L’Hôtel-Dieu-Notre-Dame

A la Renaissance, les Tonnerrois appelaient encore « hostel dieu » ou même « hostel dieu Notre-Dame » un petit établissement charitable établi au XIe siècle par les habitants ou par le comte[1] et dont la chapelle fut à l’origine de l’église Notre-Dame. Dénomination qu’il garda après la fondation de l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles à la fin du XIIIe siècle. Si le second faisait office d’hôpital en même temps que de maison-Dieu, le premier était un asile qui ne recevait plus que quelques passants — pauvres, vagabonds ou pélerins — et pour une nuit seulement. Au cours des siècles, les curés de Notre-Dame s’étaient accaparé l’Hôtel-Dieu et ses biens[2]. Au XVIe, le doyen de Notre-Dame ajoutait à ce titre celui de Maître de l’Hôtel-Dieu, voire d’administrateur perpétuel.

Inserré entre l’église et l’allée du Doyen (rue du Doyenné), l’Hostel-Dieu avait flambé dans l’incendie de juillet 1556. Il n’y avait donc plus d’abri pour les pauvres passants, mais le curé de Notre-Dame continuait d’en toucher les prébendes. A côté de l’Hôtel-Dieu se trouvait l’auditoire, également maison de ville, flambé lui aussi. Les années 1562 et 1563 virent la 1re guerre de religion et c’est seulement en 1564 que les habitants et les comtes voulurent reconstruire l’un et l’autre bâtiments. Au cours de l’assemblée du 25 juin[3], lecture est faite d’une ordonnance du comte Antoine de Crussol[4] où il est entre autres question de reconstruction. On décide alors de réparer selon ces instructions les portes et tours de l’Hôpital et de reconstruire l’auditoire qui, pour lors, n’est qu’une chambre basse à côté de Notre-Dame. Il faut donc trouver une place suffisamment grande pour « faire dresser et bastir maison de ville pour retirer tous papiers et choses appartenans à la ville, et ung audictoire pour tenir les plaidz »[5]. L’emplacement est tout trouvé : l’Hôtel-Dieu calciné.

Il faut attendre l’assemblée du 9 juin 1565 pour voir le projet se mettre en place au moyen d’un échange entre les officiers comtaux avec les échevins et messire Jehan Brasley doyen de Tonnerre. J’ai déjà parlé de l’auditoire[6]. Qu’en est-il de l’Hôtel-Dieu ?

Une chimère d’hôtel-Dieu

Les échevins donnent en échange une place « en la commune au dessoubz du puys de la Brosse » et « attenant du jardin de l’hospital » pour y reconstruire un hôtel-Dieu. Le puits de la Brosse est situé tout au bout à gauche de la rue des Fontenilles actuelle, ce qui signifie hors les murs. Il est aujourd’hui représenté par une dalle à l’entrée de la rue du Puits de la Brosse. A la Renaissance, il est très isolé, le faubourg de Rougemont étant encore peu développé et surtout du côté des roches. « Sous le puits de la Brosse » indique un lieu entre le puits et le mur de l’Hôpital. Ce serait donc entre la tour des Fontenilles et le puits, adossé au mur comme le montre le plan dressé en 1818 : le grand jardin de l’Hôpital est dénommé le Grand Marais et la maison y figurant n’a été construite qu’au milieu du XVIIIe siècle[7]. La carte du finage de la ville de Tonnerre de 1687[8] ou le plan cadastral de 1825[9] montrent le chemin de Beru.

Zone du Puits de la Brosse

 

D’après la description du projet donnée au cours de l’assemblée, il faut imaginer une parcelle étroite de 12 toises de long sur 3 de large, à peine 1,5 are (env. 140 m2), appuyée sur toute sa longueur contre le mur des jardins de l’hôpital, près du puits de la Brosse, ce qui est commode pour recevoir des hôtes. Non seulement à cause de l’eau mais aussi par sa situation hors de la ville et proche d’un chemin. Autrement dit, on repousse les pauvres passants hors les murs, ce qui dans l’air du temps, car la pauvreté n’est plus alors considérée comme une vertu.

A l’intérieur, il est question de construire une maison et un bâtiment de pierre, voûtés par dessus et couverts « de tuille ou lesve ». Il ne semble pas qu’ils soient mitoyens. La maison occupera 3 toises de la longueur du terrain. Elle comprendra une pièce d’environ 12 m2 dedans œuvre (env. 2,60 m x 4,60 m) avec une cheminée « du costé de la muraille dud. jardin dud. hospital », un huys par devant et une fenêtre. Ce sera la chambre du concierge. L’autre bâtiment sur 5 toises de la longueur, aura dedans œuvre env. 30 m2, un huys sur le devant et « le fenestrage requis » — mais pas de cheminée. La porte en sera fermée à clef et la fenêtre garnie de « barreaulx de fer ». Il sera destiné aux « paouvres passans ». Le reste du terrain, soit environ 36 m2, verra le jardin du concierge.  On prendra garde de le fermer « de muraille de la haulteur de 7 piedz hors terre » [= env. 2,30 m]. Un chemin sera delaissé au devant de l’ensemble (s’il est sur la parcelle, il ne mesurera que 1,30 m de large, ce qui est vraiment conçu pour des piétons).

Plus de chapelle, plus de desservant religieux, mais l’institution gardera le titre d’Hôtel-Dieu de Tonnerre. Il reçoit en fait, comme auparavant en ville, peu de monde sur les quelques paillasses posées au sol de la « salle des pauvres ».

En raison de la plus-value du terrain de l’ancien hôtel-Dieu, le doyen demande que ces constructions soient faites aux frais de la ville qui s’engage par ailleurs à payer les actes nécessaires et à s’occuper des ratifications du projet par les comtes et l’évêque de Langres. En revanche, une fois construit, le doyen de Notre-Dame, responsable de l’Hôtel-Dieu, devra gérer l’œuvre et entretenir les bâtiments. C’est lui qui entretiendrait le concierge, paierait les repas des pauvres (sans doute avec l’apport du jardin du concierge) et les 5 sols qu’on leur délivre au moment du départ. Le projet a bien été étudié et ne demande plus qu’à être mis en œuvre.

Le doyen de Notre-Dame se fait tirer l’oreille

Pourtant, lors des Etats-Généraux de 1576, une des remontrances de la ville porte sur l’absence d’hôtel-Dieu : « Que par cy-devant et auparavant le feu advenu en ladicte ville, y avoit ung hostel dieu basty, auquel estoient receuz tous pauvres passans, hebergez et alimentez du revenu des oblations montant à troys cents livres et plus, dont joyt à présent le doyen rural de ce lieu qui prétend ledict hostel-dieu estre uny à son doyenné, toutefoys ne fait aucun debvoir de recevoir et solager les pauvres passans ». De son côté, le notaire Petitjehan est scandalisé par cette usurpation du bien des pauvres[10] : « Monsieur le Doyen / De ces paouvres la subsistance / Vous mettez dans vostre manche ». Ce que les Tonnerrois semblent oublier pourtant, c’est que l’hôtel-Dieu devait être reconstruit aux frais de la ville sous le Puits de la Brosse. Nonobstant, ils portent plainte contre le doyen, Edme Barbette pour lors. Au cours de l’assemblée du 29 juillet 1576, les habitants décident de faire « poursuite de la réédification soit par saisie ou autre voie requise devant les juges délégués pour le fait des maladeries et hôpitaux de France. Les revenus de l’hôtel-Dieu furent donc saisis à la requête du procureur général du roi, à la suite d’une commission établie par le roi et son grand aumônier.

Messire Barbette demanda main-levée de cette saisie et l’obtint par un arrêt du 19 mars 1577. Il fut donc remis en possession de ces revenus l’année suivante, à la charge toutefois « que dans trois mois il exercera l’hospitalité qu’il est tenu de faire, au lieu le plus convenable qu’il pourra trouver en la ville et faubourgs de Tonnerre et sur l’avis des échevins et principaux officiers et habitants, et à cette fin fera dresser deux ou trois lits pour recevoir et heberger les pauvres passants, attendant que l’hostel-Dieu soit rebasti lorsque ledit Barbette, ayant joui pour un temps suffisant du revenu, aura moyen de le faire, dans le temps qui lui sera fixé par le juge ordinaire du lieu »[11].

Emplacement de l’Hôtel-Dieu

F.-D. Cerveau affirme que le doyen Barbette s’exécuta. Il fit construire « un bâtiment composé d’une grande chambre basse et obscure, d’une autre chambre et d’une boutique pour le concierge » — c’est-à-dire à huys ouvert — cela à côté de l’église Notre-Dame. Or, nous savons que tout l’espace de l’ancien hôtel-Dieu était occupé par l’auditoire, la maison de ville et quelques boutiques. Cela a pu être réalisé vers les années 1579-1580, le doyen récupérant alors une partie de la place échangée une quinzaine d’années plus tôt. De fait, en 1578, il rentre en possession de la place occupée depuis quatre ans par l’orfèvre Anthoine Pingat[12] ; et sans doute rapidement la place de l’auditoire pour lequel on cherche un nouvel endroit[13]. Cerveau écrit (au XVIIIe siècle) que cette Maison-Dieu est sans doute à l’origine « des masures qui, durant si longtemps, encombrèrent les abords de Notre-Dame », ajoutant que les pauvres passants étaient couchés sur des couchettes garnies de paille et recevaient, le lendemain, les cinq sols traditionnels.

Le changement de perception de la pauvreté anéantira l’hôtel-Dieu au XVIIIe siècle : « en 1726, cette œuvre a entièrement cessé à cause de la déclaration du Roi contre les mendiants », précise Cerveau.

 


[1] Sur l’origine et les péripéties de cet hôtel-Dieu, voir : Cerveau François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, Dannemoine, A l’Image de l’abeille, 1992, p 163-168. et Jolivot C., « Etats généraux de 1576. Recherches sur l’Assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY n° 30, 1861, p 243, 277 et 281-285.

[2] Des terres et des prés, des rentes et cens en ville et la métairie de Vauplaine (voir ici : Les métairies).

[3] En avril 1564 avait eu lieu l’affaire Le tumulte de la porte Saint-Michel (1)

[4] Crussol était présent avec la cour à Troyes de mi-mars à mi-avril et il avait alors plusieurs fois reçu les échevins.

[5] Tonnerre, AM, BB 1-1 au 25 juin 1566.

[6] Voir Les communaux à propos des « places communes » en ville ­— l’auditoire ».

[7] Voir Magali Villetard, l’Hôpital de Tonnerre d’après ses documents d’archives historiques (1789-1814), vol I, p 214-215 et vol III p 717.

[8] Auxerre, ADYonne, 1 FI 141, en ligne https://archivesenligne.yonne.fr/ark:/56431/vtabc332f7e650cfb72

[9] Auxerre, ADYonne, cadastre napoléonien en ligne, section B2.

[10] Le notaire parle de l’hôtel-Dieu p 37-42. Petitjehan P., Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988.

[11] Voir F.-D. Cerveau et C. Jolivot, op. cit.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1577-1578 f° 10 v° : le 28 mai 1578, il y a une transaction entre Pingat, le doyen et les habitants, par laquelle cette place a été délaissée au doyen.

[13] Ce sera finalement rue de l’Hôpital, ce qui permet de dater cet hôtel Renaissance du début des années 1580. Cf. la note 6 ci-dessus.

 

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Les métairies

Les métairies, que l’on appelle fermes aujourd’hui, sont tous ces habitats et exploitations intercalaires parsemés entre les villes et villages. Y sont adjoints des hameaux constitués ou en devenir. Au cours des siècles, certains hameaux sont devenus métairie (Soulangis, Grisey) et d’autres sont nés d’une métairie (Les Mulots, Vaulichère, Angy). On ne peut en parler sans évoquer la colonisation, la lente conquête des territoires.

Les métairies de la vallée ont toutes pour origine un établissement rural gaulois, voire plus ancien, puis gallo-romain qui perdure jusqu’au Moyen Age et sont encore habitées de nos jours, même si les constructions ne se chevauchent pas exactement[1]. Ce sont d’est en ouest : Soulangis, Vauplaine, Le Petit Béru, Maison Rouge et Grisey. Cet habitat périurbain est donc marqué par une remarquable stabilité dans l’espace et dans le temps.

Les métairies autour de Tonnerre (fond de carte état major/geoportail)

Les métairies du plateau sont également d’origine ancienne mais pas antique. Elles viennent pour la plupart du Moyen Age. Il serait hors de propos de raconter cette vaste conquête du sol avec les aléas des invasions barbares et des guerres. Pourtant les métairies des plateaux tonnerrois ont contribué à cette conquête du sol. Autour de l’an mille, la population augmentant, il fallut conquérir des terres nouvelles : occupation de clairières dans un premier temps, puis défrichements. Encore fallait-il compter avec la propriété du sol et la féodalité naissante. On s’installe donc sur des territoires vierges et libres aux confins de domaines ou de finages urbains ou villageois. Après les ermites, vinrent s’installer des domaines d’ordres monastiques. On les nommait granges. Unité d’exploitation à dominante céréalière comprenant une maison d’habitation, une grange (pour recueillir les récoltes ou les dîmes) et une écurie ou étable. Selon ce modèle, c’est sur l’initiative de seigneurs fonciers que de nouvelles entreprises pionnières virent le jour aux XIe-XIIe siècles, favorisées par le perfectionnement de la charrue. Qui dit charrue dit attelage et, dans nos contrées, les bœufs furent rapidement remplacés par les chevaux. Qui dit exploitation dit aussi main d’œuvre. Il fallait donc attirer des colons sur ces terres et ceci durablement, offrir donc des modes de tenure intéressants pour les « hôtes » comme pour les seigneurs, qu’ils soient laïcs ou ecclésiastiques. En Basse-Bourgogne, le seigneur établissait donc un contrat avec un ou plusieurs ménages de laboureurs. Les sources écrites[2], lacunaires, donnent quelques dates qui ne sont pas des dates de naissance mais indiquent une époque : IXe siècle pour Athées et Fontaine Géry, XIe siècle pour Chéron et Vauplaine, XIIe pour La Chappe et Marcault, XIIIe pour Chavan, Maison Rouge, Marchesoif et Nuisement. En dehors de Chavan fondé par le comte, tous ces domaines sont terre d’Eglise. Après la guerre de Cent ans, vraisemblablement au XVe siècle lorsqu’il fallut reconquérir les terres en friches, les comtes installèrent les Brions, les Mulots et Vaulichère, ce dernier en 1493. Toutes ces métairies sont donc en place à la Renaissance.

Toutes possèdent à proximité une source, dite fontaine, ou une mare. Certaines sources sont le point de départ de petits ruisseaux affluents de l’Armançon, comme le Cléon près d’Athées ou le ru de Tissey qui aurait son origine à la ferme de Nuisement. Le logis et les bâtiments d’exploitation sont entourés de murs ou d’une haie, clos qui abritent jardin et basse-cour avec volaille et porcherie, c’est le pourpris qui, dans nos contrées était libre de redevances seigneuriales. Les bâtiments semblent être construits en pierre et non à pans de bois, avec une couverture de tuiles, sauf pour la grange qui est couverte en chaume. Plusieurs carrières sont en effet proches dans la vallée comme sur le plateau[3]. Il semble que nous ayons à faire à des maisons longues où le logis ne formait qu’un seul corps avec les étables[4] — le mot étable étant alors utilisé pour les bovins et les ovins comme pour les chevaux —, mais en logis mixte où les hommes et les animaux étaient séparés par un mur de refend maçonné. Les ouvertures se faisant sur le mur gouttereau. Dans ce pays d’openfields céréalier, la grange proprement dite — à la fois grenier, fenil et aire à battre — revêtait un intérêt tout particulier, aussi était-elle grande et à part, comme individualisée, « sortie du lot » et donne sur une cour qu’elle contribue à fermer. L’ensemble formant une cour ouverte. C’est autour de cette cour initiale que les hameaux se sont développés, mais très lentement[5]. Les métairies peuvent se procurer du bois (chauffage, vigne, outils) à proximité. Elles sont toutes entourées de leur domaine borné plus ou moins étendu, avec des terres labourables, des pâtures et, selon les cas, des prairies humides ou des vignes.

Les métairies en chanson

Lors d’une fête de Noël réunissant toute la communauté, des huitains rapportés par Petitjehan[6] décrivent tous ceux qui, de l’extérieur, viennent en ville avec des mets pour l’enfant Jésus, des offrandes. Il s’agit très probablement d’une messe de Minuit avec ce que l’on appelle ailleurs « l’offrande des bergers ». Le faubourg du Pont se présente tout d’abord avec des poissons (les pêcheurs y habitaient) ; puis le faubourg de Rougemont avec des produits de cueillette (champignons, truffes et fruits tels que noisettes, « corbes, prunelles et sinelles »[7]) ; ceux de la Grange Aubert apportent :

Bled pour faire sauce verd[8]
Et aussy force laitage
Bonnes prunes abricottes
Noix pour faire des cerneaux

La motte Saint-Michel descend avec des escargots et du vin, d’autres (Jangla ?) avec des légumes, citrouilles, potirons et salades, l’ermite du Reclus et celui du mont Sara apportent des racines et autres herbes sauvages. Puis viennent les métairies :

Tous les metais d’environ
Ceste ville de Tonnerre
Y sont venus à foison
Menans tous une grande joye
Ceux d’Athee premierement
Ont porté pour leur present
Ung oiseau qui est en mue… [en cage]
Comme aussi ceux de Goubeaux [Les Mulots]
Marsoif Cheron Nuysement
Fontaine Gery Marcault
Beru Grisey et Chavan
Vauplaines et de la Chappe
Les Brions la Maison Rouge
Ont tous laissé leur charue…
L’un luy porta un agneau
Et l’autre une geline [poule]
Un cochon un moutonneau
Un canard à la dodine[9]
Des chapons pouletz pluvierz
Pigeonneaux druines ramierz
Marchant d’ordre par la rue…
Leurs femmes après portoient
Force fruitz et daguenelles[10]
Lentille feves et poix
Millet dedans des escuelles
Œufs fromages dans paniers
Pain de beurre tout entier
Suivans leurs maris de veue…
Les Messieurs de Soulangis
Furent à leurs fontaines
Pour y chercher du cresson […]
Dirent qu’ilz estoient de pauvres gens
qu’ilz n’avoient d’autres presents

Ces huitains sont riches d’enseignement entre autres sur la nourriture disponible en hiver. On y apprend en outre que les gens des métairies, à l’instar des ermites, participaient aux grandes fêtes religieuses et aux processions. On y retrouve l’ordre hiérarchique cher aux processions[11]. Pour les Tonnerrois d’alors, la Grange Aubert et les deux ermitages sont comme intégrés aux faubourgs car seulement après on nomme les métairies plus lointaines dans l’espace. Les hommes d’abord qui portent la chair (la viande, mais on n’offre ni vache ni bœuf), puis les femmes avec les fruits, les légumes secs (les graines de millet étant assimilées), les laitages et les œufs — sorte de division du travail, car aux femmes étaient dévolus le jardin, la basse-cour et la laiterie. Enfin Soulangis, hameau qui n’apparaît pas dans les rôles de tailles, pourtant proche de Vauplaine, et qui se dit pauvre. On y découvre l’élevage, la chasse, la pêche, les plantes et fruits cultivés, mais aussi la cueillette dans les bois, sur les fruitiers sauvages des haies, le cresson près des sources et autres racines, sans oublier les escargots. Ce sont les ermites et les plus pauvres qui offrent ces denrées : le faubourg de Rougemont et ceux de Soulangis.

Les habitants des métairies

Les rôles de tailles informent sur le nombre de feux et le nom des chefs de famille. En effet, la taille est un impôt direct dont l’unité imposable est le feu. Seul le chef de famille est inscrit sur ces rôles et paye en fonction de ses revenus estimés par les collecteurs de sa paroisse. C’est généralement un homme, la femme n’apparaissant que si elle est veuve, séparée ou célibataire majeure (plus de 25 ans) exerçant un métier. Les nobles et titulaires de certains offices en sont exemptés, ainsi que le clergé (sauf exceptions) et les pauvres. Un laboureur tenant à ferme une terre noble ou d’Eglise devra s’acquitter de la taille, ainsi que les serviteurs majeurs (bouviers, bergers, valets de ferme…) habitant sur le même lieu. Les rôles de tailles ne donnent par conséquent pas l’ensemble de la population, ni ne correspondent à un nombre de maisons. Ils sont pourtant précieux.

 

 

 

 

Nombre de feux par année dans les rôles de tailles consultés (j’ai ajouté le recensement de 1851 en ne tenant compte que des hommes de plus de 25 ans et des veuves pour donner une idée de l’évolution) — Pinagot et Angy n’y sont pas représentés car appartenant à d’autres finages.

On sait que lors des grands défrichements et de nouveau lors de la reprise démographique après la guerre de Cent Ans, il y eut de nombreux déplacements de population. Le développement agricole sur des territoires reconquis, des habitats à construire ou reconstruire ont attiré à Tonnerre comme dans d’autres régions plus riches des forains, des hôtes que les seigneurs laïcs ou ecclésiastiques installaient. Sur les quelques années de rôles de tailles étudiées[12], on trouve 71 noms de familles dont plus de 43 % ne se retrouvent pas sur les rôles de la ville et ne sont pas d’origine tonnerroise. Ils viennent de Puisaye, de Champagne, de l’Avallonnais pour les régions les plus proches, tandis que d’autres sont arrivés de plus loin : la plupart du Nord (en particulier des Flandres ou de Picardie) ou de l’Est (Lorraine, Alsace ou même Franche-Comté) et, plus rarement de l’Ouest (Vendée, Normandie) ou du Massif Central (un seul nom)[13].

Certaines métairies — les Brions, Nuisement, Fontaine-Géry — sont des fiefs. Seul Fontaine-Géry est possédée par de véritables nobles — Mandelot, Laing, Stuart — et possède des droits de justice. Les trois autres sont investies par des roturiers, riches bourgeois de Tonnerre en quête de revenus mais aussi de noblesse. Ces officiers ou riches marchands construisent peu à peu un patrimoine en achetant des terres, seigneuries ou morceaux de fiefs afin de se dire « noble homme » sans pour autant encore prétendre à la noblesse, mais ajoutent un nom de terre à leur nom de famille, prélude et bon présage. A force de patience, en deux ou trois générations, certains atteignent leur but. Ces efforts permettent l’édification d’un beau domaine et l’apparition d’un titre. Ils placent des métayers sur leurs terres.

Dans les métairies, on distingue les fermiers des domestiques à leur imposition plus importante. On peut suivre des familles stables et d’autres moins. On distingue en effet des familles souches, le « noyau dur », qui se poursuit de génération en génération puisque la plupart des baux sont à plusieurs vies (généralement à trois vies), du moins de la fin du XVe siècle jusqu’au milieu du XVIe[14]. Ces fermiers, qui payent des rentes en nature ou en argent, mettent en commun l’outil aratoire et l’attelage (parfois plusieurs charrues pour un grand domaine). Ils forment des communautés de familles. Plus de 45 % des habitants semblent s’y cantonner, sans chercher à vivre en ville ni à établir des relations familiales avec des citadins[15]. D’autres habitants sont simplement salariés, laboureurs, vignerons ou garçons de ferme. C’est parmi ces derniers que l’instabilité est la plus importante puisqu’ils vont offrir leurs bras si besoin est à d’autres métairies, voire en ville ou à d’autres villages.

Relations des métairies entre elles et avec la ville

Il est malheureusement impossible de faire une étude poussée des échanges de parenté à l’intérieur des grosses métairies, entre elles ou entre la ville et elles en raison de l’absence de registres de catholicité. Nous avons rencontré Pierrette Regnier de Vaulichère épouse d’un Souppey venu de la ville pour s’installer « en gendre », ou encore Jehanne Denis épouse de Nicolas Milley, tous deux de Vaulichère. Il est probable que les Helye de la ville soient apparentés à ceux d’Athées ou que les Regnier de Tonnerre aient fourni le premier habitant de Vaulichère, ou encore les Gauthier ceux du Petit Béru, mais peu de noms de famille des métairies sont représentés en ville, sauf pour quelques domestiques. Des relations d’affaires peuvent aussi se tisser entre parents, soit que l’on se porte garant, soit que l’on soit témoin d’un acte, comme ce jour de juillet 1569 : Servais Helye vigneron de Tonnerre passe un marché avec un boulanger pour lui planter une vigne et l’entretenir durant quatre ans au bout desquels ils se partageront le bien (un quart de journal) ; les témoins de l’acte sont Jehan Gobault dit Vallier demeurant aux Mullots et Claude Helye l’aîné laboureur d’Athées[16].

Durant les guerres civiles, il arrive que les échevins soupçonnent les métairies de cacher « aulcungs de la religion », comme au mois d’août 1570 où l’on envoie les sergents forestiers vérifier le fait à Fontaine Géry, Chéron, Béru « et aultres »[17]. On peut d’ailleurs se demander si certaines n’étaient pas acquises aux idées nouvelles (le fait est sûr pour Fontaine Géry). Pour autant, les grangiers participent à la vie de la cité. Ils vont à la messe, suivent les processions, vendent ou achètent des produits au marché. Ils élisent des représentants auprès des autorités. Les sergents qui passent de post en post pour avertir de nouvelles importantes ou convoquer à des assemblées passent aussi dans les métairies. Ainsi Michel Gobault des Mulots ou Nazaire Blanchot de Vaulichère participent-ils à certaines assemblées, notamment lorsqu’il est question d’impôts. Alors peuvent s’élever des protestations contre les édiles.

Les habitants des métairies sont en effet très vigilants quant à leurs impôts et veillent à ne pas être surtaxés ni indûment taxés. Pour l’impôt royal dit « des cinquante mille hommes », les deux voisines Athées et Marcault avaient été imposées. Instauré par François Ier pour payer la solde de cinquante mille hommes de pied, cet impôt aurait dû ne s’adresser qu’aux habitants des villes closes, du moins jusqu’en 1555. Il doit s’agir ici d’une année précédente car un procès s’ensuivit, avec appel à Paris, que les fermiers gagnèrent. Restait à leur payer les dépens s’élevant à 80 livres tournois. En 1556, les échevins passent un accord avec Jehan Richardot d’Athées et Edmon Deard de Marcault pour leur rembourser en deux fois cette somme[18]. Il est curieux ici que seules deux métairies se soient rebellées.

L’affaire des capitaines L’Aventure et Saint-Marcel

En août 1562 débute la première Guerre de Religion. On se bat à Bar-sur-Seine, à Troyes. A la fin du mois d’octobre, François II de Clèves, duc de Nyvernois et gouverneur de Champagne et Brie, envoie à Tonnerre le capitaine l’Aventure dit Gros doigt avec deux enseignes de gens de pied « pour garder ceste ville des Allemans allans à Orleans ». En effet, le prince de Condé et l’amiral de Coligny chefs protestants s’étaient emparés d’Orléans où ils attendaient des renforts et d’Andelot, frère de l’amiral, leur amenait 3000 reîtres et 4000 lansquenets allemands. On ne savait trop leur itinéraire, aussi fallait-il garder les villes au sud-est de Troyes. Le 26 octobre, on apprend qu’ils avaient déjà dépassé Châtillon et se dirigeaient vers Cravant. Toujours est-il que le capitaine l’Aventure resta neuf jours à Tonnerre[19].

Il ne s’agit ni d’un chef de bande, ni d’un aventurier ni d’un reître comme on a pu le lire[20], mais de Noël de Tréal seigneur de l’Aventure (ou l’Avanture, en Bretagne), capitaine d’arquebusiers à cheval sous les ordres de M. de Nevers (duc de Nivernois). Il va jouer son rôle de capitaine en inspectant la garnison et les Tonnerrois devront obéir à ses ordres. Constatant le mauvais état du mur d’enceinte, l’Aventure fit mettre « en plusieurs et divers lieux sur les portes tours et murailles de ceste ville descouvertes et gastees du feu, lesdictz vaisseaulx remplis de terre pour servir de gabyons et de remparts »[21]. Le grand feu de 1556 avait en effet attaqué une partie des remparts encore à peine réparés. En cas de siège, il fallait donc les renforcer, pour couvrir les « bastons à feu » et protéger les hommes. On paya Edme Rabyat, tonnelier, pour « plusieurs vaisseaulx vuydanges[22] à luy appartenans ». Des hommes sont également payés pour les remplir de terre et de pierres dans le but de « servir de gabyons et de remparts » là où cela semblait nécessaire, tandis que l’on montait les bâtons à feu et que l’on murait la porte de Rougemont. Les manœuvres reçoivent en outre des pains durant ces travaux. Jusque là, rien que de normal, même s’il en coûte une centaine de livres aux finances municipales. Un fait s’ajoute, sans que l’on sache bien si le capitaine l’Aventure est fautif ou non : Estienne Viardot, charpentier, dut « oster la ferure du pont leviz de la porte de l’hospital qui tomba en le voulant lever, le capitaine ladvanture estant en ceste ville, et au lieu dudict pont leviz mis quelque boys et planches pour y passer ». On attendit un an avant de refaire à neuf ce pont-levis[23]. On dut aussi entretenir le capitaine, logé à l’Escu de France, avec des patisseries (pour 9 L 3 s 6 d.t. de pâtés et autres), du vin (9 L.t. pour une fillette de vin clairet et un tiers de fillette de vin blanc, le tout mis en flacon)[24]. Sur mandement des échevins, on régla aussi un cordonnier pour « la facon des boutons et aultres ouvrages de son mestier faicts pour led. capitaine Laventure » (3 L. 12 s.)[25]. Le gros problème de ce capitaine est qu’il fallut lui faire un présent inattendu : il réclama 100 écus d’or au soleil (autour de 260 L.t.) pour lui-même. Le budget ne permettant pas cette dépense, on eut recours à l’emprunt auprès de riches habitants.

Ceci n’est qu’un premier épisode de cette première année de guerre. Les huguenots prennent les armes, s’emparent de villes et villages. Il faut encore se protéger. On monte la garde dès le mois de décembre, et ce jusqu’en septembre suivant, ce qui allègera les deniers communs de 113 L 7 s.t. En janvier 1563, Barbezieux, lieutenant du gouverneur de Champagne et Brie envoie cette fois le seigneur de Saint-Marcel avec sa troupe. Quatre hôtelleries sont requises pour les accueillir aux frais de la ville : celles où pendent pour enseigne la Fleur de lys, l’Escu de France, les Troys Mores et le Daulphin. Le capitaine de Saint-Marcel a avec lui quinze hommes, deux laquets et quinze chevaux qui resteront vingt-et-un jour pour un coût de plus de 233 livres tournois[26].

Pour rembourser les prêteurs, payer tous ces frais « et subvenir à d’autres affaires de la communauté », les habitants consentent à lever deux taille. Après autorisation royale demandée à Paris, la première taille, levée en début d’année 1563 par Pierre Martin, s’élève à 609 L 9 s.t., dont 305 L 10 s.t. pour le remboursement des 100 écus du capitaine[27]. La seconde, quelques mois plus tard, levée par Claude Bazar s’élève à 700 L. 9 s.t.[28]. Or feu le duc de Nevers avait promis de rembourser les dépenses occasionnées par les soldats envoyés par lui à Tonnerre. Aussi envoie-t-on un homme à la cour porter la requête afin « d’obtenir remboursement du Tresor de l’extraordinaire de la despense faicte par le capitaine Laventure »[29]. Pour autant, les gens des métairies ne l’entendent pas de cette oreille : pas question pour eux de payer les 100 écus du capitaine L’Aventure, pas plus que les frais de guet et garde de la ville qui ne les concernent en rien. Ils s’opposent donc non à l’ensemble des tailles mais à ces dépenses particulières et demandent à être remboursés de 32 L.5 s.t. sur la taille de Pierre Martin et de 52 L 17 s.t. sur celle de Claude Bazar. La première assignation entre « opposants à la taille », comme on les appelle et représentants de la ville a lieu le 19 mars 1563 n.s., et la seconde le 16 août suivant.

Gain de cause pour les métairies

A l’automne 1563, une assemblée recense les procès de la ville dont, au bailliage de Sens, celui « entre les eschevins de l’année dernière ayans prins la cause pour Pierre Martin et Claude Bazard leur solliciteurs demandeurs [et collecteurs de cette taille] contre les habitans de Vaulicheres, Nuysement, Athees, Marcault, Guillaume Mathieu, Aignan Lhermitte et autres opposans aux tailles touchant le payement de la saoulde des cappitaines Ladventure et sainct Marcel »[30]. Aignan Lhermitte habite le faubourg du Pont qui s’est associé aux métairies pour ces mêmes causes. Quinze jours plus tard, un conseil de ville décide que l’on « abandonne les poursuites contre eux et, on composera avec eux du principal et des despens et ils seront remboursés sur les deniers couchez au compte du receveur »[31]. Il arrive en effet fréquemment que l’on essaie de s’arranger entre soi plutôt que d’engager des frais de justice trop lourds. Il faut encore rendre les choses officielles afin d’être en règle avec le Trésor. En janvier 1564 Jehan Dissier, procureur des Tonnerrois au bailliage de Sens, est chargé d’obtenir le consentement « que les habitans de Vaulicheres, Athées, Marcault, Nuysement et les Mullotz fussent exemptez des tailles faictes pour les frayz faictz à la garde de la ville et faulx bourgs pendent les divisions par lesdicts cappitaines Laventure, Saint Marcel et leurs gens »[32].

Le 2 juillet 1564, les comptes de la ville indiquent : « A Estienne Moretmat et Jehan Boutereaux demourant à Athée et Marcault la somme de 11 L 9 s.t. suyvant l’arrest faict avec eulx pour le remboursement faict tant pour eulx que leur consors demourant ausd. Athée, Marcault, Mullotz et Nuysement de ce qu’ilz ont cy devant payé de leurs impostz aux tailles levees par Pierre Martin et Claude Bazard sur les habitans de ceste ville, desquelles tailles ilz ont esté declarez exemptez par monSr le bailly de Sens »[33]. Ainsi les habitants des métairies s’étaient regroupés et avaient des porte-parole : Estienne Moretmat de Marcault et Jehan Boutereaux d’Athées. Comme cela avait été stipulé auparavant, les échevins se sont accordés avec eux et, trois mois plus tard, les deux représentants touchent au nom de leurs consorts 80 L.t. pour les « despens dommages et interestz »[34]. Les habitants de Vaulichère avaient pris fait et cause avec les autres métairies mais s’occupèrent eux-mêmes de leur affaire. Leurs porte-parole étaient Nicolas Dragon et Servais Regnier. Ils obtiennent eux aussi 80 L.t. de dépens, dommages et intérêts et sont remboursés de 6 L 7 s 6 d.t. sur leurs impôts[35]. Ils vont aller plus loin l’année suivante à propos d’une autre taille pour eux indue. Leurs représentants sont désormais Servais Regnier et Edme Le Jay. Après enquête à Tonnerre et Epineuil en avril 1565, puis procès à Sens, ils obtiennent de nouveau gain de cause et obtiennent en trois fois le remboursement des dépens, soit un total de 61 L 1 s 9 d.t.[36].

Petit catalogue des métairies tonnerroises

Voici un petit catalogue des métairies et hameaux avec les quelques éléments que j’ai pu découvrir à la Renaissance sans pour autant avoir approfondi la question. L’ordre donné par les documents fiscaux[37], que l’on retrouve au XVIIIe siècle, est géographique. Il s’inscrit dans l’espace du finage en partant du nord (Vaulichère) puis Maison-Rouge sur la rive droite de l’Armançon, avant de faire une ellipse par l’ouest (Grisey, Chavan), le sud, sud-est, longeant la forêt en remontant vers le nord pour gagner la plaine le long de la rive gauche de l’Armençon, et finir presque aux portes de la ville à la Grange Aubert[38]. Ceci permet d’imaginer les chevauchées des collecteurs de tailles, mais n’est guère pratique pour notre catalogue que je vais proposer par ordre alphabétique. Je donne le nom des habitants pour donner vie et au cas où cela intéresserait quelque généalogiste.

ATHEES

Ateias, in fine Tornodrinse, 877 (Cartulaire général de l’Yonne, II, 6) ; Atheiæ-1108, Atateæ-1222, Athées-1496, Astée-1498 (Cartulaire de Saint-Michel de Tonnerre) ; Astez-1514 (petit cart. de Saint-Michel) [Toutes les illustrations proviennent de la Carte du finage de Tonnerre aux ADYonne]

Signalé à l’écrit au IXe siècle, Athées est un nom en langue romane issu du gaulois attegia signifiant hutte ou cabane. Cette métairie qui possédait une église au XIIe siècle dépendait de l’abbaye de Saint-Michel. Terre d’Eglise donc, voisine de la métairie de Marcault sur le chemin de Viviers. Elle est affiliée à la paroisse Saint-Pierre. Donnée à rente à des laboureurs, elle n’a peut-être pas été totalement désertée lors de la guerre de Cent Ans. On y compte deux feux en 1481, puis la population augmente jusqu’à 12 feux en 1521, 19 en 1566. Après 1568, les guerres civiles font baisser la population à 15 feux qui se maintiendront. Athées est donc une des plus grosses métairies périurbaines. On y trouve des chevaux, vaches et moutons.

En 1532, sur 16 noms cités, 3 sont décédés et la veuve de l’un d’eux, feu Denis Chassin, est partie à Nuisement. Ils sont plusieurs fermiers à se partager le bail. Le principal est Jehan I Richardot, marié et trois fils mineurs et son beau-frère Pierre Lesestre. Puis des Helye : deux frères Anthoine l’aîné et Pierre avec leurs fils majeurs, Anthoine le jeune et Aubin ; puis la veuve d’un autre laboureur, Henry Boutereaux, 3 veuves et deux valets de ferme. En 1566, on retrouve les enfants : Jehan II et Bonnaventure Richardot et leur mère, le troisième frère Ambroise habitant Tonnerre ; Claude et Jehan Helye, fils d’Antoine ; Jehan et Claude fils de Pierre, et trois autres Helye ; Jehan Boutereaux fils d’Henry ; un nouveau fermier, Geoffroy Duboys [Dubois], sa femme et son fils Jehan ; de nouveaux laboureurs Jehan Parent « et ses enfants » et 7 nouveaux valets de ferme dont 3 ne resteront pas, remplacés ou non par d’autres, par Jehan Maugras par exemple qui fait une apparition en 1568 ou Philippe Rousette deux ans plus tard. Les Boutereaux se maintiennent par Nicolas. En 1571, c’est Claude Helye fils de Pierre qui est le plus riche avec Jehan II Richardot.

Il faut dire que les Richardot sont éduqués. En 1549, Jehan I est dit « licencié es loix plus ancien praticien du conté ». Jehan II est avocat et son fils Jehan III sera clerc à Paris en 1569, tandis que son frère Ambroise, praticien, est devenu greffier du baillage de Tonnerre en 1557. L’année précédente, Ambroise avait épousé la fille d’un ancien échevin. Jehan II sera procureur de Jacques du Bellay « soi disant comte » et son fils, avocat, sera receveur de la comtesse Louise de Clermont lors de son second veuvage.

PETIT BERU, dit Beru

Racine gauloise ber- ou beru- : source, fontaine

La zone du Petit Béru fut occupée dès l’Age du Bronze. Devenue métairie, Béru appartient à Pontigny en 1218 ; mentionnée terre en franc alleu au début du XIVe siècle (1315).

En 1532, on y découvre 4 feux, tous de la famille Gauthier : les aînés plus riches sont Colinet et Mammes Gauthier, les plus jeunes Jehan fils Colinet et Jehan fils Pierre. En 1566 deux autres Jehan Gauthier fils de Laurens et fils d’Antoine, encore présents en 1572. En 1570 vient s’adjoindre un valet de ferme, Nicolas Driotton.

LES BRIONS, dit LES BRYONS ou grange et métairie des Brions

Issue d’un défrichement, ce petit domaine est situé en bordure de forêt.

La terre des Brions fut érigée en fief par Claude de Husson (entre 1515 et 1525), puis abandonnée « pour certaine rente de blé, argent et poules », abonnée à 5 L.t. par an. En 1530, deux couples en font l’aveu : Henri Piget et sa femme Guillemette de Buronfosse et Phillebert Villat second époux de Catherine de Monjot. Dans les années 1550, on trouve Pierre de Monjot, frère de Catherine, « seigneur en partie des Brions ». Dix ans plus tard, c’est Eymon (Edmon) Allier qui donne à ferme cette métairie. Edmon Allier est un riche bourgeois de Tonnerre, frère de Regnault hôte des Trois Maures, une hôtellerie rue du Perron. Tous deux ont été échevins à plusieurs reprises. En 1573 le fief doit 100 livres tournois de rente en plus des foi et hommage. Dans les années 1580, Edmon fils d’Edmon prend la relève. Les Allier ne payent pas d’impôts sur les Brions (privilège de fief), mais bien à Tonnerre car ils ne sont pas nobles. Ils font partie des ces bourgeois faisant la course à la noblesse.

Les Brions possèdent trois feux en 1532 : la veuve Guillaume Petit et (probablement) son fils Nicolas, avec un aide Guyon Millon. Personnel entièrement renouvelé en 1566 avec les deux laboureurs mis en place par Eymon Allier : Jehan Podemy qui vient de Nuisement et Nicolas Laude. Nous avons ici l’exemple d’un renouvellement de personnel en fonction d’un nouveau tenancier du fief. Par la suite n’y demeurent que Nicolas Laude et son fils.

LA CHAPPE, dit aussi LA CHAPELLE

Capella de capa, 1159 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre) ; Cappa, 1179 (cart. gén. de l’Yonne). Cappa ou capella, chapelle.

Terre d’église : grange et terre données à l’abbaye de Saint-Michel au Xe siècle par l’évêque de Langres. Au creux d’une vallée et proche de la forêt, il s’agit d’une petite métairie donnée à ferme. Le fermier y est seul avec sa famille : Claude Chassin en 1532, puis Claude Chassin en 1566 et après, le même ou son fils ?

CHAVAN (Chavant)

Repéré dans les documents au XIIIe siècle (1257), son nom évoque une « cabane ou hutte », sorte de chaumière entourée de son domaine. Installée par les comtes dans leur garenne (leur domaine propre), cette métairie affiliée à la paroisse Saint-Pierre ne semble pas très importante. Désertée jusqu’à la fin du XVe siècle, elle abrite la famille d’Antoine Rigot en 1521. En 1532, on y découvre trois feux fiscaux : Antoine et ses deux fils Jehan et Guillaume Rigot. Ils doivent 30 bichets par moitié froment et avoine de cens et rente au comte qui, en 1551 délaisse cette « moisson » à son gruyer faute de ne pouvoir le payer[39]. En 1566-1567, Guillaume est devenu l’aîné et vit avec son fils Pierre Rigot et son gendre dont le nom n’est pas mentionné. A partir de 1568, il ne reste que Guillaume et Pierre. Ces Rigot semblent venir de Junay, petit village proche. N’ayant aucun document, on peut juste supposer qu’il s’agit ici d’un bail à trois vies ou à tacite reconduction entre les Rigot et le comte. Ils sont toujours présents à la fin du siècle avec Etienne et Rigot est devenu Rigout.

CHERON

Charum, 1035, Charon, 1078 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre).

Chéron est tenue par l’abbaye de Saint-Michel. Issue d’un défrichement autour de l’an mille, toute proche des bois, cette petite métairie abrite en 1532 la famille Gauthier : la veuve de Guillaume, probable père de Jehan, Thierry et Antoine et un valet Antoine Millon. Cette population reste remarquablement stable si l’on tient compte des décès. De 1566 à 1572, trois Gauthier (Claude, François et Guillaume) et deux Millon (Antoine et Marin). Le domaine doit être modeste aux vues du montant de leurs tailles.

LA COSTE SAINCT-PERE, dite encore MALASSISE (aujourd’hui PINAGOT sur le finage de Saint-Vinnemer)

Celle-Saint-Pierre, (de cella, maison, ermitage) ; Malassise, métairie en 1568 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre) ; Côte-de-Saint-Père, 1580 (Hôpital de Tonnerre).

La Celle-St-Pierre évoque un ancien établissement religieux ou petit ermitage installé sur la côte en pleine forêt près du hameau d’Angy (aujourd’hui sur la commune de Lézinnes). Le lieu est à la confluence des terres du comte, de la ville, de l’Hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, et des seigneuries de Lézinnes et de Tanlay, ce qui pourrait expliquer son « sobriquet » — Malassise — autrement dit mal située. Au XIVe siècle, cette langue de terre sur le finage de Saint-Vinnemer était nommé Bois de la Côte-Saint-Père. Angy, dit alors grange ou mestairie, est tout proche des immenses carrières de l’Hôpital et d’autres au seigneur de Tanlay. Angy a sa clairière culturale et des défrichements ont dû reprendre à la fin du XVe siècle (lieux-dits « chemin des essards » et « les essards » au sud), dont la clairière de la Côte Saint-Père qui est en culture appartenant à plusieurs personnes qui payent cens et rente au seigneur de Tanlay. A partir des années 1550, des parcelles seront achetées par les Pinagot, Claude et François, marchands drapiers venus de Troyes et faisant partie de ces bourgeois en quête de noblesse. Claude et a dû pour cela s’éloigner de Troyes. Il est passé par des enclaves bourguignonnes avant d’entrer dans le comté de Tonnerre. Le 30 octobre 1552, devant un notaire tonnerrois, Claude de Rieux épouse de François de Coligny dit d’Andelot — seigneur de Tanlay, Saint-Vinnemer, Paisson —, alors prisonnier à Milan, établit Claude Pinagot comme son procureur et receveur[40], alors qu’elle s’apprête à partir retrouver son mari. Ils resteront en Italie jusqu’en février 1556. Cette année-là, Claude Pinagot habite Tonnerre, rue de l’Hôpital[41]. Il a réussi l’année précédente à acheter 1/6e de la terre et seigneurie de Vezannes, village proche de Tonnerre et fait foi et hommage aux représentants du comte le 30 décembre 1556[42]. Deux ans plus tard, la métairie de la Côte-Saint-Père est affermée par d’Andelot à Jehan Dongois  [Dongoys] — riche marchand tanneur de Tonnerre — et Claude Pinagot[43]. Elle consiste en « accin [mur d’enceinte], pourpris, bâtiments, soixantedeux arpents et demi de terres labourables et quarante arpents de bois-broussailles », soit une propriété d’environ 35 ha. Ceci pour « la quantité de 30 bichets d’avoine, 12 bichets de seigle, 3 bichets d’orge, à la courte mesure de Saint-Vinnemer, plus 6 d. de cens par chaque arpent desd. terres et 6 L. tant de rente que cens pour les bois ». Il s’agit d’un bail perpétuel qui passera ensuite à François Pinagot fils de Claude puis à la toute fin du siècle à Jean Barrault. En 1575, l’Hôpital de Tonnerre fait faire l’homologation du bornage « entre la perriere et bois d’Angy appartenant à l’hospital et le territoire finage et perriere de saint Vinnemer et les terres de la coste sainct Père autrement dict Malassise appartenant à noble homme Claude Pinagot ». Cinq ans plus tard, on fait le bornage entre Malassise et les bois de l’Hôpital, côté sud donc (ou du finage de Lézinnes aujourd’hui) : le territoire de Pinagot commence à 20 m à l’ouest de la carrière et s’arrête à 2 m du chemin du Vau de Verrières, plus de 800 m avec onze bornes[44]. En 1579, on pouvait encore voir le logis dans lequel on pénétrait par une porte ornée d’une accolade. Il était constitué de deux pièces avec chacune une cheminée et une niche ménagée dans le mur. Le lieu est aujourd’hui à l’abandon, mais on peut y découvrir le pigeonnier, un puits devant la maison en ruine et le mur d’enceinte.

Ruines de Pinagot en 1979, maison d’habitation (photo perso)

FONTAINE GERY

Fons Gelidus (cart. de Saint-Michel de Tonnerre) ; Fonteigne-Gerin, 1343 (cart. gén. du comté de Tonnerre) ; Fonteine Gery, 1460 (cart. de Saint-Michel). [En 1687, Pierre Gauthier du Tronchoy est seigneur de Fontaine-Géry].

Fontaine-Géry est un fief relevant du comté de Tonnerre. En 1487, Jehan Raguier conseiller et Me des comptes du roi est propriétaire de la terre de Fontaine Géry qui est dite en franc alleu, « sauf la grange et ses appartenances qu’il confesse estre tenuz du comte en droict de haulte moyenne et basse justice », il rend hommage à Charles de Husson, puis en 1493 à sa veuve Louise de La Tremoille[45]. En 1518 le fief (probablement vendu) passe à Guillaume Laing, archer de la garde écossaise, seigneur de Vezinnes, Fontaine Géry et Lignières, dont la veuve fait encore hommage en 1527. Leur fille unique Claude de Laing épouse Jehan Stuart, capitaine de la garde écossaise du roi depuis 1514. Ils seront seigneurs de Vezinnes et Fontaine-Géry (hommage au comte en 1530) où ils font construire un château vers 1540. Présents à Tonnerre lors du passage de François Ier, ils le reçoivent en avril 1542 (Le Maistre parle de Fontaine-Géry). Une requête du palais du 7 novembre 1543 reconnaît à Jehan Stuart, comme aux autres habitants de Tonnerre droit aux usages afin de faire merrain et mener bois « en son hostel seigneurial de fontaine-Géry » pour son chauffage et autres nécessités[46]. Finalement, le couple du Bellay fait don au couple de quatre arpents attenant du bois des Brosses proche de la métairie[47]. Devenue veuve Claude de Laing contractera deux autres mariages : on repère le troisième en 1560 pour un défaut de foi et hommage[48]. Puis le fief passe aux enfants du premier mariage, Guillaume et Claudine Stuart. Huguenot, Guillaume s’éloigne après la Saint-Barthélémy et se réfugie à Genève avec sa femme Roberte de Haye[49]. Guillaume est encore absent en 1575 car il n’apparaît pas dans le rôles des fiefs du ban et arrière-ban du comté de Tonnerre cette année là[50]. Il est de retour dans les années 1580.

Il s’agit d’un domaine assez important qui possède un troupeau d’ovins et bizarrement ne déclare que deux feux dans les années 1560 à 1580 : Jacques et Antoine Chassin, père et fils ou deux frères. Aucune déclaration en 1532, à croire que seul le seigneur y résidait.

GRANGE AUBERT, dite GRANGE GUILLAUME AUBERT

Des établissements gaulois à proximité, mais la grange elle-même doit être plus récente. Elle n’est rattachée à aucun seigneur et semble être une terre en franc alleu. A la suite des grandes entreprises collectives d’occupation du sol menées par un seigneur ecclésiastique ou laïque (XIIIe siècle), vinrent des initiatives privées. Le médiéviste Georges Duby indique que dans ce cas, la toponymie précise le nom du fondateur. Ce pourrait être le cas de la Grange Guillaume Aubert, des Mulots dit les Goubault ou de la Coste Saint-Père dite Pinagot. Au XVIe siècle, cette métairie n’abrite plus d’Aubert mais des Daudenil en 1532, André et Michel le jeune. En 1566 il reste un Pasquinet Daudenil (qui disparaît des rôles ensuite) et six nouveaux feux. Le plus aisé est Jehan Girodot, puis des laboureurs — Jehan Gauthier fils Thierry, Robert Mitaine, André Tallenais. Un valet, Estienne Maison, tout jeune marié et enfin la veuve Guillaume Torcol. A partir de 1570, on ne trouve plus que cinq feux : les plus aisés sont désormais Regnault Barrault et Jehan Gauthier fils Thierry ; Estienne Maison a disparu.

GRISEY

 

Griseus villa juxta Tornodorum (en 1080, cart. gén. de l’Yonne), villa donnée à l’abbaye de Molesmes. Gryseium, 1258 (cart. de Pontigny) ; Gresy puis Grisy (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre).

A la hauteur de Junay, Pierre Nouvel (cf. note 1) parle à cet emplacement d’un établissement rural agricole d’origine gauloise occupé sans rupture jusqu’au Moyen Age. Au XIIIe siècle, la villa n’existe plus. A la place deux moulins appartenant à l’abbaye de Saint-Michel. Ces moulins semblent avoir été désertés durant les guerres et épidémies jusqu’au début du XVIe siècle, puis habités sporadiquement par un certain Pantaleon Petitjehan dit Fontaine. A l’époque, l’Armançon formait des îles à cet endroit occupées par des prés communaux et une saulée. En 1570-1571 un procès entre les religieux de l’abbaye de Saint-Michel montre que le meunier a changé : Edme Girard et sa femme sont en litige à propos de leur bail des moulins de Grisey[51]. Il n’est pas mentionné dans les rôles de tailles.

MAISON ROUGE

 

En 1270, on trouve une trace écrite de Maison Rouge (Domus rubrea) appartenant à l’abbaye de Molosmes. En 1532 on y trouve un feu, celui de Jehan Trosselot, laboureur. On parle d’un bail à rente de dix-huit ans donné à un bourgeois de Tonnerre, Aignan Lhermitte marchand teinturier, en 1562 pour 40 livres tournois de rente[52]. Lhermitte a été échevin deux années de suite (1555-1557). Il habite faubourg du Pont et installe un fermier à Maison Rouge déclaré à partir de 1569, Jehan Quatrevaulx qui a des parents à Tonnerre et Vaulichères, tous laboureurs, mais d’autres Quatrevaulx sont carriers et Maison Rouge possède une carrière.

MARCAULT (Marcaut)

Terre d’Eglise, voisine de la métairie d’Athées sur le chemin de Viviers. Est affiliée à la paroisse Notre-Dame. Marcault appartient à la maladrerie Saint-Blaise dont le chapitre Notre-Dame est maître et administrateur[53]. La ferme doit donc nourrir les lépreux et leurs aides.

En 1514, le chapitre passe un bail à trois vies avec trois familles : Pierre Moretmat laboureur, en son nom et en celui de ses enfants ; Jehan Helye le jeune, laboureur, et aux autres enfants de feu François Moretmat[54]. Dans les rôles de tailles de 1532 les deux fermiers sont Jacques Moretmat et Jehan Helye. Ils sont accompagnés de trois valets de ferme : Estienne Jobert [Joubert] d’une famille de laboureurs et vignerons de Tonnerre, Jehan Merle et Jehan Regnier avec la précision « gendre Odot », car il a deux homonymes en ville (vigneron et tixier de toile). En 1566, il est mentionné que le dernier Helye, Estienne, est parti à Cruzy. Des Moretmat sont toujours fermiers : Jehan qui vit avec Bonne, une veuve, et Estienne. D’autres sont cofermiers : Philippe Ballerey (devenu le plus riche), Simon Nicolle et Simon Henry avec trois aides. Tous se maintiennent dans les années 1570 bien que l’on tombe à 7 feux : Estienne Moretmat, Philippe Ballerey et la veuve Henry Nicolle avec son fils Pierre. Elle-même se remarie. En 1586, Jacques Moretmat, dit alors vigneron, avec Nicolas Berthelin et son épouse Barbe Mertirat vendront « leur part de la métairie de Marcault »[55], bel exemple d’un bail à trois vies maintenu jusqu’au bout.

MARCHESOIF (on trouve aussi Marsoy)

Marcasolium ou Marchesulum, puis Marchesoy, 1265 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre). Le nom vient peut-être du gaulois morga/marka devenu marche (frontière, limite d’un pays) et peut évoquer d’anciennes limites de terroirs[56].

La première trace écrite remonte à 1213. Cette grange dépendait de la commanderie templière de Saint-Médard à Nuits-sur-Armançon, devenue Saint-Marc en 1226. En 1311, après la suppression de l’Ordre, Marchesoif passe sous l’autorité des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Située en orée de forêt sur le chemin d’Irouerre, Marchesoif était tout d’abord vouée à la protection des pèlerins et voyageurs. Outre le logis, les étables et la grange, le lieu possède une chapelle encore visible aujourd’hui[57]

D’après les rôles d’imposition, ce n’est qu’à partir de 1484 que l’on retrouve un feu mentionné dans cette grange, puis 3 feux en 1486 et deux en 1521. En 1532, 4 feux sont déclarés : la veuve Jehan Quantin, probablement ses fils Edme et Jacob et un manouvrier à demeure Claude Roselle. Puis la tenure change main. Le 23 avril 1553[58], le commandeur de Saint-Marc « delaisse au titre de ferme et admodiation pour le temps de neuf annees » à Antoine Pyon marchand de Tonnerre, les maisons, granges, jardin, aisances et appartenances et terres labourables de Marchesoif, « moyennant que ledict preneur ses hoirs et ayans cause seront tenuz payer par chacun an aud. seigneur de saint Marc ou à son commis, la quantité de six vingt bichetz [120] froment et six vingt bichetz avoyne mesure de sainct Marc ». Ces 240 bichets de graines seront à livrer à Marchesoif le jour de la saint Martin d’hiver (11 novembre). Le commandeur devra « reparer et bailler en bon ordre lesd. maisons » et Pyon devra entretenir afin que rien ne tombe en ruine ou « en decadance » et bien exploiter la terre. Il y a deux autres clauses à respecter par le preneur, il sera tenu de « faire dire le divin sermon en la chappelle dud Marchesoif, et faire faire une piece de vigne assise au finage de Tonnerre au lieudict Voutoys ». Deux jours plus tard, Antoine Pyon baille pour neuf ans à son beau-père Regnault Allier, hôtelier (les Trois Mores), la moitié de ce labourage contre 150 bichets moitié froment moitié avoine, à lui livrer à lui. Ainsi, à la st Martin, Antoine Pyon n’aura plus qu’à verser 90 bichets au commandeur pour régler son contrat. Il doit y avoir d’autres arrangements que nous ne connaissons pas dans la famille. En 1566, les rôles ne mentionnent plus que Jehan Pyon laboureur, avec son fils devenu majeur en 1570. La métairie se maintient ainsi avec un ou deux feux.

LES MULOTS dit aussi LES GOBAULT ou LES GOUBAULT

Nom roman signifiant meules ou mulots, mais aussi nom de famille

Métairie établie par le comte de Tonnerre, probablement à la fin du XVe siècle avec 9 feux en 1521. En 1530, la « grange des Mullotz » est amodiée à Pierre Gobault [Goubault] pour 48 bichets froment et avoine. Deux ans plus tard, y vivent Estienne et Colas Gobault avec Jehan Robillon. En 1553, Jehan Robillon entasché de la maladie de lèpre est admis à la maladrerie, mais sa femme et ses enfants, sains, restent aux Mulots. En 1566-1567, sur 10 feux, il y a 7 Gobault, la veuve Robillon et deux domestiques, Edme Marcellin et Jehan Cormyer. Il s’agit là sans doute d’une communauté de famille[59], comme l’indique d’ailleurs son toponyme « les Goubault », nom en perdition mais encore utilisé de nos jours par quelques anciens Tonnerrois.

Michel et Phillebert Gobault sont les aînés, les plus riches, et Michel représente la communauté dans ses relations avec la ville. Il y a également Jehan Gobault dit Vallier et son fils Jehan fils Vallier et enfin Colas Gobault nouveau marié en 1566. Les trois derniers ne payent que quelques deniers. L’année suivante, Phillebert et Colas sont décédés et leur veuve sont recensées. Pas pour longtemps car, l’année suivante, la veuve Colas n’habite plus aux Mulots et la veuve Phillebert vit à la métairie avec avec Pierre Mouton d’une famille tonnerroise, en conservant les biens de son feu mari. En 1570, les anciens domestiques ont disparu et on découvre une veuve Jehan Groys et Martin Groys comme domestiques. A la fin du siècle, le petit hameau ne comprend toujours que 11 feux.

NUISEMENT, dit NUYSEMENT

 

De noisement, dommage, préjudice en roman d’oïl : terre ayant subi un pillage ou autre dommage.

Le domaine de Nuisement est un fief donné à l’Hôpital par sa fondatrice Marguerite de Bourgogne en 1293. Comme toute grange, il eut d’abord un maître. Au début du XVIe siècle, la métairie est donnée à bail à rente viagère et emphythéose par la comtesse Françoise de Rohan, veuve de Louis de Husson, à Jehan Pinot son bailli, seigneur de Fyé. Il faut ajouter que Pierre Pinot (un frère de Jehan ? en tout cas un proche parent) avait été institué maître et administrateur de l’Hôpital en 1505 par cette même comtesse. Il semblait naturel de donner à bail Nuisement à ce Jehan Pinot. Celui-ci se dit « noble homme » mais je doute de sa noblesse car il paye des tailles à Tonnerre. Dans les années 1530, les Pinot — Jehan bailli, Jehan fils grenetier et une veuve Pierre Pinot — habitent un hôtel dans la rue des Forges. Jehan installe des fermiers sur la métairie : Vincent, Claude et Estienne Laude, ce dernier vivant avec la veuve de Denis Chassin, décédé à Athées. On retrouve des Laudes en 1566 et suivantes mais aussi un Jehan Gobault dit Myjehan, le seul Gobault à ne pas habiter aux Mulots. Ils ont avec eux de deux à quatre valets selon les années.

Dans sa thèse, Magali Villetard donne la description de la métairie à la fin du XVIIIe siècle[60]. Deux siècles ont passé et des changements sont intervenus dès le XVIIe siècle, pourtant on y retrouve une cour ceinte de murs et des bâtiments épars. Cette fois, les bâtiments des animaux sont complètement séparés des logis des hommes et les céréales et gerbes demeurent à part : « un édifice tout en longueur et divisé en quatre sections ayant chacune leur entrée propre [en goutterau] et faisant office d’écurie à moutons, à bœufs et vaches, à chevaux et enfin, en bout, de remise sur cave » ; en face, la maison d’habitation avec deux logis séparés et, dans le coin nord-est, « un bâtiment de forme carrée abrite deux granges séparées par un épais mur de refend. L’une communique avec la cour, l’autre avec le chemin de la ferme de Marsoif ».

VAUPLAINE

Vallisplana, 1097 et 1190 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre).

Lieu très anciennement habité, on trouve des substrats antiques dans cette zone. D’abord chapelle de l’Hôtel-Dieu destiné dès le XIe siècle à recevoir pèlerins et voyageurs, l’église Notre-Dame est promue au rang de paroisse en 1230 et unit à sa cure l’Hôtel-Dieu Notre-Dame[61] qui la jouxte. Vauplaine est un des biens donnés à cet Hôtel-Dieu. La métairie semble avoir été désertée durant les guerres jusqu’à la fin du XVe siècle, puis est donnée en bail à rente à un laboureur. En 1521, les rôles de tailles indiquent deux feux. En 1532, toujours deux feux sous les noms du fermier Jehan Descaves et de son domestique Colas Dudot.

En 1560, on a réalisé le bornage de la métairie[62]. Se profile un nouveau bail. Une des clauses de ces contrats (voir ci-dessus à Marchesoif) est la réparation des bâtiments par le bailleur. C’est ainsi que le 21 avril 1561[63], « à la priere et requisition de noble et scientifique personne Maistre Roger de Foissy archiprestre, doyen de l’eglise Nostre dame de Tonnerre, Maistre et administrateur de l’Hostel-Dieu d’ycelui, et de Edme Brissonnet laboureur » — le nouveau fermier —, et l’ex-fermier, David Forgeot laboureur, se transportent en la métairie pour constater les travaux à faire. Déjà, la grande porte d’entrée sur la cour, en bois, est pourrie et ne tient qu’à un gond et une bande de fer de chaque côté. Il y a bien un verrou mais pas de serrure. Il est donc « necessaire d’en faire une autre et plus forte ». Dans la description, on distingue les habitations (logis), des étables et de la grange. A Vauplaine, il y a deux logis, un ancien qui précède l’étable et un neuf construit plus loin face à la grange. L’ancien logis est bien délabré : « en la chambre de l’ancien logis s’est trouvé le plancher [plafond] tombé en plusieurs endroits, ensemble de la petite chambre de derrière et le reste au moins pour la plus grande partie qui est pourri et ne vaut rien / en lad. chambre de derrière, le pied du costé de l’etable et du chemin est sans marches ». La mention d’un plancher évoque la présence d’un grenier ou fenil au-dessus du logis. La phrase suivante est difficile à saisir, on parle d’un passage menant à la grange qui se glisse entre cette chambre et « les estables du betail ». Dans ce passage, sous la chambre d’un côté, il faut y faire « environ une toise de muraille » et, de l’autre côté « au pied de l’estable du bestail y a trois marches sans goubin[64] », et « et au pied qui separe lad. estable d’avec la grange y a une toise ou quelque peu plus dont la paroi du costé de la grange est tombé ». L’étable n’a plus de porte, ni auge [mangeoire des chevaux], ni ratelier. « Avons trouvé la porte qui fait la separation de lad. grange et dud. passage faiste de bois de hestre à clair voyes ». Pour la grange, « les ais du guichet [petite porte dans la grande] ne valent rien », il faut en remplacer trois ou quatre, et son toit de gluis[65] « sur l’un des costez du pignon du costé du chemin de la riviere » (opposé à la cour, à l’extérieur) est à  réparer : « pour ce faire y employer environ un demi cens de gluis, perches et liens ». Du même côté, au pied de la grange, « y mettre une filiere[66] et plusieurs chevrons et racommoder environ une perche et demie de couvert, et fournir environ un cent et demi de gluis les perches, paissaux et liens et plusieurs journees de couvreurs ». Sur le plan du XVIIe siècle, la grange semble double, comme à Nuisement. Quant au logis neuf, dit aussi « petit logis », Forgeot explique « que depuis les cinq ans ou environ, ledict Sr de Foissy a fait faire à ses frais un four audict logis neuf et un plancher avec argille, et audict chemin aussi environ douze toises de murailles » — le sol est donc en terre battue. Pourtant, il manque à ce logis neuf ou dix tuiles faîtières, aussi faudra-t-il « la journée d’un couvreur et environ quarteron de thuilles [1/4 de millier] ». On devra aussi changer les ais de la porte de la chambre et la serrure. On retrouve ici une maison mixte avec ce logis jouxté à une étable qui n’a plus de plancher « et seulement une poutre et la porte qui ne vaut rien » et au bout de l’étable, le toit à porcs [porcherie] dont « l’un des costez de la muraille est demi abbatu et le couvert qui ne vaut rien ». Forgeot fournit à Brissonnet « tout les bois qui serviront d’eschafaut [échafaudage] » moyennent 6 livres qui lui sont payées le 26 avril suivant. Tous ont signé, sauf Brissonnet qui « a dict ne scaveoir signer ». La grange carrée, encore visible aujourd’hui est construite à basse-goutte, construction dans laquelle le pas postérieur de la toiture descend jusqu’à très près du sol, modèle que l’on rencontre en Champagne méridionale, mais j’ignore de quand date cette construction, elle est peut-être postérieure au XVIe siècle.

En 1566, la famille Descaves s’est agrandie en les personnes de Georges (le plus riche, sans doute l’aîné), Jehan et Ogier, ainsi que Michel Dudot. Une situation stable donc, mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’il n’y ait pas traces ni de Forgeot ni de Brissonnet.

VAULICHERE, dit aussi LICHERE ou VAL LICHERE

Vellichieres, 1493 (cart. du comté de Tonnerre) ; Val-Licheres, Licheres ou Vaulicheres, 1496 (cart. de Saint-Michel), Lichere en 1530.

La métairie de Vaulichère est récente, créée à la fin du XVe siècle, alors que les campagnes se repeuplent. Elle n’est pas nommée dans les registres de taille de 1486, et Lemaistre parle d’un acte de 1493 sans autres précisions, donnant le nom du présumé premier habitant : Jehan Regnier[67]. C’est donc sur l’initiative de Charles de Husson (mort en 1492) ou de son fils Louis que « le labourage et metairie de Lichere » fut établi au nord de la ville, près du village d’Epineuil sur la route de Molosmes. Louis de Husson est le grand-père maternel de Louise de Clermont-Tallard, future comtesse. Avec douze taillables en 1521, la métairie s’est étoffée, mais redescend à 9 feux en 1530-1532. Elle est alors amodiée à Pierre Denis et Jehan Le Jay pour chacun 20 bichets moitié froment, moitié avoine, et compte deux veuves et cinq domestiques. Vaulichère possède 22 feux en 1566, 27 en 1574 et 29 en 1590. Le hameau est constitué mais n’a encore ni chapelle ni église. Il devra pour cela attendre le siècle suivant.

En février 1559[68], à propos d’une concurrence de juridiction entre le prévôt des maréchaux de France « au gouvernement de Bourgogne bailliage conté et ressort d’auxerrois » et le prévôt de la justice ordinaire de Tonnerre, prennent vie quelques personnages de la métairie, dont un des plus apparens [importants] Nicolas Dragon. Celui-ci a été fait prisonnier alors qu’il se trouvait à Avallon à la requête de noble homme Charles La Verne écuyer seigneur d’Etaule et de Serrigny en partie[69] et ce « pour le faict de l’art millitaire », d’où l’intervention du prévôt des maréchaux qui, arguant d’un édit royal[70], l’avait emmené en Bourgogne. Or, Tonnerre relève de Paris et non de Dijon. Le procureur fiscal du comte de Tonnerre, Symonne femme de Nicolas et Estienne son fils s’étaient plaints de la situation. Informés la veille au soir « bien tard » du retour de Nicolas Dragon escorté par le prévôt des maréchaux, le bailly, le lieutenant du prévôt et le prévôt du comté entendent mener eux-mêmes le procès. Parmi les fonctions des prévôts des maréchaux s’exerce la répression des crimes et délits commis par « ceux qui tiennent les champs », gens de guerre, coureurs ou vagabonds, gens sans aveu… « encore que les délinquants eussent domiciles ». Nous ne saurons pas ce qu’a fait Nicolas Dragon, mais le procureur du comte insiste bien sur les faits suivants : il « n’est vagabond bandolyer [bandit de grands chemins], ny tenant les champs ny de la qualité qui vous est attribuee par ledict edict, ains [mais plutôt] est ledict Dragon homme riche oppulent bon laboureur mesmes luy de la metayrie de monSr le conte tenant lieu en ce contey où il a sa famille femme et enfans residans en sa maison sans tenir champs et vivant de son labeur ». Nicolas Dragon n’est en tout cas pas rejeté par sa communauté puisque quatre ans plus tard, il est leur porte-parole auprès des autorités citadines. Il est en effet « opulent » puisque c’est lui qui a l’impôt le plus élevé. Son fils Etienne est marié et décèdera en 1570.

Des familles constituent le noyau souche de la métairie. La famille Regnier d’origine par exemple est représentée par quatre feux dans les années 1570 : l’aîné Jehan dit Chonchon, Toussaintz, puis Michel et la veuve Servais ; une sœur ou fille Pierrette Regnier a épousé François Souppey qui devient consort grâce à ce mariage, ils ont une fils Leonard. En 1564, c’est Leonard qui participe à la confection de l’assiette [la répartition] des tailles pour « les demourans en Vaulicheres. Parmi les autres fermiers, plus de Denis, mais Edmon Lejay a pris la suite de Jehan ; trois feux chez les Dragon — Nicolas, François et la veuve d’Estienne ; François Petit, Lazare [Nazaire] Blanchot, Michel Lallemant et Jehan Prieur font partie des plus aisés. Les autres, ouvriers agricoles, peuvent aussi former des dynasties bien installées : 3 Bouquet, 2 Milley [Milly], 2 Romilly dont un vit avec son gendre, et quelques noms isolés (Daurier, Goux, Bourgoin, Grangey, Royer ou Quatrenaulx).

Le 26 octobre 1572, Antoine de Crussol et Louise de Clermont vendent aux habitants de Vaulichère le Buisson Renard — pièce de terre d’une dizaine d’arpents consistant en « buissons, broussaille et savane » — contre 11 livres de cens et rente payable annuellement à la saint Rémy[71]. Pour l’occasion, les 24 chefs de famille recensés (dont deux veuves) ont élu leurs représentants : Symon Lejay (en place d’Edmon décédé), Nicolas Dragon, Lazare Blanchot et Jehan Prieur. Les bois et usages de Tonnerre étant éloignés de Vaulichère, il devient plus confortable pour les habitants de pouvoir se servir chez eux, fut-ce de broussailles.

En 1587, Louise de Clermont vend le labourage et les hommes de Vaulichère à Henry Canelle[72]. La métairie n’appartiendra plus au comté, mais à cette famille ayant acquis la noblesse depuis peu.

 

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[1] Sur les origines et le développement urbain de Tonnerre, voir : Pierre Nouvel, « Tonnerre / Tornodorum. Genèse et développement d’une agglomération gallo-romaine », Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Tonnerrois, 56, 2006 (2007), pages 7-36 ; une fouille passionnante qui a dû être interrompue hélas par un choix politique de la commune.
https://www.academia.edu/10045962/Tonnerre_Tornodorum._Genèse_et_développement_d_une_agglomération_gallo-romaine

[2] Je me fie ici essentiellemnt à M. Quantin, Dictionnaire topographique du département de l’Yonne, Paris, 1862, et au Dictionnaire topographique de France, consultable sur http://cths.fr/dico-topo/affiche-vedettes.php?cdep=89&cpage=5 qui prennent leurs sources dans des cartulaires.

[3] Voir ici : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/08/04/la-pierre-de-tonnerre/

[4] Voir ci-dessous les images du « catalogue » et en particuliers Nuisement et Vauplaine. Voir aussi Jean-René Trochet, Les Maisons paysannes en France et leur environnement (XVe-XXe siècles), Paris, Créaphis, 2006, p 39, 284-285, 360…

[5] Le pourpris de la métairie était libre d’impôts, aussi le seigneur avait-il intérêt à résister à une extension des franchises sur son territoire et voyait d’un mauvais œil le passage de la métairie au hameau, ou bien celui-ci devait se développer sur un espace restreint. C’est donc surtout après la Révolution que les hameaux se développèrent.

[6] Petitjehan P., Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p 119-123. Publié également in : « Petits huictainz contenans les menues particularitez de la ville de Tonnerre » dans : Le Cabinet historique, t. 2 (1re partie : documents), Paris, 1856, p. 27-34.

[7] Corbe, patois pour corme, fruit du sorbier en forme de petite poire acide mangeable quand elle est blette, et dont on faisait une boisson. Les sinelles sont des mûres.

[8] Sauce verd : à base de pain (d’où le bled) trempé dans du vin, broyé avec persil, gingembre et arrosé d’un filet de vinaigre, le tout passé au tamis (pour poisson ou volaille).

[9] A la dodine : sauce faite de pain grillé trempé dans un vin rouge, auquel on mélange des oignons frits au saindoux et des épices et que l’on sert sur les oiseaux de rivière rôtis.

[10] Daguenelles, de dagueneté = desséché (cf. le patois gueurli), fruits séchés au soleil ou au four comme des pruneaux, vieille manière de conserver les fruits.

[11] Voir « 1583, des processions blanches tonnerroises » : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/catholiques-et-huguenots/

[12] Tonnerre, BM, sans cote. J’ai étudié en détail 1532, 1566 à 1573 et survolé d’autres années (il en manque beaucoup).

[13] Ceci est un survol pour donner une idée. Quelques autres noms de famille en ville ne sont pas non plus d’origine locale, autant que l’on puisse en juger, mais peu par rapport aux métairies.

[14] Avec le temps (et l’inflation), les baux de longue durée n’offraient plus de revenus suffisants pour les maîtres du sol et, la pression démographique aidant, ces maîtres ont peu à peu développé des baux de courte durée — voir ci-dessous à Marchesoif.

[15] Pour le confirmer, il faudrait pouvoir croiser les données des rôles de tailles avec celles des registres de catholicité, mais ces derniers manquent pour la quasi totalité du siècle et ne sont que partiels (que des baptêmes et sans nom de la mère).

[16] Maximilien Quantin, Histoire du tiers-état à Tonnerre au milieu du XVIe siècle (1543-1590), impr. G. Rouillé, Auxerre, 1887, p 128.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-70 f° 39.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 46 sans date.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 11 v° et f° 22 v°-23.

[20] Entre autres Jean Fromageot, dans Tonnerre et son comté (Tonnerre, 1973) page 310 qui, outre une erreur de date, parle de ce capitaine comme d’un reître « guerroyant dans le pays » qui avait « de sa propre autorité et sous menaces, taxé plusieurs villages » et « pour faire compensation ce même reître avait déchargé de toutes tailles les habitants de Vaulichères, Athée, Nuisement, les Mulots et Arcot (sic) ». Tout ceci est faux comme nous allons le voir.

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 24 et 31.

[22] Sorte de tonneaux ou de cuves en bois servant à vidanger les fosses d’aisance, les fossés, les déblais, etc. Rabyat est payé 48 L 12 s.t. ce qui indique plus de 150 vaisseaux utilisés.

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563 f° 17 v° et 4 CC 2 1563-1564 f° 20 v°.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 23 v° et 31 v° ; dans ce dernier article, on précise « et pour quelques despenses de bouche faictes en la maison dudict Allier [l’Escu de France] par les eschevins pour faire les comptes quelque temps après le depart dudict capitaine », une façon de faire passer une dépense échevinale sur le dos du capitaine.

[25] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 24.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 21 à 22.

[27] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 11 v°, f° 11 v°, 23-23 v°, récapitulation f° 34 v° -35 : les frais pour cette levée de taille se montent à 118 L 12 s. 9 d.t.

[28] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 35-35 v° : les frais cette fois s’élèvent à 99 L 5 s. 6 d.t.

[29] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 11 v°, f° 22 v°-23.

[30] Tonnerre, AM, B B 1-A du 17 octobre 1563.

[31] Tonnerre, AM, B B 1-A du 2 novembre 1563.

[32] Tonnerre, AM, B B 1-A du 2 janvier 1564 n.s.

[33] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 16 v°-17, daté par le mandement des échevins.

[34] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565, f° 21 v°-22.

[35] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 43 v°.

[36] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566, f° 33-33 v° aux 9 novembre 1565, 5 janvier et 15 juillet 1566.

[37] Tonnerre, BM, sans cote. Les nombres de feux et les noms des chefs de famille sont basés sur ces rôles de tailles.

[38] Le hameau de Soulangis, aujourd’hui simple ferme (Soulangy), n’apparaît pas dans ces rôles de taille. Pour plus de détails, voir le blog de Jean-Robert Blot : https://abbayedestmartin.jimdo.com/soulangis/

[39] Tonnerre, BM, ms 24 f° 13-958. Sur les ennuis d’argent des du Bellay, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/03/06/francois-du-bellay-une-gestion-musclee-du-comte-1539-1553/

[40] Dans un cahier de notes trouvé à la SAHT dont j’ignore l’auteur qui précise que cela provient des archives du château de Tanlay.

[41] AD Yonne, 3 E 1-116, f° 152 et 165.

[42] Eugène Drot, « Recueil de documents tirés des Anciennes minutes de notaires déposées aux Archives départementales de l’Yonne », BSSY 1901, p 434. Claude Pinagot ne restera pas longtemps seigneur en partie de Vezannes car en 1560, il vend tout son droit sur cette seigneurie à Jean du Pin pour 720 L.t., besoin d’argent sans doute (id. p 322).

[43] Eugène Lambert, Recherches historiques sur Tanlay, Joigny, impr. A. Tissey, 1882-1886, vol. II, p 171-172.

[44] Tonnerre, AH, B 47.

[45] Tonnerre, BM, ms 24, f° 149.

[46] L. Le Maistres, « Vezinnes », Annuaire de l’Yonne, 27e année, 1863, p 60-62.

[47] Auxerre, ADY, E 189 f° 102 daté du 21 juin 1551 et Tonnerre, BM, Ms 13 f° 111 v°-112 pour la description de l’emplacement desdits bois.

[48] Tonnerre, BM, ms 24, f° 149 v°.

[49] Cf. https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/01/02/recteurs-des-ecoles/#_edn24

[50] Maurice Roy, Le ban et l’arrière ban du bailliage de Sens au XVIe siècle, Sens, Ch. Duchemin, 1885, p 218.

[51] P. Pietrisson de Saint-Aubin, Documents sur le Tonnerrois, inventaire du fonds Contassot aux archives de l’Aube, Auxerre, 1927, p 24.

[52] P. Pietrisson de Saint-Aubin, Op. cit., p 36.

[53] Voir ici : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/modes-de-vie/peste-et-lepre/

[54] Troyes, ADAube, Fonds Contassot, I 13 ; contrat du 6 août 1514

[55] Id. ; contrat du 9 février 1586.

[56] L. Berthoud et L. Matruchot, Etude historique et étymologique des noms de lieux habités du département de la Côte-d’Or, Semur, V. Bordot, 1905, vol III, période gallo-romaine, p 101-102.

[57] Voir Michel Miguet, « La commanderie de Marchesoif », BSAHT n° 65 et 66, Tonnerre, 2015-2016, et le site de la famille Masson : http://www.marsoif.com/histoi02.htm#chapelle

[58] Auxerre, ADY, 3 E 1 114, f° 128-130 v°.

[59] Sur les communautés taisibles ou expresse, ou familiale, voir l’article et ses liens en fin : https://famillepopineau.wordpress.com/2014/06/16/les-communautes-familiales-en-berry/

[60] Magali Villetard, l’Hôpital de Tonnerre d’après ses documents d’archives historiques (1789-1814), vol I. Voir en ligne : https://bdr.u-paris10.fr/theses/internet/2015PA100066/2015PA100066_1.pdf  p 216 et pour le plan de 1757 vol III https://bdr.u-paris10.fr/theses/internet/2015PA100066/2015PA100066_2.pdf p 718.

[61] Pour en savoir plus, voir « l’Hôtel-Dieu Notre-Dame », article à venir.

[62] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1559-60, f° 27 v°.

[63] Tonnerre, AM, FF 3 (copie du XIXe siècle).

[64] Gobin ou goubin : j’ai rencontré le terme dans le cadre de chantiers à propos de type de pierres à fournir, mais je n’en connais pas le sens.

[65] Glui : chaume, botte de paille de seigle ou de blé pour couvrir les toits.

[66] Filiere : grande piece de bois posée en travers qui supporte les chevrons.

[67] Louis Lemaistre, « Epineuil et Vaulichères », Annuaire de l’Yonne, 1852, p 371.

[68] Tonnerre, BM, Ms 13 f° 234-239, du lundy 27e jour de febvrier 1558 (1559 n.s.).

[69] Charles du Verne ou de Verne, seigneur de Serrigny en Auxois à 6 km de Tonnerre et Etaule à 4 km d’Avallon, lieux situés hors du comté de Tonnerre, en Bourgogne.

[70] Il s’agit des lettres patentes du 5 février 1550 n.s. sur le règlement des fonctions exercées par les prévôts des maréchaux.

[71] Tonnerre, AM, 4 S 8 (transcription du XXe siècle).

[72] Louis Lemaistre, op. cit., AY, 1852, p 371.

 

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Une enceinte pour le faubourg

Dans le N° 68 du Bulletin de la Société d’archéologie et d’histoire du Tonnerrois (BSAHT) sorti en mars 2018, j’ai publié un article sur l’enceinte du faubourg de Bourgberault. Je ne vais donc pas publier ici l’intégralité de cet article, seulement une partie des pièces d’archives.

Bourgberault (la rue du Général Campenon actuelle) s’étale en longueur vers le nord-ouest, protégé naturellement au nord-est par le bief de l’Armançon et au sud-ouest par les roches escarpées depuis la colline de Saint-Pierre jusqu’à Vauchèvre, lieu-dit marquant alors sa limite. Dans les années 1570, la population de ce faubourg très ancien représente 18 à 19 % de la population de la ville, non compris les métairies et écarts. Les années 1574 à 1576 voient se déployer la cinquième guerre de religion. Dès 1575, les menaces s’intensifient et c’est dans ces circonstances que, enfin, le corps de ville se préoccupe des murailles de Bourgberault. L’article décrit ce qui existait auparavant, le contexte de cette décision, la description des ouvrages à construire et le déroulement des opérations.

Nous sommes ici dans le cadre de travaux publics urbains dont cet article est une bonne illustration. Les choses s’enchaînent de manière habituelle : décision, visite des lieux, financement, toisé, devis et marchés[1]. Le 22 décembre 1576 un nouveau procès-verbal de visitation est signé par trois maîtres maçons jurés[2]. Au total ce sont 337 toises de murs à construire ou reconstruire en y ajoutant de nouvelles tours. Ces 337 toises de murailles (660,40 m) d’une hauteur de 16 pieds (5,20 m) donnent près de 900 toises carrées[3]. On élèvera aussi huit tours nouvelles.

Il est temps car fin décembre, Condé ­— prince protestant — et son allié Jean Casimir — prince Palatin — entrent finalement en France avec une armée de vingt-cinq mille hommes, et le duc d’Alençon confirme ses engagements à la tête des Malcontents. Les armées ne sont pas si loin et grondent… Le 2 février 1576, Tonnerre organise guet et garde des portes. Dès le 5 février, a lieu l’adjudication de la première tranche de travaux. Deux autres adjudications lui font suite : les 13 février et 11 mars 1576.

Les procès verbaux et adjudications décrivent trois lieux subdivisés en cinq tranches de travaux : de l’église Saint-Pierre aux Roches, le long de la rivière en deux parties et du côté de Vauchèvre et Junay avec une nouvelle porte. Il y eut seulement cinq enchérisseurs pour six enchères. Qui sont-ils ? Trois demeurent dans le faubourg : Berthin Bouldrey sergent, Regnault Tuot boulanger et Blaise Mandame marchand drapier. Les autres habitent rue Dame Nicole et rue Jehan Garnier : Pierre Garnier marchand et Mathieu Gregoire Me maçon. A chaque enchère, trois hommes seulement s’affrontent sauf pour la porte où ils ne sont que deux, Blaise Mandame et Pierre Garnier, les plus riches et qui, du reste, emportent tous les marchés, trois chacun. Tous deux ont été échevins et même receveur pour Mandame. Des personnages influents et entreprenants. Mandame emporte 1 875 livres tournois de marché et Garnier 3 063 Lt. Les preneurs seront payés « en besongnant et pro rata de la besongne », en respectant les délais de construction. Le coût total s’élève à 4 938 livres tournois à étaler sur trois ans et à payer par les habitants ou propriétaires du faubourg.

Quelques illustrations

dessin vers 1600

 

 

 

 

 

 

 

Duviert, 1609

 

plan de 1700 (SAHT)

 

Même si la représentation du Mont-Bellant est un peu bizarre, on voit sur la gravure de Duviert, datée de 1609, le mur partant de Saint-Pierre avec deux tours, ainsi que la muraille le long du bief en Bourgberault. Un autre dessin plus ancien du feu musée de Tonnerre, proche de celui de Duviert, montre la même chose, ainsi que le plan de 1700 (SAHT). D’après la description et le tracé du plan, l’enceinte entre Saint-Pierre et les roches semble suivre le tracé de l’actuel chemin des Roches.

 

Tentative de cartographie

Légende :

  • En rouge : enceinte de la ville
  • En bleu : nouvelle enceinte de Bourgberault
  • En bleu et pointillés : ancienne enceinte du faubourg à réparer
  • En noir : les roches abruptes

 

Voici donc la transcription de l’intégralité de ces adjudications au moins offrant pour ceux que cela intéresserait. Mon étude étant bien superficielle, il y a encore beaucoup à en tirer. On pourrait faire une étude cartographique en se fondant sur les données chiffrées de ces actes, ou encore aller sur le terrain pour mieux saisir des descriptions parfois absconses.

Bref, bonne lecture.

 

Archives

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Adjudication du 5 février 1576 

Dimanche, assemblée devant Nicolas Jazu lieutenant particulier au bailliage de Tonnerre, les échevins, Me Claude Jazu licencié es loix advocat, Estienne Girardin, Estienne Garnier, Estienne Mathieu, et maistre Jehan Souplette procureur et receveur de ladicte ville / Lesquelz nous ont dict que suyvant l’advis et deliberation des habitans demourans en Bourgberault et aultres y ayans maisons et heritages, tenue par devant nous le 8e jour de juillet 1575 dernier, ilz avoient faict veoir et visiter le circuit de l’ancienne fermeté et closture dudict Bourgberault depuis le coing du chasteau jusques à la perriere de Vauchievre, et de ladicte perriere retournant selon la riviere jusques au coing de la muraille des tanneries, toiser et montrer les reparations de ladicte ancienne fermeté ruynees et demolyes par faulte d’estre couvertes et reparees depuis longtemps / Et par la visitation et mesurage faict par Nicolas Monnard, Mathieu Gregoire et Jehan Boullon Mes maçons jurez en ceste ville de Tonnerre, elleuz et nommez par ladicte deliberation, et le rapport par escript qu’ilz en ont presentement rapporté et affirme contenir visite selon que cy apres il est escript il sera … et estoit necessaire en brief pourveoir ausd. reparations / Et que à cest effect avoient lesd. eschevins faict publier la delivrance d’icelle estre à faire au rabbaiz ce jourd’huy, lieu et heure par devant nous, par publications faictes aux prosnes des eglises parochialles de ceste ville, nous requerons procedder à ladicte delivranve au plus descroissant pour faire lesdictes reparations / S’ensuyvent (répète le rapport du 22 décembre 1575 (AM EE 1) :

A Scaveoir :

Premierement faire la muraille depuis le coing de la fermetté du chasteau du cousté du Pastillot sur le dessus de la fosse tirant directement au coing du jardin qui fut à feu Jehan Guyon appellé le Jardin du bailly, delaissant entre les terres du Pastillot et ladicte muraille le fossé de largeur de la roche jusques au tort [détour]

– et en l’endroict dudict jardin Guyon faire une tour qui aura dedans œuvre dix piedz et faire en ladicte tour quatre cannonieres de pierre de taille bonnes et convenables par le hault

– de ladicte tour se continuera lad. muraille directement au coing du jardin de Jehan Berthelot selon le tort des terres des jardins estans sur ladicte fosse, delaissant entre la roche et jardin dud. ferrognier [ferron ou ferronnier : forgeron, maréchal] et ladicte muraille le fossé de largeur comme dessus

– Au coing duquel jardin Berthelot se fera une aultre tour pour battre selon le flanc de lad. muraille et fossé, et quatre canonnieres que l’on fera de pierre de taille comme dessus et par le hault seullement

– Et de ladicte tour se continuera ladicte muraille à retourner directement aux Roches joignans la vigne de la Trippe

– En laquelle muraille se fera une attente de poterne pour quand besoing sera curer le fossé

– Se fera en ladicte muraille cannonieres de pierre de taille bonnes et convenables et distantes l’une de l’aultre de deux toises

– Sera ladicte muraille d’espesseur par le bas de troys piedz et demy et de haulteur de seize piedz, et revenant à troys piedz en hault,

– Sera tenu le preneur tirer la pierre pour faire icelles murailles dedans la commune qui servira de fossé entre ledict jardin Guyot et l’endroict auquel sera assis le fond et plant desdictes murailles et tours, à fin de le curer et faire creux et profond

 

Délivrance

Et apres publication faicte de la delivrance de ladicte muraille cy dessus, à la charge de la rendre parfaicte dedans ung an, faire toutes curees et oster les destrappes, sera le preneur payé en besongnant et pro rata de la besongne par les habitans et ayans heritages au dedans dudict Bourgberault, jusques au circuit de la porte / Ledict pan de muraille a esté mis au rabbaiz par Pierre Garnier marchant bourgeois duddict Tonnerre à six livres la toise / Par Regnault Tuot aussi bourgeoys dudict Tonnerre à cent dix solz tournois / Par Blaise Mandame aussi bourgeois dudict Tonnerre à cent solz / Par ledict Tuot à quatre livres quinze sols tournois / Par ledict Garnier à quatre livres dix sols tz, à luy delivré apres plusieurs publications faictes et que personne n’a voulu descroistre

[Donc pour Pierre Garnier à 4 livres 10 sols tournois]

Seront tenuz les habitans dud. Bourberault et aultres y ayans des heritages faire curer le chemyn tirant de la rue jusques au coing du circuyt dudict sainct Pierre pour y mener à charrette les matieres pour faire lesdictes murailles,

– laquelle a de longueur par fond en tout soixante quinze toises, et en haulteur seize piedz, revenant à 200 toises carrée qui reviennent à 900 L.t.

Et pour lesd. deux tours à faire audict pan qui reviennent à 10 toises à ladicte raison de 45 L. La delivrance entiere dudict pan revenant à 945 L.t.

 

Adjudication du 12 février 1576 [le numérotage vient de moi pour plus de compréhension]

1er marché

Ledict jour de dimanche 12e desdictz moys et an, heure de midy en l’auditoire dudict bailliage apres le son de la cloche par troys diverses foys, lesdictz eschevins comparans par lesdictz Garnier, Dongoys et Souplette ont dict avoir faict publier la delivrance desdictes murailles cy apres aux prosnes des eglises parochialles / Et suyvant leur requeste a esté les publications d’icelle faicte et decleree à haulte et intelligible voix par le greffier de ceste court / pour laquelle a esté le pan de muraille à faire de la poincte de la muraille publiee comme s’ensuyt :

– 1- De la poincte de la muraille des Tanneries se fera troys arcs sur la riviere pour tirer directement au jardin de Jehan Leclerc seigneur de l’Isle, lesquelz arcs seront garniz de barreaulx de fer, l’ung desquelz se levera quant besoing sera

– Sera la muraille assise sur lesd arcs d’espesseur par le pied de la haulteur d’iceulx et de cinq piedz, et par le hault deux piedz et demy en forme d’avant mur, auquel seront faictes canonnieres de pierre de taille pour battre sur le cours de l’eaue

– 2-  au dedans dudict Leclerc se fera une tour pour battre selon ladicte riviere et le plant de muraille qui se fera directement aux molins

– Au milieu du pan de muraille qui se fera depuis ladicte tour jusques ausdictz molins se fera une aultre tour laquelle et la preceddente seront de profondité dedans œuvre de huict piedz

– Et au bout des grandz molins se fera une aultre tour de profondité dedans œuvre pour battre selon ledict pan de muraille et le dessoubz desdictz grandz molins de dix piedz

– Et si le meusnier ne veult oster son petit molin fera à ses despens les ouvertures pour passer l’eaue d’icelluy

– Seront lesdictz pans de murailles et tours garnies de canonnieres es lieux commodes faictes de pierre de taille et tant que requis sera

– Lad. muraille a de longueur en tout 76 toises (et non 78 comme compté en juillet)

Debvra le preneur faire troys sieges de latrines en l’avant mur[4] sur ladicte riviere

 

Délivrance : Apres laquelle publication a esté mis au rabbaiz à la charge de rendre ladicte muraille parfaicte dedans deux an, couvrir ladicte muraille de lesve, et de payer par lesdictz habitans et ayans heritages audict Bourgberault, jusques à ladicte porte en besongnant et pro rata de la besongne / par Berthin Bouldrey à huict livres la toise / Par Blaise Mandame à sept livres dix solz tournois / Par Mathieu Gregoire maçon à sept livre / Par ledict Mandame à six livres 15 solz / Par ledict Gregoire à six livres dix sols tz / Et par led. Mandame à six livres, à luy delivré apres que personne n’a voulu descroistre ladicte mise

– Elle revient à deux cens toises (201 toises carrées de mur) pour lesquelles convient payer audict Mandame dernier descroissant à ladicte raison de six livres, le tout la somme de douze cens six livres / Et pour les troys tours à faire audict pan qui reviennent à vingt toises, six vingt livres tournois [120 L.t.], la somme entiere de ladicte delivrance revenant à treize cens vingt six livres tz

2e marché

Ce faict a esté publié l’aultre pan de muraille à faire depuis lesdictz molins jusques à la tour où demeure Marechault et comme s’ensuyt :

1- Entre les grandz molins et le coing du pan de muraille tirant selon le cours de l’eaue à la porte de sainct Anthoine se fera la muraille selon la plate forme de terre en travers tirant directement du coing desdictz grandz molins audict pan de muraille

– Sera le meusnier tenu fermer de muraille le dessoubz desdictz grands molins jusques au planché d’iceulx

2- Le pan de ladicte muraille tirant selon led. cours d’eaue sera le gros mur reparé jusques à la tour en laquelle demeure Estienne Marechault, tant dedans que dehors, haulser l’avant mur de la haulteur de six piedz et y faire canonnieres es lieulx et endroictz necessaires

3- La porte de sainct Anthoine sera muree et la murant y sera faict ung canal pour distiller [permettre un écoulement] l’eaue de la rue et desd. murailles audict cours d’eaue

– Ladicte muraille est de longueur de quatre vingt deux toises

– Lesdictes murailles à faire depuis ladicte poincte de la muraille des tanneryes jusques ausdictz grandz molins et attenant d’iceulx seront d’espesseur par le pied et plant de cinq piedz, et par le dessus l’avant mur d’un pied et demy, lequel avant mur sera de haulteur de cinq piedz, et le tout desdictes murailles de haulteur de seize piedz comme dict est

– Seront toutes lesd murailles neufves et avant murs reparez, couvertz de lesves faictz à chaulx et greve [gravier]

Delivrance

Apres publication a esté mis au rabbaiz par : Pierre Garnier bourgeoys dudict Tonnerre à quatre livres / Par ledict Gregoire maçon à soixante et quinze solz tz / Par ledict Garnier à soixante et dix solz / Par ledict Mandame, à soixante cinq solz,

à luy delivré pour cause que personne n’a voulu descroistre.

– Lequel pan de muraille se trouve de quatre vingtz douze toises et rendu à ladicte raison de soixante cinq livres à deux cens quatre vingtz dix neuf livres tz [ils ne comptent qu’une hauteur de 6,73 pieds car ils réparent : 82 t x 6 = 492 p x 6,73 = 3312 divisés par 36 = 92 toises carré]

 

Adjudication du 11 mars 1576

Et le dimanche onziesme jour de mars audict an cinq cens soixante et seize, par devant nous Pierre Turreau licencié es loix lieutenant general au bailliage dudict Tonnerre et lesdictz eschevins comparans par lesd. Jazu, Girardin, Garnier, Dongoys, Mathieu et Souplette eschevins, en l’auditoir dudict bailliage isseue du sermon / Ont dict avoir faict publier la delivrance desdictesmurailles restans à faire cy apres declarees estre à delivrer ce jourd’huy et declaree par nous greffier comme s’ensuyt :

1- Faire la muraille depuis la Roche de Vauchievre au dessoubz des vignes derriere la maison et jardin de Didier Regnard et aultres jusques à la rue

2- Selon ladicte rue tirant à Junay et audict Vauchievre faire une porte, les escarriz de laquelle seront de pierre de taille[5]

– En lad. porte se feront guesnes et ouvertures de pont leviz et huys d’une baculle [pont-levis]

– Avec la retraicte d’une grille et canonnieres es lieulx requis et necessaires aussi de pierre de taille

3- Et d’une part et d’aultre une tour de largeur et longueur dedans œuvre de huict piedz hors la muraille

– Ladicte muraille a de longueur vingt quatre toises

4- Depuis la tour de ladicte porte continuer ladicte muraille jusques à la riviere et cours de l’eaue directement,

5- selon laquelle eaue se fera une tour hors ladicte muraille de largeur et longueur dedans œuvre de dix piedz pour battre selon ladicte muraille et celle qui se fera selon lad. eaue

– Ladicte muraille a de longueur quinze toises

6- De ladicte tour continuer ladicte muraille jusques à la tour en laquelle demoure Estienne Marechault et selon le cours de ladicte riviere et eaue,

7- et au millieu faire une tour de largeur et longueur dedans œuvre de six piedz pour battre selon ladicte muraille et es endroictz desd. tours et muraille faire canonnieres de pierre de taille en distance l’une de l’aultre de deux toises

– Seront toutes lesdictes murailles d’espesseur de cinq piedz par bas et d’ung pied et demy pour l’avant mur, et de haulteur de seize piedz comprins ledict avant mur qui sera de haulteur de cinq piedz

– Lad. muraille a de longueur cinquante quatre toises

8- Faire la porte de boys dudict Bourgberault, la ferrer et fermer à clef tant es guichetz que grandes portes doubles et delivrer les clez ausdictz eschevins

Delivrance 

Apres laquelle publication toutes lesd. murailles ont esté mises au rabbaiz / Par Blaise Mandame à huict livres tournois la toise / Par Berthin Bouldrey à sept livres dix solz / Par ledict Mandame à sept livres / Et par Pierre Garnier bourgeoys et marchant de Tonnerre à six livres la toise, à luy delivré pour ce que personne n’a voulu descroistre sur sa mise / Sera payé ledict Garnier de ladicte besongne en besongnant et pro rata / Parfera icelle besongne dedans troys ans prochains

– Toutes lesd. murailles estans de quatre vingt quatorze toises par fond, revenant à lad. raison de seize piedz [de hauteur] à deux cens quarante huict toises [en fait 250], et pour le payement d’icelle à lad. raison six livres tz la toise, à quatorze cens quatre vingt huict livres tournois (1 488 L.t.) / Et pour la tour à faire au coing de l’eaue qui sera de cinq toises à trente livres tz. La somme entiere de la presente delivrance revenant à quinze cens dix huict livres (1 518 L.t.).

Et quant à ladicte porte et tour attenant à rendre faicte dedans troys ans ont esté mises au rabbaiz par ledict Garnier à huict cens livres tournois / Par ledict Mandame à sept cens livres / Et par ledict Garnier à six cens livres, à luy delivré pour ce que personne n’a voulu descroistre sur sa mise

Sera le pont de pierre sur le cours de l’eaue abbatu et remis au dessoubz des fossez de ladicte fermetté pour tirer dudict pont selon led. fossé à ladicte porte qui se fera sur lad. rue tirant à Junay et Vauchievre / Ledict pont à faire comme dessus a esté mis au rabbaiz par ledict Mandame à quatre cens livres / Par ledict Regnault Tuot à troys cens livres / Par ledict Garnier à deux cens qoixante et quinze livres / Et par ledict Mandame à deux cens cinquante livres, à luy delivré pour ce que personne n’a voulu descroistre

– Toutes lesquelles sommes declarees es delivrances cy dessus particulierement faictes revenans à la somme de quatre mil neuf cens trente huict livres tournoys, et desquelles delivrances à nous ausdictz eschevins ce requerans octroyer ces presentes lectres pour leur bailler et servyr ce que de raison / Faict les an et jours que dessus

Signé Petitjehan qui a reçu 22 s 6 d pour ces actes (Tonnerre, AM, EE 1)

 

 

 

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[1] Voir ici : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/travaux-publics-urbains/

[2] Tonnerre, AM, EE 1, procès verbal non signé.

[3] 1 toise = 1,9596 m ; 1 pied = 0,3266. Pour trouver le toisage on pose L x H / 6 car il y a six pieds dans une toise ; on peut aussi poser (L x 6) x 16 / 36 car une toise carrée = 36 pds. C’est ce toisage qui est utilisé pour l’estimation du coût.

[4] Avant-mur : Il s’agit d’un mur bas de première défense établi en avant de la muraille principale ; idéal pour y installer de l’artillerie par exemple (Robert Biton)… mais aussi des latrines, et l’on comprend que le rapport au corps et à ses déjections n’étant pas le même que le nôtre, on se soulageait à plusieurs.

[5] Escarri : gros bloc quadrangulaire marquanr les angles (R. Biton), ici de pierre de taille.

 

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La tour de Notre-Dame

Je ne parlerai pas ici de l’histoire de l’église Notre-Dame de Tonnerre que nous allons intercepter à la Renaissance[1]. Elle fut commencée par le choeur et le sanctuaire au XIIIe siècle tandis que la dernière travée, dans toute la largeur de l’église est du XVIe siècle. Cette travée forme un tout avec la tour et le grand portail qui ouvre sur la nef. Ce dernier date de 1536. On lit partout, jusque dans la documentation pour les touristes ou le panonceau à l’entrée de l’église, que ce grand portail fut « ordonné » par Louise de Clermont, que le petit portail date de 1545 et que la tour fut construite entre 1620 et 1628, ou encore comme l’écrit J. Fromageot que la tour, du XVIIe siècle, est due à Charles-Henri de Clermont[2]. Essayons de revisiter tout cela.

Rez-de-chaussée de la tour et petit portail : 1541-1545

D’abord, pourquoi vouloir à tout prix attribuer une construction, réparation, augmentation ou embellissement d’église à un seigneur ? Depuis le Moyen Age, la charge des églises est passée en partie aux paroisses et la communauté des habitants y veille très sérieusement. Il n’est pas nécessaire qu’un seigneur ni qu’une autorité ecclésiastique intervienne. D’autre part en 1536, Louise de Clermont n’est pas encore comtesse de Tonnerre, et sa mère Anne de Husson le devient seulement à la fin de l’année suivante, après partage de l’héritage de son neveu Claude de Husson. Je ne vois pas comment Louise de Clermont aurait pu commander le grand portail. En 1545, c’eut été possible, puisqu’elle est devenue comtesse au décès de sa mère en septembre 1539 et son mari, François du Bellay, a pris le titre de comte de Tonnerre par son mariage. Admettons que ce comte, par l’intermédiaire ou non de ses officiers, ait été commanditaire de la tour qui abrite le petit portail. Sans document (j’avoue ne pas les connaître), comment l’affirmer ?

Les paroissiens et la fabrique sont peut-être seuls à l’origine de ces constructions (fabrique désigne à la fois les propriétés d’une paroisse et les marguilliers qui administrent ces biens). Rappelons que l’église paroissiale est non seulement un lieu de culte mais aussi une maison commune pour tous les habitants. C’est le cas de Notre-Dame à Tonnerre. C’est là que se réunissaient les assemblées pour délibérer sur les intérêts communs, civils ou paroissiaux, réunies après l’office, presque toujours le dimanche à midi, au son de la cloche.  Quand on veut construire, réparer ou embellir une église, la fabrique prend les choses en main et doit obtenir l’aval des officiers royaux et seigneuriaux, et demander l’autorisation à l’évêché. La communauté reste ensuite le maître d’œuvre des travaux. Le problème majeur était le financement. Le chœur était à la charge des décimateurs[3] et la nef à celle des paroissiens. Pour le clocher, tout dépendait où il était implanté. Ici, il est à la charge de la communauté. Quand la fabrique n’avait pas de revenus suffisants, il fallait obtenir le droit de s’auto-imposer, comme la ville lorsqu’elle était en manque d’argent. Il est possible aussi que sans être commanditaires, le comte et la comtesse aient donné des fonds et posé la première pierre. Avouons donc notre ignorance sur le commanditaire de la tour et du petit portail : je pencherais pour les paroissiens. Toujours est-il que le rez-de-chaussée de la tour est déjà construit en avril 1542 lorsque François 1er fait une escale de sept à huit jours à Tonnerre. Pierre Petitjehan raconte que le recteur des écoles « esperant que le roy prendroit son entree par la porte St Jacques avait preparé un theatre devant le grand portail de l’eglise Notre Dame lequel avec la grosse tour estoit nouvellement construit en la beauté et somptuosité d’ouvrages qui y apparaissent »[4]. Ce premier niveau devait atteindre le premier bandeau, à la hauteur du grand porche. Le petit portail qui devait être au moins ébauché fut achevé en 1545. Il permet d’entrer dans l’église par le rez-de-chaussée de la tour.

Façade de Notre-DameFaçade de Notre-Dame de Tonnerre

Les paroissiens, après avoir agrandi l’église, entre autres par le rez-de-chaussée de la tour, décident donc de poursuivre le travail. Ce genre de décision est toujours pris en assemblée générale de la communauté paroissiale. Si une majorité se prononce pour l’établissement d’un devis et l’exécution des travaux, il faudra payer et souvent avoir recours à une taille sur la communauté, c’est pourquoi l’assemblée est essentiellement composée de propriétaires. Les paroissiens élisent alors des procureurs qui épauleront les marguilliers pour ces travaux.

Construction du deuxième niveau de la tour : 1550

Maximilien Quantin évoque ce contrat de 1550 mais ajoute aussitôt que l’incendie de 1556 a détruit cette partie de l’édifice et que « ce ne fut qu’en 1620 qu’on reprit l’achèvement de la tour »[5]. Voici l’intégralité de ce contrat.

[f° 177] « Comparant en leurs personnes honnorables hommes Me Pierre Catin, Guillaume Gaulchot, Germain Luyson, procureurs et maregliers de l’eglise Nre Dame de Tonnerre et avec eulx plusieurs paroissiens d’icelle eglise jusques au nombre de cens ou six vingtz [100 à 120] pour ce faire assemblez à son de cloche en ladicte eglise d’une part/ et Nicolas Monnard masson demeurant aud Tonnerre pour luy d’autre part /

Lesquelles partyes ont volontairement recongnu et confessé avoir fait et par ces presentes font entre eux le marché qui s’ensuit /

C’est ascavoir que ledict Monnart sera tenu et a promis de bien et deument faire monter et continuer ung estage en la tour de lad. eglise Nre Dame qui est le second estage qui se commencera audessus où le commencement de ladicte tour a cessé par le hault, les pilliers et ouvrage duquel second estage se continueront selon qu’ilz sont commencez et desduitz jusques à la haulteur [f° 172 v°] que de present a ladicte tour / faire les retraictz et moulures le tout selon le pourtraict que lesd. procureurs ont monstré aud. Monnart / faire une voulte de mesme pendant au dessus ung hostiau [?], continuer et monter la vis par dehors lad. tour / Et lequel second estage jusques au tiers jusques au lieu marqué audict pourtraict contient en haulteur cinq toyses deux piedz et demy / Et se poursuivra en deux saisons de printemps et esté prochains venans jusques au dedans la saint Remy que l’on dira mil cinq cens cinquante et ung / A la charge que led. Monnart residera au lieu de Tonnerre avec deux ou trois serviteurs au plus pour ce que ladicte eglise n’en pourroit bonnement contenir davantage / Baillera icelluy Monart bon et suffisant peige [garant] / rendra faicte et parfaicte led. Monart ladicte besongne bien et deument au dict de gens de cognoissance dedans le temps dessusdict / Laquelle lesd. procureurs feront visiter touttefoys et quantes foys qu’il leur plaira et qu’ilz verront estre necessaire / fourniront iceulx procureurs aud. Monnart les matieres en place avec cordes et angins / Pour laquelle besongne payront aud. Monart la somme de 540 livres tz en besongnant / A laquelle somme lad. besongne a esté ce jourd’huy enscherie de delivrer aud. Monart comme plus descroissant en plaine assemblée faicte en lad. eglise Notre Dame à chandelle ardant/ Et ledict Monart a esté pleigé et cautionné par Aignan Leclerc et Jehan Lesestre vignerons lesquelz en sont obligez l’ung pour l’autre [etc.] / Ont lesd. procureurs delaissé et mis es mains dudict Monnart ledict pourtraict pour en faire ung semblable et tout pareil et rendre l’original ausd. procureurs affin de le mestre au coffre de lad. eglise pour eulx garder / Lequel pourtraict a esté signé dudict juré en presence de tesmoings cyaprès [le portrait et ce contrat sont attachés et scellés l’un à l’autre, etc…] / Passé aud. Tonnerre en presence de Jehan Levuyt notaire et praticien, Pierre Cerveau, Nicolas Cabasson, Me Philippe Bolloy, Edme Monard massons et aultres dud. Tonnerre, le 9e de mars 1549 [av. Pâques, soit 1550 n.s.].

Suit l’engagement solidaire des cautions de Nicolas Monart maçon demeurant à Tonnerre[6].

Pour résumer : la tour qui a déjà une bonne dizaine de mètres de haut grandit de 10,60 mètres en 1550, ce qui la met à peu près à la hauteur du toit de la nef. Le travail doit être rendu avant le 1er octobre. Les procureurs de Notre-Dame procureront les matériaux sur place, avec cordes et grue. Le maçon qui a emporté le marché est Nicolas Monnart (Monart ou Monnard). Il habite rue de la Varence et sera souvent sollicité pour des travaux à l’hôpital ou pour la ville. Il est prié de ne travailler qu’avec deux ou trois apprentis et sera payé 540 livres tournois en besognant, c’est-à-dire à la semaine. Il doit copier le plan et poursuivre la tour telle que commencée et dessinée, en particulier l’étroite tourelle avec sa remarquable vis. Il terminera par une voûte et un toit provisoire. Il semble bien que la tour arrive alors jusqu’au troisième bandeau et comporte trois niveaux.

Le grand incendie de 1556

On lit donc partout dans la littérature sur Tonnerre que le grand incendie de juillet 1556 a détruit l’église en partie et bien évidemment sa tour à peine commencée. Nous venons de voir que cette tour fait déjà bien 20 m de haut, possède deux, voire trois niveaux et qu’elle est solidement bâtie avec ses larges contreforts. Le quartier autour de Notre-Dame a en effet été très touché par le feu : une partie des rues Vaucorbe, Saint-Michel et des Prêtres (rue Pasteur) ont subi un intense foyer. La rue des Prêtres d’alors est très étroite des maisons y furent détruites. L’Hôtel-Dieu qui collait à l’église dans la rue actuelle du Doyenné a été réduit en cendres. L’église a donc été touchée elle aussi et Petitjehan raconte que le clocher implanté à la croisée du transept, « couvert tout de plomb », environné de flammes, « ploroit et degouttoyt tout à l’entour de soy grosses larmes et ruisseaux de plomb » emportant avec lui les matières des cloches, ce qui obligea à rejoincter les voûtes[7]. Cerveau, au XVIIIe siècle, est le seul à affirmer que la tour fut commencée avant 1556 et que les traces du feu peuvent se lire « jusqu’au 3e ou 4e cordon de la tour »[8]. On peut encore le constater en partie de nos jours. Néanmoins, elle est restée debout, comme l’église. Les assemblées ont très vite repris. En 1563, un serrurier fabrique une « serrure à bosse mise en la tour de l’eglise Nostre Dame pour y retirer les bastons suyvant l’edict »[9]. Les armes n’ont pu être rangées dans l’église, mais bien au premier étage de la tour.

3e ou 4e niveau terminé : 1579 ?

J’avoue ici que j’avance une hypothèse car je n’ai pas de documents à propos d’un contrat de construction. Peut-être existe-t-il aux archives départementales, chez les notaires, mais il m’a échappé. Si quelqu’un trouvait une trace, cela permettrait d’en savoir plus. Pourtant, en mars 1579, en même temps que l’on refait à neuf l’horloge de l’église Saint-Pierre, on installe un cadran d’horloge « au dessus de la tour de l’eglise Nostre Dame dudict Tonnerre, du costé regardant la place du Pillory »[10]. Un cadran, même sans sonnerie, a un mécanisme et il faut en prévoir l’emplacement. Or l’horloge est installée au quatrième niveau, juste sous le clocher. A moins que l’on n’ait d’abord installé un cadran à l’étage en-dessous, ce qui me paraît fort improbable. Je ne suis ni architecte, ni historienne de l’art et si je fais des erreurs, je veux volontiers être corrigée par des personnes plus compétentes (faites un commentaire par exemple). Pour l’instant, je soutiens qu’il ne manque à la tour que le beffroi.

Révision du 4e niveau et construction du 5e, le beffroi : 1619-1623

Les dernières années du XVIe siècle sont assombries par les guerres de la Ligue ou Sainte Union catholique. De 1585 à 1598, les combats, passages de troupes, pillages, impôts sont le lot d’une population exangue. Il faut un peu de temps pour se relever. A Tonnerre, on s’attaque pourtant aux chapelles et à la façade sud de l’église Saint-Pierre de 1587 à 1595 et au portail nord dont la première pierre est posée en 1590 par Charles-Henri de Clermont en l’absence de sa grand-tante. La comtesse Louise, décédée en 1596, est remplacée par son petit-neveu qui ne devient comte de Tonnerre qu’en 1603. Resté fidèle au roi et à une succession légitime, comme la ville de Tonnerre, Charles-Henri de Clermont a combattu la Ligue. En 1597, il a épousé Catherine Marie d’Escoubleau de Sourdis[11]. Celle-ci portera douze enfants et mourra en couches à Tonnerre en janvier 1615. C’est une femme pieuse, dévote au sens de ce début de XVIIe siècle, souhaitant restaurer le catholicisme et œuvrer dans le monde par des actions charitables. Embellir des églises ou même fonder des couvents font partie de cette conception du devoir. C’est une tout autre ambiance qui s’installe à Tonnerre, et si Louise de Clermont n’est pas ou fort peu intervenue (à notre connaissance) dans la construction des lieux de culte tonnerrois, Charles-Henri et son épouse vont s’en charger, à commencer par la fondation du couvent des Minimes en 1611. Devenu veuf, Charles-Henri poursuit l’œuvre initiée et encourage de sa présence (et peut-être de ses finances ?) les ouvrages en cours.

Le niveau du clocher de Notre-Dame avec son beffroi de charpente est construit en 1619-1623. Je me fie à Cerveau pour l’affirmer[12]. Cet auteur parle de 30 pieds d’élévation pour ces années-là (il y en avait 32 pieds en 1550). J’ignore la hauteur exacte de cette tour. Ce serait bien de la connaître… J. Fromageot a bien documenté cette fin de construction, hélas en partant de la certitude que toute la tour fut construite à ce moment-là. Or, les gravures de Duviert datant de 1608 et 1609, montrent bien la tour déjà élevée, mais pas totalement, et recouverte d’un toit.

Duviert.NDDuviert 1609

J. Fromageot parle bien de « faire et parachever l’étage qui est déjà commencé », ce qui signifie pour lui enlever les pierres brûlées et reconstruire. Il s’agit plutôt de terminer et parfaire d’abord ce 4e niveau, justement en ajoutant la date de 1620, les quatres écus (le roi, le comte, l’évêque et la ville) et « de faire le cadre commencé de 12 pieds en carré […] avec enfoncement pour loger la montre »[13], qui existe déjà depuis 1579, mais peut-être pas au même emplacement, ou une autre horloge ? Il s’agit enfin, sans doute en 1621-1623 de construire le dernier niveau avec son solide beffroi de charpente pour soutenir quatre cloches « branlant ». Il est possible que Charles-Henri de Clermont soit le commanditaire de la balustrade qui termine la tour ou, du moins de son ornementation avec la date de 1628, avec le « Jesus Maria Ave Gracia » et ses initiales CHC. Il n’en demeure pas moins que l’on ne peut lui attribuer la tour dans son entier. Cette balustrade cache aux regards le toit pyramidal qui couvre la tour. Cette étude reste encore à parfaire. Il y a des imprécisions et sûrement d’autres documents à découvrir. L’histoire ne cesse jamais de s’écrire. Ce texte a voulu rendre à César ce qui lui appartient en l’occurrence la décision, la mise en œuvre et le financement d’une église par ses paroissiens.

 

Pour de très belles photos de Notre-Dame de Tonnerre par Pierre Bastien, voir : http://patrimoine-de-france.com/yonne/tonnerre/eglise-notre-dame-4.php

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[1] Pour en savoir plus sur Notre-Dame : Bureau, abbé Arsène, Histoire de l’église et de la paroisse Notre-Dame de Tonnerre,Tonnerre, P. Bailly, 1886 ; Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 163-175…

[2] Fromageot Jean, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, p 423.

[3] La dîme était l’impôt ecclésiastique et les décimateurs, ceux qui le touchaient.

[4] Petitjehan Pierre, Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estanss…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p 80.

[5] Quantin Maximilien, « Histoire du Tiers Etat à Tonnerre au milieu du XVIe siècle », BSSY, Auxerre, 1886, p 404.

[6] ADY, 3 E 1-111 Petitjehan 1549-1550 : il y a inversion des feuillets : le début du texte se trouve au f° 177 et la suite aux f° 172 v°-173.

[7] Petitjehan Pierre, op. cit., 1592, p 85-86. Ce clocher n’a jamais été reconstruit.

[8] Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 170.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 22 v°. Pour en savoir plus sur ces circonstances, voir ici Le Tumulte de la porte Saint-Michel (2).

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 comptes des octrois 1578-1579, f° 4. Pour en savoir plus sur cette horloge, voir ici Horloges et cloches de ville.

[11] Elle est la fille de François d’Escoubleau et d’Isabelle Babou, soeur de Jean Babou de la Bourdaisière lui-même marié avec Diane de La Mark (dont c’est le 3e mariage), mère de Charles-Henri, qui a dû intervenir dans ce mariage…

[12] Cerveau, François-David, op. cit., p 170.

[13] Fromageot Jean, « Comment l’on construisit la tour de Notre-Dame de 1619 à 1628 », Bull. de la société d’histoire et d’archéologie du Tonnerrois (BSAHT), 1969, n° 22, p 41-46.

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Recteurs des Écoles

Cet article fait suite à https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2014/12/11/locaux-des-ecoles/

Avec le goût des lettres et l’imprimerie, le besoin d’érudition augmente tout au long du siècle. Un siècle qui se préoccupe beaucoup d’instruction, d’éducation et même de pédagogie. Les Humanistes d’abord. Rappelons que Pierre Saliat (Salliat ou Salyat dans nos documents), traducteur de latin et de grec, enseignait à Paris au collège de Navarre où il avait eu pour élève François de Genouillac, oncle maternel d’Antoine de Crussol. Pierre Saliat avait traduit dès 1537 le De pueris ( « De l’éducation des enfants ») d’Erasme, sous le titre Declamation contenant la maniere de bien instruire les enfans dès leur commencement, avec ung petit traicté de la civilité puerile. Parmi d’autres œuvres, en 1552 puis en 1556, il est le premier à publier une traduction des Histoires d’Hérodote. Quelques mois plus tard, il était nommé maître de l’Hôpital de Tonnerre par Antoine de Crussol à qui il avait dédié un ouvrage en 1549. Il siègera à l’hôpital jusqu’à son décès quatre ans plus tard. Pour lui, l’avenir appartient aux jeunes, il faut donc les instruire et les éduquer, et la société en aura tout le bénéfice.

Il faut évoquer aussi l’émulation suscitée par les protestants. L’éducation est en effet un élément central, à côté des consistoires, de la Réforme calviniste. Ainsi, partout où ils s’organisent, les huguenots établissent des écoles. Objectif : instruire et éduquer, apprendre la civilité. Ils veulent des pasteurs et maîtres d’écoles irréprochables. Le Concile de Trente (1545 à 1563), convoqué pour une réforme en profondeur de l’Eglise, emboîtera le pas avec le désir d’éduquer les ouailles, mais aussi le clergé et d’améliorer les comportements. Ainsi, les écoles où l’on apprenait des rudiments de lecture, du latin et le chant, s’ouvrent à l’écriture et à l’arithmétique, puis à la grammaire et aux humanités étudiées dans les collèges. Lorsqu’il y a présence d’enseignement réformé dans une ville, les catholiques sont poussés à établir de nouvelles écoles pour concurrencer l’instruction des enfants protestants. Remarquons que pour tous, catholiques ou huguenots, l’enseignement laïc n’est pas encore concevable que le catéchisme fait partie du programme scolaire. Les Eglises de l’un ou l’autre bord ont donc leur mot à dire dans le choix des enseignements et des précepteurs.

Max Quantin donne une liste de quelques recteurs à Tonnerre depuis 1220[1]. Pour le XVIe siècle, on sait qu’en 1545, au moment du passage de François Ier à Tonnerre, Claude Abraham est régent des écoles depuis déjà trois ans, tous les historiens tonnerrois l’ont mentionné. Pour le début des années 1550, Max Quentin parle d’une chicane entre deux prétendants à la régence des écoles de Tonnerre[2] : l’un Jehan Dugny, né à Paris, laïc, et l’autre Olivier Farin, prêtre né à Elbeuf, tous deux se disant installés tant de l’approbation des échevins que du chantre de Langres (Tonnerre est alors situé dans ce diocèse). Un procès s’ensuit avec appel devant le bailli de Sens et intervention d’un étudiant qui aurait refusé Dugny. Le laïc doit finalement s’effacer devant le religieux Farin. Laïc ou pas, il est à remarquer que le recteur doit être approuvé par l’évêque sur proposition de la société civile et des églises locales, qu’il obtient ainsi ses lettres de provision. Il peut alors enseigner et toucher des émoluments payés par chaque élève. Si le recteur ne fait pas l’affaire, pour des raisons pédagogiques, religieuses ou morales, il peut être dénoncé et une enquête est menée. Ce genre de conflit entre deux maîtres évoque également un conflit entre deux orientations ̶ érudition ou tradition − et sans doute deux partis opposés parmi les Tonnerrois. On sait qu’il y a des huguenots à Tonnerre parmi les édiles, mais on ne peut affirmer que ce conflit reflète une opposition strictement religieuse à cette date.

Pourtant, le même scénario se joue en 1559-1560, un litige entre Me Lazaire Carrey (Carré) et Me Claude Droynet « qui s’efforcoit tenir lesdictes escolles ». Dans « s’efforcer », en plus de faire tout pour parvenir à quelque chose, il y a une notion de contrainte, de s’imposer par la force. Droynet est finalement cité à comparaître à Langres, tribunal ecclésiastique cette fois[3]. Claude Droynet est cité comme prêtre dans un rôle d’imposition en 1569[4]. Quant à Carrey, il est possible aussi qu’il soit de la famille tonnerroise des Carrey qui ont laissé leur nom à une ruelle au cours des siècles (Jacques puis Jean Carré, cf. Rues de Tonnerre)[5]. Pourquoi a-t-il été choisi et l’autre renvoyé, je l’ignore. Ce Lazaire demeure dans la charge de recteur des écoles au moins deux ans[6], peut-être davantage. On retrouve ici l’école comme enjeu entre laïc et clerc, entre pouvoir municipal et pouvoir religieux. Cette fois, c’est le laïc qui l’emporte. Il reçoit néanmoins sa charge du chantre de Langres.

La difficulté de trouver un bon maître et qui reste longtemps n’a d’égale que la difficulté à trouver une maison adéquate et avec un long bail (cf. Locaux des Écoles). Pourtant chaque année, peu après le renouvellement des échevins qui se fait à la saint Rémy (1er octobre), les nouveaux nommés s’engagent à payer « le louage de la maison en laquelle le recteur des escolles se tient ». En 1563, le recteur reçoit par deux fois l’injonction de « faire son debvoir »[7], mais son nom n’est pas cité. Etait-il de ces maîtres absentéistes ou laxistes comme l’époque en a connus ?  L’enseignement n’est pas encore gratuit et les maîtres se font payer. Les finances communales ne permettent pas d’y pallier, à part d’offrir le gîte. D’ailleurs, à la requête des Etats généraux, Charles IX avait rendu en 1561 une ordonnance dont un des articles concerne ce sujet : on autorisait, dans les villes épiscopales ou collégiales, les officiers municipaux à se faire délivrer la première prébende qui viendrait à vaquer et de l’affecter à « l’entertenement d’un précepteur qui sera tenu, moyennant ce, instruire les jeunes enfants de la ville gratuitement et, sans salaire », et dont le choix appartiendrait à l’évêque, aux Chapitres et aux officiers municipaux. Les chanoines de France se montrèrent fort peu favorables à l’idée de se dessaisir d’une prébende, bien ecclésiastique dont ils touchaient les revenus (de 50 à 200 L.t.). A Tonnerre, pas plus qu’ailleurs. La dépense reste donc municipale. En septembre 1566, les habitants assemblés prennent une décision importante qui montre l’intérêt grandissant pour les écoles. Ils décident qu’il faudra désormais payer le recteur. Outre la maison louée pour lui, il recevra 12 écus par an « payables par chascun moys des deniers de la ville »[8]. L’écu est une monnaie d’or, au taux de change ces années-là de 51 à 52 s.t., ce qui donne un peu plus de 30 L.t. pour le recteur. Il est précisé que ses écoliers devront payer malgré tout. De fait, début octobre, Maistre Ferraulx, apparemment laïc, reçoit 2 escuz soleil de gages pour avoir tenu la régence des écoles aux mois d’aout et septembre, « et encores 50 s.t. pour la despenses qu’il a faicte en ceste ville avant que entrer en lad. regence »[9]. Puis Me Ferraulx est rapidement remplacé par François Veluot qui reçoit des gages de « recteur des escolles » s’élevant à 23 L. 18 s.t. y compris le louage de sa maison dans le quartier de Saint-Michel, pour l’année scolaire 1567-1568[10]. Même si les gages sont fluctuants, ils demeurent. Les Veluot sont des notables tonnerrois[11]. François est le fils de Didier le grenetier, et on peut émettre l’hypothèse qu’il est alors étudiant en droit, ou tout juste diplômé, laïc au demeurant. Il restera deux ans à ce poste avant de devenir avocat puis procureur.

Sur ce, intervient l’édit de Saint-Germain signé le 18 août 1570, relativement favorable aux huguenots en leur restituant une liberté de culte limitée : dans les maisons des seigneurs haut-justiciers et dans les lieux où il était pratiqué avant le 1er août 1570 ; les réformés retrouveront leurs charges et leurs biens. D’où un nouvel essai de tolérance civile, mais une pacification fragile.

François Veluot n’est plus en poste car on part une fois de plus à la recherche d’un recteur. Au cours de l’assemblée du 20 octobre 1570, les échevins informent qu’ils ont reçu une lettre de Me Guillaume Levuyt procureur, étant à Paris, par laquelle « il les advertit qu’il a faict debvoir de trouver homme docte pour servir en la regence des escolles de ceste ville et qu’il a trouvé ung regent de college de beaucoup de scavoir bonne vie et bonne mœurs et ne catholique / mais qu’il ne veult deppartir qu’il ne luy soyt assigné gages de 20 escuz par an et sa chambre et maison pour faire la regence desdictes escolles » ; l’assemblée s’accorde pour 50 L.t. par an, payables en quatre fois par le receveur des deniers communs, qui paiera également le louage d’une maison pour lui et ses écoliers[12]. Je ne sais qui est arrivé mais les enfants ont au moins une école près la porte Saint-Michel, louée de décembre à mi-juin.

Pour faire appliquer l’édit de pacification de Saint-Germain qui subit quelques résistances, le roi envoie des commissaires spéciaux dans toutes les provinces. A Sens, bailliage dont dépend Tonnerre, arrivent Charles Lamoignon et Nicolas Potier sr de Blancmesnil maîtres des requêtes ordinaires de l’hôtel. C’est ainsi que les Tonnerrois reçoivent des lettres de convocation. Les commissaires demandaient des « preuves » de la publication et de l’application de la paix ̶ rédaction de mémoires, élection de notables « des deux religions » chargés de faire un rapport sur les infractions éventuelles à l’édit, contrôle des deniers communaux. Début avril, une assemblée bipartite se tient à Tonnerre. On y élit des personnes « de l’une et de l’autre religion pour aller à Sens par devers les commissaires commiz par le Roy nostre sire pour l’entertenement de l’edict de pacification ». Onze hommes sont nommés[13]. Les commissaires écoutent les remontrances et il en sortira, le 12 avril, des ordonnances en dix-neuf points pour tout le bailliage.

Les articles 4 et 5 de ces ordonnances concernent les écoles : « Nous avons faict inhibitions et desfences à toutes personnes de ladicte religion de publicquement instituer ou instruire enfans ou aultres es lieux où n’est pas permis l’exercice de lad religion », mais les huguenots ont la permission d’instruire « privément en sa maison ses enfans et famille »[14]. Le 5 mai suivant par conséquent, il est décidé en assemblée « que lesd. eschevins feront cesser touttes personnes qui vouldront tenir enffans pour les instruire aultres que ceulx ausquelz le maistre et recteur principal se commettra », c’est donc bien qu’il y avait des enseignements privés et, dès le 11, une autre assemblée retient Me Pierre Thomas pour recteur des escolles. Il a « este receu en jugement pardevant Mes Edme Cerveau et Jehan Richardot procureurs de messieurs les comtes, Jehan Brasley doyen de Notre-Dame et Claude Porret prevot de saint Pierre et aultres habitans en grand nombre »[15].

Me Pierre Thomas a été trouvé par Me Jehan Souplette procureur des habitants, au mois de mars précédent. Envoyé à Paris pour obtenir des « lettres d’assiette des munitions et debtes de la ville », il était aussi chargé « d’amener ung recteur et maistre des escholles »[16]. Arrivé de Paris fin avril, Pierre Thomas a pris possession de la grande maison qui vient d’être louée pour trois ans au faubourg de Bourberault (cf. Locaux des Écoles). Comme on souhaite garder ce recteur et qu’il n’a pas encore eu de gages, on lui offre en plus du loyer de la maison, un « cens de fagotz » à son arrivée[17]. Il occupera le poste jusqu’en septembre 1576[18]. Une belle réussite pour tout le monde, parents, écoliers et maître. Les gages sont plus conséquents : il reçoit chaque année 90 L.t. des deniers communaux et de l’argent de ses écoliers. Voici à ce sujet un document intéressant : « Moy Pierre Thomas regent et maistre des escolles de cepte ville de Tonnerre, receu de honnorable homme Jehan Ratat recepveur de l’hospital 3 L. 11 s.t. pour les moys de trois enfans dud. hospital qui sont veneuz au college l’espace de trois ans qui commencerent l’an 1571 au moy de may et finiront à pareil mois 1575 / dont je me tiens pour bien contant ce 8e may 1574 »[19]. Les enfants ne doivent pas travailler durant douze mois. Nous apprenons néanmoins qu’un enfant scolarisé paye autour de 12 s pour un mois, et que même des « paouvres orphelins » de l’hôpital y ont droit.

Reste la question du paiement. En septembre 1575, les édiles se demandent où trouver les 220 L.t. nécessaires pour payer « les gages du predicateur, maistre d’escolle et autres officiers de lad. ville »[20]. Un an plus tard, le roi convoque les Etats généraux et les Tonnerrois vont en profiter pour relancer l’histoire de la prébende tant attendue. Dans ses remontrances, le Tiers-Etat tonnerrois déplore que « es prebendes collegiales n’y en a veue affecté au recteur des escolles de lad. ville suivant l’edict faict à Orléans sur la remonstrance des estatz et sont pour ce lesd. habitans contraintz sallarier led. recteur pour la regence desd. escolles »[21]. Max Quantin écrit que la collégiale de Saint-Pierre s’exécute enfin, mais j’ignore le montant de la prébende affectée aux écoles.

Nous en arrivons à la construction du collège qui, souhaitée depuis 1571, voit vraiment le jour entre le printemps et l’été 1577 (cf. Locaux des Écoles), avec la nomination d’un nouveau recteur. « Nous soubsignnez, doyen, curés et recteurs des eglises paroissiales de Nostre-Dame et monastère de Saint-Pierre de Tonnerre, officiers de messeigneurs et dame comte et comtesse et eschevins de la ville dud. Tonnerre, avons nommé et présenté et par ces presentes nommons et presentons à messire le chantre en l’église cathédrale Saint-Mammès de Langres, Me Francoys Le Tort licencié es lois pour estre pourveu de la regence des escoles dud. Tonnerre, aux droicts, honneurs et profitz qui sont deus et aux gages qui lui seront accordez par nous lesd. eschevins, à la charge qu’il entretiendra soubz et avec luy deux subalternes, l’ung desquelz sera suffisant pour instruire la jeunesse en la grammaire et l’aultre en l’art de lire et escrire, et tant qu’il nous plaira et aux habitans de lad. ville »[22]

« Le 11e jour de juillet audict an [1577] a esté accordé avec led. Le Tort pour ses gages ordinaires par chascun an à commencer le premier jour du present moys la somme de 60 L.t. et pensant ce service demeurera exempt de tailles et garde de porte et guet ». Signé par les six échevins. Le recteur touchera ses premières 15 L.t. en décembre pour le quartier échu au 1er octobre précédent. Ses quartiers commencent en effet de juillet à octobre, de décembre à mars, etc, renouvelés chaque année[23].

Quittance de François Letort du 10 décembre 1577 - Tonnerre AM, GG 2

Quittance de François Letort du 10 décembre 1577 – Tonnerre AM, GG 2

Mais qui est François Le Tort qui devient premier recteur du collège ? Licencié en droit, comme Calvin, Bèze ou les Pithou, il est aussi devenu pasteur. Il est couché dans la liste des ministres reçus à Genève après la Saint-Barthélémy : « Françoys Le Tort, ministre en la mayson de Mr. de Vesmes », à la date du 11 novembre 1572. Il s’agit en fait de Mr. de Vesines, gentilhomme protestant lui aussi réfugié à la même époque, autrement dit Guillaume Stuart, seigneur de Vézinnes (un village à 5 km de Tonnerre)[24]. Il avait été chargé de missions par Colligny, d’Andelot, un proche des chefs protestants donc. Ne voulant abjurer, il reste en Suisse où il est encore en 1578 et n’abjurera pas sa foi. François Le Tort au service d’une noble maison pouvait accomplir sa mission de ministre du culte jusqu’au massacre et à la fuite. Tonnerre abrite aussi Pierre Pithou − ami de Théodore de Bèze − qui, contrairement à son frère Nicolas, a abjuré, pouvant ainsi exercer la charge de bailli du comté, il est vrai auprès d’un comte et d’une comtesse très proches des Réformés. Parmi les ministres réfugiés, beaucoup sont revenus poursuivre leur tâche mais d’autres ont préféré abjuré. C’est le cas de François Le Tort qui retrouve son métier d’avocat dans un premier temps. Il est présent à Tonnerre, à l’assemblée générale de convocation aux Etats généraux de Blois, convoquée par Pierre Pithou le 23 septembre 1576. Sept mois plus tard, il sera choisi comme recteur des « escolles » − ce qui inclut le collège − et habitera dans une maison louée par la ville à un certain Pierre Felix de Vezines[25] et y demeurant, peut-être un de ses anciens fidèles dans la cour du château des Stuart ?

Voir aussi sur ce blog : Locaux des Écoles

 


[1] Maximilien Quantin, « Histoire de l’instruction primaire avant 1790 dans les pays formant le département de l’Yonne », AY, 1875, p 180.

[2] Maximilien Quantin, « Histoire de l’enseignement secondaire et supérieur dans le département de l’Yonne avant 1790 », AY, 1877, p 235.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1559-60, f° 28 v°-29.

[4] Tonnerre, BM, sans cote. Claude Droynet fait sans doute partie d’une famille tonnerroise, dont François Droynet vigneron, Estienne Droynet messager, Jehan qui est tanneur et un autre Jehan tonnelier.

[5] On trouve Pierre Carrey, échevin en 1552-1553, Jacques Carrey, hôtelier et d’autres manouvriers.

[6] Auxerre, ADY, 3 E1-117, f° 105.

[7] Tonnerre, AM, BB 1.1, assemblées des 17 octobre et 2 novembre 1563.

[8] Tonnerre, AM, BB 1.1, assemblées des 18 août et 30 septembre 1566.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566, f° 19 v°, ordonnance du 18 septembre et quittance du 2 octobre 1566.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 comptes 1567-68 f° 37, ordonnance du 30 septembre et quittance du 25 novembre 1568.

[11] Didier est grennetier pour le roi au magasin à sel de la ville (1563-1580), Pierre est avocat. Un autre, Jehan Veluot est receveur pour le comte de Clermont à Ancy-le-Franc. Sa soeur a épousé Jehan Cosquino, Sr de Fulvy, qui travaille pour le couple d’Uzès, comte et comtesse de Tonnerre.

[12] Tonnerre, AM, EE 1, assemblée du 20 octobre 1570.

[13] Tonnerre, AM, BB 1-1 daté avril 1571 sans le jour, et 4 CC 2 1570-1571, f° 22 v°-23

[14] Tonnerre, AM FF 1. L’événement est général, à Sens, Troyes ou Semur où le 17 avril 1572, « intervint une nouvelle ordonnance au sujet d’un sieur Jehan Jacob qui avait chez lui un précepteur, auquel quelques familles de la ville avaient confié leurs enfants : il fut interdit à ce précepteur « et à tous aultres de tenir escolles » (M.-G. Leleu, « Notice historique sur les écoles de Semur-en-Auxois », Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de Semur, 1873 (8), p 25).

[15] Tonnerre, AM BB 1-1, assemblée du 6 mai et du vendredi 11 mai 1571.

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2, 1570-71, f° 24 v°, v. 7/03/1571.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1570-1571, f° 5 v°.

[18] « 90 L.t. à Pierre Thomas recteur des écoles en l’an 1576 pour ses gaiges », quittance 1er octobre 1576(Tonnerre, AM, 4 CC 3 1575-1576 compte spécial).

[19] Tonnerre, Hop., H E 111.

[20] Tonnerre, AM, EE 1.

[21] M. Jolivot, « Recherches sur l’assemblée des habitants de Tonnerre », Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, 1876, VOL 30-1, p 243.

[22] Tonnerre, AM, GG 2, daté du « dernier jour d’apvril l’an 1577 », texte déjà publié par M. Jolivot, op. cit., p 324.

[23] Abbé Bureau, vicaire de Saint-Pierre de Tonnerre, Histoire du Collège de Tonnerre, Tonnerre, BM. Aussi Tonnerre, AM, 4 CC 3 comptes des octrois 1579-1780 f° 7, où il reçoit 20 écus pour ses gages de 1580.

[24] Geisendorf Paul-F., Livre des habitants de Genève, t. 2 1572-1574, Genève, 1963. Voir aussi Bèze Théodore de, Correspondance, Hyppolyte Aubert, Alain Dudour et Béatrice Nicollier-DeWeck [éd.], T. XIV (1573), Genève, Droz, 1990, pièces annexes, p 287. Et sur Guillaume Stuart : Dufour Alain, « la Prétendue trahison du Sieur de Vézines », in Des archives à la mémoire, Mélanges d’histoire politique, religieuse et sociale offerts à Louis Binz, pp 385-394.

[25] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1577-1578 f° 7, compte spécial 1579-1580 f° 7 où il reçoit de plus 20 écus pour ses gages.

 


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Rues de Tonnerre à la Renaissance

La toponymie urbaine est une manière d’approcher une ville parce qu’elle permet de comprendre les constructions identitaires des habitants. L’étude des toponymes renseigne sur les valeurs d’une société à des époques précises.

Tout d’abord, des quartiers

A Tonnerre, il semble que les dénominations des quartiers changent selon les types d’usage : sacré, impôts, défense, vie quotidienne. A la Renaissance, il y a deux paroisses à Tonnerre : Notre-Dame et Saint-Pierre, tous les habitants, même ceux des hameaux ou métairies se rattachent à l’une des deux. Dans les rôles d’imposition, pour ce qui concerne la ville, trois quartiers sont nommés : Notre-Dame (triangle entre la porte du Pont, le Pilori et un côté de la rue de Rougemont), Saint-Michel (quadrilataire entre les portes de Vaucorbe et Saint-Michel, le Pilori, la rue des Prêtres et l’autre côté de la rue de Rougemont jusqu’à la porte), Saint-Pierre (triangle entre le Pilori, la porte Jehan Garnier et l’église Saint-Pierre), et Bourgberault pour le faubourg. Lorsqu’il s’agit de réunions publiques ou de défense, on se réfère aux « quantons ». Ceux-ci sont des divisions de l’espace urbain liés à l’usage de la milice bourgeoise. Assurer sa propre défense est en effet un des privilèges de la « bonne ville ». Dans chaque quanton se recrutent les « dizaines » formées d’hommes valides capables de manier les armes sous l’autorité d’un élu, parfois deux lorsque le danger est présent. Ces chefs sont élus par les habitants de leur quanton. En temps normal, il y a quatre « eleuz » à Tonnerre, par conséquent quatre quantons[1]. « La force de cette troupe de bourgeoisie venait de son enracinement dans un espace très limité, défini avant tout par les pratiques sociales de la vie quotidienne, et donc perpétuellement nourri de la sociabilité du voisinage »[2]. Les élus sont l’intermédiaire entre les autorités locales, les échevins, et les habitants. De leur côté, les échevins doivent rendre compte de leurs décisions aux représentants du comte et du roi mais aussi aux élus des quantons. Lorsqu’il s’agit de défense donc, les Tonnerrois du XVIe siècle parlent de subdivisions territoriales nommées quantons. Dans la vie quotidienne, chez le notaire par exemple ou dans les comptes de la ville, pour désigner l’emplacement d’une maison, on dénombre en revanche jusqu’à sept quartiers : des quartiers intra-muros — Notre-Dame, Saint-Michel, le Perron ; et des quartiers hors les murs nommés tous faubourgs — Bourgberault, Saint-Michel, Rougemont, Notre-Dame-du-Pont, Saint-Nicolas, les trois derniers encore peu habités.

Plan de Tonnerre en 1700

Le Pilori, symbole des pouvoirs

Une seule place à Tonnerre : la place du Pillory, très centrale puisqu’elle crée le lien entre les trois quartiers de Notre-Dame, Saint-Michel et Saint-Pierre, elle est le symbole de l’autorité comtale, le signe de la haute justice, et de l’autorité communale. C’est également sur cette place qu’était l’auditoire avant le feu de 1556. Il s’agissait de la salle de tribunal de la prévôté où l’on tenait « les plaidz », la cour d’audience, qui servait également aux réunions des échevins. Elle n’est jamais nommée « place » avant la fin du siècle, mais simplement le Pilori ou Pillory (devenue place du Centre la bien nommée puis place Charles de Gaule).

Puis des rues, des ruelles

Au XVIe siècle, les autorités locales n’interviennent pas sur le choix des noms de rue. En effet, les dénominations de décision n’apparaîtront timidement qu’au XVIIIe et surtout au XIXe siècle. Autrement dit, on ne cherche pas encore à commémorer un événement ni à honorer une personnalité pour leur caractère exemplaire. Les hommes de la Renaisssance poursuivent l’usage médiéval de nommer en fonction des pratiques concrètes et vécues de leur espace. Pour servir de point de repère commun, les dénominations sont choisies en fonction de leur rapport direct avec les espaces qu’elles désignent, puis l’usage les consacre. Ainsi, les noms de rues utilisés alors remontent pour certains au passé, pour d’autres au présent, car la toponymie évolue avec les générations, le bâti et les transformations de la société. Découvrons l’odonymie[3] tonnerroise au cours du XVIe siècle, non sans saluer le beau travail d’Eli Thiré sur le sujet[4].

Certains noms de rue se fondent sur des points de repère topographiques : la rue du Puits-au-royer. Il fallait préciser par un déterminant car le puits, ancien ou actuel, se situe vraisemblablement devant l’atelier d’un charron. Pour que l’usage conserve le nom il faut que ce charron soit encore en vie, ou dans les mémoires, ou qu’un autre lui ait succédé, sinon, l’odonyme se transforme, ce qu’il fera d’ailleurs au siècle suivant en devenant la rue du Grenier-à-sel. De même la rue de Bourberault (rue du général Campenon) doit son nom au faubourg qu’elle traverse, et la rue de la Varence à une source qui alimente un puits. C’est en haut de cette rue, entre les portes Saint-Jacques et Saint-Michel, à un angle du chemin de ronde, que se situe la « grosse tour de Vaucorbe ».

Des vestiges encore visibles peuvent aussi être à l’origine d’un nom, comme la rue de la porte Royale (à gauche, aumilieu de la rue Saint-Pierre depuis le Pilori), dont « les fondementz sont encores apparens et manifestes rez de terre à l’endroict de la bouticque Gabriel Garon apothicaire » en 1592[5]. Cette rue est une petite portion de la rue Saint-Pierre actuelle, entre la ruelle Jean Carré et cette porte de la première enceinte. Vers 1742 Cerveau précise que « la place où était cette porte se nomme à présent la Coursiot »[6], et un incendie déclaré dans ce quartier en octobre 1781 donne lieu à une description des maisons atteintes[7]. Une maison fait le coin avec la ruelle Jean Carré. La maison voisine est celle de la veuve Gogois, apothicaire, et possède, entre autres, deux boutiques « sur le devant tenant à la Coursieau ». Sur le mur commun à ces deux bâtiments « est une inscription gravée en pierre portant ces mots Tout est a Dieu fixant la limite des deux paroisses de Notre-Dame et St Pierre ». Cette inscription existe encore au n° 11 de la rue actuelle de Saint-Pierre et porte la date de 1394. La Coursiot est la cour située au cœur de ce pâté de maison dans laquelle on pénètre par un porche au n° 15 de la rue Saint-Pierre. Notons la longévité des apothicaires à cet endroit. De 1565 à 1572 (je n’ai pas étudié d’autres rôles de taille), le nom de Gabriel Garon apothicaire inaugure la paroisse de Saint-Pierre dans tous les rôles de taille et sa maison correspond au n° 13 de la rue : c’est là qu’était la porte Royale.

« Tout est à Dieu », coincé entre une gouttière et un volet

Les points de repères dominants à Tonnerre sont architecturaux et se réfèrent à des bâtiments religieux, civils ou militaires. Après la construction de l’hôpital, dès le début du XIVe siècle, la rue qui le borde devient rue de l’Hospital et la nouvelle rue qui le longe perpendiculairement prend le nom de rue du chasteau puisqu’elle mène au château que Marguerite de Bourgogne a fait construire dans l’enclos de l’hôpital. D’autres établissements religieux en bordure de rues ont influencé le choix du nom : c’est le cas de la rue Saint-Jacques qui mène de la porte du même nom et de la ruelle du Saint-Esprit dans le faubourg de Bourgberault. La première est associée à l’hôtel-Dieu, doté d’une chapelle sous le vocable de Saint-Jacques le majeur, fondé au XIe siècle à l’usage des pélerins ; dans le courant du XVIe siècle, elle prend le nom de rue de Vaucorbe, mais on continue alors à lui associer les deux noms : « rue saint Jacques aultrement appelee rue Vaucorbe », car il faut que des générations différentes s’y retrouvent − c’est là, entre autres, que l’on voit à l’œuvre le vécu de l’espace urbain. La seconde rue est liée à l’hôpital du Saint-Esprit qu’elle longe. Enfin les rue sainct-Michel et de Rougemont qui indiquent les directions, l’une vers l’abbaye de Saint-Michel et l’autre vers la ville de Rougemont.

De l’époque de la nouvelle enceinte de la ville (fin XIIIe siècle) date le nom de rue des Guerittes (rue François Mitterand) : ces petites loges dites aussi cahuettes où les sentinelles peuvent se mettre à couvert, situées sur un rempart qui longe la rivière et donne sur les pâtis, sont devenues point de repère des nouvelles défenses dans une rue bordée essentiellement de granges et de vinées jusqu’au XVIIe siècle. La rue des Moulins, dans le faubourg de Bourberault, mène aux « grands moulins ». La rue du Collège est plus tardive, puisqu’elle ne prend son nom qu’après la construction de l’établissement d’enseignement en 1577 et après que l’usage des habitants l’ait consacré. Auparavant elle semble prendre le nom de rue du Perron, nom du quartier où elle est sise ; cet odonyme ne durera d’ailleurs que le temps d’utilisation de cette école pour devenir la rue de l’Ancien-Collège.

On se réfère aussi souvent pour nommer une rue à une enseigne. Les villes d’alors regorgent de ces marqueurs identitaires et l’on choisit le plus remarquable ou le plus ancien, et qui ne fait aucun doute pour quiconque. L’enseigne était souvent une pierre sculptée au-dessus d’une porte, comme celles que l’on peut encore voir au coin des rues Saint-Pierre et Armand Colin, avec un agneau, ou l’inscription « Du Fort Doulceur » au-dessus de la porte de la tourelle d’une maison rue des Fontenilles où vivait Pierre Le Fort.

La rue de Flandres ou des Flandres (rue de l’Hôtel-de-ville) existe à la Renaissance et depuis déjà quelque temps. Son ancien nom, rue des Fossés, fait référence à la première enceinte de la ville. Le nouveau nom se réfère non à une province mais à une enseigne d’hôtel particulier. Il en va de même pour la ruelle de l’Homme sauvage (de l’Homme-armé aujourd’hui). Dans sa patiente étude sur les censitaires de l’abbaye de Saint-Michel, Pierre Zlatoff note une maison rue Saint-Pierre dont « l’ensemble des bâtiments a fait partie de « l’Homme sauvage »[8]. Le mythe de l’Homme sauvage[9] n’est pas sans rappeler les satyres, centaures ou faunes de l’Antiquité. Il ressemble d’ailleurs dans ses représentations au satyre Silène : un homme vêtu de peaux de bêtes ou très velu qui porte une massue ou une branche d’arbre. Il représente ce point incertain entre humanité et animalité, nature et culture, barbarie et civilisation. Ce mythe universel est très répandu dans la culture populaire, la littérature profane et l’art du Moyen Âge en France. Le personnage est incarné dans les cortèges de carnaval ou de la fête-Dieu. Il devient emblème héraldique, orne des portails d’églises ou donne son nom à des enseignes d’hôtelleries, de tavernes, ou de maisons particulières. Placé au-dessus des portes de maison, il était protecteur du foyer contre le monde infernal. Cet Homme sauvage ne doit pas être confondu avec le Bon Sauvage proche de la Nature, mythe savant qui fait certes des emprunts au Sauvage médiéval, mais est essentiellement fondé sur les récits de voyages après les grandes découvertes, et se développe surtout à partir des Lumières. La ruelle tonnerroise est bien celle de l’Homme sauvage médiéval et faisait référence à l’enseigne d’un hôtel particulier, qui faisait le coin de la grande rue et de la ruelle et se prolongeait par d’autres bâtiments, entre autres des écuries, dans la ruelle. Le XIXe siècle ne tolère plus les images du Sauvage, aussi a-t-il rebaptisé le lieu en ruelle de l’Homme armé — ce qui fait penser que notre homme était sur l’enseigne vraisemblablement armé d’un gourdin, ceci n’évoquant rien de patibulaire aux hommes du XVIe siècle. Hélas, Tonnerre ne sait pas préserver son patrimoine et cette ruelle est devenue tellement dangereuse, qu’elle est aujourd’hui impraticable et fermée. La voici avec ses escaliers usés qui ont vu passer beaucoup de monde (photo Philippe Grossot, carte postale) :

Homme sauvage

L’activité principale d’une rue ou un groupe social dominant lui donnent aussi parfois son nom : c’est le cas de la Boucherie (rue Armand Colin), rue dans laquelle s’ouvraient les étals des bouchers, de la rue du Marché au bled qui abritait le marché, de la rue des Forges (auquel cas le déterminant est ancien car il n’y a plus de forges à cet endroit au XVIe siècle, mais sans certitude, car ce peut être aussi un nom de famille), de la rue des Tanneries ou celle de la Pelleterie, enfin la rue des Prebtres (Prêtres, rue Pasteur) qui longe à la fois l’église Notre-Dame et le doyenné jusqu’à la muraille.

Il est coutumier également, du Moyen Age à la Renaissance, de donner à une rue le nom de personnes qui y habitent, propriétaires ou locataires de maison ou d’hôtel particulier remarquable, qui ne va pas disparaître en une génération. Telle est la rue Dame Nicole, qui fleure bon son Moyen Age et dont le nom est resté jusqu’à nos jours mais je ne sais rien de cette dame. En 1530, la rue des Fontenilles du temps de Marguerite de Bourgogne, a pris le nom de ruelle Jehan Herard, du nom d’une famille de notables qui y habitait. Là existe, depuis la fin des années 1530, un hôtel particulier, construit par Jehan Canelle, élu pour le roi, hôtel remarquable par son importance et qui n’a pas brûlé en 1556 car cette rue n’a pas été touchée par le feu. Lorsqu’en 1553, le comte et la comtesse confirment la vente de la seigneurie de Bernol (Bernouil) à Canelle, ce dernier se fait appeller « noble homme » seigneur de Bernol. Après quelques années, l’usage en fera la rue de Bernol, non sans que l’on se réfère à elle en ajoutant « anciennement Jehan Herard ».

De son côté, la rue de la Porte-Neuve (nommée après la reconstruction de la porte due à sa destruction totale ou partielle à la suite des attaques bourguignonnes de 1414) devient la rue Jehan Garnier dès la fin du XVe siècle. Il ne faut pas voir là un hommage particulier à ce personnage, ni une marque de souvenir de l’épisode dramatique auquel les Jehan Garnier père et fils ont pris part en 1475-1476[10], comme le suggère Eugène Drot et, dans son sillage, Jean Fromageot[11] qui va jusqu’à y voir une sorte de souvenir hommage au dévouement filial (car le fils prend la place du père comme otage des Bourguignons). Rappelons que le rôle moralisateur et pédagogique attribué aux odonymes au XIXe siècle n’existe pas alors. Eugène Drot hésite d’ailleurs en suggérant l’hypothèse alternative que tout bonnement la rue porte le nom des Garnier à cause de « la longue demeure de cette famille dans cette partie de la ville ». Or un bail à rente et cens a été établi par l’Hôpital, le 27 octobre 1461, à Jehan Garnier le jeune, « d’une place, aisances et appartenances appelée l’hôtel du More en la rue de la Porte-Neuve »[12]. L’enseigne va changer de main et évoluer dans le courant du XVIe siècle pour devenir l’hôtel des Trois Maures que l’on situe rue Jehan Garnier « en descendant à main gauche près la porte ». Certes il s’agit d’une famille de notables, puisque Jehan Garnier père est alors praticien en court laye (laïque) et procureur des habitants, et il est possible que le nom aille de pair avec l’ampleur de la maison et de la fonction, et que l’on ait choisi ce nom plutôt que celui d’un voisin de statut social plus bas. Mais ce n’est pas sûr car on trouve près de la porte Jehan Garnier et de l’hôtel des Trois Maures, la ruelle Claudin Mareschault[13], du nom d’un cordonnier et qui est plutôt une impasse. Tel est aussi le cas de la ruelle Jacque Carrey ou Carré (devenue Jean Carré aujourd’hui) ou de la ruelle Marmignat nom de simples habitants (ruelle du Cours).

Le plan le plus précieux pour notre propos est celui que l’on s’entend à dater de 1700, calqué et publié par Pierre Zlatoff[14].

 

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[1] Tonnerre, AM, BB 1 1-B, assemblée du 11 août 1569.

[2] Dumons Bruno et Zeller Olivier, Gouverner la ville en Europe, Du Moyen-Age au XXe siècle, L’Harmattan, 2006.

[3] L’odonymie est la part de la toponymie qui traite des voies de communication. Voir Billy Pierre-Henry, « Essai de typologie historique des désignations odonymiques », in J.-C. Bouvier et J.-M. Guillon (dir.) La toponymie urbaine: significations et enjeux : actes du colloque tenu à Aix-en-Provence, 11-12 décembre 1998, L’Harmattan, 2001, pp 17-40.

[4] Thiré Elie, les Rues de Tonnerre, publication de la SAHT, Tonnerre 1971.

[5] Petitjehan P., Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p. 27

[6] Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p. 14.

[7] Tonnerre, AM, 19 DD.

[8] Zlatoff Pierre, « l ‘Abbaye Saint-Michel de Tonnerre et ses censitaires autour de 1700 », BSAHT, n° 36, 1983, p. 22

[9] Olive P. Dickson, le Mythe du sauvage, éditions du Septentrion, 1993, p. 91.

[10] Voir Eugène Drot, « Un épisode inconnu de l’histoire de la ville de Tonnerre (1475) », in BSSY, N° 52, 1898, pp 267-274.

[11] Fromageot Jean, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, p. 183.

[12] Tonnerre, AH, B 83 ; cité par Elie Thiré, les Rues de Tonnerre, publication de la SAHT, Tonnerre 1971, 2e ed. v. 1977 ??, p 57, mais sans référence.

[13] Tonnerre, AM, II 15, f° 47 v° (1580).

[14] Pierre Zlatoff, « l’Abbaye Saint-Michel de Tonnerre et ses censitaires en 1700 », BSAHT n° 36, Tonnerre, 1983, p 1-21.

 


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Locaux des Écoles

Au XVIe siècle, le bâtiment « école » ne s’inscrit pas encore comme tel dans le paysage urbain. La plupart du temps, pour tenir les écoles, on loue, on achète ou on occupe une maison ordinaire. A Tonnerre les échevins et le conseil de ville saisissent en effet les opportunités qui se présentent, ce qui entraîne de nombreux changements d’adresse pour les écoliers.

Bien que l’on trouve trace de recteurs dès les années 1480, ce n’est qu’en 1555 que les comptes de la ville font explicitement mention de ces bâtiments dévolus aux escholles ou escolles. La première mention est celle d’une maison sise en la rue de Vaucorbe : elle est louée aux mineurs de feu Berthin Levuyt et à Zacharye Levuyt leur oncle, pour 10 L.t. l’an. On sent déjà poindre le problème financier, car on ajoute que les eschevins ont eté condamnés à payer à la suite d’une délibération des habitants[1]. En 1559, c’est Valentin Jacquinet que l’on dédommage de 8 L.t. « pour huict mois que sa chambre a esté loué pour tenir l’escolle suyvant le marché faict avec luy au (prix) de 20 s.t. par mois ». Le mot chambre désignerait ici une pièce, un local sans doute vide, puisque l’on dépense encore 14 sols 10 deniers tournois pour « les sieges acheptez pour asseoir les enffans »[2]. Jacquinet habite rue de l’Hôpital et il est possible que la chambre fasse partie de sa demeure.

Pour l’année scolaire 1561-1562, les écoliers redéménagent rue Vaucorbe[3], dans une autre maison que celle de 1555, louée pour 13 L 10 s.t. Le 1er novembre 1563, la ville loue à Regnault Tuot, pour 16 L.t. « une maison aysances et appartenances assise au faulxbourg de Bourgberault pour le recteur des escholles pour un an commençant le 1er jour de novembre 1563 et finissant ledict jour 1564 suyvant le consentement et advis desdictz habitans »[4]. L’année suivante, deux locations se chevauchent sans que l’on sache si c’est en raison d’un afflux d’écoliers ou, plutôt d’une fin de bail : la maison Jacquinet (on ne dit plus « chambre ») pour trois quartiers (il signe trois quittances de 4 L. 14 s. 6 d.t les 15 décembre 1564, 2 avril et 3 septembre 1565, trimestres échus) et la maison Tuot pour deux quartiers échus le 1er mai 1565[5]. Il en coûte au total 22 L. 3 s. 6 d.t.

La même configuration se présente en 1570-1571 : de décembre à juin compris, on loue à Guillaume Roze, Me maçon, « sa maison près la porte de sainct Michel », mais dès le 1er mai 1571, les écoliers et leur recteur déménagent au faubourg de Bourgberault, revenant dans la maison de Regnault Tuot. Celui-ci a une soeur mariée à un certain Claude Myron et demeurant à Chablis. On y envoie donc un sergent s’accorder avec lui, et le 24 avril, un acte est signé devant le notaire Petitjehan : il s’agit d’une maison « consistant en quatre chambres et un grenier sur la chambre de devant, sise en Bourgberault, tenant par devant à la Grand rue », cette location est faite pour trois ans, du 1er mai 1571 au 30 avril 1574, au prix de 20 L.t. par an pour y loger le recteur et les écoliers. La veille de cette installation, on informe le conseil au cours d’une assemblée, précisant que s’il y a quelque démolition faicte par le recteur et ses escolliers les eschevins les feront réparer ; d’ailleurs, avant de quitter la maison de Guillaume Roze, on le dédommage de 2 s. 6 d.t. pour une clef « perdue par les escholliers »[6]. Cette fois, il en coûte 32 L 2 s. 6 d.t. aux deniers communs, y compris les actes notariés.

Même lacunaires, les références aux écoles municipales montrent la difficulté de trouver un local et surtout de le conserver. Les baux de louage sont temporaires et dépendent de la bonne volonté des propriétaires, mais aussi des aléas de leur vie : décès, donc héritage, donc vente et/ou partage de maison. On s’aperçoit aussi d’un coût de plus en plus élevé pour le budget communal.

Or, il existe un bâtiment qui appartient à la ville : la tour de la Poterne, sous l’église Saint-Pierre « tirant à la fosse ». Cette tour fait partie des murs de la ville qui dominent l’escarpement au-dessus de la fosse Dionne, à ses pieds une poterne avec une porte fermant à clef, d’où son nom au XVIe siècle (elle s’appelait auparavant tour des Anglais). Cette tour avait déjà été louée « à perpétuité » et, malgré des clauses de retrait du bailleur en cas de besoin, avait par deux fois fait l’objet de procès pour être récupérée par l’échevinage. Réunie aux biens communs en 1553 après l’un de ces procès, elle n’est de nouveau louée que dix ans plus tard, une décision prise en assemblée du 13 août 1564[7], alors que l’on décide de réparer les murailles. C’est ainsi qu’Antoine Pyon se voit bailler « à jamais » cette tour, « à la charge de la bastir, l’entertenir et la laisser en temps de guerre et qu’il en sera besoins ouverte et libre ausdictz habitans pour la desfense de la ville, la haulser tout alentour de muraille de la haulteur qu’elle est commencee »[8], au prix de 20 s.t. par an.

Après avoir loué la maison Tuot pour trois ans, le conseil de ville décide donc, dès 1570, d’acquérir une place où tenir les écoles et fait le choix de la tour de la Poterne. C’est un premier pas vers la pérénisation des locaux. Avant de s’engager, les échevins font venir Nicolas Monnard, Me maçon. Celui-ci a « visité par deux diverses foys la tour de la fermeté de ceste ville tirant à la poterne, et faict pourtraict et divis de la maçonnerie pour la reparation et reedification d’icelle ». Puis c’est au tour de Pierre Desmaison Me charpentier de recevoir 12 sols t. « pour avoir veu ladicte tour et faict portraict et divis de la charpenterie et couverte d’icelle, comme est ordonné par l’assemblée des habitans »[9].

Au cours de l’assemblée du 22 juin 1571[10], on décide d’utiliser le droit de réserve pour dénoncer le bail accordé à Antoine Pyon quinze ans plus tôt, car celui-ci a déserté la tour. On décide également de faire réparer le bâtiment « en faisant eslargir la muraille au dessus du fossé pour y faire ung college ». Voici le mot lâché. En cette seconde moitié de siècle, Tonnerre veut un collège. Deux sergents du comté sont dépéchés par deux fois à Vezinnes où demeure désormais Antoine Pyon, pour lui présenter la requête des habitants « à fin qu’il leur fust permis de faire reparer la tour de la poterne tirant à la fosse, sans prejudice de proces », se garde-t-on d’ajouter[11].

En août 1572, on s’attaque à la tour. Avant de construire, il faut nettoyer (curer), démolir, rassembler les pierres. C’est un maçon de Commissey un village voisin, Nicolas Joseph, accompagné de deux autres maçons qui vient abattre « ung pan de la tour de la poterne tirant à la fosse qui tomboit afin de reparer led. pan avec l’aultre qui estoit cheu par terre »[12]. Cinq manouvriers (Baltazar Mitaine, Edmon Rousseau, Christophe Arnoul, Nazaire Carré et Edme Matheras) travaillent durant vingt-six jours, à 4 s.t. la journée, à « serrer les pierres de la tour près la poterne tirant à la fosse dyonne qui estoit abattue et cheutté par terre du faict de curer alentour de lad. tour pour la reparation d’icelle »[13]. Enfin, le 24 septembre, a lieu l’adjudication au rabais des travaux estimés à 33 toises et demi de muraille. C’est un marchand, Guillaume Cerveau, qui l’emporte sur l’offre de 6 L 10 s.t. la toise. A lui de faire faire « la maconnerie et reparation de la muraille de ladicte tour de la poterne ». Il en coûtera donc encore 217 livres 15 sols tournois à la ville, « à prendre sur les deniers des octroyz »[14].

Pourtant, les échevins continuent de louer des locaux pour les escoles, qui semblent installées depuis quelque temps au faubourg de Bourberault, dans l’ancienne hôtellerie de Saint-Hubert près de la porte Jehan Garnier, une maison assez vaste en pierre et pans de bois. Mais, un problème survient une fois de plus. Au cours de l’assemblée du 29 juillet 1576, les échevins informent que les héritiers de feu Guyon Puissant et Lamerallier sa femme[15], qui leur louaient la maison de saint-Hubert, souhaitent la récupérer. Les échevins ont donc promis d’en trouver une autre mais « n’en tiennent aucune ». Les habitants décident donc de « faire faire dresser maison pour la regence desd. escoles, afin d’eviter à perdition de la jeunesse ». Sur ce, « reste avisé que les eschevins trouveront logis pour le maistre d’escole jusqu’à ce qu’il ait le moyen de bastir sur le nouveau tems, auquel sera advisé de trouver lieu et place pour faire led. bastiment avec les experts en l’art et selon le divis et pourtrait qui en sera fait, faisant la delivrance »[16]. Voici encore une nouveauté : le maître d’école ne sera désormais plus logé dans le bâtiment où il fait classe, mais dans une maison louée par la ville. En décembre a lieu l’adjudication au rabais, c’est-à-dire au moins offrant, des travaux qui s’étendent à une place à côté de la tour. Adjudication emportée par Estienne Gogoys (Gogois), riche tanneur : « delivrance de la charpenterie et couverture des bastimentz de lad. place et tour attenent pour faire le college, ensemble pour faire les huys, fenestres et ferrures desd. bastimentz selon qu’ils sont « ecrits » en l’acte de delivrance faicte aud. Gogoys pardevant monSr le bailly de Tonnerre ou son lieutenant le 23 decembre 1576 »[17]. On peut penser qu’au printemps ou début de l’été, le collège est fin prêt.

Au mois d’août 1577, on paye deux manouvriers (Jehan Gaultier et Pierre Jaquinot) pour préparer la rentrée au collège : « ilz ont vaqué à nettoyer les immondicees qui estoyent en la tour de la poterne pour y mettre les escholliers »[18]. D’ailleurs, en octobre suivant, on parle de se retourner contre les marchans qui debvoient bastir le college[19], certainement en raison de travaux mal accomplis et retardés. Mais le collège existe bel et bien en février 1578 : Estienne Lesestre, maçon, a passé deux jours à « abbattre la muraille qui tomboit de l’escallier montant en l’eglise sainct Pierre […] et murré ung huys à costé du college »[20].

Nous arrivons au bout de cette épopée dans les années 1580, comme d’ailleurs l’avait souligné Pierre Petitjehan[21], parlant de la tour des Anglais, précisant : « laquelle tour fait de present partye du college de ceste ville, lequel a esté basty et construict aux fraiz de la ville y a environ douze ans » (il écrit en 1592). En effet, Me Robert Boyvinet procureur à Tonnerre a procedé à « la visitation de la tour du college suivant l’appointement rendu entre les habitans et Estienne Gogoys qui a marchandé lad. besongne necessaire pour la refection dud. college »[22].

Le travail semble terminé et il est enfin possible de peaufiner : « le receveur se rembourse 22 L 3 s.t. revenant à 7 escuz 23 s.t. par luy payez pour la destrape des betuns [déblaiement des gravats] et menues reparations à faire au college de lad. ville / + 2 escuz et demy pour cinq journees que les chevaulx et harnois dud. receveur ont vacqué à charroyé partie de l’ardille et arene [argile et sable ou menu gravier] enployez aud. college / + 1 escu ung tiers à Pierre Berger couvreur pour avoir par luy faict le terriz d’ardille de la grande chambre d’en bas dud. college / + 1 escu sol à Laurent Horry chartier dud. Tonnerre pour quatre journees qu’il a vacqué avec son cheval et charrette et harnoys à charroyer l’ardille et terre pour led. terriz faict en lad. chambre basse » ; le tout pour un montant de 12 écus 13 s.t.[23]. Le terriz ou terris est le sol d’une pièce, qui peut être recouvert d’un dallage ou d’un plancher ou rester en terre battue comme ici semble-t-il. J’ai trouvé d’autres travaux où c’est un couvreur qui fait ce terriz.

Tonnerre est désormais pourvu d’un bâtiment d’école et de collège consistant en une maison et une tour contiguë.

Reste à savoir qui enseigne…

Voir aussi sur ce blog : Recteurs des Écoles

 


[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 21 v°.

[2] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1559-1560, f° 22.

[3] Tonnerre,AM, 4 CC 2 1561-1562, f° 14-14 v°.

[4] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 15.

[5] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565 f° 16 v°-17 et 44 v°-45.

[6] Sur cette année 1571 : Tonnerre, AM, 4 CC 3 1570-1571, f° 5 v° et 23 ; AM, BB 1.1 à la date du 30 avril 1571 et Max Quantin, « Histoire du Tiers-Etat à Tonnerre au milieu du XVIe siècle, 1543-1590 », BSSY, n° 40, 1886, p 422.

[7] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565 f° 9 v° et BB 1.1, 13 août 1564.

[8] Ce n’est que le 15 novembre 1567, que la ville paye l’entrepreneur qui a « rehaulsé la muraille de la tour de la fermetté de ladicte ville près la poterne tirant à la fosse et à la muraille de ladicte fermetté attenant de ladicte tour » et il ne s’agit pas du sieur Pyon (Tonnerre, AM, 4 CC 2 1567-1568, f° 13-13).

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1571, f° 6.

[10] Tonnerre, AM, BB 1.1, 22 juin 1571.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1570-1571 f° 23 v° et 25 v°. Anthoine Pyon va intenter un procès à la ville pour récupérer quelques deniers, et à sa suite ses héritiers. On en trouve encore mention en 1576 : Estienne Girardin marchand à Tonnerre, un des échevins, reçoit 60 s.t. « pour avoir par luy porté de ceste ville en la ville de Troyes la somme de 231 L 13 s 4 d tz de laquelle les habitants de ceste ville [devaient] acquitter Anthoine Pyon marchant demeurant à Tonnerre, pour l’acquisition par eux faicte de la place dud. Pion en laquelle est basty le college de Tonnerre ». A Troyes il y a la sœur dud. Pion, Jacqueline femme de feu Louys Noirot et les héritiers de celui-ci ; on leur doit encore de l’argent (Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576-77 f° 35 et 36).

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1572, f° 5-5v°, ordonnance du 17 août 1572.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1572, f° 4, s.d.

[14] Tonnerre, AM, BB 1, décision prise à l’assemblée du 24 juin 1571.

[15] Guyon Puissant (décédé en 1572) avait épousé Claude Allier, sœur de Regnault Allier, que l’on appellait durant son veuvage « la mère Allier », transcrit dans les rôles d’imposition et ici par Lamerallier. Les échevins n’échapperont pas au procès, avec appel à Sens (Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576-1577, f° 23 v°, 26 octobre 1576).

[16] Tonnerre, AM, FF 3 in Ass. du 29 juillet 1576, (copie moderne).

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576/77 f° 29-29 v°, daté.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576-1577, f° 36, 5 et 6 aôut.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1577-1578, f° 7.

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1578-1579, compte spécial, f° 5, daté 24 février 1578.

[21] Pierre Petitjehan, Description de l’Ancienne, Moderne et Nouvelle Ville de Tonnerre, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 53

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-80 f° 27, s.d.

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-80 f° 36 v°-37, s.d.

 


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