1556 incendie prologue

1556 incendie prologue

« Grande ruyne et subversion »

1556

PROLOGUE

 

Le grand incendie de 1556 à Tonnerre est une étude que je repousse depuis mon séjour dans cette ville en 2006-2008, alors que je venais de découvrir et de transcrire un document inédit. J’en ai parlé à quelques personnes sans toutefois écrire par manque de temps et, à l’époque, d’argent. J’ai ensuite vécu plusieurs années à La Rochelle où j’ai dû travailler tout en continuant l’étude des documents rassemblés et ma recherche sur Tonnerre à la Renaissance, dont certains résultats prennent forme sur ce blog TonnerreHistoire. Enfin, je « m’attaque » à ce sujet encore porté par la tradition orale. Tradition orale qui a tendance à ne retenir que les énormes catastrophes. Et c’en fut une. Une histoire passionnante aussi, et compliquée : embrasement, sauve-qui-peut, solidarités, meurtre et intimidations, rumeur, peur, sédition… Pour la comprendre, il faut la restituer dans son contexte culturel et social, le système de représentation des gens d’alors, ainsi que dans le moment historique que vivaient les Tonnerrois. L’historien n’a pas pour rôle de juger des faits ou des personnages. Il peut au mieux brosser un tableau, éventuellement critique, donnant des clefs de compréhension. Pour y parvenir, il doit être vigilant à toutes les opinions préconçues de la littérature historique passée sur son sujet et approfondir ce qui n’a été parfois que survolé tout en restant critique sur ses sources archivistiques.

Tous les érudits locaux ont écrit sur cet événement, sans vraiment l’étudier et répétant les mêmes poncifs : « toute la ville a brûlé », « les Tonnerrois n’aimaient pas leur comtesse » ­— on ne parle jamais des comtes — qui aurait elle-même « allumé un feu vengeur ». La raison la plus souvent invoquée est un droit de gourmetage qu’elle voulait imposer car « toujours en mal de liquidités ». Il est vrai que la fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été autant misogynes que celui de la Renaissance et que l’Histoire ne s’écrivait pas comme aujourd’hui.

Dissipons tout de suite cette affaire de gourmetage dont certains, mélangeant tout, affirment qu’il s’agissait d’un prélèvement de 5 sols par muid de vin. Ces 5 sols ont été réclamés par le roi en septembre 1561 et pour dix ans comme impôt extraordinaire destiné au paiement des dettes de la couronne et n’a rien à voir avec le droit de gourmetage. Ceci entraîna des mécontentements dans les provinces viticoles, mais n’eut lieu que cinq ans après l’incendie. Le gourmetage, droit de courtage pour le vin, fut un office créé par le roi Henry II. Ce fut en 1551 pour les villes situées sur la Seine, Yonne, Marne, Oise et environs que l’édit fut enregistré au parlement de Paris[1]. Le seigneur ou ses représentants devaient s’assurer que la communauté de ville respectait ce nouvel office royal (et non comtal) de « jaugeur, marqueur et mesureur de vin » pour les futailles passant par ces rivières. Il en coûtait 15 livres tournois pour l’obtenir. Je doute qu’une femme, fut-elle comtesse, mette le feu à sa ville capitale pour 15 L.t. qui partent dans les caisses de l’Etat ! En fait, cette bévue provient d’un homme du début du XVIIIe siècle, le chanoine Mutinot dont une copie de son manuscrit se trouve à la Bibliothèque municipale de Tonnerre[2]. Ce religieux n’aime pas les femmes. Chacun sait, affirme-t-il, « que dans le sexe les moindres passions même peuvent causer de grands desordres », n’est-ce pas ? Il aime encore moins la comtesse Louise de Clermont qu’il juge car, « poussée par le ressentiment d’un vil interest », elle se serait vengée des Tonnerrois. « Elle avoit perdu un procès contre eux au sujet des cinq sols par muid pour droit de gourmetage qu’elle pretendoit luy estre dû », et voici la phrase assassine lancée et reprise par tous. Le chanoine poursuit par une autre aberration : « Ceux des habitans qui étoient à Paris à la poursuitte du procès ayant fait arreter ou saisir pour les frais sa litiere, elle en conçut un tel dépit qu’étant de retour à Tonnerre elle se servit de quelques gueux passant pour y mettre le feu » ! Jamais les Tonnerrois n’ont saisi sa litière pour rembourser leurs frais. C’est bien autre chose qui se passe, que ce soit avant, pendant ou après le feu. Cette dernière phrase a pourtant été reprise par d’autres, dont Le Maistre[3], qui transforment la litière en carrosse. Or il n’y a à cette époque que trois carrosses dans Paris ou du moins des coches améliorés. Louise de Clermont ne se fait fabriquer un coche qu’en 1573 et ne possède un carrosse qu’en 1580. Le problème est que même Jean Fromageot[4] recopie, faisant perdurer la légende de la mauvaise comtesse malgré une dernière phrase où il émet un léger doute sur sa responsabilité, à l’instar de F.-D. Cerveau qui après avoir rapporté les paroles de Jacques Mutinot, écrit qu’il n’a « rien trouvé [dans les pièces consultées] qui confirme l’idée odieuse que la tradition donne à cette Dame, relativement à l’incendie de Tonnerre »[5]. Ces petites phrases salutaires semblent être passées inaperçues. Lorsqu’on part avec un a priori de ce genre, comment faire la lumière ?

L’autre présupposé que « toute la ville a brulé » pose entre autres le problème du repérage des traces architecturales antérieures à l’incendie. Les Tonnerrois de souche ont en effet l’intime conviction d’un incendie total, donnant comme seules maisons demeurées entières, en dehors de l’hôpital, soit la « maison au mouton », au coin de la rue Armand Colin, soit la maison située n° 20 rue Jean Garnier. J’ai toujours entendu ces deux versions par les uns ou les autres, parfois citées ensemble dans le même discours. Même un jeune chercheur comme Coralie Desvaux, auteur d’une intéressante thèse sur « les hôtels particuliers de Tonnerre », prend la date de 1556 comme point de départ de son étude (p 10) prenant acte que la quasi-totalité de la ville a disparu sous les flammes. L’hôtel d’Uzès lui-même ne peut par conséquent dater que d’après 1556[6]. Voici donc un enjeu de taille que j’éclaircirai au mieux en abordant les conséquences de ce sombre événement, conséquences non seulement matérielles, mais aussi économiques, politiques et à l’échelle individuelle.

Nous allons nous y atteler en comprenant bien l’importance de faire la critique de nos sources. Sources imprimées comme celles dont nous venons de parler, mais sources archivistiques également : qui dit ou écrit quoi, comment, pour qui et dans quelle intention ; peut-on déceler des non-dits, etc. Nous avons déjà vu que les comptes de la ville n’étaient pas impartiaux et ne disaient pas tout, taisant par exemple ce qui pourrait être néfaste à la cité[7].

Pour étudier cet épisode dramatique de l’histoire tonnerroise, plusieurs documents sont à notre disposition : des comptes de la ville (dont celui de 1555-1556 et années suivantes quand disponibles) ; des comptes rendus d’assemblées ; le récit écrit par Anthoine Petitjehan et poursuivi par Pierre qui l’acheva en 1592 ; des lettres patentes royales ; le manuscrit 19 de la bibliothèque de Tonnerre ; le manuscrit 980 de la bibliothèque de Dijon transcrit par Jean Richard et quelques autres documents que je citerai au passage.

Le Ms 19 de la BM de Tonnerre

Ce manuscrit 19 fort utile pour la description de certains faits déroulés depuis le mercredi 8 juillet, jour de l’incendie, jusque vers la fin août et au-delà, mérite néanmoins d’être expliqué et analysé. Il relate les « faits justificatifs et de reproches » des habitants de Tonnerre, deuxième étape du procès intenté par le comte à leur encontre. En quoi consiste cette deuxième étape ? Le dépôt d’une plainte entraîne l’instruction. On cherche la preuve des faits. La première étape de l’instruction est l’information préparatoire, procédure clef du système inquisitoire (de inquisitio, enquête) promulguée par l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. Qui dit information, dit recherche de preuves matérielles ou surtout testimoniales. C’est le plaignant qui choisit les témoins — à savoir le comte et la comtesse nommés « les demandeurs ». Ce premier bilan va permettre au procureur du roi de la suite à donner : abandon de la plainte ou poursuite au civil (voie ordinaire) ou au criminel (voie extraordinaire). Ici la procédure sera extraordinaire et le magistrat instructeur sera le lieutenant criminel. Il rendra un décret à l’égard de l’accusé, savoir s’il pourra comparaître libre ou prisonnier. Suit l’interrogatoire de l’accusé — ici le syndic des habitants de Tonnerre —, puis le récollement des témoins (où ils répètent leur témoignage en l’amendant si besoin) et la confrontation. C’est alors que l’accusé apprend la teneur de l’acte d’accusation et peut avoir recours à la procédure des « faits justificatifs et de reproches » : en écoutant les témoins à charge, il présente des arguments pour sa défense et des reproches à certains témoins. Il peut ensuite désigner des témoins à même d’établir les uns et les autres.

Partie du f° 20 du Ms 19, témoin n° 9 (ix)

Le manuscrit 19, ou enquête de Saint-Michel car ayant eu lieu dans l’abbaye, est une copie du greffe des faits justificatifs et de reproches des Tonnerrois nommés « les deffendeurs ». Notons que nous ne possédons pas l’instruction faite au profit de l’accusateur, dite « faits admissibles et pertinents ». Il va donc falloir être vigilants sur ces témoignages propices aux accusés, les habitants de Tonnerre.

L’enquête de Saint-Michel dure cinq jours. 106 témoins défilent l’un après l’autre. Chacun fait serment de dire la vérité — « la main mise aux picts » [ou pect, du latin pectus, poitrine] pour les religieux —, donne nom, prénom, profession ou statut et domicile. A la fin de son témoignage, le greffier lui lit sa déposition, demande s’il a quelque chose à ajouter (ce qui est réalisé par trois fois) et fait signer. Puis, le témoin peut demander à être taxé, à être défrayé de ses frais de transport et de son manque à gagner pendant qu’il ne travaille pas. Près de 22 % refusent la taxe. Ils disent « ne voulloir aucun sallaire en faveur de l’une et l’aultre des parties ». C’est le juge qui décide de la taxe qui est payée en monnaie parisis (1 livre parisis = 25 sols tournois), c’est-à-dire en monnaie sonnante et trébuchante. L’âge ni la longueur de la déposition n’entrent ici en ligne de compte. Pour exemple, sur les dix témoins de Dannemoine, cinq (de 25 à 52 ans) reçoivent 2 s.p. et cinq autres (de 32 à 56 ans) 4 s.p. La taxe varie en fait en fonction de la distance parcourue et du statut ou « qualité » des personnes, critère incontournable dans cette société hiérarchique. Un noble recevra davantage qu’un roturier. Les métiers sont eux aussi hiérarchisés et un laboureur recevra moins qu’un marchand drapier ou mercier par exemple, sauf s’il est riche notable dans son village, car les édiles locaux perçoivent une plus forte somme que les simples habitants. Les officiers (notaires, sergents, greffiers, juges…) reçoivent plus d’argent que les autres, de 4 à 12 s.p. selon leur emploi : les officiers du comté ou des bailliages de Cruzy et de Noyers sont plus rémunérés que ceux de justices secondaires comme Commissey ou Dannemoine. On peut être sûrs que de village en village, les variations de taxe reflètent la hiérarchie sociale locale. Les onze habitants de Tanlay touchent 4 s.p. sauf un qui obtient 6 s.p., exemple d’un laboureur probablement important, édile peut-être. Quant aux 21 témoins venus de Cruzy, dix reçoivent 4 s.p. — somme minimale compte tenu de la distance (4 lieues). Un laboureur et un serrurier touchent 6 s.p. pour avoir précisé qu’ils avaient séjourné à Tonnerre. Sur les huit témoins gagnant 8 s.p., il y a deux marchands et un laboureur, mais aussi un prêtre, et quatre officiers du comté. Enfin, celui qui reçoit 16 s.p. est écuyer, c’est-à-dire noble. Il en coûtera au total 29 L 8 s.t. à la ville[8]. Certains témoins, venus de plus de deux lieues et devant séjourner une journée en attendant leur tour, sont nourris aux frais de la ville au logis des Troys Mores. Quelques-uns semblent y passer deux jours.

Faits justificatifs et de reproches

Dans cette enquête, on découvre 22 faits justificatifs, en fait 21 car le 9e n’est jamais cité. L’usage du greffe était de ne pas les énoncer par écrit. Il faut donc deviner ce qui se cache derrière chaque article. Le magistrat posait sa ou ses questions et les témoins répondaient, certains sur un seul fait, d’autres sur plusieurs. Il est aisé de découvrir l’intitulé du fait lorsqu’il y a plusieurs témoignages, ou lorsqu’un discours bien construit le rend compréhensible. Même des déclarations négatives peuvent mettre sur la voie de l’intitulé des questions pour chaque fait. Pour l’article n° 8 par exemple, il n’y a que deux témoins et peu bavards. L’un d’eux « a dict qu’il n’a sceu que lesdictz demandeurs se soient trouvez audict lieu de Junay pour y prendre repas ou y demourer depuis le feu de Tonnerre jusques sur la fin du moys d’aoust ». Avec la suite du discours et le second témoignage, on saisit la question initiale : les demandeurs sont-ils venus à Junay y manger ou dormir courant aôut et plus particulièrement les 5 et 6 août ? Certains articles enfin se téléscopent en quelque sorte, ils sont si proches l’un de l’autre qu’il est malaisé d’énoncer les deux questions initiales : c’est le cas pour les articles 5, 6 et 7 qui veulent justifier de l’obéissance et révérence observées par les Tonnerrois à l’égard des comtes. Malgré ces difficultés, nous verrons peu à peu se mettre en place la défense des habitants contre leur seigneur.

Quant aux faits de reproches, ils ne cherchent pas à réfuter des témoignages mais à discréditer certains témoins à charge fournis par le demandeur, ce qui permet de semer le doute sur leur sincérité. Le droit stipule en effet que dans un procès il faut des témoins valables — on dit « habiles ». Par les reproches, on cherche donc à démontrer que certaines personnes ne sont pas crédibles, soit pour raison de liens trop puissants avec l’accusateur (intérêt, parenté, domesticité, « amitié »…), soit pour leur vie dissolue et leur immoralité, soit pour être repris de justice ou encore dément. Nous apprenons ainsi le nom de dix personnes ayant témoigné à Sens contre les habitants de Tonnerre et soupçonnées d’avoir été poussées à témoigner contre eux et pour cela d’avoir été payées par des hommes du comte et de la comtesse. L’un aurait reçu du bois de chauffage, un autre des chausses, d’autres de l’argent, un enfin aurait agi dans le but d’échapper à la justice seigneuriale. Le juge tente de découvrir si ces gens ont été « induict de depposer aultre chose que verité » — de faire de faux témoignages. L’accusé cherche également à discréditer ces personnages notoirement infâmes. Il en résulte une série de portraits que l’on retrouve dans tous les procès du royaume et qui dévoilent ce qui est considéré alors comme indigne et condamnable : la boisson, le sexe hors mariage, la malhonnêteté, la folie… Parmi les témoins reprochés à Tonnerre : une religieuse se conduit impudiquement ; un homme prostitue sa femme et d’autres — ainsi est-il couppault (cocu) et maquereau en même temps ; un barbier sergent qui « hante les tavernes » exerce le maquerelaige en sa maison et de surcroît est connu pour servir « souvent de tesmoing en actes de justice » ; un notaire est accusé de malversations et un autre d’ivrognerie et de vol — ce dernier peut être violent mais il n’est pas fou ; un jeune tonnelier est taxé d’être un mauvais fils et un espion pour la partie adverse ainsi que de frayer avec les serviteurs comtaux, de là à en faire partie… or un serviteur n’a pas le droit de déposer contre son maître, il pourrait donc avoir menti. Nous ne connaissons pas le nombre de témoins convoqués par le comte et la comtesse, mais s’ils sont 106 à Tonnerre en novembre, ils devaient bien être au moins autant à Sens à l’assise précédente. Dix personnes reprochables représentent environ 9,5 % des témoins entendus et 7,5 % des témoins convoqués, chose qui semble banale en ce siècle. Le dernier jour en effet, le syndic et les représentants de la ville ont décidé d’arrêter là, sans entendre les 32 derniers témoins car ils « ne leur estoient necessaires et encores moings affectionnez à la verité », certains ne s’étant pas présentés et d’autres étant loin. Je ne connais pas tous ces personnages, mais parmi eux se glissent des officiers royaux ou comtaux, des nobles et des proches de la famille de Clermont[9] qui par solidarité obligatoire n’auraient pas été favorables — donc nécessaires ­— aux Tonnerrois, sans pour autant ne pas être attachés à la vérité.

Il s’agit donc là de sources judiciaires, inévitablement pas neutres. Des historiens ont fait remarquer que juge et greffier se font l’interprète des témoins et remanient leur parole en un discours logique et juridique[10]. Autrement dit la justice réalise « une opération de mise en conformité de la parole populaire à ses propres besoins et principes » ce qui tend à une standardisation des narrations[11], comme si le laboureur parlait comme le magistrat. On a en effet l’impression parfois d’entendre le même discours d’une déposition à l’autre. Aucun parti pris n’en transparaît, peut-être gommés par le greffier. Les émotions sont très assourdies. D’ailleurs les discours sont transcrits à la troisième personne du singulier pour désigner le témoin appelé « le déposant » : « dit bien que », « rien n’en scait », « a ouï dire »… Bien qu’elles ne soient pas retranscrites mot à mot, le procès-verbal doit néanmoins rapporter les paroles du déposant le plus fidèlement possible. Aussi peut-on tout de même percevoir des différences dans la manière de s’exprimer entre un homme du peuple, un bourgeois ou prêtre éduqués ou encore un noble.

Le manuscrit 19 est par ailleurs une copie de 1568, six ans après l’audience. Un greffier peut faire des erreurs, un copiste davantage encore. Il raye et réécrit lorsqu’il s’en rend compte, mais ce n’est pas toujours le cas. Il y a donc quelques erreurs à relever, essentiellement sur des chiffres. Erreurs de numérotage (en chiffres) des faits justificatifs ou de reproche : 20e pour 10e (témoin n° 22), 10e pour 2e (témoin n° 95) 18e pour 19e (témoin 72), etc., erreurs facilement détectables par recoupement. Il en est une plus regrettable, quatrième au lieu de quatorzième (en toutes lettres) à propos d’une date dans le témoignage n° 50 concernant l’arrivée du couple comtal à Cruzy-le-Châtel. Grâce à huit autres témoignages, il est aisée de corriger cette date incongrue dans le déroulement des événements.

Mesurer et exprimer le temps

Comment les habitants du comté, citadins ou villageois, précisaient-ils le temps dans leur témoignage ? Perçoit-on des différences entre gens éduqués et illettrés ? Pour ce qui est de leur âge, tous les témoins ajoutent « ou environ » ou donnent deux chiffres, 17 à 18 ans, 42 à 43 ans, ou mieux encore « de 35 à 40 ans ou environ », tous quelle que soit leur condition. On peut donc penser qu’une précision de ce genre n’est pas pour eux d’une importance capitale. Qu’en est-il de la datation d’un événement ? Très rares sont les individus capables de donner une date avec le quantième du mois — des gens éduqués (ecclésiastiques, nobles, praticiens du droit) et quelques marchands. L’enquête commençant en novembre, chacun sait désormais — sauf rares exceptions — que le feu démarra le 8e jour du mois de juillet, ne serait-ce que pour l’avoir entendu dire — notons qu’on dit huitième de juillet et non pas 8 juillet. Un vigneron dit par exemple « certain jour au commencement du moys de juillet dernier qu’il a oy [ouï] notter et dire estre le 8e dudict moys ». Un boulanger énonce simplement « le jour que la ville de Tonnerre fut bruslee ». A partir de cette date, quand elle est connue, il est facile pour la plupart de désigner les jours suivants avec précision.

Il n’en va pas de même pour d’autres événements, surtout quand les dates ne sont pas incluses dans les questions. Un des épisodes se passe « trois ou quatre jours avant la feste de la Magdeleine au mois de juillet », soit le 18 ou le 19 (sainte Madeleine le 22), date précisée par d’autres témoins comme « dix à douze jours après le feu ». Un autre fait a lieu « certain jour, comme luy semble la veille de sainct Pierre d’aoust et comme environ quinze jours ou troys sepmaines après le feu de Tonnerre, sans pouvoir plus certainement cotter le jour ». L’expression « coter le jour » signifie que le locuteur ne peut donner le quantième du mois. L’événement est malgré tout daté car la saint-Pierre est le 1er août. Plusieurs témoins situent un épisode « le mardi prochain suivant la feste de nostre dame d’aoust », soit le 18 août, trois jours après l’Assomption du samedi 15. Le calendrier était réglé par l’Eglise et les rites catholiques. Chaque diocèse avait son propre calendrier des saints à célébrer. Voici donc des repères dans l’année. Tous les saints n’ont pas la même importance mais St Pierre, la Vierge et la Madeleine sont des universaux et, à Tonnerre, des jours chômés.

Si l’on ne peut mentionner le quantième du mois, les jours de la semaine sont eux repérables grâce aux activités locales : mercredi et samedi jours de marché (à Tonnerre), dimanche la messe sont entre autres des repères. Il y a même un vigneron qui déclare que « certain jour au commencement du moys de juillet qu’il ne peult mieulx declarer, sinon que ce fut ung mercredy, le feu se meit en la ville de Tonnerre ». Le 8 juillet est en effet un mercredi, nouveau repère pour beaucoup. Soulignons qu’au xvie siècle on comptait pour un le premier jour dès son début : à partir de lundi par exemple, dans trois jours indique le mercredi (et non le jeudi compté de façon moderne), « dans huit jours » indique le lundi suivant, soit une semaine entière passée, ou « dans quinze jours » pour dire deux semaines, expressions que nous avons conservées.

Quant aux heures, elles sont souvent données. A Tonnerre, l’horloge de Saint-Pierre s’est arrêtée et la cloche de Notre-Dame ne sonne plus l’Angelus pour inviter à la prière trois fois par jour, à l’aube, à midi et au crépuscule. Restent les cloches des villages alentours et la cloche de l’hôpital qui sonne les Heures canoniales, comme celles de tous les monastères. Reste aussi le moment des repas et le temps du travail qui rythment la journée. Les heures sont exprimées en heures du matin ou en heures du soir, ou bien « devant midy » ou « après midy ». Quelques expressions expriment l’aube ou le crépuscule : « à l’heure de soleil levant » ; « sur le soleil couchant » ou « sur le rez de la nuict ».

Séquelles de conflits passés ville-seigneurs

La ville de Tonnerre et le comté dans son ensemble ont été quelque peu malmenés par l’administration d’un nouveau comte, François du Bellay, après son mariage avec Louise de Clermont héritière du comté en 1539. Il en est fait mention par deux témoins de l’enquête de Saint-Michel. Le vicaire d’Epineuil rapporte par exemple « qu’il a souvent oy dire dès depuis dix et vingt ans que lesdictz habitans ont eu plusieurs procès à l’encontre du feu sieur conte de Tonnerre et dame Loise de Clermont sa femme en premieres nopces, tant pour raison de pretenduz usaiges que plusieurs aultres droictz ». En effet, dès octobre 1539, le couple comtal s’était attaqué aux droits d’usage en forêt. Dès lors, les Tonnerrois et tous les villages du comté[12] entrèrent dans des procès éprouvants, longs et coûteux. Il s’agissait de cantonner partout les forêts, 1/3 pour l’usage des habitants et 2/3 pour les comtes qui recevraient la « quinte denier » (1/5e sur les ventes de bois communaux) et pourraient désormais établir des officiers pour la garde et conservation de leurs bois — les forestiers tant redoutés et dont nous allons entendre parler durant l’enquête de Saint-Michel.

En 1541, François du Bellay promulgue une ordonnance qui va mettre le feu aux poudres en prenant des mesures très impopulaires, tant sur le fond que dans la forme. La pire d’entre elles consiste à vouloir remettre en vigueur des droits féodaux anciens sur des terres allodiales selon le comte mais franches selon les habitants[13]. Voici un nouveau procès lancé. En 1547, il y eut des diffamations contre François du Bellay par placards et l’année suivante des injures verbales sur deux officiers comtaux. Chaque fois, les affaires sont portées devant les tribunaux. En juin 1548, un arrêt du Parlement de Paris demande que chacun, seigneur et habitants, respecte les droits de l’autre, demande au comte « de ne méfaire », et autorise les Tonnerrois à « informer des forces et excès contre eux procedans dudit Comte ». Au bout de longues procédures, les verdicts tombent : le procès des bois de Tonnerre se termine en faveur des comtes le 2 mai 1552 avec de grosses sommes à payer pour des ventes de bois rendues illicites et pour les dépens du procès. Au total 1083 L.t. de quinte denier à rendre en novembre, et 1581 L.t. à payer en deux fois pour les dépens. Cependant le procès des censives se termine, lui, en faveur des Tonnerrois le 11 mars 1553 n.s.[14]. Cette fois ce sont les seigneurs qui sont condamnés aux dépens pour un montant de 1546 L.t., à récupérer par petites sommes sur les deniers du comté. Dès la fin du mois de mars 1553, le troupeau communal est séquestré par de prétendus sergents forestiers du comte sous prétexte qu’il paissait dans les bois du seigneur. Fin juin, après enquête, les Tonnerrois réussissent à récupérer les vaches et à faire arrêter les forestiers qui ressemblaient plus à des hommes de main qu’à des sergents du comté[15]. Telle est l’ambiance qui régnait peu avant le décès de François du Bellay. C’est l’époque où le comte et la comtesse lancent des coupes de bois à grande échelle, devant pour ce faire s’endetter auprès de banquiers envers qui ils le sont déjà. Ils signent malgré tout de nouvelles obligations envers Geoffroy de Cenamy et Bernardin Bernard (Bernardo Bernardini), banquiers lucquois, tous deux engagés dans la vente du bois, avec Claude Jamyn, receveur du comté. Il en va pour plus de 15500 L.t.[16]. Autant dire que Bernard et Jamyn ­— avec l’appui de Cenamy, Pierre de Lacroix et Lambert LePage — font opposition aux prélèvements pour rembourser les Tonnerrois des dépens obtenus. Ces derniers engagent donc une nouvelle procédure pour récupérer l’argent, procès toujours en cours l’année du feu.

Voici des causes plus importantes que l’hypothétique droit de gourmetage, non pour incriminer la comtesse, mais pour comprendre l’exaspération des Tonnerrois. D’ailleurs, dans l’enquête de Saint-Michel, le juge demande à treize témoins de villages (Epineuil, Dannemoine, Vézinnes et Cruzy) de préciser chacun qu’il « n’a et n’eut oncques procès à l’encontre desdictz demandeurs et ne leur porte aucune inimityé » ou, autre formule, qu’il « n’eust oncques procès ny dispute avec lesdictz demandeurs ny leurs predecesseurs contes de Tonnerre ». L’un d’eux, de Cruzy, précise qu’il n’a pas de procès avec les comtes en son nom personnel mais bien un en nom collectif « comme habitant dudict Cruzy […] pour raison de quelques [prétendus] droictz de bourgeoisie » : encore de ces droits féodaux anciens que François du Bellay avait réclamés. Après son décès en 1553 et celui de Henry leur fils l’année suivante, Louise de Clermont avait repris en son nom les procès engagés et encore pendants, auxquels s’était joint Jacques du Bellay comme héritier de son neveu. Ville et villages continuaient de résister.

Les décès de François et Henri du Bellay vont entraîner des conséquences pour Loise de Clermont mais aussi pour le comté puisque Jacques et Eustache du Bellay, frères de François, se portent héritiers par bénéfices d’inventaire. Lors de la rédaction de la coutume du bailliage de Sens, en novembre 1555, le comté est représenté par Loise de Clermont et Jacques du Bellay « eux disans respectivement comte et comtesse de Tonnerre ». Nous verrons que cette « double tête » entraînera des tensions parfois utilisées par les habitants du comté. Il en résultera aussi des effets fâcheux pour l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles.

Depuis sa création à la fin du XIIIe siècle, les comtes de Tonnerre sont dits fondateurs et patrons de l’hôpital. A ce titre, ils sont seuls à pouvoir instituer un nouveau maître et administrateur. Après son propre frère Eustache, François du Bellay avait installé fin 1547 Louis Le Bouteiller, docteur en théologie, grand aumônier de la reine Catherine de Médicis. Ce maître prit comme receveur et dépensier Pierre LeFort. Sous cette gouvernance, il y eut apparence de quelques malversations : comptes frauduleux par exemple ou dégradation des bois, et même « des droictz et rouages mentionnez par lad. fondatrice à present detenuz et occuppez par lesd. eschevins ». L’Hôpital donnait en effet à ferme ces droits et en recevait un pourcentage, mais la ville ne percevait plus un seul denier. La comtesse s’était retournée contre Louis Le Bouteiller et la ville contre l’Hôpital dès 1552. Finalement, la comtesse installait un nouveau maître le 9 juillet 1554 : Toussaint de Mallesec, seigneur de Chastellux, conseiller et maître des requêtes de l’hôtel de la reine. En septembre, des lettres royaux exigeaient que les comptes soient revus par des présidents et conseillers au Parlement et ordonnaient qu’il soit informé sur les usurpations.

Où en sont le comté et la cité au milieu du siècle ?

Je souhaite donner ici quelques éléments d’ordres divers mais signifiants pour la suite de notre histoire.

Le comté est prospère et la ville aussi. Entre Pâques et octobre 1550, on avait fait construire le deuxième étage de la tour de Notre-Dame par le Me maçon Nicolas Monnard[17]. En 1553, chose rare, certaines tours et murailles avaient été réparées et recouvertes d’ardoise. En1554 et 1555, le maître de l’Hôpital avec l’appui de la comtesse avait fait faire de lourds travaux. De nouveaux bâtiments avaient été construits dans l’enclos de l’hôpital[18]. Des maisons s’étaient bâties ou agrandies en ville et le faubourg du Pont se peuplait lentement.

Tonnerre vers 1609 par Joachim Duviert (AY, 1893, p 257)

Cinq hôtels offraient gîte, couvert et écuries. Elles sont désignées par les termes d’hostellerie ou de logis « où pend pour enseigne » suivi de leur nom : le logis du Dauphin, situé au Perron près du marché (rue Saint-Pierre à peu près en face de la rue Dame Nicolle) ; le logis des Trois Maures, rue Jehan Garnier, « en descendant à main gauche près la porte » ; celui de la Pucelle qui se trouve rue des Fontenilles « tenant au jeu de paume » et près de la porte de Rougemont ; l’Escu de France quasi sur la place du Pilori (12 rue de Rougemont) et, hors les murs, dans le faubourg de Bourgberault, siège le logis de Saint-Hubert. Quatre tavernes qui, dans mes documents, ne portent que le nom du tavernier : Sebastien Martinot au faubourg du Pont ; Pierre Saulieu et Emond Garnery au faubourg de Bourgberault et Nicolas Colin au Perron près du marché. Les hôtels reçoivent à tour de rôle des réunions de notables, fournissent à boire et à manger aux hôtes de marque (Barbezieux, d’Andelot…), abritent aussi les hôtes de passage venus régler des affaires en ville (hommes de justice, de police, officiers royaux…), et, bien sûr des « gens de guerre », soit pour éviter toute surprise en cas de passages de troupes, soit imposés par le gouverneur de Champagne. Quant aux tavernes, elles servent du vin au détail, parfois des repas et offrent des tables où l’on joue aux dés ou aux cartes. S’y retrouve une population hétérogène constituée essentiellement de gens du peuple. Il y en a au moins une dans chaque village où la population est encore plus mêlée, car le bourgeois ou le noble ne craignent pas d’y côtoyer le forestier ou l’aventurier.

Prospère ou pas, le comté et la ville abritent aussi des pauvres. Or l’époque regarde la pauvreté d’un mauvais œil et commence à distinguer différentes catégories de miséreux. On différencie les « vrais » et les « faux » pauvres, les endogènes et les étrangers, ceux qui ont un domicile, aussi précaire soit-il, de ceux qui n’en ont pas — les vagabonds. Les vrais pauvres sont les estropiés, les veuves sans ressources, les malades, les infirmes. Les faux sont ceux qui quoique bien portants ne travaillent pas, les oisifs contraints ou volontaires, car le labeur est devenu un nouvel idéal. Les vrais pauvres qui ne peuvent travailler sont connus et reconnus en ville comme au village. Chacun sait qu’ils n’ont pas de biens. Ils reçoivent des aumônes, peuvent bénéficier de l’hôpital, gagnent quelques sous en participant aux funérailles ou aux processions. Certains et certaines trouvent à s’employer ponctuellement comme manœuvres sur les chantiers, à la ferme, à la vigne… Dans le prologue du Quart Livre[19], Rabelais évoque un pauvre villageois « abateur et fendeur de boys, et en cestuy bas estat guaingnant cahin caha sa paouvre vie », mais l’homme perdit sa cognée et en fut bien fâché « car de sa coingnée dependoit son bien et sa vie : par sa coingnée vivoit en honneur et reputation ». Privé de travail, un homme valide — bien plus qu’une femme — est rejeté de son réseau social et va grossir les rangs des vagabonds sur les routes. Ces marginaux sans toit sont vite considérés comme sans loi et donc dangereux. François Ier et Henri II promulguent dès 1536 des décrets qui amorcent la lutte contre le vagabondage. A Tonnerre l’Hôtel-Dieu reçoit ces errants. Installé au cœur de la ville, accolé à l’église Notre-Dame, le lieu est doté d’une chapelle sous le vocable de saint Jacques puisque son premier rôle fut d’accueillir les pèlerins. Quelques pauvres passants s’y abritent pour une nuit. Nous les retrouverons.

La prospérité n’empêche pas non plus les finances publiques d’être mal en point. Le premier compte de deniers communs aux archives communales est celui de 1552-1553. Les comptes, tenus par un receveur élu parmi les échevins, fonctionnent en effet du 1er octobre au 30 septembre de l’année suivante. Cette année-là, les Tonnerrois dépensent un peu plus de 3744 L.t. uniquement pour les procès (voyages, enquêtes, frais de justice, dépens à payer, frais divers) sur une dépense totale de 4890 L.t. Les recettes s’élèvent à 4517 L.t., y compris une taille municipale exorbitante de 2000 L.t. imposée de leur gré sur les habitants en décembre 1552. Il manque donc 373 livres à rembourser au receveur. Le déficit est en fait bien plus grand, car on n’utilisait pas alors les comptes passifs dans la comptabilité. Or les Tonnerrois avaient emprunté 1565 L.t. à des personnes privées. Le déficit financier réel est 1565 L + 373 L, soit 1938 L.t., sans compter les dettes plus anciennes. Ces chiffres serviront de référence pour 1556 car les deux comptes suivants (1553-1554 et 1554-1555) sont absents des archives. L’argent manque déjà bien avant l’incendie de juillet puisqu’une assemblée de notables décide en début d’exercice — et avec accord royal comme il se doit — d’imposer une taille de 1000 L.t. sur la communauté.

La Réforme pointe son nez

Disons un mot aussi de l’état de la France. Depuis février 1556 le pays avait cru à la paix et la ville l’avait célébré. Les échevins avaient dépensé 4 L 5 s.t. pour « pouldre à canon, boys et fagotz acheptez pour les feuz de joye publyé estre faictz à cause des treves accordees entre le Roy notre sire et l’empereur »[20]. C’était l’hiver et nul n’imaginait que la ville allait flamber quelque temps plus tard ni que la trêve, signée pour cinq ans, allait être bientôt rompue. Pour l’heure tout était calme. Il n’en allait pas de même sur le plan religieux.

Après Le Fèvre d’Etaple et les premiers luthériens, c’est Calvin qui inspire la Réforme française dont le nombre d’adeptes ne cesse d’augmenter, inquiétant les autorités. Dès 1534 des mesures répressives étaient apparues contre ceux que l’on dénommait encore les « luthériens », s’intensifiant dans les années 1538-1540 et au-delà. Sans entrer dans les détails des édits, voici les mots clefs de cette lutte : il faut nettoyer les lieux « infestez de la secte hereticque lutherienne, perturbative du repos et tranquillité de la republique très chretienne », ces gens qui tiennent des propos « scandaleux et erronnez » lisant des livres de cette « doctrine pestiferee ». En 1543, le parlement de Bourgogne ordonnait déjà la recherche et la saisie des livres hérétiques, des colporteurs et autres libraires. Les édits parviennent dans tous les bailliages, certains prônant la dénonciation. Les marguilliers sont particulièrement sollicités, chargés de veiller à l’exécution des ordonnances, « sous peine d’estre reputez fauteurs desditz hereticques », devant surveiller avec les curés ceux qui seraient « mal sentant de la foi ». Justement, Pierre Catin, un marguillier de Notre-Dame de Tonnerre va dénoncer plusieurs personnes : en 1546, Roch Perseval (ou Perceval), receveur des tailles en l’élection de Tonnerre, Jehan Cocquinot (ou Le Cosquino), receveur du magasin à sel et  « une nommée Antoinette, fille de Pierre Perseval » qui sont inculpés de propos hérétiques ; en 1547, alors que la « chambre ardente » se met en place au Parlement de Paris pour juger les hérétiques, c’est au tour de Regnault Fouquier, menuisier, et de Anne Perceval veuve de Jehan Piget ancien grenetier. Anne est la sœur de Jacqueline épouse de Jehan Canelle, élu pour le roi en l’élection et lui aussi penchant pour la Réforme mais pas inquiété. On voit que, en dehors du menuisier, tout tourne autour de l’élection et du grenier à sel. D’ailleurs Pierre Catin est greffier en l’élection et au grenier à sel. Y aurait-il des règlements de comptes ?

Une enquête est ordonnée sur la vie des accusés, instruction menée par le bailli d’Auxerre. Les accusés sont autorisés à faire la preuve de leurs faits justificatifs et de reproches et affirment que Pierre Catin, qui les a accusés de « mal sentir de la foy », a suborné divers témoins pour étayer cette calomnieuse accusation[21]. De son côté Anne Perseval attaque ledit Catin. Les choses ne semblent pas aller plus loin car tous ces gens vivent en paix plusieurs années après. Il est vrai que l’arrivée d’un nouveau comte favorable à la Réforme va changer la donne.

Les quelques mois avant l’incendie

En novembre 1555, les trois Etats avaient été convoqués à Sens pour la réformation de la coutume du bailliage de Sens, dans laquelle la coutume de Tonnerre allait être absorbée. Ce n’est pas le lieu ici de développer sur la rédaction des coutumes, mais juste de signaler l’importance et l’impact que cela eut sur les gens.

En ce même mois de novembre, François Pinot bailli de Tonnerre, Geoffroy de Cenamy écuyer et consors, à savoir « certains autres serviteurs de ladite de Clermont », sont mis en accusation[22]. On reprochait depuis déjà deux ans à Cenamy et Pinot de retenir des deniers qui avaient été payés à la dame comtesse et d’autres qui devaient être rendus aux manans et habitants de Tonnerre pour les dépens du procès des censives[23]. En mars 1556, tous deux réclament que leur procès soit jugé au plus tôt par le bailli de Sens. Cette requête nous apprend que certains Tonnerrois auraient conspiré leur mort en utilisant les services d’un vagabond, Didier Perrot. Ce dernier s’était dénoncé et l’enquête à son sujet avait conduit à une accusation contre Cenamy et Pinot pour « crime d’heresie » et prise de corps contre eux par le bailli de Sens ­— on voit que l’hérésie est une arme. S’ensuivit un procès criminel et Perrot, comme Cenamy et Pinot avaient eu l’autorisation d’informer sur leurs faits justificatifs dans le mois suivant. Mais les habitants avaient fait appel de cette sentence. Pour Cenamy et Pinot, cet atermoiement est fâcheux car ils ne peuvent faire preuve de leur innocence. C’est aussi un signe supplémentaire de la haine que, selon eux, leur vouent les habitants de Tonnerre en raison de « la poursuicte faicte par lesd. supplians pour l’execution des arrestz obtenuz » par la comtesse après son veuvage[24]. Cette histoire aura des conséquences que nous découvrirons.

Dans la nuit de la saint-Michel 1555 (29 au 30 septembre), « environ une heure après mynuict », deux malades alités entendirent « fort tabouller et frapper » à l’hôpital. Comme il faisait « fort grand vent et d’aultant qu’ilz sont fort mallades, ne s’estoient pas levez pour en advertyr ceulx de la maison », puis ils virent « quelques hommes qu’ilz ne peurent congnoistre sortir par l’huys neuf de lad. grande salle ». Le lendemain, le Me Toussaint de Mallesec, Pierre LeFort receveur, André Mercès notaire au comté et greffier de la justice de l’Hôpital, Maclou Levuyt prévôt de Tonnerre et quelques autres constatent que des malfaiteurs étaient entrés par effraction par une porte près de la porte de l’Hôpital de la ville et avaient fracturé « avecques grandes forces » trois coffres contenant des titres et des sceaux de l’Hôpital[25]. Or le Me Mallesec est en litige avec l’ancien Me Le Bouteiller et doit encore rendre des comptes et surtout conserver les titres. Cette affaire va inspirer quelques tracasseries contre la comtesse et contre lui-même.

Il y avait eu aussi des exactions dans les bois de l’Hôpital. En début d’année 1556, une commission de la cour de Parlement demande une information sur la coupe, dégradation et vol des bois et « aultres biens transportez de l’hospital ». L’information est d’abord à l’encontre du maître, puis on parle plus largement de « ceulx qui ont coppé et prins le boys »[26]. Les échevins n’en oublient pas pour autant le rouage et parlent d’un accord fait l’année précédente avec Toussaint de Mallesec, sans pour autant toucher deniers. A la fin de l’année ils ne recevront que 10 L.t., constatant que le receveur n’a pu en faire poursuite, « ny recouvrer le bail pour le debat des deux maistres de l’hospital qui ont serré et empourté les registres dudict hospital »[27]. Il y a tout de même bien un problème avec la gestion de cette institution.

Parallèlement, les échevins poursuivent en justice ceux qui retiennent les deniers des dépens du procès des censives. Il s’agit de Bernardin Bernard, Pierre de Lacroix et Lambert Lepage, Geoffroy de Cenamy ayant été pris à partie par un autre biais, comme nous l’avons vu. En février 1555, LePage dit marchand à Tonnerre, est institué procureur de la comtesse pour la réception de certains deniers suite à des confiscations dont il « pourra jouir comme bon luy semble ». Ceci est une façon de détourner des deniers de la recette générale du comté sur laquelle les Tonnerrois pourraient se faire rembourser. La première confiscation a lieu à Epineuil en octobre[28]. Lacroix et Bernard sont liés à la comtesse par des obligations sur les ventes de bois. D’octobre 1555 à juin 1556, les échevins, avocats et procureurs sont fort occupés à ce procès et se partagent entre Tonnerre, Villeneuve-le-Roy et Paris, en profitant pour poursuivre d’autres procès moins importants. Il en coûte de nouveau beaucoup d’argent.

Un mois avant l’incendie, le 2 juin 1556, les échevins prévoyaient de nouveaux travaux à l’enceinte. Ils avaient établi un marché de 40 L 4 s.t. avec un Me charpentier, Simon Testuot, pour la « charpenterye des murailles et tours », lui procurant pour 30 L 12 s 6 d.t de « boys à maisonner ». Ils avaient acheté pour 21 L 1 s 3 d.t. de « thuilles festieres et arrestieres » pour la couverture des murailles depuis la porte Saint-Jacques (ou Vaucorbe) jusqu’à la porte Saint-Michel, et fait réparer la serrure de la porte Jehan Garnier[29]. Qu’est-il advenu de ces travaux ?

Calendrier et météo

Souvenons-nous que la France et ses voisins sont encore régis par le calendrier Julien. Aussi, pour avoir une idée plus actuelle des dates exprimées dans les documents, faut-il ajouter dix jours. L’incendie du 8 juillet se passe en fait le 18 dans notre calendrier. Certains faits peuvent paraître non crédibles en fonction de leur précocité. Lorsqu’on dit par exemple que les moissons de gros grains (bleds) étaient engrangées dans certains lieux dès le 1er juillet, il faut entendre le 10 ­— ce qui est plausible si l’on compare avec 1976, année de canicule aux moissons précoces, terminées le 10 juillet dans notre région.

L’année 1556 est repérée par tous les analystes comme une année de canicule sévère dans toute l’Europe. Les contemporains d’ailleurs s’épanchent sur le phénomène. Claude Haton, curé près de Provins, raconte[30] que l’année nouvelle, qui commençait alors à Pâques, « entra à la seicheresse et y continua […] car il feut sans pleuvoir depuis le jour du grand vendredy ou samedy vueille de Pasques jusques à la feste de Toussainctz » — du 3 ou 4 avril jusqu’au 1er novembre. Il ne plut qu’une seule fois, poursuit-il, le jour de la Fête Dieu, 4 juin, mais pas suffisamment pour les mars (orge, avoine, légumineuses) qui « n’avoient su lever à moytié » et les bleds végétaient.

On avait donc organisé des processions de la mi-mai à la Fête Dieu, « tant en une province qu’en l’aultre, pour demander à Dieu sa misericorde et de l’eaue sus la terre ». Ces processions, avec échanges entre lieux de culte, nourriture dans les rues et enfants vêtus de blanc (recouverts de linceul à Troyes) étaient en quelque sorte le prototype des processions blanches de 1583[31]. Mais alors que ces dernières auront pour but un sanctuaire marial, celles de 1556 « mettent en scène des foules qui se préparent au Temps du Triomphe christique, dans l’imitatio Christi »[32]. A Troyes, on imitait la passion du Christ, ce qui fait dire au protestant Nicolas Pithou qu’il s’agissait de mommeries (mascarades). J’ignore si les Tonnerrois et villages voisins étaient couverts de linceuls ou mettaient en scène un homme jouant le rôle de Jésus « tout nu lié et garotté de cordes » et fouetté de verges, toujours est-il qu’ils tenaient bien « force cierges et lampes ardentes ». Dans le livre de compte, une seule mention, mais elle dit tout : le receveur dépense 10 L 17 s.t. « pour achapt d’une douzaine de torches et façon d’icelles portées à la procession faicte au lieu de Curgy, en l’honneur et reverence de la saincte espine estant audict lieu, avec pour achapt de pain et vin baillé à plusieurs paouvres personnes estans à ladicte procession et d’aultres gens de village passans et repassans allans et venans aud pellerinaige et procession »[33]. Courgy est un village à 6 km au sud de Chablis. Les villes et villages dans un rayon de 22 km ont pu s’y rendre : Tonnerre, Auxerre, Noyers, Vermenton… Qu’y avait-il là de si attractif ?

L’Epine de Courgy (photo diocèse de Sens et Auxerre)

 

La Sainte Epine, rapportée en décembre 1555 par Edmée de Geresme depuis le château de Girondelle dans les Ardennes où la guerre contre les Impériaux faisait rage. Héritière de la seigneurie de Courgis, elle confia la relique au vicaire du village[34] qui l’exposa aux fidèles. Des miracles se produisirent attirant très rapidement des pèlerins. Les catholiques affirmaient là la puissance de la religion de Rome, tandis que les huguenots calomniaient « ce pelerinage et miracles qui s’i faisoient ». L’affrontement est symbolique. La renommée du village gagna pourtant des contrées plus lointaines et Claude Haton en parle l’année suivante, disant que l’on « n’apelloit plus cestuy village qu’A la Saincte Espine »[35]. C’est donc vers une relique de la Passion du Christ que se déplacent les processions de 1556, avec une ferveur mystique amplifiée peut-être par la crise religieuse, comme si le feu couvait…

Après avoir parlé des archives et posé le contexte, entrons finalement dans le vif du sujet :

1. Le bruslement de la ville de Tonnerre

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[1] François-André Isambert et al., Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789, tome 13, Paris, Belin-Leprieur, 1828, pp 176-177 et 462. En ligne :

[2] Tonnerre, BM, ms 10, f° 10-12 : chanoine Jacques Mutinot, « Histoire de la ville et comté de Tonnerre, par Me Mutinot, chanoine régulier de l’hôpital », copie de la main de F.-D. Cerveau, maître de l’hôpital de Tonnerre — Jacques Mutinot fut religieux à cet hôpital entre 1730 et 1732.

[3] L. Le Maistre, « Marguerite de Bourgogne, reine de Naples, de Sicile et de Jerusalem, comtesse de Tonnerre », AY n° 31, 1867, p 94.

[4] Jean Fromageot, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, pp 228-231.

[5] François-David Cerveau, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, Dannemoine, A l’Image de l’abeille, 1992, qui, p 97-101.

[6] Plusieurs auteurs l’affirment. Pour exemple G. Cotteau et Victor Petit, « guide pittoresque dans le département de l’Yonne — la vallée de l’Armançon », AY 1855, p 498, pour qui cet hôtel aurait été construit par la duchesse d’Uzès sous Charles IX (1560-1574) ; elle ne devient duchesse qu’en 1566, « elle » aurait donc fait construire l’hôtel (qui ne lui appartient pas) en même temps que le château de Maulnes ? Allez savoir…

[7] Voir ici https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/08/le-tumulte-de-la-porte-saint-michel-1/

[8] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1556-57 f° 31 v°-32.

[9] Un élu pour le roi proche des Clermont, le Maître de l’Hôpital, un ancien receveur de l’Hôpital, un procureur de Crussol, deux nobles champenois proches du seigneur de Nicey, un ou deux forestiers du comté. Pour le reste, trois membres de Saint-Michel (peut-être redondants avec les quatre frères déjà consultés), des bourgeois et des habitants de la ville, et des inconnus — certains noms sont de plus illisibles sur cette dernière page très abîmée.

[10] Voir à ce sujet Les témoins devant la justice : Une histoire des statuts et des comportements, sous la dir. de Benoît Garnot, Rennes, PUR, 2003, entre autres l’article de Sandrine Walle, « De la déclaration orale du témoin à sa restitution écrite par le commissaire et son clerc à Paris au XVIIIe siècle », p 343-351. En ligne : https://books.openedition.org/pur/19621?format=toc

[11] Diane Roussel, « L’écrit judiciaire à Saint-Germain-des-Prés au XVIe siècle, une pratique sociale »,
L’écrit à Saint-Germain-des-Prés (XIIIᵉ-milieu du XIXᵉ siècle), Ecole nationale des chartes, 2012. En ligne : http://www.chartes.psl.eu/fr/rubrique-centre-jean-mabillon/ecrit-saint-germain-pres-xiiie-milieu-du-xixe-siecle#ÉcritJudiciaire

[12] Ville de Tonnerre, La Chapelle-lèz-Floigny, Chaonne, Commissey, Arthonnay, Nicey, Chanay et Villiers-les-Moines, Cruzy-le-Châtel (forêt de Maulnes), Villon, Rugny, Panfol, Tronchoy, Vertault, Pimelles (Tonnerre, AM, 2 DD 1).

[13] Je n’entre pas ici dans les détails qui sont déjà traités ailleurs et me permets de vous y renvoyer : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/03/06/francois-du-bellay-une-gestion-musclee-du-comte-1539-1553/

[14] Tonnerre, AM, 2 DD 1. Pour les villages, certains procès sont encore en cours.

[15] Voir dans ce blog : Une affaire de vaches

[16] Voir sur ce blog : Loise de Clermont, 2c  Aux abois, article à venir.

[17] Voir  https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/21/la-tour-de-notre-dame/

[18] Voir Un chantier à l’hôpital — article à venir.

[19] François Rabelais, le Quart Livre des faicts et dictz heroïques du bon Pantagruel, A Lyon chez B. Aleman, 1552, Prologue, f° 9.

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 24. Charles Quint venait d’abdiquer pour son fils Philippe II.

[21] Ces notes sont issues de Charles Porée, « Inventaire de la collection de Chastellux » (XVIe siècle, I), BSSY, vol. 58-I, 1903, p 36-144.

[22] AN/X/2a-118 f° 239-240.

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 14 et 19.

[24] Un arrêt de la Table de Marbre du 20 mars 1554 n.s. avait ordonné que l’arrêt des Bois du 2 mai 1552 soit exécuté et Cenamy et consorts s’y étaient employés (Tonnerre, AM, 2 DD 1 f° 15).

[25] Tonnerre, AH, C 6.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 33-33 v°, 37 et 38 v°.

[27] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 11 v°-12 et 1556-1557 f° 5-5 v°.

[28] Auxerre, ADYonne, E 3 115 f° 49-50 du 5 octobre 1555. La procuration passé le 2 février 1555 à Paris, devant Claude LeNormant et Guillaume Cothereau.

[29] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 22-24.

[30] Claude Haton [Laurent Bourquin dir.], Mémoires, Tome I, Editions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001, p 45-50.

[31] Voir Denis Crouzet, “Recherches sur les processions blanches – 1583-1584”, Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 4, p 511-563, et sur ce blog :

https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/06/17/1583-des-processions-blanches-tonnerroises/

[32] Denis Crouzet, Les guerriers de Dieu : la violence au temps des troubles de religion, vers 1525-vers 1610, ed. Champ Vallon, T. I, p 212-215.

[33] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 24 v° ; la date n’est pas donnée mais cela se situe avant l’incendie.

[34] Cette relique, dit-on, avait été rapportée de Jérusalem au XIIe siècle par Godefroy de Bouillon qui l’avait donnée à son frère Baudoin, comte de Flandre ; ce dernier l’avait déposée à Girondelle. Voir  Henri Auclerc, « La seigneurie de Courgis au XVIe siècle », BSSY,  vol 88, Auxerre, 1934, p 129-139.

[35] Claude Haton, op. cit., p 119-120.

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