Les métairies

Les métairies, que l’on appelle fermes aujourd’hui, sont tous ces habitats et exploitations intercalaires parsemés entre les villes et villages. Y sont adjoints des hameaux constitués ou en devenir. Au cours des siècles, certains hameaux sont devenus métairie (Soulangis, Grisey) et d’autres sont nés d’une métairie (Les Mulots, Vaulichère, Angy). On ne peut en parler sans évoquer la colonisation, la lente conquête des territoires.

Les métairies de la vallée ont toutes pour origine un établissement rural gaulois, voire plus ancien, puis gallo-romain qui perdure jusqu’au Moyen Age et sont encore habitées de nos jours, même si les constructions ne se chevauchent pas exactement[1]. Ce sont d’est en ouest : Soulangis, Vauplaine, Le Petit Béru, Maison Rouge et Grisey. Cet habitat périurbain est donc marqué par une remarquable stabilité dans l’espace et dans le temps.

Les métairies autour de Tonnerre (fond de carte état major/geoportail)

Les métairies du plateau sont également d’origine ancienne mais pas antique. Elles viennent pour la plupart du Moyen Age. Il serait hors de propos de raconter cette vaste conquête du sol avec les aléas des invasions barbares et des guerres. Pourtant les métairies des plateaux tonnerrois ont contribué à cette conquête du sol. Autour de l’an mille, la population augmentant, il fallut conquérir des terres nouvelles : occupation de clairières dans un premier temps, puis défrichements. Encore fallait-il compter avec la propriété du sol et la féodalité naissante. On s’installe donc sur des territoires vierges et libres aux confins de domaines ou de finages urbains ou villageois. Après les ermites, vinrent s’installer des domaines d’ordres monastiques. On les nommait granges. Unité d’exploitation à dominante céréalière comprenant une maison d’habitation, une grange (pour recueillir les récoltes ou les dîmes) et une écurie ou étable. Selon ce modèle, c’est sur l’initiative de seigneurs fonciers que de nouvelles entreprises pionnières virent le jour aux XIe-XIIe siècles, favorisées par le perfectionnement de la charrue. Qui dit charrue dit attelage et, dans nos contrées, les bœufs furent rapidement remplacés par les chevaux. Qui dit exploitation dit aussi main d’œuvre. Il fallait donc attirer des colons sur ces terres et ceci durablement, offrir donc des modes de tenure intéressants pour les « hôtes » comme pour les seigneurs, qu’ils soient laïcs ou ecclésiastiques. En Basse-Bourgogne, le seigneur établissait donc un contrat avec un ou plusieurs ménages de laboureurs. Les sources écrites[2], lacunaires, donnent quelques dates qui ne sont pas des dates de naissance mais indiquent une époque : IXe siècle pour Athées et Fontaine Géry, XIe siècle pour Chéron et Vauplaine, XIIe pour La Chappe et Marcault, XIIIe pour Chavan, Maison Rouge, Marchesoif et Nuisement. En dehors de Chavan fondé par le comte, tous ces domaines sont terre d’Eglise. Après la guerre de Cent ans, vraisemblablement au XVe siècle lorsqu’il fallut reconquérir les terres en friches, les comtes installèrent les Brions, les Mulots et Vaulichère, ce dernier en 1493. Toutes ces métairies sont donc en place à la Renaissance.

Toutes possèdent à proximité une source, dite fontaine, ou une mare. Certaines sources sont le point de départ de petits ruisseaux affluents de l’Armançon, comme le Cléon près d’Athées ou le ru de Tissey qui aurait son origine à la ferme de Nuisement. Le logis et les bâtiments d’exploitation sont entourés de murs ou d’une haie, clos qui abritent jardin et basse-cour avec volaille et porcherie, c’est le pourpris qui, dans nos contrées était libre de redevances seigneuriales. Les bâtiments semblent être construits en pierre et non à pans de bois, avec une couverture de tuiles, sauf pour la grange qui est couverte en chaume. Plusieurs carrières sont en effet proches dans la vallée comme sur le plateau[3]. Il semble que nous ayons à faire à des maisons longues où le logis ne formait qu’un seul corps avec les étables[4] — le mot étable étant alors utilisé pour les bovins et les ovins comme pour les chevaux —, mais en logis mixte où les hommes et les animaux étaient séparés par un mur de refend maçonné. Les ouvertures se faisant sur le mur gouttereau. Dans ce pays d’openfields céréalier, la grange proprement dite — à la fois grenier, fenil et aire à battre — revêtait un intérêt tout particulier, aussi était-elle grande et à part, comme individualisée, « sortie du lot » et donne sur une cour qu’elle contribue à fermer. L’ensemble formant une cour ouverte. C’est autour de cette cour initiale que les hameaux se sont développés, mais très lentement[5]. Les métairies peuvent se procurer du bois (chauffage, vigne, outils) à proximité. Elles sont toutes entourées de leur domaine borné plus ou moins étendu, avec des terres labourables, des pâtures et, selon les cas, des prairies humides ou des vignes.

Les métairies en chanson

Lors d’une fête de Noël réunissant toute la communauté, des huitains rapportés par Petitjehan[6] décrivent tous ceux qui, de l’extérieur, viennent en ville avec des mets pour l’enfant Jésus, des offrandes. Il s’agit très probablement d’une messe de Minuit avec ce que l’on appelle ailleurs « l’offrande des bergers ». Le faubourg du Pont se présente tout d’abord avec des poissons (les pêcheurs y habitaient) ; puis le faubourg de Rougemont avec des produits de cueillette (champignons, truffes et fruits tels que noisettes, « corbes, prunelles et sinelles »[7]) ; ceux de la Grange Aubert apportent :

Bled pour faire sauce verd[8]
Et aussy force laitage
Bonnes prunes abricottes
Noix pour faire des cerneaux

La motte Saint-Michel descend avec des escargots et du vin, d’autres (Jangla ?) avec des légumes, citrouilles, potirons et salades, l’ermite du Reclus et celui du mont Sara apportent des racines et autres herbes sauvages. Puis viennent les métairies :

Tous les metais d’environ
Ceste ville de Tonnerre
Y sont venus à foison
Menans tous une grande joye
Ceux d’Athee premierement
Ont porté pour leur present
Ung oiseau qui est en mue… [en cage]
Comme aussi ceux de Goubeaux [Les Mulots]
Marsoif Cheron Nuysement
Fontaine Gery Marcault
Beru Grisey et Chavan
Vauplaines et de la Chappe
Les Brions la Maison Rouge
Ont tous laissé leur charue…
L’un luy porta un agneau
Et l’autre une geline [poule]
Un cochon un moutonneau
Un canard à la dodine[9]
Des chapons pouletz pluvierz
Pigeonneaux druines ramierz
Marchant d’ordre par la rue…
Leurs femmes après portoient
Force fruitz et daguenelles[10]
Lentille feves et poix
Millet dedans des escuelles
Œufs fromages dans paniers
Pain de beurre tout entier
Suivans leurs maris de veue…
Les Messieurs de Soulangis
Furent à leurs fontaines
Pour y chercher du cresson […]
Dirent qu’ilz estoient de pauvres gens
qu’ilz n’avoient d’autres presents

Ces huitains sont riches d’enseignement entre autres sur la nourriture disponible en hiver. On y apprend en outre que les gens des métairies, à l’instar des ermites, participaient aux grandes fêtes religieuses et aux processions. On y retrouve l’ordre hiérarchique cher aux processions[11]. Pour les Tonnerrois d’alors, la Grange Aubert et les deux ermitages sont comme intégrés aux faubourgs car seulement après on nomme les métairies plus lointaines dans l’espace. Les hommes d’abord qui portent la chair (la viande, mais on n’offre ni vache ni bœuf), puis les femmes avec les fruits, les légumes secs (les graines de millet étant assimilées), les laitages et les œufs — sorte de division du travail, car aux femmes étaient dévolus le jardin, la basse-cour et la laiterie. Enfin Soulangis, hameau qui n’apparaît pas dans les rôles de tailles, pourtant proche de Vauplaine, et qui se dit pauvre. On y découvre l’élevage, la chasse, la pêche, les plantes et fruits cultivés, mais aussi la cueillette dans les bois, sur les fruitiers sauvages des haies, le cresson près des sources et autres racines, sans oublier les escargots. Ce sont les ermites et les plus pauvres qui offrent ces denrées : le faubourg de Rougemont et ceux de Soulangis.

Les habitants des métairies

Les rôles de tailles informent sur le nombre de feux et le nom des chefs de famille. En effet, la taille est un impôt direct dont l’unité imposable est le feu. Seul le chef de famille est inscrit sur ces rôles et paye en fonction de ses revenus estimés par les collecteurs de sa paroisse. C’est généralement un homme, la femme n’apparaissant que si elle est veuve, séparée ou célibataire majeure (plus de 25 ans) exerçant un métier. Les nobles et titulaires de certains offices en sont exemptés, ainsi que le clergé (sauf exceptions) et les pauvres. Un laboureur tenant à ferme une terre noble ou d’Eglise devra s’acquitter de la taille, ainsi que les serviteurs majeurs (bouviers, bergers, valets de ferme…) habitant sur le même lieu. Les rôles de tailles ne donnent par conséquent pas l’ensemble de la population, ni ne correspondent à un nombre de maisons. Ils sont pourtant précieux.

 

 

 

 

Nombre de feux par année dans les rôles de tailles consultés (j’ai ajouté le recensement de 1851 en ne tenant compte que des hommes de plus de 25 ans et des veuves pour donner une idée de l’évolution) — Pinagot et Angy n’y sont pas représentés car appartenant à d’autres finages.

On sait que lors des grands défrichements et de nouveau lors de la reprise démographique après la guerre de Cent Ans, il y eut de nombreux déplacements de population. Le développement agricole sur des territoires reconquis, des habitats à construire ou reconstruire ont attiré à Tonnerre comme dans d’autres régions plus riches des forains, des hôtes que les seigneurs laïcs ou ecclésiastiques installaient. Sur les quelques années de rôles de tailles étudiées[12], on trouve 71 noms de familles dont plus de 43 % ne se retrouvent pas sur les rôles de la ville et ne sont pas d’origine tonnerroise. Ils viennent de Puisaye, de Champagne, de l’Avallonnais pour les régions les plus proches, tandis que d’autres sont arrivés de plus loin : la plupart du Nord (en particulier des Flandres ou de Picardie) ou de l’Est (Lorraine, Alsace ou même Franche-Comté) et, plus rarement de l’Ouest (Vendée, Normandie) ou du Massif Central (un seul nom)[13].

Certaines métairies — les Brions, Nuisement, Fontaine-Géry — sont des fiefs. Seul Fontaine-Géry est possédée par de véritables nobles — Mandelot, Laing, Stuart — et possède des droits de justice. Les trois autres sont investies par des roturiers, riches bourgeois de Tonnerre en quête de revenus mais aussi de noblesse. Ces officiers ou riches marchands construisent peu à peu un patrimoine en achetant des terres, seigneuries ou morceaux de fiefs afin de se dire « noble homme » sans pour autant encore prétendre à la noblesse, mais ajoutent un nom de terre à leur nom de famille, prélude et bon présage. A force de patience, en deux ou trois générations, certains atteignent leur but. Ces efforts permettent l’édification d’un beau domaine et l’apparition d’un titre. Ils placent des métayers sur leurs terres.

Dans les métairies, on distingue les fermiers des domestiques à leur imposition plus importante. On peut suivre des familles stables et d’autres moins. On distingue en effet des familles souches, le « noyau dur », qui se poursuit de génération en génération puisque la plupart des baux sont à plusieurs vies (généralement à trois vies), du moins de la fin du XVe siècle jusqu’au milieu du XVIe[14]. Ces fermiers, qui payent des rentes en nature ou en argent, mettent en commun l’outil aratoire et l’attelage (parfois plusieurs charrues pour un grand domaine). Ils forment des communautés de familles. Plus de 45 % des habitants semblent s’y cantonner, sans chercher à vivre en ville ni à établir des relations familiales avec des citadins[15]. D’autres habitants sont simplement salariés, laboureurs, vignerons ou garçons de ferme. C’est parmi ces derniers que l’instabilité est la plus importante puisqu’ils vont offrir leurs bras si besoin est à d’autres métairies, voire en ville ou à d’autres villages.

Relations des métairies entre elles et avec la ville

Il est malheureusement impossible de faire une étude poussée des échanges de parenté à l’intérieur des grosses métairies, entre elles ou entre la ville et elles en raison de l’absence de registres de catholicité. Nous avons rencontré Pierrette Regnier de Vaulichère épouse d’un Souppey venu de la ville pour s’installer « en gendre », ou encore Jehanne Denis épouse de Nicolas Milley, tous deux de Vaulichère. Il est probable que les Helye de la ville soient apparentés à ceux d’Athées ou que les Regnier de Tonnerre aient fourni le premier habitant de Vaulichère, ou encore les Gauthier ceux du Petit Béru, mais peu de noms de famille des métairies sont représentés en ville, sauf pour quelques domestiques. Des relations d’affaires peuvent aussi se tisser entre parents, soit que l’on se porte garant, soit que l’on soit témoin d’un acte, comme ce jour de juillet 1569 : Servais Helye vigneron de Tonnerre passe un marché avec un boulanger pour lui planter une vigne et l’entretenir durant quatre ans au bout desquels ils se partageront le bien (un quart de journal) ; les témoins de l’acte sont Jehan Gobault dit Vallier demeurant aux Mullots et Claude Helye l’aîné laboureur d’Athées[16].

Durant les guerres civiles, il arrive que les échevins soupçonnent les métairies de cacher « aulcungs de la religion », comme au mois d’août 1570 où l’on envoie les sergents forestiers vérifier le fait à Fontaine Géry, Chéron, Béru « et aultres »[17]. On peut d’ailleurs se demander si certaines n’étaient pas acquises aux idées nouvelles (le fait est sûr pour Fontaine Géry). Pour autant, les grangiers participent à la vie de la cité. Ils vont à la messe, suivent les processions, vendent ou achètent des produits au marché. Ils élisent des représentants auprès des autorités. Les sergents qui passent de post en post pour avertir de nouvelles importantes ou convoquer à des assemblées passent aussi dans les métairies. Ainsi Michel Gobault des Mulots ou Nazaire Blanchot de Vaulichère participent-ils à certaines assemblées, notamment lorsqu’il est question d’impôts. Alors peuvent s’élever des protestations contre les édiles.

Les habitants des métairies sont en effet très vigilants quant à leurs impôts et veillent à ne pas être surtaxés ni indûment taxés. Pour l’impôt royal dit « des cinquante mille hommes », les deux voisines Athées et Marcault avaient été imposées. Instauré par François Ier pour payer la solde de cinquante mille hommes de pied, cet impôt aurait dû ne s’adresser qu’aux habitants des villes closes, du moins jusqu’en 1555. Il doit s’agir ici d’une année précédente car un procès s’ensuivit, avec appel à Paris, que les fermiers gagnèrent. Restait à leur payer les dépens s’élevant à 80 livres tournois. En 1556, les échevins passent un accord avec Jehan Richardot d’Athées et Edmon Deard de Marcault pour leur rembourser en deux fois cette somme[18]. Il est curieux ici que seules deux métairies se soient rebellées.

L’affaire des capitaines L’Aventure et Saint-Marcel

En août 1562 débute la première Guerre de Religion. On se bat à Bar-sur-Seine, à Troyes. A la fin du mois d’octobre, François II de Clèves, duc de Nyvernois et gouverneur de Champagne et Brie, envoie à Tonnerre le capitaine l’Aventure dit Gros doigt avec deux enseignes de gens de pied « pour garder ceste ville des Allemans allans à Orleans ». En effet, le prince de Condé et l’amiral de Coligny chefs protestants s’étaient emparés d’Orléans où ils attendaient des renforts et d’Andelot, frère de l’amiral, leur amenait 3000 reîtres et 4000 lansquenets allemands. On ne savait trop leur itinéraire, aussi fallait-il garder les villes au sud-est de Troyes. Le 26 octobre, on apprend qu’ils avaient déjà dépassé Châtillon et se dirigeaient vers Cravant. Toujours est-il que le capitaine l’Aventure resta neuf jours à Tonnerre[19].

Il ne s’agit ni d’un chef de bande, ni d’un aventurier ni d’un reître comme on a pu le lire[20], mais de Noël de Tréal seigneur de l’Aventure (ou l’Avanture, en Bretagne), capitaine d’arquebusiers à cheval sous les ordres de M. de Nevers (duc de Nivernois). Il va jouer son rôle de capitaine en inspectant la garnison et les Tonnerrois devront obéir à ses ordres. Constatant le mauvais état du mur d’enceinte, l’Aventure fit mettre « en plusieurs et divers lieux sur les portes tours et murailles de ceste ville descouvertes et gastees du feu, lesdictz vaisseaulx remplis de terre pour servir de gabyons et de remparts »[21]. Le grand feu de 1556 avait en effet attaqué une partie des remparts encore à peine réparés. En cas de siège, il fallait donc les renforcer, pour couvrir les « bastons à feu » et protéger les hommes. On paya Edme Rabyat, tonnelier, pour « plusieurs vaisseaulx vuydanges[22] à luy appartenans ». Des hommes sont également payés pour les remplir de terre et de pierres dans le but de « servir de gabyons et de remparts » là où cela semblait nécessaire, tandis que l’on montait les bâtons à feu et que l’on murait la porte de Rougemont. Les manœuvres reçoivent en outre des pains durant ces travaux. Jusque là, rien que de normal, même s’il en coûte une centaine de livres aux finances municipales. Un fait s’ajoute, sans que l’on sache bien si le capitaine l’Aventure est fautif ou non : Estienne Viardot, charpentier, dut « oster la ferure du pont leviz de la porte de l’hospital qui tomba en le voulant lever, le capitaine ladvanture estant en ceste ville, et au lieu dudict pont leviz mis quelque boys et planches pour y passer ». On attendit un an avant de refaire à neuf ce pont-levis[23]. On dut aussi entretenir le capitaine, logé à l’Escu de France, avec des patisseries (pour 9 L 3 s 6 d.t. de pâtés et autres), du vin (9 L.t. pour une fillette de vin clairet et un tiers de fillette de vin blanc, le tout mis en flacon)[24]. Sur mandement des échevins, on régla aussi un cordonnier pour « la facon des boutons et aultres ouvrages de son mestier faicts pour led. capitaine Laventure » (3 L. 12 s.)[25]. Le gros problème de ce capitaine est qu’il fallut lui faire un présent inattendu : il réclama 100 écus d’or au soleil (autour de 260 L.t.) pour lui-même. Le budget ne permettant pas cette dépense, on eut recours à l’emprunt auprès de riches habitants.

Ceci n’est qu’un premier épisode de cette première année de guerre. Les huguenots prennent les armes, s’emparent de villes et villages. Il faut encore se protéger. On monte la garde dès le mois de décembre, et ce jusqu’en septembre suivant, ce qui allègera les deniers communs de 113 L 7 s.t. En janvier 1563, Barbezieux, lieutenant du gouverneur de Champagne et Brie envoie cette fois le seigneur de Saint-Marcel avec sa troupe. Quatre hôtelleries sont requises pour les accueillir aux frais de la ville : celles où pendent pour enseigne la Fleur de lys, l’Escu de France, les Troys Mores et le Daulphin. Le capitaine de Saint-Marcel a avec lui quinze hommes, deux laquets et quinze chevaux qui resteront vingt-et-un jour pour un coût de plus de 233 livres tournois[26].

Pour rembourser les prêteurs, payer tous ces frais « et subvenir à d’autres affaires de la communauté », les habitants consentent à lever deux taille. Après autorisation royale demandée à Paris, la première taille, levée en début d’année 1563 par Pierre Martin, s’élève à 609 L 9 s.t., dont 305 L 10 s.t. pour le remboursement des 100 écus du capitaine[27]. La seconde, quelques mois plus tard, levée par Claude Bazar s’élève à 700 L. 9 s.t.[28]. Or feu le duc de Nevers avait promis de rembourser les dépenses occasionnées par les soldats envoyés par lui à Tonnerre. Aussi envoie-t-on un homme à la cour porter la requête afin « d’obtenir remboursement du Tresor de l’extraordinaire de la despense faicte par le capitaine Laventure »[29]. Pour autant, les gens des métairies ne l’entendent pas de cette oreille : pas question pour eux de payer les 100 écus du capitaine L’Aventure, pas plus que les frais de guet et garde de la ville qui ne les concernent en rien. Ils s’opposent donc non à l’ensemble des tailles mais à ces dépenses particulières et demandent à être remboursés de 32 L.5 s.t. sur la taille de Pierre Martin et de 52 L 17 s.t. sur celle de Claude Bazar. La première assignation entre « opposants à la taille », comme on les appelle et représentants de la ville a lieu le 19 mars 1563 n.s., et la seconde le 16 août suivant.

Gain de cause pour les métairies

A l’automne 1563, une assemblée recense les procès de la ville dont, au bailliage de Sens, celui « entre les eschevins de l’année dernière ayans prins la cause pour Pierre Martin et Claude Bazard leur solliciteurs demandeurs [et collecteurs de cette taille] contre les habitans de Vaulicheres, Nuysement, Athees, Marcault, Guillaume Mathieu, Aignan Lhermitte et autres opposans aux tailles touchant le payement de la saoulde des cappitaines Ladventure et sainct Marcel »[30]. Aignan Lhermitte habite le faubourg du Pont qui s’est associé aux métairies pour ces mêmes causes. Quinze jours plus tard, un conseil de ville décide que l’on « abandonne les poursuites contre eux et, on composera avec eux du principal et des despens et ils seront remboursés sur les deniers couchez au compte du receveur »[31]. Il arrive en effet fréquemment que l’on essaie de s’arranger entre soi plutôt que d’engager des frais de justice trop lourds. Il faut encore rendre les choses officielles afin d’être en règle avec le Trésor. En janvier 1564 Jehan Dissier, procureur des Tonnerrois au bailliage de Sens, est chargé d’obtenir le consentement « que les habitans de Vaulicheres, Athées, Marcault, Nuysement et les Mullotz fussent exemptez des tailles faictes pour les frayz faictz à la garde de la ville et faulx bourgs pendent les divisions par lesdicts cappitaines Laventure, Saint Marcel et leurs gens »[32].

Le 2 juillet 1564, les comptes de la ville indiquent : « A Estienne Moretmat et Jehan Boutereaux demourant à Athée et Marcault la somme de 11 L 9 s.t. suyvant l’arrest faict avec eulx pour le remboursement faict tant pour eulx que leur consors demourant ausd. Athée, Marcault, Mullotz et Nuysement de ce qu’ilz ont cy devant payé de leurs impostz aux tailles levees par Pierre Martin et Claude Bazard sur les habitans de ceste ville, desquelles tailles ilz ont esté declarez exemptez par monSr le bailly de Sens »[33]. Ainsi les habitants des métairies s’étaient regroupés et avaient des porte-parole : Estienne Moretmat de Marcault et Jehan Boutereaux d’Athées. Comme cela avait été stipulé auparavant, les échevins se sont accordés avec eux et, trois mois plus tard, les deux représentants touchent au nom de leurs consorts 80 L.t. pour les « despens dommages et interestz »[34]. Les habitants de Vaulichère avaient pris fait et cause avec les autres métairies mais s’occupèrent eux-mêmes de leur affaire. Leurs porte-parole étaient Nicolas Dragon et Servais Regnier. Ils obtiennent eux aussi 80 L.t. de dépens, dommages et intérêts et sont remboursés de 6 L 7 s 6 d.t. sur leurs impôts[35]. Ils vont aller plus loin l’année suivante à propos d’une autre taille pour eux indue. Leurs représentants sont désormais Servais Regnier et Edme Le Jay. Après enquête à Tonnerre et Epineuil en avril 1565, puis procès à Sens, ils obtiennent de nouveau gain de cause et obtiennent en trois fois le remboursement des dépens, soit un total de 61 L 1 s 9 d.t.[36].

Petit catalogue des métairies tonnerroises

Voici un petit catalogue des métairies et hameaux avec les quelques éléments que j’ai pu découvrir à la Renaissance sans pour autant avoir approfondi la question. L’ordre donné par les documents fiscaux[37], que l’on retrouve au XVIIIe siècle, est géographique. Il s’inscrit dans l’espace du finage en partant du nord (Vaulichère) puis Maison-Rouge sur la rive droite de l’Armançon, avant de faire une ellipse par l’ouest (Grisey, Chavan), le sud, sud-est, longeant la forêt en remontant vers le nord pour gagner la plaine le long de la rive gauche de l’Armençon, et finir presque aux portes de la ville à la Grange Aubert[38]. Ceci permet d’imaginer les chevauchées des collecteurs de tailles, mais n’est guère pratique pour notre catalogue que je vais proposer par ordre alphabétique. Je donne le nom des habitants pour donner vie et au cas où cela intéresserait quelque généalogiste.

ATHEES

Ateias, in fine Tornodrinse, 877 (Cartulaire général de l’Yonne, II, 6) ; Atheiæ-1108, Atateæ-1222, Athées-1496, Astée-1498 (Cartulaire de Saint-Michel de Tonnerre) ; Astez-1514 (petit cart. de Saint-Michel) [Toutes les illustrations proviennent de la Carte du finage de Tonnerre aux ADYonne]

Signalé à l’écrit au IXe siècle, Athées est un nom en langue romane issu du gaulois attegia signifiant hutte ou cabane. Cette métairie qui possédait une église au XIIe siècle dépendait de l’abbaye de Saint-Michel. Terre d’Eglise donc, voisine de la métairie de Marcault sur le chemin de Viviers. Elle est affiliée à la paroisse Saint-Pierre. Donnée à rente à des laboureurs, elle n’a peut-être pas été totalement désertée lors de la guerre de Cent Ans. On y compte deux feux en 1481, puis la population augmente jusqu’à 12 feux en 1521, 19 en 1566. Après 1568, les guerres civiles font baisser la population à 15 feux qui se maintiendront. Athées est donc une des plus grosses métairies périurbaines. On y trouve des chevaux, vaches et moutons.

En 1532, sur 16 noms cités, 3 sont décédés et la veuve de l’un d’eux, feu Denis Chassin, est partie à Nuisement. Ils sont plusieurs fermiers à se partager le bail. Le principal est Jehan I Richardot, marié et trois fils mineurs et son beau-frère Pierre Lesestre. Puis des Helye : deux frères Anthoine l’aîné et Pierre avec leurs fils majeurs, Anthoine le jeune et Aubin ; puis la veuve d’un autre laboureur, Henry Boutereaux, 3 veuves et deux valets de ferme. En 1566, on retrouve les enfants : Jehan II et Bonnaventure Richardot et leur mère, le troisième frère Ambroise habitant Tonnerre ; Claude et Jehan Helye, fils d’Antoine ; Jehan et Claude fils de Pierre, et trois autres Helye ; Jehan Boutereaux fils d’Henry ; un nouveau fermier, Geoffroy Duboys [Dubois], sa femme et son fils Jehan ; de nouveaux laboureurs Jehan Parent « et ses enfants » et 7 nouveaux valets de ferme dont 3 ne resteront pas, remplacés ou non par d’autres, par Jehan Maugras par exemple qui fait une apparition en 1568 ou Philippe Rousette deux ans plus tard. Les Boutereaux se maintiennent par Nicolas. En 1571, c’est Claude Helye fils de Pierre qui est le plus riche avec Jehan II Richardot.

Il faut dire que les Richardot sont éduqués. En 1549, Jehan I est dit « licencié es loix plus ancien praticien du conté ». Jehan II est avocat et son fils Jehan III sera clerc à Paris en 1569, tandis que son frère Ambroise, praticien, est devenu greffier du baillage de Tonnerre en 1557. L’année précédente, Ambroise avait épousé la fille d’un ancien échevin. Jehan II sera procureur de Jacques du Bellay « soi disant comte » et son fils, avocat, sera receveur de la comtesse Louise de Clermont lors de son second veuvage.

PETIT BERU, dit Beru

Racine gauloise ber- ou beru- : source, fontaine

La zone du Petit Béru fut occupée dès l’Age du Bronze. Devenue métairie, Béru appartient à Pontigny en 1218 ; mentionnée terre en franc alleu au début du XIVe siècle (1315).

En 1532, on y découvre 4 feux, tous de la famille Gauthier : les aînés plus riches sont Colinet et Mammes Gauthier, les plus jeunes Jehan fils Colinet et Jehan fils Pierre. En 1566 deux autres Jehan Gauthier fils de Laurens et fils d’Antoine, encore présents en 1572. En 1570 vient s’adjoindre un valet de ferme, Nicolas Driotton.

LES BRIONS, dit LES BRYONS ou grange et métairie des Brions

Issue d’un défrichement, ce petit domaine est situé en bordure de forêt.

La terre des Brions fut érigée en fief par Claude de Husson (entre 1515 et 1525), puis abandonnée « pour certaine rente de blé, argent et poules », abonnée à 5 L.t. par an. En 1530, deux couples en font l’aveu : Henri Piget et sa femme Guillemette de Buronfosse et Phillebert Villat second époux de Catherine de Monjot. Dans les années 1550, on trouve Pierre de Monjot, frère de Catherine, « seigneur en partie des Brions ». Dix ans plus tard, c’est Eymon (Edmon) Allier qui donne à ferme cette métairie. Edmon Allier est un riche bourgeois de Tonnerre, frère de Regnault hôte des Trois Maures, une hôtellerie rue du Perron. Tous deux ont été échevins à plusieurs reprises. En 1573 le fief doit 100 livres tournois de rente en plus des foi et hommage. Dans les années 1580, Edmon fils d’Edmon prend la relève. Les Allier ne payent pas d’impôts sur les Brions (privilège de fief), mais bien à Tonnerre car ils ne sont pas nobles. Ils font partie des ces bourgeois faisant la course à la noblesse.

Les Brions possèdent trois feux en 1532 : la veuve Guillaume Petit et (probablement) son fils Nicolas, avec un aide Guyon Millon. Personnel entièrement renouvelé en 1566 avec les deux laboureurs mis en place par Eymon Allier : Jehan Podemy qui vient de Nuisement et Nicolas Laude. Nous avons ici l’exemple d’un renouvellement de personnel en fonction d’un nouveau tenancier du fief. Par la suite n’y demeurent que Nicolas Laude et son fils.

LA CHAPPE, dit aussi LA CHAPELLE

Capella de capa, 1159 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre) ; Cappa, 1179 (cart. gén. de l’Yonne). Cappa ou capella, chapelle.

Terre d’église : grange et terre données à l’abbaye de Saint-Michel au Xe siècle par l’évêque de Langres. Au creux d’une vallée et proche de la forêt, il s’agit d’une petite métairie donnée à ferme. Le fermier y est seul avec sa famille : Claude Chassin en 1532, puis Claude Chassin en 1566 et après, le même ou son fils ?

CHAVAN (Chavant)

Repéré dans les documents au XIIIe siècle (1257), son nom évoque une « cabane ou hutte », sorte de chaumière entourée de son domaine. Installée par les comtes dans leur garenne (leur domaine propre), cette métairie affiliée à la paroisse Saint-Pierre ne semble pas très importante. Désertée jusqu’à la fin du XVe siècle, elle abrite la famille d’Antoine Rigot en 1521. En 1532, on y découvre trois feux fiscaux : Antoine et ses deux fils Jehan et Guillaume Rigot. Ils doivent 30 bichets par moitié froment et avoine de cens et rente au comte qui, en 1551 délaisse cette « moisson » à son gruyer faute de ne pouvoir le payer[39]. En 1566-1567, Guillaume est devenu l’aîné et vit avec son fils Pierre Rigot et son gendre dont le nom n’est pas mentionné. A partir de 1568, il ne reste que Guillaume et Pierre. Ces Rigot semblent venir de Junay, petit village proche. N’ayant aucun document, on peut juste supposer qu’il s’agit ici d’un bail à trois vies ou à tacite reconduction entre les Rigot et le comte. Ils sont toujours présents à la fin du siècle avec Etienne et Rigot est devenu Rigout.

CHERON

Charum, 1035, Charon, 1078 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre).

Chéron est tenue par l’abbaye de Saint-Michel. Issue d’un défrichement autour de l’an mille, toute proche des bois, cette petite métairie abrite en 1532 la famille Gauthier : la veuve de Guillaume, probable père de Jehan, Thierry et Antoine et un valet Antoine Millon. Cette population reste remarquablement stable si l’on tient compte des décès. De 1566 à 1572, trois Gauthier (Claude, François et Guillaume) et deux Millon (Antoine et Marin). Le domaine doit être modeste aux vues du montant de leurs tailles.

LA COSTE SAINCT-PERE, dite encore MALASSISE (aujourd’hui PINAGOT sur le finage de Saint-Vinnemer)

Celle-Saint-Pierre, (de cella, maison, ermitage) ; Malassise, métairie en 1568 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre) ; Côte-de-Saint-Père, 1580 (Hôpital de Tonnerre).

La Celle-St-Pierre évoque un ancien établissement religieux ou petit ermitage installé sur la côte en pleine forêt près du hameau d’Angy (aujourd’hui sur la commune de Lézinnes). Le lieu est à la confluence des terres du comte, de la ville, de l’Hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, et des seigneuries de Lézinnes et de Tanlay, ce qui pourrait expliquer son « sobriquet » — Malassise — autrement dit mal située. Au XIVe siècle, cette langue de terre sur le finage de Saint-Vinnemer était nommé Bois de la Côte-Saint-Père. Angy, dit alors grange ou mestairie, est tout proche des immenses carrières de l’Hôpital et d’autres au seigneur de Tanlay. Angy a sa clairière culturale et des défrichements ont dû reprendre à la fin du XVe siècle (lieux-dits « chemin des essards » et « les essards » au sud), dont la clairière de la Côte Saint-Père qui est en culture appartenant à plusieurs personnes qui payent cens et rente au seigneur de Tanlay. A partir des années 1550, des parcelles seront achetées par les Pinagot, Claude et François, marchands drapiers venus de Troyes et faisant partie de ces bourgeois en quête de noblesse. Claude et a dû pour cela s’éloigner de Troyes. Il est passé par des enclaves bourguignonnes avant d’entrer dans le comté de Tonnerre. Le 30 octobre 1552, devant un notaire tonnerrois, Claude de Rieux épouse de François de Coligny dit d’Andelot — seigneur de Tanlay, Saint-Vinnemer, Paisson —, alors prisonnier à Milan, établit Claude Pinagot comme son procureur et receveur[40], alors qu’elle s’apprête à partir retrouver son mari. Ils resteront en Italie jusqu’en février 1556. Cette année-là, Claude Pinagot habite Tonnerre, rue de l’Hôpital[41]. Il a réussi l’année précédente à acheter 1/6e de la terre et seigneurie de Vezannes, village proche de Tonnerre et fait foi et hommage aux représentants du comte le 30 décembre 1556[42]. Deux ans plus tard, la métairie de la Côte-Saint-Père est affermée par d’Andelot à Jehan Dongois  [Dongoys] — riche marchand tanneur de Tonnerre — et Claude Pinagot[43]. Elle consiste en « accin [mur d’enceinte], pourpris, bâtiments, soixantedeux arpents et demi de terres labourables et quarante arpents de bois-broussailles », soit une propriété d’environ 35 ha. Ceci pour « la quantité de 30 bichets d’avoine, 12 bichets de seigle, 3 bichets d’orge, à la courte mesure de Saint-Vinnemer, plus 6 d. de cens par chaque arpent desd. terres et 6 L. tant de rente que cens pour les bois ». Il s’agit d’un bail perpétuel qui passera ensuite à François Pinagot fils de Claude puis à la toute fin du siècle à Jean Barrault. En 1575, l’Hôpital de Tonnerre fait faire l’homologation du bornage « entre la perriere et bois d’Angy appartenant à l’hospital et le territoire finage et perriere de saint Vinnemer et les terres de la coste sainct Père autrement dict Malassise appartenant à noble homme Claude Pinagot ». Cinq ans plus tard, on fait le bornage entre Malassise et les bois de l’Hôpital, côté sud donc (ou du finage de Lézinnes aujourd’hui) : le territoire de Pinagot commence à 20 m à l’ouest de la carrière et s’arrête à 2 m du chemin du Vau de Verrières, plus de 800 m avec onze bornes[44]. En 1579, on pouvait encore voir le logis dans lequel on pénétrait par une porte ornée d’une accolade. Il était constitué de deux pièces avec chacune une cheminée et une niche ménagée dans le mur. Le lieu est aujourd’hui à l’abandon, mais on peut y découvrir le pigeonnier, un puits devant la maison en ruine et le mur d’enceinte.

Ruines de Pinagot en 1979, maison d’habitation (photo perso)

FONTAINE GERY

Fons Gelidus (cart. de Saint-Michel de Tonnerre) ; Fonteigne-Gerin, 1343 (cart. gén. du comté de Tonnerre) ; Fonteine Gery, 1460 (cart. de Saint-Michel). [En 1687, Pierre Gauthier du Tronchoy est seigneur de Fontaine-Géry].

Fontaine-Géry est un fief relevant du comté de Tonnerre. En 1487, Jehan Raguier conseiller et Me des comptes du roi est propriétaire de la terre de Fontaine Géry qui est dite en franc alleu, « sauf la grange et ses appartenances qu’il confesse estre tenuz du comte en droict de haulte moyenne et basse justice », il rend hommage à Charles de Husson, puis en 1493 à sa veuve Louise de La Tremoille[45]. En 1518 le fief (probablement vendu) passe à Guillaume Laing, archer de la garde écossaise, seigneur de Vezinnes, Fontaine Géry et Lignières, dont la veuve fait encore hommage en 1527. Leur fille unique Claude de Laing épouse Jehan Stuart, capitaine de la garde écossaise du roi depuis 1514. Ils seront seigneurs de Vezinnes et Fontaine-Géry (hommage au comte en 1530) où ils font construire un château vers 1540. Présents à Tonnerre lors du passage de François Ier, ils le reçoivent en avril 1542 (Le Maistre parle de Fontaine-Géry). Une requête du palais du 7 novembre 1543 reconnaît à Jehan Stuart, comme aux autres habitants de Tonnerre droit aux usages afin de faire merrain et mener bois « en son hostel seigneurial de fontaine-Géry » pour son chauffage et autres nécessités[46]. Finalement, le couple du Bellay fait don au couple de quatre arpents attenant du bois des Brosses proche de la métairie[47]. Devenue veuve Claude de Laing contractera deux autres mariages : on repère le troisième en 1560 pour un défaut de foi et hommage[48]. Puis le fief passe aux enfants du premier mariage, Guillaume et Claudine Stuart. Huguenot, Guillaume s’éloigne après la Saint-Barthélémy et se réfugie à Genève avec sa femme Roberte de Haye[49]. Guillaume est encore absent en 1575 car il n’apparaît pas dans le rôles des fiefs du ban et arrière-ban du comté de Tonnerre cette année là[50]. Il est de retour dans les années 1580.

Il s’agit d’un domaine assez important qui possède un troupeau d’ovins et bizarrement ne déclare que deux feux dans les années 1560 à 1580 : Jacques et Antoine Chassin, père et fils ou deux frères. Aucune déclaration en 1532, à croire que seul le seigneur y résidait.

GRANGE AUBERT, dite GRANGE GUILLAUME AUBERT

Des établissements gaulois à proximité, mais la grange elle-même doit être plus récente. Elle n’est rattachée à aucun seigneur et semble être une terre en franc alleu. A la suite des grandes entreprises collectives d’occupation du sol menées par un seigneur ecclésiastique ou laïque (XIIIe siècle), vinrent des initiatives privées. Le médiéviste Georges Duby indique que dans ce cas, la toponymie précise le nom du fondateur. Ce pourrait être le cas de la Grange Guillaume Aubert, des Mulots dit les Goubault ou de la Coste Saint-Père dite Pinagot. Au XVIe siècle, cette métairie n’abrite plus d’Aubert mais des Daudenil en 1532, André et Michel le jeune. En 1566 il reste un Pasquinet Daudenil (qui disparaît des rôles ensuite) et six nouveaux feux. Le plus aisé est Jehan Girodot, puis des laboureurs — Jehan Gauthier fils Thierry, Robert Mitaine, André Tallenais. Un valet, Estienne Maison, tout jeune marié et enfin la veuve Guillaume Torcol. A partir de 1570, on ne trouve plus que cinq feux : les plus aisés sont désormais Regnault Barrault et Jehan Gauthier fils Thierry ; Estienne Maison a disparu.

GRISEY

 

Griseus villa juxta Tornodorum (en 1080, cart. gén. de l’Yonne), villa donnée à l’abbaye de Molesmes. Gryseium, 1258 (cart. de Pontigny) ; Gresy puis Grisy (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre).

A la hauteur de Junay, Pierre Nouvel (cf. note 1) parle à cet emplacement d’un établissement rural agricole d’origine gauloise occupé sans rupture jusqu’au Moyen Age. Au XIIIe siècle, la villa n’existe plus. A la place deux moulins appartenant à l’abbaye de Saint-Michel. Ces moulins semblent avoir été désertés durant les guerres et épidémies jusqu’au début du XVIe siècle, puis habités sporadiquement par un certain Pantaleon Petitjehan dit Fontaine. A l’époque, l’Armançon formait des îles à cet endroit occupées par des prés communaux et une saulée. En 1570-1571 un procès entre les religieux de l’abbaye de Saint-Michel montre que le meunier a changé : Edme Girard et sa femme sont en litige à propos de leur bail des moulins de Grisey[51]. Il n’est pas mentionné dans les rôles de tailles.

MAISON ROUGE

 

En 1270, on trouve une trace écrite de Maison Rouge (Domus rubrea) appartenant à l’abbaye de Molosmes. En 1532 on y trouve un feu, celui de Jehan Trosselot, laboureur. On parle d’un bail à rente de dix-huit ans donné à un bourgeois de Tonnerre, Aignan Lhermitte marchand teinturier, en 1562 pour 40 livres tournois de rente[52]. Lhermitte a été échevin deux années de suite (1555-1557). Il habite faubourg du Pont et installe un fermier à Maison Rouge déclaré à partir de 1569, Jehan Quatrevaulx qui a des parents à Tonnerre et Vaulichères, tous laboureurs, mais d’autres Quatrevaulx sont carriers et Maison Rouge possède une carrière.

MARCAULT (Marcaut)

Terre d’Eglise, voisine de la métairie d’Athées sur le chemin de Viviers. Est affiliée à la paroisse Notre-Dame. Marcault appartient à la maladrerie Saint-Blaise dont le chapitre Notre-Dame est maître et administrateur[53]. La ferme doit donc nourrir les lépreux et leurs aides.

En 1514, le chapitre passe un bail à trois vies avec trois familles : Pierre Moretmat laboureur, en son nom et en celui de ses enfants ; Jehan Helye le jeune, laboureur, et aux autres enfants de feu François Moretmat[54]. Dans les rôles de tailles de 1532 les deux fermiers sont Jacques Moretmat et Jehan Helye. Ils sont accompagnés de trois valets de ferme : Estienne Jobert [Joubert] d’une famille de laboureurs et vignerons de Tonnerre, Jehan Merle et Jehan Regnier avec la précision « gendre Odot », car il a deux homonymes en ville (vigneron et tixier de toile). En 1566, il est mentionné que le dernier Helye, Estienne, est parti à Cruzy. Des Moretmat sont toujours fermiers : Jehan qui vit avec Bonne, une veuve, et Estienne. D’autres sont cofermiers : Philippe Ballerey (devenu le plus riche), Simon Nicolle et Simon Henry avec trois aides. Tous se maintiennent dans les années 1570 bien que l’on tombe à 7 feux : Estienne Moretmat, Philippe Ballerey et la veuve Henry Nicolle avec son fils Pierre. Elle-même se remarie. En 1586, Jacques Moretmat, dit alors vigneron, avec Nicolas Berthelin et son épouse Barbe Mertirat vendront « leur part de la métairie de Marcault »[55], bel exemple d’un bail à trois vies maintenu jusqu’au bout.

MARCHESOIF (on trouve aussi Marsoy)

Marcasolium ou Marchesulum, puis Marchesoy, 1265 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre). Le nom vient peut-être du gaulois morga/marka devenu marche (frontière, limite d’un pays) et peut évoquer d’anciennes limites de terroirs[56].

La première trace écrite remonte à 1213. Cette grange dépendait de la commanderie templière de Saint-Médard à Nuits-sur-Armançon, devenue Saint-Marc en 1226. En 1311, après la suppression de l’Ordre, Marchesoif passe sous l’autorité des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Située en orée de forêt sur le chemin d’Irouerre, Marchesoif était tout d’abord vouée à la protection des pèlerins et voyageurs. Outre le logis, les étables et la grange, le lieu possède une chapelle encore visible aujourd’hui[57]

D’après les rôles d’imposition, ce n’est qu’à partir de 1484 que l’on retrouve un feu mentionné dans cette grange, puis 3 feux en 1486 et deux en 1521. En 1532, 4 feux sont déclarés : la veuve Jehan Quantin, probablement ses fils Edme et Jacob et un manouvrier à demeure Claude Roselle. Puis la tenure change main. Le 23 avril 1553[58], le commandeur de Saint-Marc « delaisse au titre de ferme et admodiation pour le temps de neuf annees » à Antoine Pyon marchand de Tonnerre, les maisons, granges, jardin, aisances et appartenances et terres labourables de Marchesoif, « moyennant que ledict preneur ses hoirs et ayans cause seront tenuz payer par chacun an aud. seigneur de saint Marc ou à son commis, la quantité de six vingt bichetz [120] froment et six vingt bichetz avoyne mesure de sainct Marc ». Ces 240 bichets de graines seront à livrer à Marchesoif le jour de la saint Martin d’hiver (11 novembre). Le commandeur devra « reparer et bailler en bon ordre lesd. maisons » et Pyon devra entretenir afin que rien ne tombe en ruine ou « en decadance » et bien exploiter la terre. Il y a deux autres clauses à respecter par le preneur, il sera tenu de « faire dire le divin sermon en la chappelle dud Marchesoif, et faire faire une piece de vigne assise au finage de Tonnerre au lieudict Voutoys ». Deux jours plus tard, Antoine Pyon baille pour neuf ans à son beau-père Regnault Allier, hôtelier (les Trois Mores), la moitié de ce labourage contre 150 bichets moitié froment moitié avoine, à lui livrer à lui. Ainsi, à la st Martin, Antoine Pyon n’aura plus qu’à verser 90 bichets au commandeur pour régler son contrat. Il doit y avoir d’autres arrangements que nous ne connaissons pas dans la famille. En 1566, les rôles ne mentionnent plus que Jehan Pyon laboureur, avec son fils devenu majeur en 1570. La métairie se maintient ainsi avec un ou deux feux.

LES MULOTS dit aussi LES GOBAULT ou LES GOUBAULT

Nom roman signifiant meules ou mulots, mais aussi nom de famille

Métairie établie par le comte de Tonnerre, probablement à la fin du XVe siècle avec 9 feux en 1521. En 1530, la « grange des Mullotz » est amodiée à Pierre Gobault [Goubault] pour 48 bichets froment et avoine. Deux ans plus tard, y vivent Estienne et Colas Gobault avec Jehan Robillon. En 1553, Jehan Robillon entasché de la maladie de lèpre est admis à la maladrerie, mais sa femme et ses enfants, sains, restent aux Mulots. En 1566-1567, sur 10 feux, il y a 7 Gobault, la veuve Robillon et deux domestiques, Edme Marcellin et Jehan Cormyer. Il s’agit là sans doute d’une communauté de famille[59], comme l’indique d’ailleurs son toponyme « les Goubault », nom en perdition mais encore utilisé de nos jours par quelques anciens Tonnerrois.

Michel et Phillebert Gobault sont les aînés, les plus riches, et Michel représente la communauté dans ses relations avec la ville. Il y a également Jehan Gobault dit Vallier et son fils Jehan fils Vallier et enfin Colas Gobault nouveau marié en 1566. Les trois derniers ne payent que quelques deniers. L’année suivante, Phillebert et Colas sont décédés et leur veuve sont recensées. Pas pour longtemps car, l’année suivante, la veuve Colas n’habite plus aux Mulots et la veuve Phillebert vit à la métairie avec avec Pierre Mouton d’une famille tonnerroise, en conservant les biens de son feu mari. En 1570, les anciens domestiques ont disparu et on découvre une veuve Jehan Groys et Martin Groys comme domestiques. A la fin du siècle, le petit hameau ne comprend toujours que 11 feux.

NUISEMENT, dit NUYSEMENT

 

De noisement, dommage, préjudice en roman d’oïl : terre ayant subi un pillage ou autre dommage.

Le domaine de Nuisement est un fief donné à l’Hôpital par sa fondatrice Marguerite de Bourgogne en 1293. Comme toute grange, il eut d’abord un maître. Au début du XVIe siècle, la métairie est donnée à bail à rente viagère et emphythéose par la comtesse Françoise de Rohan, veuve de Louis de Husson, à Jehan Pinot son bailli, seigneur de Fyé. Il faut ajouter que Pierre Pinot (un frère de Jehan ? en tout cas un proche parent) avait été institué maître et administrateur de l’Hôpital en 1505 par cette même comtesse. Il semblait naturel de donner à bail Nuisement à ce Jehan Pinot. Celui-ci se dit « noble homme » mais je doute de sa noblesse car il paye des tailles à Tonnerre. Dans les années 1530, les Pinot — Jehan bailli, Jehan fils grenetier et une veuve Pierre Pinot — habitent un hôtel dans la rue des Forges. Jehan installe des fermiers sur la métairie : Vincent, Claude et Estienne Laude, ce dernier vivant avec la veuve de Denis Chassin, décédé à Athées. On retrouve des Laudes en 1566 et suivantes mais aussi un Jehan Gobault dit Myjehan, le seul Gobault à ne pas habiter aux Mulots. Ils ont avec eux de deux à quatre valets selon les années.

Dans sa thèse, Magali Villetard donne la description de la métairie à la fin du XVIIIe siècle[60]. Deux siècles ont passé et des changements sont intervenus dès le XVIIe siècle, pourtant on y retrouve une cour ceinte de murs et des bâtiments épars. Cette fois, les bâtiments des animaux sont complètement séparés des logis des hommes et les céréales et gerbes demeurent à part : « un édifice tout en longueur et divisé en quatre sections ayant chacune leur entrée propre [en goutterau] et faisant office d’écurie à moutons, à bœufs et vaches, à chevaux et enfin, en bout, de remise sur cave » ; en face, la maison d’habitation avec deux logis séparés et, dans le coin nord-est, « un bâtiment de forme carrée abrite deux granges séparées par un épais mur de refend. L’une communique avec la cour, l’autre avec le chemin de la ferme de Marsoif ».

VAUPLAINE

Vallisplana, 1097 et 1190 (Cart. de Saint-Michel de Tonnerre).

Lieu très anciennement habité, on trouve des substrats antiques dans cette zone. D’abord chapelle de l’Hôtel-Dieu destiné dès le XIe siècle à recevoir pèlerins et voyageurs, l’église Notre-Dame est promue au rang de paroisse en 1230 et unit à sa cure l’Hôtel-Dieu Notre-Dame[61] qui la jouxte. Vauplaine est un des biens donnés à cet Hôtel-Dieu. La métairie semble avoir été désertée durant les guerres jusqu’à la fin du XVe siècle, puis est donnée en bail à rente à un laboureur. En 1521, les rôles de tailles indiquent deux feux. En 1532, toujours deux feux sous les noms du fermier Jehan Descaves et de son domestique Colas Dudot.

En 1560, on a réalisé le bornage de la métairie[62]. Se profile un nouveau bail. Une des clauses de ces contrats (voir ci-dessus à Marchesoif) est la réparation des bâtiments par le bailleur. C’est ainsi que le 21 avril 1561[63], « à la priere et requisition de noble et scientifique personne Maistre Roger de Foissy archiprestre, doyen de l’eglise Nostre dame de Tonnerre, Maistre et administrateur de l’Hostel-Dieu d’ycelui, et de Edme Brissonnet laboureur » — le nouveau fermier —, et l’ex-fermier, David Forgeot laboureur, se transportent en la métairie pour constater les travaux à faire. Déjà, la grande porte d’entrée sur la cour, en bois, est pourrie et ne tient qu’à un gond et une bande de fer de chaque côté. Il y a bien un verrou mais pas de serrure. Il est donc « necessaire d’en faire une autre et plus forte ». Dans la description, on distingue les habitations (logis), des étables et de la grange. A Vauplaine, il y a deux logis, un ancien qui précède l’étable et un neuf construit plus loin face à la grange. L’ancien logis est bien délabré : « en la chambre de l’ancien logis s’est trouvé le plancher [plafond] tombé en plusieurs endroits, ensemble de la petite chambre de derrière et le reste au moins pour la plus grande partie qui est pourri et ne vaut rien / en lad. chambre de derrière, le pied du costé de l’etable et du chemin est sans marches ». La mention d’un plancher évoque la présence d’un grenier ou fenil au-dessus du logis. La phrase suivante est difficile à saisir, on parle d’un passage menant à la grange qui se glisse entre cette chambre et « les estables du betail ». Dans ce passage, sous la chambre d’un côté, il faut y faire « environ une toise de muraille » et, de l’autre côté « au pied de l’estable du bestail y a trois marches sans goubin[64] », et « et au pied qui separe lad. estable d’avec la grange y a une toise ou quelque peu plus dont la paroi du costé de la grange est tombé ». L’étable n’a plus de porte, ni auge [mangeoire des chevaux], ni ratelier. « Avons trouvé la porte qui fait la separation de lad. grange et dud. passage faiste de bois de hestre à clair voyes ». Pour la grange, « les ais du guichet [petite porte dans la grande] ne valent rien », il faut en remplacer trois ou quatre, et son toit de gluis[65] « sur l’un des costez du pignon du costé du chemin de la riviere » (opposé à la cour, à l’extérieur) est à  réparer : « pour ce faire y employer environ un demi cens de gluis, perches et liens ». Du même côté, au pied de la grange, « y mettre une filiere[66] et plusieurs chevrons et racommoder environ une perche et demie de couvert, et fournir environ un cent et demi de gluis les perches, paissaux et liens et plusieurs journees de couvreurs ». Sur le plan du XVIIe siècle, la grange semble double, comme à Nuisement. Quant au logis neuf, dit aussi « petit logis », Forgeot explique « que depuis les cinq ans ou environ, ledict Sr de Foissy a fait faire à ses frais un four audict logis neuf et un plancher avec argille, et audict chemin aussi environ douze toises de murailles » — le sol est donc en terre battue. Pourtant, il manque à ce logis neuf ou dix tuiles faîtières, aussi faudra-t-il « la journée d’un couvreur et environ quarteron de thuilles [1/4 de millier] ». On devra aussi changer les ais de la porte de la chambre et la serrure. On retrouve ici une maison mixte avec ce logis jouxté à une étable qui n’a plus de plancher « et seulement une poutre et la porte qui ne vaut rien » et au bout de l’étable, le toit à porcs [porcherie] dont « l’un des costez de la muraille est demi abbatu et le couvert qui ne vaut rien ». Forgeot fournit à Brissonnet « tout les bois qui serviront d’eschafaut [échafaudage] » moyennent 6 livres qui lui sont payées le 26 avril suivant. Tous ont signé, sauf Brissonnet qui « a dict ne scaveoir signer ». La grange carrée, encore visible aujourd’hui est construite à basse-goutte, construction dans laquelle le pas postérieur de la toiture descend jusqu’à très près du sol, modèle que l’on rencontre en Champagne méridionale, mais j’ignore de quand date cette construction, elle est peut-être postérieure au XVIe siècle.

En 1566, la famille Descaves s’est agrandie en les personnes de Georges (le plus riche, sans doute l’aîné), Jehan et Ogier, ainsi que Michel Dudot. Une situation stable donc, mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’il n’y ait pas traces ni de Forgeot ni de Brissonnet.

VAULICHERE, dit aussi LICHERE ou VAL LICHERE

Vellichieres, 1493 (cart. du comté de Tonnerre) ; Val-Licheres, Licheres ou Vaulicheres, 1496 (cart. de Saint-Michel), Lichere en 1530.

La métairie de Vaulichère est récente, créée à la fin du XVe siècle, alors que les campagnes se repeuplent. Elle n’est pas nommée dans les registres de taille de 1486, et Lemaistre parle d’un acte de 1493 sans autres précisions, donnant le nom du présumé premier habitant : Jehan Regnier[67]. C’est donc sur l’initiative de Charles de Husson (mort en 1492) ou de son fils Louis que « le labourage et metairie de Lichere » fut établi au nord de la ville, près du village d’Epineuil sur la route de Molosmes. Louis de Husson est le grand-père maternel de Louise de Clermont-Tallard, future comtesse. Avec douze taillables en 1521, la métairie s’est étoffée, mais redescend à 9 feux en 1530-1532. Elle est alors amodiée à Pierre Denis et Jehan Le Jay pour chacun 20 bichets moitié froment, moitié avoine, et compte deux veuves et cinq domestiques. Vaulichère possède 22 feux en 1566, 27 en 1574 et 29 en 1590. Le hameau est constitué mais n’a encore ni chapelle ni église. Il devra pour cela attendre le siècle suivant.

En février 1559[68], à propos d’une concurrence de juridiction entre le prévôt des maréchaux de France « au gouvernement de Bourgogne bailliage conté et ressort d’auxerrois » et le prévôt de la justice ordinaire de Tonnerre, prennent vie quelques personnages de la métairie, dont un des plus apparens [importants] Nicolas Dragon. Celui-ci a été fait prisonnier alors qu’il se trouvait à Avallon à la requête de noble homme Charles La Verne écuyer seigneur d’Etaule et de Serrigny en partie[69] et ce « pour le faict de l’art millitaire », d’où l’intervention du prévôt des maréchaux qui, arguant d’un édit royal[70], l’avait emmené en Bourgogne. Or, Tonnerre relève de Paris et non de Dijon. Le procureur fiscal du comte de Tonnerre, Symonne femme de Nicolas et Estienne son fils s’étaient plaints de la situation. Informés la veille au soir « bien tard » du retour de Nicolas Dragon escorté par le prévôt des maréchaux, le bailly, le lieutenant du prévôt et le prévôt du comté entendent mener eux-mêmes le procès. Parmi les fonctions des prévôts des maréchaux s’exerce la répression des crimes et délits commis par « ceux qui tiennent les champs », gens de guerre, coureurs ou vagabonds, gens sans aveu… « encore que les délinquants eussent domiciles ». Nous ne saurons pas ce qu’a fait Nicolas Dragon, mais le procureur du comte insiste bien sur les faits suivants : il « n’est vagabond bandolyer [bandit de grands chemins], ny tenant les champs ny de la qualité qui vous est attribuee par ledict edict, ains [mais plutôt] est ledict Dragon homme riche oppulent bon laboureur mesmes luy de la metayrie de monSr le conte tenant lieu en ce contey où il a sa famille femme et enfans residans en sa maison sans tenir champs et vivant de son labeur ». Nicolas Dragon n’est en tout cas pas rejeté par sa communauté puisque quatre ans plus tard, il est leur porte-parole auprès des autorités citadines. Il est en effet « opulent » puisque c’est lui qui a l’impôt le plus élevé. Son fils Etienne est marié et décèdera en 1570.

Des familles constituent le noyau souche de la métairie. La famille Regnier d’origine par exemple est représentée par quatre feux dans les années 1570 : l’aîné Jehan dit Chonchon, Toussaintz, puis Michel et la veuve Servais ; une sœur ou fille Pierrette Regnier a épousé François Souppey qui devient consort grâce à ce mariage, ils ont une fils Leonard. En 1564, c’est Leonard qui participe à la confection de l’assiette [la répartition] des tailles pour « les demourans en Vaulicheres. Parmi les autres fermiers, plus de Denis, mais Edmon Lejay a pris la suite de Jehan ; trois feux chez les Dragon — Nicolas, François et la veuve d’Estienne ; François Petit, Lazare [Nazaire] Blanchot, Michel Lallemant et Jehan Prieur font partie des plus aisés. Les autres, ouvriers agricoles, peuvent aussi former des dynasties bien installées : 3 Bouquet, 2 Milley [Milly], 2 Romilly dont un vit avec son gendre, et quelques noms isolés (Daurier, Goux, Bourgoin, Grangey, Royer ou Quatrenaulx).

Le 26 octobre 1572, Antoine de Crussol et Louise de Clermont vendent aux habitants de Vaulichère le Buisson Renard — pièce de terre d’une dizaine d’arpents consistant en « buissons, broussaille et savane » — contre 11 livres de cens et rente payable annuellement à la saint Rémy[71]. Pour l’occasion, les 24 chefs de famille recensés (dont deux veuves) ont élu leurs représentants : Symon Lejay (en place d’Edmon décédé), Nicolas Dragon, Lazare Blanchot et Jehan Prieur. Les bois et usages de Tonnerre étant éloignés de Vaulichère, il devient plus confortable pour les habitants de pouvoir se servir chez eux, fut-ce de broussailles.

En 1587, Louise de Clermont vend le labourage et les hommes de Vaulichère à Henry Canelle[72]. La métairie n’appartiendra plus au comté, mais à cette famille ayant acquis la noblesse depuis peu.

 

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[1] Sur les origines et le développement urbain de Tonnerre, voir : Pierre Nouvel, « Tonnerre / Tornodorum. Genèse et développement d’une agglomération gallo-romaine », Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Tonnerrois, 56, 2006 (2007), pages 7-36 ; une fouille passionnante qui a dû être interrompue hélas par un choix politique de la commune.
https://www.academia.edu/10045962/Tonnerre_Tornodorum._Genèse_et_développement_d_une_agglomération_gallo-romaine

[2] Je me fie ici essentiellemnt à M. Quantin, Dictionnaire topographique du département de l’Yonne, Paris, 1862, et au Dictionnaire topographique de France, consultable sur http://cths.fr/dico-topo/affiche-vedettes.php?cdep=89&cpage=5 qui prennent leurs sources dans des cartulaires.

[3] Voir ici : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/08/04/la-pierre-de-tonnerre/

[4] Voir ci-dessous les images du « catalogue » et en particuliers Nuisement et Vauplaine. Voir aussi Jean-René Trochet, Les Maisons paysannes en France et leur environnement (XVe-XXe siècles), Paris, Créaphis, 2006, p 39, 284-285, 360…

[5] Le pourpris de la métairie était libre d’impôts, aussi le seigneur avait-il intérêt à résister à une extension des franchises sur son territoire et voyait d’un mauvais œil le passage de la métairie au hameau, ou bien celui-ci devait se développer sur un espace restreint. C’est donc surtout après la Révolution que les hameaux se développèrent.

[6] Petitjehan P., Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p 119-123. Publié également in : « Petits huictainz contenans les menues particularitez de la ville de Tonnerre » dans : Le Cabinet historique, t. 2 (1re partie : documents), Paris, 1856, p. 27-34.

[7] Corbe, patois pour corme, fruit du sorbier en forme de petite poire acide mangeable quand elle est blette, et dont on faisait une boisson. Les sinelles sont des mûres.

[8] Sauce verd : à base de pain (d’où le bled) trempé dans du vin, broyé avec persil, gingembre et arrosé d’un filet de vinaigre, le tout passé au tamis (pour poisson ou volaille).

[9] A la dodine : sauce faite de pain grillé trempé dans un vin rouge, auquel on mélange des oignons frits au saindoux et des épices et que l’on sert sur les oiseaux de rivière rôtis.

[10] Daguenelles, de dagueneté = desséché (cf. le patois gueurli), fruits séchés au soleil ou au four comme des pruneaux, vieille manière de conserver les fruits.

[11] Voir « 1583, des processions blanches tonnerroises » : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/catholiques-et-huguenots/

[12] Tonnerre, BM, sans cote. J’ai étudié en détail 1532, 1566 à 1573 et survolé d’autres années (il en manque beaucoup).

[13] Ceci est un survol pour donner une idée. Quelques autres noms de famille en ville ne sont pas non plus d’origine locale, autant que l’on puisse en juger, mais peu par rapport aux métairies.

[14] Avec le temps (et l’inflation), les baux de longue durée n’offraient plus de revenus suffisants pour les maîtres du sol et, la pression démographique aidant, ces maîtres ont peu à peu développé des baux de courte durée — voir ci-dessous à Marchesoif.

[15] Pour le confirmer, il faudrait pouvoir croiser les données des rôles de tailles avec celles des registres de catholicité, mais ces derniers manquent pour la quasi totalité du siècle et ne sont que partiels (que des baptêmes et sans nom de la mère).

[16] Maximilien Quantin, Histoire du tiers-état à Tonnerre au milieu du XVIe siècle (1543-1590), impr. G. Rouillé, Auxerre, 1887, p 128.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-70 f° 39.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 46 sans date.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 11 v° et f° 22 v°-23.

[20] Entre autres Jean Fromageot, dans Tonnerre et son comté (Tonnerre, 1973) page 310 qui, outre une erreur de date, parle de ce capitaine comme d’un reître « guerroyant dans le pays » qui avait « de sa propre autorité et sous menaces, taxé plusieurs villages » et « pour faire compensation ce même reître avait déchargé de toutes tailles les habitants de Vaulichères, Athée, Nuisement, les Mulots et Arcot (sic) ». Tout ceci est faux comme nous allons le voir.

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 24 et 31.

[22] Sorte de tonneaux ou de cuves en bois servant à vidanger les fosses d’aisance, les fossés, les déblais, etc. Rabyat est payé 48 L 12 s.t. ce qui indique plus de 150 vaisseaux utilisés.

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563 f° 17 v° et 4 CC 2 1563-1564 f° 20 v°.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 23 v° et 31 v° ; dans ce dernier article, on précise « et pour quelques despenses de bouche faictes en la maison dudict Allier [l’Escu de France] par les eschevins pour faire les comptes quelque temps après le depart dudict capitaine », une façon de faire passer une dépense échevinale sur le dos du capitaine.

[25] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 24.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 21 à 22.

[27] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 11 v°, f° 11 v°, 23-23 v°, récapitulation f° 34 v° -35 : les frais pour cette levée de taille se montent à 118 L 12 s. 9 d.t.

[28] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 35-35 v° : les frais cette fois s’élèvent à 99 L 5 s. 6 d.t.

[29] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 11 v°, f° 22 v°-23.

[30] Tonnerre, AM, B B 1-A du 17 octobre 1563.

[31] Tonnerre, AM, B B 1-A du 2 novembre 1563.

[32] Tonnerre, AM, B B 1-A du 2 janvier 1564 n.s.

[33] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 16 v°-17, daté par le mandement des échevins.

[34] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565, f° 21 v°-22.

[35] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 43 v°.

[36] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566, f° 33-33 v° aux 9 novembre 1565, 5 janvier et 15 juillet 1566.

[37] Tonnerre, BM, sans cote. Les nombres de feux et les noms des chefs de famille sont basés sur ces rôles de tailles.

[38] Le hameau de Soulangis, aujourd’hui simple ferme (Soulangy), n’apparaît pas dans ces rôles de taille. Pour plus de détails, voir le blog de Jean-Robert Blot : https://abbayedestmartin.jimdo.com/soulangis/

[39] Tonnerre, BM, ms 24 f° 13-958. Sur les ennuis d’argent des du Bellay, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/03/06/francois-du-bellay-une-gestion-musclee-du-comte-1539-1553/

[40] Dans un cahier de notes trouvé à la SAHT dont j’ignore l’auteur qui précise que cela provient des archives du château de Tanlay.

[41] AD Yonne, 3 E 1-116, f° 152 et 165.

[42] Eugène Drot, « Recueil de documents tirés des Anciennes minutes de notaires déposées aux Archives départementales de l’Yonne », BSSY 1901, p 434. Claude Pinagot ne restera pas longtemps seigneur en partie de Vezannes car en 1560, il vend tout son droit sur cette seigneurie à Jean du Pin pour 720 L.t., besoin d’argent sans doute (id. p 322).

[43] Eugène Lambert, Recherches historiques sur Tanlay, Joigny, impr. A. Tissey, 1882-1886, vol. II, p 171-172.

[44] Tonnerre, AH, B 47.

[45] Tonnerre, BM, ms 24, f° 149.

[46] L. Le Maistres, « Vezinnes », Annuaire de l’Yonne, 27e année, 1863, p 60-62.

[47] Auxerre, ADY, E 189 f° 102 daté du 21 juin 1551 et Tonnerre, BM, Ms 13 f° 111 v°-112 pour la description de l’emplacement desdits bois.

[48] Tonnerre, BM, ms 24, f° 149 v°.

[49] Cf. https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/01/02/recteurs-des-ecoles/#_edn24

[50] Maurice Roy, Le ban et l’arrière ban du bailliage de Sens au XVIe siècle, Sens, Ch. Duchemin, 1885, p 218.

[51] P. Pietrisson de Saint-Aubin, Documents sur le Tonnerrois, inventaire du fonds Contassot aux archives de l’Aube, Auxerre, 1927, p 24.

[52] P. Pietrisson de Saint-Aubin, Op. cit., p 36.

[53] Voir ici : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/modes-de-vie/peste-et-lepre/

[54] Troyes, ADAube, Fonds Contassot, I 13 ; contrat du 6 août 1514

[55] Id. ; contrat du 9 février 1586.

[56] L. Berthoud et L. Matruchot, Etude historique et étymologique des noms de lieux habités du département de la Côte-d’Or, Semur, V. Bordot, 1905, vol III, période gallo-romaine, p 101-102.

[57] Voir Michel Miguet, « La commanderie de Marchesoif », BSAHT n° 65 et 66, Tonnerre, 2015-2016, et le site de la famille Masson : http://www.marsoif.com/histoi02.htm#chapelle

[58] Auxerre, ADY, 3 E 1 114, f° 128-130 v°.

[59] Sur les communautés taisibles ou expresse, ou familiale, voir l’article et ses liens en fin : https://famillepopineau.wordpress.com/2014/06/16/les-communautes-familiales-en-berry/

[60] Magali Villetard, l’Hôpital de Tonnerre d’après ses documents d’archives historiques (1789-1814), vol I. Voir en ligne : https://bdr.u-paris10.fr/theses/internet/2015PA100066/2015PA100066_1.pdf  p 216 et pour le plan de 1757 vol III https://bdr.u-paris10.fr/theses/internet/2015PA100066/2015PA100066_2.pdf p 718.

[61] Pour en savoir plus, voir « l’Hôtel-Dieu Notre-Dame », article à venir.

[62] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1559-60, f° 27 v°.

[63] Tonnerre, AM, FF 3 (copie du XIXe siècle).

[64] Gobin ou goubin : j’ai rencontré le terme dans le cadre de chantiers à propos de type de pierres à fournir, mais je n’en connais pas le sens.

[65] Glui : chaume, botte de paille de seigle ou de blé pour couvrir les toits.

[66] Filiere : grande piece de bois posée en travers qui supporte les chevrons.

[67] Louis Lemaistre, « Epineuil et Vaulichères », Annuaire de l’Yonne, 1852, p 371.

[68] Tonnerre, BM, Ms 13 f° 234-239, du lundy 27e jour de febvrier 1558 (1559 n.s.).

[69] Charles du Verne ou de Verne, seigneur de Serrigny en Auxois à 6 km de Tonnerre et Etaule à 4 km d’Avallon, lieux situés hors du comté de Tonnerre, en Bourgogne.

[70] Il s’agit des lettres patentes du 5 février 1550 n.s. sur le règlement des fonctions exercées par les prévôts des maréchaux.

[71] Tonnerre, AM, 4 S 8 (transcription du XXe siècle).

[72] Louis Lemaistre, op. cit., AY, 1852, p 371.

 

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