François du Bellay, une gestion musclée du comté (1539-1553)

 

François du Bellay par Jean Clouet – Musée Condé

 

 

François du Bellay (octobre 1502-novembre 1553), de bonne noblesse angevine, est le second fils de René du Bellay de Gizeux et de Marquise de Laval-Loué[1]. Son frère aîné étant mort, il devient, en 1534, principal héritier, chef de nom et d’armes de la Maison du Bellay. Il hérite aux deux-tiers de beaux biens fonciers certes, mais rien à voir avec la grande richesse évoquée parfois dans la littérature. On trouve sa trace dans une compagnie d’ordonnance en 1529 et il entre comme gentilhomme de la chambre du roi en 1533[2]. L’armée ne semble pas être son lot et en dehors de ses quartiers à la cour, il semble davantage intéressé par l’administration de ses domaines. Il épouse Louise de Clermont-Tallard. Leur contrat de mariage est signé le 18 mars 1539 n.s. à Paris. Louise devient comtesse de Tonnerre le 26 septembre 1539 et son mari en portera désormais le titre. Encore fallait-il racheter des parts du comté de Tonnerre et de la seigneurie de Selles-en-Berry[3]. Des dettes anciennes de part et d’autre et ce rachat plombèrent les finances du couple. Ce n’est évidemment pas sur l’instigation de Loise de Clermont-Tallard que le couple fit ce rachat, comme on le lit chez certains auteurs. François du Bellay savait parfaitement à quoi s’en tenir avant son mariage et œuvrait ainsi à élever son lignage en dignité en devenant comte de Tonnerre, quitte à rencontrer des difficultés financières. D’autant plus que vers la mi-septembre 1540, la naissance d’un fils, Henri du Bellay[4], assurait la filiation.

 

Une accumulation de dettes

Il a donc fallu trouver de l’argent car les revenus du domaine n’étaient pas suffisants : rentes constituées, ventes de terres à réméré, emprunts (obligations auprès de tiers, essentiellement des banquiers), sont l’essentiel des moyens utilisés dans un premier temps. La rente constituée est une sorte de prêt à intérêt déguisé (car interdit par l’Eglise) : en échange du versement d’un capital, le créancier s’engage à payer un montant annuel appelé arrérage, assigné sur un bien donné, parfois sur tous ses biens. Elle est perpétuelle. Ces constitutions de rentes à percevoir sur les revenus de fermes en cours ou à venir aliènent en fait, année après année, un fraction grandissante des revenus de la famille[5]. Elles s’accentuent peu à peu et entre 1548 et 1551 atteignent 13 700 L.t. avec des arrérages annuels de 1 121 L.t.

Certaines terres ou seigneuries plus excentrées, considérées comme de moindre importance, sont fréquemment utilisées pour des aliénations, ventes à réméré c’est-à-dire rachetables au bout de deux ou trois ans, sans quoi il faut renouveler le contrat. C’est encore de l’argent à prévoir pour ces rachats. Entre 1540 et 1546 le montant de ces ventes s’élève à 39 200 L.t., puis grimpe à 86 283 L.t. de 1547 jusqu’au décès de François du Bellay. L’année 1550 marque l’étape la plus pernicieuse pour le couple du Bellay qui doit payer des arrérages, des perspectives de rachats de terres d’ici à deux ans, des parts d’héritage aux Clermont, partager les terres entre les frères du Bellay[6] et près de 20 000 L.t. d’obligations engagées auprès de banquiers sur les revenus du comté ou les futures ventes de bois car, cette fois, les forêts entrent dans la danse des remboursements de dettes, et les ventes de bois vont s’intensifier. En attendant, il fallait dès le début du mariage gérer efficacement les biens.

François du Bellay est un bon gestionnaire sur ses terres et, poussé sans doute par l’ampleur des dettes en cours et à venir, il va devenir redoutable dans le comté. Après la guerre de Cent Ans, il avait fallu repeupler les campagnes et reconquérir les terres. Pour cela, les seigneurs avaient consenti quelques libéralités aux communautés, notamment des droits sur la terre et des droits d’usage avantageux puisqu’ils s’exerçaient sur la totalité des bois. Depuis, la population s’était accrue et au cours du XVIe siècle on assiste à une première réaction nobiliaire[7] : s’appuyant sur le droit féodal, des seigneurs vont remettre en vigueur des droits anciens tombés en désuétude et fixer de nouvelles limites aux droits d’usage. Le but est de tirer un plus grand profit des seigneuries et, au passage, de mener une lutte contre certains abus — certaines fois utile, d’autres moins.

Nouveaux officiers et nouvelle ordonnance

Dès la nouvelle du décès d’Anne de Husson, le couple prend en main l’administration du comté. Il est en effet d’usage qu’un nouveau comte installe localement ses officiers : bailli et ses lieutenants, gruyer, prévôt, garde des sceaux, greffier, notaires, capitaines, procureur fiscal, receveur du comté et maître de l’Hôpital. Tous sont nommés par le comte. La femme étant juridiquement réputée mineure ne peut intervenir sans l’autorisation de son mari. Même si elle est solidaire des décisions — et dans les textes on mentionne généralement Monsieur et Madame — l’épouse ne peut agir directement sans procuration.

Au début du siècle, Louis de Husson, sa veuve Françoise de Rohan puis Anne de Husson conservèrent les mêmes dynasties d’officiers. Le bailli était toujours un Pinot. Les Pinot cumulaient plusieurs charges royales ou comtales. Un Jehan Pinot, décédé en 1528, avait occupé les charges d’élu pour le roi, de bailli du comté, de garde des sceaux de la prévôté. Un autre Jehan Pinot, dont j’ignore s’il est le fils du premier, est à son tour bailli lorsque Loise de Clermont et son mari reçoivent le comté.

Ogier LeVuyt qui était procureur de la comtesse Anne est prolongé par François du Bellay, ainsi que le maître de l’Hôpital, François de Marcheville qui sera remplacé en 1542 par Eustache du Bellay frère de François[8] avec, comme procureur de l’Hôpital… Ogier LeVuyt. Le comte nomme un nouveau prévôt, Maclou LeVuyt licencié ès lois et fils d’Ogier. Il aimerait pourtant se débarrasser du bailli Jehan Pinot. Anticipant la chose, celui-ci prononce immédiatement un décret d’emprisonnement contre Ogier LeVuyt qui fait appel[9]. Solidaire ­— comme il se doit — de son procureur, François du Bellay riposte aussitôt et, dès novembre 1539, fait citer à comparaître Jehan Pinot par le procureur général du roi sur l’accusation « d’excès, crimes et delictz ». Une enquête est menée et Jehan Pinot se trouve assigné à comparaître par Ogier Levuyt, procureur du comte « pour certaines instigations, subornations et intimidations de tesmoings et aultres malversations ». Remettre en cause les témoins de la partie adverse est la suite normale d’un procès criminel. Balloté entre Troyes, Sens et le Parlement de Paris, Jehan Pinot y comparaît enfin au greffe criminel en octobre 1540, sans grandes conséquences immédiates puisqu’en décembre il est toujours « bailly de la comté ». Pourtant cinq nouvelles comparutions ont lieu et, le 15 novembre 1541, il est élargi sous caution mais est remplacé par François Pinot qui n’est pas le fils de Jehan, mais de Pierre.

C’est l’époque où le comte et la comtesse, arrivant de Lyon où ils suivaient la cour, vont faire leur entrée à Tonnerre et y demeurer quelque temps. François du Bellay prend donc les choses en main.

Signature : F Du Bellay

Le 18 décembre 1541, il promulgue une nouvelle ordonnance qu’il est seul à signer[10] : « scavoir faisons que nous estans en nostre conté à mestre ordre et regler nos affaires mesmement sur le faict et police de nostre justice ». A l’article 3, il institue un bailli « de robe courte gentilhomme pour bailler mainforte à noz aultres officiers ». L’article 4 unie la gruerie et le bailliage de telle sorte que « ledict bailly se intitulera gruyer ». Le gruyer est un officier de justice pour les eaux et forêts. On remarque là un durcissement de l’administration puisque le bailli-gruyer est de robe courte, c’est-à-dire d’épée, pouvant porter les armes et non plus un magistrat licencié ès-lois. Les spécialistes du droit seront le prévôt, le lieutenant général et le lieutenant particulier, étroitement surveillés par l’avocat et le procureur, voire par le comte en personne. Il souhaite que son autorité soit soigneusement gardée et observée avec demande de sévérité et d’austérité et il enjoint à ses officiers d’être particulièrement vigilants quant aux bois qui « par faulte de bonne garde sont frustrez et pillez ». Il exige que les fiefs de ses vassaux saisis pour faute d’hommage soient exploités durant un an avant toute main levée.

Il veut aussi faire cesser les manques à gagner ou les dépenses inutiles : menues sommes épargnées de-ci de-là (sur les prisons par exemple, les amendes, etc.) ; il se plaint des délinquants trop souvent impunis « en quoy y avons gros interestz pour la diminution de noz fiefz » ; il interdit désormais aux fermiers de la prévôté et des châtellenies de faire banquet et de défrayer ses officiers de justice « ainsi qu’ilz ont accoustumé pour ce que lesdicts fraiz sont cause de la diminution de noz fermes ». Temps de rupture avec l’ordre quotidien, le banquet célèbre l’amitié, l’union entre commensaux. Il est à la Renaissance un acte de représentation et de convivialité encore très apprécié, mais les autorités ecclésiastiques et civiles les voient d’un mauvais œil. Les banquets renforcent l’union et l’union fait la force face au pouvoir, et puis… ils coûtent cher. Le comte prend également des mesures choquantes concernant l’administration : « notre procureur communiquera les affaires de madicte conté qui surviendront doresnavant à ceulx qui luy auroient ordonnez et baillez par escript qu’il tiendra secret » ; son procureur tiendra un registre annuel de toutes les expéditions (missives, ordres, instructions, mémoires, actes de justice) qui sera mis en son trésor ; même chose pour les registres des greffes et tabellionnages… afin de mieux étroitement surveiller car certains registres avaient tendance à disparaître, dit-il. Mesures impopulaires.

Le scandale des censives

Ce qui va encore plus exaspérer les Tonnerrois, c’est le 16e et dernier article de l’ordonnance : « Enjoignons à nostre procureur de faire faire ung terrier et cependant contraindre tout aschepteur à faire raison à noz fermiers esdicts lotz et ventes qu’ilz doibvent à cause desdictes acquisitions ». Le terrier est un inventaire des droits et conditions des personnes et biens fonds d’une seigneurie. Il recense tous les droits de la seigneurie : baux à cens, censives, limites de justice, etc. Procéder à la réfection du terrier est ici clairement pour aboutir à remettre en vigueur des droits anciens. Les lods et ventes sont une taxe seigneuriale perçue sur certains biens, droits de mutation en cas d’échange ou de vente d’une terre censive, c’est-à-dire soumise au cens. Le cens étant une taxe immuable, il s’était fort dévalué et un moyen de gagner plus est de l’étendre. C’est un peu ce que réclame ici François du Bellay en exigeant le paiement de tout acheteur. Or, ces droits ne se percevaient pas sur les terres en franc-alleu, terres franches.

Le 24 décembre 1541, un conseil de ville étroit, en présence des officiers comtaux, va faire opposition à ces « statuz et instructions […] en ce qui pouvoit faire prejudice à ceste ville ». Ils réclament une copie de l’ordonnance, droit que l’on semble vouloir leur ôter, et demandent que Me Maclou Levuyt « nouvellement justicier prevost en garde eust à faire le serment envers lesdicts habitans ». Le prévôt doit en effet prêter serment de garder, selon les chartes, les privileges et franchises de la ville. Ogier LeVuyt, procureur comtal, refuse et les habitants ne baissent pas les bras, ils feront leur requête par écrit. Elargi de six mois en six mois, Jehan Pinot comparaît une dernière fois en avril 1544. En août, un autre bourgeois de Tonnerre réclame une information contre Ogier LeVuyt qu’il accuse de subornation de témoins. Bref, en ville, l’ambiance est au beau fixe entre le seigneur et ses sujets.

En 1548, le comte revendique finalement des cens sur certaines parcelles bâties ou non du territoire communal. Ceci remettait en cause l’allodialité du territoire, c’est-à-dire la propriété libre de droits seigneuriaux ou féodaux. C’est un branle-bas de combat général, les échevins en tête, solidaires des habitants touchés par la mesure. Un procès s’ouvre et dans un premier temps, en septembre 1549, François du Bellay obtient gain de cause au bailliage de Sens, le juge affirmant que les habitants du comté de Tonnerre étaient assujettis à une directe universelle, ce qui signifie que tout le territoire du comté était en censives. Les Tonnerrois se battent contre cette prétention du comte, alléguant de la coutume de Tonnerre, et font appel au Parlement de Paris. Ils obtiendront gain de cause le 11 mars 1553 n.s. : l’arrêt définitif, déclare que les habitants du comté jouissent en pleine franchise de leurs héritages assis dans le comté[11] et les dépens seront à payer par le comte et la comtesse. A l’été 1550, François du Bellay avait confié l’office de receveur général de tout le comté à un marchand étranger, Claude Jamyn procureur général au baillage de Chaource où il demeure[12]. Or ce receveur refusera de payer les dépens du procès des censives qui s’élèvent à 1 546 livres parisis et l’affaire se poursuivra encore une dizaine d’années avec d’autres adversaires[13].

Attaque sur les droits d’usage en forêt

Dès octobre 1539, tout nouveau comte, François du Bellay s’attaque aux droits d’usage en forêt. Il expose au roi François Ier « qu’à cause de son comté lui appartiennent en droit de propriété et de treffons plusieurs belles et grandes forests […] et neanmoins plusieurs personnes sans droit ne tiltre ont entrepris grande partie desdites forests […] et s’y commettent par chacun jour par les circonvoisins d’icelles et autres infinis abbus [de telle sorte que] plusieurs forests sont en danger d’être ruynées »[14]. Il s’appuie sur l’exemple du roi qui, depuis 1536, avait généralisé la réformation dans ses forêts pour prévenir « la totale destruction et degast de nos forests ». Avec l’expansion démographique, il y a en effet une pénurie de bois de chauffage et d’œuvre dans les grandes villes depuis le début du siècle et l’équilibre entre les besoins de la population et la production forestière est compromis. Un des premiers à avoir suivi l’exemple royal n’est autre que le cousin Jean du Bellay, évêque de Paris et abbé de Pontigny qui disputa la propriété des bois à deux villages riverains de l’abbaye. Il obtint gain de cause le 3 mars 1549 n.s., un verdict qui fera jurisprudence. Désormais les Tables de Marbre seront favorables aux seigneurs.

François du Bellay lança donc une procédure pour dégâts et abus auprès du bailli de Sens. Dès lors, les Tonnerrois et tous les villages du comté[15] entrèrent dans des procès éprouvants, longs et coûteux. Le comte va même s’attaquer à quelques possessions ecclésiastiques[16]. Devenu un véritable enjeu symbolique et financier, la forêt et les usages y afférant sont la source de conflits qui dureront tout le siècle et au-delà. Le début de ces réformations fut cependant le moment le plus douloureux pour les populations, un coup de tonnerre dans un ciel serein de pratiques considérées comme immémoriales. La procédure passe d’abord devant le bailli de Sens qui, dans un premier temps, accorde aux habitants le droit « d’avoir en leurs maisons et hors un chien mastin pour la garde de leurs personnes, maisons et bestial, de prendre du bois pour leurs nécessités dans leurs usages et d’y mener pâturer et champoyer leurs bestes grosses et menues, faisant defense au seigneur comte de Tonnerre de troubler iceux habitants, à peine de 30 marcs d’or et de tous dommages et intérêts »[17].

Au bout de dix années de procédures, François du Bellay et Loise de Clermont obtiennent des lettres royales attribuant juridiction à la chambre des Eaux et forêts « pour juger en dernier ressort tous les procès qu’ilz voloient intanter en privation, reglement pour les habitans usagers, tant de leur ville de Tonnerre que autres villes et villages qui avoient usages en et audedans de leurdict comté »[18]. Le Roi, par l’intermédiaire de ses réformateurs, venait au secours des propriétaires, au nom de l’intérêt général. Un événement va donner un coup de pouce aux intérêts du comte et de la comtesse : en 1551, Antoine III de Clermont-Tallard est institué Grand maître et général-réformateur des Eaux et forêts de France[19]. Même s’il ne jugeait pas lui-même les procès, il dut faire les bonnes suggestions à ses lieutenants. Ce n’est pas ici le lieu de raconter les détails de ces procédures. L’important est que finalement, le couple comtal obtient gain de cause pour Tonnerre le 8 février 1552 n.s., entériné le 2 mai suivant[20] : la forêt serait cantonnée. Les « comte et comtesse sont déclarés seigneurs et propriétaires des bois contentieux et « la tierce partie en nature de bois et buissons sera baillee en droit d’usage auxdits defendeurs [les habitants], pour leurs usages avec faculté d’y faire pasturer leurs bestes aumaille, chevalyne et porchynes » ; et pour le comte le droit d’établir ses officiers pour la garde et conservation de ses bois. En outre, le comte réclame 1 083 L 15 s.t. à restituer sur des coupes de bois faites ès bois contentieux, somme reçue en décembre par Geoffroy de Cenami fondé de procuration. Le 11 mars 1553 n.s. a lieu l’arrêt définitif et le 20, la Table de Marbre exige l’exécution de cette sentence, exécution réitérée le 11 novembre. Le tiercement est accompli : à Tonnerre, 620 arpents (environ 520 ha) pour les habitants et 1 153 arpents pour les comtes qui demeurent propriétaires du fonds. Il va falloir arpenter et borner, aussi demander l’autorisation de couper du bois aux comtes qui recevront le quint denier, le droit féodal de prélever un cinquième de la vente des bois. 

Un règne conflictuel

L’ordonnance de 1541 et les procès à répétition qui coûtent très cher à la ville suscitent l’indignation. On se bat pour l’allodialité du territoire et pour conserver des droits d’usage dont personne n’imaginait qu’ils puissent être remis en cause un jour. Tout ceci est considéré comme une usurpation, un abus de pouvoir. On se bat pour sauver l’ordre ancien. Un ordre où chacun tenait son rôle coutumier, le seigneur comme ses sujets.

Ce qui valait aussi pour la gestion de l’Hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, une institution depuis la fin du XIIIe siècle. Constatant des abus sur l’emploi des revenus des établissements charitables, François Ier avait promulgué des ordonnances (en 1543 et 1545[21]) visant à plus de surveillance et à une réformation. Le prévôt et les échevins avaient donc contrôlé et, en juin 1547, ils adressent une requête au Parlement de Paris déclarant que le comte et la comtesse s’approprient les revenus de l’Hôpital et demande que les 4 000 livres de revenus de l’établissement soient uniquement affectées au soin des pauvres selon la fondation de Marguerite de Bourgogne. Une affaire qui se prolonge sur quelques années.

L’exaspération parvenant à son comble, les échevins sont débordés et, cette même année, des placards injurieux et diffamatoires contre le comte et ses agents sont affichés dans Tonnerre. Ils dénoncent des abus et violences de la part du comte qui poursuivent l’affaire en justice. Les habitants vont jusqu’à demander une sauvegarde du roi qui leur est refusée dans un arrêt du 30 juin 1548 car « les personnes de serve condition ne peuvent prendre sauvegarde du Roy contre leur Seigneur ». Cet arrêt demande au comte « de ne méfaire » et enjoint aux deux parties « de se comporter ensemble dans leurs devoirs réciproques ». Il est toutefois permis aux habitants d’instruire sur les forces et excès prétendus commis par le comte et « le tout rapporter à la Court »[22]. Un rebondissement aura lieu cinq ans plus tard : l’affaire des vaches où François du Bellay se présente sous un jour quelque peu indélicat [23]. Une affaire révélatrice de l’ambiance qui règne et des façons de faire du seigneur du lieu, jusque dans sa pratique d’employer des étrangers dans sa gestion. Au début des années 1550, les dettes s’amoncellent pour le couple du Bellay et dès le cantonnement des forêts accompli, le nouveau moyen de gagner de l’argent sera les ventes de bois. Là non plus, les Tonnerrois ne profiteront guère de ce trafic à grande échelle.

On peut enfin se demander si François du Bellay appréciait le séjour tonnerrois. D’autant moins qu’il possédait sur ses terres de beaux châteaux (Gizeux, le Plessis-Macé… puis Selles), tandis que le comté ne pouvait offrir que le vieux château de Marguerite de Bourgogne. Les documents ne permettent pas d’être exhaustif sur le sujet, mais il semble que le couple ne soit venu que sept fois ensemble et la comtesse neuf fois seule en quatorze ans, avec des séjours courts, sauf lorsqu’ils lancent l’opération vente de bois.

 

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[1] François du Bellay n’a jamais été prince d’Yvetot comme on le lit sur le net ou dans la littérature — c’est son cousin Martin du Bellay qui épousa l’héritière de cette principauté. Il n’a jamais été non plus gouverneur de Compiègne ­— ce dernier étant Anne de Montmorency — mais n’y a fait qu’une mission royale d’une semaine en 1552. Sa famille ne possédait aucun fief en Tonnerrois avant son mariage. Choses, parmi d’autres, affirmées jusque dans Les Cahiers de Maulnes.

[2] En 1540 après son mariage il entre dans la Maison du Dauphin futur Henri II, puis dans celle de ce roi à son avènement en 1547.

[3] Selles-sur-Cher dans le Loir-et-Cher.

[4] Tonnerre, AM, 2 DD 1.

[5] Voir l’étude édifiante de Denis Crouzet : « Recherches sur la crise de l’aristocratie en France au XVIe siècle ; les dettes de la Maison de Nevers », Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 1, p 7-50.

[6] A l’occasion de ce partage entre les quatre frères, qui inclut les biens de l’oncle Louis décédé le 4 janvier 1542 n.s., les biens de la Maison du Bellay sont estimés à 13 200 L.t. de rente annuelle (Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v° et ms 24 f° 112-942). A titre de comparaison, dans une déclaration du revenu de la comté de Tonnerre en 1573, la somme totale est de 23 411 L.t. et la rente des vassaux du comté à 67 725 L.t. (transcrit par M. Jolivot, « Etats généraux de 1576, recherches sur l’assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY, 1876, p. 302-317.

[7] Concept d’historien, la seconde réaction nobiliaire, beaucoup plus virulente, aura lieu au XVIIIe siècle.

[8] Eustache du Bellay sera remplacé en 1548 par Louis Le Bouteiller, grand aumonier de la reine Catherine de Médicis. Grand archidiacre de Paris, Eustache s’est vu confier la gestion du diocèse de Paris en l’absence de son cousin Jean du Bellay évêque de Paris alors à Rome.

[9] En décembre 1539. Sur l’affaire Pinot, voir Charles Porée, « Inventaire de la collection de Chastellux » (XVIe siècle, I), BSSY, vol. 58-II, 1905, p 229-376, d’après les registres du Parlement criminel de Paris (AN, X/2a).

[10] Tonnerre, BM, ms 12, f° 240-242 v°.

[11] En effet, seuls certains biens fonciers en ville ou ailleurs sont des censives avec redevance soit au comte, mais fort peu, soit aux communautés religieuses et en petit nombre aussi.

[12] ADY, 3 E 1/112 f° 60-64 v°. Le 19 août 1541, Claude Jamyn, avait pris à titre de ferme le revenu temporel de l’abbaye Saint-Michel de Tonnerre par acte passé avec Guillaume Raguier, abbé commandataire (ADAube, I 50). Notons pour la petite histoire que ce Claude Jamyn est le père du poète Amadis Jamyn (Chaource 1540-1593), placé jeune chez Ronsard « on ne sait par quelle recommandation » disent les historiens (voir Histoire et dictionnaire des guerres de Religion, p 995). Emettons l’hypothèse que le comte et la comtesse de Tonnerre aient pu être ces protecteurs ; hypothèse plausible puisqu’au début des années 1550, quand son père est nommé receveur du comté, Amadis n’est âgé que de 10-11 ans.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 6 v° ; 1555-1556 f° 11-11 v° ; 1556-1557, f° 17 v°-18 ; 1561-1562, f° 10 v°.

[14] Paris, AN, Zie 870 f° 223, cité in M. Devèze, La Vie de la forêt française au XVIe siècle, thèse, Paris, Imprimerie nationale, 1961, T II, p 10, 23.

[15] Ville de Tonnerre, La Chapelle-lèz-Floigny, Chaonne, Commissey, Arthonnay, Nicey, Chanay et Villiers-les-Moines, Cruzy-le-Châtel (forêt de Maulnes), Villon, Rugny, Panfol, Tronchoy, Vertault, Pimelles (Tonnerre, AM, 2 DD 1).

[16] Contre les religieux de Quincy et ceux de Molosme de Saint-Martin pour les usages de Crusy, contre les religieux de Pontigny pour les bois d’Apremont et les bois de Gigny, contre les prieurés de Sainte-Vertu et de Chichée (Tonnerre, id.).

[17] Eugène Lambert, Cruzy et ses environs, repr. Res Universis, 1989, p 118).

[18] Lettres datées du 8 octobre 1549 (Tonnerre, id.).

[19] Il intervient directement le 21 août 1552 pour poursuivre la réformation des bois du comté : Catalogue des actes de Henri II, tome VI, 1552, M.N. Baudouin-Matuszek, ed. du CNRS, 2001, acte N° 11504.

[20] Tonnerre, AM, 22 DD 1 a.

[21] François Isambert, Recueil général des anciennes lois francaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789, tome 12, Paris, Belin-Leprieur, 1827, notamment les ordonnances du 19 décembre 1543 (p 841-843), et des 15 janvier et 20 juin 1545 (p 897-900 et 910).

[22] Sur cette affaire : Jehan Papon, Arrestz notables des courts souveraines de France, (1556), Paris, chez Gilles Gourbin, livre V, titre II arrêt 4 ; livre VIII, titre III arrêt 10 et livre XIII, titre II, arrêt 5. Affaire résumée dans Louis Le Grand, Coutume du baillage de Troyes, Paris, chez Montalant, 1737, p 136.

[23] Voir dans ce blog : Une affaire de vaches

 

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Une affaire de vaches

Pour comprendre les tenants et aboutissants de cette histoire de vaches, qui a lieu fin mars-début avril 1553, revenons un peu en arrière.

Un comte pas commode

François du Bellay, par son mariage avec Louise de Clermont-Tallart, est devenu comte de Tonnerre en septembre 1539. Très vite il s’est rendu impopulaire[1] et la comtesse avec lui : en attaquant les droits d’usages en forêt[2], en promulguant en décembre 1542 de nouveaux statuts de justice avec demande de sévérité et d’austérité, et autres décisions difficilement acceptables[3]. En 1548, le comte revendique finalement des cens sur certaines parcelles bâties en ville. Ceci remettait en cause l’allodialité du territoire, c’est-à-dire la propriété libre de droits seigneuriaux ou féodaux. C’est un branle-bas de combat général, les échevins en tête, solidaires des habitants touchés par la mesure. Un procès s’ouvre et dans un premier temps, en septembre 1549, François du Bellay obtient gain de cause au bailliage de Sens, le juge affirmant que les habitants du comté de Tonnerre étaient assujettis à une directe universelle, ce qui signifie que tout le territoire du comté était en censives. Les Tonnerrois se battent contre cette prétention du comte, alléguant de la coutume de Tonnerre, et font appel au Parlement de Paris. Ils obtiendront gain de cause le 11 mars 1553 n.s. : l’arrêt définitif, déclare que les habitants du comté jouissent en pleine franchise de leurs héritages assis dans le comté[4] et la quasi totalité des dépens sera payée par le comte et la comtesse.

Quant aux bois depuis un an, depuis le 11 mai 1552, un arrêt rendu en la chambre des Eaux et Forêts de la Table de marbre du Palais à Paris, confirmé en septembre, avait entériné le tiercement des bois demandé par le comte : un tiers est accordé aux habitants de Tonnerre « en droit d’usage et pasturage », soit 620 arpents (environ 520 ha[5]). Une sentence du 11 novembre de la même année exige l’exécution de ces arrêts demandée par le comte et la comtesse. Les habitants font appel mais un arrêt de la Table de marbre réitère la demande d’exécution précisément le 20 mars 1553 n.s. Les 620 arpents octroyés aux habitants sont essentiellement situés au climat du Feuillon dit les grands usages à prendre « d’un costé tenant d’une part au chemin tendant dudict Tonnerre à Lezinnes et d’autre part au reste dudict climat des grands usages, aboutissans d’un bout au seigneur de Tanlay et d’autre bout du costé devers ledict Tonnerre aux terres labourables et aux perrieres dudict Tonnerre » [6]. Une autre description fait commencer les usages depuis « les champs de la grange et metairie des Brions et continuer jusqu’à la perriere d’Angey [Angy], usages de St Vinnemer [qui jouxtent les bois du seigneur de Tanlay] et terres de la metairie autrement dite la Cote St Pere que tient à present Claude Pinagot »[7].

La métairie de Pinagot vue depuis son mur d'enceinte (photo perso 1979)

La métairie de Pinagot vue depuis son mur d’enceinte (photo perso 1979)

Voilà donc des années que les habitants se battent en justice contre le comte et la comtesse. Des échevins, procureurs et avocats viennent encore de passer deux mois à Paris et reviennent enfin avec une bonne nouvelle — gain de cause sur les censives —,  et une mauvaise —  réduction des droits d’usages en forêt. C’est alors que se situe l’affaire des vaches.

Des vaches en forêt

En ce début de printemps 1553, les vaches vont devoir « déménager » de leurs pâtis. En effet, selon la coutume de Tonnerre, « le temps de vain pasturage commence à la saint Remy [1er octobre] et finist en my mars ». Durant ce temps, le bétail rassemblé en troupeau communal est accueilli sur les pâtis et champs déblavés — vidés de leur récolte. En hiver, les animaux rentrent le soir à l’étable. Certains, dont les propriétaires ont pu engranger du foin, y restent toute la journée en temps de froidure. Les bêtes à viande, autrement dit tous les mâles castrés, les bœufs, sont gardées sur des prés au bord de la rivière, soit chez des particuliers, soit sur des prés communaux loués par des bouchers ou des marchands[8]. De la mi-mars à la saint-Michel (9 septembre), le troupeau communal abandonne les prés pour laisser pousser le regain et les champs ensemencés, et se déplace vers la forêt au sud de la ville.

Le pacage en forêt n’est autorisé que dans les lieux qui ne sont pas en defens[9] et les Tonnerrois ne peuvent y envoyer que leurs nourrins, les animaux qu’ils élèvent pour eux-mêmes et « sans en prendre à louage ne [ni] en faire marchandise ». Dans la France du XVIe siècle, l’élevage est un élément assez marginal pour la fumure des champs et vignes et pour le lait et ses dérivés. Si certains possèdent quelques vaches, la plupart des habitants n’en ont pas ou guère. Aussi on peut estimer le troupeau communal à un peu plus d’une centaine de vaches. Ce qui n’est pas mal pour un seul homme car le pâtre, Jacob Tordon, est seul avec un chien pour les garder.

On a volé les vaches

Vers la fin du mois de mars[10], Jacob Tordon revient en ville catastrophé : on a volé son troupeau ! Il est de plus mal en point car il a été molesté. Il va trouver un échevin pour raconter et déléguer l’affaire. Il gardait donc les vaches dans les bois quand quatre hommes se proclamant forestiers du comte, c’est-à-dire sergents forestiers, lui ont fait violence (sans autres précisions) et ont emmené de force le troupeau. Les trois échevins présents en ville — Pierre Maillard, Nazaire Chauchefoing et Christophe de Chevreuille — organisent la riposte. Ils préviennent le prévôt et partent aussitôt à la recherche des vaches, accompagnés de deux notaires et certainement d’autres hommes qui n’ont pas été payés et ne sont par conséquent pas couchés dans le livre de comptes. Le massif forestier fait aujourd’hui 3426 ha (merci l’ONF) et même s’il était un peu plus petit alors, en ces temps d’utilisation intensive de la forêt, cela donne une idée de la difficulté. On peut supposer que les recherches ont commencé en pleine forêt sur les indications du pâtre qui a reconnu certains de ses agresseurs dont un, Symon Quantin qui est de Fresne. A l’ouest, le massif est bordé de plusieurs villages et c’est là que les échevins aboutissent pour mener leur enquête. On se rend donc à Viviers, puis on tourne autour du massif par Yrouerre et Fresne pour arriver à Sambourg au sud.

Le massif forestier au sud de Tonnerre et les villages riverains (Cassini)

Le massif forestier au sud de Tonnerre et les villages riverains (Cassini)

Des vaches saisies et séquestrées

C’est à Sambourg, éloigné de 12 km en passant par la forêt, que les vaches sont découvertes. Elles sont gardées chez un certains Gilleton que l’on paiera plus tard 23 sols tournois « pour la despense et garde desdictes vaches estans lors prisonnieres ». Les notaires — Jaques Rabyat et Nicolas Channelet — sont là pour attester par écrit de la « prinse des vaches de ceste ville es bois des habitans » et du nom des voleurs : « Simon Quantin, Loys de Fleurs et Gilles Droyn, eulx disans forestiers desdictz boys ». N’oublions pas que le 20 mars était tombée la sentence d’exécution du tiercement des bois. Pour l’heure, les bornages n’ont pas encore été accomplis et il est fort probable que le pacage n’ait pas eu lieu que dans le seul tiers dévolu aux habitants et, forts de cette sentence, le comte et ses officiers ont dû demander à leurs forestiers de ne pas ménager les Tonnerrois, voire de les pincer en flagrant délit d’usurpation. Aussi les dénommés forestiers ont-ils pris les vaches, les ont menées à Sambourg et retenues là sous séquestre. « De laquelle prinse lesdictz eschevyns se pourterent pour appellans, à faulte de les rendre en bailler caution ».

Le 17 avril, un messager est envoyé à Sens, cour d’appel, « pour obtenir et appourter une commission en cas d’appel pour informer de ladicte prinse des vasches menees au lieu de Sambourg ». La machine judiciaire est lancée : Noel Chenu, sergent royal au bailliage de Sens vient mener l’enquête dans les villages riverains et découvre un autre larron dit La Fontaine. Avec les échevins, il recherche des témoins « pour desposer de l’exces [mauvais traitement] faict tant aux vaches que aultres habitans » de ces lieux, dont le vacher Jacob Tordon. Une vingtaine de témoins vient déposer à Tonnerre où ils sont entendus à l’hostel du Dauphin. Chenu rédige ensuite son rapport et les actes nécessaires, en l’occurrence une assignation « baillee à monsSr le conte, Symon Quantin et consors affin d’avoir recouvrance desd. vasches ». Les habitans obtiennent ainsi la recreance de leurs vaches saisies, à savoir leur délivrance moyennant caution. Dans ce cahier de comptes, cette histoire de vaches a coûté environ 75 livres tournois et le cahier suivant manque. Avec les autres procès en cour (censives, bois, etc.), et comme si l’affaire des vaches était la goutte de trop, la ville est en manque de fonds et le 30 avril une assemblée décide d’emprunter. Le 8 mai, deux échevins vont à Troyes pour recevoir 1400 livres tournois d’un marchand troyen, Francoys Paillot, somme pour laquelle tous les échevins sont obligez et se portent caution solidaire sur leurs biens.

Ainsi, le procès se poursuit à Sens suite à la dénonciation faite pour infraction par le comte et la comtesse le 13 mai[11]. Les Tonnerrois obtiennent un décret « de la prinse de corps de Symon Quentin et consors eulx disans forestiers et officiers de monSr le conte touchant la garde des boys ». Un autre sergent royal, Didier Prudot vient mener une nouvelle information, conduite cette fois en l’hostel de l’Ecu de France. Il vient exécuter l’arrestation des forestiers mis en cause. C’est ainsi que les voleurs de vaches furent « menez au lieu de Sens es prisons criminelles [par Didier Prudot] accompaigné de Pierre Gaillard, Jehan Cerveau et aultres » et le 6 juin, l’échevin Pierre Maillard ira défendre la cause des habitants à Sens. Je n’ai pas trouvé les documents nécessaires pour découvrir l’issue exacte de cette poursuite judiciaire, mais l’affaire des vaches sera versée au dossier d’appel contre l’arrêt des bois pour lequel les Tonnerrois ne lâchent rien, dénonçant les abus de pouvoir du comte en général.

Intervention de la comtesse

Après le mois de juin, plus une seule allusion à l’affaire. Tout semble rentré dans l’ordre et les vaches doivent paître tranquillement en forêt. Mais les esprits sont échauffés. On peut supposer que le comte et la comtesse reçurent des « remontrances »[12] au tribunal de Sens. Est-ce la raison pour laquelle la comtesse de Tonnerre, Loise de Clermont, arrive seule en ville le 1er juillet ? Pas seulement. Le comte se meurt et le couple est aux abois. Avec procuration de son mari, Loise de Clermont vient aussi régler des affaires pour amasser de l’argent en prévision des créanciers qui ne manqueront pas de la pourchasser. Néanmoins, elle va aussi tenter d’apaiser les Tonnerrois en promulguant une ordonnance sur les sergents. Il est évident que ce texte, passé en l’hôpital le 3 septembre 1553, est une conséquence directe de l’affaire des vaches et sans doute d’une ambiance générale délétère.

Ordonnance sur les sergents

Texte intégral y compris le jargon juridique, aussi ai-je mis en retrait l’important à comprendre pour les sergents.

« A tous ceux qui ces presentes lectres verront Jehan Jazu licencié en loix, elleu pour le Roy nostre sire en l’election de Tonnerre et garde des sceaulx aud. conté et en la prevosté dud. Tonnerre / salut scavoir faisons que par devant Guillaume Foley et Estienne Moreau clerz et notaires jurez en la court de lad. prevosté, fut presente en sa personne haulte et puissante dame madame Loyse de Clermont contesse de Tonnerre authorisee par lectres de procuration de hault et puissant Sr messire Francoys du Bellay chevallier comte dud. Tonnerre son mary et espoux, apparu par lesdictes lectres de procuration passees par devant Dorleans et Denetz notaires jurez en la prevosté de Paris le vendredy quatorzieme jour de mars cinq cens cinquante et ung [1552 n.s.] le double desquelles est demouré es mains desdictz notaires,

a recongnu et confessé en la presence d’iceulx que pour eviter aux grandz et infinis abbus qui par cidevant se sont commis et commettent par chascun jour par les sergens de la ville de Tonnerre par l’incertitude du nombre et multitude d’iceulx, desirant pour le sollagement du peuple, la juridiction d’iceulx sergens estre faict par nombre certain / Et pour les suffisance diligence et bonne preudhommie des personnes de Jehan Cerveau, Pierre Gaillard, Jacques Rabiat, Robert Pingat, Jehan Blanchard, Pierre Tuillier, Laurens Feulley et Phillibert Coustant estans au nombre de huict / Et pour ses causes et aultres a dict les nommez creez et instituez sergens en sadicte comté aux conditions choses et modifications qui s’ensuivent / Scavoir est que lad. dame ne pourra pas apres creer ou instituer aulcuns sergent en la ville de Tonnerre aultre que lesdessusdicts, sinon que l’un d’iceulx sera de vie à trepas auquel cas si bon lui semble elle pourra en instituer un au lieu du deceddé / Et moyennant ce seront tenus lesdictz Gaillard Rabiat et consors aller par chascun jour quatre d’entre eulx de moys en moys à la garde des grandz boys eaues et forests et garenne de ladicte dame ou lieu que bon semblera à ses gruyer capitaines et procureurs d’icelle / Baillera en gages à chascun d’iceulx la somme de cens solz tournoys par an qui se payeront par le recepveur de lad. dame de quart d’an en quart d’an, et ne pourront les dessusdictz Rabiat Cerveau et consors pendant le moys ou sepmaine qu’ilz serviront esdictz boys faire aulcuns exploitz de justice sinon du consentement des dessusdictz cappitaine gruyer et procureurs, car ainsi a esté dict passé et accordé entre lesdictes parties / Lesdictz jurez promettent en bonne foy soubz l’obligation et ypotheque de tous et chascuns leurs biens et de ceulx de leurs hoirs, meubles et immeubles presens et advenir

lesquelz quand ad ce elles ont pour ce soubsignez et obligez à lad. court et à touttes aultres courtz et juridictions quelconques pour estre contrainctes chacunes d’elles en droict soy à tenir entretenir faire et accomplir de poinct en poinct et avoir pour agreable ferme et stable à tousjours tout le contenu en ces presentes sans y contrevenir en aulcune maniere sur peine de rendre payer et restituer tous despens dommages et interestz que par desfault de ce s’en pourroient ensuyvre, renonçant quand ad ce chascunes desdictes parties respectivement à toutes choses generallement quelconques contraires à ces presentes lectres ou à leur teneur, et mesmes ladicte dame à tout droict faict et introduit à la faveur des femmes et au droict disant general renonciation non valloir si l’especial ne procedde / En tesmoings de ce nos gardes dessusdictz au rapport desdictz jurez et par leur seings manuels cy mis et scellees lesd. presentes desdictz sceaulx / Ce fut fait et passé en l’hospital de Tonnerre le tiers jour de septembre l’an milbc cinquante troys. Signé Moreau et Folley notaires »[13].

Cette ordonnance tend à prouver que la pression était forte sur les habitants de Tonnerre : les forestiers impliqués dans le vol des vaches ne sont pas Tonnerrois, connus d’eux, mais pas comme sergents forestiers. Ces hommes apparaissent plutôt comme des hommes de main embauchés ponctuellement en plus des sergents du comté. Il est en effet plus facile d’utiliser des « étrangers » pour imposer de nouvelles contraintes en cette période de restriction des droits d’usage que des « pays » solidaires. François du Bellay se présente ici sous un jour pour le moins indélicat. Aussi la comtesse va-t-elle restreindre le nombre des sergents à huit, tous triés sur le volet, nommés par elle, Tonnerrois de souche et éduqués. Jehan Cerveau est d’une famille de notables et a fait des études de droit à Paris, il ne restera pas longtemps sergent. Pierre Tuillier (ou Touiller) a été reçu par le Parlement en décembre 1543 « à l’estat et office de messaigier du comté de Tonnerre, pour apporter tous et chacuns les sacs, procès, enquestes, informations et autres pieces et procedures closes et scellees qu’il conviendra apporter en lad. court »[14], un homme de confiance donc mais décédé en 1554. Robert Pingat et Phillibert Coustant (ou Cottan) disparaissent rapidement aussi. Sur les huit hommes nommés, quatre vont devenir sergents du corps de ville durant de longues années : Pierre Gaillard, Jacques Rabyat (Rabiat), Jehan Blanchard, et Laurens Foulley (Folley ou Feulley) ; ils sont tous notaires[15]. Ils travailleront quatre par quatre à tour de rôle. Lorsqu’ils exerceront en tant que sergents, ils ne pourront pas faire d’exploits de justice de leur propre chef et répondent de leur probité sur leurs biens. La comtesse, quant à elle, ne pourra nommer de nouveau sergent qu’au décès de l’un des leurs et devra leur verser une livre tournois (25 sols) chacun par trimestre. Un début de réglementation qui semblait nécessaire.

Voici où nous a menés cette histoire de vaches qui, pour anecdotique, n’en est pas moins révélatrice de l’ambiance qui règne ces années-là et des façons de faire du seigneur du lieu.

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[1] Bien entendu devant la justice le couple est solidaire, on parle toujours du comte ET de la comtesse ; à Tonnerre aussi le plus souvent on écrit Mr le comte et Mme la comtesse, mais dans cette affaire, on ne parle que du comte. En 1547, il y eut même des diffamations contre François du Bellay par placards et l’année suivante des injures verbales sur deux officiers comtaux. Chaque fois, les affaires sont portées devant les tribunaux.

[2] Dès octobre 1539. S’ensuivra un très long procès. Cette cause n’est pas une mauvaise chose car les forêts du royaume étaient en piteux état et François Ier lui-même avait encouragé les réformations, mais pour les habitants, ce fut une révolution.

[3] Pour plus de détails, voir ici François du Bellay, une gestion musclée du comté (1539-1553) : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/histoire/relations-avec-les-comtes/

[4] En effet, seuls certains biens fonciers en ville ou ailleurs sont des censives avec redevance soit au comte, mais fort peu, soit aux communautés religieuses et en petit nombre aussi.

[5] Calculés à la mesure de Tonnerre de 28 pieds pour perche et 100 perches pour arpent.

[6] Tonnerre, AM, 2 DD 1 B.

[7] Tonnerre, AM, 2 DD 2. Les vieux Tonnerrois se souviennent sans doute de la « ferme de Pinagot » avec ses grands marronniers aujourd’hui coupés, ferme enfouie sous la végétation mais avec quelques restes intéressants dont un pigeonnier, malheureusement inaccessible aux promeneurs aujourd’hui.

[8] Sur les communaux — dits communes — voir l’article : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/les-communaux/

[9] Les bois en défens sont les jeunes taillis de moins de cinq ans qui seraient endommagés par le bétail.

[10] Voir Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 7, 16 v° à 18 et 23 pour l’essentiel de l’affaire des vaches.

[11] Tonnerre, AM, 2 DD 1 C f° 15.

[12] En juin 1548 déjà, un arrêt du Parlement de Paris demande que chacun, seigneur et habitants, respectent les droits de l’autre, demande au comte « de ne méfaire », et autorise les Tonnerrois à « informer des forces et exces contre eux procedans dudit Comte pour, le tout rapporté à la Court, estre procedé contre ledit Comte » (Jehan Papon, Arrestz notables des courts souveraines de France, Paris, (1556), Paris, chez Gilles Gourbin, livre XIII arrêt 5).

[13] Tonnerre, BM, Ms 12 f° 175-176 v°, copie non signée de l’acte.

[14] Porée Charles, « Inventaire de la collection de Chastellux », BSSY, vol. 58, 1904, p 103 (1056 : AN X2a 96).

[15] Voir Sergents du corps de ville et forestiers.

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Le tumulte de la porte Saint-Michel (2)

Suite de l’article Le tumulte de la porte Saint-Michel (1)

Le roi restaure en effet son autorité…

Mise en garde aux lieutenants

Le 17 avril déjà, Charles IX qui s’achemine vers Arcy-sur-Aube écrit une lettre à Tavannes son lieutenant en Bourgogne, province où il arrivera le 18 mai suivant. Le roi informe Tavannes qu’il va recevoir trois compagnies de Strozy en Bourgogne où il lui laisse le choix des lieux de garnison. Tavannes doit les loger. Malheureusement, le roi ne peut immédiatement payer leurs soldes. Aussi, en attendant, Tavannes doit s’arranger avec les villes pour qu’elles acceptent de nourrir ces troupes à prix raisonnables, par prêt et d’en tenir les comptes. Lorsque, dans trois semaines, les soldats seront payés, ils rembourseront leurs dus. Ceci éclaire en partie la raison du coup de force à la porte Saint-Michel : si Chassignelles ne nourrit pas les soldats, ils vont chercher ailleurs, et les troupes n’étaient pas toujours très disciplinées. La lettre poursuit : « Et par ce moyen les soldatz desdictes compagnyes n’ayent à faire aucun desordre sur mes subgectz, ne vivre indiccretement, ayant bien faict admonester les cappitaines et chefz d’icelles de tenir main qu’il ne soit faict chose qui puisse donner occasion à mesdictz subgectz de faire aucune plaincte »[1]. Catherine de Medicis et Charles IX ont été très occupés à Troyes par le traité signé avec l’Angleterre le 11 avril, qui rendait Calais à la France, et par de nombreuses doléances de réformés de toute la France venus réclamer un lieu pour leur culte, etc. Nul doute qu’ils ont été mis au courant de l’incident de Tonnerre avec Crussol qui est de (presque) tous les conseils. Aussi faut-il remettre de l’ordre et éviter ce genre d’incident à l’avenir. Les capitaines et autres chefs ayant été réprimandés, c’est comme un aveu que la ville n’était pas entièrement fautive, d’autant qu’elle n’avait pas été choisie comme ville de garnison.

Condamnations à Tonnerre

Le lieutenant du prévôt de la connétablie de France rend sa sentence le 29 avril 1564. Gaulejac ayant été assassiné lors de l’échaufourrée, il condamne « trois des mutins à être pendus, et ordonne que la cloche qu’ils avaient sonnée en forme de tocsin pendant l’émeute serait descendue et mise en terre, avec défense aux habitants de la remonter et replacer sous peine de la hart, jusqu’à ce que le roi en eût ordonné autrement »[2]. Confisquer les armes marche souvent avec la confiscation d’une ou plusieurs cloches. Il ne s’agit pas ici de cloches d’église mais de celle de la ville. Ni les assemblées ni les comptes de la ville ne s’étalent sur cette condamnation. Je n’ai pas vu la sentence et ne sais si les mutins ont été condamnés à être pendus ou plus exactement à la peine capitale, ce qui pourrait signifier dans ce cas le bannissement à vie, car en effet deux personnes sont bannies du comté et une troisième suivra.

Le lieutenant Toquet, archers et greffier ainsi que le procureur du roi LeMaire viennent en personne à Tonnerre « pour le jugement dudict procès et redition d’icelluy »[3]. Ils y restent quatre jours, du 30 avril au 3 mai, après quoi la ville sera enfin débarrassée de tout ce monde, et après quoi aucun habitant ne pourra ignorer la sentence.

Les condamnés

Les condamnés à être bannis de la ville sont deux tonnerrois de « bonne » famille : Zacharye LeVuyt et Leonard David. On l’apprend dans une lettre de demande d’aide qu’ils adressent aux échevins le 18 octobre 1566, deux ans et demi après les faits. Ils expliquent leur participation au sauvetage de la porte Saint-Michel contre les gens de guerre, attirés par la clameur populaire et au son de la cloche. Ils n’avaient finalement fait que leur devoir. « Toutesfoys lesdictz supplians en auroyent receu tel desplaisir que chacun scayt / Et pour doubte de leurs personnes et eviter la rigueur de Justice se seroyent absentez du pays par l’espace de troys ans et plus. Pendant lequel temps eulx leurs femmes et enffans dont ilz sont chargez ont souffert beaucoup de peines et calamitez, mesmement ledict LeVuyt lequel auroyt este longuement oppressé de maladye jusques à l’extremité de mort. »[4].

Qui sont ces hommes ? Zacharye LeVuyt, fils de Berthin LeVuyt et de Marguerite Germain, est allé aux écoles à Paris. Une famille de robins. Veuf, Berthin s’était remarié avec Nicole Gogois. Mort en 1555, Sebastien David est tuteur de ses fils encore mineurs. Praticien, Zacharie accède en 1562 aux premières charges municipales comme collecteur d’une taille, ce qu’il réitère l’année suivante. De décembre 1562 à avril 1563, avec un autre, il annonce le guet de nuit et la ronde et fait certaines gardes, ce qui prouve une confiance de ses compatriotes[5]. Puis plus rien… Dans le compte 1563-1564, la collecte des tailles passe à d’autres dont un cousin Jehan LeVuyt, sergent. Nous avons vu aussi un autre cousin Guillaume LeVuyt procureur suivre les échevins à Troyes durant l’affaire du Tumulte et remplacer l’échevin Pierre David absent au moment du procès. Ce Pierre David est justement l’oncle (riche tanneur, échevin) de l’autre condamné, Leonard David. De la génération de Zacharie, il est boulanger comme son père Jehan et fait parfois office de voiturier par terre. Zacharie LeVuyt habite le quartier Saint-Michel intra-muros, alors que Leonard David a dû descendre de Saint-Pierre pour se rendre à la porte Saint-Michel.

Rémission et retour au pays

Zacharye LeVuyt et Leonard David ont fait des démarches pour obtenir des lettres de rémission. La lettre de rémission est un acte de la chancellerie par lequel le roi octroie son pardon, acte qui arrête le cours de la justice quelle que soit la juridiction dont dépend le criminel et qu’il ait été jugé ou non. Par cette grâce, l’accusé est restitué dans sa bonne renommée, dans son pays et dans ses biens, moyennant une réparation auprès de la victime ou sa famille, et le paiement d’une amende. Une fois acquise, la lettre doit être entérinée par la justice du bailliage qui vérifie les faits allégués. Une procédure longue et coûteuse : lettre patente, frais de chancellerie, notaire rédacteur de l’acte, honoraires d’un homme de loi, présents faits pour accéder à la procédure, voyages à Paris, amende… En raison de quoi les deux accusés « ont despandu [dissipé] et consommé quasi tous leur bien. Tellement que leursdictz femmes et enffans sont en voye d’abandonner le pays et mandyer leurs vyes s’ilz ne sont secouruz par vous et lesd. habitans, tant pour leurs necessitez que pour subvenir aux fraiz qu il leur convient faire pour l’enterinement desdictes lettres de remission addressées à nosSrs de la cour de parlement à Paris / Ce considéré Messieurs ayant egard au faict il vous plaise de vostre grace consentir et ordonner à votre receveur que lesd. supplians soyent secouruz des deniers commungs de ladicte ville ». Ils demandent 300 livres tournois, somme importante. Les nouveaux échevins viennent d’être élus le 1er octobre, ce sont pourtant les six sortant qui communiquent la requête « à la plus saine partye des principaux habitans ». Le 20 octobre, quarante-six personnes signent l’octroi de 150 L.t. à chacun « en commiseration » et « par forme d’aulmosne ».

Zacharie Levuyt reprend son métier de procureur. Lors de l’assemblée des habitants du 29 septembre 1567, il est fait référence à l’article 72 de l’ordonnance de Moulins (février 1566) qui stipule que dans les villes, on élise des bourgeois pour veiller à la police sous la juridiction des juges ordinaires : « lesdictz habitans ont eleu et nommé pour lesdictz juges bourgeoys et politiques pour ung an qui commencera au premier jour d’octobre prochain Mes Jehan Ratat, Zacharie Levuyt procureur en ce baillage […] »[6]. Au printemps 1570, Zacharie LeVuyt s’occupe avec les échevins à rassembler les munitions pour les vivres des Suisses cantonnés à Saint-Florentin[7], puis plus trace de lui dans les comptes de la ville. Quant à Leonard David, il est redevenu boulanger et voiturier et opère quelques charrois pour la ville jusqu’en 1576.

Le troisième homme

Si Zacharie Levuyt et Leonard David ont été remis dans leurs bien et bonne renommée et reçu une aide conséquente, c’est que, malgré leurs erreurs (ils ont tout de même été jugés), un autre homme porte une faute plus grande. Le troisième homme mentionné dans la sentence du lieutenant Toquet n’est autre que Nicolas Garnery, un des échevins qui semblait bien dévoué en cette affaire, mais étrangement absent après le procès. En 1556, Garnery était tavernier et l’est peut-être encore. Le 24 septembre 1564 a lieu l’élection des nouveaux échevins et un mois plus tard, lors d’une assemblée en présence du bailli duFaure, on décide de faire « consultation de l’ouverture faicte par Nicolas Garnery de la porte Saint-Michel et par l’advis du conseil se pourvoyeront contre ledict Garnery et neanmoins si il fait offre raisonnable pour le remboursement des despenses et frayz faicts à la justification desdictz habitans, en pourront accorder avec luy et promettent lesdictz habitans avoir l’accord par lesdictz eschevins ferme et agreable »[8]. Plutôt que d’une attaque des soldats, l’enquête semble révéler que l’échevin Garnery aurait ouvert la porte et que c’est cet acte qui aurait provoqué le branle-bas de combat, les Tonnerrois se sentant envahis. Les édiles ne font rien jusqu’à la fin de leur mandat, mais dès la nouvelle élection, ils attaquent, tentant d’abord un règlement à l’amiable. En février 1565, les échevins vont consulter à Sens et Paris au sujet de l’affaire, mais en mars, on apprend que « nonobstant les offres faictes par Clement Broth procureur de Nicolas Garnery, poursuitte se fera contre luy pour le recouvrement des fraiz de la procedure faicte pour le scandale advenu par l’ouverture de la porte St Michel faicte par ledict Garnery le xxviie mars 563 avant pasques », ouverture faite « contre les ordonnances de police »[9].

Le 17 mai 1566, Pierre André, un notable, part en quête du roi, que les Tonnerrois pensent à Bayonne. Ils sont bien renseignés car la cour est à Bayonne du 29 mai au 12 juillet[10]. Pierre André s’absente 79 jours, pour certaines affaires de la communauté et pour obtenir une « commission adressant à monSr le bailly de Sens pour congnoistre de la cause desdictz habitans contre Nicolas Garnery ». Il s’agissait d’obtenir une lettre d’attache, indispensable pour poursuivre la procédure, ce qui est aussitôt fait. D’abord à Sens en juillet[11]. Septembre et octobre voient les avocats et procureurs préparer les additions demandées sur faits probatoires, produire leurs pièces écrites, à la suite d’une enquête conduite à Tonnerre par Me Loys de Bar enquêteur. Les 18 et 23 octobre, il entend des témoins. Le 29 octobre à Sens, appointement contre Nicolas Garnery qui riposte en faisant assigner « les habitans » à Troyes le 10 novembre. Un échevin s’y rend. Une semaine plus tard ajournement à Sens contre Garnery. Le 3 janvier 1566, Louis de Bar revient enquêter à Tonnerre[12]. Le 12, les échevins envoient Jehan Champagne, messager, auprès du bailli duFaure qui se trouve à Valence pour parler des faits. Il rentrera le 26 janvier. En février, on produit des pièces à Sens « pour faire les reproches des tesmoins examinez en l’enqueste dudict Garnery ». Il s’agit de critiquer ou récuser les témoins de la partie adverse, ce qui a lieu le 20 avril à Sens, par Me Pierre Baltazar avocat des Tonnerrois. Le procès va sur sa fin en juillet mais je n’en connais pas l’issue, sauf que les échevins font appel en septembre[13]. Le compte de la ville 1566-1567 manque. Aucune rentrée d’argent de la part de Garnery l’année suivante sauf un prêt de 10 livres tournois à la ville en février 1568. Et puis plus rien. Peut-être est-il toujours tavernier, mais il ne travaillera plus jamais pour la communauté. Et nous ne saurons jamais pourquoi il avait ouvert la porte…

Un trou dans les finances de la ville

Tonnerre est endettée depuis longtemps. En grande partie à cause de procès lancés contre le feu comte François Du Bellay puis, après l’incendie de 1556, du procès lancé par le nouveau comte Antoine de Crussol contre la communauté. Ces dettes sont remboursées chaque année peu à peu, avec intérêts, mais s’entassent néanmoins… et les procès aussi. Au moment où Garnery et ses coéchevins ont pris leur office, en octobre 1563, la ville a dix-sept procès en cours. En février 1564, le receveur fait les comptes : les dettes se montent à 2 242 L 6 s 2 d.t. comprenant « les sommes principales deues et pour lesquelles y a constitution de rente et arrerages ». Pour trouver de l’argent, outre les octrois, locations et ventes de petit bois ou autre, la ville peut avoir recours à une taille municipale, avec autorisations comtale et royale, ce qui prend du temps et ne peut être réitéré trop souvent[14]. C’est ce qu’elle va faire pour rembourser ces dettes, mais l’autorisation n’arrivera qu’en fin d’année. Les débiteurs patienteront encore.

Lorsque le besoin d’argent est pressant, il faut recourir à l’emprunt (ou à la constitution de rentes), d’où le surendettement chronique. Pour de petites sommes, on emprunte entre soi ; pour de grosses sommes, on emprunte à de riches marchands ou nobles de la région. Le 31 mars débarquent à Tonnerre le lieutenant Toquet, archers, soldats du duc d’Aumale, etc. Le 5 avril, une assemblée décide que « la despense faicte par les souldatz envoyez par monseigneur d’Aumale gouverneur de Brye et de Champagne seroyt payee et pour ce faire empruntee en deniers à interest tel que les eschevins pourroyent trouver de prest et des interestz », autrement dit, on empruntera où l’on peut et à n’importe quel taux, mais on attend encore. Les hôteliers seront payés plus tard. Mais le procès est lancé et les échevins sont assignés à Troyes. Dès le lendemain, 23 avril, un conseil décide que la ville paiera les frais de voyage et autres, et réitère la nécessité d’emprunter, d’autant plus que, finalement, ils seront quinze à partir[15].

Suite à cette décision, vingt-sept Tonnerrois prêtent 545 L 1 s.t. sans intérêt ̶ les sommes vont de 5 à 25 livres, une seule de 100 livres[16]. Cela ne suffit pas à couvrir les frais des soldats, de la procédure, des déplacements, etc., car à cette date les dépenses s’élèvent déjà à plus de 670 livres tournois. Alors on se décide à emprunter 1200 livres tournois à « noble damoyselle Magdeleine de Choiseul vefve de feu Ferry de Nicey dame de Nicey », un village du comté. Compatissante, la dame prête, courant mai ou juin, « à l’interest de 8 L 6 s 8 d tz pour cents » payable au 1er juillet de l’année suivante − soit au denier 12, ou 8,33 % par an. Bien entendu, les échevins « sont obligez en leurs propres et privez noms », ce qui explique peut-être pourquoi on ne poursuit pas Garnery immédiatement ; préférant attendre que les échevins suivants reprennent cette dette en leur nom comme c’est l’usage. Ce sont 1745 livres 12 deniers tournois à rendre, mais dont on peut disposer de suite[17]. Cette année-là, l’affaire va coûter 941 L 18 s.t., dont 43 L 10 s.t. en cadeaux[18], 690 L 2 s.t. en hébergement, 118 L 13 s.t. en déplacements (location de chevaux, frais payés…), 65 L 3 s.t. en frais de justice, 9 L 17 s.t. pour murer les portes et 14 L 12 s.t. pour de menus réparations à la porte Saint-Michel[19]. Cette porte verra des travaux plus importants l’année suivante, qui ne sont pas dus au tumulte mais à son état de délabrement, les toits en particulier que cette fois on couvrira de laves. Dans le coût du tumulte, il faut encore compter l’affaire Garnery, 111 L 17 s.t. à débourser l’année suivante. Une affaire qui pèse plus de 1000 livres tournois dans le budget communal.

Humiliation symbolique

On a remarqué que les documents officiels de la ville (comptes, compte-rendus d’assemblée…) ne suffisent pas et ne permettent pas, à eux seuls, de comprendre l’histoire. A les lire, on a l’impression que les habitants sont des victimes et que les édiles subissent un raz de marée incongru. Quasi jamais en effet les comptes ou les assemblées ne notent un fait qui pourrait être utilisé contre la ville. Il faut donc fouiller pour faire la part des choses et même si nous restons sur notre faim quant aux réelles implications de chacun, un fait demeure : les habitants ne sont pas tout blancs en cette affaire interprétée par la justice royale comme une sorte de rébellion et le résultat, outre les finances grevées, fut l’humiliation. L’humiliation de la cloche « mise en terre » jusqu’à nouvel ordre royal. La cloche de ville était depuis le XIIIe siècle l’expression juridique et symbolique de l’autonomie et de l’identité communales. En cas de trouble séditieux déclenché au son de la cloche, celle-ci pouvait être confisquée. La confiscation de la cloche « coupable » met l’opprobre sur la cité qui, symboliquement est « mise en terre », mise sous tutelle, ici du roi. Or cette cloche de ville, outre l’alarme, sert à la vie quotidienne de la cité. Comment faire sans cloche ? He bien, au mois d’août 1564, le bailli et les échevins délibèrent d’acheter une trompette et que la sonnerie en sera délivrées aux gages de 50 sols par an. La trompette est achetée en octobre et c’est Berthin Bouldrey qui, de simple sergent, devient « sergent et trompette juré de ceste ville »[20]. Tonnerre a conservé la ou les cloches informant de l’ouverture et de la fermeture des portes mais semble n’avoir plus de cloche du guet ou d’alarme durant quelques mois, deux ans au plus[21].

 

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[1] BNF, ms français 4632, f° 35 ; la lettre est bien signée Charles, mais chose bizarre elle est datée de Paris le xviie jour d’apvril 1564 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90607271/f37.zoom

[2] Louis Lainé, op. cit., p 8.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 36 v°-37.

[4] Tonnerre, AM, 5 CC, pour tout ce qui concerne cette demande d’aide.

[5] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 21 v° ; 1561-1562, f° 10-10 v°, 19 v°, 28 ; 1562-1563, f° 11, 18 v°, 34 v°.

[6] Voir Jehan Ratat, receveur de l’hôpital

[7] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570, f° 42.

[8] Tonnerre, AM, BB 1 1-A, assemblée du 29 octobre 1564.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565, f° 22-22 v° ; BB 1 1-A assemblées des 18 mars et 18 mai 1565.

[10] Le roi part ensuite à Mont-de-Marsan du 18 au 23 juillet. Pierre André partait avec des lettres pour Antoine de Crussol. Il a certainement appris que le comte de Crussol et de Tonnerre venait d’être fait duc d’Uzès par le roi, justement dans cette ville. Le secrétaire du nouveau duc lui prête de l’argent pour son retour. André rentre à Tonnerre le 18 août et rapporte certainement la nouvelle de cette nomination.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566, f° 21-21 v°, 31-33.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566, f° 25-25 v°, 33, 34-35

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566, f° 35-37.

[14] Le budget ordinaire, sans taille municipale levée, tourne autour de 1000/1200 livres tournois.

[15] Tonnerre, AM, BB 11-A assemblée du 23 avril 1564

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 11-12, 46 v°.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 10 ; 45 v°-46. Courant juin, treize des prêteurs tonnerrois sont remboursés, pour une somme de 322 £ 10 s 6 d tz.

[18] Je n’ai compté que les cadeaux liés à l’affaire, et non les présents habituels au comte et à la comtesse (qui sont d’ailleurs très modestes), ou à de hauts personnages passant par la ville (d’Andelot et ses frères ou enfants, Barbezieux au moment de Pâques). Je ne mentionne pas les deniers.

[19] On refait des huys neuves dans les chambres hautes, on les ferre, on met une nouvelle serrure.

[20] Tonnerre, AM, BB 1 1-A assemblée du 27 août 1564 ; 4 CC 2 1563-1564, f° 16 v°.

[21] Voir sur ce blog Horloges et cloches de ville.

 


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Le tumulte de la porte Saint-Michel (1)

En ce printemps 1564 qui voit naître William Shakespeare (23 avril, Stratford-upon-Avon), et mourir Jean Calvin (27 mai, Genève), la cloche du guet sonne les coups précipités de l’alarme. Les Tonnerrois accourent vers la porte Saint-Michel d’où proviennent cris et bruits de lutte. Ils découvrent là qu’une bande armée, des gens de guerre, semble vouloir entrer dans la ville. On se bat, sans analyser la situation, par réflexe, et sans en peser les conséquences…

Au sud de la cité, la porte Saint-Michel enjambe la rue du même nom et ouvre sur le chemin qui grimpe dru à l’abbaye de Saint-Michel, à la maladrerie, aux bois, à des carrières et, au-delà, vers Noyers et Vézelay. Porte-châtelet assez imposante avec son massif d’entrée voûté flanqué de deux grosses tours rondes. Les textes évoquent le « gros mur, pavillon et tours » de la porte Saint-Michel. Elle ne semble avoir qu’une grande porte charretière en bois renforcée de barres de fer, dont un des vantaux est muni d’un guichet[1]. Ni fossé, ni pont-levis. Cerveau, au XVIIIe siècle, rapporte qu’au dessus de la voûte étaient figurées, à droite, les armes du roi et, à gauche, celles de la famille de Husson, dont Louise de Clermont, l’actuelle comtesse, descend par sa mère ; un Husson l’aurait fait construire[2], soit dans la seconde moitié du XVe siècle. Les chambres basses et hautes des tours sont louées mais pas depuis octobre 1561 parce « qu’il y pleut et qu’on n’y peult resider ny demourer »[3]. Pavillon et tours sont en temps normal couverts de tuiles. Le pavillon central possède une fenestre flamanche sur les combles, autrement dit une lucarne à jambages et saillie hors du toit. Comme toutes les autres portes, elle a son gardien des clefs, Jehan Guerin, qui l’ouvre chaque matin et la referme chaque soir « au son de la cloche »[4]. Une porte en mauvais état à cette époque, néanmoins surveillée à cause du danger de peste.

La peste rode

L’épidémie s’était répandue dans la région et Tonnerre dut affronter le pic de la maladie du 21 mai au 14 juillet 1563. Fin septembre on placarde encore en ville toutes les interdictions proclamées en cas de peste et les habitants intra-muros consentent à un impôt de 20 deniers par mois et par feu pour la garde des portes d’octobre à décembre. Au cours des deux périodes il y a des morts, notamment dans le faubourg de Saint-Michel. Les choses semblent se calmer quand le 19 mars 1564 n.s., quelques jours avant l’assaut des soldats, une assemblée décide à nouveau de faire garder les portes avec les consignes d’usage et l’interdiction aux habitants d’autres lieux d’entrer en la ville « à peine d’estre dechassez [expulsés] avec force »[5]. Cette menace explique en partie la peur de laisser entrer des étrangers. Peut-être n’est-ce qu’un prétexte pour tenir les portes fermées car on n’entend plus parler de peste après cette date.

Le grand tour royal

A. Challes fait allusion au tumulte de la porte Saint-Michel et l’évoque comme un épisode des guerres de religion. Il a sans doute omis de corriger la date de 1563. L’année commençant alors à Pâques (le 2 avril cette année là), le 27 mars 1563 « avant Pâques » est en fait 1564. En replaçant ce fait dans son contexte, on le saisit tout autrement. En effet, la 1re guerre civile, comme on la qualifiait alors, s’est terminée en mars 1563 par l’édit d’Amboise. Nul ne savait que d’autres guerres allaient suivre, mais l’atmosphère restait tendue à la cour comme dans tout le pays. Tenant à faire respecter l’édit de pacification et à restaurer l’autorité royale autour du jeune Charles IX, Catherine de Medicis entreprend un grand tour à travers les provinces du royaume.

De Fontainebleau, le lundi 13 mars, le cortège s’ébranle pour une longue chevauchée de 4000 km en un peu plus de deux ans. Il y a là la famille royale, la cour, le gouvernement, les ambassadeurs… et une longue file de charriots portant les effets, meubles, serviteurs, médecins, etc. de tout ce beau monde. L’insécurité politique avait imposé une augmentation de l’escorte militaire. « Un régiment de dix compagnies de gens de pied auxquelles il faut adjoindre quinze compagnies d’hommes d’armes et une de chevau-légers »[6] suivent le roi. Peuvent s’y ajouter des renforts sur l’ordre des gouverneurs de province. Claude de Lorraine duc d’Aumale est gouverneur de la Bourgogne toute proche, et le comté de Tonnerre est aux confins orientaux du gouvernement de Champagne et Brie, alors sous la tutelle de ce même duc d’Aumale pour son jeune neveu, le duc de Guise. Toutes les villes connaissent le coût de ces passages de troupes et toutes surveillent de loin leurs mouvements. Voilà l’autre raison de surveiller les portes et d’interdire l’entrée avec, peut-être, le prétexte de la peste. D’autant que le cortège tourne autour de Tonnerre passant à moins de 20 lieues : il passe par Sens avant d’arriver à Troyes où le roi fait son entrée le 23 mars.

La cour à Troyes signifie la présence du comte de Tonnerre, chevalier d’honneur de Catherine de Medicis, et des Tonnerrois lui sont envoyés avec des présents et pour traiter des affaires courantes. La cour à Troyes, c’est aussi la présence du duc d’Aumale et de son lieutenant Barbezieux (Charles de La Rochefoucauld).

Tumulte et effort faits à la porte Saint-Michel

D’abord qualifié de tumulte, l’affaire évoque une agitation populaire avec vacarme ; puis vient s’ajouter le mot scandale qui ajoute des notions de trouble, d’esclandre et d’indignation ou de réaction ; trois semaines plus tard, à tumulte s’adjoint effort qui précise un coup de force, une action violente ; enfin deux ans plus tard est utilisé le mot emotion, mouvement de foule tumultueux et inhabituel pouvant mener à une rébellion. Il n’est pas question d’acte de guerre ni d’émeute mais d’un épisode qui va coûter cher à la ville et à certains de ses habitants.

Ce 27 mars 1564, lendemain des Rameaux, une troupe de cavaliers se présente à la porte Saint-Michel. Il s’agit d’une compagnie de M. de Tavannes ou d’une bande colonelle du gouvernement de Bourgogne, le texte n’est pas clair et le nombre de soldats n’est jamais indiqué. Gaspard de Sault-Tavannes est lieutenant du duc d’Aumale gouverneur de Bourgogne, province qui doit à son tour recevoir le cortège. Il est donc possible que Tavannes ait envoyé des hommes dans la région mais en restant loin du roi et sur ses propres frontières. Ces soldats étaient en effet cantonnés à Chassignelles, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Tonnerre, mais bien à 70 km de Troyes, sur la frontière bourguignonne. La version tonnerroise est que des gens de guerre auraient demandé l’entrée. Refusée ! Les soldats auraient donc tenté d’« invahir et surprandre » la ville et « se seroyent saisiz et enparez de la porte sainct Michel et tours d’icelle ». « Convoquez par la clameur populaire et au son de la cloche » les habitans accoururent en arme et repoussèrent lesdits guerriers. C’est ainsi que la ville aurait été « garantye de mal »[7]. Ce qu’aucun document tonnerrois ne livre, c’est que le seigneur de Gaulejac, Etienne du Pouget, qui commandait la bande armée a été tué dans la lutte[8]. Sans cet élément, on ne comprend pas la suite des événements. De plus, nous découvrirons plus tard que les choses ne se passèrent pas tout-à-fait ainsi.

Alertés, les échevins et officiers du comte calment la foule et se rendent à l’hôtel de l’Escu de France où se trouvent un secrétaire de la reine-mère et deux acolytes envoyés par Antoine de Crussol pour d’autres affaires, et prêts à repartir. On les retient ce jour-là afin qu’ils accompagnent deux échevins à Troyes auprès du comte. C’est que l’affaire est sérieuse. Il y a un mort, un officier royal et les Tonnerrois aimeraient bien que l’affaire se règle tranquillement. Pour calmer les soldats, le boulanger Jehan Lasche cuit « cens pains de munition »[9]. Les soldats repartent, mais l’affaire est lancée : plainte a été déposée et une poursuite est engagée. Il va falloir se défendre. Les échevins vont avoir fort à faire. Les premiers à s’élancer à Troyes dès le lendemain, avec le secrétaire de la reine, sont Nicolas Jazu, lieutenant particulier au baillage, Nicolas Garnery, tous deux échevins et Guillaume LeVuyt, procureur. Ce même jour, on envoie Jehan Champagne, messager, et deux autres hommes vérifier à Mussy, Châtillon-sur-Seine et autres lieux s’il arrivait d’autres gens de guerre, et à Chassignelles, d’où venaient ceux qui ont attaqué la porte Saint-Michel, pour connaître leur nombre et leurs intentions[10]. Pendant ce temps, Pierre Thurreau [Turreau], lieutenant général du bailli de Tonnerre, commence à enquêter pour la défense des habitants. Pour cela il met à contribution un sergent royal, Michel Goux, et un sergent du corps de ville, Berthin Bouldrey pour aller chercher des témoins à Epineuil, Tissey et Tonnerre. L’information est menée à l’hôtel des Troys Mores, où l’on écoute aussi les dépositions de deux maîtres charpentiers ayant estimé les dégâts à la porte Saint-Michel[11].

Une ville sous surveillance

L’échevin Garnery revient deux jours plus tard pour annoncer l’envoie de troupes par le duc d’Aumale. La ville se prépare, elle qui ne voulait pas de soldats, c’est raté. Le 31 mars, vendredi saint, arrive une troupe de quinze « hommes de cheval » de la garde du duc d’Aumale avec laquais, et le lieutenant du prévôt de la connétablie de France, Me Denis Toquet, avec treize archers, un greffier et un clerc. Normal puisque ce prévôt s’occupait, entre autres, des révoltes, séditions, rébellions, mutineries, assemblées illicites, excès commis ou subis par les gens de guerre. Cinq hôtelleries sont requises pour les accueillir aux frais de la ville : celles où pendent pour enseigne l’Escu de France, la Fleur de lys, les Troys Mores, l’Escu Henry, et le Daulphin. Jusqu’au 10 avril, la ville supporte la présence de seize soldats de la garde d’Aumale, le lieutenant, son greffier et treize archers, avec chevaux et laquais. Certains partent le 10, mais d’autres arrivent et du 10 au 16 avril, ils sont vingt « hommes de cheval » en plus du lieutenant Toquet, son greffier et trois archers. A partir du 16 et jusqu’au 22, seuls ces derniers demeurent à Tonnerre[12].

Pâques

Le 1er avril, les échevins font murer les portes de Saint-Michel, Vaucorbe et Saint-Pierre « pour le bruict que l’on faisoit qu’il y descendoient gens de guerre qui debvoyent passer pres ladicte ville, et à l’occasion de la surprinse faicte par les aultres ja passez »[13]. Il ne fallait pas pour autant oublier les seigneurs de Tonnerre. La comtesse, Loise de Clermont, avait la veille informé les échevins qu’elle était à Crusy-le-Châtel et les mandait. Aussitôt, le receveur et un notable étaient allés la trouver pour faire leur révérence, et le lendemain deux notables avec un homme et son âne lui apportent quelques victuailles et bouteilles de vin en cadeaux. Le jour de Pâques (2 avril), la comtesse vient à Tonnerre[14]. C’est que les seigneurs protestants accompagnant le cortège royal sont obligés d’aller célébrer leur cène hors de Troyes, ou simplement de s’éloigner s’ils ne veulent pas communier. Aux termes de l’Edit d’Amboise, les seigneurs haut justiciers étaient autorisés à vivre chez eux « en liberté de leurs consciences et exercice de la Religion qu’ilz disent reformée avec leurs familles et subjectz, qui librement et sans aucune contraincte s’y vouldront trouver ». Comme François de Coligny, sieur d’Andelot, chez lui à Tanlay, Louise de Clermont est chez elle à Tonnerre et peut faire prêcher en son château de l’Hôpital[15]. Elle a d’ailleurs de la compagnie ce jour-là : d’Andelot et ses enfants à qui on offre des confiseries, ainsi que le sieur de Barbezieux[16].

L’enquête à Tonnerre

Tandis que les « feriés de Pâques » s’achèvent, le lieutenant du prévôt de la connétablie, Denis Toquet, mène son enquête sur les faits — l’information. Un de ses archers, Jehan d’Albie, le greffier et un sergent du comté retournent à Chassignelles et Roffey « pour faire comparoir tesmoings et estre ouyz sur la descharge desdictz habitans »[17]. Les 6 et 7 avril deux échevins vont voir le comte de Tonnerre « pour presenter requeste à fin de faire cesser la poursuite qui se faisoit pour raison dudict tumulte et scandale ». Il est vrai que cela commence à coûter cher. Mais la machine est lancée et Crussol, s’il a peut-être atténué les conséquences, n’a pu enrayer le cours de la justice militaire. Le 9 avril, Jehan duFaure, bailli du comté, sans doute sur l’ordre du lieutenant Toquet, fait « l’inventaire des armes pourtees par les habitans de Tonnerre et hospital » enregistré par un greffier[18]. 268 personnes apportent leurs armes : épieux, javelines, bâtons à deux bouts, hallebardes, arquebuses, arbalètes, etc.. Ce désarmement est une première humiliation pour les Tonnerrois, mais est en accord avec l’édit de pacification.

On a parlé d’un va-et-vient de soldats entre Troyes et Tonnerre le 10 avril. Il y a plus : « Et pour ce que ledict lieutenant de la connestablie avoit escrit à monSr le connestable de ce qu’il avoit faict touchant ledict tumulte, auroit esté envoyé par le Roy nostre sire monSr de Barbezieulx lieutenant au gouvernement de Champagne et Brye avec messieurs Fumee et Viard conseillers au grand conseil »[19]. Celui qui avait accompagné Crussol en Languedoc[20], Antoine Fumée, venait d’être nommé par le roi commissaire pour l’exécution de l’Edit d’Amboise, avec Jacques Viard. Ce tumulte est donc considéré comme séditieux, d’autant qu’une des raisons du grand tour royal est la pacification des troubles. Voici aussi Barbezieux qui revient « avec son train ». Ils vont rester du 10 au 16 avril. On les loge et on les nourrit aux frais de la ville, ainsi que leurs chevaux. MM Fumée et Viard sont acceuillis chez « madame la grenetiere », noble femme Anne Perseval veuve de Jehan Piget ancien grennetier, tandis que Barbezieux semble être chez la dame de Bernol, Jacqueline Perseval veuve de Jehan Canelle ancien élu pour le roi en l’élection de Tonnerre et sœur de la précédente. On connaît l’hôtel des Canelle, rue de Bernol (des Fontenilles) dit sottement hôtel d’Uzès depuis le XIXe siècle. La maison Piget semble être un des hôtels de la rue de Rougemont. Ces « invités » reçoivent du bois de chauffage, des chandelles, des chairs (nourriture), gibiers, pain, trois fillettes de vin pour Barbezieux et un muid pour ses gentilshommes[21].

Le procès à Troyes

Ce 16 avril, la ville de Troyes voit le roi et la cour s’éloigner vers d’autres contrées. C’est ce jour-là que Nicolas Jazu et Nicolas Garnery raccompagnent MM Fumée et Viard qui vont suivre le roi[22]. Les échevins vont assister durant cinq jours au début de l’instruction du procès. Celui-ci va durer treize jours, en présence d’un procureur du roi, Me Nicolas LeMaire de la prévôté de Chablis[23]. Les deux échevins rentrent à Tonnerre, pour apprendre le lendemain que « estant le proces instruict et prest à juger ledict lieutenant auroit faict mandement ausdictz eschevins de fournir par ses mains la somme de 12 escus sol pour les espices de la vuydange d’icelluy / et baillé assignation personnelle ausdictz eschevins et receveur audict lieu de Troyes pour respondre à ce qui leur seroit demandé en voyant ledict procès »[24]. Sur ce, Le lieutenant Toquet, archers et greffier partent pour Troyes. Le lendemain 23 avril, un dimanche, le bailli duFaure organise un conseil de ville où il est décidé que l’on pourvoirait à la dépense du lieutenant, archers et greffier au logis du Laboureur à Troyes et que l’on enverrait « Me Nicolas Jazu lieutenant particulier au baillage eschevin, Guillaume Cerveau receveur et Estienne Girardin eleus par lesdictz habitans pour poursuyvre le jugement de procès » et que la ville prendrait leurs dépenses en charge[25]. En fait, ils sont plus nombreux à être assignés personnellement à Troyes. Outre Guillaume Cerveau et Nicolas Jazu, les trois autres échevins Pierre David, Regnault Tuot et Nicolas Garnery reçoivent leur convocation, ainsi que Jehan Souplette, avocat et procureur des habitants, et d’autres notables encore : Germain Luyson marchand, Nazaire Dongoys marchand, Ambroise Richardot avocat, Jaques de Chaonnes apothicaire, Jehan Trubert, assignez personnellement audict Troyes avec lesdictz eschevins et Guillaume Le vuyt procureur envoyé au lieu de l’échevin Pierre David absent[26]. Tous vont être interrogés.

Quelle est la vérité ? Quelles conséquences pour la ville et ses habitants ?

Pour lire la suite, cliquez ici : Le tumulte de la porte Saint-Michel (2)

 

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[1] Tonnerre, AM, BB 1, assemblée du 23 octobre 1564, 4 CC 2 1564-1565 f° 28 v° et 4 CC 3 compte spécial 1579-1580 f° 3 v°.

[2] Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 20 note 3.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1561-62, f° 6 v°.

[4] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-64, f° 13 v°.

[5] Sur la peste, cf. Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 11 v°-12 et 24 v°-25 v° ; BB 1.1-A, conseils de ville du 30/09/1563 et du 19 mars 1564 n.s. ; 4 CC 2 1563-1564, f° 9 v° et 16-16 v°. Voir aussi Episodes de peste

[6] Jean Boutier, Alain Dewerpe, Daniel Nordman. Un Tour de France royal – Le Voyage de Charles IX (1564-1566). Paris, Aubier, 1984, p 113.

[7] Tonnerre, AM, 5 CC.

[8] Louis Lainé, Archives généalogiques et historiques de la noblesse de France, T IV, Paris, 1834, p 8.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 32, 33.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 32-32 v°.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 38 v°-39

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 36 v°-37 v°.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 38 v°.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 33 et 37 v°

[15] Antoine avait été chargé par le roi de pacifier les troubles en Provence et Languedoc et d’y faire respecter l’édit de janvier 1562. Ce qu’il fit en compagnie d’Antoine Fumée. Mais en novembre, des assemblées protestantes de ces provinces (Languedoc, Vivarais…) l’élisent pour « chef du pays, protecteur, conducteur et conservateur, jusques à la majorité du roy ». Chef des religionnaires, oui, mais dans l’obéissance du roi et, semble-t-il, la confiance de Catherine de Medicis. Le roi est déclaré majeur le 17 août 1563 et aussitôt, Crussol rend les armes et s’apprête à revenir à la cour. Début septembre, il arrive avec son épouse à Tonnerre qui leur fait une entrée et s’était enquis auparavant si « on prescheroit à l’hospital » : Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 31 v°-32.

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 17.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 35.

[18] Tonnerre, AM, EE 2 ; les armes sont retirées dans la tour de l’église Notre-Dame, 4 CC 2 1563-1564 f° 22 v°. Voir aussi dans ce blog Tonnerrois en armes

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 33 v°.

[20] Voir note [15].

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 33 v° à 34 v° et 38.

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 31 v°

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 36 v°.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 35 v°.

[25] Tonnerre, AM, BB 1-1 A et 4 CC 2 1563-1564, f° 36.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 35 v°-36.

 


2015 © Tonnerre Histoire. Tous droits réservés pour tous pays.

Histoire

Je n’ai nullement l’intention ici d’écrire ou réécrire l’histoire de Tonnerre, fut-ce au XVIe siècle. Il existe déjà de la littérature à ce sujet (voir bibliographie ci-dessous).

Mon ambition est juste de donner des aperçus d’événements, soit inédits, soit à préciser, soit encore à relire sans préjugés ni jugements de valeur, autrement dit sans ethnocentrisme.

Mon intention est aussi, ce faisant, d’intéresser et de m’amuser.

Bonne lecture…

 


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