pas alors des bâtiments définis. A Tonnerre, on utilise selon les besoins l’enclos d’une chapelle, une tour, voire une cave. En ce mois de juillet 1556, c’est le faubourg épargné du feu qui va recevoir les prisons. Comme on distingue entre nobles et gens du Tiers état, les gentilshommes sont « hébergés » au Saint-Esprit probablement dans une pièce de la maison qui jouxte la chapelle, tandis que les autres sont emprisonnés dans la tour de Bourgberault[12]. Hugues Thiebeley, un habitant du faubourg fait office de thorier (gardien d’une tour, geôlier). Il recevra 13 livres 14 sols tournois pour ses salaires et la nourriture des prisonniers de la tour, somme qui sous-entend plusieurs personnes pour plusieurs jours. Après la relaxe des hommes du comte, il semble qu’ils soient encore au moins quatre emprisonnés.

Le « capitaine des boutefeux »

L’information préparatoire avait été réalisée par le prévôt de Tonnerre, Maclou LeVuyt, et son greffier Jehan Troppeau. Il s’agissait de déterminer le fait criminel et de faire une première enquête à propos des prévenus et des éléments recueillis lors des interrogatoires. Or, Loys Bailly et Martin Raguyer avaient dénoncé un autre individu : Jehan Rigault. Il est dénommé « le moyne sainct Evroul dict Rigault », « le moyne Rigault », « Jehan Rigault dict de Saint Evrol moyne regnyer » ou simplement Rigault, et est fortement soupçonné d’être le « capitaine en chief des incendiaires et boutefeux de Tonnerre » avec un acolyte, Simon Trabuchet (ou Trebuchet) dit lui aussi capitaine, et un valet dont le nom est tu. Les autorités de la ville se mettent alors activement en quête de témoins pour retrouver traces de ces hommes. Le jour du feu, Rigault aurait été vu dans un hameau voisin, Vaulichères. Un sergent royal et deux notaires sont envoyés pour informer à Fresnes et Lézinnes « et aultres lieulx pour scavoir si on y avoit poinct veu Rigault boutefeu ».[13]. A ce stade, Rigault n’est pas encore arrêté mais il est bien accusé et son procès lancé.

Jean de Mille, Praxis criminis, l’interrogatoire, in Michel Porret, « Mise en images de la procédure inquisitoire »

Comme cela concernait un crime passible de peine afflictive ou capitale — cas dit royal —, le procès ne pouvait avoir lieu que sous les instances d’un juge royal, en l’occurrence le lieutenant criminel du bailliage de Troyes. Celui-ci, Nicole Jaquinot (ou Jaquinet), se présente à Tonnerre avec « sergens et archers estans en nombre de vingt personnes et dix huit chevaulx ». La ville paiera 68 L 1 s 6 d pour leur dépense faite en l’hôtel de Saint-Hubert, dans le faubourg par conséquent. Jaquinot est là pour procéder à la confection des procès de Jehan Rigault, Simon Trabuchet, Loys Bailly, Martin Raguyer « et aultres incendiaires, et chargez d’avoir mis le feu en ceste ville »[14]. Le prévôt Maclou LeVuyt étant absent[15], c’est Jehan Troppeau clerc commis au greffe qui suit l’information faite par le lieutenant criminel à Tonnerre et en réalise une copie. La sentence rendue est de transférer ès prisons de Troyes les prisonniers Bailly et Raguyer ­— preuve que Rigault n’est pas encore arrêté — et de passer à l’instruction de leur procès. L’un des échevins, Eymond Allyer, accompagne la troupe à Troyes durant trois jours avec un valet et deux chevaux loués à un boulanger pour conduire les prisonniers[16].

Alors que les choses vont se poursuivre à Troyes, Jehan Cadot échevin et Guillaume Bordes riche marchand drapier chevauchent vers Mussy l’Evesque (Mussy-sur-Seine, Aube), résidence d’été des évêques de Langres. Tonnerre faisait partie de cet évêché et les édiles tonnerrois voulaient informer l’évêque, cardinal de Givry, de leur malheur et lui « monstrer quelques charges et informations faictes contre aulcuns incendiaires chargez d’avoir prodictoirement mis le feu et bruslé ceste ville de Tonnerre le 8e de juillet »[17]. Démarche importante car une partie du comté, dont Tonnerre, était « tenu en sa main comme feodalle », c’est-à-dire était mouvante par hommage de l’évêque de Langres, la baronnie de Cruzy étant mouvante du roi.

Après le départ du lieutenant criminel, arrive à Tonnerre un nouvel incendiaire. Il est amené par Jehan Bauldery, sergent royal au bailliage de la Montagne, un greffier et deux hommes de pied, et arrive tout droit des prisons de Châtillon-sur-Seine — un nommé Dominique de Bresse (ou Brusse) « du pays d’Italye accusé et chargé d’estre incendiaire et boute-feu »[18]. Souvenons-nous qu’un des incendiaires cités à Semur avait parlé d’un capitaine italien. Celui-ci est dénommé Messire et comme il ne s’agit pas d’un homme d’Eglise, il ne peut être que noble. Aussi voyage-t-il sur un cheval loué pour l’occasion. Bresse est amené à Tonnerre sur l’ordre du procureur du roi audit bailliage pour y « estre recollé et confronté à plusieurs personnes y detenuz acusez de mesme faict ». Autrement dit il doit répéter son témoignage et être confronté aux autres prévenus. La petite troupe fait une étape à Tonnerre (qui voit quatre sergents avec le greffier)[19] en l’hostellerie de Saint-Hubert. Le cahier de comptes indique que « un nommé Domminique Ithaliain suspitionné estre compagnon desdictz boutefeuz » a été arrêté à Châtillon. Les prévenus étant déjà partis, la troupe repart pour Troyes avec un Tonnerrois envoyé espres porter missive au lieutenant criminel Jaquinot « pour le supplier de tenir verité dudict Ithaliain et en faire la justice ». Les hommes de Châtillon auront passé quatorze jours sur les routes.

Par ailleurs, les recherches pour trouver Jehan Rigault continuent. Le sergent royal et les deux notaires envoyés à Fresnes et Lézinnes pour enquêter sur lui y ont découvert des témoins certifiant « qu’il y avoit esté veu et lougé le lendemain du feu ». Cette information est envoyée à Troyes[20]. Jehan Rigault a dû être fait prisonnier là-bas car il n’y en a pas de trace à Tonnerre, mais bien de son valet qui y est confronté avec quatre hommes de Courgy (la « sainct Espine ») que les échevins ont fait venir[21]. On sait en revanche que Rigault est prisonnier avant le 24 juillet et que l’instruction préparatoire de son procès se fait à Troyes aux mois d’août avec d’autres présumés incendiaires[22], dont Simon Trabuchet. S’y rendent Noël Chenu sergent royal et Pierre Brusley, habitant du hameau de Vaulichères qui doit aller reconnaître si Rigault est bien l’homme qu’il avait vu dans sa maison le 8 juillet. Les échevins en profitent pour lui faire porter des lettres au lieutenant criminel et à leur procureur au bailliage de Troyes[23]. Sur place se trouve déjà Hugues Sellier solliciteur (sorte de procureur) qui y reste dix jours à la poursuite du procès contre Rigault dont il paye la nourriture au « thourier des prisons de Troyes »[24]. Enfin, Eymond Allyer, l’échevin qui avait mené les incendiaires à Troyes part chevaucher jusqu’à « Trussy et par delà avec le lieutenant particulier de Troyes, son greffier et quatre archers pour informer sur les faictz justificatifz de Rigault moyne regnyé aultrement dict sainct Evrol capitaine des incendiaires et boutefeux de ceste ville »[25]. Rigault avait donc obtenu d’alléguer ses faits justificatifs, dits aussi faits d’alibi, ce qui ne fut pas le cas des vagabonds.

Un châtiment exemplaire

Retrouvons les deux vagabonds Loys Bailly et Martin Raguyer emprisonnés et jugés à Troyes. Le jugement est expédié avec diligence comme le recommandent les ordonnances royales. Etant donnés la nature du crime et l’état (le statut) des inculpés, ceux-ci n’auront pas la possibilité d’un appel devant une juridiction supérieure. Ils savent qu’ils subissent une procédure extraordinaire et qu’ils y jouent leur vie. Les archives de Tonnerre possèdent un extrait de la sentence rendue contre eux[26].

Le greffier y rappelle le procès verbal exécuté par le prévôt de Tonnerre et réitéré par le lieutenant criminel, les interrogatoires et différentes confrontations dont celles à Rigault et Trabuchet. A chaque procédure, Bailly et Raguyer ont répété leurs confessions et le procureur du roi a donné ses conclusions : « Il est dict que lesdicts Bailly et Raguyer sont ateintz et convaincuz d’avoir conspiré, conjuré avec aultres leurs complices de mettre le feu en lad. ville de Tonnerre / et icelle conspiration avoir voulu et de fait executé », la preuve en étant l’incendie de la ville le 8 juillet, feu mis en divers lieux. « Pour reparation desdicts cas, sont lesd. sieurs Bailly et Raguyer condamnez à estre menez des prisons royaux de Troyes en la place publique du marché à bled dud. Troyes, en icelle estre levée deulx potences et bruslez vifs et leurs corps mis et reduis en cendres », et leurs biens requis et confisqués. Le juge ajoute qu’avant l’execution de la sentence, ils seront tous deux « mis et etendu sur la question et torture pour estre interrogez par leurs juges sur aulcuns points dudict proces ». Ils n’ont pas été soumis à la torture en cours de procédure puisque leurs confessions sont volontaires. La question dont il s’agit ici est dite préalable — préalable à l’exécution à mort —, celle qui est administrée au condamné dans le cadre du châtiment pour obtenir d’ultimes aveux (complices ou circonstances encore inconnus) [27]. Les aveux devaient être renouvelés hors de toute contrainte pour être recevables, aussi les greffiers ne prenaient aucune note dans la chambre de la question où les deux hommes furent probablement enmenés. C’est sur le lieu du supplice que nous les retrouvons, vers 4 à 5 h du soir alors que le greffier reprend sa narration. Il dramatise la scène en précisant que « estant auquel lieu et prestz à mettre le feu », le lieutenant criminel leur remontra « qu’ils estoient proches de leur mort et à cette cause qu’ils pensassent à leur conscience et à sauver leur asme ». Sur ces mots, le lieutenant leur demande une dernière fois si Rigault et Trabuchet étaient bien présents au feu et si Rigault en était l’instigateur. Ils répondent en cœur qu’ils ont mérité la mort mais qu’ils ne sont que deux à se présenter devant elle, Bailly ajoutant d’une « piteuse voix », « Helas mon dieu, je n’auroit point de regret sy je voyois mourir devant moy celuy qui est cause de ma mort », façon détournée d’affirmer qu’il n’est pas lui l’instigateur. Loys Bailly souhaite enfin ajouter une chose qu’il a tue jusquà présent : il avertit le lieutenant que, étant à Sens, il avait entendu une discussion entre des hommes qui s’apprêtaient à brûler Troyes « et en estoit l’un des principaux entrepreneurs, le baron de Xaintonge ». Ils étaient au moins quatre à faire ce pacte : le baron ; un homme petit se ventant d’être « le plus grand boutefeu de tous les autres », nommé Pierre Lepimentiel « qui a été serviteur dudict Rigault » — et un certain Grand Jean le Balafré qui est de Touraine. Bien que ces hommes soient à présent dénoncés, le condamné enjoint au lieutenant de faire bonne garde en sa ville.

On voit que beaucoup de monde est impliqué dans cette affaire et que bien des choses restent énigmatiques et équivoques, voire fantasmatiques ­— telles les évocations de la reine de Hongrie ou du baron. Aucun noble de l’époque n’est appelé baron de Xaintonge, même s’il y a des barons en Saintonge, et que viendrait-il faire là ? Pour autant, certains détails sont troublants. Pierre Lepimentiel, dit serviteur de Rigault, est peut-être le « valet » arrêté à Tonnerre et dont le nom est tu ? Quant à Jehan Rigault, son surnom de Saint-Evroult évoque une abbaye bénédictine normande, près de la Ferté-Frênel (Orne). Il pourrait venir de là et aurait renié la foi catholique puisqu’il est dit apostat ? Serait-il de la « nouvelle opinion » ? ou simplement moine défroqué devenu homme de main ? Comme il ne subit pas le même traitement que les autres, on peut supposer qu’il est de statut plus élévé que les autres[28].

L’exécution devait avoir lieu le jour même du jugement et devait être publique. En dehors de Hugues Sellier, il est probable que des Tonnerrois aient assisté au supplice[29]. En tous cas, un homme de Saint-Martin qui était à Troyes le jour de l’exécution a raconté à deux hommes de son village qu’il y avait vu périr un jeune compagnon. Ainsi moururent étranglés puis brûlés le 26 juillet deux des présumés incendiaires de Tonnerre, à l’heure même où la ville s’était embrasée. Cette sentence est dans la logique du temps : le caractère spectaculaire de la peine se veut exemplaire et dissuasif. L’exemplarité du châtiment se trouve renforcé lorsque la sentence rappelle dans sa forme l’infraction commise, à l’exemple justement de l’incendiaire puni par le feu. Ainsi en advint-il également le 29 juillet pour deux hommes prisonniers à Semur[30], dont Guichard qui avait trempé dans l’incendie de Tonnerre.

Les Tonnerrois sont loin d’être au bout de leur surprise.

 

Suite : Menaces sur la route de Dannemoine

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[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553, f° 10 v°.

[2] Les témoins n° 30, 31 et 32 pour le fait justificatf n° 22 du Ms 19 qui veut établir qu’il s’agit bien d’un incendie criminel par l’arrestation de boutefeux.

[3] Pour les noms de lieux, voir la carte ci-dessous.

[4] Voir Bernard Schnapper, « La répression du vagabondage et sa signification historique du XIV e au XVIII e siècle », Revue historique de droit français et étranger (1922-) 4e série, Vol. 63, No. 2 (avril-juin 1985), Dalloz, pp. 143-157.

[5] Voir Jean Richard, « Les errants au XVIe siècle : une rafle au bailliage d’Auxois en 1556 », Dijon, d’après BM, ms 980. Les autorités en profitent pour arrêter en même temps tous les suspects d’hérésie. En ligne : http://www.bm-dijon.fr/documents/ANNALES%20BOURGOGNE/1973/1973-045-05-096-108-1370369.pdf

[6] Ils se rendent à Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or), où est le lieu du Martyre et la source miraculeuse puisque sainte Reine est une sainte guérisseuse et l’aîné des frères est atteint de la teigne.

[7] Remarque qui nous rappelle que, dans la paysannerie, chaque groupe culturel avait son propre costume, marqueur identitaire.

[8] Bonnet à la coquarde : bonnet avec un lourd repli sur le cou.

[9] Après l’incendie de Troyes en 1524, on avait également conclu à un feu volontaire mis par des ennemis du royaume, alors que la France était en guerre, ennemis qui complotaient d’enflammer les plus belles villes de France. Paris même était en panique.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 36.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 31 v°-32.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 50 et BM, Ms 19, témoin n° 25.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42 v° et 43.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 27-27 v°.

[15] Maclou LeVuyt habitait un quartier très endommagé par le feu, aussi s’était-il éloigné un temps à Stigny, village proche où il possédait des biens. Jehan Troppeau lui apporte l’information à signer (AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 43).

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35 et 43.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 31.

[18] ADCôte-d’Or, B. 4134, f° 26-26 v° et B. 4135, f° 33 v°-34.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 27-27 v° ­— une erreur, car les documents précédents donnent les journées et dépenses de tous les hommes : 1 greffier (15 s/jour), 1 sergent (20 s/j) et 2 hommes de pied (6 s 8 d/j).

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 43

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35 v°.

[22] « A Noel Chenu, sergent royal, 4 L 10 s 8 d tz pour avoir esté au lieu de Troyes soliciter et poursuivre le procès contre les boutefeux au moys d’aoust present compte (Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 38 v°).

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42 v°.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 33.

[25] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35. Trussy : Trucy-sur-Yonne à 40 km de Tonnerre au sud d’Auxerre, et à une douzaine de km d’Arcy-sur-Cure où les Tonnerrois avaient déjà enquêté.

[26] Tonnerre, AM, 19 DD — il s’agit d’une copie.

[27] Sur le sujet de la torture judiciaire, voir entre autres : Faustine Harang, La torture au Moyen Age, Paris, Puf, 2017 — et un entretien enrichissant : https://actuelmoyenage.wordpress.com/2018/10/08/entretien-torture-et-justice-au-moyen-age/

[28] Ainsi fonctionnait la justice. Nous retrouverons plus tard la suite de son procès.

[29] Peu de temps avant, les échevins avaient envoyé une lettre au lieutenant criminel « affin de scavoir si on voulloit executé Martin Raguyer et son compaignon » (AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42).

[30] Cf. note 4. Semur étant dans le ressort du parlement de Bourgogne, ces hommes y furent jugés indépendamment de ceux pris dans le comté qui ressortait, lui, du parlement de Paris.

 

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Le bruslement de la ville de Tonnerre

Le bruslement de la ville de Tonnerre

Cet article fait suite à https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2020/04/27/1556-incendie-prologue/

 

 

Pour entendre, écouter, sentir ce grand bruslement, nous possédons le manuscrit de Pierre Petitjehan daté de 1592 sur un récit d’Anthoine Petitjehan vivant en 1556[1]. Anthoine était notaire et tabellion de 1543 à 1570 et exercera le notariat jusqu’en 1580. Après avoir été greffier du bailliage en 1574, Pierre deviendra procureur en 1579 puis notaire de 1582 à 1593. Ce récit est intéressant à bien des égards — l’écriture, l’expression des émotions, l’accent mis sur tel aspect et non tel autre, livrant la vision d’un homme de la Renaissance — mais à lui seul, il ne permet pas l’objectivité. Aussi était-il précieux de découvrir d’autres témoins, ce qui nous fut accordé par la grâce des archives de Tonnerre, le Ms 19. Lors de l’enquête de Saint-Michel, treize témoins, habitants d’Epineuil, de Dannemoine ou de Saint-Martin — villages proches de Tonnerre —, parlent de l’incendie à propos des articles 1, 2 et 22 des faits justificatifs des Tonnerrois[2]. L’article 1 veut démontrer la réalité et l’ampleur de l’incendie. L’article 2 cherche à faire la lumière sur d’éventuelles assemblées, délibérations ou agressions les jours suivants. L’article 22 entend établir qu’il s’agit bien d’un incendie criminel par l’arrestation de boutefeux.

La sécheresse de 1556 « accelera les moissons près d’ung moys plus tost que de coustume », racontent plusieurs journaux de l’époque[3]. Dans le Pays messin, les cerises étaient mûres fin avril et début mai à Bourges, ainsi que les pois et les fèves. Les foins y étaient rentrés avant la saint-Jean et les bleds en juillet. Près de Paris, du seigle était déjà soyé (scié, coupé) début juin. Entre Montereau et Méry-sur-Seine, « la moisson des gros grains estoit serrée au jour de la Sainct Thibault » (1er juillet) et celle de la Brie à moitié faite. A Tonnerre, Petitjehan et un autre témoin affirment que « la plus grande partye de la moisson des bledz estoit retirée dans les granges ». Une partie seulement car le lendemain du feu, un autre témoin dit avoir conduit « une charrette plaine de gerbes de bled ». Néanmoins, les granges sont sûrement chargées de foin et de moissons diverses encore en gerbes. Les vaches paissent en forêt, mais les écuries sont jonchées de paille pour les chevaux et de fumier.

Le bois lui aussi est omniprésent en ville, même en été : réserves pour les fours domestiques ou professionnels et pour les ateliers ; il s’entasse sur les chantiers, dont celui des murailles et tours entre la porte de Vaucorbe et la porte Saint-Michel ; certains toits sont couverts d’ais (bardeaux) ou de chaume, la plupart de tuiles. En dehors des vitraux des églises ou maisons aisées, les carreaux de verre commencent à apparaître sur les façades, mais la plupart des chassis de fenêtres sont garnis de toile ou de papier huilé. La pierre à Tonnerre est omniprésente, aussi des corps de logis tout en pierre ont-ils fait leur apparition, mais restent rares. La plupart des maisons sont à pans de bois de un ou deux étages sous comble (rarement trois), construites parfois sur un rez-de-chaussée maçonné, parfois posées sur un soubassement de pierre, eux-mêmes toujours bâtis sur une cave voûtée.

Cour et galerie (photo Lionel Julien)

Des ruelles séparent les pâtés de maisons, mais à l’intérieur de ceux-ci c’est un imbroglio de corps de logis, de granges et d’aisances. Sur un parcellaire médiéval en lanières, les maisons présentent souvent un bâtiment sur la rue (soit pignon soit gouttereau), une cour à l’arrière donnant sur un autre bâtiment, reliés par une galerie de bois sur un ou deux niveaux, servant également d’escalier. Il s’agit soit d’un hôtel particulier fermé soit de corps de logis indépendants et dans ce cas, pour accéder à la cour, il faut traverser un passage sous une habitation ou par des sortes de couloirs, à moins que les maisons ne longent une ruelle. Sur la même lanière au-delà des logis, boutiques ou ateliers, se situent les écuries, granges, vinées donnant sur d’autres rues.

Les jardins n’existent que dans certaines parties de la ville. Les cours se partagent entre riverains. La possession des caves est très changeante. Elles peuvent se diviser ou au contraire se rassembler au gré des possesseurs, sans forcément être situées au-dessous de l’habitation. Ceci est possible parce que leur entrée est toujours indépendante et donne sur la rue. A Tonnerre, dans la surface de l’ancienne enceinte, le réseau de caves est impressionnant avec parfois plusieurs étages et couloirs de circulation.

Mercredi 8 juillet

Mercredi, jour de marché. Les laboureurs des métairies et des villages d’alentour sont venus renforcer une population urbaine déjà dense. Les étals sont installés au centre ville sur la place du marché aux bleds, près de ceux des bouchers et autres paticiers. Du monde va et vient. Il est plus facile ces jours-là pour des étrangers à la ville de passer inaperçus, de flâner dans les tavernes ou de chercher refuge à l’Hôtel-Dieu s’ils sont mendiants.

Vers 16 h 30, la ville a retrouvé le calme quand soudain, résonne le tocsin. Au feu ! Premier réflexe : dans les maisons atteintes, les habitants jettent les meubles qu’ils peuvent dans les caves « pensant les y saulver », avant de se sauver eux-mêmes et leurs animaux. L’entraide s’organise. Avertie par les cloches, la population accourt. On écarte les femmes et les enfants, on mène les chevaux au pâtis. Les charpentiers et les couvreurs sont alors les hommes requis contre les incendies. Dès que la cloche signale un feu, toute affaire cessante — car ils travaillent en été jusqu’à 19 h —, ils se précipitent avec leurs serviteurs vers le foyer avec leurs outils, principalement cognées, crochets et longues échelles. Les échevins et le prévôt doivent alors leur donner l’autorisation de « coupper et abbattre la maison où sera ledict feu et aultres contiguës et adjacentes ou partie d’icelles pour eviter à plus grand incontinent et faire cesser led. feu ». Malheureusement, il n’y a pas qu’un foyer d’incendie, mais quatre ou cinq. Il faut donc se disperser, tandis que la population se précipite avec des seaux en cuir ou en osier et organise une chaîne vers les points d’eau. La rivière est à environ 300 m des lieux embrasés, ainsi que le ru de la Dionne peu alimenté sous cette canicule. Il y a des puits publics devant l’église Notre-Dame, au coin de la rue de l’Hôpital et de la rue de Flandres, rue de Rougemont en face de l’hôtel de l’Escu de France et au marché. Il y a aussi des puits privés dans quelques maisons, ou jardins.

Lutte contre le feu dans le Devon (Grande-Bretagne) en 1612 (source : wikipedia)

 

Le feu gagne vite en intensité. Une immense fumée s’élève dans le ciel. Les premiers à la voir sont les habitants d’Epineuil, village qui surplombe la ville à 2 km, avisant aussitôt le feu dans certaines maisons. Un cordonnier de Dannemoine, à 5 km en amont, « vid sur l’heure de quatre heures après midy une fumee fort copieuse audessus de lad. ville de Tonnerre » ; avec les hommes de son village, il pensa tout de suite au feu « lequel se parut [se manifesta] » ; voyant les flammes, il accourut. A Lignières à une douzaine de kilomètres au nord, un autre cordonnier aperçut vers 5 h « ung grand feu en l’air à l’endroict dudict Tonnerre, pour myeulx scavoir que estoit, y acourut soubdainement ». De partout, des hommes accourent pour voir s’ils pouvaient aider. La lutte est âpre, la fumée âcre. La chute « entremelée et confuse » des « murailles [murs], chemynées et esclattementz des thuilles et pierre, joinct l’aer[4] qui estoit remply d’un infiny nombre de flambeaux et estincelles de feu qui estoient agittez et entremeslez à la conduicte des grosses et espaisses vapeurs des fumées, qu’il sembloit que toutes les tempestes du monde feussent amassée sur ceste paouvre ville ». Petitjehan met en scène : on voit l’incendie, on l’entend, on en sent l’odeur et la chaleur. Les hommes des villages voisins arrivent à tour de rôle en fonction de la distance. Une demie heure de marche pour ceux d’Epineuil qui découvrent déjà « le feu par dessus la resistance du peuple d’icelle ville, gangner de maison à aultre, et dominer sur tout ». Une heure de marche pour ceux de Dannemoine. L’un d’eux y entra : « avoit ja le feu gangner en plusieurs maisons separées les unes des aultres de sorte que l’on desesperoit de pouvoir secourir le reste de ladicte ville ».

Le feu domina finalement « et gangna de telle force que dans cinq ou six heures après il n’y avoit plus apparence de ville ». Deux petits enfants réfugiés sous des lits y périrent. Les Tonnerrois baissent les bras. La plupart des hommes venus aider racontent qu’ils ne purent le faire, contraints « de soy retirer parce que on ne pouvoit resister à l’impetuosité dudit feu ».

Vers 19 h, c’est le tour des hommes de Saint-Martin à plus de 8 km, mêmes constats. L’homme de Lignères (2 h ½-3 h de marche) parvient à Tonnerre « sur le rez de la nuit » et trouve la ville « entierement enflambée, delaissée par le peuple à la misericorde du feu et vid que le peuple habendonnoit de toutes partz ses maisons ». Cette fois, les paouvres habitants, après avoir au péril de leur vie fait tout leur possible pour résister, « se voyans la plus part bruslez et offensez [choqués] dudict feu furent contrainctz avec leurs femmes et enffans sortir ». Les gens fuient, « les uns se retiroient au faulbourg, les aultres aux champs où ilz se couchoient et gettoient contre terre », épuisés et désespérés.

Petitjehan écrit lui aussi que tout fut consumé en moins de cinq heures tout en affirmant que le feu « dura en sa grande force et viollance jusques à 9 heures ». Si l’on compte façon XVIe siècle en comptant pour 1 la 5e heure de l’après-midi, 5 heures écoulées donnent bien 9 h (21 h). L’« eglise de Sainct Pierre estant toute ambrasée de feu, l’orologe flamboyant et bruslant sonna pour sa derniere fois neuf heures ». Cette horloge est située au chevet de l’église Saint-Pierre dans une logette en bois posée en saillie au niveau des combles sur le contrefort sud de la fenêtre axiale. La logette en flamme détériore l’horloge que Petitjehan met de nouveau en scène évoquant « un son si lent et melancolique » que la matière insensible dont sont faits les timbres et appeaux semblait pourtant exprimer un sentiment humain de lamentation. Dans la ville basse « un magnificque ouvrage dressé sur la croisée » de l’église Notre-Dame, « couvert tout de plomb », environné de flammes sent sa fin venir : il « gettoit, ploroit et degouttoyt tout à l’entour de soi, grosses larmes en sy grande abondance que, se meslant avec la matiere des cloches, les voultes de ladite église en furent rejoinctées [rejointoyées] ». Il s’agissait d’un clocher surmontant la croisée du transept, ce qui rappelle quelque chose[5]

La nuit s’installe vers 20 h en cette saison. Les Tonnerrois s’étaient dispersés dans les faubourgs, dans les vignes, jardins et vergers des alentours pour y passer la nuit. Tous pleuraient. « Il ne leur fallut chandelle pour eulx conduyre ceste piteuse nuict », d’autant que « ceste cruelle flambe rendoit sy grande lueur que deux lieues à l’environ, les tenebres furent convertyes en clarté », écrit Petitjehan.

 

Jeudi 9 juillet

Le jeudi 9 juillet, dès 5 ou 6 h du matin pour certains, 8 h pour d’autres, les villageois voisins reviennent pour aider. Ils découvrent une ville encore à la proie du feu et des habitants déjà épuisés par leur combat de la veille, désemparés, accablés. Un vigneron d’Epineuil dit s’être transporté à Tonnerre dès le point du jour et « par quelques endroictz y entra et passa, esquelz on commenceoit à aller », mais pas « en tous lieux ». De nombreuses maisons avaient été abattues pour faire la part du feu, d’autres étaient tombées dans la nuit. Le feu est encore très ardant, dévorant tout ce qu’il peut trouver : les couvertures des toits, « les poultres, solives et aultres boys tumbé des maisons estant sur le pan brusloyent, les pierres estoient en ardeur et toutes aultres matieres dont les maisons avoient esté composees et ediffiees », ainsi le feu continuait à prendre « son aliment et nourriture ». Les pierres étaient si eschauffées qu’un témoin « en a senty la challeur estant à moictié du chemin dudict Tonnerre à Espineu [Epineuil] » durant plusieurs jours.

Le feu qui couve encore, la chaleur et les rues tellement encombrées rendent difficile la progression des hommes « dans aucunes rues » — c’est-à-dire dans certaines rues. Ils ne peuvent avancer « qu’à l’aide d’eaue qu’ilz gettoient devant eulx sur le pavé et endroictz où le feu estoit, la challeur estoit telle que homme n’y pouvoit durer ». Il faut passer l’un après l’autre, ce qui sous-entend qu’il est impossible d’organiser deux colonnes d’hommes, une montante avec des seaux pleins et l’autre descendante avec des seaux vides. Il faut également faire très attention où l’on met les pieds, certains y brûlent même leurs souliers. Le but, ce jour-là est de continuer à éteindre le feu « ez lieux que l’on pouvoit approcher et dont y avoit esperance de quelque chose saulver ». Feu qui a gagné les « caves et voultes », commençant à atteindre les meubles bleds qui y avaient été abrités. Les habitants « se armoient de couvertures et manteaulx mouillez pour trouver moien de saulver quelques relicques de leurs biens ». Finalement, constate un des témoins, à force de lutte, quelques rues furent « mises en accès libre et facile sur le soir dudict jour de jeudi », si bien que vers 6 h du soir, il « charroya et mena une charrette plaine de gerbes de bled par l’une des rues deladicte ville depuis la porte Sainct Michel jusques au pont Notre Dame » ­— autrement dit, il est passé par la rue Saint-Michel, la place du Pilori et la rue Notre-Dame alors à peu près dégagées et sotit par la porte de l’Hôpital.

Ce soir-là, « comme à demy mortz » de fatigue et d’épuisement, les Tonnerrois s’éparpillèrent, « les ungs es villages et mestairies circomvoisines et les aultres par le pays, mendians leurs vyes, attendans que les masures qui leur restoient eussent passé leur grande et vehemente chaleur ». Les plus pauvres vont prendre « ailleurs leur demourance » ­— sur les routes ?

Vendredi 10 juillet et après

L’incendie s’apaise. « N’ayant le feu plus de quoy continuer sa grande aspreté », il n’y a plus que quelques ruines fumantes, mais il est encore difficile d’entrer dans certaines maisons. « Le feu s’estant ja bien fort appaisé » et la chaleur s’atténuant, les habitants reviennent peu à peu « pour recongnoistre à grande peyne les rues, places et masures de leur jadis demourances ». Puis, avec leurs voisins, ils continuent à « decombrer les rues, vuider les places, serrer et recolliger [mettre à l’abri et rassembler] quelque reste de leurs meubles ». Le feu couve encore par endroits. La terre et l’air restent échauffés. L’eau est encore nécessaire. Les travaux de déblaiement se poursuivent encore ardemment le samedi et le dimanche. « Demeura encores ledict feu jusques à douze ou quinze jours en quelques endroictz et caves où il se trouvoit boys et bled qui luy bailloient sa nourriture ». D’après les témoins en effet, le feu couve encore sous la cendre par endroits entre huit à quinze jours après l’incendie.

Une fois tout bien éteint, une bonne partie des habitants « n’ayans moyens de eulx loger et heberger furent contrainctz eulx retirer dans les caves des masures », écrit Petitjehan, ajoutant qu’ils en sortaient « hallez et enfumez » ressemblant davantage à des Maures affamés qu’à des Français et que certains en moururent. Le notaire lui-même dû quitter sa maison pour vivre un temps au faubourg de Bourgberaux. Les autres commencèrent au bout de deux à trois mois à « remuer les cendres, charbons et betuns de leurs places et masures et à y rebastir petit à petit, chacun selon son moyen et commodité [à sa convenance] ». Une fois les décombres déblayés, on peut en effet découvrir des parties de bâtiments calcinées mais encore utilisables, les charpentes lourdes par exemple ou des poteaux et poutres de forte section mieux résistants au feu et récupérables. Dailleurs, un des témoins affirme que « la plus part et quasi tous les bastimens furent abbatuz et non touttesfoyes entierement consumez ». La récupération était donc une possibilité d’économie.

Le ressenti des témoins

Un témoin « vid lesdictz habitans tant esperduz de telle fortune, qu’ilz ne faisoient aultre chose que crier et deplorer leur calamité ». Tandis que certains s’employaient à l’extinction du feu, d’autres étaient « tous esperduz et comme en desespoir, les aucuns [ces derniers] aneantiz plorans incessamment sans aultre chose faire ». Un autre conclue par cette phrase : « l’homme le plus dur ne pourroit contenir ses larmes ».

Le notaire Petitjehan met en parallèle l’incendie de sa ville avec trois faits historiques pour dépeindre l’extrême détresse de ses concitoyens. « Lors que les paouvres Rhodiens, par la composition qu’ilz feirent avec le Turc Sultan Soliman an l’an 1521, de luy quicter et laisser leur ville de Rhodes moyennant leurs vyes sauves, sortans d’icelle […] faisoient une infinité de criz, regretz et lamentations pitoyables »[6], de même les Tonnerrois chassés par le feu quittèrent leur ville, maisons et biens, se lamentant de même. Petitjehan fait ensuite allusion à la ville d’Epernay que François 1er avait fait incendier en 1544, pratiquant la politique de la terre brûlée pour stopper la progression des troupes de Charles-Quint : « sy cela fut une pitié et execution bien cruelle, sy est ce que encores les habitans eurent ilz ung delay de trois jours pour sauver et emporter ce qu’ilz peurent de leurs meubles »[7], ce qui n’est pas le cas des Tonnerriens surpris par le feu qui ne purent que sauber « leur corps et vye ». Enfin, il compare « l’esffroyable espouventement que les Parisiens receurent le 19e juillet 1537, lors que leur arcenal et tour de Billy avec toutes les pouldres, furent consommez et renversez parmy l’aer »[8] à celui que « ces paouvres Tonnerriens receurent avec la subbite inflammation et subvertion de leur ville ». Ces comparaisons sont très parlantes. J’ai laissé ces passages aussi pour montrer que les Tonnerrois éduqués étaient au courant des nouvelles du royaume et d’ailleurs. Enfin, il y a là des références à des événements contemporains du notaire mais ayant eu lieu avant 1556. Je pense par conséquent que ce texte sur l’incendie est bien d’Anthoine et qu’il fut écrit peu de temps après le désastre, sinon, il aurait pu évoquer d’autres faits plus récents puisque le texte « publié » date de 1592.

Sur la couverture de son premier registre après l’incendie (ADYonne), Anthoine Petitjehan a dessiné une lettrine très dramatique qu’Eugène Drot (qui avait fait faire un facsimilé en 1902) a considéré comme une allégorie de l’incendie. Il a certainement raison. Le dragon fait partie de l’imaginaire collectif depuis des lustres. Créature hybride, il prend différentes formes puisqu’il est constitué d’éléments d’animaux multiples. Les dragons de Petitjehan sont différents l’un de l’autre en dehors de leurs longues oreilles. Celui d’en bas est recouvert d’écailles et n’a qu’une patte et une aile, tandis que celui d’en haut est recouvert de poils tel un loup, possède trois pattes de lion dont une à la griffe acérée, des ailes déployées de chauve-souris et une longue queue de reptile ou de serpent. Leurs gueules aux dents acérées tiennent l’une le bras droit d’un personnage, l’autre la jambe gauche de l’autre personnage — personnages plutôt moyenâgeux par leurs costumes. Il y a là bien deux dragons qui attaquent « par en haut » et « par en bas », de même que la ville fut attaquée par le haut et le bas. Mais cela évoque autre chose : alors que le dragon à terre semble presque terrassé par l’homme à la matraque (oreilles couchées, gueule refermée, patte, aile et queue coupées), le dragon des airs est en pleine forme et avale un être sans défense, comme le feu qui, à peine éteint à un endroit, rejaillit à un autre. Le feu, éteint par l’eau est réactivé par l’air, par les flammèches et éticelles qu’il transporte, comme l’ont décrit les témoins : le feu « tousjours couroit et surprenoit en tous endroictz ». Que reste-t-il aux hommes pour le combattre ? Dominus, implorer Dieu. Petitjehan ajoute en bas la litanie Jesu præceptor miserere mei, Jesus Maître aies pitié de moi, et il note son nom A. Petitjehan.

Cette allégorie exprime ce que les Tonnerrois et leurs aidants ont éprouvé : l’impuissance et la rage. C’est ce que décrivent tous ceux qui furent victimes d’incendies urbains : Troyes (1524), Montargis (1525), Joigny (1530)… Reste que cette lettrine ressemble davantage à un B qu’à un R — B comme Bruslement ? ou comme Basilic, le serpent mythique de Tonnerre ? J’extrapole !

Le feu « fut mis de guet à pens en quatre ou cinq endroitz ». Une action préméditée donc, car bien organisée. C’est ce que nous allons découvrir à présent :

SUITE : La recherche des incendiaires 

 

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[1] P. Petitjehan, Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, transcrit et édité par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p 83-90. J’expliquerai plus loin pourquoi je pense comme M. Matton que Pierre possédait une relation écrite par Anthoine (son père ?) « au moins en partie » (p 11), et qu’il a poursuivi la Description en relatant à son tour des faits de son vivant, par exemple les processions blanches de 1583, moment où Anthoine était décédé.

[2] Sur le Ms 19 et les faits justificatifs, voir 1556 incendie prologue. Ce sont les témoins n° 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 30, 31 et 32.

[3] Entre autres : pour Champagne et région parisienne, Claude Haton [Laurent Bourquin dir.], Mémoires, Tome I, Editiones du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001, p 45-50 ; pour le Berry, Jean Glaumeau, Journal de Jehan Glaumeau –  Bourges, 1541-1562, Hiver [ed.], Paris-Bourges, 1867, p 81 et 90 ; pour la région de Metz, Jean Le Coullon, Journal de Jean le Coullon (1537-1587). D’après le manuscrit original publié pour la première fois et annoté par E. de Bouteiller. – Paris, D. Dumoulin et Cie, 1881, p 25.

[4] Cette orthographe pour l’air — aer — me fait penser que l’on devait prononcer se mot en diphtongue, façon québécoise.

[5] Décidément, les flèches couvertes de plomb posées à la croisée du transept ne portent pas bonheur aux Notre-Dame !

[6] Allusion à la prise de Rhodes par le sultan ottoman Soliman en 1522 n.s. ; les Hospitaliers eurent dix jours pour quitter les lieux avec leurs biens et les habitans pouvaient rester ou partir avec familles et biens dans les trois ans, mais ils quittaient leur ville pour toujours.

[7] Evénement le plus récent, le seul dont Petitjehan ne donne pas la date.

[8] Référence à la foudre qui tomba en juillet 1538 sur la tour de Billy au bord de la Seine ; transformée en arsenal, la poudre qu’elle contenait prit feu et explosa ; la détonation s’entendit jusqu’à 30 km ; des pierres volèrent dans toutes les directions, épouvantant la population. Ici, l’analogie touche à la soudaineté de l’événement, comme à Tonnerre, au fracas et à la panique qui s’ensuit.

 

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1556 incendie prologue

1556 incendie prologue

« Grande ruyne et subversion »

1556

PROLOGUE

 

Le grand incendie de 1556 à Tonnerre est une étude que je repousse depuis mon séjour dans cette ville en 2006-2008, alors que je venais de découvrir et de transcrire un document inédit. J’en ai parlé à quelques personnes sans toutefois écrire par manque de temps et, à l’époque, d’argent. J’ai ensuite vécu plusieurs années à La Rochelle où j’ai dû travailler tout en continuant l’étude des documents rassemblés et ma recherche sur Tonnerre à la Renaissance, dont certains résultats prennent forme sur ce blog TonnerreHistoire. Enfin, je « m’attaque » à ce sujet encore porté par la tradition orale. Tradition orale qui a tendance à ne retenir que les énormes catastrophes. Et c’en fut une. Une histoire passionnante aussi, et compliquée : embrasement, sauve-qui-peut, solidarités, meurtre et intimidations, rumeur, peur, sédition… Pour la comprendre, il faut la restituer dans son contexte culturel et social, le système de représentation des gens d’alors, ainsi que dans le moment historique que vivaient les Tonnerrois. L’historien n’a pas pour rôle de juger des faits ou des personnages. Il peut au mieux brosser un tableau, éventuellement critique, donnant des clefs de compréhension. Pour y parvenir, il doit être vigilant à toutes les opinions préconçues de la littérature historique passée sur son sujet et approfondir ce qui n’a été parfois que survolé tout en restant critique sur ses sources archivistiques.

Tous les érudits locaux ont écrit sur cet événement, sans vraiment l’étudier et répétant les mêmes poncifs : « toute la ville a brûlé », « les Tonnerrois n’aimaient pas leur comtesse » ­— on ne parle jamais des comtes — qui aurait elle-même « allumé un feu vengeur ». La raison la plus souvent invoquée est un droit de gourmetage qu’elle voulait imposer car « toujours en mal de liquidités ». Il est vrai que la fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été autant misogynes que celui de la Renaissance et que l’Histoire ne s’écrivait pas comme aujourd’hui.

Dissipons tout de suite cette affaire de gourmetage dont certains, mélangeant tout, affirment qu’il s’agissait d’un prélèvement de 5 sols par muid de vin. Ces 5 sols ont été réclamés par le roi en septembre 1561 et pour dix ans comme impôt extraordinaire destiné au paiement des dettes de la couronne et n’a rien à voir avec le droit de gourmetage. Ceci entraîna des mécontentements dans les provinces viticoles, mais n’eut lieu que cinq ans après l’incendie. Le gourmetage, droit de courtage pour le vin, fut un office créé par le roi Henry II. Ce fut en 1551 pour les villes situées sur la Seine, Yonne, Marne, Oise et environs que l’édit fut enregistré au parlement de Paris[1]. Le seigneur ou ses représentants devaient s’assurer que la communauté de ville respectait ce nouvel office royal (et non comtal) de « jaugeur, marqueur et mesureur de vin » pour les futailles passant par ces rivières. Il en coûtait 15 livres tournois pour l’obtenir. Je doute qu’une femme, fut-elle comtesse, mette le feu à sa ville capitale pour 15 L.t. qui partent dans les caisses de l’Etat ! En fait, cette bévue provient d’un homme du début du XVIIIe siècle, le chanoine Mutinot dont une copie de son manuscrit se trouve à la Bibliothèque municipale de Tonnerre[2]. Ce religieux n’aime pas les femmes. Chacun sait, affirme-t-il, « que dans le sexe les moindres passions même peuvent causer de grands desordres », n’est-ce pas ? Il aime encore moins la comtesse Louise de Clermont qu’il juge car, « poussée par le ressentiment d’un vil interest », elle se serait vengée des Tonnerrois. « Elle avoit perdu un procès contre eux au sujet des cinq sols par muid pour droit de gourmetage qu’elle pretendoit luy estre dû », et voici la phrase assassine lancée et reprise par tous. Le chanoine poursuit par une autre aberration : « Ceux des habitans qui étoient à Paris à la poursuitte du procès ayant fait arreter ou saisir pour les frais sa litiere, elle en conçut un tel dépit qu’étant de retour à Tonnerre elle se servit de quelques gueux passant pour y mettre le feu » ! Jamais les Tonnerrois n’ont saisi sa litière pour rembourser leurs frais. C’est bien autre chose qui se passe, que ce soit avant, pendant ou après le feu. Cette dernière phrase a pourtant été reprise par d’autres, dont Le Maistre[3], qui transforment la litière en carrosse. Or il n’y a à cette époque que trois carrosses dans Paris ou du moins des coches améliorés. Louise de Clermont ne se fait fabriquer un coche qu’en 1573 et ne possède un carrosse qu’en 1580. Le problème est que même Jean Fromageot[4] recopie, faisant perdurer la légende de la mauvaise comtesse malgré une dernière phrase où il émet un léger doute sur sa responsabilité, à l’instar de F.-D. Cerveau qui après avoir rapporté les paroles de Jacques Mutinot, écrit qu’il n’a « rien trouvé [dans les pièces consultées] qui confirme l’idée odieuse que la tradition donne à cette Dame, relativement à l’incendie de Tonnerre »[5]. Ces petites phrases salutaires semblent être passées inaperçues. Lorsqu’on part avec un a priori de ce genre, comment faire la lumière ?

L’autre présupposé que « toute la ville a brulé » pose entre autres le problème du repérage des traces architecturales antérieures à l’incendie. Les Tonnerrois de souche ont en effet l’intime conviction d’un incendie total, donnant comme seules maisons demeurées entières, en dehors de l’hôpital, soit la « maison au mouton », au coin de la rue Armand Colin, soit la maison située n° 20 rue Jean Garnier. J’ai toujours entendu ces deux versions par les uns ou les autres, parfois citées ensemble dans le même discours. Même un jeune chercheur comme Coralie Desvaux, auteur d’une intéressante thèse sur « les hôtels particuliers de Tonnerre », prend la date de 1556 comme point de départ de son étude (p 10) prenant acte que la quasi-totalité de la ville a disparu sous les flammes. L’hôtel d’Uzès lui-même ne peut par conséquent dater que d’après 1556[6]. Voici donc un enjeu de taille que j’éclaircirai au mieux en abordant les conséquences de ce sombre événement, conséquences non seulement matérielles, mais aussi économiques, politiques et à l’échelle individuelle.

Nous allons nous y atteler en comprenant bien l’importance de faire la critique de nos sources. Sources imprimées comme celles dont nous venons de parler, mais sources archivistiques également : qui dit ou écrit quoi, comment, pour qui et dans quelle intention ; peut-on déceler des non-dits, etc. Nous avons déjà vu que les comptes de la ville n’étaient pas impartiaux et ne disaient pas tout, taisant par exemple ce qui pourrait être néfaste à la cité[7].

Pour étudier cet épisode dramatique de l’histoire tonnerroise, plusieurs documents sont à notre disposition : des comptes de la ville (dont celui de 1555-1556 et années suivantes quand disponibles) ; des comptes rendus d’assemblées ; le récit écrit par Anthoine Petitjehan et poursuivi par Pierre qui l’acheva en 1592 ; des lettres patentes royales ; le manuscrit 19 de la bibliothèque de Tonnerre ; le manuscrit 980 de la bibliothèque de Dijon transcrit par Jean Richard et quelques autres documents que je citerai au passage.

Le Ms 19 de la BM de Tonnerre

Ce manuscrit 19 fort utile pour la description de certains faits déroulés depuis le mercredi 8 juillet, jour de l’incendie, jusque vers la fin août et au-delà, mérite néanmoins d’être expliqué et analysé. Il relate les « faits justificatifs et de reproches » des habitants de Tonnerre, deuxième étape du procès intenté par le comte à leur encontre. En quoi consiste cette deuxième étape ? Le dépôt d’une plainte entraîne l’instruction. On cherche la preuve des faits. La première étape de l’instruction est l’information préparatoire, procédure clef du système inquisitoire (de inquisitio, enquête) promulguée par l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. Qui dit information, dit recherche de preuves matérielles ou surtout testimoniales. C’est le plaignant qui choisit les témoins — à savoir le comte et la comtesse nommés « les demandeurs ». Ce premier bilan va permettre au procureur du roi de la suite à donner : abandon de la plainte ou poursuite au civil (voie ordinaire) ou au criminel (voie extraordinaire). Ici la procédure sera extraordinaire et le magistrat instructeur sera le lieutenant criminel. Il rendra un décret à l’égard de l’accusé, savoir s’il pourra comparaître libre ou prisonnier. Suit l’interrogatoire de l’accusé — ici le syndic des habitants de Tonnerre —, puis le récollement des témoins (où ils répètent leur témoignage en l’amendant si besoin) et la confrontation. C’est alors que l’accusé apprend la teneur de l’acte d’accusation et peut avoir recours à la procédure des « faits justificatifs et de reproches » : en écoutant les témoins à charge, il présente des arguments pour sa défense et des reproches à certains témoins. Il peut ensuite désigner des témoins à même d’établir les uns et les autres.

Partie du f° 20 du Ms 19, témoin n° 9 (ix)

Le manuscrit 19, ou enquête de Saint-Michel car ayant eu lieu dans l’abbaye, est une copie du greffe des faits justificatifs et de reproches des Tonnerrois nommés « les deffendeurs ». Notons que nous ne possédons pas l’instruction faite au profit de l’accusateur, dite « faits admissibles et pertinents ». Il va donc falloir être vigilants sur ces témoignages propices aux accusés, les habitants de Tonnerre.

L’enquête de Saint-Michel dure cinq jours. 106 témoins défilent l’un après l’autre. Chacun fait serment de dire la vérité — « la main mise aux picts » [ou pect, du latin pectus, poitrine] pour les religieux —, donne nom, prénom, profession ou statut et domicile. A la fin de son témoignage, le greffier lui lit sa déposition, demande s’il a quelque chose à ajouter (ce qui est réalisé par trois fois) et fait signer. Puis, le témoin peut demander à être taxé, à être défrayé de ses frais de transport et de son manque à gagner pendant qu’il ne travaille pas. Près de 22 % refusent la taxe. Ils disent « ne voulloir aucun sallaire en faveur de l’une et l’aultre des parties ». C’est le juge qui décide de la taxe qui est payée en monnaie parisis (1 livre parisis = 25 sols tournois), c’est-à-dire en monnaie sonnante et trébuchante. L’âge ni la longueur de la déposition n’entrent ici en ligne de compte. Pour exemple, sur les dix témoins de Dannemoine, cinq (de 25 à 52 ans) reçoivent 2 s.p. et cinq autres (de 32 à 56 ans) 4 s.p. La taxe varie en fait en fonction de la distance parcourue et du statut ou « qualité » des personnes, critère incontournable dans cette société hiérarchique. Un noble recevra davantage qu’un roturier. Les métiers sont eux aussi hiérarchisés et un laboureur recevra moins qu’un marchand drapier ou mercier par exemple, sauf s’il est riche notable dans son village, car les édiles locaux perçoivent une plus forte somme que les simples habitants. Les officiers (notaires, sergents, greffiers, juges…) reçoivent plus d’argent que les autres, de 4 à 12 s.p. selon leur emploi : les officiers du comté ou des bailliages de Cruzy et de Noyers sont plus rémunérés que ceux de justices secondaires comme Commissey ou Dannemoine. On peut être sûrs que de village en village, les variations de taxe reflètent la hiérarchie sociale locale. Les onze habitants de Tanlay touchent 4 s.p. sauf un qui obtient 6 s.p., exemple d’un laboureur probablement important, édile peut-être. Quant aux 21 témoins venus de Cruzy, dix reçoivent 4 s.p. — somme minimale compte tenu de la distance (4 lieues). Un laboureur et un serrurier touchent 6 s.p. pour avoir précisé qu’ils avaient séjourné à Tonnerre. Sur les huit témoins gagnant 8 s.p., il y a deux marchands et un laboureur, mais aussi un prêtre, et quatre officiers du comté. Enfin, celui qui reçoit 16 s.p. est écuyer, c’est-à-dire noble. Il en coûtera au total 29 L 8 s.t. à la ville[8]. Certains témoins, venus de plus de deux lieues et devant séjourner une journée en attendant leur tour, sont nourris aux frais de la ville au logis des Troys Mores. Quelques-uns semblent y passer deux jours.

Faits justificatifs et de reproches

Dans cette enquête, on découvre 22 faits justificatifs, en fait 21 car le 9e n’est jamais cité. L’usage du greffe était de ne pas les énoncer par écrit. Il faut donc deviner ce qui se cache derrière chaque article. Le magistrat posait sa ou ses questions et les témoins répondaient, certains sur un seul fait, d’autres sur plusieurs. Il est aisé de découvrir l’intitulé du fait lorsqu’il y a plusieurs témoignages, ou lorsqu’un discours bien construit le rend compréhensible. Même des déclarations négatives peuvent mettre sur la voie de l’intitulé des questions pour chaque fait. Pour l’article n° 8 par exemple, il n’y a que deux témoins et peu bavards. L’un d’eux « a dict qu’il n’a sceu que lesdictz demandeurs se soient trouvez audict lieu de Junay pour y prendre repas ou y demourer depuis le feu de Tonnerre jusques sur la fin du moys d’aoust ». Avec la suite du discours et le second témoignage, on saisit la question initiale : les demandeurs sont-ils venus à Junay y manger ou dormir courant aôut et plus particulièrement les 5 et 6 août ? Certains articles enfin se téléscopent en quelque sorte, ils sont si proches l’un de l’autre qu’il est malaisé d’énoncer les deux questions initiales : c’est le cas pour les articles 5, 6 et 7 qui veulent justifier de l’obéissance et révérence observées par les Tonnerrois à l’égard des comtes. Malgré ces difficultés, nous verrons peu à peu se mettre en place la défense des habitants contre leur seigneur.

Quant aux faits de reproches, ils ne cherchent pas à réfuter des témoignages mais à discréditer certains témoins à charge fournis par le demandeur, ce qui permet de semer le doute sur leur sincérité. Le droit stipule en effet que dans un procès il faut des témoins valables — on dit « habiles ». Par les reproches, on cherche donc à démontrer que certaines personnes ne sont pas crédibles, soit pour raison de liens trop puissants avec l’accusateur (intérêt, parenté, domesticité, « amitié »…), soit pour leur vie dissolue et leur immoralité, soit pour être repris de justice ou encore dément. Nous apprenons ainsi le nom de dix personnes ayant témoigné à Sens contre les habitants de Tonnerre et soupçonnées d’avoir été poussées à témoigner contre eux et pour cela d’avoir été payées par des hommes du comte et de la comtesse. L’un aurait reçu du bois de chauffage, un autre des chausses, d’autres de l’argent, un enfin aurait agi dans le but d’échapper à la justice seigneuriale. Le juge tente de découvrir si ces gens ont été « induict de depposer aultre chose que verité » — de faire de faux témoignages. L’accusé cherche également à discréditer ces personnages notoirement infâmes. Il en résulte une série de portraits que l’on retrouve dans tous les procès du royaume et qui dévoilent ce qui est considéré alors comme indigne et condamnable : la boisson, le sexe hors mariage, la malhonnêteté, la folie… Parmi les témoins reprochés à Tonnerre : une religieuse se conduit impudiquement ; un homme prostitue sa femme et d’autres — ainsi est-il couppault (cocu) et maquereau en même temps ; un barbier sergent qui « hante les tavernes » exerce le maquerelaige en sa maison et de surcroît est connu pour servir « souvent de tesmoing en actes de justice » ; un notaire est accusé de malversations et un autre d’ivrognerie et de vol — ce dernier peut être violent mais il n’est pas fou ; un jeune tonnelier est taxé d’être un mauvais fils et un espion pour la partie adverse ainsi que de frayer avec les serviteurs comtaux, de là à en faire partie… or un serviteur n’a pas le droit de déposer contre son maître, il pourrait donc avoir menti. Nous ne connaissons pas le nombre de témoins convoqués par le comte et la comtesse, mais s’ils sont 106 à Tonnerre en novembre, ils devaient bien être au moins autant à Sens à l’assise précédente. Dix personnes reprochables représentent environ 9,5 % des témoins entendus et 7,5 % des témoins convoqués, chose qui semble banale en ce siècle. Le dernier jour en effet, le syndic et les représentants de la ville ont décidé d’arrêter là, sans entendre les 32 derniers témoins car ils « ne leur estoient necessaires et encores moings affectionnez à la verité », certains ne s’étant pas présentés et d’autres étant loin. Je ne connais pas tous ces personnages, mais parmi eux se glissent des officiers royaux ou comtaux, des nobles et des proches de la famille de Clermont[9] qui par solidarité obligatoire n’auraient pas été favorables — donc nécessaires ­— aux Tonnerrois, sans pour autant ne pas être attachés à la vérité.

Il s’agit donc là de sources judiciaires, inévitablement pas neutres. Des historiens ont fait remarquer que juge et greffier se font l’interprète des témoins et remanient leur parole en un discours logique et juridique[10]. Autrement dit la justice réalise « une opération de mise en conformité de la parole populaire à ses propres besoins et principes » ce qui tend à une standardisation des narrations[11], comme si le laboureur parlait comme le magistrat. On a en effet l’impression parfois d’entendre le même discours d’une déposition à l’autre. Aucun parti pris n’en transparaît, peut-être gommés par le greffier. Les émotions sont très assourdies. D’ailleurs les discours sont transcrits à la troisième personne du singulier pour désigner le témoin appelé « le déposant » : « dit bien que », « rien n’en scait », « a ouï dire »… Bien qu’elles ne soient pas retranscrites mot à mot, le procès-verbal doit néanmoins rapporter les paroles du déposant le plus fidèlement possible. Aussi peut-on tout de même percevoir des différences dans la manière de s’exprimer entre un homme du peuple, un bourgeois ou prêtre éduqués ou encore un noble.

Le manuscrit 19 est par ailleurs une copie de 1568, six ans après l’audience. Un greffier peut faire des erreurs, un copiste davantage encore. Il raye et réécrit lorsqu’il s’en rend compte, mais ce n’est pas toujours le cas. Il y a donc quelques erreurs à relever, essentiellement sur des chiffres. Erreurs de numérotage (en chiffres) des faits justificatifs ou de reproche : 20e pour 10e (témoin n° 22), 10e pour 2e (témoin n° 95) 18e pour 19e (témoin 72), etc., erreurs facilement détectables par recoupement. Il en est une plus regrettable, quatrième au lieu de quatorzième (en toutes lettres) à propos d’une date dans le témoignage n° 50 concernant l’arrivée du couple comtal à Cruzy-le-Châtel. Grâce à huit autres témoignages, il est aisée de corriger cette date incongrue dans le déroulement des événements.

Mesurer et exprimer le temps

Comment les habitants du comté, citadins ou villageois, précisaient-ils le temps dans leur témoignage ? Perçoit-on des différences entre gens éduqués et illettrés ? Pour ce qui est de leur âge, tous les témoins ajoutent « ou environ » ou donnent deux chiffres, 17 à 18 ans, 42 à 43 ans, ou mieux encore « de 35 à 40 ans ou environ », tous quelle que soit leur condition. On peut donc penser qu’une précision de ce genre n’est pas pour eux d’une importance capitale. Qu’en est-il de la datation d’un événement ? Très rares sont les individus capables de donner une date avec le quantième du mois — des gens éduqués (ecclésiastiques, nobles, praticiens du droit) et quelques marchands. L’enquête commençant en novembre, chacun sait désormais — sauf rares exceptions — que le feu démarra le 8e jour du mois de juillet, ne serait-ce que pour l’avoir entendu dire — notons qu’on dit huitième de juillet et non pas 8 juillet. Un vigneron dit par exemple « certain jour au commencement du moys de juillet dernier qu’il a oy [ouï] notter et dire estre le 8e dudict moys ». Un boulanger énonce simplement « le jour que la ville de Tonnerre fut bruslee ». A partir de cette date, quand elle est connue, il est facile pour la plupart de désigner les jours suivants avec précision.

Il n’en va pas de même pour d’autres événements, surtout quand les dates ne sont pas incluses dans les questions. Un des épisodes se passe « trois ou quatre jours avant la feste de la Magdeleine au mois de juillet », soit le 18 ou le 19 (sainte Madeleine le 22), date précisée par d’autres témoins comme « dix à douze jours après le feu ». Un autre fait a lieu « certain jour, comme luy semble la veille de sainct Pierre d’aoust et comme environ quinze jours ou troys sepmaines après le feu de Tonnerre, sans pouvoir plus certainement cotter le jour ». L’expression « coter le jour » signifie que le locuteur ne peut donner le quantième du mois. L’événement est malgré tout daté car la saint-Pierre est le 1er août. Plusieurs témoins situent un épisode « le mardi prochain suivant la feste de nostre dame d’aoust », soit le 18 août, trois jours après l’Assomption du samedi 15. Le calendrier était réglé par l’Eglise et les rites catholiques. Chaque diocèse avait son propre calendrier des saints à célébrer. Voici donc des repères dans l’année. Tous les saints n’ont pas la même importance mais St Pierre, la Vierge et la Madeleine sont des universaux et, à Tonnerre, des jours chômés.

Si l’on ne peut mentionner le quantième du mois, les jours de la semaine sont eux repérables grâce aux activités locales : mercredi et samedi jours de marché (à Tonnerre), dimanche la messe sont entre autres des repères. Il y a même un vigneron qui déclare que « certain jour au commencement du moys de juillet qu’il ne peult mieulx declarer, sinon que ce fut ung mercredy, le feu se meit en la ville de Tonnerre ». Le 8 juillet est en effet un mercredi, nouveau repère pour beaucoup. Soulignons qu’au xvie siècle on comptait pour un le premier jour dès son début : à partir de lundi par exemple, dans trois jours indique le mercredi (et non le jeudi compté de façon moderne), « dans huit jours » indique le lundi suivant, soit une semaine entière passée, ou « dans quinze jours » pour dire deux semaines, expressions que nous avons conservées.

Quant aux heures, elles sont souvent données. A Tonnerre, l’horloge de Saint-Pierre s’est arrêtée et la cloche de Notre-Dame ne sonne plus l’Angelus pour inviter à la prière trois fois par jour, à l’aube, à midi et au crépuscule. Restent les cloches des villages alentours et la cloche de l’hôpital qui sonne les Heures canoniales, comme celles de tous les monastères. Reste aussi le moment des repas et le temps du travail qui rythment la journée. Les heures sont exprimées en heures du matin ou en heures du soir, ou bien « devant midy » ou « après midy ». Quelques expressions expriment l’aube ou le crépuscule : « à l’heure de soleil levant » ; « sur le soleil couchant » ou « sur le rez de la nuict ».

Séquelles de conflits passés ville-seigneurs

La ville de Tonnerre et le comté dans son ensemble ont été quelque peu malmenés par l’administration d’un nouveau comte, François du Bellay, après son mariage avec Louise de Clermont héritière du comté en 1539. Il en est fait mention par deux témoins de l’enquête de Saint-Michel. Le vicaire d’Epineuil rapporte par exemple « qu’il a souvent oy dire dès depuis dix et vingt ans que lesdictz habitans ont eu plusieurs procès à l’encontre du feu sieur conte de Tonnerre et dame Loise de Clermont sa femme en premieres nopces, tant pour raison de pretenduz usaiges que plusieurs aultres droictz ». En effet, dès octobre 1539, le couple comtal s’était attaqué aux droits d’usage en forêt. Dès lors, les Tonnerrois et tous les villages du comté[12] entrèrent dans des procès éprouvants, longs et coûteux. Il s’agissait de cantonner partout les forêts, 1/3 pour l’usage des habitants et 2/3 pour les comtes qui recevraient la « quinte denier » (1/5e sur les ventes de bois communaux) et pourraient désormais établir des officiers pour la garde et conservation de leurs bois — les forestiers tant redoutés et dont nous allons entendre parler durant l’enquête de Saint-Michel.

En 1541, François du Bellay promulgue une ordonnance qui va mettre le feu aux poudres en prenant des mesures très impopulaires, tant sur le fond que dans la forme. La pire d’entre elles consiste à vouloir remettre en vigueur des droits féodaux anciens sur des terres allodiales selon le comte mais franches selon les habitants[13]. Voici un nouveau procès lancé. En 1547, il y eut des diffamations contre François du Bellay par placards et l’année suivante des injures verbales sur deux officiers comtaux. Chaque fois, les affaires sont portées devant les tribunaux. En juin 1548, un arrêt du Parlement de Paris demande que chacun, seigneur et habitants, respecte les droits de l’autre, demande au comte « de ne méfaire », et autorise les Tonnerrois à « informer des forces et excès contre eux procedans dudit Comte ». Au bout de longues procédures, les verdicts tombent : le procès des bois de Tonnerre se termine en faveur des comtes le 2 mai 1552 avec de grosses sommes à payer pour des ventes de bois rendues illicites et pour les dépens du procès. Au total 1083 L.t. de quinte denier à rendre en novembre, et 1581 L.t. à payer en deux fois pour les dépens. Cependant le procès des censives se termine, lui, en faveur des Tonnerrois le 11 mars 1553 n.s.[14]. Cette fois ce sont les seigneurs qui sont condamnés aux dépens pour un montant de 1546 L.t., à récupérer par petites sommes sur les deniers du comté. Dès la fin du mois de mars 1553, le troupeau communal est séquestré par de prétendus sergents forestiers du comte sous prétexte qu’il paissait dans les bois du seigneur. Fin juin, après enquête, les Tonnerrois réussissent à récupérer les vaches et à faire arrêter les forestiers qui ressemblaient plus à des hommes de main qu’à des sergents du comté[15]. Telle est l’ambiance qui régnait peu avant le décès de François du Bellay. C’est l’époque où le comte et la comtesse lancent des coupes de bois à grande échelle, devant pour ce faire s’endetter auprès de banquiers envers qui ils le sont déjà. Ils signent malgré tout de nouvelles obligations envers Geoffroy de Cenamy et Bernardin Bernard (Bernardo Bernardini), banquiers lucquois, tous deux engagés dans la vente du bois, avec Claude Jamyn, receveur du comté. Il en va pour plus de 15500 L.t.[16]. Autant dire que Bernard et Jamyn ­— avec l’appui de Cenamy, Pierre de Lacroix et Lambert LePage — font opposition aux prélèvements pour rembourser les Tonnerrois des dépens obtenus. Ces derniers engagent donc une nouvelle procédure pour récupérer l’argent, procès toujours en cours l’année du feu.

Voici des causes plus importantes que l’hypothétique droit de gourmetage, non pour incriminer la comtesse, mais pour comprendre l’exaspération des Tonnerrois. D’ailleurs, dans l’enquête de Saint-Michel, le juge demande à treize témoins de villages (Epineuil, Dannemoine, Vézinnes et Cruzy) de préciser chacun qu’il « n’a et n’eut oncques procès à l’encontre desdictz demandeurs et ne leur porte aucune inimityé » ou, autre formule, qu’il « n’eust oncques procès ny dispute avec lesdictz demandeurs ny leurs predecesseurs contes de Tonnerre ». L’un d’eux, de Cruzy, précise qu’il n’a pas de procès avec les comtes en son nom personnel mais bien un en nom collectif « comme habitant dudict Cruzy […] pour raison de quelques [prétendus] droictz de bourgeoisie » : encore de ces droits féodaux anciens que François du Bellay avait réclamés. Après son décès en 1553 et celui de Henry leur fils l’année suivante, Louise de Clermont avait repris en son nom les procès engagés et encore pendants, auxquels s’était joint Jacques du Bellay comme héritier de son neveu. Ville et villages continuaient de résister.

Les décès de François et Henri du Bellay vont entraîner des conséquences pour Loise de Clermont mais aussi pour le comté puisque Jacques et Eustache du Bellay, frères de François, se portent héritiers par bénéfices d’inventaire. Lors de la rédaction de la coutume du bailliage de Sens, en novembre 1555, le comté est représenté par Loise de Clermont et Jacques du Bellay « eux disans respectivement comte et comtesse de Tonnerre ». Nous verrons que cette « double tête » entraînera des tensions parfois utilisées par les habitants du comté. Il en résultera aussi des effets fâcheux pour l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles.

Depuis sa création à la fin du XIIIe siècle, les comtes de Tonnerre sont dits fondateurs et patrons de l’hôpital. A ce titre, ils sont seuls à pouvoir instituer un nouveau maître et administrateur. Après son propre frère Eustache, François du Bellay avait installé fin 1547 Louis Le Bouteiller, docteur en théologie, grand aumônier de la reine Catherine de Médicis. Ce maître prit comme receveur et dépensier Pierre LeFort. Sous cette gouvernance, il y eut apparence de quelques malversations : comptes frauduleux par exemple ou dégradation des bois, et même « des droictz et rouages mentionnez par lad. fondatrice à present detenuz et occuppez par lesd. eschevins ». L’Hôpital donnait en effet à ferme ces droits et en recevait un pourcentage, mais la ville ne percevait plus un seul denier. La comtesse s’était retournée contre Louis Le Bouteiller et la ville contre l’Hôpital dès 1552. Finalement, la comtesse installait un nouveau maître le 9 juillet 1554 : Toussaint de Mallesec, seigneur de Chastellux, conseiller et maître des requêtes de l’hôtel de la reine. En septembre, des lettres royaux exigeaient que les comptes soient revus par des présidents et conseillers au Parlement et ordonnaient qu’il soit informé sur les usurpations.

Où en sont le comté et la cité au milieu du siècle ?

Je souhaite donner ici quelques éléments d’ordres divers mais signifiants pour la suite de notre histoire.

Le comté est prospère et la ville aussi. Entre Pâques et octobre 1550, on avait fait construire le deuxième étage de la tour de Notre-Dame par le Me maçon Nicolas Monnard[17]. En 1553, chose rare, certaines tours et murailles avaient été réparées et recouvertes d’ardoise. En1554 et 1555, le maître de l’Hôpital avec l’appui de la comtesse avait fait faire de lourds travaux. De nouveaux bâtiments avaient été construits dans l’enclos de l’hôpital[18]. Des maisons s’étaient bâties ou agrandies en ville et le faubourg du Pont se peuplait lentement.

Tonnerre vers 1609 par Joachim Duviert (AY, 1893, p 257)

Cinq hôtels offraient gîte, couvert et écuries. Elles sont désignées par les termes d’hostellerie ou de logis « où pend pour enseigne » suivi de leur nom : le logis du Dauphin, situé au Perron près du marché (rue Saint-Pierre à peu près en face de la rue Dame Nicolle) ; le logis des Trois Maures, rue Jehan Garnier, « en descendant à main gauche près la porte » ; celui de la Pucelle qui se trouve rue des Fontenilles « tenant au jeu de paume » et près de la porte de Rougemont ; l’Escu de France quasi sur la place du Pilori (12 rue de Rougemont) et, hors les murs, dans le faubourg de Bourgberault, siège le logis de Saint-Hubert. Quatre tavernes qui, dans mes documents, ne portent que le nom du tavernier : Sebastien Martinot au faubourg du Pont ; Pierre Saulieu et Emond Garnery au faubourg de Bourgberault et Nicolas Colin au Perron près du marché. Les hôtels reçoivent à tour de rôle des réunions de notables, fournissent à boire et à manger aux hôtes de marque (Barbezieux, d’Andelot…), abritent aussi les hôtes de passage venus régler des affaires en ville (hommes de justice, de police, officiers royaux…), et, bien sûr des « gens de guerre », soit pour éviter toute surprise en cas de passages de troupes, soit imposés par le gouverneur de Champagne. Quant aux tavernes, elles servent du vin au détail, parfois des repas et offrent des tables où l’on joue aux dés ou aux cartes. S’y retrouve une population hétérogène constituée essentiellement de gens du peuple. Il y en a au moins une dans chaque village où la population est encore plus mêlée, car le bourgeois ou le noble ne craignent pas d’y côtoyer le forestier ou l’aventurier.

Prospère ou pas, le comté et la ville abritent aussi des pauvres. Or l’époque regarde la pauvreté d’un mauvais œil et commence à distinguer différentes catégories de miséreux. On différencie les « vrais » et les « faux » pauvres, les endogènes et les étrangers, ceux qui ont un domicile, aussi précaire soit-il, de ceux qui n’en ont pas — les vagabonds. Les vrais pauvres sont les estropiés, les veuves sans ressources, les malades, les infirmes. Les faux sont ceux qui quoique bien portants ne travaillent pas, les oisifs contraints ou volontaires, car le labeur est devenu un nouvel idéal. Les vrais pauvres qui ne peuvent travailler sont connus et reconnus en ville comme au village. Chacun sait qu’ils n’ont pas de biens. Ils reçoivent des aumônes, peuvent bénéficier de l’hôpital, gagnent quelques sous en participant aux funérailles ou aux processions. Certains et certaines trouvent à s’employer ponctuellement comme manœuvres sur les chantiers, à la ferme, à la vigne… Dans le prologue du Quart Livre[19], Rabelais évoque un pauvre villageois « abateur et fendeur de boys, et en cestuy bas estat guaingnant cahin caha sa paouvre vie », mais l’homme perdit sa cognée et en fut bien fâché « car de sa coingnée dependoit son bien et sa vie : par sa coingnée vivoit en honneur et reputation ». Privé de travail, un homme valide — bien plus qu’une femme — est rejeté de son réseau social et va grossir les rangs des vagabonds sur les routes. Ces marginaux sans toit sont vite considérés comme sans loi et donc dangereux. François Ier et Henri II promulguent dès 1536 des décrets qui amorcent la lutte contre le vagabondage. A Tonnerre l’Hôtel-Dieu reçoit ces errants. Installé au cœur de la ville, accolé à l’église Notre-Dame, le lieu est doté d’une chapelle sous le vocable de saint Jacques puisque son premier rôle fut d’accueillir les pèlerins. Quelques pauvres passants s’y abritent pour une nuit. Nous les retrouverons.

La prospérité n’empêche pas non plus les finances publiques d’être mal en point. Le premier compte de deniers communs aux archives communales est celui de 1552-1553. Les comptes, tenus par un receveur élu parmi les échevins, fonctionnent en effet du 1er octobre au 30 septembre de l’année suivante. Cette année-là, les Tonnerrois dépensent un peu plus de 3744 L.t. uniquement pour les procès (voyages, enquêtes, frais de justice, dépens à payer, frais divers) sur une dépense totale de 4890 L.t. Les recettes s’élèvent à 4517 L.t., y compris une taille municipale exorbitante de 2000 L.t. imposée de leur gré sur les habitants en décembre 1552. Il manque donc 373 livres à rembourser au receveur. Le déficit est en fait bien plus grand, car on n’utilisait pas alors les comptes passifs dans la comptabilité. Or les Tonnerrois avaient emprunté 1565 L.t. à des personnes privées. Le déficit financier réel est 1565 L + 373 L, soit 1938 L.t., sans compter les dettes plus anciennes. Ces chiffres serviront de référence pour 1556 car les deux comptes suivants (1553-1554 et 1554-1555) sont absents des archives. L’argent manque déjà bien avant l’incendie de juillet puisqu’une assemblée de notables décide en début d’exercice — et avec accord royal comme il se doit — d’imposer une taille de 1000 L.t. sur la communauté.

La Réforme pointe son nez

Disons un mot aussi de l’état de la France. Depuis février 1556 le pays avait cru à la paix et la ville l’avait célébré. Les échevins avaient dépensé 4 L 5 s.t. pour « pouldre à canon, boys et fagotz acheptez pour les feuz de joye publyé estre faictz à cause des treves accordees entre le Roy notre sire et l’empereur »[20]. C’était l’hiver et nul n’imaginait que la ville allait flamber quelque temps plus tard ni que la trêve, signée pour cinq ans, allait être bientôt rompue. Pour l’heure tout était calme. Il n’en allait pas de même sur le plan religieux.

Après Le Fèvre d’Etaple et les premiers luthériens, c’est Calvin qui inspire la Réforme française dont le nombre d’adeptes ne cesse d’augmenter, inquiétant les autorités. Dès 1534 des mesures répressives étaient apparues contre ceux que l’on dénommait encore les « luthériens », s’intensifiant dans les années 1538-1540 et au-delà. Sans entrer dans les détails des édits, voici les mots clefs de cette lutte : il faut nettoyer les lieux « infestez de la secte hereticque lutherienne, perturbative du repos et tranquillité de la republique très chretienne », ces gens qui tiennent des propos « scandaleux et erronnez » lisant des livres de cette « doctrine pestiferee ». En 1543, le parlement de Bourgogne ordonnait déjà la recherche et la saisie des livres hérétiques, des colporteurs et autres libraires. Les édits parviennent dans tous les bailliages, certains prônant la dénonciation. Les marguilliers sont particulièrement sollicités, chargés de veiller à l’exécution des ordonnances, « sous peine d’estre reputez fauteurs desditz hereticques », devant surveiller avec les curés ceux qui seraient « mal sentant de la foi ». Justement, Pierre Catin, un marguillier de Notre-Dame de Tonnerre va dénoncer plusieurs personnes : en 1546, Roch Perseval (ou Perceval), receveur des tailles en l’élection de Tonnerre, Jehan Cocquinot (ou Le Cosquino), receveur du magasin à sel et  « une nommée Antoinette, fille de Pierre Perseval » qui sont inculpés de propos hérétiques ; en 1547, alors que la « chambre ardente » se met en place au Parlement de Paris pour juger les hérétiques, c’est au tour de Regnault Fouquier, menuisier, et de Anne Perceval veuve de Jehan Piget ancien grenetier. Anne est la sœur de Jacqueline épouse de Jehan Canelle, élu pour le roi en l’élection et lui aussi penchant pour la Réforme mais pas inquiété. On voit que, en dehors du menuisier, tout tourne autour de l’élection et du grenier à sel. D’ailleurs Pierre Catin est greffier en l’élection et au grenier à sel. Y aurait-il des règlements de comptes ?

Une enquête est ordonnée sur la vie des accusés, instruction menée par le bailli d’Auxerre. Les accusés sont autorisés à faire la preuve de leurs faits justificatifs et de reproches et affirment que Pierre Catin, qui les a accusés de « mal sentir de la foy », a suborné divers témoins pour étayer cette calomnieuse accusation[21]. De son côté Anne Perseval attaque ledit Catin. Les choses ne semblent pas aller plus loin car tous ces gens vivent en paix plusieurs années après. Il est vrai que l’arrivée d’un nouveau comte favorable à la Réforme va changer la donne.

Les quelques mois avant l’incendie

En novembre 1555, les trois Etats avaient été convoqués à Sens pour la réformation de la coutume du bailliage de Sens, dans laquelle la coutume de Tonnerre allait être absorbée. Ce n’est pas le lieu ici de développer sur la rédaction des coutumes, mais juste de signaler l’importance et l’impact que cela eut sur les gens.

En ce même mois de novembre, François Pinot bailli de Tonnerre, Geoffroy de Cenamy écuyer et consors, à savoir « certains autres serviteurs de ladite de Clermont », sont mis en accusation[22]. On reprochait depuis déjà deux ans à Cenamy et Pinot de retenir des deniers qui avaient été payés à la dame comtesse et d’autres qui devaient être rendus aux manans et habitants de Tonnerre pour les dépens du procès des censives[23]. En mars 1556, tous deux réclament que leur procès soit jugé au plus tôt par le bailli de Sens. Cette requête nous apprend que certains Tonnerrois auraient conspiré leur mort en utilisant les services d’un vagabond, Didier Perrot. Ce dernier s’était dénoncé et l’enquête à son sujet avait conduit à une accusation contre Cenamy et Pinot pour « crime d’heresie » et prise de corps contre eux par le bailli de Sens ­— on voit que l’hérésie est une arme. S’ensuivit un procès criminel et Perrot, comme Cenamy et Pinot avaient eu l’autorisation d’informer sur leurs faits justificatifs dans le mois suivant. Mais les habitants avaient fait appel de cette sentence. Pour Cenamy et Pinot, cet atermoiement est fâcheux car ils ne peuvent faire preuve de leur innocence. C’est aussi un signe supplémentaire de la haine que, selon eux, leur vouent les habitants de Tonnerre en raison de « la poursuicte faicte par lesd. supplians pour l’execution des arrestz obtenuz » par la comtesse après son veuvage[24]. Cette histoire aura des conséquences que nous découvrirons.

Dans la nuit de la saint-Michel 1555 (29 au 30 septembre), « environ une heure après mynuict », deux malades alités entendirent « fort tabouller et frapper » à l’hôpital. Comme il faisait « fort grand vent et d’aultant qu’ilz sont fort mallades, ne s’estoient pas levez pour en advertyr ceulx de la maison », puis ils virent « quelques hommes qu’ilz ne peurent congnoistre sortir par l’huys neuf de lad. grande salle ». Le lendemain, le Me Toussaint de Mallesec, Pierre LeFort receveur, André Mercès notaire au comté et greffier de la justice de l’Hôpital, Maclou Levuyt prévôt de Tonnerre et quelques autres constatent que des malfaiteurs étaient entrés par effraction par une porte près de la porte de l’Hôpital de la ville et avaient fracturé « avecques grandes forces » trois coffres contenant des titres et des sceaux de l’Hôpital[25]. Or le Me Mallesec est en litige avec l’ancien Me Le Bouteiller et doit encore rendre des comptes et surtout conserver les titres. Cette affaire va inspirer quelques tracasseries contre la comtesse et contre lui-même.

Il y avait eu aussi des exactions dans les bois de l’Hôpital. En début d’année 1556, une commission de la cour de Parlement demande une information sur la coupe, dégradation et vol des bois et « aultres biens transportez de l’hospital ». L’information est d’abord à l’encontre du maître, puis on parle plus largement de « ceulx qui ont coppé et prins le boys »[26]. Les échevins n’en oublient pas pour autant le rouage et parlent d’un accord fait l’année précédente avec Toussaint de Mallesec, sans pour autant toucher deniers. A la fin de l’année ils ne recevront que 10 L.t., constatant que le receveur n’a pu en faire poursuite, « ny recouvrer le bail pour le debat des deux maistres de l’hospital qui ont serré et empourté les registres dudict hospital »[27]. Il y a tout de même bien un problème avec la gestion de cette institution.

Parallèlement, les échevins poursuivent en justice ceux qui retiennent les deniers des dépens du procès des censives. Il s’agit de Bernardin Bernard, Pierre de Lacroix et Lambert Lepage, Geoffroy de Cenamy ayant été pris à partie par un autre biais, comme nous l’avons vu. En février 1555, LePage dit marchand à Tonnerre, est institué procureur de la comtesse pour la réception de certains deniers suite à des confiscations dont il « pourra jouir comme bon luy semble ». Ceci est une façon de détourner des deniers de la recette générale du comté sur laquelle les Tonnerrois pourraient se faire rembourser. La première confiscation a lieu à Epineuil en octobre[28]. Lacroix et Bernard sont liés à la comtesse par des obligations sur les ventes de bois. D’octobre 1555 à juin 1556, les échevins, avocats et procureurs sont fort occupés à ce procès et se partagent entre Tonnerre, Villeneuve-le-Roy et Paris, en profitant pour poursuivre d’autres procès moins importants. Il en coûte de nouveau beaucoup d’argent.

Un mois avant l’incendie, le 2 juin 1556, les échevins prévoyaient de nouveaux travaux à l’enceinte. Ils avaient établi un marché de 40 L 4 s.t. avec un Me charpentier, Simon Testuot, pour la « charpenterye des murailles et tours », lui procurant pour 30 L 12 s 6 d.t de « boys à maisonner ». Ils avaient acheté pour 21 L 1 s 3 d.t. de « thuilles festieres et arrestieres » pour la couverture des murailles depuis la porte Saint-Jacques (ou Vaucorbe) jusqu’à la porte Saint-Michel, et fait réparer la serrure de la porte Jehan Garnier[29]. Qu’est-il advenu de ces travaux ?

Calendrier et météo

Souvenons-nous que la France et ses voisins sont encore régis par le calendrier Julien. Aussi, pour avoir une idée plus actuelle des dates exprimées dans les documents, faut-il ajouter dix jours. L’incendie du 8 juillet se passe en fait le 18 dans notre calendrier. Certains faits peuvent paraître non crédibles en fonction de leur précocité. Lorsqu’on dit par exemple que les moissons de gros grains (bleds) étaient engrangées dans certains lieux dès le 1er juillet, il faut entendre le 10 ­— ce qui est plausible si l’on compare avec 1976, année de canicule aux moissons précoces, terminées le 10 juillet dans notre région.

L’année 1556 est repérée par tous les analystes comme une année de canicule sévère dans toute l’Europe. Les contemporains d’ailleurs s’épanchent sur le phénomène. Claude Haton, curé près de Provins, raconte[30] que l’année nouvelle, qui commençait alors à Pâques, « entra à la seicheresse et y continua […] car il feut sans pleuvoir depuis le jour du grand vendredy ou samedy vueille de Pasques jusques à la feste de Toussainctz » — du 3 ou 4 avril jusqu’au 1er novembre. Il ne plut qu’une seule fois, poursuit-il, le jour de la Fête Dieu, 4 juin, mais pas suffisamment pour les mars (orge, avoine, légumineuses) qui « n’avoient su lever à moytié » et les bleds végétaient.

On avait donc organisé des processions de la mi-mai à la Fête Dieu, « tant en une province qu’en l’aultre, pour demander à Dieu sa misericorde et de l’eaue sus la terre ». Ces processions, avec échanges entre lieux de culte, nourriture dans les rues et enfants vêtus de blanc (recouverts de linceul à Troyes) étaient en quelque sorte le prototype des processions blanches de 1583[31]. Mais alors que ces dernières auront pour but un sanctuaire marial, celles de 1556 « mettent en scène des foules qui se préparent au Temps du Triomphe christique, dans l’imitatio Christi »[32]. A Troyes, on imitait la passion du Christ, ce qui fait dire au protestant Nicolas Pithou qu’il s’agissait de mommeries (mascarades). J’ignore si les Tonnerrois et villages voisins étaient couverts de linceuls ou mettaient en scène un homme jouant le rôle de Jésus « tout nu lié et garotté de cordes » et fouetté de verges, toujours est-il qu’ils tenaient bien « force cierges et lampes ardentes ». Dans le livre de compte, une seule mention, mais elle dit tout : le receveur dépense 10 L 17 s.t. « pour achapt d’une douzaine de torches et façon d’icelles portées à la procession faicte au lieu de Curgy, en l’honneur et reverence de la saincte espine estant audict lieu, avec pour achapt de pain et vin baillé à plusieurs paouvres personnes estans à ladicte procession et d’aultres gens de village passans et repassans allans et venans aud pellerinaige et procession »[33]. Courgy est un village à 6 km au sud de Chablis. Les villes et villages dans un rayon de 22 km ont pu s’y rendre : Tonnerre, Auxerre, Noyers, Vermenton… Qu’y avait-il là de si attractif ?

L’Epine de Courgy (photo diocèse de Sens et Auxerre)

 

La Sainte Epine, rapportée en décembre 1555 par Edmée de Geresme depuis le château de Girondelle dans les Ardennes où la guerre contre les Impériaux faisait rage. Héritière de la seigneurie de Courgis, elle confia la relique au vicaire du village[34] qui l’exposa aux fidèles. Des miracles se produisirent attirant très rapidement des pèlerins. Les catholiques affirmaient là la puissance de la religion de Rome, tandis que les huguenots calomniaient « ce pelerinage et miracles qui s’i faisoient ». L’affrontement est symbolique. La renommée du village gagna pourtant des contrées plus lointaines et Claude Haton en parle l’année suivante, disant que l’on « n’apelloit plus cestuy village qu’A la Saincte Espine »[35]. C’est donc vers une relique de la Passion du Christ que se déplacent les processions de 1556, avec une ferveur mystique amplifiée peut-être par la crise religieuse, comme si le feu couvait…

Après avoir parlé des archives et posé le contexte, entrons finalement dans le vif du sujet :

1. Le bruslement de la ville de Tonnerre

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[1] François-André Isambert et al., Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789, tome 13, Paris, Belin-Leprieur, 1828, pp 176-177 et 462. En ligne :

[2] Tonnerre, BM, ms 10, f° 10-12 : chanoine Jacques Mutinot, « Histoire de la ville et comté de Tonnerre, par Me Mutinot, chanoine régulier de l’hôpital », copie de la main de F.-D. Cerveau, maître de l’hôpital de Tonnerre — Jacques Mutinot fut religieux à cet hôpital entre 1730 et 1732.

[3] L. Le Maistre, « Marguerite de Bourgogne, reine de Naples, de Sicile et de Jerusalem, comtesse de Tonnerre », AY n° 31, 1867, p 94.

[4] Jean Fromageot, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, pp 228-231.

[5] François-David Cerveau, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, Dannemoine, A l’Image de l’abeille, 1992, qui, p 97-101.

[6] Plusieurs auteurs l’affirment. Pour exemple G. Cotteau et Victor Petit, « guide pittoresque dans le département de l’Yonne — la vallée de l’Armançon », AY 1855, p 498, pour qui cet hôtel aurait été construit par la duchesse d’Uzès sous Charles IX (1560-1574) ; elle ne devient duchesse qu’en 1566, « elle » aurait donc fait construire l’hôtel (qui ne lui appartient pas) en même temps que le château de Maulnes ? Allez savoir…

[7] Voir ici https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/08/le-tumulte-de-la-porte-saint-michel-1/

[8] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1556-57 f° 31 v°-32.

[9] Un élu pour le roi proche des Clermont, le Maître de l’Hôpital, un ancien receveur de l’Hôpital, un procureur de Crussol, deux nobles champenois proches du seigneur de Nicey, un ou deux forestiers du comté. Pour le reste, trois membres de Saint-Michel (peut-être redondants avec les quatre frères déjà consultés), des bourgeois et des habitants de la ville, et des inconnus — certains noms sont de plus illisibles sur cette dernière page très abîmée.

[10] Voir à ce sujet Les témoins devant la justice : Une histoire des statuts et des comportements, sous la dir. de Benoît Garnot, Rennes, PUR, 2003, entre autres l’article de Sandrine Walle, « De la déclaration orale du témoin à sa restitution écrite par le commissaire et son clerc à Paris au XVIIIe siècle », p 343-351. En ligne : https://books.openedition.org/pur/19621?format=toc

[11] Diane Roussel, « L’écrit judiciaire à Saint-Germain-des-Prés au XVIe siècle, une pratique sociale »,
L’écrit à Saint-Germain-des-Prés (XIIIᵉ-milieu du XIXᵉ siècle), Ecole nationale des chartes, 2012. En ligne : http://www.chartes.psl.eu/fr/rubrique-centre-jean-mabillon/ecrit-saint-germain-pres-xiiie-milieu-du-xixe-siecle#ÉcritJudiciaire

[12] Ville de Tonnerre, La Chapelle-lèz-Floigny, Chaonne, Commissey, Arthonnay, Nicey, Chanay et Villiers-les-Moines, Cruzy-le-Châtel (forêt de Maulnes), Villon, Rugny, Panfol, Tronchoy, Vertault, Pimelles (Tonnerre, AM, 2 DD 1).

[13] Je n’entre pas ici dans les détails qui sont déjà traités ailleurs et me permets de vous y renvoyer : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/03/06/francois-du-bellay-une-gestion-musclee-du-comte-1539-1553/

[14] Tonnerre, AM, 2 DD 1. Pour les villages, certains procès sont encore en cours.

[15] Voir dans ce blog : Une affaire de vaches

[16] Voir sur ce blog : Loise de Clermont, 2c  Aux abois, article à venir.

[17] Voir  https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/21/la-tour-de-notre-dame/

[18] Voir Un chantier à l’hôpital — article à venir.

[19] François Rabelais, le Quart Livre des faicts et dictz heroïques du bon Pantagruel, A Lyon chez B. Aleman, 1552, Prologue, f° 9.

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 24. Charles Quint venait d’abdiquer pour son fils Philippe II.

[21] Ces notes sont issues de Charles Porée, « Inventaire de la collection de Chastellux » (XVIe siècle, I), BSSY, vol. 58-I, 1903, p 36-144.

[22] AN/X/2a-118 f° 239-240.

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 14 et 19.

[24] Un arrêt de la Table de Marbre du 20 mars 1554 n.s. avait ordonné que l’arrêt des Bois du 2 mai 1552 soit exécuté et Cenamy et consorts s’y étaient employés (Tonnerre, AM, 2 DD 1 f° 15).

[25] Tonnerre, AH, C 6.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 33-33 v°, 37 et 38 v°.

[27] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 11 v°-12 et 1556-1557 f° 5-5 v°.

[28] Auxerre, ADYonne, E 3 115 f° 49-50 du 5 octobre 1555. La procuration passé le 2 février 1555 à Paris, devant Claude LeNormant et Guillaume Cothereau.

[29] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 22-24.

[30] Claude Haton [Laurent Bourquin dir.], Mémoires, Tome I, Editions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001, p 45-50.

[31] Voir Denis Crouzet, “Recherches sur les processions blanches – 1583-1584”, Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 4, p 511-563, et sur ce blog :

https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/06/17/1583-des-processions-blanches-tonnerroises/

[32] Denis Crouzet, Les guerriers de Dieu : la violence au temps des troubles de religion, vers 1525-vers 1610, ed. Champ Vallon, T. I, p 212-215.

[33] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 24 v° ; la date n’est pas donnée mais cela se situe avant l’incendie.

[34] Cette relique, dit-on, avait été rapportée de Jérusalem au XIIe siècle par Godefroy de Bouillon qui l’avait donnée à son frère Baudoin, comte de Flandre ; ce dernier l’avait déposée à Girondelle. Voir  Henri Auclerc, « La seigneurie de Courgis au XVIe siècle », BSSY,  vol 88, Auxerre, 1934, p 129-139.

[35] Claude Haton, op. cit., p 119-120.

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