Des soins médicaux en l’hospital

La grande porte de l’hôpital sera ouverte par le portier de novembre à mars de 6 heures du matin à 7 heures du soir, et en été de 4 à 5 heures du matin jusqu’à 9 heures du soir, précise un règlement en 1565. Je vous propose aujourd’hui de pénétrer à notre tour dans le monde des soins hospitaliers.  Mais d’abord, qu’entendait-on alors par santé ou maladie ?

Qu’est-ce que la maladie ?

A la Renaissance, la médecine se définit encore comme la pratique de la philosophie naturelle sur le corps humain. On est donc dans une pratique philologique et non expérimentale. Pour entrer dans ce savoir, il est bon d’avoir à l’esprit que la philosophie d’alors considère que la Nature est composée de trois éléments : Dieu, le monde des astres avec ses sept planètes (on ne connaissait pas alors au-delà de Saturne) et le monde d’en-bas régi par le nombre quatre. L’Homme est lui aussi la synthèse des quatre éléments de base : l’Air, la Terre, le Feu et l’Eau. Chaque élément possède une qualité : le sec, le froid, le chaud et l’humide. En correspondance analogique avec les éléments, on trouve les saisons, les âges de la vie et surtout les quatre humeurs du corps – le sang, la pituite ou phlegme, la bile jaune et l’atrabile ou bile noire – qui, selon leur prédominance déterminent quatre tempéraments fondamentaux : le bilieux (chaud et sec), l’atrabilaire (froid et sec), le flegmatique (froid et humide) et le sanguin (chaud et humide). C’est la théorie des humeurs héritée d’Hippocrate et revisitée par Galien, médecins grecs. Selon cette théorie, partagée par tous, la santé dépend du rapport équilibré de ces humeurs dans le corps. S’il y a « intempérie », c’est-à-dire dérèglement, excès ou défaut de l’une ou de l’autre, il y a maladie, la cure visant à rétablir l’équilibre rompu. Un être en bonne santé est un être « tempéré ».

La cure

C’est en fonction des symptômes, de la gravité, du tempérament, des habitudes de vie (homme/femme, riche/pauvre, jeune/vieux, mangeur de viande ou pas…) du malade, entre autres, que le médecin prescrira son ordonnance. Dans la perspective galénique d’alors, le principe est de soigner un mal par son contraire. Par exemple, l’insomnie étant perçue comme un excès de chaleur, on la soigne par des médicaments à tempérament froid. Les causes chaudes et sèches, comme les fièvres, l’intempérie (dérèglement) du foie, la teigne, les gales sèches, les hémorrhagies internes ont besoin de remèdes rafraîchissants, tandis que les causes humides et froides, comme la goutte, l’intempérie de l’estomac, l’hydropisie ont besoin de remèdes chauds secs et débilitants[1].

Chaque substance végétale (qui constituent l’essentiel des traitements), animal ou minéral possède l’une des quatre qualités élémentaires. La faculté première des médicaments dérive donc de ces qualités et leur faculté seconde en résulte : le sec endurcit et resserre ; le froid condense, repousse, ferme, exaspère, agglutine ; le chaud raréfie, attire, ouvre, atténue, adoucit et déterge et l’humide amollit et relâche[2]. Sur ordonnance du médecin, l’apothicaire conçoit et réalise les remèdes appropriés. Voilà pour l’essentiel, car c’est en fait un système très complexe.

N’oublions pas que nous sommes dans un hôtel-Dieu, l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, fondé à la fin du XIIIe siècle et conçu pour guérir les corps et les âmes. La grande salle des malades donne sur l’autel et le mausolée de la reine fondatrice éclairés par de grandes baies lumineuses, à peine séparée du chœur par des balustres en bois, et les messes et les prières font partie intégrante des soins spirituels. Un règlement du 24 octobre 1565 stipule que « le religieux de semaine recevra les malades pauvres, les confessera et administrera, les exhortera au salut de leur âme ». Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la religion et de la foi dans la cure. Pas plus qu’il ne faut mésestimer l’impact des soins courants apportés : chaleur et nourriture. Nous avons vu que sur ce plan les pauvres malades sont bien traités et que la nourriture distribuée en abondance correspond à la diététique galénique[3].

Au XVIe siècle, l’hôpital n’a pas encore de pharmacie interne. Il achète les drogues (plantes, matières premières et compositions) à un maître apothicaire ayant son officine en ville. Dans les années 1550 François Morot est l’apothicaire désigné. En 1560, on trouve Pierre Garon, qui avait déjà exercé avant Morot. En 1567 Jacques de Chaonnes est en titre pour longtemps et sera remplacé par son fils. Les apothicaires reçoivent de maigres gages annuels auxquels s’ajoute le prix des drogues fournies. Ils doivent donc justifier de leurs factures, que l’on appelle parties, et c’est essentiellement sur quelques-uns de ces documents que se fonde cette petite étude. Lorsque l’on possède une facture sur une année quasi entière avec des dates, on s’aperçoit que l’apothicaire peut livrer n’importe quel jour de la semaine, même le dimanche (sauf interdiction de l’Eglise comme Pâques, Fête Dieu, etc.). En temps normal, les jours les plus chargés sont les lundis, mardis et jeudis, ce qui fait écho au fait que les visites des médecins se font les lundis et jeudis[4]. En temps d’épidémie, tous les jours de la semaine sont à égalité sauf le dimanche. Au total, ils sont trois apothicaires à Tonnerre et leurs boutiques se côtoient sur la place du pilori, Pierre Garon puis son fils Gabriel initiant la rue du Perron (rue St-Pierre). Chacun possède un jardin pour la culture des simples aux portes de la ville.

Désignation des malades

Comment l’apothicaire désigne-t-il les malades à qui il apporte des médicaments ? Sans doute suit-il la dénomination proposée en amont par le chirurgien ou le médecin puisqu’il a l’obligation de suivre leur ordonnance. Parfois, les remèdes sont directement transmis au chirurgien sans aucune autre précision que « donné au cirurgien » ou bien « donné au cirurgien pour plusieurs pauvres », impossible alors de savoir s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, ni si ce sont des personnes différentes ou pas. D’autres fois l’apothicaire ne mentionne que « pour un pauvre » ou « pour une femme », précisant quand c’est le même jour « pour un autre pauvre » ou « pour une autre femme ». On sait alors qu’il s’agit de femmes ou d’hommes différents.

Pour les autres malades, des indications plus ou moins précises permettent de les individualiser. La distinction se fait alors selon quatre critères. D’abord par le lieu d’origine, ce qui permet de constater que l’hôpital ne reçoit pas que des Tonnerrois, mais aussi des gens du comté, d’autres régions de France et même des étrangers : un pauvre homme du faubourg Rougemont, un autre d’Argenteuil, un pauvre de Fresnes, une fille de Cruzy, une de Molosmes[5], une « fille d’auprès de Sens », un homme de Paris, un autre « de Molins en Bourbonois », une femme de Troyes, une autre de Chartres, l’espaignolle, le prouvençal, « un pauvre Italien natif de Rome »… La distinction peut se faire aussi ou en plus par la désignation de la maladie : une femme qui a mal à la main, un enfant qui a mal aux yeux, un garçon ayant mal à la tête, le galleux, « pour un qui est rogneux[6] aux jambes », « pour un qui a mal aux oreilles », un homme « au bras luxé », « pour un de Rogemont qui a la jambe rompue », « pour une qui a une sciatique » ou une « qui crache le sang », « pour celuy à qui on a apliqué le cautaire », ou encore par ricochet « pour la femme de celuy qui a mal au pied », etc. Parfois, c’est un caractère remarquable qui fera la différence : une fille rousse, la manchotte, le tondu, le boiteux, « un grand homme noyr qui est maigre ». L’apothicaire désigne également les malades par la lettre du lit dans lequel ils gisent car chaque travée porte une lettre écrite sur le mur[7] : « pour un pauvre à la lettre C », « pour une vieille au lict N », un homme au lit M remplacé deux mois plus tard par une femme, une autre au lit O et le même jour un homme de Laignes au lit D, puis l’Espagnole, puis un pauvre homme « au lict suivant ». Enfin, lorsque les personnes sont connues, généralement tonnerroises, leur nom est cité et dans ce cas très rarement leur maladie.

"Parties pour lospital de tonnerre" par Jacques de chaonnes (H E 128-2)

« Parties pour lospital de tonnerre » par Jacques de chaonnes (H E 128-2)

On s’aperçoit qu’en temps normal (hors épidémie), il y a deux fois plus de personnes d’autres régions ou d’origine inconnue que d’habitants de la ville ou du comté. Quant aux Tonnerrois, ce sont le plus souvent de petites gens désignés par leur prénom – Marceau, Claude – ou des veuves – par exemple la Cabassone, du nom Cabasson car on féminisait le nom de famille pour les femmes, ou encore la Baricaude (du nom Baricaud ou Baricault). Le personnel de l’hôpital profite aussi des soins : en 1579 par exemple, la chambrière des religieuses, une servante de cuisine, Pierre le charretier, sœur Thiennette ou frère Bon reçoivent des remèdes. L’année 1579, l’hôpital accueille deux fois plus d’hommes que de femmes[8]. Il reste néanmoins difficile de découvrir par ces seuls documents combien de malades sont accueillis en même temps. Pour cela, il faut se référer aux carnets de visites du dépensier qui pour cette année livre un nombre moyen de 16 malades alités[9], ce qui est peu. Parmi les malades accueillis, ils ne sont que 23 % de la ville, 10,6 % du comté et 66,4 % d’origine étrangère ou inconnue.

Des blessures

Parmi les malades, il y a des blessés. Blessures accidentelles comme mal à la main ou à la jambe, jambe rompue, estropié des deux jambes, bras luxé, brûlures, ou blessures dues à des actes de violence. Le mardi 7 avril 1579, deux hommes sont amenés à l’hôpital. Le premier, de Fresnes, a reçu sept coups d’arquebuse dans un pied et le second, dont on ne connaît pas l’origine, a reçu un coup de dague au côté. L’homme de Fresnes va recevoir 26 remèdes jusqu’au 18 août et l’autre 5 remèdes jusqu’au 15 mai.

Que donne-t-on à de tels blessés ? Parce que plus nette, une plaie provoquée par une arme blanche était relativement moins grave qu’une blessure par balle. Le blessé par dague ne semble pas trop atteint, aucun organe n’est touché. On lui applique à l’aide d’éponges de la Terbentine de Venize (un détersif), puis de l’Hypericum, huile de millepertuis, un cicatrisant et anti-inflammatoire avec du miel rosat qui adoucit. Le traitement doit être renouvelé car les quantités sont importantes. Un peu plus d’un mois après, le 15 mai, il reçoit de l’aureum, un onguent vulnéraire que l’on donne en bonne voie de cicatrisation. Puis plus de nouvelles de cet homme.

Quant à l’autre blessé, il est l’objet d’une attention particulière. Une arquebusade pouvait provoquer une plaie avec un délabrement tissulaire important et un grand risque de s’envenimer. De plus, dans le pied, la balle peut rompre os, nerfs ou tendons. Une fois ôtés les chairs lacérées, les esquilles d’os, la balle et autres corps étrangers ayant pu pénétrer, on appliquait des cataplasmes à base de farine d’orobe et farine de febves (deux farines considérées comme détersives et résolutives pour les tumeurs), de pouldre de roses de Provins (poudre astringente qui arrête le sang), pouldre de melilot (poudre émolliente, qui adoucit l’inflammation), pouldre de camomille et de l’huille rosat (vulnéraires), et enfin un mondicatif, un onguent détersif et vulnéraire qui nettoie plaie ou ulcère. Dix-sept jours plus tard, le 24 avril, on réitère le cataplasme en y ajoutant de l’huille d’ipericum (Hypericum, huile de millepertuis, un cicatrisant et anti-inflammatoire) et toujours le mondicatif. Le lendemain, de l’huile rosat rafraîchissante. Plus d’un mois se passe et le 9 juillet, le blessé reçoit un onguent plus sévère, de l’egiptiacum (Egyptiacum), un onguent chaud à base de vert de gris, miel et vinaigre ayant des qualités détersives ; on l’emploie pour « consumer les chairs baveuses des plaies », il nettoie, enlève la pourriture, purge les matières purulentes et la chair morte. Le 20 juillet, le blessé reçoit du palmeum (Diapalma ou emplâtre palmeum) qui assèche, absorbe le pus, bon pour les plaies, contusions, os brisés ; de l’huille rosat, du nutrictum, un onguent froid, dessicatif, rafraîchissant et cicatrisant, à base de plomb, huile, vinaigre ; de l’Apostolorum, un onguent vulnéraire plus doux que l’Egyptiac qu’il reçoit néanmoins, le mondicatif et du miel rosat, de l’alun utilisé pour stopper les hémorragies et nettoyer les plaies, du blanc rasis (Album Rhasis ou Blanc de céruse), onguent froid dessicatif et apaisant, à base de plomb, qui corrige les intempéries chaudes (brûlures, démangeaison…), du pomphligos (Diapompholix) onguent froid très dessicatif et rafraîchissant qui guérit les ulcères, en particulier sur les jambes car il apaise les inflammations, dessèche les humidités superflues, amène les ulcères à cicatriser. Encore un petit mois et le 18 août, on lui applique un emplâtre résolutif et fortifiant à base d’Oxicroceum et de melilot qui amollit les duretés et « discute l’humeur près des jointures », dont on se sert en cas d’os rompu. Il reçoit aussi de l’Apostolorum et du Nutrictum, onguent froid dessicatif et cicatrisant.

L’immobilisation, la bonne chair et le repos ont certainement contribué à sa cicatrisation. Il est précisé que ce 18 août est « le jour qui s’en alla de l’hospital ». D’ailleurs sa femme est venue le chercher. Il va donc rentrer à Fresnes, à 25 km de là. A pied ? L’histoire ne le dit pas mais il a échappé à l’amputation. Lorsqu’il y a amputation, des prothèses remplacent parfois le membre : l’hôpital paye en effet Vincent Chausson, menuisier à Tonnerre, « pour deux jambes de bois pour un pauvre soldat estant es lict dudict hospital auquel les jambes ont esté coupees par le cirurgien d’icelluy hospital », ainsi que Nicolas Moreau, sellier, « pour la garniture [en cuir donc] desdictes jambes de bois »[10].

D’autre maux

Dans un règlement de 1565, il est précisé que le chirurgien assistera à la réception de chaque pauvre pour les visiter, reconnaître leur maladie et les refuser s’ils sont atteints de maladie contagieuse : lèpre, vérole, mal St Main[11] ou peste. Pourtant l’hôpital reçoit des rogneux. Sans doute n’en sont-ils pas encore à un stade gravissime.

En temps normal, les maux les plus fréquemment évoqués sont le mal aux yeux, mal aux oreilles, sciatique, gale, dartres, gerçures, fièvre, maux de gorge, hydropysie. Mais d’autres fois, les choses s’enveniment. Ce fut le cas en 1586-1587. Un épisode de peste sévit alors dans plusieurs régions. Il est avéré à Sens et, d’après Le Maistre[12], à Tonnerre aussi. De fait, il y a un crescendo du nombre de malades avec un pic aux mois de juin et juillet 1586. Les carnets de visitation[13] révèlent 53 « pauvres gisans aux lict malades » le 19 juin, 47 le 23, 41 le 27 et le 30, 45 malades le 3 juillet, 48 le 7, 54 le 14, 57 le 21 jusqu’à 60 le 28 et 57 le 30, puis le nombre diminue lentement pour atteindre 44 le 18 août, et encore 43 fin septembre. Ce sont des chiffres lourds en regard de la vingtaine de malades en temps normal et il est certain dans ces circonstances qu’ils sont à plusieurs par lit, ce qui ne semble pas être le cas habituellement. Un automne 1586 humide, suivi d’un hiver froid et humide et d’un printemps froid jusqu’en mai n’ont favorisé ni la bonne santé ni de bonnes récoltes et un nouvel épisode contagieux sévit. Dans une assemblée du 23 mai 1587, les paroissiens de Saint-Pierre délibèrent que « s’il advenoyt danger de maladie dangereuse comme il a faict par cydevant, ceux qui seront décédés ne seront enterrés à l’église durant la contagion »[14]. Le Maistre ajoute que cette année-là, les rôles de taille indiquent deux cents trois familles insolvables pour décès ou absence (les plus riches s’éloignaient du foyer de contagion). D’après la facture de l’apothicaire Jacques de Chaulnes[15] et au nombre de livraisons, c’est dans la semaine du lundi 30 mars au dimanche 5 avril que se déclare l’épidémie. Elle va durer jusqu’à fin juin, soit trois mois. On parle de vers, de flux de sang, de flux de ventre, dont « une femme qui jettoit des vers par la bouche ». Cela ressemble davantage à la dysenterie qu’à la peste. Les remèdes sont laxatifs, vomitoires, astringents ou vermifuges, sous forme de cataplasme, liniments, poudres, médecines ou tablettes. Il y avait des prémisses depuis le début de l’année, y compris parmi le personnel de l’hôpital. Un certain N. de Reuilly va rester cinq mois à l’hôpital, du 16 janvier au 4 juin[16]. Quelques-uns restent une semaine, la plupart de un à deux mois.

Chose surprenante par rapport à une année normale, cette période épidémique voit s’inverser la proportion d’habitants de la ville par rapport aux pauvres étrangers : 70 Tonnerrois tous nommés dont 26 femmes et une petite fille, contre 45 personnes (dont 6 femmes et trois jeunes garçons), sans doute pauvres et « étrangers », ainsi qu’un homme de Chemilly (village de l’Allier). Parmi les pauvres, quelques-uns ne reçoivent que du sucre rosat, sucre candi ou réglisse ou encore enulatum contre la gale, mais la plupart d’entre eux, sans doute atteints du même « mal épidémique », reçoivent des remèdes équivalents à ceux des habitants.

Outre les purges et lavements à l’aide de clystère, les remèdes sont parfois très complexes : « une pouldre astringente composee avec myrobolans, semen contra, bol armenic, pouldre d’aromaticum rosatum, sucre rosat et aultres contenant 2 onces ½ pour plusieurs prises » (25 sols pour trois hommes) ; « une medecine pour deux prises composee avec senné, 4 drachmes[17] myrobolans, un drachme pouldre d’aromatum rosatum, syrop d’absynthe et plusieurs aultres drogues » (pour 30 s), drogue que l’on réitère pour plusieurs autres « ayans flux de ventre » ; « une pouldre astringente contenant 2 onces composee avec coral [corail] bol armenic, pouldre d’aromatum rosatum, sucre rosat et aultres » (25 s), ou encore « 1 drachme pouldre d’anis et corne de cerf brulee et lavee avec vin blanc » (18 d) (pris en breuvage avec le vin), pour une femme qui reçoit en plus une médecine laxative.  Le Semen contra est un vermifuge contre les vers intestinaux[18]. L’Aromatum rosatum est un mélange donnant une poudre qui fortifie l’estomac et autres viscères, qui aide à la digestion et dissipe les ventosités. Les mirobolans, astringents et purgatifs, sont une espèce de prune séchée venue des Indes. Le sirop d’absinthe est utilisé dans les maladies du foie et de l’estomac, il aide à la digestion et est bon contre les vers. Le bol d’Arménie est une terre qui assèche et qui, en usage interne, est bonne contre la dysenterie ou le flux de ventre (diarrhée). On utilise aussi de rares ingrédients animaux, comme les coraux réputés froids et secs qui font, entre autres, mourir les vers, de même que la corne de cerf calcinée qui également resserre les tissus[19]. Le Séné, qui arrive du Levant, est un purgatif. Il semble évident qu’il y a un problème grastro-intestinal et parasitaire chez beaucoup. Les médicaments ne sont pas du tout les mêmes que les autres années, sauf pour les malaises ordinaires (refroidissement, gale, goutte…).

A partir du début juillet 1587, les médecines laxatives ou vermifuges s’estompent et l’on revient à des traitements ordinaires. Un signe de la fin de la contagion est le retour des riches Tonnerrois en ville. Même la comtesse Louise de Clermont, duchesse douairière d’Uzès, en partance pour le sud, passe par Tonnerre. Elle a près de 80 ans et, comme toute personne de condition, évite les lieux pestiférés. Elle va donc éviter l’hôpital et sera logée chez Henry Canelle, élu pour le roi en l’élection, dans l’hôtel dit aujourd’hui « hôtel d’Uzès »[20]. Le 9 juillet, elle y signe une procuration pour la réception des comptes de l’établissement qui a lieu deux jours plus tard, évitant ainsi tout contact avec les lieux.

De bonnes cures, somme toute

Il est très aisé de discréditer les soins et médicaments reçus par les hospitalisés au XVIe siècle[21]. Pourtant, avec les connaissances d’alors et la philosophie sous-jacente, il faut reconnaître que les malades reçoivent des soins très corrects. La comtesse Louise de Clermont va même jusqu’à prêter son médecin. Elle est en effet toujours accompagnée d’un médecin dont on trouve parfois trace en l’hôpital. C’est le cas par exemple du sieur de St Pons qui va la suivre par quartier de 1555 à 1573 où il devient premier médecin de Marguerite de Valois, reine de Navarre. Honnorat Le Chantre, seigneur de Saint-Pons a ainsi laissé des ordonnances pour des pauvres malades lors de certains de ses passages. Il prescrit de nombreux collyres. Un cas intéressant est celui de Jehanne de Cri[22]. C’est la seule fois où de l’argent-vif est prescrit pour un onguent où entrent également de l’huile d’aspic, de l’axonge de porc [saindoux], du mastic et galinaceorum anseris. Autant de produits qui, selon Ambroise Paré et d’autres, sont « le vray antidote de la grande vérole », autrement dit la syphilis. Paré ajoute que « l’axunge de porc y est fort propre, parce qu’elle relâche, amollit, et refoult facilement le vif-argent », tandis que l’huile d’aspic (une sorte de lavande) « raréfie, digère et cède les douleurs ». Ce seul onguent coûte 40 sols, ce qui est très cher. Il en était demandé une livre « par l’ordonnance de monSr de St Pons duquel Me Jehan Combart [le chirurgien] l’a oynte ». Jehanne avait auparavant reçu d’autres drogues et aura encore une médecine.

Certains malades ne font que passer semble-t-il, venant chercher un médicament sans rester à l’hôpital. Citons un ermite du mont Sara[23] qui en février 1579 reçoit une pilule. On n’en sait pas davantage mais on peut douter qu’il soit resté en société. De même qu’une « pauvre chambrière » de Tonnerre qui vient chercher un collyre et doit retourner travailler chez ses patrons. Fin juillet 1587, après l’épidémie, même les trois chevaux de l’hôpital reçoivent un traitement. J’ignore s’il est interne ou externe, mais il s’agit d’un mélange d’anis, coriandre, cumin, clous de girofle, cannelle, muscade et gingembre.

La mort d’un humaniste à Tonnerre

Traducteur de latin et de grec, Pierre Saliat (Salliat ou Salyat) avait côtoyé les familles de Genouillac et de Crussol et enseigné à Paris au collège de Navarre et, depuis quelques années, il était précepteur des trois petits frères d’Antoine de Crussol : Jacques, Louis et Galliot24]. Il n’est plus guère connu aujourd’hui que de quelques chercheurs érudits et on sait fort peu de choses de sa vie. Il peut donc être intéressant d’ajouter une pierre à l’édifice en parlant de la fin de sa vie. En effet, dans les notes biographiques à son sujet, on sait qu’en 1556, il fut secrétaire du cardinal de Châtillon – frère aîné de François d’Andelot seigneur de Tanlay, proche Tonnerre – et on ignore la date de son décès. En avril 1556, Antoine de Crussol avait épousé Louise de Clermont, devenant ainsi comte de Tonnerre. C’est cette même année que sont éditées les Neufs livres des Histoires d’Hérodote, « le tout traduit par Pierre Saliat secrétaire de Monseigneur le reverendissime cardinal de Chastillon ». Le cardinal comme les Crussol suit alors la cour dans le val de Loire. Il se peut que Pierre Saliat soit aussi présent. A Paris en juin, comme les Crussol, il signe son épître à Henri II à qui il dédie son livre. Toujours est-il qu’on le retrouve en novembre au côté du couple comtal qui assiste, à Sens, au procès qu’il a intenté contre les habitants de Tonnerre[25]. Le 13 novembre, Crussol écrit à son bailli et autres officiers de Tonnerre pour les informer de la destitution de Toussaint de Mallesec et de la nomination de Pierre Saliat comme maître et administrateur de l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles par lui-même et la comtesse. L’installation et le serment ont lieu deux jours plus tard, le dimanche 15[26]. La nomination d’un maître de l’Hôpital est un enjeu de pouvoir. Antoine de Crussol et Louise de Clermont accomplissent ici un acte symbolique fort rappelant qu’ils sont les seigneurs du comté. Acte envers les habitants mais aussi envers les du Bellay qui, depuis le décès de François en 1553, ont des prétentions sur le comté. Des lettres adressées à Saliat montrent toute la confiance du comte et de la comtesse à son égard.

Mais à la saint Rémy 1560, Pierre Saliat tombe malade ou subit une crise d’une maladie déjà installée. Sur ordonnance du médecin Jehan Baillet, l’apothicaire Pierre Garon livre des médicaments et autres thérapeutiques les 4, 5 et 9 octobre[27]. La liste s’allonge les 13 et 22 octobre. Chaque jour, un clistère (seringue à lavement) est prescrit avec des remèdes par voies interne et externe, sauf le dernier jour, le 22. La première fois, il reçoit « sertainnes huyles pour luy frouter le couté » et une « fomentation pour luy appliquer sur le ventre », ainsi que du sucre candi et une pilule. Appliquée avec un linge, la fomentation, chaude et humide, ramollit et adoucit, elle atténue les douleurs. Le lendemain, Pierre Saliat reçoit des raisins de Damas, de l’orge mondé et un sirop de jujube qui, réunis en tisane sont utilisés contre la toux. Le 9, on lui fabrique de la gelée à base de sucre, cannelle et safran, puis l’orge mondé. Le 14, il reçoit un emplâtre dont on ne connaît pas la composition « pour luy appliquer dessus l’estomac », le même sirop de jujube et les orges mondés, un julep (sorte de sirop) digestif pour sa toux, une boîte de looch et la gelée de sucre-cannelle-safran. Dans la dernière livraison se côtoient du sucre, des amandes, l’orge mondé, une autre boîte de looch et la même gelée auxquels on ajoute une grenade et une bouteille de sirop de grenade. L’orge mondé est une sorte de tisane à base d’orge débarrassé de ses enveloppes. Ambroise Paré recommandait l’orge mondé parce qu’il « rafraischit, humecte, deterge et lache un peu le ventre ». Le looch est une composition à consistance plus épaisse qu’un sirop et que l’on prend en y trempant un bâton de réglisse que l’on suce. La composition ici n’est pas donnée mais les loochs sont utilisés dans les maladies de la poitrine et des poumons ; ils calment la toux. On peut penser que le maître est atteint d’une intempérie froide et sèche. Il souffre, respire mal et tousse beaucoup et les soins qu’il reçoit sont plutôt palliatifs. La facture s’élève à 15 L 6 s 6 d ts.

L’apothicaire Garon arrête sa liste au 22 octobre. Il précise qu’il a donné ces drogues « pendant qu’il [Saliat] a esté malade de la maladie dont a esté deceddé selon les ordonnances des medecins et mandement dudict feu Salliat pour l’entertenement [l’entretien] de sa personne ». Le 27 octobre, un carnet de dépenses indique « des petits pains pour quatre hommes qui gardent ladicte maison et d’aultres qui garderent ledict hospital toute la nuyct à icelle fin que on ne transportast rien dudict hospital »[28], ce qui indique clairement que le maître est mort. Pierre Saliat est décédé entre le 23 et le 27. J’opterais pour le 26 ou le 27. Le 6 novembre, Damyan Sanbon son serviteur est remercié ainsi que Jehan Baillet le médecin : le dépensier règle 30 sols tournois à l’un pour un arriéré de deux ans pour ses services et 12 livres tournois à l’autre pour cinq années, « lesquelles sommes seront prinses sur la vente des meubles dudict deffunct leur maistre »[29]. L’Hôpital n’avait en effet pas à payer pour les frais personnels des maîtres et il est de plus aux prises avec deux conflits bien encombrants : d’une part Toussaint de Mallesec qui tente de faire valoir ses droits de maître de l’Hôpital et d’autre part Jacques Du Bellay qui tente de faire valoir ses droits sur le comté de Tonnerre, tandis qu’Antoine de Crussol et Louise de Clermont sont très pris à la cour et seront envoyés en mission dans le Sud. Dès le 5 janvier 1561 n.s. l’ultra catholique Jacques Du Bellay, s’empresse de nommer un nouveau maître, frère Nicole Becquet de l’ordre de Saint-Victor à Paris. Il est un moine augustin et tente d’imposer sa règle aux religieux de l’Hôpital qui s’insurgent. Voilà qui change l’ambiance après l’humaniste Pierre Saliat, sans doute « mal pensant de la foi » mais bonhomme.

Voici pour ces quelques incursions parmi les soins à l’Hôpital de Tonnerre au XVIe siècle. Le sujet est ardu et exige des approfondissements. Avis aux jeunes chercheurs en histoire hospitalière : les archives sont là, sur plusieurs siècles.

 

Cet article est complémentaire de celui-ci : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/01/09/des-repas-en-lhospital/

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[1] Jean Fernel d’Amiens, Le meilleur traitement du mal vénérien, 1579. Traduction de L. Le Pileur,Paris, Masson, 1879.

[2] D’après Ernest Wickersheimer, la Médecine et les médecins en France à l’époque de la Renaissance, Slatkine reprints, Genève, 1970, p 163.

[3] Voir mon article sur les repas à l’hôpital : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/01/09/des-repas-en-lhospital/

[4] Ceci a été initié, en août 1568 (AH, E 97), par le maître Maurille de Lymelle en poste depuis quelques mois. Auparavant et depuis quelques années, les visites étaient organisées les lundis et vendredis.

[5] Argenteuil, Molosmes, Fresnes et Cruzy-le-châtel sont des villages du comté de Tonnerre.

[6] Lésions de grattage pouvant être surinfectées dues à une galle ancienne et chronique.

[7] Je parlerai un jour des bâtiments de l’hôpital au XVIe siècle et de la salle des malades.

[8] Tonnerre, AH, E 128-2.

[9] Tonnerre, AH, E 97.

[10] Tonnerre, AH, E 49, 4 janvier 1570.

[11] Ou mal saint-Méen, gale sévère, « lèpre des Grecs » qui est une rogne qui ronge jusqu’aux os.

[12] Le Maistre « Découverte d’un champ de sépulture à Tonnerre », BSSY,  Auxerre 1849, vol III, p 7-27.

[13] AH, E 149.

[14] Archives de la fabrique, d’après Le Maistre, op. cit., p 15.

[15] AH, E 151-1 : « Parthyes pour les pauvres de l’hospital deues à Jaques de Chaulnes apothicaire » du 31 décembre 1586 au 23 septembre 1587. Remarquons au passage que cet apothicaire, fils de Jacques de Chaonnes a changé l’orthographe de son nom.

[16] Les séjours que je donne sont approximatifs puisque je me base sur la délivrance de médicaments, laps de temps entre la première entrée et la dernière. Il est possible que les gens restent plus longtemps.

[17] La drachme ou dragme était une unité de mesure en pharmacie valant 1/8e d’once.

[18] Voir M. De Meuve, Dictionnaire pharmaceutique ou apparat de medecine, pharmacie et chymie, Paris, 2e éd. chez Laurent d’Houry, 1689.

[19] D’autres substances d’origine animale – œuf, miel, graisse, gélatine… – ou minérale – argent vif, esprit de soufre, perle réduite en poudre… – sont utilisées mais c’est surtout au XVIIe siècle qu’elles vont se multiplier à l’excès jusqu’au ridicule (crottes de chauve-souris, foie de loup, œil d’écrevisse, poudre de crâne humain, momie, etc.), avant de revenir dans nos pharmacopées (huile de foie de morue, créatine, sérum, etc.).

[20] Tonnerre, AH, E 150.

[21] … même si, de nos jours, il y a un retour à l’utilisation des plantes et un regain des médecines alternatives, considérées comme plus humaines, plus globales et moins nocives…

[22] Tonnerre, AH, E 96, en 1569. Cry est un village sur l’Armançon à une trentaine de kilomètres et à la limite du comté.

[23] Le Mont Sara est une colline à l’Est de la ville, alors à environ 1,5 km de la porte de Rougemont, qui possédait un hermitage. Le chemin qui y menait longeait la Grange Guillaume Aubert et une chapelle. Il reste encore la ferme dite grange Aubert et un Ecce Homo dans un oratoire du XVIIe siècle.

[24] J’ai parlé de Pierre Saliat dans l’article sur les recteurs des écoles, ici dans la rubrique Ecole et collège : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/01/02/recteurs-des-ecoles/. Pierre Saliat avait aussi écrit une biographie de Galiot de Genouillac (mort en 1546), grand-père maternel d’Antoine de Crussol, qui fut grand maître de l’artillerie sous François 1er ; livre paru en 1549 et dédié à Antoine de Crussol alors vicomte d’Uzès. Le poète Charles Fontaine loue la science de Saliat qui a instruit Antoine et est désormais maître de ses frères (Charles Fontaine, Odes, énigmes et épigrammes, adressez pour etreines, au Roy, à la Royne, à Madame marguerite et autres Princes et Princesses de France, Lyon, Jean Citoys, 1557 (privilège du 1/10/1555), p 26 et 55) ; en 1553-1554, Jean est mort, Charles est déjà abbé et les trois autres sont âgés de 9 à 15 ans. Saliat est donc employé par Antoine avant même son mariage avec Louise.

[25] Mon propos n’est pas ici de parler de ce procès, mais j’y reviendrai dans le grand incendie de 1556.

[26] Voir le procès verbal d’installation transcrit et publié intégralement par Eugène Drot d’après ADY, E 116, f° 5 sqq : (BSSY, 1902-2, pp 245-247)  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k298668q.image.r=Salliat.f246.hl

[27] Tonnerre, AH, E 82.

[28] Tonnerre, AH, E 76.

[29] Tonnerre, AH, E 75. Jehan Baillet était médecin de l’Hôpital, il est payé ici pour ses services personnels auprès de Saliat et ne perdra pas son office.

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