2b Les années difficiles, le crime de Tallard

Cf. : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2019/05/05/louise-de-clermont-tallard-2a-les-annees-difficiles/

 

Un coup dur : le crime de Tallard[1]

 

Au cours de l’année suivante, 1543, les relations franco-anglaises s’étaient dégradées (question écossaise, pension de 50 000 écus non satisfaite, etc.). Heny VIII s’était donc tourné vers Charles Quint et le nord de la France avait été pris en sandwich entre les Impériaux et les Anglais. En septembre 1544, la paix de Crépy mettait fin à la neuvième guerre d’Italie : Charles Quint renonçait à la Bourgogne et François Ier à la Savoie et au Piémont, mais les Anglais occupaient toujours Boulogne.  Le 7 juin 1546 la France et l’Angleterre aboutissaient à la paix d’Ardres. Cette fois, le roi de France abandonnait Calais mais s’engageait à payer dans un délai de huit ans une lourde indemnité à l’Angleterre (2 millions d’écus qui seront rabaissés) afin de récupérer Boulogne. Cette paix devant être ratifiée solennellement par les deux souverains, Odet de Selve arrive à Londres le 3 juillet comme nouvel ambassadeur du roi de France. Il sera suivi en août par l’amiral de France Claude d’Annebault afin de recevoir la signature d’Henry VIII. Le 13 juillet, l’ambassade anglaise débarque à Calais. Cuthbert Tunstall, évêque de Durham et Nicholas Wotton, doyen de Canterbury et d’York, accrédités comme ambassadeurs extraordinaires, sont accompagnés de l’amiral anglais, John Dudley vicomte de Lisle suivi de 200 cavaliers. Ils arrivent le 26 à Fontainebleau où sont le roi et la cour. Le 30, Nicholas Wotton est présenté au roi comme nouvel ambassadeur d’Angleterre. Il sera un de nos précieux informateurs à propos du crime de Tallard. Le dimanche 1er août, dans la chapelle du château de Fontainebleau, François Ier ratifie le traité en prêtant serment.

Traité d’Ardres avec Henry VIII en médaillon (Archives nationales AE/III/33)

Depuis le 1er août, écrit le nonce Dandino, « on a passé tout le temps en joutes, en mascarades et en chasses jusqu’au départ de l’amiral anglais le 3 août »[2]. Le 2 eut lieu un grand mariage entre Claude de Guise et Louise de Brézé fille de Diane de Poitiers. Ce même 2 août 1546, le parlement de Paris prononce l’arrêt de mort contre Etienne Dolet[3], tandis que des lettres patentes royales confient à Pierre Lescot[4] la surintendance des travaux du nouveau Louvre.

C’est dans ces circonstances que, ce 2 août, le cardinal du Bellay prend sa plume pour écrire au roi d’Angleterre[5] sur un sujet n’ayant rien de politique mais ouvrant officiellement notre affaire en mettant le feu aux poudres : « Ung frere, Sire, de Madame du Bellay a faict durant ces guerres de la mort d’un sien frere la vindecte [vengeance], contre ung aultre jeune homme, plus accompaignee de temerité que de raison ». Le cardinal explique que quiconque interviendrait auprès de François se verrait répondre « qu’il fault reprimer les actes insolens parmy la jeunesse de ce royaulme ». Par conséquent, le seul qui puisse intervenir auprès du roi français pour sauver le jeune homme est le roi d’Angleterre. Il est vrai que l’affaire Tallard est citée par certains historiens comme un exemple de la sévérité de François Ier que personne ne pouvait amadouer. Le cardinal se permet cette requête car là où le jeune homme « recevra honte, il y a en cedict Royaulme mille gentilzhommes qui a cause du parentaige en recepvront leur part. Mais à peu diceulx […] toucheroit il tant que à moy, pource que sa seur, Sire, qui est à luy comme chief a espousé, le chief de mon nom et de ma maison ». Nous apprenons donc que le jeune homme en question est un cadet de la maison de Clermont-Tallard. On touche ici du doigt le code de l’honneur alors en vigueur dans la société, tout particulièrement chez les nobles. Le cardinal ajoute que l’intervention d’Henry serait pour lui et sa Maison un bienfait inestimable et le supplie afin de « saulver, à quelque condition que ce soit, seulement la vie à ce pouvre jeune homme, et en ceste vie la reputation à tant des siens ».

Le cardinal Jean du Bellay

Le même jour le cardinal écrit également à William Paget, celui-là même qui était venu à Tonnerre comme ambassadeur en 1542 et devenu conseiller et secrétaire d’Etat d’Henry VIII : « J’escripz au Roy d’ung affaire qui me touche de si près qu’il n’est possible de plus car si l’on voit dedans la ville de Paris executer par justice le frere de la contesse de Tonnerre (qui n’est, depuis qu’elle est mariee, recongnue sinon au nom et tiltre de madame du Bellay […]), je vous laisse penser quelle note tant pour le present que pour l’advenir ce peult estre à madite maison »[6] . Il faut agir vite. Jean du Bellay ajoute que la « follye et vindecte que a faicte le jeune homme ne touche à personne qui soit de maison », et qu’il ne s’agissait que de l’entreprise stupide d’un jeune homme de « bon lieu qui ayt voulu temerairement et en plaine campaigne venger la mort de son frère », en s’en prenant à un autre jeune homme qu’il ne pensait pas fait de la même étoffe. Le cardinal ne veut pas excuser le geste mais faire remarquer à quel point l’éclaboussure serait grande pour lui et sa famille. D’ailleurs, ceux qui ont fait requête au roi François, l’ont fait en raison d’une longue amitié pour sadite nièce[7]. Ce qui est mis en avant ici est la hiérarchie des familles, comme s’il allait de soi qu’un aristocrate puisse se venger d’un petit nobliau n’appartenant à aucune grande maison alors que l’honneur de plusieurs hauts lignages était compromis en cas de condamnation et d’exécution publique. On minimise l’acte en mettant l’accent sur la jeunesse du justicier, son manque de réflexion. Chacun sait en effet que les cadets sont plus tête brûlée que les aînés.

Et voici les lettres qui partent pour l’Angleterre en même temps que l’amiral anglais, tandis que le cardinal se replonge dans les affaires et que l’on traite de part et d’autre de la Manche de la rançon pour Boulogne tout en gardant un œil sur Charles-Quint et les princes allemands.

 

Intervention de Henry VIII

Le 12 août, Nicolas Wotton, ambassadeur d’Angleterre fraîchement présenté au roi français, reçoit les instructions de son souverain. Le 19, à Moulins, il est reçu en audience, au cours de laquelle il exprime la requête de son roi pour le pardon de Tallard. François Ier répond qu’il savait qu’Henry avait été sollicité et connaissait à l’avance la raison de cet entretien, mais que le geste perpétré par Tallart était si « infâme » et détestable qu’il ne pouvait pas pardonner. D’ailleurs, si Henry avait été bien informé, il se serait rendu à l’évidence qu’aucune clémence n’était acceptable. Le roi reste ferme, malgré la requête de son « bon frère », car il fonde sa décision sur les résultats d’une enquête exigée par ses soins. Wotton insiste, se permettant d’ajouter que, certes, un roi doit rendre la justice mais qu’il doit aussi, parfois, montrer de l’indulgence, et termine en faisant remarquer que chaque jour François rend la justice, mais que — argument diplomatique — ce n’est pas tous les jours qu’il peut faire plaisir au roi d’Angleterre. Wotton allait poursuivre quand François Ier mit fin à l’entretien en lui assurant que son amiral (Annebault alors à Londres) ferait sa réponse à Henry, et quitte la pièce, irrité.

Sur ce, décontenancé, Wotton envoie une lettre à Madame du Bellay pour l’informer et poursuit ses réflexions. De toute évidence, ce Tallard jouit de faveur et d’amitié en cette cour. Depuis que l’ambassadeur est arrivé à Moulins (le 18), le dauphin lui-même et son épouse (Henri et Catherine de Médicis) lui ont envoyé le signor Pierre Strozzi[8] pour le prier de mettre tous ses soins dans cette affaire en gage d’amitié[9]. C’est que le roi prend la chose tellement à cœur que personne n’ose plaider cette cause, à part Madame du Bellay qui prend tout sur elle.

Voici donc des détails intéressants sur le positionnement des partisans de Tallard à la cour. Jean du Bellay est en train de perdre de son influence pour s’être opposé au cardinal de Tournon et au maréchal d’Annebault, favoris de François Ier. Il s’est en effet rangé du côté du dauphin et de la duchesse d’Etampes pour souhaiter un rapprochement avec Henry VIII contre Charles Quint et peut-être même contre le pape, alors allié de l’empereur. A cette faction appartiennent aussi Strozzi et, semble-t-il, Loise de Clermont qui fait alors partie de la Maison de Mesdames, la dauphine Catherine et Marguerite de France fille du roi. Les ambassadeurs, observateurs de la cour de France, savent tout cela. Le cardinal du Bellay redoute même la disgrâce. Sa fidélité à sa famille n’est pas pour arranger les choses. Aussi va-t-il trouver Wotton, et le 28 août, l’ambassadeur écrit à William Paget pour tirer la sonnette d’alarme. Il explique les factions, ajoutant que le roi français soupçonne déjà le cardinal qui risque de s’attirer de gros ennuis. C’est pourquoi il souhaite tant ne pas être impliqué. L’amiral d’Annebault est chargé de se renseigner, or il est arrivé le 21 août à Londres. Surtout ne rien dire. Si toutefois on avait déjà révélé l’intervention du cardinal, y revenir et affirmer que c’est Mme du Bellay (qui « prend tout sur elle ») qui a écrit et qu’Henry VIII est intervenu en faveur de sa Maison. Tout ceci montre à quel point cette affaire a provoqué de remous à la cour et dans la diplomatie.

 

Les faits

Que s’est-il donc passé ? Pourquoi François Ier reste-t-il intransigeant ? Ce sont les lettres de l’ambassadeur Nicolas Wotton[10] qui permettent d’entrer dans les détails de l’affaire, après des entrevues avec François Ier et Gilbert Bayart son secrétaire d’Etat[11]. Un frère cadet de Loise de Clermont avait été tué par un jeune homme de petite noblesse nommé Des Maretz (Des Marets) au cours d’une des dernières guerres, probablement dans le Piémont en 1544. La famille avait dû en être mortifiée, blessée dans son honneur, mais c’est un autre cadet de la maison, ledit Tallard (Tallart ou Talart) qui décida de laver l’outrage alors qu’une opportunité se présentait. Il était en poste sur les frontières du nord de la France lorsqu’il entendit dire que Des Maretz, son ennemi, était sur le point d’y venir en service. Rassemblant quelques soudards de sa compagnie, Tallard partit à sa rencontre. Or, ces hommes en service et gagés s’étaient éloignés sans autorisation de leur capitaine et surtout, déguisés en Bourguignons impériaux, portant les croix rouges de Saint-André sur leurs casaques et criant « Bourgoigne ! Bourgoigne ! ». C’est ainsi qu’ils tuèrent Des Maretz, par une trahison. Certes, se déguiser est une ruse souvent employé au cours des guerres afin de tromper l’ennemi et de le vaincre. Mais Tallard, avait répondu le roi, a utilisé ce stratagème dans le but d’assassiner un bon gentilhomme de son propre pays qui arrivait au service de son prince. Acte de félonie soutient le roi chevalier, impardonnable ! Acte avec préméditation et accompli par pure vengeance pour « une méchante querelle », inacceptable ! Bayart informe aussi Wotton d’un second crime, perpétré récemment mais après celui de Des Maretz, commis ou commandité par Tallard lui-même après avoir été blessé. Encore une vengeance, offense envers le roi. Notons que nous ne savons pas quelle(s) arme(s) Tallard a utilisé pour tuer : l’épée ou une arme à feu ?

François Ier âgé, le roi justicier (manuscrit de la BnF)

La justice est en effet au cœur de la fonction royale et les édits doivent être respectés. Dès 1539, un édit avait mis le doigt sur des « assemblées, menées et pratiques illicites sous occasion de querelles entre gentilshommes et autres nos subjets », en compagnie ou sans, « armez par les champs, forests, bois et chemins, allans et venans masquez et autrement deguisez pour n’estre cogneuz à leurs habits et compagnies », chose pernicieuse. En conséquence, ceci était interdit à toute personne « de quelque estat, qualité ou condition qu’il soit » ; « toutesfois n’entendons comprendre esdites inhibitions et defenses, les gens de nos ordonnances allans ou venans à leurs garnisons, marchans et cheminans sous leurs enseignes par commandement de nous ou de leurs capitaines ». Or, en juillet et août 1546, François Ier réitère en promulguant un édit qui défend le port d’armes à tous, gentilshommes ou autres, et un autre édit défendant « à tous gentilshommes de former aucunce assemblées et d’en venir aux voies de fait pour querelles particulieres ». Le second du 1er août précise que les homicides motivés par la vengeance seraient punis de la peine de mort : « il y a plusieurs personnages de notre royaume (et mesmement les gentilshommes et autres de grande qualité qui deussent estre lumiere et exemplaire aux autres de bien faire) qui, pour se venger les ungs des autres des injures et oultrages dont ilz se pretendent respectivement grevés et offensés les ungs par les autres, au lieu d’avoir recours à nous et à notre justice comme ils devroient pour leur en estre faict raison et reparation, font ligues […] et se mectent en armes pour se trouver et courir sus les ungs les autres […] le tout au très grand mespris contennement [négligence] et irreverance de nous et de justice »[12]. Le crime de Tallard ne serait-il pas à l’origine de ces derniers édits ? Comment le roi pourrait-il se désavouer vu toutes les circonstances aggravantes ?

Il y a plus. Ce crime eut lieu à cause d’une « méchante querelle » à propos du fait que Des Maretz avait tué le frère de Tallard sans mauvaise intention, ce qui a été prouvé cum moderamine inculpatæ tutelæ — c’est-à-dire que l’on a le droit de défendre sa vie même en tuant son agresseur mais “avec la modération d’une juste défense” et non par vengeance. Ce qui signifie que Des Maretz, après son acte, s’en était remis à la justice royale, qu’il n’avait jamais demandé aucune grâce au roi mais l’avait obtenue du chancelier à la suite d’une procédure ordinaire, en dépit du fait que Tallard et ses amis s’y étaient opposés de tout leur poids. Autrement dit, il avait été prouvé que Des Maretz avait tué l’un des Clermont en légitime défense et avait obtenu une lettre de rémission. Aucune vengeance n’était alors plus justifiée. Aussi, pour François Ier, il s’agit là « du pire crime de lèse majesté », puisque d’une part on dénie sa justice et, de l’autre, on se fait justice soi-même. Il ne fait par conséquent aucun doute que le roi d’Angleterre puisse penser raisonnable de pardonner un tel acte et de solliciter cette grâce.

Pourtant, diplomatie oblige, le roi français fait dire à son homologue anglais qu’il va diligenter une nouvelle enquête pour lui plaire. Comme dit Wotton, « une nouvelle enquête sur de tels sujets devrait demander du temps et il informera son roi du geste du roi de France ». C’est bien sûr un faux-semblant. Tallard est emprisonné à la Conciergerie du palais à Paris[13], depuis un certain temps. La pression de ses familles et « amis » a retardé le procès, ce dont se plaint la famille de la victime.

Etienne Pasquier[14], contemporain comme Brantôme, rapporte que « Jean des Marests [a été] meurtry par le Seigneur de Talart, de haute et
ancienne lignée, et gentilhomme supporté de plusieurs grandes alliances ». Il ajoute que la haute naissance de ce criminel retardant la procédure, « l’ayeule du pauvre defunct ayant son seul recours au prince, se jetta à genoux devant luy toute eplorée à Fontainebleau », réclamant justice. Cela se passe donc avant le 4 août, jour du départ de Fontainebleau. Sur quoi François 1er « luy commanda de se lever promptement, et s’adressant vers toute la compagnie qui l’environnoit : Foy de gentil-homme, ce n’est pas raison que cette damoiselle se prosterne devant moy, me demandant une chose que pour le deu de mon Estat je luy dois : mais c’est à faire à ceux qui m’importunent sur les remissions et abolitions, lesquelles je ne leur dois sinon de grace et puissance royale ».

Pourtant, les jeux sont faits. Précisément le 20 août, de Moulins, jour même de l’entrevue entre Wotton et le roi, un mandement est fait au parlement de Paris concernant le fait du procès Tallard[15], dont Me Estienne de Montmirel[16] est le rapporteur. Ce Montmirail est conseiller du roi en sa cour de parlement à Paris. Il fait parti des conseillers pressentis pour se rendre en Poitou, en 1545, pour y rechercher les sectateurs de la nouvelle hérésie et instruire leur procès, mais décline parce qu’il « est retenu par les affaires du Dauphin, dont il est maître des requêtes ». Il ne put cependant échapper au procès d’Etienne Dolet dont il fut rapporteur et dont il dut prononcer l’arrêt de mort quelques jours auparavant. Etant lié au Dauphin et à Odet de Selve, ami de François du Bellay et Loise Clermont, il dut être favorable à Tallard. Ce mandement fut présenté au parlement le 23 août suivant. Le procès s’ensuit, en la Tournelle, chambre qui instruit les affaires criminelles et semble être en cour à la fin du mois et, « son procès faict, fut condamné à avoir la teste trenchee » conclut Brantôme. En effet, le 17 septembre Wotton écrit à Paget : « Tallard is beheddid uppon Frydaye the thirde of this moneth » [Tallard a été décapité le vendredi 3 de ce mois], philosophant un peu amèrement mais avec un humour très britannique que, contrairement à beaucoup, Tallard n’aura pas eu à se plaindre des lenteurs de la justice ! Quant à Pasquier, il déclare à propos du roi « que ne pouvant estre flechy par aucune priere de ceux qu’il favorisoit, ny mesme par ambassadeurs estrangers, voulut la punition en estre faite, telle que la gravité du delict portoit », ajoutant qu’il vit decapiter Tallard aux Halles de Paris. En accord avec son temps, Pasquier commente par ailleurs qu’il faut distinguer entre homicides et meurtres de « guet-à-pens », vrais assassinats.

Il reste à en savoir plus sur la victime et le criminel. Aucun d’eux n’est clairement caractérisé. Les prénoms ou les titres se mêlent et les indications sont contradictoires et imprécises.

 

La victime

La victime est Nicolas Dauvet seigneur des Maretz ou des Marests. Quand il est cité, selon les documents, il est dit seigneur des Maretz (les Marêts-en-Brie), ou d’Hellicourt (ou Alincourt ou Hebecourt), ou encore des Marest et Croissy-en-Brie. Au moins les fiefs restent en Brie autour de Provins. Il n’est donc pas Bourguignon comme le supposait Brantôme à cause du subterfuge. Mais comment s’y retrouver ? Avec lui nous entrons dans le monde des magistrats du Parlement de Paris. Il est petit-fils de Guillaume Dauvet, seigneur de Clagny, Berneuil et des Marests, conseiller au Parlement puis maître des requestes et de Jeanne Luillier (Lhuillier) dame de Rieux et de Fraucourt, fille d’un parlementaire. Ce couple eut trois fils Pierre, Robert et Jean et une fille, Anne épouse de Pierre Lescot. Nicolas est le fils unique de l’aîné Pierre Dauvet, seigneur des Marests et maître des requêtes, et de Madeleine Petit (fille d’Etienne Petit, secrétaire du Roi, audiencier en la chancellerie, et de Charlotte Briçonnet d’une grande famille de parlementaires). Nicolas a donc deux oncles. Le premier, Robert, seigneur de Rieux et autres lieux, conseiller en Parlement et président des Comptes, a épousé Anne Briçonnet. Robert et Anne auront entre autres enfants, Jean Dauvet seigneur de Rieux etc. et maître des requêtes qui épouse en deuxième noce une veuve, Marie de Champrond (fille de Michel, capitaine de Chartres). Le second, Jean, seigneur de Berneuil, des Marests, etc., conseiller à la cour des Aides, bailli et capitaine de Meaux est l’époux de Jeanne de Longuejoüe (dont l’oncle, Thibault de Longuejoue, a épousé Madeleine Briçonnet la sœur d’Anne).

Cette brève généalogie permet de confirmer l’identité de la victime. D’après un acte notarié du 30 août 1546, établi chez le notaire parisien Jean Trouvé : Charlotte Briçonnet, alors épouse de Charles de Pierrevive, somme Michel de Champrond, seigneur de Croissy, bailli et capitaine de Chartres, de « participer, comme il l’a promis, aux frais du procès criminel intenté […] pour l’homicide de Nicolas Dauvet, seigneur des Marets et de Croissy-en-Brie, dont le dit de Champrond est l’héritier »[17]. Or Charlotte Briçonnet est la grand-mère de Nicolas Dauvet et est aussi cousine germaine du père d’Anne et de Madeleine. Tous ces gens — Dauvet, Briçonnet, Champrond et Longuejoüe — vont hériter de la victime, mais c’est son oncle Jean qui obtient la seigneurie des Marets.

Souvenons-nous de l’aïeule qui se jette au pied du roi pour demander une rapide justice. Je soupçonne fortement Charlotte Briçonnet d’être cette aïeule. Pour cela, il fallait avoir ses entrées à la cour. Or cette femme déjà âgée (la soixantaine) a fait quatre beaux mariages, le dernier mari étant grand officier de finance (Trésorier de France) et fort riche. C’est une femme cultivée, d’une lignée de magistrats prestigieuse, et elle a côtoyé la cour de par les fonctions de ses maris dont le dernier est maître d’hôtel du roi. Son gendre, Pierre Dauvet, alors décédé, est le beau-frère de Pierre Lescot père de l’architecte. L’architecte, a lui aussi ses accès au roi en raison du projet du Louvre et a pu appuyer sa demande. Je situe cette audience royale fin juillet ou début août. D’où la réaction du cardinal du Bellay, le 2, car il y avait urgence.

Tous sont des robins anoblis depuis plusieurs générations. Pierre Dauvet, le père de la victime fut de plus armé chevalier par le roi en 1521 et enseigne d’une compagnie de trente lances[18]. Nicolas semble être promis aux armes plutôt qu’au droit et sa noblesse paraît acquise. Pour autant, il ne peut rivaliser en dignité avec les anciens lignages que sont les du Bellay et surtout les Clermont-Husson.

 

Le criminel

La question qui se pose est de quel Tallard s’agit-il ? Tantôt on parle de Julien et tantôt de Laurent. Comme les généalogies de ces familles aristocratiques sont maquillées pour cetains personnages, elles sont de peu d’utilité. Loise de Clermont a quatre frères plus jeunes. Théodore-Jean, abbé commandataire de Saint-Gilles au diocèse de Nîmes depuis 1537 est à exclure, puisqu’il devient évêque de Senez en 1551 et meurt en 1560. Julien a épousé en 1542 Claude de Rohan-Gié dame de Thoury, et est depuis appelé Thoury et non Tallard. Il est aussi à éliminer puisqu’on trouve des traces de lui à plusieurs reprises. D’après certains, dont Théodore de Bèze, il serait mort à Orléans en 1562, appartenant au camp huguenot, mais par sa faute « s’estans fait promener comme par passe temps dans le tombereau meme dans lequel on portoit les pestiférés »[19]. Ne restent donc que Claude et Laurent, âgés d’une trentaine d’années.

Laurent (ou Laurens) est dit mort au champ d’honneur, à la bataille de Cérisoles contre les Impériaux (avril 1544). Pourtant, ce Laurent signe une quittance chez un notaire tonnerrois le 21 janvier 1546 n.s.[20]. Il s’agit de 4000 livres tournois « de ce qui luy estoyt deu de l’acquisition par led. Sr du Bellay et lad. dame [Loise de Clermont] faicte de sa portion dud. conté de Tonnerre ». Il n’est donc pas mort à Cérisoles comme le proclament les généalogistes. Peut-être y a-t-il été blessé et est mort de la suite de ses blessures ? Dans ce cas il serait mort entre ce 21 janvier et juin ou juillet 1546. Peut-être est-ce lui qui fut assailli par Nicolas Des Maretz au cours de cette bataille, ce que l’on déguise ensuite car ce n’est pas glorieux ? Le 5 mars 1549 n.s. est rendu un arrêt de la cour de Parlement après un long procès entre Antoine et Louise de Clermont concernant précisément l’héritage de Laurent après son décès sans enfant, et l’année suivante, les documents tonnerrois parlent en effet de la liquidation de l’héritage de « feu Laurens de Clermont »[21]. Il est donc plausible que Laurent de Clermont soit l’offensé.

Claude serait donc le criminel. Les généalogies sont encore plus laconiques à son sujet : aucune date de décès, ni de lieu, ni de fait d’arme. De plus, il est dit seigneur de Marigny, ce qui ne correspond à aucun fief des Clermont ou Husson[22]. Pas totalement disparu, mais maquillé. Souvenons-nous que ses parts sur le comté de Tonnerre avaient été échangées contre des terres appartenant à François du Bellay et qui devaient lui revenir si Claude décédait sans héritiers, ce qui fut fait puisqu’on les retrouve dans l’héritage de Henri du Bellay, fils de François et Loise, mort en 1554.

Ainsi, mon hypothèse est que Laurent est mort de blessures reçues par Nicolas Des Maretz après janvier 1546 et que, apprenant cela, son frère Claude a décidé de le venger, attirant Des Maretz dans un guet-apens sur les frontières de Picardie. Ses familles et protecteurs ont eu beau peser de tout leur poids, le roi se montra intraitable et il fut décapité en place publique par Macé, le bourreau de Paris. La décapitation est en effet le châtiment réservé aux condamnés à mort nobles, les roturiers étant pendus. Même si Claude fut peut-être déchu de sa noblesse pour sa condamnation, ceci n’eut pas de conséquences pour sa famille car le droit du sang ne peut être supprimé.

Les Clermont-Tallard ne subirent que l’injure. D’ailleurs, très affectée, Mme du Bellay se retira de la cour pour pleurer sur sa mauvaise fortune, écrit l’ambassadeur anglais le 17 septembre, ajoutant que, quoiqu’il en soit, elle ne s’absenterait sans doute pas plus de trois ou quatre mois[23]. Les du Bellay sont à Selles-en-Berry, une des seigneuries de la comtesse, en novembre. Le décès de François Ier, le 31 mars 1547, a dû favoriser leur retour à la cour et éviter une trop longue disgrâce au cardinal. Proche du dauphin devenu Henri II, qui rappelle Montmorency, Jean du Bellay est envoyé à Rome comme surintendant générale des affaires royales en Italie. Le couple du Bellay va se consacrer de plus près au comté.

 

Suite : Une gestion musclée du comté, à la fin de https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2019/05/05/louise-de-clermont-tallard-2a-les-annees-difficiles/

 

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[1] Ce chapitre a été publié dans le Bulletin de la SAHT, Tonnerre, 2017, N° 67, p 79-94.

[2] Nonce Dandino au cardinal Santa Fiora dans une lettre du 4 août 1546, in J. Lestocquoy [ed], Correspondance des nonces en France : Dandino, Della Torre et Trivultio (1546-1551), Acra Nuntiaturae Gallicae 6, Rome, Paris, 1966, p 67.

[3] Etienne Dolet (1509-1546), écrivain et imprimeur lyonnais condamné pour détention de livres interdits et pour hérésie (calviniste), d’abord grâcié en 1543 par le roi, repris et emprisonné l’année suivante et finalement étranglé et brûlé avec ses livres place Maubert à Paris le 3 août 1546. Le soutien de la reine de Navarre, sœur du roi, n’aida cette fois en rien : François Ier resta intraitable.

[4] L’architecte Pierre Lescot (1515-1578) occupa la fonction jusqu’à sa mort ; il est fils de Pierre Lescot procureur du roi en la cour des Aides, seigneur de Lissy en Brie et de Clagny et, hasard singulier, d’Anne Dauvet, tante de la victime de Tallard.

[5] Le cardinal connaît bien l’Angleterre et Henry VIII dont il avait, entre autres, plaidé le divorce et l’excommunication auprès du pape. En 1544, il a dirigé les ambassades envoyées auprès de Charles Quint et de Henry VIII avec peu de succès, mais participe ensuite aux négociations qui aboutiront à la paix d’Ardres.

[6] Correspondance du cardinal Jean du Bellay, T. III 1537-1547, p 401.

[7] Les Langey étant cousins germains du père de François, celui-ci et le cardinal sont cousins issus de germains avec une génération de décalage — ce qui fait dire au cardinal, selon la terminologie d’alors, que François est son neveu et Louise sa nièce.

[8] Pierre Strozzi (v. 1510-1558) est un condottiere italien parent de Catherine de Medicis entré au service de François Ier en 1542, qui s’occupe pour l’heure de secourir les luthériens de la ligue de Smalkade contre l’empereur.

[9] Un événement avait scellé l’entente après la paix d’Ardres : Henry VIII avait accepté d’être le parrain d’Elisabeth, deuxième enfant d’Henri et de Catherine, née trois mois plus tôt et dont le baptême avait eu lieu en juillet, d’où la demande « gage d’amitié ».

[10] Lettres intégrales in State Papers – King Henry the Eight, part V Foreign Correspondence 1545-1547 : Wotton à Henry VIII du 21 août pp 270-274, Wotton à Paget du 28 août pp 277-278 ; Paget (Privy Council) à Wotton du 31 août, p 283 ; Wotton à Paget du 17 septembre p 301.

[11] Gilbert Bayart (ou Bayard, av. 1490-1548), conseiller et premier secrétaire des finances de François Ier dès 1528 ; homme très influent, spécialiste des affaires anglaises ; En 1544-1545 un des plus proches collaborateurs de l’amiral Claude d’Annebault.

[12] Jourdan, Decrusy et Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, Plon, Paris, T XII : édit de mai 1539, n° 269 pp 557-558 et de Fontainebleau les 16 juillet et 1er août 1546, n° 416 et 417 pp 910-912.

[13] Pierre de Bourdeille seigneur de Brantôme (v. 1534-1614) , Œuvres. Tome V, Vie des hommes illustres et grands capitaines françois, Paris, édition de 1787, pp 186-187, dans le 45e discours à propos de François Ier « grand justicier ».

[14] Etienne Pasquier (1529-1615) est un juriste, avocat au Parlement de Paris dès 1549, il a publié les Recherches de la France en 1561, livre qu’il remania plusieurs fois jusqu’à sa dernière édition en 1611. Le livre V où se trouve l’anecdote, est un recueil d’événements historiques commentés.

[15] Collection des ordonnances des rois de France – catalogue des actes de François Ier, T V, 1892, p 124, n° 15322, Moulins, 20 août 1546.

[16] Etienne de Montmirail, sgr de Fourqueux, époux en 2e noce d’une fille d’Odet de Selve, ambassadeur en Angleterre.

[17] Archives nationales, MC/ET/XIX/169.

[18] La Chesnay des Bois, Dictionnaire de la noblesse, Paris, 1772, T V, p 520.

[19] Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France, Société des livres religieux, Toulouse, 1882, t. I, p 546.

[20] Tonnerre, BM, ms 24 f° 112 v°-941.

[21] Jean Papon, Recueil d’arrests notables des cours souveraines de France, 5e ed., A Lyon par Jean de Tournes, 1569,  p 1163-1164 ; et Tonnerre, BM, Ms 24, f° 43 v°-44, cité dans un acte du 15 septembre 1550.

[22] Merci à Jean-Claude Adam de me l’avoir fait remarquer.

[23] State papers, voir note 10.

 

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Louise de Clermont-Tallard 2a : les années difficiles

Pour lire le début : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/07/24/louise-de-clermont-tallard-1/

[Les articles sur Loise de Clermont étant très longs, j’ai divisé cette seconde partie en trois articles, comme vous le découvrirez à la lecture, et merci à tous mes lecteurs]


 

A la fin de l’été 1539, Anne de Tonnerre, mère de Loise de Clermont, quitte Selles-en-Berry pour gagner Tonnerre. Là, « bien qu’elle soit alictée au lict de maladie », elle rédige son testament le 25 septembre[1], veille de sa mort. Elle y fait un don à « Anne de Clermont, fille de monseigneur de Tallard son fils aisné, la somme de mil escus d’or au soleil pour une fois ». L’enfant a deux ans et porte son prénom. D’autres sommes plus modiques sont données à ses serviteurs et domestiques outre leurs gages dus, ce qui donne une idée de son train : cinq dames et demoiselles, un écuyer, un maître d’hôtel, trois prêtres dont un est son chapelain, un cuisinier, des « portiers, muletiers, charretiers et garçons de cuisine », des sommeliers. Un train somme toute modeste. Elle nomme exécuteurs testamentaires « reverent pere en dieu monseigneur Maistre Gabriel de Clermont, evesque de Gap son fils, Maistre François de Marcheville, maistre dudit hospital et Jehan Cannelle echevin dudit Tonnerre ». Anne sera enterrée dans les jours suivants dans l’hôpital de Tonnerre, lieu de sépulture des comtes. Pendant ce temps, le 30 septembre, le couple du Bellay participe à un baptême à Benais[2], situé à une douzaine de kilomètres au sud de Gizeux. On peut donc supposer que Loise a fait son entrée à Gizeux peu de temps auparavant. Hélas, c’en est fini de la lune de miel. Il va désormais falloir gérer des biens éloignés de 350 km voire plus pour certains.

François du Bellay par Jean Clouet – Musée Condé

Louise de Clermont-Tallard par François Clouet – Musée Condé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

Difficultés financières

 

Loise de Clermont-Tallart et François du Bellay se retrouvent face à leurs frères et sœurs qui ne vont pas oublier leurs parts. François se hâte de partager ses deux derniers frères. Le 31 décembre 1539, il donne à son frère Louis « les terres de La Touche, La Giffardiere et La Chappelle Themer pour toutes successions directes et collateralles », par contract passé à Paris[3]. Le 2 janvier 1540, toujours à Paris, c’est au tour de Jacques de recevoir « les trois seigneuries de Thouarcé avec 1 200 escuz pour se bastir ». Chaque fois, il est précisé « que si dedans deux ans lesdicts Loys, Eustache et Jacques se pensoient estre mal partagés, ils pourroient demander supplement de leurs partaiges », ce qu’ils ne manqueront pas de faire dix ans plus tard.

Rachat du comté

Au mois de février, on commence à régler les affaires du comté et de la seigneurie de Selles-en-Berry. De retour à Gizeux, devant notaire, on procède à l’acquisition « par eulx [les du Bellay] de Gabriel, Julien,Théodore-Jean et Claude de Clermont des quatre parties les six faisant le tout de la succession de deffunte dame Anne de Tonnerre leur mere pour 80 000 livres [iiii XX mil L.t.] avec donation de la plus vallue »[4]. On s’accorde pour payer 20 000 livres tournois à chacun en deux paiements égaux de 10 000 livres. Ce n’est évidemment pas sur l’instigation de Loise de Clermont que le couple fit ce rachat, comme on le lit chez certains auteurs. François du Bellay savait parfaitement à quoi s’en tenir avant son mariage et œuvrait ainsi à élever son lignage en dignité en devenant comte de Tonnerre, quitte à rencontrer des difficultés financières. Solidaire, le couple louvoya comme il put. Après avoir, en mars, fait aveu au roi et au cardinal de Givry, évêque de Langres, dont dépendait le comté et la baronie de Cruzy, on tergiverse avec Claude de Clermont : en avril, devant notaire à Paris, « lesdicts Sr et dame et ledict Claude se departent [se désistent] dudict contract de vendition » de février précédant. Aussi Claude rend-il hommage quelques jours plus tard pour 1/6e du comté. En fait, chacun a droit à 1/6e de tous les biens : le comté et dépendances, Cruzy-le-Châtel et dépendances, Selles-en-Berry et les terres du Perche, ceci avec les droits.

Les années 1540 et 1541 sont fertiles en événements pour les familles de Clermont et du Bellay. Tout d’abord, le décès de Claude de Clermont, fils aîné d’Antoine II de la branche aînée. À la mort de ce cousin célibataire, Antoine III, frère de Loise, reçoit toutes les terres de la Maison de Clermont en vertu de la substitution du 26 mars 1494 entre son père Bernardin et son oncle. Devenant baron de Clermont-en-Viennois, il recueille les privilèges attachés à cette terre (premier baron du Dauphiné, etc.). En mars de l’année suivante, il déclare à ses frères et sœurs « qu’il renonce à la succession de ladicte Anne de Tonnerre sa mere se tenant à la donation qu’elle luy a faicte »[5]. Ensuite, deux mariages auxquels les du Bellay ne peuvent manquer d’assister. Le premier en mars 1540 à Saint-Aignan où convolent Anne de Clermont, fille d’Antoine II, et René de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan à la suite de son frère Claude décédé sans enfant ; le second en janvier 1541 à Thoury qui voit l’union de Julien de Clermont, frère de Loise, avec Claude de Rohan-Gié, héritière de Thoury, veuve de feu Claude de Beauvilliers dont on vient de marier le frère[6]. Les liens de famille et de terres se ressèrent et, du même coup, un cadet — Julien — est établi. Enfin, vers la mi-septembre 1540, Loise met au monde un fils, Henri du Bellay[7] qui assure la filiation de la branche aînée.

Subsiste néanmoins la perspective de dettes à régler. Pour éviter une autre grosse sortie d’argent, les du Bellay commencent par faire un échange avec Claude de Clermont. Ce dernier cède « la sixième partie du comté de Tonnerre, la sixième partie de la baronnie de Cruzy et la sixième partie des autres lieux et biens [dont Selles-en-Berry] tenant de la succession de dame Anne de Tonnerre, sa mère ». On comprend mieux ainsi que les 20 000 livres soient le prix de 1/6e de tous les biens maternels. En contrepartie, Claude reçoit « la chastellenie, terre et seigneurie de Gré [Grez] sur Maine, ses appartenances et dépendances » ainsi que « la terre et seigneurie de Villegué, située et assise au ressort de Baugy »[8] sans les droits, équivalent d’une somme de 600 livres tournois par an. Ces terres appartiennent en propre à François du Bellay, mais Villegué est engagé et l’usufruit lui échappe pour l’instant. Tant que cette seigneurie n’est pas entièrement disponible, le couple s’engage à payer à Claude 350 L.t. chaque année à la saint Jean-Baptiste, somme assignée sur tous leurs biens. Si Claude de Clermont va de vie à trépas sans hoirs ni épouse, les 2/3 des biens à lui donnés reviendraient aux du Bellay ou à leurs enfants et le tiers restant serait partagé entre les autres héritiers Clermont[9]. Cette transaction datée du 1er juillet 1541 éclaire la difficulté de ces partages. Le 11 novembre suivant, François du Bellay rend hommage au roi pour les 2/6e de Selles, soit le tiers de cette seigneurie[10].

Et voilà que la sœur aînée se rebiffe, s’estimant lésée. Lors de son contrat de mariage en 1516, Françoise de Clermont avait reçu pour dot de son père 1 000 florins d’or dont 500 payés comptant sous la forme de 1 500 écus d’or au soleil et le reste par sommes de 50 florins par an, auxquels étaient ajoutés 500 livres pour « des habits et ornements nuptiaux ». Elle recevait donc un peu moins que les 10 000 livres signalées pour les autres dans le testament de Bernardin. En contrepartie, elle « abandonnera audit seigneur de Clermont son père, sous l’autorité et permission dudit seigneur Mérault de Hostun (son mari), tous et uns chacun de ses biens paternels, maternels, fraternels et collatéraux ». Pourtant, en 1543, Françoise réclame une 7e partie de la succession de sa mère. Pour résoudre ce litige, elle cède ses droits (encore à évaluer) à son frère Antoine III qui s’engage à lui verser une pension annuelle de 350 L.t. amortie à la somme de 10 000 L.t., dès lors qu’il aura obtenu gain de cause contre tous les autres dont Loise, pension assignée sur une de ses seigneuries dauphinoises[11]. C’est donc Antoine qui poursuivra le procès. Finalement, Françoise obtient gain de cause en janvier 1550 et en septembre, Antoine de Clermont consent à aliéner ses droits sur le comté de Tonnerre contre 20 000 L.t. Il reçoit 10 000 livres le jour du contrat et pour l’autre moitié, Loise et François du Bellay lui cèdent la terre, seigneurie et châtellenie de Chaonnes (près de Maulnes) ainsi que les seigneuries « de Bernol cousture Milloys et les Soulhatz » (près de Tonnerre) rachetables d’ici à deux ans en lui remboursant la somme de 10 000 livres[12]. En février de la même année, Laurent de Clermont avait lui aussi vendu ses parts et attendait 20 000 livres[13].

Ne possédant que les documents tonnerrois et quelques actes de notaires parisiens, il est impossible de mesurer l’ampleur de la dette à laquelle Loise de Clermont et François du Bellay ont dû faire face. Pour récapituler, il y avait des dettes anciennes contractées par Louis de Husson (rentes engagées sur les terres de Selles, Saint-Aignan et comté de Tonnerre pour un capital de 11 400 L.t.) et d’autres dettes du côté du Bellay puisque certaines terres sont déjà engagées (dont Villegué), ce qui sous-entend des arrérages en cours et des revenus en moins. Il y a 120 000 L.t. à payer aux héritiers Clermont, sans compter Louis, Eustache et Jacques du Bellay non satisfaits de leur partage.

Il a donc fallu trouver de l’argent car les revenus du domaine n’étaient pas suffisants : rentes constituées, ventes de terres à réméré, emprunts (obligations auprès de tiers, essentiellement des banquiers), sont l’essentiel des moyens utilisés dans un premier temps. La rente constituée est une sorte de prêt à intérêt déguisé (car interdit par l’Eglise) : en échange du versement d’un capital, le créancier s’engage à payer un montant annuel appelé arrérage, assigné sur un bien donné, parfois sur tous ses biens. Elle est perpétuelle. Ces constitutions de rentes à percevoir sur les revenus de fermes en cours ou à venir aliènent en fait, année après année, un fraction grandissante des revenus de la famille[14]. Elles s’accentuent peu à peu et entre 1548 et 1551 pour atteindre 13 700 L.t. avec des arrérages annuels de 1 121 L.t.

Certaines terres ou seigneuries plus excentrées, considérées comme de moindre importance, sont fréquemment utilisées pour des aliénations, ventes à réméré c’est-à-dire rachetables au bout de deux ou trois ans, sans quoi il faut renouveler le contrat. C’est encore de l’argent à prévoir pour ces rachats. Pour le comté de Tonnerre ce sont Chaonnes, Bernouil, Couture Millois et les Souillats, la Chapelle Flogny ; du côté de Selles-en-Berry, ce sont Marcheville et les Ozieux ; et pour les biens du Bellay, ce sont des métairies (Bois Thibault, la Boulie, Callans, Grostière, la Gaschière, Danières), des terres (la Haye Joullain, la Roche à Andart, Logery, le Perrier, Orengy, la Geffardière ou encore Grez-sur-Maine). La seigneurie de Chaonnes par exemple avait été vendue en 1546 à Georges de Crequi, seigneur de Ricey pour 4 000 L.t. qui ont immédiatement été reversées à Laurent de Clermont pour une portion de sa part du comté ; rachetée en 1548 au nom d’Henri du Bellay, le fils, elle est de nouveau aliénée pour payer Antoine de Clermont, comme nous l’avons vu en 1550[15] ; de nouveau rachetée mais pas entièrement, elle est revendue deux ans plus tard à Jehan Canelle, édile tonnerrois qui la conservera. Entre 1540 et 1546 le montant de ces ventes s’élève à 39 200 L.t., puis grimpe à 86 283 L.t. de 1547 jusqu’au décès de François du Bellay six ans plus tard.

L’année 1550 marque l’étape la plus pernicieuse pour le couple du Bellay qui doit payer des arrérages, des perspectives de rachats de terres d’ici à deux ans, des parts d’héritage aux Clermont, partager les terres entre les frères du Bellay[16] et près de 20 000 L.t. d’obligations engagées auprès de banquiers sur les revenus du comté ou les futures ventes de bois car, cette fois, les forêts entrent dans la danse des remboursements de dettes et les ventes de bois vont s’intensifier.

… et déjà des procès (article à venir)

 

Vie de cour

Loise de Clermont fait partie de la Maison de Catherine de Médicis, dauphine depuis 1536. Un an après leur mariage, son mari François du Bellay avait quitté la Maison du roi pour rejoindre celle du dauphin Henri comme gentilhomme ordinaire. Ils appartiendront bien sûr à la chambre du roi et de la reine après l’avènement de Henri II en mars 1547. A ce titre, ils doivent accomplir leur service à la cour par quartier chaque année. Suivre la cour, c’est beaucoup de déplacements, de grosses dépenses pour se vêtir selon son rang, c’est participer à des banquets, des bals et autres amusements comme les tournois ou la chasse.

La vie culturelle à la cour est aussi très riche. Un débat sous forme de joute mondaine agite justement ce beau monde durant les années 1540. A Paris, le 26 février 1542, Loise, Madame du Bellay (36 ans) participe avec Marguerite de France, fille du roi (18 ans), les duchesses d’Estampes (34 ans), de Nevers (26 ans) et de Montpensier, à la représentation devant le roi d’une pièce de théâtre, la Comédie des quatre femmes, due à la plume de Marguerite d’Angoulême sœur du roi. Une première fille ne veut pas aimer pour rester libre, la seconde parle du bel amour platonicien, la première femme est soupçonnée par son mari et la deuxième femme est jalouse car son mari en aime une autre. Une vieille femme intervient alors donnant des conseils qui ne résolvent finalement rien. Cette pièce s’inscrit dans la querelle des Amyes qui a éclaté l’année précédente à la parution d’un livre de Bertrand de La Borderie L’Amye de cour, texte assez cynique faisant le portrait caricatural d’une dame de cour trop libre à qui tout serait bon pour arriver à ses fins. Très éloignée des perspectives humanistes, cette vision avait suscité des réactions indignées dont celle de Charles Fontaine, un poète qui répliquait avec la Contr’Amye de court[17]. C’est donc un débat sur l’amour et l’importance à lui accorder qui débouche sur le rôle des femmes dans le couple et dans la société. Loise de Clermont-Tallard participe là à une controverse qui anime vivement la cour. Il n’est pas indifférent de noter, souligne V.-L. Saulnier, « qu’elle avait un peu pour ennemi ce La Borderie dont notre comédie critiquait vertement les théories d’amour »[18].

Le roi à Tonnerre

L’année 1542 est à marquer d’une pierre blanche pour les du Bellay. Au printemps, la cour s’ébranle pour un voyage vers l’Est. Le 14 avril « le Roy François premier de ce nom sortant de la ville d’Aucerre vint avec sa cour au gite audit Tonnerre » faisant son entrée par la porte Saint-Pierre, raconte le notaire Petitjehan. Il ajoute qu’on attendait le roi à la porte Saint-Jacques [Vaucorbe] où l’on avait préparé un théâtre. Le recteur des écoles « avoit instruict les escolliers pour representer au Roy en passant une succinte comedie correspondante à ses prouesses et ses vertus », ce qui ne put avoir lieu puisque le roi « descendit par le Perron et alla mettre pied à terre à l’hospital ». On imagine la déception des enfants… et du recteur. En fait, arrivant de l’abbaye de Pontigny et non d’Auxerre, François Ier était passé par Dyé, puis le chemin des Lices qui amenait à la porte Saint-Pierre au Perron.

François Ier loge à l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, dans le château, reçu par le nouveau maître de l’Hôpital Eustache du Bellay[19], frère de François. Le comte et la comtesse de Tonnerre semblent résider en l’abbaye de Saint-Michel avec d’autres convives. Le dauphin Henri et Catherine de Médicis sont là, avec Mme d’Etampes maîtresse du roi, et tous les grands, ainsi que les grands serviteurs de la couronne. La ville est bien petite pour accueillir cette foule. Il faut imaginer toutes les hôtelleries bondées, les hôtels bourgeois aussi et les villages alentour. L’ambassadeur d’Angleterre William Paget, par exemple, est logé à Chablis. Arrivé le Vendredi saint, le roi fait ses Pâques à Tonnerre. Le samedi est entièrement consacré aux dévotions. Des sollennités ont lieu dans l’abbaye de Saint-Michel. Des évêques et même des cardinaux étant sur place, des prêtres séculiers ou réguliers reçoivent les ordres sacrés en présence de toute la cour[20].

Ce n’est que le lundi de Pâques, alors premier jour de l’année civile, que les affaires reprennent. Le roi, le chancelier Poyet et le conseil font leur office : 13 lettres (règlements de litiges et autres), une légitimation et 23 lettres de naturalité, une ordonnance et un édit[21]. L’ordonnance porte sur le règlement et les tarifs des droits d’imposition foraine, de rève et de haut passage (droits de douane à la sortie et à l’entrée du royaume), et l’édit de Tonnerre porte « sur la forme et maniere de lever le droict de gabelle du scel qui sera vendu, trouqué ou eschangé » en ce royaume, « auquel estoyent presens — raconte Guiffrey dans sa Chronique —messeigneurs les Daulphin et duc d’Orléans, le Roy de Navarre, le cardinal de Ferrare, le conte de Buzançoys admiral [Philippe Chabot tout juste rentré en grâce], le seigneur d’Anebaut mareshal de France et le seigneur d’Assier grand escuyer » — qui n’est autre que le grand-père d’Antoine de Crussol[22]. Guiffrey poursuit par l’arrestation de deux nobles amenés devant le roi. Ils furent accusés de plusieurs crimes et envoyés à Paris pour être jugés sous la garde de douze archers. Voilà qui nous introduit dans le rôle de justicier du roi.

Parallèlement aux affaires domestiques du royaume se poursuivent des relations internationales. Le notaire Petitjehan qui écrit cinquante ans plus tard rapporte que, passé les fêtes de Pâques, survint auprès de François Ier « l’ambassadeur de l’empereur Charles le quint, lequel (en la grande salle dudict hospital) luy denonça la guerre de par ledict empereur ». Une trêve de dix ans avait été signée quatre ans plus tôt, mais la question du Milanais n’était en effet toujours pas réglée. Pour autant, ce n’est pas Charles Quint qui dénonça la trêve mais bien le roi de France et seulement en juillet. Pour l’heure, François Ier tergiverse. Henry VIII aussi. Entre autres discussions sont sur la sellette le mariage de Marie Tudor fille du roi d’Angleterre avec Charles duc d’Orléans, la pension de 50 000 écus d’or à verser chaque année à l’Angleterre[23] et la guerre contre l’Empereur. Le 21 avril, William Paget ambassadeur d’Angleterre est reçu par l’amiral de France[24] : « Demanda ledit seigneur ambassadeur si le roy voulloit faire la guerre à l’empereur ; à quoy il lui fut respondu par ledit seigneur qu’il n’en avoit poinct d’envye, mais que, si le roy d’Angleterre la voulloit, que ledit seigneur roy y entreroit avecques luy et non autrement ». On louvoie, on temporise. Il a bien été question à Tonnerre de la guerre contre l’empereur, mais point de déclaration de guerre par Charles Quint.

Le roi quitte Tonnerre le 21 avril 1542 pour se rendre au prieuré de Vausse. Le couple du Bellay sort comblé de cette visite royale sur leurs terres et semble poursuivre le voyage avec la cour. Ainsi, chaque année, le couple se partage entre ses devoirs à la cour et l’administration de ses domaines.

1543 : Un coup dur, le crime de Tallard  : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2019/05/09/iib-les-annees-difficiles-le-crime-de-tallard/

 

 

Une gestion musclée du comté

Loise de Clermont devient comtesse de Tonnerre le 26 septembre 1539 et son mari en portera désormais le titre. Pourtant, le 30 de ce mois, le couple est encore en Anjou[25]. Dès la nouvelle du décès d’Anne de Husson, le couple prend en main l’administration du comté. Il est en effet d’usage que le nouveau couple comtal y fasse son entrée, sorte de présentation et de reconnaissance mutuelle entre les seigneurs et leurs sujets. Elle sera quelque peu reportée. Il est également d’usage qu’un nouveau comte installe localement ses officiers : bailli et ses lieutenants, gruyer, prévôt, garde des sceaux, greffier, notaires, capitaines, procureur fiscal, receveur du comté et maître de l’Hôpital. Tous sont nommés par le comte. La femme étant juridiquement réputée mineure ne peut intervenir sans l’autorisation de son mari. Même si elle est solidaire des décisions — et dans les textes on mentionne généralement Monsieur et Madame — l’épouse ne peut agir directement sans procuration.

François du Bellay est un bon gestionnaire sur ses terres et, poussé sans doute par l’ampleur des dettes en cours et à venir, il va devenir redoutable dans le comté. Après la guerre de Cent Ans, il avait fallu repeupler les campagnes et reconquérir les terres. Pour cela, les seigneurs avaient consenti quelques libéralités aux communautés, notamment des droits sur la terre et des droits d’usage avantageux puisqu’ils s’exerçaient sur la totalité des bois. Depuis, la population s’était accrue et au cours du XVIe siècle on assiste à une première réaction nobiliaire[26] : s’appuyant sur le droit féodal, des seigneurs vont remettre en vigueur des droits anciens tombés en désuétude et fixer de nouvelles limites aux droits d’usage. Le but est de tirer un plus grand profit des seigneuries et, au passage, de mener une lutte contre certains abus — certaines fois utile, d’autres moins.

Cf. Nouveaux officiers et nouvelle ordonnance / Le scandale des censives / Attaque sur les droits d’usage en forêt / Un règne conflictuel, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/histoire/relations-avec-les-comtes/

Cf. L’affaire des vaches, une affaire révélatrice de l’ambiance qui règne et des façons de faire du seigneur du lieu, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/08/13/une-affaire-de-vaches/

 

[Fin de cette 2e partie, Aux abois et premier veuvage : à venir]

 

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[1] Archive privée communiquée par Robert Biton, que je remercie.

[2] François du Bellay est un des parrains de René de Laval, fils de Gilles de Laval sgr de Maillé — cousin germain de François — et de Louise de Sainte-Maure (Inventaire sommaire des Archives départemantales antérieures à 1790. Indre-et-Loire. Archives civiles. Série E supplément, Vol. 1, 1906, p 213).

[3] Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v°.

[4] Tonnerre, BM, ms 24, f° 58 acte 32, du 15 février 1540 n.s.

[5] Tonnerre, ms 24, f° 105 acte 833, acte passé le 23 mars 1541 n.s. chez un notaire de Saint-Jeoire en Dauphiné.

[6] René Guyonnet, Saint-Aignan de la Pucelle au Vert-galant, T. IV, Blois, 1980 ; mariages du 12 mars 1540 n.s. et du 15 janvier 1541 n.s.

[7] Tonnerre, AM, 2 DD 1.

[8] Grez-Neuville et Villegué près de Vieil-Baugé sont tous deux dans le Maine-et-Loire, en Anjou.

[9] Tonnerre, ms 24, f° 58 acte 32 et archive privée communiquée par Robert Biton.

[10] Catalogue des actes de François Ier, T VI, p 644, n° 22261 et p 678, n° 22445.

[11] Archives privées communiquées par Robert Biton : acte du 2 juillet 1543 au château de Saint-Jeoire fief d’Antoine, confirmé par un acte du 7 septembre 1543 au château de la Baume chez le mari de Françoise.

[12] ADYonne, 3 E 1 112, f° 43 v° à 48, contrats passés à Tonnerre du 4 janvier 1550 n.s. et du 15 septembre 1550.

[13] T, BM, ms 24 f° 112v°-941, acte passé à Paris chez Franquelyn et Angirard, notaires, le 4 février 1546 n.s.

[14] Voir l’étude édifiante de Denis Crouzet : « Recherches sur la crise de l’aristocratie en France au XVIe siècle ; les dettes de la Maison de Nevers », Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 1, p 7-50.

[15] Tonnerre, BM, ms 24 f° 58 v°-36 et f° 120 v°-1056 ; Auxerre, ADY, 3 E 1 112 f° 44- 48.

[16] A l’occasion de ce partage entre les quatre frères qui inclut les biens de l’oncle Louis décédé le 4 janvier 1542 n.s., les biens de la Maison du Bellay sont estimés à 13 200 L.t. de rente annuelle (Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v° et ms 24 f° 112-942). A titre de comparaison, dans une déclaration du revenu de la comté de Tonnerre en 1573, la somme totale est de 23 411 L.t. et la rente des vassaux du comté à 67 725 L.t. (transcrit par M. Jolivot, « Etats généraux de 1576, recherches sur l’assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY, 1876, p. 302-317).

[17] La querelle dura jusqu’en 1555, avec la réplique dès 1543 de la Parfaite Amye d’Antoine Heroët, le plus platonicien de tous.

[18] V.-L. Saulnier, « la Comédie des quatre femmes », in Marguerite de Navarre, théâtre profane, Paris-Genève, Droz, 1963, p 93. Sur l’épigramme incendiaire de La Borderie, voir infra chapitre I p 7, où l’on voit que Loise de Clermont apparaît comme une Amye de cour sans scrupules.

[19] A cette même période et avant le 2 mai, Eustache est reçu conseiller au Parlement de Paris à la place de son oncle Louis décédé en janvier précédent.

[20] « Note sur l’entrée de François Ier à Tonnerre et la réception des ordres sacrés, par le chancelier Poyet à l’abbaye de Saint-Michel de cette ville, 14 et 16 avril 1542 » (Léon Dorez, Catalogue de la collection Dupuys, vol 1, p 33).

[21] Voir le Catalogue des actes de François Ier, Tome 4, p 309-312 et 314-319 (en ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5732487f/f324.item.r=Tonnerre. Il existe d’autres lettres qui n’apparaissent pas dans le Catalogue.

[22] Georges Guiffrey [ed.], Chronique du roy Françoys premier de ce nom, J. Renouard, Paris, 1860, p 385-386 ; un édit qui rencontra une rebellion des producteurs que François Ier dut aller mater à la fin de l’année.

[23] Après la défaite de Pavie, François Ier avait été prisonnier en Espagne. Libéré en janvier 1526, il rechercha l’appui d’Henry VIII : en 1527, celui-ci renonçait à tous ses droits sur la France contre une pension viagère de 50 000 écus par an.

[24] Letters and Papers, Foreign and Domestic, Henry VIII, Volume 17, 1542, ed. James Gairdner and R H Brodie (London, 1900), Paget à Henry VIII, 24 avril 1542 ; les propos échangés sont également rapportés à Charles de Marillac, ambassadeur de France en Angleterre, par le secrétaire de l’amiral : Kaulek Jean [ed.], Correspondance politique de MM. de Castillon et de Marillac, ambassadeurs de France en Angleterre (1537-1542), Paris, F. Alcan, 1885, p 411.

[25] Ils assistent à Benais au baptême de René de Laval, fils de Gilles de Laval sgr de Maillé et de Louise de Sainte-Maure ; François est un des parrains : Inventaire sommaire des Archives départemantales antérieures à 1790. Indre-et-Loire. Archives civiles. Série E supplément, Vol 1, 1906, p 213

[26] Concept d’historien, la seconde réaction nobiliaire, beaucoup plus virulente, aura lieu au XVIIIe siècle.

 

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Mme Ratat et quelques autres

Il est bien difficile de rencontrer le monde des femmes dans les archives. On y parle peu d’elles. Les mentions sont rares. La découverte se fait le plus souvent à travers des actes notariés ou de justice. Entrons un peu dans l’univers féminin grâce à Mme Ratat et quelques autres.

Au XVIe siècle comme aujourd’hui, une femme ne perd pas le nom de son père en se mariant. Elle signe donc de son nom de jeune-fille, ici Nicole Gerard et tous les documents officiels sont à ce nom. En termes d’adresse et de référence l’usage fait que les tiers utilisent Madame et le nom de son mari, ici Mme Ratat, et quand le mari décède, elle devient la vesve [veuve] Ratat et, dans les documents, Nicole Gerard veuve Jehan Ratat. Les veuves plus âgées, épouses d’artisans ou du petit peuple sont appelées « la » + le nom féminisé du feu mari, par exemple « la Cabassone » épouse d’un feu Cabasson.

Nicole Gerard, fille de Pierre Gerard et d’une Carrey [Carré] elle-même fille de Jehan Carrey, officier de la ville car indiqué comme sergent dans un rôle de tailles de 1532. Pierre Gerard est un commis royal qui récolte les deniers de la recette de l’élection de Tonnerre, office royal.

Avec ses frères et sœurs, Nicole est devenue orpheline de mère à une date indéterminée. C’est généralement le parent survivant qui devient tuteur de ses enfants, nomination corroborée par une assemblée de famille et d’amis devant un juge. Le contrat de mariage nous apprend qu’elle fut élevée par son père avec sa fratrie sous « traicté de norriture », dit aussi bail à nourriture. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un bail mais bien d’un contrat : au décès de la mère, le père — également tuteur — s’est engagé à prendre soin de ses enfants moyennant la jouissance des héritages leur appartenant et du travail à fournir dans la maisonnée, travail pour lequel ils seront rémunérés. Dans ce système, le parent survivant est indemnisé des dépenses de nourriture et autres nécessités apportées à ses enfants. S’il en récolte les fruits, il doit bien sûr gérer ces héritages « en bon père de famille ». Les sommes en jeu sont calculées et décidées par le tuteur et l’assemblée familiale en fonction du statut et des biens de la famille. Ces baux à nourriture se terminent généralement entre 16 et 18 ans pour les filles de la bourgeoisie. On y ajoute parfois une clause d’étude ou d’apprentissage ­— pour une fille connaître et savoir lire les « Pseaumes et les Heures » et apprendre la couture. A la majorité des enfants (25 ans) ou à l’occasion de leur mariage, le père doit rendre compte de sa tutelle et les enfants devront recevoir leur reliquat. Ne possédant pas ce bail à nourriture, il est impossible de savoir jusqu’à quel âge les enfants ont été pris en charge, ni d’en connaître les clauses exactes, pas d’avantage que leur âge.

Nicole Gerard se marie le 17 novembre 1560[1] avec Jehan Ratat, homme de loi, notaire et greffier de l’élection, âgé de plus de 25 ans puisque majeur. Le père et le mari sont donc tous deux officiers de l’élection. Le contrat de mariage précise que Nicole est restée au service de son père quatre ans après la fin du bail. Elle aurait donc environ 20 à 22 ans au moment de son mariage. Ayant deux sœurs et deux frères, elle reçoit alors 1/5e des sommes dues sur les héritages de la mère, de la grand-mère maternelle et de deux oncles maternels puisque la coutume de Sens à laquelle appartient Tonnerre est égalitaire, soit 25 livres 13 sols tournois. Elle reçoit également 10 L.t. pour le travail accompli auprès de son père. La dot versée à Jehan Ratat et de 50 écus sol, soit autour de 125 L.t., somme identique à celle que reçoit Nicole comme « avancement de mariage », 100 écus sol au total. Ce sont des sommes relativement modestes. Pierre Gerard donne en outre à sa fille les vêtements conformes à son statut (généralement robe, cotte et chaperon pour se couvrir la tête), ainsi qu’un trousseau consistant en « ung lict garny de six custodes [rideaux] couverte [couverture] et dix draps ». Enfin, Jehan Ratat devra offrir à sa femme « bagues et joyauz » d’un montant de 15 écus sol (autour de 38 livres). Imaginons un peu : Nicot explique que au pluriel, « bagues se prend pour tous affiquets [bijoux, parures] d’or ou d’argent d’une femme, soit anneaux pendans, carcans, fermeillets [chaine ou quarquan d’or, enrichi de perles ou de pierres precieuses, ou d’esmail que les damoiselles mettent autour de la teste sur leur coiffeure pour la tenir arrestee et ferme], chaines ou autres ».

Le mari de Nicole dont j’ai parlé ailleurs[2] ne cessera de grimper dans la hiérarchie, occupant finalement des postes à responsabilité auprès de l’Hôpital puis du couple comtal. Ainsi Mme Ratat vivra dans une maison sobre mais très confortable[3].

Nicole mettra au monde deux garçons et une fille. Jehan l’aîné né vers 1561-1562 et Odet né peut-être au printemps 1564 et au plus tard en 1566[4]. Je n’ai trouvé trace de sa fille Claude Ratat qu’au moment du baptême de son premier enfant, une fille prénommée Geneviesve dont la marraine est une Gerard[5]. C’est dans la grande chambre du rez-de-chaussée de la maison qu’eurent lieu les gesines [accouchements], le plus vraisemblablement en compagnie de parentes et voisines et sous l’œil averti d’une comere, dite ailleurs matrone et plus tard sage-femme. Ces femmes étaient choisies pour leur moralité et leur orthodoxie religieuse. Elles avaient en effet le devoir d’oindre le nouveau-né d’eau bénite en cas de danger pour sa vie car il était inconcevable de mourir sans être baptisé. Elles étaient également élues pour leur savoir-faire appris par l’expérience auprès d’une autre matrone. C’étaient des veuves d’âge mûr ayant été mère elles-mêmes. A Tonnerre, dans les années 1560-1570, quand Nicole met ses enfants au monde, elles sont trois commères, toutes veuves : la veuve Guillaume Bouchu pour la paroisse Saint-Pierre ; la veuve Nicolas Convers et la veuve Guerin pour la paroisse Notre-Dame où habitent les Ratat. Les femmes accouchaient plutôt assises, ne regagnant le lit matrimonial qu’après la naissance.

Jacob Rueff, frontispice de De conceptu et generatione hominis, 1580[6]. Source : http://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/image?04028

A propos d’enfantement, arrêtons-nous un instant sur un fait divers qui eut lieu en 1576 à Epineuil, à 2 km de Tonnerre. Claude Fauconnier d’Epineuil et sa sœur Jehanne vivaient alors sous le toit de leur mère. Le 7 juillet devant Pierre Turreau, lieutenant du bailli de Tonnerre[7], ils sont accusés d’avoir cherché à se débarrasser du corps de l’enfant de Jehanne juste après sa naissance sans en avoir parlé à quiconque, pas même à leur mère. Claude a transporté l’enfant « hors la ville d’Espineul et icelluy mys dans une fenestre attenant du grand chemyn où il l’avoit laissé en danger d’estre mengé des bestes ». Juridiquement, on faisait alors une distinction entre l’abandon et l’exposition d’enfants. Exposer un bébé c’était l’abandonner anonymement et, dans ce cas, dans un endroit dangereux. Dans un édit de février 1556, Henri II avait fermement condamné les femmes qui, « ayans conceu enfans par moyens deshonnestes, ou autrement, persuadees par mauvais vouloir et conseil, desguisent, occultent et cachent leurs grossesses, sans en rien descouvrir et déclarer ». Il condamnait surtout celles qui à la naissance homicidaient leur bébé, « crime très enorme et execrable, frequent en nostre royaume ». Il n’y a point eu d’homicide à Epineuil, Jehanne ne risque donc pas la peine de mort, mais l’accouchement avait été caché et l’enfant exposé n’avait pas été baptisé. Claude Fauconnier est condamné à recevoir « le fouet dans les prisons dud. Espineul soubz la custode[8] après y avoir demeuré l’espasse de six jours noury au pain et à l’eau et en 100 solz d’amende ». Quant à Jehanne qui, après interrogatoire, avait avoué demander à son frère d’emporter l’enfant, elle est condamnée à reprendre son enfant (il n’est donc pas mort le pauvret), à le nourrir et en prendre soin sous peine de 10 livres d’amende. Elle restera en prison tant que l’amende ne sera pas satisfaite, « avec deffence de plus faire le semblable à peine de plus grande punition corporelle et exemplaire ». Ils devront payer les frais de justice. Ce à quoi elle acquiesce tandis que son frère fait appel. Une justice plutôt clémente pour une femme peut-être trop pauvre, ou trop légère, ou même violée. ?

Epouses au travail

Outre les travaux domestiques, les femmes adoptaient la profession de leur mari. Pas question d’être maître artisan puisque, contrairement au Moyen Age, elles ont été bannies des corporations, mais elles participaient au quotidien de l’atelier comme Jehanne épouse de Jehan Regnier. Ce tixier de toile avait tissé pour l’hôpital 120 aunes à faire du linge et c’est sa femme qui touche l’argent et remet une quittance au receveur Ratat[9]. C’est avec ce genre de petit détail que l’on découvre incidemment l’activité « professionnelle » des femmes mariées. Chez le petit peuple ­— petits vignerons, manouvriers, pauvres, etc. — à l’instar de leurs hommes — père, frère, mari — les filles ou les épouses prêtaient leurs bras à divers travaux, ainsi d’ailleurs que leurs enfants mais pour des besognes moins pénibles. C’est ainsi que début septembre 1570, l’hôpital embauche 19 femmes une journée pour la cueillette du « masle des chenevieres du grand jardin dud hospital »[10] et 15 enfants le lendemain pour ramasser les tiges. De même lors d’un gros chantier à l’hôpital en 1554, nombreuses sont les femmes à être embauchées comme manouvrières ou hotteuses[11].

Dans la bourgeoisie marchande ou de robe, la femme secondait son époux dans l’échoppe ou l’étude. Je n’ai pas découvert sa signature mais il paraît très probable que Nicole sache lire et écrire. Mme Ratat avait certainement fort à faire à recevoir. Je n’ai pas trouvé d’exemples de réception officielle chez les Ratat, mais bien chez Anne Perseval qui reçut en avril 1564 deux commissaires royaux, Jacques Viard et Antoine Fumée[12], ou chez Elisabeth Phelipeaux épouse Heny Canelle qui logera en juillet 1587 la comtesse Louise de Clermont[13]. Mme Ratat doit quant à elle recevoir nombre de notables tonnerrois ou autres. Elle s’occupe aussi de transmettre demandes ou ordres ou même de régler des comptes en l’absence de Jehan. Comme le faisait Jacqueline Perseval — Mme Jehan Canelle — femme d’élu, ou sa sœur Anne Perseval [Perceval] épouse de Jehan Piget, grènetier, officier au grenier à sel de Tonnerre ou encore la femme de Vincent de Lafaye contrerolleur de la maison du duc d’Uzès. Cette dernière dite « madame la contrerolleuse La Faye » participe au travail de son mari du vivant de celui-ci et en son absence[14].

Décès du mari

Jehan Ratat recevait ses ordres de paiement du maître de l’Hôpital, Maurille de Lymelle qui écrivait toujours : « Receveur de l’hospital Me Jehan Ratat, payez des deniers de vostre recepte… ». Or, le 30 septembre 1581, Lymelle omet son nom écrivant simplement « Receveur de l’hospital… » à propos de 100 sols à régler à Edme Robin greffier de la justice de l’hôpital, lequel signe une quittance le 19 octobre : « Je Edme Robin soubz signé confesse avoir receu de honneste femme Nicole Gerard vefve de honnorable homme Jehan Ratat de son vivant recepveur de l’hospital notre dame des fontenilles de Tonnerre la somme de cent sols tournois »[15]. Jehan Ratat est sans doute déjà mort depuis la fin du mois de juin, comme nous l’apprend une lettre patente d’Henri III de début février 1582 précisant que le décès de Ratat est « advenu depuis environ huit moys » — son dernier paiement date d’ailleurs du 17 juin[16]. On voit donc que sa veuve prend la relève, habituée qu’elle est à le seconder.

C’est ce qu’avait fait aussi Anne Perseval dite « grenetiere » après le décès de son mari en 1547. Il est vrai que la fonction de commerçant n’exclut pas les femmes et c’est sans doute la raison pour laquelle Anne restera grènetière encore une bonne dizaine d’années. Le grènetier est assisté d’un contrôleur, d’un mesureur, d’un receveur et d’un greffier, tous officiers royaux. A Tonnerre, une partie des octrois dont bénéficie la ville vient d’un prélèvement sur la gabelle. Outre la tenue du magasin et des registres du sel, le grenetier et le contrôleur sont chargés de calculer les deniers récupérés par la ville sur les ventes de sel, à savoir 20 deniers par minot. C’est sur le calcul et le versement à la ville de ces octrois que nous voyons Anne Perseval toucher des gages et salaires[17].

Avec la renaissance du droit romain, le siècle a introduit en France l’incapacité juridique des femmes, filles mineures ou épouses. Impossible de signer un contrat sans l’assentiment du mari. En endossant le statut de veuve, Nicole atteint ce moment où une femme ne dépend plus ni du père ni du mari et prend en main la maîtrise de son patrimoine, mais où d’autres soucis l’attendent… Comme la plupart des veuves elle est devenue tutrice de ses enfants mineurs avec accord de la famille et peut administrer leurs biens. Cependant, pour surveiller l’établissement de l’inventaire et préserver les droits des mineurs, l’assemblée de famille nomme un subrogé tuteur, en l’occurrence Jehan Germain, imageur [sculpteur], leur oncle paternel (époux de la sœur de leur père). Le subrogé tuteur appartient en effet à la branche opposée au survivant des conjoints, car la famille alliée veille également à ses intérêts.

En pays coutumiers, on distingue entre les biens meubles et immeubles, ces derniers pouvant être propres ou conquêts. Les propres, biens patrimoniaux hérités, sont très protégés et doivent revenir à la lignée maternelle ou paternelle dont ils proviennent. Quant aux dettes, elles font partie des biens meubles et, bien sûr l’époux survivant doit s’en acquitter. Quand s’ouvre la succession, la veuve peut soit accepter meubles et dettes soit les refuser, mais ne perd pas ses biens propres ni son douaire. Nicole Gerard avait été pourvue d’une douaire préfix (c’est-à-dire contractuel par opposition à coutumier) précisé dans son contrat de mariage qui est d’un montant de 50 écus sol, argent touché par le couple un an après le mariage, douaire qu’elle devrait toucher dès le décès de Jehan soit en argent, soit l’équivalent de cette somme en rentes sur des biens immeubles de la communauté. Nicole récupère aussi « tous ses habitz, bagues et joyauz avec son lict garny ». Ceci est contraire à la coutume mais inscrit dans son contrat de mariage. La veuve Ratat n’est donc pas tout-à-fait dépourvue. Elle continue aussi de vivre dans la maison où est mort son mari et peut se servir raisonnablement des provisions de la maison. Nous allons voir que Nicole a pourtant fait quelques erreurs.

Les difficultés d’une veuve

Dès le décès de son mari, les créanciers tombent sur le dos de la veuve ainsi que, souvent, la famille pour des litiges plus ou moins anciens. Nicole Gerard veuve Ratat n’y échappe point. Son feu mari tenant les comptes de l’Hôpital et, certaines années, ceux du seigneur, ces employeurs viennent eux aussi lui réclamer le reliquat une fois les documents comptables arrêtés et dûment vérifiés.

Une lettre de rescision permet d’en savoir plus sur les déboires de Nicole. Une lettre de rescision était une lettre de justice, obtenue à la chancellerie à Paris pour se faire relever (délier, libérer) d’un ou de plusieurs actes passés à son préjudice, actes ayant été induits par force ou tromperie et causant une lésion, un tort important. Seul le Prince pouvait remettre les choses dans leur état premier, avant les engagements catastrophiques. Nicole Gerard se rend donc à Paris à la Chancellerie en compagnie de Jehan Germain. Il lui fallait exposer son cas, démontrer le préjudice et expliquer la cause de son erreur. Cette erreur avait été de s’être « immissee en la communaulté ignorant les debtes ». Autrement dit, elle aurait fait acte de propriété sur les biens meubles de la communauté en oubliant les dettes. Si elle agit de la sorte, c’était à son corps défendant car elle avait été « desnuee de conseil ». D’ailleurs, elle avait fait faire un inventaire après décès le 14 novembre 1581, moins d’un an après le décès de son mari avant même d’être au courant des dettes passives. Pourtant, découvrant que son mari était reliquataire sur ses comptes auprès de l’Hôpital et de la comtesse, elle aurait promis de payer ces dettes avec ledit Germain. Pour cela, ils avaient signé plusieurs obligations pour rembourser. Il lui semblait avoir fait « tous actes de femme de bien » voulant acquitter la succession pour elle et ses enfants. Alors qu’elle espérait en venir au bout, elle fut « pressee [prise et contrainte] de toutes partz par creanciers nouveaux qui auroyent esté jusques à personnes incongnues » et même des proches parents du défunt. Par exemple une « nommee Philberte Mijonnet vefve de feu Hugues de Chevreuille sa belle sœur pour grande quantité de drap prise par ledict deffunct ». Cette Philberte Mijonnet avait épousé en premières noces Didier Allier, frère de Regnault Allier époux en premières noces de la sœur de Jehan Ratat, d’où la dénomination de belle sœur. Veuve en 1564, elle avait pris un second mari Hugues de Chevreuille, marchand drapier. Philberte et d’autres (des Cerveau, parents encore plus lointains) avaient donc assigné Nicole en justice devant le bailli de Tonnerre. Ils « la menassent incessamment soubz vertu de lad. communaulté, ausquelz grandes charges elle ne pourroit satisfaire ne mettre au net le faict de lad. succession qu’il ne fust à la miserable sustraction et perte de tous ses biens ensemble desd. myneurs n’en ayant ja mis une partye ensemble led. Germain tuteur une partye de leurs biens pour payer une partye desd. debtes deubz ». La lettre de rescision, datée du 10 février 1582, demande au bailli de Tonnerre de faire cesser les poursuites et de remettre les choses en l’état au cas où elles auraient été suivies d’effets à condition de s’assurer auparavant de l’exactitude des faits allégués par Nicole. Pour obtenir cette lettre scellée de cire jaune, Nicole a dû payer plus de 17 livres ainsi que le voyage à la capitale. Son fils aîné, Jehan, était également à Paris. Il avait été émancipé par sa mère et son tuteur, pour être reçu héritier par bénéfice d’inventaire. Avant de passer devant le bailli de Tonnerre, il avait dû lui aussi obtenir une lettre royale l’autorisant à ce faire, lettre obtenue trois jours avant sa mère. Finalement, Nicole et son fils renoncent à la « succession et communion de biens ».

Un mois plus tard, le 16 mars[18], Nicole Gerard, Jehan Germain et Jehan Ratat demandent l’entérinement de leurs lettres de justice au bailliage de Tonnerre. Le fils Ratat sera reçu héritier par bénéfice d’inventaire à la prochaine assise. On ne parle plus des petits débiteurs mais l’Hôpital entend rentrer dans le reliquat de son compte et poursuivra son procès. Nicole et Jehan Germain offrent de bailler caution et demandent un plus long délai afin de prendre conseil et d’organiser leur défense. Ils prendront pour conseil Joseph Catin, avocat au bailliage de Tonnerre. Nous ne saurons pas la suite mais il est fort probable que les choses soient rentrées dans l’ordre pour tout le monde. Ces histoires de justices sont compliquées mais montrent bien les attaques subies par une veuve dès le décès de son mari.

Voilà pour cette petite incursion indiscrète et bien succinte dans le monde des femmes, des Tonnerroises de la Renaissance. Nous en croiserons d’autres de-ci de-là, sans oublier Loise de Clermont et autres dames de la cour que je traite par ailleurs.

 

 

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[1] Tonnerre, AH, E 134, voir le contrat in extenso : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/01/30/contrat-de-mariage-ratat-gerard/

[2] Sur Jehan Ratat, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/lhopital/religieux-et-personnel/

[3] Sur la maison du couple, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/02/24/uninterieurbourgeois/

[4] Tous deux sont mineurs en 1581 au décès de leur père. Odet est majeur à son mariage le 1er janvier 1593 (Tonnerre, registres paroissial Notre-Dame). Je propose 1564 à cause de son prénom, rare et inconnu à Tonnerre. Comme je soupçonne Jehan Ratat d’avoir été réformé, le parrain est peut-être Odet de Coligny qui est de passage à Tonnerre avec ses frères fin avril 1564 (Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 18). Pure supposition.

[5] Tonnerre ou Auxerre, registre paroissial, Saint-Pierre au 25 mai 1603 ; Claude a épousé Me François Perreau docteur en médecine.

[6] Cette gravure, bien qu’allemande, est très parlante, même si les deux astrologues qui montent le thème astral de l’enfant en observant les étoiles n’étaient pas le lot de tout le monde.

[7] Tonnerre, BM, Ms 23, f° 100.

[8] L’expression « donner le fouet sous la custode » signifie châtier en secret et non en place publique, la custode étant des rideaux de lit.

[9] Tonnerre, AH, 99 1re liasse, du 17 avril 1570. Jehanne ne sait pas signer.

[10] Tonnerre, A H E 99-1, les 6 et 7 septembre. Le chanvre a en effet des tiges mâles et des tiges femelles. Femmes et enfants reçoivent tous le même salaire, 2 sols par personnes.

[11] Voir : Un chantier à l’hospital, article à venir.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2, f° 34. A ce sujet, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/08/le-tumulte-de-la-porte-saint-michel-1/

[13] Voir https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/05/07/des-soins-medicaux-en-lhospital/

[14] Le maître de l’Hôpital Maurille de Lymelle absent de Tonnerre lui écrit plusieurs lettres entre 1589 et 1591 pour prendre soin de sommes importantes (Tonnerre, AH, E 154-7 et E 160).

[15] Tonnerre, AH, E 132-1.

[16] Tonnerre, AH, E-132-1 et E 134.

[17] Pour exemple, Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 2 v° et 20 ou 1556-1557, f° 2 v° et 21 v°, etc.

[18] Tonnerre, AH, H E 134.

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Louise de Clermont-Tallard 1 : les années incertaines

Les femmes en général et celles de la Renaissance en particulier ont été bien malmenées par les historiens ou les érudits locaux. Aucune n’échappe à cette règle, qu’elle appartienne au cercle royal ou à la petite noblesse pour celles sur qui on peut découvrir des documents ou autres traces. Il n’est qu’à lire les anciennes biographies de Catherine de Médicis autant méprisée que sa fille Marguerite de Valois[1]. Il n’est qu’à lire ce qui a été écrit sur Louise de Clermont essentiellement par les érudits locaux. S’ils ont fait une énorme collecte de documents, ces derniers ne se sont guère intéressés à la critique des textes, B-A BA de l’historien contemporain et, de plus se recopient les uns les autres sans aller vérifier les sources ni s’interroger sur les mentalités qu’eux-mêmes véhiculent. Il a donc fallu attendre le troisième tiers du XXe siècle pour voir enfin réécrire l’Histoire (Ecole des Annales, etc.). La reine Catherine et sa fille retrouvent visage humain et leur fine intelligence (entre autres) est enfin mise en avant, éclairant leurs actes. Les érudits quant à eux ont continué leur petit bonhomme de chemin sur le plan local en répétant à loisir ce que d’autres avaient écrit : Marguerite de Bourgogne est une sainte et Louise de Clermont une chipie. Pour caricaturale, cette vision règne encore dans la mémoire locale et pas seulement à Tonnerre.

Des mots-clefs pour Louise de Clermont : intelligente certes, mais surtout arrogante, intrigante à l’esprit caustique, dépensière à outrance, ce serait même elle qui a mis le feu à la capitale de son comté, etc. etc. Deux érudits entre autres — l’abbé Bourdeau en Anjou, biographe de Joachim du Bellay, et le chanoine Mutinot à Tonnerre, deux hommes d’Eglise donc — lui ont « taillé un costume » exemplaire[2] : « organisatrice de toutes les fêtes et de toutes les manœuvres de la cour », « mauvais génie » de la Maison du Bellay c’est elle qui aurait exigé le rachat du comté, « on devine qu’une pareille créature devait posséder le plus grand ascendant sur son mari », belle vision traditionnelle. Quant au chanoine, sa seule thèse est la mise à feu de Tonnerre par des gueux passant qu’elle aurait payés. Mutinot trouve absurde de maltraiter sa capitale, « sy l’on ne scavoit pas que dans le sexe les moindres passions même peuvent causer de grands desordres », n’est-ce pas ? Le misogynisme n’est pas le seul ennemi des femmes, toutefois…

J’avais donné une communication au colloque organisé par Jan Pieper en 2001[3]. Je démarrais alors juste l’étude sur les Crussol et ce papier péche par bien des lacunes. Ayant approfondi depuis, je souhaite ici, au bout de vingt ans d’études, apporter quelques pierres à l’édifice d’une biographie de Louise de Clermont replacée dans son contexte et la mentalité de son siècle.

 

 

Table des matières (que je peaufinerai au fur et à mesure de l’écriture)

1re partie : Les années incertaines — ci-dessous

  • Bien née, donc…
  • Bien née, mais…
  • Des héritages bienvenus pour un mariage
  • Portrait de femme

2e partie : Les années difficiles — à venir

  • Difficultés financières
  • Vie de cour
  • Un coup dur : le crime de Tallard
  • Une gestion musclée du comté
  • Aux abois
  • Les malheurs d’une veuve

3e partie : Ascension à la cour — à venir

  • Second mariage avec Antoine de Crussol
  • Le bruslement de la ville de Tonnerre (que je traiterai ailleurs)
  • Prise de position huguenote
  • Duc et duchesse d’Uzès
  • Une 4e guerre qui tue son deuxième homme

4e partie : Veuve et duchesse douairière — à venir

  • Et toujours comtesse de Tonnerre
  • L’incontournable duchesse d’Uzès
  • Relations familiales
  • Des procès sur fond de guerre de la Ligue
  • Une fin de vie voyageuse et choyée

 

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Bien née, donc…

Loise de Clermont-Tallard[4] est née au cœur des montagnes, probablement au château de Tallard, résidence principale de ses parents, vicomté qui donne le nom à son patrilignage. On ignore sa date de naissance et on la vieillit à souhait à cause d’une malheureuse phrase de Pierre de l’Estoile qui affirme qu’à sa mort, on lui prêtait 96 ans[5]. Elle serait selon moi le quatrième enfant du couple marié en 1497 et serait née en 1505 ou 1506. Ce qui la rend mère vers 34 ans[6], après un premier mariage à 33 ans et un second à 50 ans. Quoi qu’il en soit, la dame a vécu fort vieille pour ce siècle qu’elle a traversé presqu’entièrement, sous sept rois.

L’enfant porte le prénom de ses deux tantes paternelle et maternelle — Louise de Clermont épouse Montchenu et Louise de Husson épouse Beauvilliers — tandis que sa sœur aînée Françoise, avait reçu celui de leur grand-mère paternelle — Françoise de Sassenage — comme si elle était vouée au Dauphiné ; d’ailleurs, Françoise ne quittera pas cette province, ayant épousé très tôt un seigneur local, Méraud d’Hostun. Cette double référence ouvre symboliquement l’horizon pour Loise, qui a un pied dans les Alpes et l’autre sur les bords du Cher, en Berry. Je pencherais plutôt pour Louise de Husson, sœur de sa mère, comme marraine. Dame de Saint-Aignan, elle est toute proche de Selles-en-Berry, seigneurie et château de la grand-mère maternelle de Loise, Antoinette de la Tremoille. Ceci esquisse déjà un destin pour cette enfant qui ne sera pas envoyée au couvent et qui quittera ses Alpes natales pour porter l’héritage maternel.

Le père de Loise, Bernardin de Clermont, appartient à une famille dauphinoise de noblesse seconde. Le terme de « noblesse seconde » est un concept d’historien que l’on doit à Jean-Marie Constant. Il permet de distinguer cette partie de la haute noblesse de province servant de relais entre la couronne et la petite noblesse. Ces élites nobiliaires de lignée ancienne reçoivent leur fonction directement du roi et encadrent les provinces frontières. Au milieu du XIVe siècle, ayant hérité du Dauphiné, le roi Philippe VI donna cette province en apanage à l’héritier du trône qui porterait désormais le titre de dauphin. En tant que premiers vassaux du dauphin du Viennois, la Maison de Clermont se vit attribuer le titre héréditaire de premiers barons du Dauphiné, connétable ou grand maître de cette Maison, titre que seul l’aîné, baron de Clermont-en-Viennois et vicomte de Clermont-en-Trièves, pouvait porter. C’est lui aussi qui obtenait du roi les plus hautes charges, comme chambellan, gentilhomme de la maison du dauphin, etc. Au moment de son mariage, au début de 1597, Bernardin, cadet de famille, porte les titres de vicomte de Tallart, seigneur de Saint-André-en-Royans, la Bastie, Paladru, Montrevel, Virieu, et autres terres toutes situées en Dauphiné[7], et n’exerce que la fonction d’écuyer d’écurie du roi. Il devient pourtant gentilhomme de sa chambre et épouse Anne de Husson, cadette d’une maison plus prestigieuse encore[8] par son ancienneté, ses alliances, sa proximité du roi et les titres de comte de Tonnerre et baron de Saint-Aignan, hérités de la puissante famille des Chalon. La terre originaire des Husson est située en Normandie, fort éloignée des principales terres héritées par les femmes depuis trois générations qui se situent dans le Perche, l’Orléanais, l’Anjou, le Berry et la Basse-Bourgogne. Des terres très éloignées aussi du Dauphiné. Bien née, Loise, donc appelée à rencontrer l’élite nobiliaire.

Anne de Husson a mis au moins treize enfants au monde. Treize enfants vivant encore en 1521, mentionnés dans le testament du père Bernardin de Clermont : six filles et sept garçons. Quatre des filles et deux des garçons seront destinés à la religion. En ce début de siècle, la noblesse d’épée demeure héroïque et pour les hommes, la gloire s’acquiert sur les champs de bataille, l’argent est toujours méprisé, mais une nouvelle vertu [valeur] apparaît sous l’impulsion des humanistes et va s’imposer à côté des autres : le savoir. Comme on ne sait rien de l’enfance de Loise, il nous faut supposer. Les deux frères entrés dans les ordres, Gabriel et Théodore-Jean, ont d’abord suivi des études de droit, ce qui présuppose un précepteur à Tallard dont les autres garçons ont dû profiter. Ceci est corroboré par l’architecte Serlio parlant de son patron, Antoine III fils aîné : « il avait les connaissances, car c’était un homme lettré et de bon jugement »[9]. De 1516 à 1522, Antoine est enfant d’honneur à la cour de François Ier où il parfait son éducation. Quant aux filles, elles ont pu profiter des précepteurs de leurs frères ou avoir des maîtres particuliers, car il est évident que toutes sont lettrées. Elles ont appris le latin, la grammaire, la rhétorique et quelques sciences. Pour elles cependant, point de collège, l’instruction se fait à la maison ou au couvent pour les petites novices. Bien née, Loise, donc instruite.

J’ai suggéré ailleurs[10] qu’elle avait pu être éduquée avec les filles de Louis XII, Claude et Renée. Claude est mariée avec François d’Angoulême, futur roi en 1514 et et il est peu probable que Loise l’ai rencontrée avant. Renée demeure quant à elle à la cour de France jusqu’en 1528 date de son mariage avec le duc de Ferrare. Cette relation est plus probable, d’autant que Françoise de Rohan, tante de Loise — épouse du frère de sa mère, Louis III de Husson — appartenait à la maison de Renée de France. En 1525, elle en devient la première dame. Loise a déjà une vingtaine d’année mais a pu être introduite à la cour auparavant puisqu’elle est destinée à être établie.

Qu’est-ce qu’une vie de cour ? Imaginons tout ce qu’il faut savoir pour vivre en cour. Il faut connaître « toute la compagnie » comme dit Catherine de Médicis. Savoir qui est qui, d’où il vient, depuis quand, ce qu’il fait, en quoi il pourrait être utile ou pas. Lorsqu’on est de haute noblesse, il faut connaître en profondeur la généalogie des unes et des uns, des autres aussi. Il en va de l’avenir des alliances : avec qui puis-je ou ne puis-je pas me marier ; comment puis-je m’entremettre et auprès de qui pour favoriser telle ou telle alliance sans faire ombrage à mon propre lignage. Qui que vous soyez, il est fort recommandé d’être bien informé, mêmes des potins, de bien appréhender les enjeux de faveur, de pouvoir… Autrement dit de connaître les « clans », les factions, et de s’associer — un peu mais pas trop — avec telle ou tel en fonction des événements du moment. Tout cela sans trébucher aux yeux du roi. Surtout, rester dans ses bonnes grâces. Vivre en cour à la Renaissance, c’est aussi être éduqué. Autant pour les bonnes manières que pour le savoir. Une femme doit être vertueuse, c’est-à-dire chaste, et apprendre le « métier » de dame d’honneur, mais avant d’être dame, il faut être fille ou damoiselle.

Etant donné la dignité de sa parentèle (père et mère) par ailleurs serviteurs du roi, Loise a donc pu être éduquée à la cour auprès de Renée, avant 1527, date de la première mention de Tallard comme demoiselle d’honneur de la régente Louise de Savoie. Les filles sont toujours nommées par leur nom de patrilignage, tandis que les dames le sont par leur nom marital. En 1527 pourtant, Tallard paraît déjà fort à l’aise à la cour si l’on en croit Brantôme : après la pendaison de Semblançay[11], verdict critiqué pour ce vieux serviteur de la couronne, Tallard fait une pantomine drôle mais osée. Alors qu’elle parle avec François Ier, elle se jette soudain en arrière, fait semblant de pleurer, de se tordre, de gémir « comme si ell’ eust senty quelque grand mal ou fortune ». Chacun se précipite pour savoir ce qu’il en est : « Hélas ! dict-elle, le roy me vient d’appeller ast’ heure par trois ou quatre fois sa fille ; j’ay grand peur qu’il ne m’en face faire autant qu’à M. de Sainct-Blançay qu’il appelloit tant son père. Que puisqu’il l’appelloit son père et moy sa fille, c’est une mesme chose : de mesmes m’en fera-il autant. ». Tout le monde se mit à rire, « mais non pas madame la régente, qui lui en fit la réprimande, car cela lui touchoit »[12] ; c’est elle, en effet, qui avait eu un conflit avec Semblançay et de son fait s’il avait été exécuté. Je doute que Tallard ait pu avoir cette intimité avec le roi et faire cette déclaration en débarquant tout juste à la cour. Loise — Tallard – suit Louise de Savoie jusqu’à son décès en 1531, époque où elle entre dans la Maison des filles de France, Madeleine et Marguerite, les filles de François Ier. L’année suivante voit le mariage de son frère Antoine III avec Françoise de Poitiers et Théodore-Jean obtient ses bulles pour l’abbaye de Saint-Gilles.

Etre courtisan, c’est aussi dépenser beaucoup d’argent pour parvenir à suivre le « train ». Or, une demoiselle ne touche que 100 livres par an[13]. Comment s’offrir les atours dignes de son rang ? Ici intervient la famille mais aussi la faveur du prince, et François Ier est très prodigue. En 1533, le voyage à travers la France pour aller accueillir la duchessina dure plusieurs mois. L’évènement est d’importance puisque l’on marie Henri, second fils de François Ier, avec la nièce du pape Clément VII qui va se déplacer en personne. A Lyon, le roi commande de la toile d’argent et de la toile d’or, drap de soie, doublures, etc. pour faire des robes et cotes à des demoiselles des maisons de la reine et de Mesdames. Les filles ne sont pas nommées mais Loise a pu avoir sa robe. En juin 1538, lorsqu’il s’agit d’aller à Nice à l’entrevue avec le pape Paul III pour se réconcilier avec Charles Quint, François Ier achète les mêmes étoffes d’argent et de soie pour faire des robes, cotes aux manches brodées d’or et d’argent à Mesdames, à la dauphine Catherine et autres dames et demoiselles de leur Maison. Le roi leur en fait don pour « qu’elles fussent plus honorablement vestues à cause de l’entrevue » qui dura un mois et aboutit à une trêve de dix ans. En octobre, François Ier rencontre à Compiègne Marie de Habsbourg, reine de Hongrie et gouvernante des Pays-Bas au nom de son frère Charles Quint. De nouveau, le Valois offre des vêtements somptueux à vingt-sept demoiselles nommées cette fois dont neuf de la maison de Madame la daulphine et de Marguerite de France. Parmi elles, Tallard. Ainsi Loise reçoit 10 aunes de velours violet cramoisi pour faire une robe, 2 aunes deux tiers de toile d’argent pour les « poignetz et manchons »  [manches], 5 aunes de taffetas blanc pour la doublure et 10 aunes de tresse de fil d’argent « pour servir auxdites robbes », puis 10 aunes satin rouge cramoisi pour une seconde robe, avec 2 aunes deux tiers de toile d’argent pour les poignets et manches, 5 aunes de taffetas rouge « en quatre filz » pour la doublure et 10 aunes de tresse d’or pour la parure[14]. Il en coûte 221 livres pour une robe et 170 livres 16 sols pour l’autre sans compter la façon. Bien née, Loise, et habillée somptueusement, participant aux fêtes de la cour. Pourtant…

 

Bien née, mais…

Pourtant, Loise de Clermont a bien du mal à être mariée. La France d’alors est divisée en deux[15] : au sud, les pays de droit écrit, issu du droit romain et au nord, les pays de coutume. Au sud, la transmission du patrimoine est inégalitaire : par donation ou testament le père institue héritier un de ses enfants, généralement l’aîné des fils. Ici, l’individu est subordonné au lignage, à l’autorité paternelle, à la terre. Un droit de substitution désignait, en cas de décès sans progéniture de l’héritier principal, un second héritier (frère cadet de préférence, ou neveu, cousin). La problématique du Sud est : comment établir les filles et les cadets. Les filles sont soit dotées et exclues de l’héritage, soit religieuses. Quant aux cadets, ils reçoivent une part réduite correspondant à leur légitime ou se tournent vers l’état ecclésiastique. En pays coutumier, plus égalitaire pour les individus, la nécessité est de placer chaque enfant en fonction du statut de la famille (maison et lignage). La problématique du Nord est : comment éviter le morcellement du patrimoine et son maintien dans une même lignée. Pour les nobles cependant, l’enjeu important est de perpétuer la lignée, aussi la coutume reconnaît-elle le droit d’aînesse et le principe de masculinité qui s’exerce par le préciput portant sur les fiefs.

La famille de Loise appartient au droit écrit par les Clermont du Sud et au droit coutumier par les Husson du Nord. Au début de leur vie commune, ni le père ni la mère ne peuvent espérer un héritage conséquent. En effet, Bernardin de Clermont est cadet et s’efface devant son frère aîné Louis désigné comme héritier principal. Marié en 1490, Louis a un fils Antoine II (et deux filles qui seront dotées donc exclues de l’héritage), lequel épouse en 1516 Anne de Poitiers qui lui donne un fils Claude, vivant au moment où Bernardin de Clermont fait son testament, en 1521. Il existe une possibilité pour Bernardin ou ses enfants d’hériter un jour des biens des Clermont en vertu d’une substitution réciproque « graduelle et perpétuelle » entre son frère et lui. Mais pour cela, il faudrait que ce frère meurt, ainsi que le neveu. Antoine II fait son testament à Angoulême en mai 1530 et meurt peu après. Claude devient donc baron de Clermont-en-Viennois. Antoine III de Clermont, frère aîné de Louise ayant été désigné comme héritier par son père, était devenu vicomte de Tallard et autres fiefs et avait reçu la somme de 100000 livres[16] tandis que ses frères et quatre de ses sœurs dont Loise recevaient 10000 livres. En 1532, Antoine III épouse Françoise de Poitiers sœur puînée de Anne sa tante et accessoirement de Diane de Poitiers future maîtresse du roi.

De son côté, Anne de Husson a beau être d’un lignage très riche, elle n’est que quatrième enfant et deuxième fille, certes en pays coutumiers, mais où le droit d’ainesse mâle joue son rôle. Ainsi, sa sœur aînée Madeleine a été dotée au moment de son mariage. Elle avait reçu 10000 livres en renonçant à la succession de ses père et mère. Son frère aîné, Louis III de Husson est l’héritier principal des titres et des biens immeubles patrimoniaux. Il se fait appeler Louis de Tonnerre après le décès de son père en 1492. Marié à une Rohan, il a un fils, Claude qui devrait recueillir sa succession, et un autre Louis devenu évêque. Les deux cadettes Anne et Louise ont été dotées mais n’ont pas renoncé à l’héritage. Leur mère, Antoinette de la Tremoille possède la seigneurie de Selles-en-Berry qui peut leur revenir, mais elles ne peuvent espérer beaucoup d’autres biens immeubles sauf… sauf en cas de décès de leur oncle et de leur cousin germain Claude. Bien née, Loise, mais sans grandes perspectives d’héritage de fiefs.

Néanmoins, l’oncle Louis III décède en 1503 et Claude meurt à Pavie en 1525. Reste l’évêque de Poitiers, Louis IV frère cadet de Claude, qui demande à être relevé de son sacerdoce pour que le lignage perdure. Il obtient du pape l’autorisation de quitter les ordres et de se marier. Mais voilà que durant l’été 1536, alors que François Ier fait sa guerre d’usure contre Charles-Quint dans le sud de la France, le dernier des Husson, Louis IV meurt au camp d’Avignon sans postérité. Voilà qui va changer toute la donne pour Loise, car sa mère Anne de Husson devient héritière au même titre que sa sœur. Le partage de la succession a lieu en novembre 1537 au château de la Ferté-Hubert appartenant à Louise de Husson, veuve de Méry de Beauvilliers, conseiller et chambellan du roi, gouverneur et bailli de Blois. Magdeleine, qui avait renoncé à toute succession est décédée depuis deux ans[17] ; Louise de Husson reçoit la baronnie de Saint-Aignan, avec Chémery et Contres en Berry et La Salle-lèz-Cléry au duché d’Orléans ; quant à Anne, elle devient comtesse de Tonnerre et hérite de sa part et du douaire de Françoise de Rohan, sa belle-sœur qu’elle dédommage. Avec Tonnerre, Anne obtient la baronnie de Cruzy, Ancy-le-Franc, Channes, Laignes et Griselles au baillage de Sens, ainsi que les terres de Selles-sur-Cher en Berry, Villeray, Marcheville et les Ozieux en Perche.

L’année 1537 apporte donc un réconfort et de meilleures perspectives d’avenir. Tallard (Loise) est toujours dans la maison de Mesdames. Toutefois, à Amiens le 16 mars, le roi enjoint par écrit au sieur d’Yzarnay son valet de chambre ordinaire de commander de sa part à trois demoiselles « Theligny, Thallart et Partenay qu’elles ayent incontinant à se retirer chez elles sans y faire aucune faulte »[18]. Il s’agit peut-être de Charlotte de Parthenay, rentrée de Ferrare avec sa mère l’année précédente et qui appartient à cette maison, et de Renée de Théligny, sœur de Louis qui épousera la fille d’Anne Gouffier, gouvernante des princesses. Ces trois familles sont déjà touchées par les idées nouvelles et le seront plus encore dans la suite. Qu’ont-elles fait ou dit pour être ainsi chassées de la cour ? Pour autant, dans la même missive, le roi demande d’informer Mme de Brissac (Charlotte Gouffier, gouvernante de Madeleine et Marguerite) « qu’il veult et entend que doresnavant les damoiselles et filles qui estoyent à la Royne d’Escosse et madicte Marguerite ses filles ne se nomment plus les filles de mesdames, mais que l’on les appelle d’icy en avant les filles de madame la daufine ». La reine d’Ecosse n’est autre que Madeleine nouvellement mariée à Jacques V d’Ecosse et sur le point de quitter la France. Il y a là l’esquisse d’une maison pour Catherine de Médicis, dauphine depuis le décès du fils aîné de François Ier en août 1536. Du moins, on parle désormais de la maison de Mesdames la dauphine du Viennois et de Marguerite de France. Maison à laquelle Tallard appartiendra à son retour. Elle doit d’abord se retirer auprès de sa mère à Selles-en-Berry, rejointe en août par ses frères Antoine et Laurent[19].

En novembre au plus tard, Loise est de retour à la cour qui vit des instants difficiles à cause d’une épidémie. En août et septembre, à Fontainebleau, toute la famille royale fut touchée. Le roi s’est rapproché de ses armées dans les Alpes, tandis que la reine et la dauphine partaient seulement fin octobre pour Orléans en compagnie de Monsieur de Boisy, Claude Gouffier grand écuyer de France. Une lettre de Villandry explique que « Madame d’Estampes est allée à Bousac et a laissé à Villedieu Tallard malade de la fiebvre et Bonneval de la quarte »[20]. Le château de Boussac appartient à Jean de Brosses, époux d’Anne de Pisseleu et Villedieu-sur-Indre à Artus Gouffier frère du grand écuyer et de Charlotte Mme de Brissac. On voit ainsi les châteaux amis recevoir les dames de la cour et prendre soin des jeunes-filles malades.

 

Des héritages bienvenus pour un mariage

Le choix d’un conjoint est assujetti aux questions de hiérarchie. Pour s’allier entre familles aristocratiques, on estime le capital symbolique du lignage (capital d’honneur de la maison, dignité de la principale seigneurie possédée, ancienneté), son capital réel (possessions foncières et revenus) et enfin la position d’aîné ou de cadet. En janvier 1538, Anne de Tonnerre donne à son fils aîné Antoine, les terres d’Ancy-le-Franc, Laignes et Griselles[21]. Nul doute que les jeux sont faits : Loise est pressentie pour devenir comtesse de Tonnerre et chacun le sait. Titre prestigieux, impliquant pourtant de sévères conséquences. La coutume de Sens exige en effet que le bien soit partagé avec ses frères. Autrement dit, à la mort de sa mère, Loise devra dédommager ses frères pour posséder le comté. Il en va dans un premier temps pour 80 000 livres. Loise doit donc trouver un homme qui accepte d’y faire face et cela, sans mésalliance.

Deux anecdotes montrent que Loise cherchait ou du moins espérait un mari. C’est d’abord une épigramme de Bertrand de La Borderie écrite « pour le compte de monSr le conte de Lamirande à une damoyselle de Tallart contesse de Tonnerre »[22]. Cet épisode ne peut être daté qu’entre juin 1538 ­— La Borderie étant fraîchement rentré d’une mission au Levant — et mars 1539 quand Loise n’est plus Tallard mais Mme du Bellay. D’une famille italienne naturalisée, les Pic de La Mirandole sont proches de la cour. Il s’agit sans doute de Galéas II pourtant marié qui se plaint des assiduités de la demoiselle de Tallard :

« Car en tous lieux où je vays vous venez
Et malgré moy tousjours m’entertenez
Ne pensez pas que vostre art de parler
Soit tant facond que je me laisse aller »

Bref, le poème n’est guère élogieux pour Loise aux petits yeux, à la cuisse maigre, à la chevelure teinte, qui a plus d’artifices « Que de beaulte ou bonte naturelle » !  Il n’y a rien là pour gagner son cœur et le comte lui demande de cesser la poursuite. Il est douteux que Loise soit à la poursuite d’un homme marié, mais il y a tant de jeux à la cour qu’il est difficile de démêler l’affaire.

Par ailleurs, en juin 1538, lors de l’entrevue de Nice avec le pape Paul III, des demoiselles vont lui baiser la pantouffle. Parmi elles, Tallard qui ne peut s’abstenir d’une nouvelle facétie. Se prosternant, elle demande au pape, entre autres choses, d’excommunier « le sieur de Tays parce qu’elle l’aymoit et lui ne l’aymoit point, et qu’il est maudit et est celuy excommunié qui n’aime point s’il est aimé ». Impossible de savoir s’il s’agit d’une pure invention ou si, sous la plaisanterie, il n’y aurait pas quelque vérité car enfin, il est temps pour Loise de se marier. Toujours est-il que Jean de Taix a des points communs avec son futur mari : du même âge, célibataire[23], grand et bel homme, gentilhomme de la chambre, de bonne noblesse de Touraine mais de peu d’ancienneté.

Loise, et bien sûr sa famille, vont trouver un autre prétendant, François du Bellay de noblesse angevine. Les nobles de cette région avaient une tradition de service auprès des ducs d’Anjou. Parmi eux, les du Bellay s’étaient distingué à la cour du roi René. Après la mort de ce prince, pour faire carrière, il fallait transférer sa fidélité sur le roi de France. Mais ni François Ier ni Henri II n’utilisèrent cette noblesse pour gouverner leur « pays », raison pour laquelle on ne peut ici parler de « noblesse seconde »[24]. Pour poursuivre une ascension politique, il fallait monter à la cour, quitter sa patrie et peu y réussirent. Chez les du Bellay, le lignage aîné porte le nom de la terre du Bellay en Allonnes (près de Saumur) et celui du principal manoir, Gizeux, tandis que le lignage cadet porte celui de Langeais.

Dans cette famille, c’est exceptionnellement le lignage cadet des Langeais qui va faire parler de lui, aura qui rejaillira quelque peu sur ceux de Gizeux. Il se trouve en effet qu’au début du siècle, Louis du Bellay de Langey, frère cadet d’Eustache le père de François, a compris toute l’importance de l’éducation dans l’élévation sociale (les grands parlementaires montraient l’exemple). Aussi n’a-t-il eu de cesse de donner à ses fils cette arme nouvelle, la culture[25]. Il donne à ses fils des précepteurs à domicile et les envoie à l’université d’Angers à 14 ans, puis à Paris : au collège Coqueret pour Guillaume, au collège de Navarre pour Jean qui terminera sa licence ès lois à l’université d’Orléans. René et Martin suivent les mêmes filières mais ce dernier, plus mondain et plus militaire que les autres, n’ira pas jusqu’à la licence. Ils sont présentés à la cour par le comte de Vendôme. On connaît la carrière de Guillaume qui fait ses armes en Italie et Picardie et commence à établir le « réseau du Bellay ». Il épouse en 1531, Anne de Créqui demoiselle d’honneur (en même temps que Tallard) de Louise de Savoie qui impose ce mariage considéré comme une mésalliance par les Créqui. René n’est pas détestable non plus avec sa passion de la botanique et sa bonhommie. 1532 est une année exceptionnelle pour ce lignage : en juin, René est nommé évêque de Grâce par le roi[26], en juillet Martin du Bellay épouse Isabelle Chenu la jeune héritière de la principauté d’Yvetot[27], et en novembre, Jean est nommé évêque de Paris. Un lignage en pleine ascension donc. Evoquons justement la carrière de Jean (1492-1560), cardinal en 1535, nommé lieutenant général de l’Ile-de-France en 1536, entré au Conseil étroit[28] en 1537 et doté de nombreux évêchés. Les abbés touchaient une bonne partie des bénéfices sans être astreints à résidence. Jean du Bellay a ainsi cumulé des abbayes d’où il tirait d’opulents moyens financiers, ce qui lui permit d’entretenir un réseau de correspondants en Europe, de suivre la cour et de partir en missions d’ambassade. Mécène, il protègea Rabelais, retint Macrin et fit construire par Philibert Delorme un magnifique palais abbatial à Saint-Maur-des-Fossé. Un personnage fort influent.

François du Bellay, le futur époux, appartient à la branche aînée qui semble s’être comme endormie en la personne d’Eustache, dit le solitaire de Gizeux, devenu prêtre et entré en recueillement et en prière après le décès de sa femme Catherine de Beaumont, bien qu’il eut été chevalier de l’ordre du Croissant et chambellan du roi René d’Anjou. C’est donc dans leur parenté maternelle que les cadets du Bellay, Louis et Jean, « trouvèrent leur principal appui pour faire leur chemin dans le monde »[29]. Confiés aux soins de leur oncle Louis de Beaumont, évêque de Paris, ils suivirent des cours de théologie au collège de Navarre. A la mort de cet oncle, Louis resta dans les ordres et devint archidiacre de Paris et conseiller au Parlement, mais Jean abandonna ses études pour rejoindre son frère aîné René déjà sous la protection de l’autre oncle maternel Thibaut de Beaumont, lieutenant général du roi en Anjou et sans enfants. Précisons que René sera le père de François du Bellay et Jean celui de Joachim le poète. Thibault maria René dans sa parenté à Marquise de Laval-Loué, fille de Pierre et de la sœur cadette de sa propre épouse, une Beaumont-Bressuire. Le but étant d’assurer à l’aîné des du Bellay une bonne part de la riche succession des Beaumont-Bressuire. Ainsi entra dans le lignage aîné les baronnies de Commequiers, du Plessis-Macé et de la Forêt-sur-Sèvres. Dans les provinces de l’Ouest ­— Anjou, Maine, Touraine, Poitou — les coutumes sont égalitaires pour les roturiers mais pas pour la noblessse. L’aîné noble, outre le manoir principal et la foi et hommage, reçoit tous les biens meubles et les deux tiers des immeubles. Il reste un tiers pour les cadets. Encore faut-il qu’ils réclament leur part. On comprend mieux pourquoi les cadets sont plus têtes brûlées que les aînés. Privés d’espoir d’hoirie importante, ils avaient des vies plus aventureuses que leurs aînés sur qui reposait l’honneur du lignage.

Il n’y a pas trace d’une fonction particulière ni de René ni de Jean de la branche aînée, dans les maisons princières ou royales, mais des traces de leur passage ou de liens étroits avec des personnes en vue. Il semble que la branche aînée, plus riche ait délaissé toute ambition guerrière pour se contenter d’administrer ses domaines. René, le plus riche parce que chef de nom et d’armes de la maison du Bellay, vit sur ses terres, vaquant d’un château à l’autre. En 1518, il reçoit le roi au Plessis-Macé, honneur qui rejaillit sur toute la famille, mais point de faits d’armes. René du Bellay de Gizeux et Marquise de Laval eurent quatorze enfants, dont douze vivant au décès de leur père en 1522. Gilles est l’aîné, destiné à recevoir la part du lion. Né en 1499, il reçoit pour parrains et marraine des parents maternels : son grand-oncle Gilles de Laval-Loué évêque de Séez, son oncle Gilles de Laval-Loué et une cousine germaine de sa mère Louise de Daillon, fille de Jean II de Daillon du Lude.

Second fils du Bellay, François est né le 22 octobre 1502. Il eut aussi deux parrains, seigneurs angevins : René Fresneau seigneur de Créans, et René de Coutances seigneur de Saint-Antoine. La marraine choisie fut Marguerite de Rohan-Guéméné dame de Maillé[30] ; chose remarquable, sa sœur Françoise de Rohan était l’épouse de Louis Ier de Husson, comte de Tonnerre, oncle maternel de Louise de Clermont. On voit que les du Bellay choisissent des parents baptismaux proches et seigneurs locaux puissants, ce qui renforce des alliances et enrichit leur réseau de clientèle. René Fresneau est lieutenant dans la compagnie d’ordonnance de Jean de Daillon où nous retrouvons François du Bellay en 1529. François entre comme gentilhomme de la chambre du roi en 1533[31]. Jusque là, il avait peu d’espoir de faire un beau mariage. Mais l’année suivante, son frère Gilles décède[32] sans enfants, ce qui le propulse comme principal héritier, chef de nom et d’armes de la maison du Bellay. Il devient propriétaire de neuf seigneuries en Anjou — dont le Bellay, Gizeux, le Plessis-Macé et Grez-Neuville —, onze seigneuries en Poitou — dont les baronnies de Commequiers et la Forêt-sur-Sèvres —, et encore trois en Saintonge. De beaux biens fonciers certes, mais rien à voir avec la grande richesse évoquée parfois dans la littérature. Le premier de ses frères à recevoir une terre en partage est Eustache, chanoine des églises de Paris et du Mans qui reçoit le Bellay en mai 1538[33]. Les autres frères devront attendre. Le sieur du Bellay s’apprête à épouser la demoiselle de Tallard de statut et de richesse plus élevés que lui, travaillant là à augmenter la dignité et les revenus de son lignage et de sa Maison.

Le contrat de mariage est signé le 18 mars 1539 n.s. à Paris. Pour l’occasion, François Ier fait à « Louise de Clermont, dite Tallard, demoiselle de la maison de Mesdames, à l’occasion de son mariage avec le Sr du Bellay, don de 10 000 livres à prendre des deniers de l’épargne, la moitié sur le présent quartier et l’autre moitié sur les trois autres quartiers, par portions égales »[34]. Le poète Saint-Gelais, présent à la cour, offre de son côté un poème « à mademoiselle de Tallard le jour de ses nopces »[35]. Il se moque gentiment de l’attente de ce grand jour pour tous et pour elle en particulier :

« Mais le choisir trouviez si difficile,
Si peu d’esprits voyez en tant de mille
Dignes de vous, que pour le meilleur prendre,
Ce grand plaisir vous voulustes suspendre,
Aimant trop mieux vostre bien différer
Qu’un simple mot follement proférer … [le mot « oui »]

Un passage pourtant m’intrigue davantage :

« Le ciel soigneux, à vous favorisant,
Avoit esleu ce jour clair et luisant,
Et disposé les astres plus insignes
A doux aspects et amiables signes.
Le beau soleil, non plus couvert ne morne,
Chauffoit de Taure et l’une et l’autre corne,
Promettant bien que vostre concordance
Pleine tiendroit la corne d’abondance.
Sa sœur [la Lune] aussi, qui de luy prend lumière,
Bien qu’elle soit de changer coustumiere,
Se trouvant lors au signe fortuné,
Sous qui Auguste heureusement fut né[36]

Le Soleil ce jour-là était en Taureau [Taure] et la Lune dans le signe qui vit naître Auguste. Les éditeurs du poète font remarquer que d’après Suétone, Auguste serait né sous le signe du Capricorne. Il s’agit en fait de son signe ascendant de grande importance chez les Romains. Saint-Gelais doit parler du jour des noces et non de la signature du contrat peu poétique, car en 1539, en années juliennes, le Soleil entre en Taureau le 11 avril. Il y est encore le 8 mai avec la Lune en Capricorne et un beau trigone entre Soleil, Lune et Saturne en signes de Terre. Si l’on se risque à une pronostication comme on aimait à le faire au XVIe siècle, on dirait que c’est un mariage de raison, avec des objectifs précis où les questions financières seront d’importance, voire problématiques et où le sentiment sera tout en retenue. Une notice raconte qu’hélas le mariage n’était guère assorti : « Le mari était un « fâcheux » qui n’alla point de pair avec la jeune fille gaie, spirituelle, un peu folle, à laquelle il était uni »[37]. Faut-il accorder un crédit à cette notice comportant par ailleurs quelques erreurs ? Nous verrons pourtant que François du Bellay n’est pas un badin.

A c’t’heure, comme on disait alors, Loise est contente et, ajoute le poète dans une autre pièce :

« Preste à combattre, au lict d’honneur venue,
Si rudement fut la brèche assaillie,
Que chose advint non jamais advenue,
C’est qu’à Tallard sa parole est faillie[38]

Peut-être est-il temps justement de parler de la personnalité de Loise de Clermont.

 

Portrait de femme

« Tallard, la fille à nulle aultre seconde », écrit Marot en 1537[39] alors que, comme lui, elle revient de disgrâce, et il semble que c’est ce qui la qualifie le mieux : l’originalité. Loise n’est pas une marginale, elle est parfaitement intégrée mais elle se démarque constamment par sa franchise, par sa subtilité, par ses bons mots finement politiques et l’ensemble de sa vie. Loise, c’est la liberté d’expression, l’indépendance d’esprit jusqu’à la provocation mais sans malveillance. Trente ans après Marot, Ronsard lui écrit ces vers qui résument une autre dimension de sa personnalité :

« Vous servez [à la cour] d’un miracle nouveau,
Comme ayant seule en la bouche Mercure,
Amour aux yeux et Pallas au cerveau. »[40]

Voici en deux vers résumées trois traditions — la romaine, la française contemporaine et la grecque — indiquant déjà sinon l’érudition, du moins l’éclectisme de la dame.

En la bouche Mercure

Tous les contemporains s’entendent pour parler de son intelligence et de son humour : « Tousjours éveillée de quelque bon mot » (Brantôme), « car rien qu’Esprit n’est la petite blonde » (Marot 1537), Loise de Clermont-Tallard « qui dez sa jeunesse a tousjours eu de plaisans traits et dit de fort bons mots » (Brantôme), et « à qui près de cent années n’empeschoient point un esprit ferme et délié » (Agrippa d’Aubigné)[41].

Ce Mercure tallardesque n’est pas pur art rhétorique. Ce Mercure évoque plutôt l’art de la répartie sinon de l’éloquence, au sens où Budé l’entend : un art qui repose sur une solide culture et une fine intelligence. Le petit Charles IX, âgé de 11 ans (1561) écrit à Loise : « J’eusse eu aujourd’hui bon besoin de votre secours pour recevoir un ambassadeur qui m’est venu d’un pays étrangier, dont personne n’entendoit le langage et vous avez la langue si à commandement que vous en eussiez, à mon advis, entendu quelque chose pour faire réponse »[42]. C’est encore un Mercure qui sait se jouer des mots et manie constamment l’humour. Lorsqu’elle fait par exemple remarquer au roi François II qu’il avait été fort bien avisé de ne faire que dix-huit nouveaux membres de l’ordre de saint-Michel et non pas vingt, car on les aurait appelés « les vingts nouveaux », or les vins de l’année « étoient tous guinguets et ne valoient rien ». Habileté pour faire parler l’autre, mémoire et talent pour rendre compte d’un discours ou d’un événement. Une renommée qui dépasse les frontières comme le montre une lettre d’Elisabeth I à Louise, en 1575 : « ayant entendu en quelle estime la reine notre bonne sœur vous a et principalement sachant combien le méritez à cause de votre singulier esprit et vertu » [43].

Un peu trop bavarde même parfois : souvenons-nous de l’allusion de Melin de Saint-Gelais chantant sa nuit de noces au cour de laquelle elle s’est enfin tu.

Amour aux yeux

Le poète n’a pas dit Cupidon mais Amour, dont les représentations se multiplient à la Renaissance. Une image d’angelot démultipliée, gracieuse créature à la mine rieuse. Louise a de bons « gros yeux », comme dit Marguerite de Valois[44], des yeux globuleux dont les paupières un peu tombantes donnent un regard bienveillant. Amour d’ailleurs ne saurait nuire et pour fêter le retour en grâce de Louise, Marot explique que cet esprit ne ressemble en rien aux autres et que « cestuy cy n’espovente ne [ni ne] nuyt ».

Amour, un gamin espiègle et plein de vie qui anime et donne l’étincelle aux autres, petit dieu ailé — comme Mercure — évoque aussi l’insolence, la liberté, l’indépendance d’esprit. Louise peut être provocante comme on le voit à plusieurs anecdotes dont celle avec le pape Paul III à Nice.

Pallas au cerveau

Après le verbe et le regard, voici la pensée : cette femme a un cerveau et non des moindres. Louise de Savoie était qualifiée de Minerve, Loise de Clermont de Pallas, épithète poétique pour Athéna qui met davantage l’accent sur la déesse des arts de la paix et de l’intelligence avisée que sur la déesse guerrière. Gilbert Gadoffre fait remarquer, à propos de ces figures de la symbolique de cour, que « au milieu des courants centrifuges qui agitaient la Chrétienté du XVIe siècle, du déploiement des forces et des passions irrationnelles déclenchées par eux, Minerve représentait l’appel à la raison et faisait toujours un peu figure d’arbitre naturel »[45]. Ajoutons que Loise de Clermont, bénéficiant de l’indulgence de la famille royale (comme Athéna de celle de Zeus), elle peut se permettre beaucoup et ceux qui viennent à elle sont comme sous sa protection. « Ainsi de tous, vous êtes estimée » constate Ronsard. En effet elle accomplit un autre miracle, ou plutôt un tour de force, celui d’être appréciée par les huguenots et un certain nombre de catholiques, mais de plus elle est amie de tous les membres de cette famille royale parfois déchirée par des intérêts opposés.

Parée de toutes ces qualités, culture, intelligence, sagesse habileté et humour, ennemie de la langue de bois, voilà de quoi comprendre comment Loise de Clermont devint naturellement un médiateur et même un messager des dieux (le roi et la reine mère). On lui demande donc son intervention auprès des uns et des autres : le roi auprès de sa mère, Catherine auprès du roi et de la reine et autres personnages, Condé, Navarre ou Margot auprès de Catherine ou du roi, jusqu’à la reine d’Angleterre qui lui écrit : « nous nous estimerions bien obligée en votre endroit si vous vous employez à maintenir et conserver la bonne et sincère amitié qui est entre nous et la reine votre maîtresse ; à quoi nous nous apercevons non seulement par votre lettre, mais aussi par plusieurs autres témoignages combien vous y êtes affectionnée et encline ».[46]  Et il est vrai que Loise est fidèle et sert Catherine qui lui écrit un jour de 1579, « Je suys bien ayse que governés le Roy, la Royne, son frère et le consel [rien que ça !] : tené moy en leur bonne grases… »[47].

Louise donne donc volontiers des conseils, oralement, dans les antichambres. Des conseils que Marguerite de Valois, par exemple, suit à plusieurs reprises : « le lendemain que fustes partie, je luy parlay [à sa mère Catherine] tout ainsy que l’avions resolu ; et elle me fit tant d’honneur… ». Margot a une autre raison de faire confiance à Loise outre l’affection, « Je vois bien ma sibille, qu’il y a une grande sympathie entre vous et moy, et que la difference de soixante à vingt-cinq n’empesche la conformité de nostre humeur » (1580). En l’appelant ma sibille dans toutes ses lettres, Margot nous met sur la voie d’un autre trait de Louise, la clairvoyance. Elle écrit à Loise qu’elle n’a pu passer à Port-Sainte-Marie, « sans me ressouvenir de vous et de vos prophéties, que je ne tiens pour oracles, n’estant advenu que le contraire de ce que vous predisiez, et la mesme chose que je vous ay tousjours dicte. Ne croyez pas madame de Pequigny… ». Margot ne veut sans doute pas s’étendre et se moque doucement des prophéties de Louise. Pourtant dans la même lettre, Mme de Pequigny, sa dame d’honneur, ajoute que la reine « ne fust jamais si belle ni plus joyeuse ; et en les plaisirs desire incessamment sa sibille, qui luy a predict beaucoup de choses qui sont, à mon avis, jà advenues. Elle dict que non, et moy je dis que si »[48]. Peu importe, comme Catherine de Médicis, ces femmes sont intéressées par la prophétie qu’elle soit due à une clairvoyance ou avec l’aide d’un support comme des Tarots ou comme l’astrologie. Même Théodore de Bèze[49], dans une lettre à Calvin, où il parle de « Mme de Cursol, qui a été prophète [au sens de clairvoyante]. Car tenant ledit Cardinal par la main, elle luy dit tout hault : « Bon homme pour ce jour, mays demain quoy ? » et de fait, le cardinal de Lorraine grand champion de la cause catholique changea d’avis le lendemain. Margot renchérit en avril 1580, en un moment particulièrement dramatique, demandant l’intervention de Louise auprès du roi pour entretenir la paix : « D’une chose seulement vous supplieray-je […] : que vous vouliez employer tout vostre entendement, auquel je sçais qu’il n’est rien impossible (non plus qu’à vostre vertu prophetique de predire les choses à venir)… »[50] ; la phrase est entre parenthèses mais elle est là comme pour dire à Louise d’utiliser toutes les cordes à son arc pour entendre Margot et convaincre le roi (il s’agit de faire intervenir leur frère d’Alençon).

Nous découvrirons d’autres traits de la personnalité de la comtesse de Tonnerre et de ses centres d’intérêts dans le fil de ce récit. Mais d’abord, son premier mariage.

 

Voir suite à : louise-de-clermont-tallard-2a-les-annees-difficiles/

 

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[1] Lire à ce sujet le très beau livre d’Eliane Viennot, Marguerite de Valois, Paris, Payot, 1993.

[2] Abbé Bourdeau, « Les parents de Joachim du Bellay », Mémoire de la Société nationale d’agriculture, sciences et arts d’Angers, Angers G. Grassin, T XV 1912, p 65 note 1 et 76-80, et chanoine Jacques Mutinot, « Histoire de la ville et comté de Tonnerre », copie manuscrite de Cerveau, maître et supérieur de l’Hôpital de Tonnerre. Tonnerre, BM ms 10, f° 10-12 (Mutinot fut religieux à l’hôpital entre 1730 et 1732).

[3] Voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/habitants/comtes/

[4] Cette dame signe Loise de Clermont et non Louise, et je ne tiens pas à déformer son prénom.

[5] Pierre de L’Estoile, Mémoires-journaux, Paris, Taillandier, 1875-1896, Vol VII p 59. Sa perception de la grande vieillesse est corroborée par celle d’Agrippa d’Aubigné qui, en 1577 dit Loise centenaire, alors qu’elle a autour de 72 ans ; il est vrai qu’il est alors âgé de 27 ans (Histoire universelle [A. de Ruble ed.] Paris 1890-92, T V p 202).

[6] Si elle était née en 1500, comme le suggère l’Estoile, elle aurait été primigeste à 40 ans, ce qui semble tardif et délicat au XVIe siècle. C’est plutôt son frère Antoine qui serait né en 1500 après Françoise l’aînée.

[7] La vicomté de Tallard était en Provence jusqu’en 1503, date à laquelle Bernardin demanda son annexion au Dauphiné, accordée par des lettres patentes de Louis XII.

[8] On fait remonter l’ascendance de cette Maison à Saint-Louis, et il est très prestigieux d’avoir, aussi loin qu’il remonte, du sang royal dans ses veines.

[9] Rapporté par Sabine Frommel, Sebastiano Serlio, architecte de la Renaissance, Paris, Gallimard, 2002, p 84.

[10] E. Chaussin, « Louise de Clermont et Antoine de Crussol d’Uzès », in Jan Pieper (dir.), Das Chateau des Maulnes und der Manierismus in Frankreich, Beiträge des Symposions am Lehrstuhl für Baugeschichte und Denkmalpflege der RWTH Aachen, 3.-5. Mai 2001, Munich-Berlin, Deutscher Kunstverlag, coll. « Aachener Bibliothek » (n° 5), 2006, p 17-31

[11] Jacques de Beaune, baron de Semblançay, ancien surintendant des finances, condamné pour malversation et pendu à Montfaucon le 12 août 1527, et l’on dit que le roi l’avait fait mourir un peu légèrement.

[12] Brantôme (Pierre de Bourdeille seigneur de), Oeuvres complètes, pub. par L. Lalanne, Paris, chez Renouard, 1868, T III, p 90-92.

[13] BNF, ms fr 7856, f° 1069.

[14] Léon de Laborde, Les comptes des batiments du roi (1528-1571), Paris, J. Baur, 1880, p 219-220, 229, 240, 399-402.

[15] Approximativement, le partage se fait de la Saintonge à la Bresse.

[16] Sabine Frommel, opus cité, p 85.

[17] Ses enfants engageront un long procès pour obtenir une augmentation de sa légitime.

[18] BNF, Clérambault 336 f° 56.

[19] ADHautes-Alpes, Inventaire sommaire, série G Tome IV, Gap, 1901, p 41.

[20] BNF, Clérambault 336 f° 6245, lettre de Villandry — Jean Breton, secrétaire des finances de François Ier — à Montmorency, le 16 novembre 1537, de Sézanne où est le roi. Plus jeune que Loise, Renée de Bonneval appartient à la maison de Mesdames. Il semble que les dames partent de Blois. Si c’est le cas, elles ont pu prendre Loise au passage à Selles-en-Berry qui est sur la route pour Boussac.

[21] Tonnerre, BM, Ms 13, f° 76-77. Donation entre vifs du 23 janvier 1538 n.s.

[22] Paris, BN, ms fr 1667, f° 158-158 v°.

[23] Jean de Taix se mariera quelques mois après Loise.

[24] Les choses changeront durant les guerres de Religion : voir Laurent Bourquin, Les nobles, la ville et le roi ; L’autorité nobiliaire en Anjou pendant les guerres de religion 1560-1598, Belin, 2001.

[25] Gilbert Gadoffre n’a pas manqué de les citer en exemple : la Révolution culturelle dans la France des humanistes, Droz, 1997, p 115-142 (« La revanche des Seigneurs »).

[26] Après le Concordat de Bologne en 1516, François Ier avait établi le système de la commende dans les abbayes : il nommait lui-même les abbés commendataires laïcs ou ecclésiastiques qui étaient confirmés par le pape.

[27] François du Bellay n’a jamais été prince d’Yvetot comme on le lit trop souvent, mais Martin prince d’Yvetot par sa femme.

[28] Sous François Ier le « Conseil du roi » a une double composante : le Conseil étroit (qui se tient le matin et se consacre aux affaires d’Etat) et le Conseil privé (qui se tient l’après-midi et examine les requêtes, les affaires judiciaires). Voir : Cédric Michon, Conseils et conseillers sous François Ier, Presses universitaires de Rennes, 2011.

[29] Abbé Bourdeaut, « Les parents de Joachim du Bellay », Mémoire de la Société nationale d’agriculture, sciences et arts d’Angers, Angers G. Grassin, T XV 1912, p 10.

[30] Abbé Bourdeaut, Joachim du Bellay et Olive de Sévigné, Angers, 1910, p 9.

[31] De Beauchesne, « le Bois-Thibault », Bulletin de la commission historique et archéologique de la Mayenne, Laval, 1911, T 27, p 57-76. Ce n’est pas François du Bellay qui est mentionné par Martin du Bellay dans ses mémoires à propose d’un cadeau du roi apporté à la duchesse d’Urbin (Catherine de Médicis) en août 1533 par Monseigneur de Tonnerre. Il s’agit de Louis de Husson alors comte de Tonnerre. Cf. V.-L. Bourrilly et F. Vindry [ed.], Mémoires de Martin et Guillaume Du Bellay, Paris, librairie Renouard, 1910, t. II p 206, note 4. D’ailleurs François n’est jamais cité par Martin.

[32] Tonnerre, BM, ms 23 f° 28, sans date plus précise.

[33] Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v°.

[34] Collection des ordonnances des rois de France, catalogue des actes de François Ier, T. VIII, actes non datés, 1905, p 188, n° 31004 ; sans date mais après mars 1539 n.s.

[35] E. Phelippes-Beaulieux, R. Dezeimeris, etc., Œuvres complètes de Melin de Sainct-Gelays, Paris, P. Blanchemain, 1873, T 2, p 245-250.

[36] Mellin de Saint-Gelais était intéressé par l’astrologie et a publié en 1546 Advertissement sur les jugement d’astrologie à une studieuse damoyselle, chez Jean de Tournes à Lyon, dans lequel il fait l’apologie de cette science.

[37] Chantilly, Crayons français du XVIe siècle, catalogue du Musée Condé, Paris, Emile Lévy éd., 1910, p 182 à propos d’un portrait de François du Bellay.

[38] E. Phelippes-Beaulieux, op. cit. p 248, à la suite du premier poème.

[39] Clément Marot, Oeuvres, Paris, G. Defaux ed., Classiques Garnier, 1993, t. 2, (« Pour ma Damoyselle de Tallard, au Roy », p 172-174 ; « Du Retour de Tallard à la Court » [1537], p.316-317).

[40] Pierre de Ronsard, Œuvres complètes, éd. Laumonier, Didier, Paris, 1914-1967, vol. XIII, p 246.

[41] Brantôme (Pierre de Bourdeille seigneur de), Oeuvres complètes, pub. par L. Lalanne, Paris, chez Renouard, 1868, T IX p 478 ; Agrippa d’Aubigné, Histoire universelle [A. de Ruble ed.] Paris 1890-92, T V p 202.

[42] Rapporté in Francus Dr [A. Mazon], Notes et documents historiques sur les Huguenots du Vivarais, Ed. de la Bouquinerie, Valence, 1994, p 11.

[43] Lettre du 8 juin 1575, citée in Lionel d’Albiousse, Histoire des ducs d’Uzès, p. 60.

[44] Marguerite de Valois, Correspondance, 1569-1614, Eliane Viennot, [Ed.] Paris, H. Champion, 1998, lettre 65 p 123.

[45]  Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes, Droz, 1997, p 317.

[46] Lettre du 8/06/1575, citée in Albiousse p 60…

[47] Catherine de Médicis, Lettres T VI, 20/04/1579

[48] Marguerite de Valois, op. cit., lettre 41, p 99-100.

[49] Théodore de Bèze, Correspondance, recueillie par H. Aubert, Droz, 1965, T III p 136.

[50] Marguerite de Valois, op. cit., lettre 44, p 101-102.

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Louise de Clermont-Tallard et Antoine de Crussol d’Uzès

[Article paru dans : Jan Pieper (dir.), Das Château de Maulnes und der Manierismus in Frankreich. Beiträge des Symposions am Lehrstuhl für Baugeschichte und Denkmalpflege der RWTH Aachen, 3.-5. Mai 2001 (Actes du colloque « Maulnes et le maniérisme en France », Institut d’histoire et de conservation de l’architecture, université d’Aix-la-Chapelle), Munich-Berlin, Deutscher Kunstverlag, coll. Aachener Bibliothek n° 5, 2006, p. 17-32. Merci au professeur Jan Pieper et à son assistante Susanne Traber pour tous nos échanges.]

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Le Professeur Jan Pieper a souhaité donner place dans ce colloque à Louise de Clermont et Antoine de Crussol, commanditaires du château de Maulnes. Je vais donc esquisser à grands traits quels peuvent être leur personnalité, leurs intérêts, leurs convictions religieuses et quelques faits saillants de leur histoire que j’analyserai dans une perspective socio-historique. Et tout d’abord, ce mariage étrange.

Rencontre

Louise de Clermont a été mariée une première fois, tard, vers 32 ans. C’est probablement en raison d’une dot trop légère, même si le mariage des filles est souvent hypogamique (inférieur en statut). C’est en effet seulement dans les années 1538-40 que tout bascule pour sa famille en raison des décès des aînés mâles des deux côtés, paternel et maternel, sans postérité : Antoine de Clermont-Tallard, son frère aîné — qui a déjà reçu les terres patrimoniales à la mort de son père, comme il se doit en pays de droit romain — recueille alors les terres de la maison de Clermont et Anne de Husson, sa mère, partage la conséquente succession Husson avec ses sœurs, comme il se doit en pays coutumier : aussitôt elle marie Louise et Antoine (son fils aîné qui reçoit Ancy-le-Franc et épouse Françoise de Poitiers).

Avec le comté de Tonnerre, la baronnie de Cruzy et autres lieux dans son contrat de mariage, Louise est mariée à François du Bellay, un personnage semble-t-il assez falot, aîné du lignage aîné. Mais chose exceptionnelle, dans le clan du Bellay, c’est le lignage cadet — les Langeais — qui fait parler de lui. Louise sera veuve en 1553 et perdra son fils unique un an plus tard.

Les Crussol sont d’ancienne noblesse du Vivarais. Ils doivent leur ascension aux faveurs royales mais aussi à une stratégie d’alliances très conquérante : les aînés épousent des héritières sur plusieurs générations. Charles de Crussol d’Uzès, père d’Antoine épouse Jeanne de Gourdon Genouillac qui héritera elle aussi. Né en 1528, aîné de douze enfants, Antoine profite de la gloire de son grand-père maternel, Galiot de Genouillac grand maître de l’artillerie, et hérite des terres patrimoniales à 18 ans. En 1555, c’est un jeune homme accompli, cultivé, chef de guerre, sénéchal du Quercy et gentilhomme de la chambre du roi. Louise est une veuve déjà grande amie de Catherine de Médicis, comtesse de Tonnerre, avec plus de 30 000 livres tournois de rentes. Elle a du caractère et si elle se remarie, sans doute entend-elle choisir cette fois, avec l’appui de la reine mère.

Admettons que ces deux-là se soient choisis, comment cet homme de 28 ans qui semble avoir tout pour plaire et a la responsabilité de son lignage, peut-il décider ou simplement accepter d’épouser Louise de Clermont, 50 ans — elle est née vers 1506 — mais est surtout trop âgée pour lui donner des enfants ? Un mariage qui n’est pas destiné à être fécond donc. Dans cette optique de reproduction familiale, il est bon de regarder dans la parenté proche si un autre ne le rattrape pas. Et l’on s’aperçoit qu’Antoine et ses frères — Jacques plus particulièrement — sont, tout au long de leur vie, des complémentaires à plus d’un titre, à commencer par l’alliance. On peut se demander si, lorsqu’Antoine épouse Louise, en avril 1556, le mariage de Jacques (15 ans) avec sa nièce Françoise de Clermont (6 ans), douze ans plus tard, n’est pas déjà programmé — pure hypothèse car d’autres frères sont à marier avant lui et l’on remarque que ce mariage a lieu un an après le décès de Jeanne de Genouillac. Pourtant, tout se passe comme si Antoine de Crussol contribuait à élever son lignage en dignité tandis que son frère s’occuperait des héritiers.

Dans ce milieu particulier qu’est la cour, beaucoup de choses séparent les époux, à commencer par le fait de servir des maîtres différents. Or ces deux êtres trouvent le moyen de servir le même, Catherine de Médicis. Aussi, leurs longues séparations ne correspondent-elles qu’aux moments où Antoine guerroie pour le roi entre 1557 et 1559, année où il devient chevalier d’honneur de la reine mère. Celle-ci fait d’une pierre deux coups : elle s’attache un homme dont le lignage est touché par la nouvelle foi mais un non fanatique, car elle choisit ses chevaliers d’honneurs parmi des modérés capables de jouer un rôle d’intermédiaires entre les partis religieux ; elle resserre également le lien avec Louise car ils devront passer beaucoup de temps à la cour. Le couple ne se sépare ensuite que rarement et pour de courtes périodes (trois à quatre mois maximum).

Des gens cultivés

Par sa mère, Louise est de haute et ancienne noblesse proche de la cour et par son père, proche des Savoie. On ne sait rien de son enfance, mais il est probable qu’elle ait été éduquée avec les filles de Louis XII, Claude et Renée (elle est entre les deux), et l’on sait leur éducation : latin, grec, mathématiques et astronomie-astrologie ; autant de matières étudiées par Catherine de Médicis à qui l’on reconnaît une culture scientifique en géographie, physique et astronomie. Or son amitié pour Louise doit bien se fonder sur quelques affinités. En 1527, Louise de Clermont est demoiselle d’honneur de Louise de Savoie et paraît déjà fort à l’aise à la cour si l’on en croit Brantôme. Elle a 21 ans et côtoie l’élite des intellectuels et l’élite des dames — pensons à Marguerite d’Angoulême, mais aussi à ces héritières qui, à la fois indépendantes et cultivées, joueront souvent un rôle dans la diffusion de la Réforme : Eléonore de Roye, princesse de Condé, Jacqueline de Longvic, duchesse de Montpensier qui sont ses amies. C’est la génération qui se nourrit à des sources fort diverses, de l’Hermétisme aux platoniciens de Florence, sans oublier les Evangiles puisés aux sources ; durant la « querelle des Amyes », Louise de Clermont se place ostensiblement dans le camp de la platonicienne Marguerite[1].

Louise

Et Antoine ? Il profite d’une famille que Gilbert Gadoffre[2] n’a pas manqué de citer en exemple à côté des du Bellay-Langeais et des Coligny quant à l’investissement dans la culture. Son père a suivi des études mais on en sait plus sur son oncle maternel, François de Genouillac né en 1516 qui a eu Guillaume Dumaine comme précepteur (celui à qui Budé avait confié ses enfants), avant de suivre à Paris au collège de Navarre, les leçons de Budé et de Théocrène, instituteur des enfants de France, et les cours de Pierre Saliat — un humaniste, ami de Charles Fontaine, qu’Antoine et Louise établiront dès leur mariage comme grand maître de l’hôpital de Tonnerre[3]. Ce François de Genouillac mourra jeune, après avoir épousé Louise d’Etampes, fille d’un cousin germain de Louise de Clermont. Les Crussol ont dû s’inspirer de ce modèle : le gouverneur des garçons Crussol est Raymond de Vieilcastel (ou de Castelvieil) qui a fréquenté la cour de Marguerite de Navarre[4]. Antoine et ses frères ont dû ensuite poursuivre des études à Paris où les Genouillac ont un hôtel ; à la mort de leur père (1546), une chronique patoise raconte que les cinq garçons Crussol « sont bien éveillés bien élevés, bien instruits »[5]. Antoine fera ses premières armes à 20 ans (1548) en Ecosse, puis au camp de Boulogne l’année suivante.

Antoine

Louise de Clermont et Antoine de Crussol ont côtoyé de nombreux humanistes et savants. Clément Marot, Mellin de Saint-Gelais, Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay ont offert des poèmes à Louise. Outre Pierre Saliat, d’autres humanistes ont été en relation très étroite avec le couple qui protège par exemple Pierre Pithou[6] au moment de la St-Barthélémy et le nomme bailli de Tonnerre.

De réelles sympathies huguenotes

On dit[7] qu’avec l’aide du précepteur des enfants, Jeanne de Genouillac contribua à propager la Réforme à Uzès. C’est possible et Charles de Crussol ne paraît pas non plus hostile aux idées nouvelles qui se répandent dès 1532 à Nîmes puis à Uzès. Nous voyons Charles de Crussol, en 1537, demander avec Marguerite de Navarre la fondation d’une académie à Nîmes — qui sera considérée comme une académie protestante. Chose amusante, les premières lettres patentes (1539) sont confirmées en avril 1542 par François Ier, alors hôte de Louise de Clermont et de François du Bellay à Tonnerre[8]. C’est néanmoins seulement après la mort de Charles de Crussol, en 1547, que des assemblées sont ouvertement tenues hors les murs à Uzès. La mère d’Antoine se remariera avec Jean-Philippe Rhingrave palatin, comte de Salm-Dhaun, un protestant qui sert les rois de France. C’est dans cette atmosphère que les enfants Crussol sont élevés.

Quant à Louise de Clermont, elle a une génération d’avance sur Antoine de Crussol et sa famille est catholique. Elle va peu à peu s’en désolidariser ainsi qu’un frère et une sœur religieux (sur douze frères et sœurs). A la cour, Louise a côtoyé Marguerite de Navarre et a dû être intéressée par la réflexion spirituelle de cette princesse : retour à l’esprit et à la lettre des Ecritures, interrogations sur le salut, les œuvres, la foi, « l’abandon intime du cœur devant Dieu »… Sinon, comment expliquer que dès 1537, Louise paraisse très proche des « mal sentans » : sur ordre du roi, elle se retire de la cour avec mesdemoiselles de Teligny (Arthuse de Vernon) et de Parthenay, deux familles au penchant évangéliste[9]. Qu’ont-elles fait ou dit ? Cela n’aurait-il pas à voir avec la religion ? Un an plus tard, rentrée en grâce et jeune mariée[10], Louise accompagne le cortège royal à Nice, lieu de rendez-vous de François Ier, Charles Quint et Paul III. C’est ici que Brantôme[11] rapporte une anecdote très significative quant à l’attitude religieuse de Louise : on découvre une rebelle, polissonne et provocatrice, qui énonce clairement au pape qu’elle se moque des saints, de la confession, de l’absolution, des papes et de l’excommunication. Brantôme ne s’étonne donc pas si « depuis elle a esté huguenotte et s’est bien mocqué des papes, puisque de si bonne heure elle commença ». Mais Louise n’est pas alors une convertie à la foi nouvelle.

C’est ensemble, avec Antoine de Crussol, qu’ils iront plus loin. Cinq ans après leur mariage, en novembre 1561, ils se joignent à l’Eglise constituée quelques jours plus tôt par Théodore de Bèze pour les familles d’Albret, de Condé et de Châtillon[12], et l’on raconte qu’Antoine aime s’entretenir longuement avec certains ministres. C’est le moment où Jeanne de Genouillac, sa mère avoue s’être « enthierement vouee au Seigneur » et fonde une église à Assier (château des Genouillac). Si la plupart des gentilshommes de la suite d’Antoine assistent aux prêches, lui fait cependant preuve de prudence : il évite et la Cène et la messe mais se révolte de la façon dont on contraint certains de la religion réformée « de faire profession de foy à la mode de Sorbonne »[13].

Tous deux correspondent avec Calvin, notamment en mai 1563, alors qu’ils s’apprêtent, la paix conclue, à revenir à la cour. Craignant que Louise ne soit « sollicitée de nager entre deux eaux », Calvin la met en garde : « Vous avez marché si avant que vous ne pouvez reculer sans danger de chute mortelle. » Deux mois plus tard[14], Antoine qui a fait profession « toute notoire » de sa « chrétienté », lui demande s’il peut accompagner la reine lors de processions ou autres ; réponse péremptoire de Calvin : « Nous ne pouvons estre participants de la Cene de Jesus Christ et nous monstrer aux idolastries ». Aussi lui suggère-t-il d’abandonner son état de chevalier d’honneur pour ne pas risquer de déplaire. Cette intransigeance ne plaît pas à Crussol qui, d’après Blaise de Montluc, se serait rangé dans le camp protestant « plus par mécontentement que par dévotion n’étant pas un grand théologien. »

Finalement, en octobre 1569, il participe à la procession de Ste Geneviève à Paris. Le choix est fait, mais notons que c’est après le décès de sa mère (mai 1567) et de Calvin (1564). Il mène Catherine de Médicis à Notre-Dame pour le mariage de Marguerite de Valois avec Henri de Navarre. Quelques jours plus tard, un de ses frères est tué à la St-Barthélémy ; Jacques de Crussol se réfugie à Tonnerre, tandis qu’en septembre, Antoine participe aux cérémonies de l’ordre de saint-Michel. Louise de Clermont abjure le protestantisme le 19 septembre 1572[15]. C’est donc seulement durant trois ans, entre 1561 et 1563, que les Uzès se prononcent ouvertement pour la Réforme. Jusqu’à la fin cependant, pour les contemporains, Louise a « de l’affection pour les Réformés » (Agrippa d’Aubigné). Bien qu’elle soit plus que jamais l’amie de Catherine de Médicis qui, dans ses lettres, ne se gêne pas pour lui dire ce qu’elle pense des « oyseaulx de rapine [qui] ne veulent ni la pays [paix], ni rien de bien ». Louise doit rester proche de la foi nouvelle et modérée, aussi les pamphlets huguenots ne sont-ils pas trop méchants avec elle. A près de 80 ans, elle reproche encore à Henri III la façon dont il entend réduire le roi de Navarre à la religion romaine, en envoyant un bourreau (une armée) à la suite des confesseurs (Pierre de l’Estoile)[16].

Louise : une femme bien de son siècle mais à sa façon

« Tallard, la fille à nulle aultre seconde », écrit Marot quand elle a 31 ans et il semble que c’est ce qui la qualifie le mieux : l’originalité. Louise n’est pas une marginale, elle est parfaitement intégrée mais elle se démarque constamment : par sa franchise, sa subtilité, par ses bons mots finement politiques, en professant les idées nouvelles, en épousant Antoine, en faisant construire Maulnes, etc. Louise, c’est la liberté d’expression, l’indépendance d’esprit jusqu’à la provocation mais sans méchanceté. Tous les contemporains s’entendent pour parler de son intelligence et de son humour ; une renommée qui dépasse même les frontières comme le montre une lettre d’Elisabeth I[17].

Trente ans après Marot, Ronsard lui écrit ces vers qui résument une autre dimension de sa personnalité :

« Vous servez [à la cour] d’un miracle nouveau,

Comme ayant seule en la bouche Mercure,

Amour aux yeux et Pallas au cerveau. »[18]

Soulignons au passage que ces images relient trois traditions — la romaine, la française contemporaine et la grecque — indiquant déjà sinon l’érudition, du moins l’éclectisme de la dame. Gilbert Gadoffre fait remarquer, à propos de ces figures de la symbolique de cour, qu’au cœur des passions du siècle, Minerve — et Pallas peut-être plus encore — représentait l’appel à la raison et faisait toujours un peu figure d’arbitre naturel. »[19] . « Ainsi de tous, vous êtes estimée » constate Ronsard, et il est vrai qu’elle réussit entre autres tours de force d’être l’amie de tous les membres d’une famille royale souvent déchirée. Louise de Clermont est tout naturellement un médiateur — un messager des Dieux — donnant des conseils. Comme Antoine de Crussol, elle reste fidèle à Catherine qui lui écrit un jour de 1579 : « Je suys bien ayse que governés le Roy, la Royne, son frère et le consel [rien que ça !] : tené moy en leur bonne grases… »[20].

En l’appelant « ma Sibille » dans de nombreuses lettres, Marguerite de Navarre nous met sur la voie d’un autre trait de Louise, la clairvoyance. Une intuition soulignée par Théodore de Bèze[21], dans une lettre à Calvin, où il parle de « Mme de Cursol, qui a été prophète » à propos du cardinal de Lorraine. Mais Margot va plus loin et, dans ses lettres, parle de sa « vertu prophetique de predire les choses à venir », car Louise « luy a predict beaucoup de choses » qu’elle ne tient cependant pas « pour oracle ». Comme Catherine de Medicis, ces femmes sont intéressées par la prédiction, l’astrologie, la magie… mais peut-être pas de façon aussi superstitieuse qu’on le leur prête ; c’est là l’univers de leur siècle.

Deux lettres de la reine de Navarre nous apprennent enfin que Louise était versée dans des préparations pharmaceutiques : P.S. « Je me suis si bien trouvée de votre eau de mauve pour les enleveures, que je vous supplie man envoier la resete » ; on apprend un an plus tard qu’il s’agit d’une poudre que Marguerite lui réclame à nouveau n’ayant rien trouvé « de milleur »[22]. Louise fabriquait-elle ces potions elle-même ou utilisait-elle les services d’un médecin, d’un apothicaire ou autre personnage qu’elle tient secret ? On sait en tout cas qu’elle s’intéressait aux soins du corps et à la médecine et suivait de près ce qui se passait à l’hôpital de Tonnerre. C’est sous son influence qu’y est introduit un service médical à demeure avec médecin, apothicaire et chirurgien-barbier. Elle-même a toujours un médecin auprès d’elle et voudra, à son tour, fonder deux hôpitaux.

Antoine : un pacifiste, sérieux et amoureux de l’Antiquité

Des vers en patois parlent d’Antoine à 18 ans : « Monsieur Antoine est l’aîné  qui est sage est sérieux » ; c’est en effet une image de sérieux qui se dégage du personnage, de son portrait, de ses paroles et de ses actes. Autant Louise est exubérante, autant Antoine paraît avoir un « tempérament protestant », de calme, de sobriété, de pondération, ses vêtements sont noirs, gris avec un peu de bleu. Il est l’envers de son frère Jacques, un homme plus guerrier qui participera aux Michelades à Nîmes. Mais on sait que les cadets de l’Ancien Régime, souvent privés de tout espoir d’hoirie certaine, avaient des vies plus aventureuses que leurs aînés sur qui reposait l’honneur du lignage[23]. Tandis qu’en 1563, Antoine rend les armes, appuie la politique de la reine mère, ses frères combattent aux côtés de Condé jusqu’à la St Barthélémy.

Antoine de Crussol est un modéré, un homme d’équilibre et de tolérance. En avril 1562, alors qu’il a été envoyé dans le sud pour faire régner le premier édit de tolérance, celui de Janvier, un pasteur de Valence, rapporte dans une lettre à Calvin, une conversation qu’il a eue avec Antoine : « Il m’exhorta fort humainement à contenir le peuple en toute modestie chrestienne, me proposant pour exemple l’église de Lyon »[24]. On sent que Crussol n’aime pas la guerre, ni la violence, ni le fanatisme d’un bord comme de l’autre. S’il accepte de prendre la tête des Réformés en novembre 1562, c’est après avoir constaté les abus des catholiques intransigeants, après être retourné voir Catherine (mais on ne connaît pas la teneur de leur conversation) et être allé « en Allemagne », en terre calviniste, peut-être chez son beau-père le Rhingrave. S’il accepte, c’est aussi par loyauté familiale et du fait de son rang éminent auprès de ses coreligionnaires du sud, presque tous clients de sa maison. Il est donc élu, avec la bénédiction de ses frères, comme « chef, deffenseur et conservateur du pays » jusqu’à la majorité de Charles IX et à la condition que l’on ne s’écarte pas de « l’obeïssance de Sa Majesté ». Il tiendra sa promesse des deux côtés : il demeure loyal aux huguenots, faisant traîner les choses jusqu’à la majorité du roi (17 août 1563), à qui il sera fidèle ensuite.

Antoine apprécie l’Antiquité, romaine en particulier : en 1570, il fait construire, peut-être d’après des dessins de Philibert Delorme — mais ce n’est pas prouvé —, un nouveau corps de logis entre une chapelle d’époque flamboyante et une tour du XIe siècle : il appuie son lignage qui est Crussol sur le passé des Uzès dont il est le premier duc. La façade de ce bâtiment est plaquée d’un portique de trois ordres superposés, avec des emprunts à l’Antiquité. C’est également de ce côté qu’il se tourne avec Louise pour imaginer le spectacle de bienvenue à Charles IX durant son tour de France. Ils ne l’invitent pas à Uzès — ville huguenote — mais à Vers non loin du château de St-Privat, autre repaire huguenot pourtant. C’est dans un cadre naturel et antique qu’ils réservent une surprise à la cour : après le dîner, on se rend au pied du Pont du Gard, un lieu de l’enfance d’Antoine. A l’entrée d’une des grottes voisines, de jolies filles vêtues en nymphes apparaissent qui portent fruits confits, sucreries et patisseries accompagnés de flacons remplis de liqueur et d’excellents vins[25] ; belle référence à l’Antiquité… et c’est dans un temple païen que plus tard, Louise imagine leur sépulture.

Frances Yates[26] fait remarquer que les deux traditions humanistes — latine et grecque — font appel à des intérêts différents, eux-mêmes reflets du contraste entre l’esprit romain et l’esprit grec. D’un côté imitation des vertus romaines, culture intellectuelle ; de l’autre une tradition d’humanistes hellénistes qui tendrait davantage vers la philosophie, la théologie et la science. Tenant compte de cette nuance, je situerais volontiers Antoine de Crussol du côté latin et Louise de Clermont du côté grec, enrichissant mutuellement leurs questions et intérêts communs.

Service, amytié

Comment évoquer les Uzès sans parler de Catherine de Médicis, qui date son amitié avec Louise de Clermont tantôt dès son arrivée en France, tantôt du moment où Louise est entrée dans sa maison[27] ? On sait que le XVIe siècle distingue deux sortes d’amitié. L’amitié « commune », comme dit Montaigne, et l’amitié « vraye ». Dans un récent ouvrage, Nicolas Le Roux[28] argumente cette distinction à propos du prince. Il rappelle comment des théoriciens comme Claude de Seyssel ou Guillaume Budé, s’interrogeant sur l’entourage du prince, distinguent entre sphère publique et sphère privée, celle-ci étant la seule où le prince puisse nouer une relation d’égalité. Budé distingue ainsi deux types de favoris : l’un qui ne s’adresse qu’à la personnalité publique du prince et l’autre lié à sa personnalité intime. Chacun d’eux reçoit du prince des sentiments différents qui se traduisent par des signes de faveur différents, honneurs pour le premier, familiarité et amour pour le second.

Ces distinctions s’appliquent aux relations que Catherine de Médicis entretient avec certains personnages. La relation entre elle et Louise notamment évolue avec la vie, devenant plus étroite encore lorsqu’elles sont veuves toutes deux. La relation évolue aussi selon les circonstances, passant d’un type d’amitié à l’autre, d’un type de faveur (par exemple une abbaye) à l’autre (sentiments partagés, cadeaux « gratuits », intimité vraie allant jusqu’à « super [souper] ensemble au Touylerie san chapeau ni bonnests. »[29]). Et du temps de leur mariage, il semble y avoir complémentarité entre les deux époux : lui, chevalier d’honneur, est un favori du premier type tandis qu’elle est une favorite du second type. Avec le couple, Catherine est comblée, mais Antoine décède en août 1573, des suites d’une maladie contractée ou envenimée au siège de La Rochelle.

Que reste-t-il à Louise ?

Amour d’Antoine, amour du sud, amour des pierres

Le sud, pour Louise, c’est le berceau de son patrilignage et de celui d’Antoine. Elle s’y rend souvent et dans une lettre[30], Catherine se moque de son amour du Midi. Louise a été parachutée dans le comté de Tonnerre, berceau de son matrilignage et y a fait construire Maulnes. Mais en août 1573, Antoine n’est plus, et ce qu’elle veut, c’est se rapprocher du sud et peut-être de la dépouille de son mari. Dès décembre, elle entre en pourparlers avec Catherine de Médicis pour échanger le comté de Tonnerre et la châtellenie de Cruzy contre le comté du Lauragais. Cela ne se fera pas.

Trois ans plus tard, alors qu’elle fait un séjour à Uzès, un autre projet germe dans le cœur de Louise : en novembre 1576 le conseil de ville de Nîmes délibère sur les desseins de la duchesse d’Uzès ; Léon Favyer, docteur en médecine et avocat, porte parole de la duchesse, explique qu’elle envisage d’acheter la Maison carrée, appartenant alors à des particuliers pour « la remettre en son ancien état, y faire un sépulcre pour feu monseigneur le duc d’Uzès, son mari et pour elle ; et y dresser deux hôpitaux, l’un pour les hommes, l’aultre pour les femmes, et assigner pour leur entretien la somme de 2 000 livres de rente annuelle »[31]. Louise de Clermont a l’exemple de son illustre ancêtre Marguerite de Bourgogne, reine fondatrice de l’hôpital de Tonnerre auquel nous avons vu qu’elle s’intéressait. Il s’agit pour elle de fonder une « charitable et chrestienne institution ». Il y a peut-être une autre raison : c’est qu’à l’époque les érudits s’indignaient du fait que la Maison carrée appartienne à des particuliers car, écrit Poldo d’Albenas en 1560[32], « ceste maison est publique, sacrée et inaliénable », une polémique dont Louise a peut-être tenu compte : faire une sépulture, d’accord, mais pas seulement. D’autre part, comme Catherine, et probablement comme Antoine, Louise était une amoureuse des pierres et des antiquités : elle veut remettre la Maison carrée — le plus grec des édifices romains, dit-on — « en son ancien état ». Qu’en savait-on alors ? Poldo d’Albenas nous apprend qu’elle est probablement du siècle d’Hadrien et qu’il devait s’agir d’une basilique ou plutôt d’un capitole — donc un lieu publique.

Je pense en fait que Louise veut parler de l’état du monument avant l’intervention des particuliers qui construisirent une maison contre le mur sud avec un escalier adossé qui l’endommagea, l’ensemble cachant les colonnes. Notons que la forme géométrique règne dans l’un et l’autre lieu et que, comme à Maulnes, l’entrée de la Maison carrée regarde le nord et le fond le midi (pur hasard ?). Comment enfin ne pas sourire à cette évocation de la Maison carrée au XIXe siècle qui va comme un gant à l’autre monument : « C’est un monument petit par sa masse, mais grand par ses proportions et son harmonie, que l’œil embrasse sans effort, et qui pourtant remplit l’imagination »[33]. Un an plus tard, Louise offrait cette fois 4 000 livres pour l’édifice et la ville décide à nouveau d’intervenir auprès des propriétaires… mais sans succès.

Et Maulnes ?

La construction du château de Maulnes débute en 1566, à un moment significatif de leur vie : ils ont dix ans de mariage et, à part quelques mois par ci par là à gérer leurs domaines, soit ils étaient en service à la cour, soit ils étaient entraînés dans le tourbillon des événements. Après la première guerre civile (1562-1563), pas question de se reposer car c’est le grand tour de France, des mois sur les routes à rencontrer toutes sortes de personnages, à échanger des idées, découvrir des châteaux construits par d’autres…

Loise et Antoine

Le comte et la comtesse d’après François Clouet au balcon de Maulnes[34]

 

Le désir de construire est à coup sûr présent chez Louise et Antoine et ils connaissent tous les architectes de la Couronne. Comme Catherine de Médicis, tous deux semblent férus d’architecture. Comme elle, ils sont certainement capables d’exposer et d’esquisser les bâtiments qu’ils désirent, puis de s’adresser à un professionnel pour en accomplir la réalisation. Devenus duc et duchesse, ils ferons construire deux châteaux : le duché à Uzès, qui me semble être davantage à son image à lui, et Maulnes à son image à elle. Loin du plan quadrangulaire devenu une sorte d’idéal social pour la haute aristocratie, loin de l’Antiquité aussi, Louise de Clermont se démarque par un parti-pris totalement original et insolite. Maulnes « baigne » dans le nombre, il relie le ciel et la terre, il est un microcosme reflet du grand Tout, il raconte une histoire.

A Tonnerre subsistent les ruines de l’ancien château avec sa porte symbolique où se font les aveux, mais c’est à Maulnes qu’ils vont construire « en neuf ». Situé aux confins de la Champagne et de la Bourgogne près de Cruzy-le Châtel, ce lieu a sans doute été choisi aussi pour des raisons politiques, sorte de représailles à la suite du refus par les Tonnerrois à l’entrée du nouveau comte en 1556. Mais Maulnes est aussi pour Louise de Clermont symboliquement puissant, puisqu’il allie les deux lignages dont elle est issue, et ce de plusieurs façons. Il est un pentagone à Maulnes. Le lieu est prestigieux parce qu’il relie Louise à un passé prestigieux en la personne de Marguerite de Bourgogne, légendaire dans le comté de Tonnerre et qui a habité la motte de Maulnes après son veuvage ; lieu qui évoque également l’histoire de Louis de Chalon qui tint tête au duc de Bourgogne pour les beaux yeux d’une dame qu’il cacha en Maulnes. Louise se relie ici par les femmes tout en se démarquant — en construisant à côté — et que construit-elle ? Un pentagone, forme qui évoque la terre patrimoniale de Clermont en Dauphiné avec son donjon pentagonal.

Replaçons-nous dans le contexte : pour cette haute noblesse, la conscience lignagère implique un rapport au temps[35]. Or le bois de haute futaie proche du logis seigneurial lui confère une ancienneté ; de même le récit étiologique transmis oralement est un trait de continuité lignagère. Ces récits, qui se multiplient aux XVe et XVIe siècles, n’expliquent pas une origine, ils l’invoquent pour se démarquer. Ici intervient la Mélusine de Maulnes. En effet, ces mythes transmis oralement tant à l’intérieur du lignage que parmi le peuple contribuent au capital symbolique de dignité. Mais pourquoi Mélusine ? Ce personnage fabuleux, dont l’attribut est le miroir[36] est d’une façon ou d’une autre lié aux Lusignan, alliance que l’on trouve et dans le matrilignage de Louise par les Husson qui au XIVe siècle écartelaient Chalon-Parthenay-Lusignan, et dans son patrilignage par les Sassenage (qui portent au XIVe siècle le même burelé que les Lusignan avec une brisure[37]). Héroïne d’un clan très large, Mélusine, fée maternelle défricheuse et bâtisseuse[38], est très prestigieuse et lorsqu’on peut, on s’y réfère. Mélusine des Sassenage et Mélusine des Husson-Parthenay, la serpente (que la culture populaire imagine se baignant dans le puits) relie elle aussi les origines matrilatérales et patrilatérales de Louise[39]. On peut d’ailleurs se demander si la malédiction qui pèse par la Mélusine de Maulnes n’évoquerait pas le fait que cette terre ne parvient pas à rester dans un même lignage mais est transmise par des femmes sans progéniture à un autre lignage… jusqu’au Conseil général.

Habillons les pierres

J’en terminerai en appliquant quelques touches de couleur parmi les pierres.

D’octobre à décembre 1569, alors qu’Antoine est en service (il suit Catherine à Tours puis en Aunis — bataille de Montcontour, siège de St Jean d’Angély), Louise est à Maulnes depuis fin septembre et les archives de l’hôpital de Tonnerre livrent un dossier[40] comprenant des mémoires de Louise ou de ses hommes d’affaires et des factures de ses fournisseurs de Châlon-sur-Saône. La plupart des commandes concernent le renouvellement des gardes robes, mais quelques-unes concernent le château, ou semblent le concerner (voir le détail en annexe). Nous apprenons tout d’abord qu’elle a « un fauve », car elle lui commande un pelisson — s’agit-il d’un lévrier fragile ? Elle fait fabriquer des matelas de laine recouverts de futaine blanche, commande du passement de laine jaune pour attacher autour du lit et des boucles pour les rideaux, six draps et des couvertures dont six doivent être rouges, blanches ou vertes. Les 57 aulnes (près de 70 m) de soye vert et rouge et les 76 aulnes de passement rouge sont-ils destinés à des murs ? Et que fait-elle des 2 aulnes 1/2 de bon drap couleur brun tan « pour sa maison » ? Elle commande encore un grand tapis vert de 3 aulnes 1/2 en longueur (env. 4,20 m) ; un tapis vert de 2 aulnes de Paris ; un tapis jaune paille et du cordeau pour garnir un tapis noir. Il y a enfin du drap vert assez grossier pour un tabouret, une petite chaise, six flambeaux de cire « en quarré », une paire de mouchettes de chandelles et vingt-et-un soufflets pour le feu.

Durant cet automne 1569, le château flambant neuf se meuble, se réchauffe et se transforme en ruche qui résonne du murmure d’activités essentiellement féminines. Dès le printemps suivant, le duc d’Uzès, qui est de retour, se préoccupe de l’aménagement de la forêt tant pour l’exploitation, le plaisir de la chasse que pour « veoir et descouvrir appartement et chasteau de Maulnes » depuis différents lieux du comté[41] (on retrouve ici la symbolique du château seigneurial qui doit être vu). Assis sur ses sources, au milieu de sa forêt, Meaulnes est à l’image de ceux qui l’ont fait construire : noble et savant, élégant et austère, original de toute évidence.

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ANNEXES

— Lettre à messieurs les magistrats, officiers et habitants de la ville de Nymes :

« Messieurs, j’ay cy-devant faict entendre à aulcuns de vous mon intention, touchant la charitable et hospitale fundation que j’ay en volanté fere en vostre ville de Nymes, l’adjoignant au lieu sepulchral que je y vouldrois choisir ; laquelle myene intension j’ay à plein desclairée au sieur Clausonne et de Favyer, estans vers moy pour aultres myenes affaires, et leur ay donné charge le vous representer & fere entendre en particulier et général. Mais il y a ung preallable pour le recouvrement du lieu que je delibere premierement rendre myen à mes dépens propres, que le pris soit raysonnable, et qu’il me faille seullement achapter le lieu, non la volanté de ceux à qui il appartient ; pour laquelle disposer, vous pourrez avoir beaucoup de moyens, que je m’assure y employerez volontier, et vous ayderez à eschauffer mon zele fainct en cette charitable et chrestienne institution ; dont je vous en prie ; et espere que votre ville, oultre la illustration, s’en ressentira des bienfaicts, tant myens que d’aultruy, par mon moyen, que je delibere y employer, si je treuve les choses disposées. Et d’aultant que la chose vous touche, comme à moy, et se recommande d’elle-mesmes, je ne vous en feray plus longue lettre que pour vous saluer trétous, en général et particulier. Priant Dieu, messieurs, en sancté, heureuse et longue vie, vous maintenir en ses graces. D’Uzès, ce 25e octobre 1576 Vostre bien bonne voysine et amye. Loyse de Clairmont »[42].

— Commandes de Louise de Clermont (1569)

  • Le premier document est une facture pour un total de 56 livres 6 sols 10 deniers, envoyée à Madame la Duchesse Duzes de son marchand couturier, daté du 24 septembre 1969 ; les quantités sont trop élevées pour des vêtements et la mention « en rouleau » pour la soie indiquerait plutôt des murs pour destination :

— 57 aulnes fine soye en rouleau vert et rouge (près de 70 m)

— 4 pieces bougran[43] rouge

— 4 pieces fustene[44] blanche

— 76 aulnes passement rouge

— 8 onces fil rouge

  • Mémoire datée de Maulne le 2 octobre 1569, contenant commande de seize articles au sire Pierre Chat à Chastillon, dont :

— Cent ou six vingtz [120] livres layne ranathe blanche pour matheras (quantité de laine pour quatre matelas)

— 2 aulnes de drap verd assez grossier pour un chalis tabouret

  • Mémoire de marchandises de Madame et commande d’achapt à Chastillon-sur-Sône, pour 14 articles, de Maulne le 10 novembre 1569 :  » Sire Chat, J’envoye mon maistre d’hostel et mon receveur de Cruzi à Chastillon pour achapter et prendre de vous ou d’aultres les marchandises mentionnees au rolle cy dedans que je vous prie livrer…  » :

— 1 paire de mouschettes de chandelles

— 20 soufflets pour le feu

— 25 toises (48,75 m) de cordiau pour garnir la tapisserie

— 1 livre de fillin noir bien bon et fort pour couldre tapisserie

— 1 once de soye noyre pour couldre

— Un pelisson pour un fauve de moyenne grandeur et grosseur de panse semblable de celluy qui fut à mon dernier chien

— 6 draps à bon marché pour sa personne

— et 3 couvertes de catheloigne[45]

Dans sa lettre de même date, la duchesse précise : « Solicitez l’ouvriere qui fait ma tapisserie de la parachever le plus tost qu’il sera possible laquelle me feres tenir deslors que sera faict ».

  • Mémoire de marchandises que Madame envoye querir à Chastillon, daté de Maulne, le 23 novembre 1569. Sur les 36 articles, retenons :

— 4 couvertes de cathalogne des meilleures

Puis la commande est divisée en six rubriques mentionnant des noms de personnes dont son maître d’hôtel, ses pages, etc., la dernière étant : Et pour sa maison

— 6 flambiaux de cire faitz en quarré et 4 mains de papier de 2 fe [soit feuilles]

— 1 piece de passeman de layne jaulne pour attacher – Un de tour de lit

— 2 onces de boucles pour rideaux de lit

— 1/2 livre de fillins de lin bien [?] à couldre

— Item un grand tapiz vert de trois aulnes et demye longueur (env. 4,20 m)

— Item aultre tapis vert de 2 aulnes de Paris de long (2,40 m)

— Et un aultre tapis de jaulne paille de 2 aulnes de long

— Plus deux aulnes et demye de bon drap colleur sur brun tan

  • Le dernier mémoire de marchandises de Madame avec commande à Chastillon est datée de Maulne, le 12 décembre 1569, pour 11 articles :

— Premièrement six couvertez de cathalogne des meilleures blanches ou rouges ou vertes

— 1 livre de la fustaine blanche pour matheras

— 1 paire de soufflets [elle en a déjà commandés le 10 novembre ; elle en avait oublié un : il y a 21 cheminées à Maulnes]

— 1 petite chaise de paille et 4 mains de papier de 2 fe (= 25 feuilles)

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[1]. Sur ce sujet, voir V.L. Saulnier, Marguerite de Navarre, théâtre profane, Paris, Droz, 1963, pp 92-93.

[2]. Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes, Droz, 1997, pp. 130-132.

[3]. Acte d’installation et lettre d’Antoine de Crussol : Auxerre ADY 3 E 116, f° 5-7, installation le 15 novembre 1556.

[4]. Lionel d’Albiousse, Histoire de la ville d’Uzès, [1903], Laffitte reprints, 1978, p. 106.

[5] Lionel d’Albiousse, Histoire des ducs d’Uzès, Paris, H. Champion, 1887, p. 56.

[6]. D’une famille de huguenots de Troyes, Pierre Pithou (1539-1596) fera partie du collectif qui publie, en 1594, la Satire Ménippée.

[7] Lionel d’Albiousse, Histoire de la ville d’Uzès, Laffitte reprints 1978 [1903], p. 106.

[8] Daniel Bourchenin, Etude sur les académies protestantes en France au XVIe et au XVIIe siècle, Slatkine reprint 1969 [1882], pp. 99-100.

[9]. Clément Marot, Œuvre complète, éd. Defaux, note 1 p. 172 et note 1 p. 173.

[10]. Un épigramme de Clément Marot évoque « Du retour de Tallart à la court » : Œuvre, id. p173-174 ; un autre de Mellin de Saint-Gelais célèbre son mariage : Œuvres poétiques françaises, ed Blanchemain, t. II pp. 245 sqq.

[11] Brantôme, les Dames galantes, éd. Pléiade, 1991, pp. 625-626.

[12]. Bèze à Calvin : Correspondance de Théodore de Bèze [H. Aubert], Genève, Droz, 1963, T. III, 30 octobre et 3 novembre 1561.

[13] Cité in Lettres de Catherine de Médicis, Ed. H; de La Ferrière, G. Baguenault de Puchesse, AL Lesort, Paris, 1880-1943, t. II en note au 25 juin 1563.

[14]. Ces deux lettres in Jules Bonnet, Lettres de Jean Calvin, t. II, pp 500 et 524.

[15]. Philippe Erlanger, Le Massacre de la Saint-Barthélemy, Gallimard, 1960, p. 213.

[16]. Pierre de l’Estoile, Journal de l’Estoile pour le règne de Henri III (1574-1589), éd. L.-R. Lefèvre, Paris, 1943, p. 203.

[17]. Lettre du 8 juin 1575, citée in Lionel d’Albiousse, Histoire des ducs d’Uzès, p. 60.

[18]. Pierre de Ronsard, Œuvres complètes, éd. Laumonier, Didier, Paris, 1914-1967, vol. XIII, 246.

[19]  Gilbert Gadoffre, op. cit., p 317.

[20] Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, 20 avril 1579.

[21] Correspondance de Théodore de Bèze, … t. III p 136.

[22]. Marguerite de Valois, correspondance (1569-1614), éd. Eliane Viennot, H. Champion, 1998, p. 91 (v. 12 février 1579) et 132 (mars-avril 1580).

[23]. Cf. Georges Duby, Hommes et structures du Moyen Age, Mouton, 1973, « Les « jeunes » dans la société aristocratique », pp 212-225, analyse encore pertinente pour le XVIe siècle.

[24] Correspondance de Théodore de Bèze,… t. III p 222.

[25] Rapporté par Lionel d’Albiousse, Histoire des duc d’Uzès, … pp. 75-76.

[26] Frances A. Yates, Giordano Bruno et la Tradition hermétique, Dervy, 1996, p 197.

[27]  Lettres de Catherine de Médicis, t. VI du 5 février 1579 (« quarante ans de memoyre »), et t. VII du 2 août 1580 (« l’amytié de quarante é sis ans »).

[28] Nicolas Le Roux, La Faveur du roi ; mignons et courtisans au temps des derniers Valois (v. 1547- v. 1589), Champ Vallon, 2000, pp 28-33.

[29] Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, 18 mai 1579.

[30] Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, 20 avril 1579.

[31] Léon Ménard, Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nîmes  [1754], Laffitte reprints 1976, t. V, pp. 153 et 171. Voir l’intégralité de cette lettre en annexe.

[32]  Jean Poldo d’Albenas, Discors, historial de l’antique et illustre cité de Nismes [Lyon 1560], Laffitte Reprints, Marseille 1976, p. 75.

[33]  D. Nisard, Histoire et description de Nîmes, Ed. Lacour, Nîmes [1842], 1986, pp 151-152.

[34] Mise en scène que j’emprunte à Jan Pieper dans son livre Maulnes-en-Tonnerrois, ein Konstrukt aus dem Geiste des Manierismus, Axel Menges, Stuttgart, 2007, p 56.

[35] Voir l’étude de Michel Nassiet, Parenté, noblesse et états dynastiques, XVe-XVIe siècles, Editions de l’EHESS 2000, en particulier le chapitre I.

[36] Jan Pieper évoque justement, mais pour d’autres raisons, la métaphore du miroir qui trouve à Maulnes sa correspondance architectonique : la lumière miroitée dans l’eau de source au fond du puits central créant une illusion d’optique.

[37]. Michel Nassiet, Parenté, noblesse…, pp. 38-39.

[38] Cf. Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen Age, Gallimard 1977, pp 307-331.

[39]. Chez les Husson comme chez les Clermont, c’est par les femmes que « se transmet » Mélusine : Antoine I de Clermont-Tallart, grand-père paternel de Louise épouse Françoise de Sassenage en 1439 ; à cette même époque, Olivier de Husson, aïeul maternel de Louise de Clermont, est marié à Marguerite de Chalon, fille de Marie de Parthenay, qui pouvait prétendre à la succession de Jean III de Parthenay son oncle. Ces biens furent donnés en dot par Charles VII à Marie d’Harcourt qui épouse, cette même année 1439, Jean bâtard d’Orléans, comte de Dunois et de Longueville (voir Georges Renard « Histoire et généalogie des Husson, comtes de Tonnerre », BSAHT n° 51, 1998, pp. 37-40). Depuis, les comtes de Tonnerre engagèrent un procès pour récupérer leur dû qui durait encore au XVIe siècle. Il s’achève pour Louise de Clermont en 1555 par un accord avec les Longueville, sur intervention de Henri II : elle renonçait à ses prétentions contre des rentes versées à ses frères Gabriel et Théodore-Jean (voir Tonnerre, Bibliothèque municipale, ms 24, f° 154-155). On voit ici combien le lien avec les Parthenay était encore vivace, bien qu’inscrit dans un lointain passé.

[40]. Tonnerre, Archives de l’hôpital, E 98 (11e liasse).

[41]. Tonnerre Bibl. mun., ms 12 cartulaire de Pithou I, f° 45 v°, f° 25-45.

[42]. Léon Ménard, op. cit., Preuves, pp. 137-138.

[43]. Bougran : toile forte et gommée employée pour soutenir les étoffes.

[44]. Futaine : étoffe de coton servant entre autres à faire des matelas.

[45]. Couverte de Cathalongne ou Catelonne : couverture de lit en étoffe de laine ou frize d’Espagne, étoffe de laine à poils frisés dont la couleur peut varier. Louise en commande treize, mais certaines sont peut-être destinées aux « vieux frères » de l’hôpital de Tonnerre pour qui elle commande également des matelas.

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Demandes d’aumône à l’hôpital

L’hôpital Notre-Dame des Fontenilles de Tonnerre accueille des « paouvres malades », des orphelins et accorde aussi des aides, généralement ponctuelles, à des indigents ou invalides, après « enquête » − simple prise de renseignements. Ces aides sont de différentes sortes : nature, argent, ou mise en nourrice d’un jeune enfant. Voici quelques exemples de suppliques pour obtenir une telle aide.
Ces demandes nous apprennent comment tout-à-coup tout bascule chez des gens souvent déjà en précarité. Ici un soldat et un manouvrier invalides, une veuve abandonnée pour un temps et une autre sans ressources.

• Demande d’assistance au duc d’Uzès, comte de Tonnerre de la part d’un vieux soldat mutilé
Réponse du duc d’Uzès (25 mars 1564 n.s.)
(Archives de l’Hôpital N.D. des Fontenilles de Tonnerre, E 84-2)
« Anthoine conte de Crussol et de Tonnerre, chevalier de l’ordre du Roy, Conseiller en son privé conseil, Cappitaine de cinquante hommes d’armes et chevalier d’honneur de la royne au Me administrateur de nostre hospital de tonnerre, commissaires et recepveur d’icellui / Comme nous avons bien asseurement esté advertiz de la pauvreté et mendicité de Celerin Barbes habitant de Cussangy près Chaource chargé de femme et enfans et ayant esté estropié de ses membres au service du Roy / par quoy il seroit encores tres pitoyable et aulmosne charitable de subvenir à sa necessité mesme sur l’extresme vieillesse où il est conduict au moyen de laquelle il ne peult travailler pour gangnier sa vye nous esmeuz de pitié pour son indigence / luy avons ordonné sur nostre hospital de Tonnerre pour ses alimens et nourriture chascun an et tant qu’il vivra la somme de cinquante livres tournoiz que nous voulons luy estre par vous payee de quatre en quatre moys, à lad. raison revenant pour chaque quartier à seize livre treize solz quatre deniers que monseigneur vouloit luy estre advancee / Affin qu’il puisse avoir moyen de se nourir et alimenter ci vous mandons que des deniers provenants des revenuz de nostre hospital vous ayez par chascun an à bailler aud. Celerin lad. somme de 50 L. et ce quartier par quartier comme dict dessus, en rapportant le vidimus de la presente signé et collationné pour une foys seullement avec quictance dud. Celerin. Nous voulons et ordonnons lad. somme vous estre passee et allouee par chascun an tant qu’il vivra en la despense de voz comptes deduicte et rabattue de votre recepte / En foy de quoy nous avons signé la presente de notre propre main et fait sceller du scel de noz armes / Faict à Troyes le xxbe mars mil cinq cent soixante troys avant pasques / Ainsi signé Crussol scellé de ses armes et en dessoubz Boulaye ».

Il s’agit ici du vidimus ou double copié sur l’original par deux notaires de Troyes le même jour. Antoine de Crussol est alors présent à Troyes avec la cour − c’est le début du grand Tour de France (voir le Tumulte à la porte Saint-Michel (1)). Il est probable que Célerin Barbes (ou Barbès ?) fit partie de sa compagnie puisque c’est à lui qu’il s’adresse plutôt qu’à un autre grand seigneur, mais ce vieux soldat sait aussi que le duc d’Uzès est comte de Tonnerre et peut intervenir pour lui auprès de l’hôpital ND des Fontenilles.

Est attachée la quittance de l’intéressé du 22 décembre 1564, qui reconnaît avoir reçu la somme de de 16 L. 13 s. 4. d t. « pour les mois de decembre janvier febvrier et mars faisant un tiers de la somme de 50 L. de pension laquelle m’avoit esté donné et assigné par l’ordonnance de monseigneur de Crussol conte dud. lieu de Tonnerre sur les deniers de la recepte dud. hospital », ordonnance qui « avoit esté confirmee et allouee par noble seigneur reverend pere en dieu Toussaincts de Malessec abbé de la Roche, general et maistre administrateur dud. hospital ». L’argent lui a été remis par Jehan Guyon marchant demeurant à Tonnerre, admodiateur [fermier] du four banal de Cruzy-le-Châtel « dependant de l’hospital de nostre dame de Tonnerre ».
Fait à Cussangy chez les notaires Royer et Despaignes de la baronnie et châtellenie de Chaource le 22e jour de décembre 1564
Signé des notaires et de Celerin Barbes

On remarque que cette prise en charge par l’hôpital de Tonnerre est accordée à un étranger au comté et qu’un soldat, écuyer de surcroît, reçoit une aumône plus élevée qu’un artisan, une veuve ou même un soldat non noble par exemple (environ quatre fois plus). L’aumône est estimée en fonction des besoins de la personne dont fait aussi partie sa condition, c’est-à-dire son statut et son rang dans l’échelle sociale.

• Demande d’assistance au comte de Tonnerre de la part d’un manouvrier tonnerrois ne pouvant plus travailler pour cause de maladie (31 mai 1570)
(Tonnerre, AH, 99-3)
« A Monseigneur le duc duzez, comte de Tonnerre / Supplie humblement Mathieu Desmaisons paouvre manouvrier de ce lieu de tonnerre, comme ainsi soit que puys quinze mois en ça il avoit esté sans travailler en raison de maladie qu’il soyt demeuré du tout impotent et sans avoir moyen de gaigner quelque denier pour le nourrir et non seulement luy mais sa femme / pour ce faire il n’a aucuns moyens ayant vendu le peu qu’il avoyt et qu’il n’a aucuns immeubles sinon deux hommees de vignes / Ce consideré monseigneur, mesme qu’il est habitant de cette ville de tonnerre, il vous plaira ordonner aux officiers de vostre hospital dud. tonnerre de luy adjuger certaine somme de deniers ou vivres qui seront distribuees / quoy faisant vous obligerez led. suppliant et sa paouvre famille de prier dieu pour vostre noble prosperité.
« Sur le renvoy à moy faict de la presente requeste par mon seigneur le duc duzes, et après avoir entendu la maladie pauvreté et estat du suppliant selon le rapport qui m’en a esté faict par les vicaire, depensier et cirurgien de cest hospital, avec Nicolas Seguyn pelletier, il est ordonné qu’il sera delivré par le recepveur d’icelluy hospital un moicteron de bled aud. suppliant par chacun moys jusqu’à ce qu’il autrement en soit ordonné pour luy aider à vuivre durant sa maladie Et rapportant la quictance […]. Faict à Tonnerre par moy soubsigné Me et administrateur dud. hospital le penultieme jour de may 570 », signé M. de Lymelle.
La quittance du 31 mai suivant indique que Matthieu Desmaisons a reçu « ung moytron de bled froment ».

Mathieu Desmaisons est d’une famille de maçons et charpentiers plus aisés que lui qui semble être le parent pauvre. Il habite au faubourg du Pont où il y a encore peu d’habitations mais qui se construit de plus en plus. Sur le rôle de tailles de 1569, il n’est imposé que de 3 sols tournois (contre 25, 35, 35 et 70 livres t. pour les autres Desmaisons), et 1 s. 8 d.t. en 1570, année de sa requête au duc d’Uzès. En 1571 il ne paye rien étant couché sur la liste des mendiants de la ville. Il meurt avant le rôle de 1572 où il n’y a pas trace non plus d’une veuve. Il est probable qu’il travaillait pour Nicolas Seguyn, un pelletier de la rue de l’Hôpital, puisque celui-ci avait été interrogé à son sujet. Ici, Mathieu Desmaisons reçoit une aumône en nature. Ce moicteron ou moytron, dit encore metoyon ou mesure correspond à ½ bichet, mais je ne connais pas l’équivalent en litres.

• Demande d’assistance au comte de Tonnerre de la part d’une veuve sans ressources et ayant à charge un enfant handicapé (27 mars 1568)
(Tonnerre, AH, E 94-2)
« A Monseigneur monsr. le duc duzaiz, comte de crussol et de tonnerre /
Supplie tres humblement Anne Truillier (qui semble de Dannemoine) vesve de feu Estienne Tartarin à vous Mond. seigneur comme ainsy soyt que lad. suppliante soyt demeuree chargee par le decez de sond. mary d’une pauvre petite fille qui estoyt sa niepce et laquelle il nourrissoyt par pitié qu’il avoyt d’elle, congnoissant qu’elle n’avoyt aulcun moyen de vivre comme encores à present elle n’a, ny pareillement ladicte suppliante, depuis ledict decez parceque son feu mary ne luy a rien delaissé et n’estoyt asseuree en son vivant que au gain qu’il faisoyt au travail de son corps / tellement que lad. asseurance perdue lad. suppliante est contraincte se retirer et complaindre à vous et vous supplier qu’il vous plaise de vostre bonté accoustumee ordonner que lad. petite fille (qui est impotente et percluse [infirme] des deulx jambes) sera receue nourrie et alimentee en la maison de l’hospital de ceste ville de tonnerre ou qu’une provision luy sera baillé par chacun moys ou sepmaine par le recepveur dud. hospital / et user de telle humanité que vostre noble discretion advisera / Ce faisant lesd. suppliante et pauvre fille à jamais prier dieu pour vostre prosperité et santé ».

Le duc et la duchesse d’Uzès sont alors à Tonnerre pour un mois, après l’édit de Longjumeau qui met fin à la deuxième guerre de religion.

Après enquête sur la véracité de ces dires, Maurille de Lymelle, Me et administrateur de l’hôpital, ordonne au receveur de lui donner 5 sols tournois par semaine « jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné ». Fait à Tonnerre le 27e mars 1568.

• Demande d’assistance au Me de l’hôpital de la part d’une Tonnerroise mère de cinq enfants, enceinte et sans ressources car son mari a suivi la duchesse d’Uzès en voyage (25 octobre 1568) (Tonnerre, AH, E 95-4)
« A MonSr le maistre et administrateur de l’hospital notre dame de fontenilles de tonnerre. Supplye humblement Catherine femme de Toussainct Vollereau vinaigrier de tonnerre chargee de cinq petits enffans et estant en saincte preste à gesir n’ayant aultres biens / Comme dès le depart de madame la duchesse duquel led. Vollereau son mary l’auroit delaissee pour aller mener quelques hardes à quelques gentilzhommes du service de madicte dame sans luy laisser aulcuns deniers ny mesme bled pour vivre et manger, a esté contraint vendre pour subvenir à la nourriture de sesd. petits enffans, en sorte qu’elle n’a pour le present moyen de vuivre / Ce consideré monSr il vous plaise accorder vostre benigne grace par aulmosne luy faire bailler et livrer par vostre recepveur quelque somme de deniers par chascune sepmaine pour le temps qu’il vous plaira et pour suvenir à la nourriture et entretennement d’elle et de sesd. enfans / Ce faisant elle sera tenu prier dieu pour vostre noble prosperité et santé.
« Informé du contenu en la presente, il est ordonné qu’il sera delivré pour pension pour ung moys à la suppliante pour ayder à nourrir ses enfans, deux bichetz de bled par les mains du receveur de l’hospital. Faict à tonnerre par moy soubsigné Me et administrateur dud. hospital le xxbe octobre 568 »,
Signé M. de Lymelle
Cette pension est poursuivie le 27 novembre pour trois mois « ayant esgard à sa charge et que son mary n’est de retour », « et depuys s’est continué pour deux autres moys atendu ladicte absence ».

Toussaint Vollereau, vinaigrier, habite avec sa famille au faubourg de Bourberault. Il fait partie des artisans pauvres, puisque sur le rôle de tailles de 1569, il n’est imposé que de 4 deniers tournois, 2 sols t. en 1570 et 2 s. 6 d.t. en 1571. Sa situation s’améliorera en 1572 où il est requis pour 20 sols, soit 1 livre tournois. Accompagner la duchesse en voyage fut une aubaine à saisir pour gagner quelques deniers. Le duc et la duchesse étaient passés à Tonnerre en juin et partis en juillet pour le sud. Sans doute le vinaigrier ne pensait-il pas s’éloigner si longtemps, car il ne s’agit pas là d’un abandon. Catherine Vollereau a tenu trois mois et obtient une aide pour six mois, de fin octobre 1568 à fin avril 1569. Louise de Clermont revenant à Tonnerre le 9 avril, il est probable que Toussaint Vollereau l’ait suivie tout ce temps (la duchesse arrive toujours quelques jours avant ses « porteurs de hardes »).

Voici d’autres exemples de suppliques pour obtenir une aide auprès de l’hôpital de Tonnerre, ou comment tout-à-coup tout bascule chez des gens souvent déjà en précarité. Ici un artisan ruiné par la guerre, une veuve abandonnée par son mari mort à la guerre, une autre dont le mari a été tué par des soldats, et une jeune fille orpheline.

• Demande d’assistance au Me de l’hôpital de la part d’un artisan de Tanlay ruiné par les gens de guerre (12 décembre 1568) (Tonnerre, AH, E 99-2)
« Supplye humblement Jehan Memenault paouvre artisan demourant à Tanlay, comme ainsi soit qu’il ayt esté ruyné et tout son bien perdu par les gens de guerre qui ont deu passer par led. lieu allant et venant à Noyers, mesme à la prise du chasteau de Tanlay / et qui plus est luy est demeuré sa femme si malade qu’on y attend plus tost la mort que la vye / et oultre chargé de sept petitz enfans, l’esné aagé seulement de 9 ans / tellement que led. suppliant est en si extreme necessité que si de vostre benigne grace n’y pourvoyiez et regardiez en pitié, il et sa famille est en danger de morir de faim.
Ce consideré monsieur en ensuyvant vostre bonté accoustumee il vous plaira impartir aud. suppliant quelque bienfaict de vostre revenu pour luy ayder à norir et entretenir sesd. femme et enfans durant cest hyvert ou aultre temps qu’il vous plaira / attendant le nouveau temps qu’il puisse travailler de son mestier / Ce faisant monsr il sera tenu à jamais prier dieu pour vostre noble prosperité et santé ».
« Apres nous estre suffisamment informé de l’estat et pauvreté du suppliant il est ordonné que par le recepveur dud. hospital il luy sera delivré par chacun moys trente solz tz jusques à autre ordonnance, rapportant quictance [… ] / faict à Tonnerre par nous Maurille de Lymelle escuyer Me et administrateur dud. hospital le douzieme decembre 1568 », Signé M. de Lymelle

Tanlay, village à 10 km de Tonnerre, avait pour seigneur un des chefs huguenots de la famille de Châtillon, François d’Andelot (colonnel général de l’infanterie et frère d’Odet cardinal de Châtillon et de Gaspard amiral de Coligny). Avec le prince de Condé, seigneur de Noyers à 20 km de Tonnerre, François d’Andelot s’était enfui à La Rochelle en août 1568. Ce fut le début de la 3e guerre au cours de laquelle − pour ce qui concerne la région − ont lieu les sièges de Noyers et de Vézelay, ainsi que de nombreux passages de troupes de tous bords. Tonnerre et les villages en ont souffert et l’histoire de Jehan Memenault ne s’arrête pas là. Sa femme devait être bien atteinte, car on découvre deux ans plus tard qu’un de ses enfants, sans doute le dernier né, avait été confié à une nourrice dès novembre 1568 et que en 1570, lui-même est décédé.

(suite E 95 : 22 janvier 1570) (Tonnerre, AH, 95-3)
« Je soubsigné ay receu de maistre Jehan Ratat recepveur de l’hospital nostre dame de fontenilles à tonnerre la somme de douze livres tournoys, laquelle somme ay employé à la nourriture d’ung enfant de feu maistre Jehan Memenault lequel par ordonnance de monsieur de l’hospital a esté baillé à nourisse en ce lieu de crusi à la femme de Joseph Sirebeau au prix de trente solz par moys et ce depuys le xixe de novembre 1568 jusques au xixe jour de janvier 1570 qui sont quattorze moys / Lad.somme de douze livres delivré par moy et oultre la somme de neuf livres delivré par les mains de monsieur de La Croix de laquelle j’en avoys faist quictance / et toutes les deux sommes sont pour la prepaye desdicts quattorze moys finiz le xixe de ce present moys de janvier / et laquelle somme je me tiens pour contente / faict à Crusy soubz mon seing ce xixe janvier mil bc soixante et dix », signé Isabeau Denoblé.

Isabeau Denoblé (ou Denoble de’ Nobili), d’une famille vénitienne, est la « damoyselle de Cenamy » ̶ mentionné au dos du document ̶ autrement dit l’épouse de Geoffroy de Cenami, banquier et homme d’affaires des comte et comtesse de Tonnerre qui habite avec son mari à Cruzy-le-Chastel, proche du château de Maulnes, ainsi que M. de La Croix, capitaine du comté. On voit qu’ils ont tous deux avancé les 21 livres nécessaires pour payer la nourrice de l’enfant et que l’hôpital rembourse ici la part de Mme de Cenami.

• Demande d’assistance à la comtesse de Tonnerre de la part d’une veuve de Tanlay, mère de cinq enfants et dont le mari est parti et mort à la guerre (3 juin 1570) (Tonnerre, AH, 99-3)
« A tres haute et puissante dame Madame la duchesse duzes, comtesse de tonnerre / Supplye tres humblement Edmee vesve de feu Jehan Preudhomme demeurant à Tanlay, chargée de cinq petits enfans, le plus vieil desquelz nommé François auroit plus de huict ans, comme ainsi soit que depuys ung an en ça sond. mary l’avoit laissée et s’en seroit allé en la guerre au service de Monsieur du Breul où il seroit esté deceddé sans luy laisser moiens de vyvre ne asseurans de personne pour nourrir sesd. petitz enffans, de façon qu’elle est contrainct de mendier leur vyes et la sienne aussy.
Pour ces causes Madame il vous plaira de vostre bonté et benigne grace accoustumee avoir pitié des pauvres ennfans de lad. suppliante et vouloir faire quelque bien pour aider à leur survivance ou du moings qu’il vous plaise demander au Me de l’hospital de vostre ville de tonnerre que ung de ses petitz enfans, qui est encores à la mamelle soit mis audict hospital pour y estre nourri comme les autres.
Loise de Clermont renvoie sur le Me de l’hôpital : « apres m’estre informé et trouvé que le contenu d’icelle [lettre] estoit veritable », ordonne de lui donner 10 sols par mois pour luy aider à nourir ses enfans, « jusqu’a ce que autrement en soyt ordonné », Signé M. de Lymelle.

De nombreux hommes, surtout peu aisés, se faisaient enrôler pour la solde. Jehan Preudhomme de Tanlay a suivi le sieur du Breuil (sa femme dit depuis un an), capitaine réformé qui a pu combattre à Noyers, Vézelay ou retrouver Coligny dans le sud-ouest en 1569. Il n’en est pas revenu.

• Demande d’assistance au Me de l’hôpital de la part d’une veuve tonnerroise, mère de famille dont le mari a été tué par gens de guerre (17 juillet 1570)
(Tonnerre, AH, 99-2)
A Monsr de la Bryantaye [Maurille de Lymelle ] Me et administrateur de l’hospital de Tonnerre / Supplie humblement Guillemette Descaves paouvre femme vesve chargée de sept enfans / comme ainsi soit que la paouvre suppliante depuis le deces de son mary ayant esté tué par gens de guerre dès le moys de decembre dernier elle est accouchee d’un petit enfant masle qui n’est aagé que de sept semaines et qu’elle n’a laict pour icelluy nourrir / encores moings de moyen pour le faire nourir par nourrisses et encores moings de nourrir ses paouvres enfans si n’estoit par gens de bien.
Ce consideré monsieur […] il vous plaise ordonner à vostre recpveur que par chacun moys la nourrisse ira nourir led. enfant par luy payee en luy baillant quictance / [… prospérité et santé] / faict à Tonnerre le xxbiie juillet mil bc soixante et dix ».
« Apres avoir entendu par madame de Tarascon et Mme la baillisne et autres le contenu en la presente contenir verité, il est ordonné que la nourice du plus petit desd. enfans sera paye chacun moys par le recepveur dud. hospital comme les autres nourrices d’icelluyet et jusques à ce que autrement en soyt ordonné. La femme repart donc avec des quittances pour la nourrice [… même jour],
Signé M. de Lymelle.

Guillemette est l’épouse de feu Jehan Descaves, vigneron-manouvrier, habitant dans le fauboug de Bourberault. Dans le rôle de taille de 1569 Jehan n’est imposé que de 1 sol t. et en 1570, Guillemette est recensée comme veuve et ne paye pas l’impôt. La « baillisne » est la femme du bailli Jehan du Faure et Mme de Tarascon n’est autre qu’une soeur défroquée de la duchesse d’Uzès Louise de Clermont-Tallard. Marguerite de Clermont-Tallard, abbesse de Saint-Honorat de Tarascon qui, selon Brantôme « se défroqua et sortit de religion en l’aage de plus de 50 ans, et se maria avec le grand Chanay qu’on a veu grand joueur à la cour » (Brantôme, Dames p 206 n. 392, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Vie des dames gallantes, Paris, Gamier et frères, p. 276.). Ce qui est corroboré par un débat au conseil privé du roi, en date du 13 mars 1566, sur la relation entre Marguerite de Clermont-Tallard, ancienne abbesse de Tarascon et de Claude de Berger seigneur des Abrets, gentilhomme du Dauphiné : le conseil interdit à ce dernier, sous peine de châtiment corporel, de la fréquenter ou de l’épouser. Nous ne savons rien d’autre sauf que sa sœur Loise l’a accueillie au château de l’hôpital de Tonnerre, où elle est encore en 1571.

• Demande d’assistance à la comtesse de Tonnerre de la part d’une fille mineure de Cruzy-le-Châtel qui est sa filleule (26 juin 1574)
(Tonnerre, AH, E 114-2)
« A haute et puissante dame Madame duzes, comtesse de tonnerre /
Supplye humblement Loise Boutot fille myneur de feu Bartholomyn Boutot votre fileulle paouvre des biens de ce monde, n’ayant moyen de vuivre sans l’ayde des gens de bien, et ayant quictté et delaissé Crusy le chastel lieu de sa naytte [naité, naissance, extraction] pour autant qu’elle n’a moyen d’y vivre et n’y ayant plus aulcuns biens et s’en seroit venue en ceste ville de tonnerre et retiree où elle est encores de present taschant à gaigner sa vye / ce qu’elle ne peult bonnement faire attendu son jeune aage et qu’elle est mal habillee / Ce consideré Madame qu’il vous plaise faire bailler à lad. suppliante provision à l’hospital de tonnerre comme les aultres paouvres et user de vostre bonté et misericorde / Ce faisant sera tenue de prier dieu pour vous ».
« Receveur de l’hospital Me Jehan Ratat paiez des denyers de vostre recepte à la suppliante deux testons que madame m’a commandé luy estre donnez en aulmosne […] avec quictance […] / Faict à Tonnerre par moy soubsigné Me et administrateur dud. hospital le xxbie jour de juing mil bc Lxxiii », Signé M. de Lymelle.
Suit la quittance, faite en présence de Didier Allier témoin pour ce requis, fait le 27 juin 1574. Signé A. Petitjehan.

Les seigneurs, petits ou grands, étaient souvent sollicités pour être parrain ou marraine d’un enfant même d’une famille modeste. Généralement il s’agissait de « serviteurs domestiques », ce qui va du jardinier au bailli. Cette filleule mineure, donc moins de 25 ans, qui porte le prénom de la comtesse de Tonnerre est en droit d’attendre de l’aide de sa marraine qui a une obligation envers elle. Elle n’est d’ailleurs pas traitée comme les autres « suppliants ». D’abord, elle reçoit une aumône en espèce : le teston était une pièce d’argent française à l’effigie du roi (sa « teste ») et valait alors 12 sols tournois, ce qui donne l’équivalent en monnaie de compte de 1 livre 4 sols.t., argent qui lui est délivré en présence du receveur de l’hôpital, d’un bourgeois de la ville et du tabellion, ce qui est exceptionnel. Vers le 15 juin, la comtesse était arrivée à Maulnes, proche de Cruzy-le-Châtel, et était venue à Tonnerre du 20 au 26, avant de repartir à Maulnes.

 

 


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