Quand rôde la peste

 

Ayant déjà parlé ailleurs de la conception de la maladie[1], je vais éviter de me répéter rappelant simplement qu’elle procède d’abord de Dieu qui punit les hommes de leur iniquité — mot qui alors signifiait péché —, ensuite du ciel — influence maligne des planètes —, puis de l’air — vapeurs viciées venues de la terre, de l’eau, de pourritures dont les cadavres et carcasses — et enfin de nos corps — dérèglements internes des humeurs dûs aux lieux, aux aliments, etc. L’ire de Dieu — son courroux, sa colère — se manifeste de façon éloquente lors des épidémies. Les maladies contagieuses sont nombreuses, de la rougeole qui décime les petits enfants à la grippe ou la variole en passant par la dissenterie. La plus redoutée est, depuis des siècles, la peste. Bien que les documents tonnerrois sur la peste au XVIe siècle soient rares et laconiques, soutirons leur quelques éclaircissements. Cette rareté explique la briéveté de cet article.

Après un épisode épidémique, la peste peut continuer à rôder de manière endémique dans une ville ou une région jusqu’aux prochains ravages. Ainsi Troyes, ville située à 56 km au nord de Tonnerre, subit une grave épidémie en 1517-1518, puis quelques cas en 1524 et entre 1544 et 1547, avant de revenir fortement en 1562-1563[2]. Les choses peuvent être différentes d’une ville à l’autre, mais n’ayant pas de documents tonnerrois à ce sujet pour le début du siècle, cela donne une idée de ce qui a pu advenir. Le premier épisode signalé à Tonnerre est celui de 1563.

1563-1564

Nous savons aujourd’hui que la vectrice de la maladie est la puce du rat, rat qui en Occident est sédentaire. On peut donc expliquer que ce n’est pas le rat qui apporte le bacille d’une ville à l’autre, mais bien l’homme en transportant des puces de rat infectées survivant dans du cuir ou des tissus pour l’essentiel[3]. Les rats ont besoin de manger et de matériaux pour leur nidification et, dès le XVe siècle, on avait observé que les artisans de la viande, du cuir, du grain et des étoffes (drapiers mais aussi papetiers) étaient plus touchés que les autres, sans toutefois faire le rapprochement. Aussi se méfie-t-on des forains — terme signifiant alors étrangers — particulièrement de ceux qui transportent ces marchandises. Lorsqu’un cas survient dans une ville, la première mesure prophylactique consiste à se protéger du dehors, tant au niveau individuel en n’ouvrant pas sa porte à n’importe qui et en sortant le moins possible, qu’au niveau collectif. Les autorités comme les habitants sont très attentifs aux foyers de peste et connaissent les zones proches ou plus lointaines contaminées. On ferme alors les portes à toute personne en provenance de ce ou ces lieux atteints. Les études et chroniques sur la peste ont toutes révélé une période de latence entre l’importation de la maladie et l’explosion épidémique, quelques semaines après, souvent à la fin du printemps ou en automne[4]. C’est que le bacille se répand d’abord chez les rats, touchant peu d’humains. Mais les rats se cachent pour mourir aussi ne faisait-on pas le rapprochement entre le rat et la peste.

Revenons à Tonnerre où la peste noire ­— peste bunonique — rôde depuis 1561, s’intensifie et se rapproche. En l’année 1562, Paris est très atteint, puis Sens, Provins, Troyes avec des rechutes en 1563. Tonnerre est touché à son tour à la fin du printemps, période propice, où les autorités commencent à prendre les autres mesures qui, comme partout, s’imposent : nomination d’un barbier-chirurgien pour prendre soin des pestiférés et éloignement des malades hors les murs. Au cours d’épisodes précédents, sans pouvoir mieux dater, on avait construit une maison au bout de la commune des Guinandes, rive droite de l’Armançon et hors les murs, « pour recevoir les malades de peste ». Pour cette fois, la maladie s’est déclarée rue Saint-Michel et c’est dans le faubourg Saint-Michel, dans la maison d’un tanneur, que l’on va traiter les pestiférés. La municipalité va entretenir les aidants comme les malades. Estienne Thierry, le barbier-chirurgien choisi n’est pas tonnerrois. Il est accompagné d’une femme, Anne qui est tantôt déclarée comme servante tantôt comme épouse. Ils sont rémunérés dans un premier temps du 21 mai au 14 juillet, soit 55 jours à 7 sols par jour[5]. Pierre Dissier, taillandier, leur fourni également un « hoyau en fasçon de bec agu [aigu][6]… pour pyocher et faire les fosses des morts de peste »[7]. Aucune mention n’est faite des morts.

Chaque année, la ville reçoit un prédicateur pour « annoncer la parolle de dieu » durant l’Avant et le Carême. Il reçoit une aumône et est nourri et logé aux frais des deniers communs. Cette année là, c’est frère François Feu-Ardant, religieux de l’ordre de saint François et docteur en théologie de l’université de Paris qui remplit cet office[8]. Il est abrité chez Nicolas Fronard [Froard] rue Saint-Michel. Nicole Midrey une veuve voisine, avait prêté pour lui un lit, « une couverte de treillyz contenant de neuf à dix aulnes, un oreiller et deux tayes ». La ville rembourse 3 livres tournois à Nicole pour l’ensemble perdu « au moyen de la maladie de peste advenue en la maison de Nicolas Fronard »[9]. Une autre mesure très surveillée consistait en effet à brûler les meubles et vêtements des pestiférés ou des maisons atteintes. Il est fort possible que Nicolas soit mort car son nom n’apparaît plus ensuite dans les rôles de tailles, mais le prédicateur a survécu puisqu’il publie une traduction latine en 1579[10].

Les mois d’été voient une accalmie, mais la rechute ne se fait pas attendre.

Le 29 septembre 1563, une ordonnance du prévôt Maclou LeVuyt est publiée à cri public par tous les carrefours par les sergents du corps de ville Jacques Lemaire et François Languillat : il est défendu aux habitants de recevoir chez eux des « personnes des villes et villages allans et venans esdictz lieulx, de hanter ne frequenter lesdictes personnes et lieulx dangereux » ; on enjoint également aux gardes des portes de ne laisser entrer en ville « lesdictes personnes, demeurans, allans et venans desdictz lieulx suspectz de peste, à peine la premiere foys d’amende arbitraire et pour la seconde d’estre dechassez [chassés] et banniz de ceste ville » ; enfin, il est interdit d’aller à la foire « pour y acheter, vendre marchandise ou aultrement aux peine dessusdictes et perdition de ladicte marchandises pour eviter audict danger de peste »[11]. Les 6 et 14 octobre, Estienne Thierry et sa femme reçoivent 5 L 4 s.t. pour avoir inhumé les corps de Estienne Taillenais, Jehan Gerard, Margueritte femme de Simon Lyonnet et Symon leur fils, tous « deceddez de peste au faulxbourg de sainct Michel » à ces dates[12]. Entre temps, le boulanger de l’hôpital refusait d’y entrer à cause d’une suspicion de peste, les religieuses furent auscultées, et finalement du 10 octobre au 17 novembre, les religieux partirent se réfugier à la motte de Vertault, à 35 km à l’Est de Tonnerre[13]. Thierry et sa femme reçoivent encore 10 L 5 s 9 d pour leur nourriture et « pour subvenir auxdictz paouvres malades en les soulageant et visitant »[14]. A partir du 2 novembre, la garde des portes et moulins est renforcée « pour éviter le danger de peste dont les villes et villages circumvoisins sont entachez ». La porte Saint-Pierre restera fermée et les échevins nomment des gardes qui seront payés 3 sols par jour. Comme c’est inhabituel, les foyers de la fermeté et du faubourg de Bourberault paieront 20 deniers par mois, les veuves ne comptant que pour un demi foyer. On garde ainsi les portes jusqu’à fin décembre[15].

En cas d’épidémie de peste, les autorités religieuses organisaient des processions. Je n’en ai pas trouvé la trace, mais il est fort probable qu’il y en ait eu. A Tonnerre, on invoquait saint Roch comme protecteur.

Polidoro Caldara dit Polydore de Caravage (1495-1543), Saint Roch bénissant un pestiféré agenouillé, musée du Louvre (photo Thierry Le Mage, RMN)

Cet épisode ne semble pas trop grave, pourtant la méfiance est de rigueur et le 19 mars 1564, les autorités réitèrent la garde des portes et les interdictions, ajoutant qu’il faut emporter les bêtes mortes à cent pas de la ville et faubourg et non les jeter dans les fossés ni au pâtis sous peine d’une amende de 60 sols et de prison. En ce printemps, il s’agit de se prémunir non seulement de la peste mais aussi de troupes de soldats. Les soldats arriveront, mais pas la peste[16].

1569-1570

Avallon reçoit la peste en 1567, Auxerre l’année suivante, les deux villes toujours atteintes en 1569. C’est alors que la maladie va gagner Tonnerre. La ville a pourtant d’autres chats à fouetter avec la troisième guerre de religion, le siège de Noyers qui se termine et celui de Vézelay qui s’apprête en cet automne 1569. Tonnerre devra fournir de la nourriture pour les troupes royales, des charretiers pour conduire les poudres au camp, etc. Des troupes royales formées d’Italiens passent en effet par la ville en novembre 1569. Le 16 septembre, un barbier-chirurgien prend ses fonctions pour s’occuper des malades de peste[17]. Il se nomme Geoffroy Phelippon. Cette fois, les pestiférés sont accueillis dans l’église Saint-Nicolas, hors les murs et éloignée du faubourg de Bourgberault. Les documents ne parlent jamais de décès. Impossible donc de les estimer. Pourtant, Phelippon restera neuf mois en ville, de la mi-septembre 1569 à la mi-juin 1570. Il recevra ses gages en deux fois à raison de 8 livres par mois, y compris sa nourriture. Total de ses gages : 164 livres tournois. Le corps de ville paye aussi pour la nourriture « et aultres choses » (drogues, emplâtres) des malades. Total : 325 L 13 s 12 d. Enfin, pour les mois d’hiver, les échevins fournissent du bois de chauffage pour l’église, Phelippon et les malades. Fin janvier 1570, quatre personnes sont payées 25 sols pour « avoir charroyé chacun une voiture de bois des branchages des usages jusques à sainct Nicolas pour Geoffroy Phelippon et malades estans avec luy ». Ce n’était évidemment pas suffisant et le 15 juin, on récapitule les comptes : 18 livres d’une part sans autres précisions que bois et charrois,  et 7 L 17 s 6 d.t. à Guillaume Cerveau pour « une corde et demye de boys et un cent et demy de fagotz et pour le charroy »[18], tout ceci sur ordonnance des échevins. Total des dépenses de peste : 515 L 11 s 11 d.t., grosse somme alors que la ville doit par ailleurs dépenser pour des pionniers, des charrois et nourriture pour la guerre. Les échevins lancent donc un emprunt et une nouvelle taille pour y subvenir[19].

Tout comme Etienne Thierry en 1563, Geoffroy Phelippon n’est pas Tonnerrois. Dans les ordonnances pour les barbiers-chirurgiens réécrites en septembre 1572 pour remplacer un règlement détruit par le feu de 1556, l’article 8 stipule qu’en temps de danger de peste les barbiers-chirurgiens de la ville « ne pourront soigner, medicamenter ny hanter avec les pestiferez s’ilz ne sont à ce commis par justice ou qu’ilz se veuillent mettre au lazaret, auquel seront tenuz eulx retirer hors laditte ville et faulbourgs en laquelle ilz ne pourront retourner pour continuer leur estat et mestyer jusque deux moys après led. danger passé, ou qu’il leur soit permis y rentrer par justice ou eschevins ». S’ils contrevenaient à ce règlement, ils seraient interdits d’exercer durant un an et condamnés à une amende arbitraire[20]. Les barbiers-chirurgiens de la ville évitent par conséquent de se présenter à ce poste et les autorités leur préfèrent un étranger, sans doute spécialiste. La mise en quarantaine des malades et des soignants est alors général en France. Ce sont ces deux mois de quarantaine qui expliquent l’entretien de Phelippon et des malades lors des mois d’hiver, même si la peste recule en temps de froidure. Puis elle s’était réveillée. D’ailleurs pour le second paiement de Geoffroy Philippon, il est précisé « qu’il a servy les habitans de Tonnerre pour rechoir et guerir les malades de peste »[21] — on parle donc bien d’une rechute.  De nouvelles troupes royales, cette fois formées de Suisses, étaient repassées par Tonnerre en avril 1570, dont certains malades. Malades que l’on avait conduits à Saint-Florentin et Brienon-sur-Armançon, mais qui n’avaient pas dû contribuer à éteindre la maladie.

Les cas suspects sont signalés aux échevins ou prêvot qui prennent des mesures à leur sujet. Outre ceux qui sont conduits hors les murs, certains sont consignés dans leur maison et reçoivent de la nourriture. La veuve Jehan Paris est ainsi « enjoinct de se contenir pour le danger de peste » et un boulanger lui apporte des pains. De même Marguerite Barrault est entretenue par un hôtelier début juin pour huit jours, fausse alerte sans doute alors que la maladie s’estompe. Enfin Huguette Varnier, une pauvre petite fille âgée de 2 ans a été rejetée par Geoffroy Phelippon et comme personne d’autre ne voulait la recevoir, elle est abritée et nourrie durant un mois chez Jehanne Berguedare femme de Didier Baillon[22] qui habitent dans le faubourg de Bourberault. Pourquoi cette enfant a-t-elle été refusée par Phelippon ? Nous l’ignorons, mais cela signifie que le barbier-chirurgien pouvait refuser certains cas. Enfin, de même que l’on brûle meubles et vêtements des malades, il faut encore purifier les lieux. La décision est prise au cours de l’assemblée du 20 octobre 1570 de nettoyer les pailles et ordures restant dans l’église Saint-Nicolas et de curer les fossés par corvées, ainsi que de laisser les portes ouvertes mais sous surveillance[23].

Un autre épisode de maladie contagieuse se situe en 1586-1587[24], mais il ne s’agissait pas de peste, bien plutôt de dysenterie. Lors de ces épidémies, la vie continue dans la cité. Les échevins sont au travail, tout comme les sergents, les artisans, etc. C’est un peu plus compliqué pour les métiers de bouche qui ont davantage de contraintes — les bouchers et les boulangers, mais aussi les taverniers et hôteliers qui reçoivent moins de monde. Les échanges commerciaux avec les villes et villages voisins sont également entravés. Néanmoins, ces épisodes pesteux semblent bien moindres que ceux qui auront lieu au siècle suivant, 1631-1633 notamment.

 

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[1] Cf. https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/05/07/des-soins-medicaux-en-lhospital/

[2] M. T. Boutiot, Recherches sur les anciennes pestes de Troyes, Etudes historiques, Troyes, Paris, Schultz et Thuillié Libr., 1857, p. 15 et p. 22.

[3] Voir Frédérique Audoin-Roueau, les Chemins de la peste, Presses universitaires de Rennes, 2003, notamment les chapitres III, XIII et XV.

[4] On sait aujourd’hui que la puce du rat a besoin pour survivre de conditions de température et d’humidité très strictes : elle vit bien à 15° ou 20° avec 90 à 95 % d’humidité, F. Audoin-Roueau, op. cit., chap III p 69.

[5] Tonnerre, AM 4 CC 2 1562-1563, f° 25 v°.

[6] Hoyau : sorte de houe ici étroite et pointue, à long manche, pour creuser la terre.

[7] Tonnerre, AM 4 CC 2 1562-1563, f° 26.

[8] Alors que la foi nouvelle fait des émules et après la première guerre de religion, il n’est pas étonnant que les édiles tonnerrois aient choisi ce fervent catholique très opposé aux calvinistes.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 14-15.

[10] Les Bibliothéques Françoises de La Croix du Maine et de du Verdier, Paris, Saillant et Nyon, [1584] nouvelle édition 1772, T I p 217.

[11] Tonnerre, AM, BB 1.1 au pénultième jour de septembre 1563.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 16 et 16 v°.

[13] Tonnerre, AH, E 82-3, le document dit 1562 mais il n’y a aucune autre mention de peste à Tonnerre cette année-là, j’ai donc proposé 1563 : les religieux reçoivent 10 livres tournois pour « l’augmentation de norriture et victuaille » ; il est précisé qu’ils sont partis pour poursuivre le service divin « attendu qu’il y a danger de present audict hospital », avec le consentement du prévôt et des procureurs des comtes. Vertault, aujourd’hui en Côte-d’Or, appartenait à l’Hôpital.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 16 v° et 21.

[15] Tonnerre, AM, BB 1.1 au 1er jour de novembre 1563 et 4 CC 2 1563-1564, f° 9 v°.

[16] Voir https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/08/le-tumulte-de-la-porte-saint-michel-1/

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570, f° 49 v°-50 et BB 1.1 assemblée du 16 septembre 1569.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570, f° 41 v° et f° 62.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570 f° 50.

[20] Tonnerre, AM, Ms 13 f° 116.

[21] Tonnerre, AM, BB 1.1 assemblée du 30 juillet 1570.

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-7150 f° 30-30 v° et 43.

[23] Tonnerre, AM, EE 1 au 20 octobre 1570.

[24] Cf. https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/05/07/des-soins-medicaux-en-lhospital/

 

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La pierre de Tonnerre

La « cabane ronde » en pierre de Tonnerre dans la forêt (photo perso 1979)

« Tonnerre est depuis longtemps connu par la bonté et la beauté de sa pierre » qui réunit « l’élégance à la dureté », ainsi s’exprime l’Encyclopédie méthodique. Il est vrai que le nom générique de « pierre de Tonnerre » désigne un calcaire du Kimméridgien, blanc, très pur, de deux qualités différentes : des bancs tendres utilisés en sculpture et des bancs durs, non gélifs, employés pour les blocs de grand appareil dans la construction des murs et dans les parties supportant les charges du bâtiment ­— piliers d’église ou de pont, contreforts… C’est pourquoi, en 1563, on spécifie que pour la réparation des piliers « soubtenant  la chappelle » du pont Notre-Dame, il faudra mettre des pierres « du franc ban des clouz de la perriere d’Angy », le plus dur[1]. Qui se promène dans le Tonnerrois encore aujourd’hui y découvre une partie de son identité à travers ses villages de pierre blanche, tirant parfois légèrement sur le gris-beige ou le jaune[2]. Cette pierre calcaire est extraite dans une partie de la vallée de l’Armançon à l’Est de la ville de Tonnerre, sur son finage même ou de plusieurs autres villages[3]. Elle a été prisée dans la statuaire ou la construction de bâtiments éloignés, comme Auxerre, Chaource, Dijon, Dreux, Versailles et tout particulièrement dans les grands chantiers troyens du Moyen Age et de la Renaissance (églises, enceinte…). C’est ainsi que les archives de Troyes fournissent de belles données sur ce marché, entre autres, au XVIe siècle. Je me réfèrerai donc parfois à la très belle étude de Piétrisson de Saint-Aubin sur ce sujet[4].

Les perrières

La pierre est utilisée depuis l’Antiquité. Il y a en effet traces de bâtiments publics gaulois ou gallo-romains en pierre de Tonnerre. Lorsque la ville descend de son promontoire au XIIe siècle, se créent la ville basse et le faubourg de Bourgberault. La roche creusée pour extraire la pierre à bâtir va devenir cave et fondations des maisons de la ville. Même si la plupart d’entre elles sont à pans de bois, les maisons possèdent toutes des caves en pierres de taille et voûtées et un soubassement de pierre. On a donc dans un premier temps extrait la pierre sur place. Au-dessous de l’église Saint-Pierre, le quartier englobé dans la première enceinte (le Perron, le Pilori jusqu’à la rue de Flandres et à la porte Jehan Garnier)[5], est très pentu et comporte plusieurs étages de caves — parfois jusqu’à trois — plus ou moins grandes et souvent communicantes avant qu’on ne les bouche. Ainsi se tramait comme dans beaucoup d’autres villes un réseau souterrain utile comme caves mais aussi comme abri. Ces « carrières-caves » ont été utilisées et réutilisées comme fondations au fil des reconstructions.

Vauchèvre et Bourgberault

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De la même manière, au Moyen Age, le faubourg de Bourberault (rue du Général Campenon) a tiré la pierre à même la paroi rocheuse qui le borde au sud-ouest. Après la guerre de Cent Ans et la destruction de la ville haute, la paix se restaure doucement et la population augmente. Tonnerre s’élargit. Les faubourgs de Saint-Michel et de Rougemont se développent alors doucement et s’appuient d’un côté sur les roches, carrières toutes trouvées[6].

Que sont les autres perrières[7] à la Renaissance et où les situer ? C’est un beau but de promenade que d’aller à la découverte de leurs traces. Une déclaration des biens communaux de la ville, en 1544[8], en énumère quelques-unes, seulement six, et donne leur superficie ; Angy, la septième, est très ancienne et doit faire partie de ce recensement en raison de son importance bien qu’elle ne soit pas sur le territoire de la commune :

— la perriere de Vauchèvre, moins d’un demi arpent en 1544 ; elle est dite aussi perriere de Bourgberault ;

— la perriere « près la porte Saint-Michel au faubourg dudict, tenant à la maison Buchotte, contenant 3 quartiers et 1/2 arpen (1544), d’un bout aux vergers de la confrairie de dieu fondée en l’eglise parochiale Notre Dame dudict Tonnerre » ;

— perrière et chaume de Brotebique [Broutebique], sur la grange Guillaume Aubert, 3 ap (1544), tenant au sentier de Vauligny [sur la route de Lézinnes, délimitée par le sentier de Vauligny] ;

— la perriere à la Reyne, 1 arpent (1544), située sur la route actuelle de la Chappe (D 117) à environ 800 m de la Grange Aubert sur la droite ;

— la perriere à feu montant aux Brions qui contient ¼ d’arpent (1544) — située peu avant la métairie des Brions sur la gauche en montant ;

— les perrieres d’Angy (la vieille et la nouvelle) qui appartiennent à l’Hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles ; elles sont situées dans les bois d’Angy appartenant à l’Hôpital, entre les métairies d’Angy et de Pinagot et jouxtent les carrières du seigneur de Tanlay et de Saint-Vinnemer — aujourd’hui sur le finage de Saint-Vinnemer.

Je m’autorise une petite digression à propos de carrières anciennes. Pour P. Piétrisson de Saint-Aubin[9], le plus ancien perrier d’Angy serait un certain Guenard cité dans les archives en 1294-1295. C’est l’époque où Marguerite de Bourgogne fonde son hôpital, lui donnant le bois d’Angy où la carrière démarre peut-être son activité à l’occasion de la construction de l’hôpital. Robert Luyt[10] narre que les pierres de la voûte du chœur de l’hôpital ainsi que toutes les autres dont il fut bâti « furent tirées en la perriere de la cave d’Arcaut près la Maison Rouge » et amenées par bateau. On peut se demander si on n’a pas utilisé des pierres d’autres carrières dont celle d’Angy et celle à la Royne. La seule reine qu’il y ait eu à Tonnerre est Marguerite de Bourgogne, reine de Sicile, de Naples et de Jérusalem. D’où la carrière à la Reyne tirerait-elle son nom s’il n’y avait un rapport avec Marguerite, même si celle-ci n’en avait pas la propriété, à moins qu’elle n’en ait ensuite fait don à la ville ? La perrière d’Arcaut est-elle en fin de vie au XVIe siècle puisqu’elle n’est jamais citée ? Enfin la carrière sous Maison-Rouge n’est pas citée dans nos documents parce qu’elle appartient à l’abbaye de Molosmes. Il est fort possible qu’elle soit alors encore en activité.

Les livres de comptes dont nous disposons à partir de 1552 citent d’autres carrières, peut-être récemment ouvertes :

— la perrière soubz Epineuil, 1 quartier d’arpen, tenant à la perriere des hoirs de feu Me Guillaume Cerveau, par dessus au finage d’Espineuil ­— située entre la route qui monte à Epineuil et la route de Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

— la perriere sur Beru

— la perriere sur Vauplaine ou perriere de Vauplaine

— les vieilles perrieres

— la perriere des usages de Tonnerre ; l’année du feu (1556-1557), on précise qu’il s’agit de « perrieres de lesves estans esdictz usages sur le chemin qui va dudict Tonnerre à Lezinnes », autrement dit une carrière de laves pour les toitures

— la perrière « qu’on avoit commencee aux usages sur le chemin tendant de Tonnerre à Lezinne » ; en 1556-1557, on précise « celles que l’on avoit par cy devant commencees aux usages près des boys d’Angy »

— les perrieres sous la Porte Saint-Pierre et sous le Pastillot (n’apparaissent qu’en 1556-1557)

­— enfin au cours du dernier tiers du siècle, on ne parle plus de la perrière de Broutebique mais de celle de Mont Sara juste au-dessus.

Angy mise à part, il s’agit là de carrières communales, traitées comme les autres biens communaux[11] : soit affermées à un individu qui transmet à sa veuve et héritiers en cas de décès et seulement le temps du bail, soit délaissées « en l’aisance et commodité des habitans ». Durant tout le siècle, cinq d’entre elles — « la perriere à feu montant aux Bryons / celles commencée aux usages sur le chemin tirant à Lezinnes / la perriere soulz Espineuil / celle de la porte saint Pierre et du pastillot » — demeurent pour l’usage des Tonnerrois[12]. D’autres sont laissées un temps à l’usage général (jusqu’à huit à dix ans après le grand incendie) avant d’être affermées.

L’exploitation semble se faire partout à ciel ouvert. Angy possède pourtant une carrière souterraine, mais le site ayant été exploité jusqu’au XXe siècle, j’ignore quand celle-ci fut ouverte. Pour exploiter les meilleurs bancs qui s’enfoncent sous une épaisse couche de matériaux stériles, on a dû creuser. En 1979, l’accès pouvait encore se faire par deux endroits : l’ancienne ouverture soutenue par une énorme poutre de bois à moitié écroulée et dangereuse et, à quelques pas, une ouverture dans le fontis (effondrement d’une partie du ciel). Je montre ces photos faites en amateur et sans lumière artificielle. Elles pourraient inspirer des gens de métier (compagnons, archéologues…) car je ne sais les interpréter[13]. Une seule certitude, c’est qu’il s’agit d’une exploitation à piliers tournés à entrée en cavage horizontal qui pourrait être ancienne. Les piliers structurent la carrière en laissant de grandes piles dont certaines aussi larges que hautes qui portent le ciel de carrière.

Angy souterrain (photo perso 1979)

 

 

 

 

Les perrières affermées

Les carrières affermées sont en fait peu nombreuses, mais importantes. Les adjudications se font au plus offrant, souvent en septembre. Les baux courent de 1er octobre en 1er octobre — la saint Rémy — pour neuf ans ou dix-neuf ans. Tous les baux comportent, comme pour les autres biens communaux, qu’à la fin du bail il faut « la rendre en bon et suffisant estat ». Fin septembre 1544, une seule carrière est amodiée, celle de Vauchèvre près du bourg Saint-Vallier à l’extrémité du faubourg de Bourgberault. Elle est située dans une commune d’un demi arpent (à peine ½ ha), délimitée par des maisons, le chemin du Reclus et le chemin de Junay. Jehan Huguenin est l’adjudicataire à 40 sols (2 livres) par an et pour 19 années. Il décède sans enfants et sa veuve se remarie avec Pierre Bourgeoys [Bourgeois], veuf et maçon, qui poursuit le bail en 1554 jusqu’en 1560, année de son décès. Le bail passe ensuite à son fils Joseph puis à un autre fils Ithier, également maçon, pour la dernière année 1562-1563. Il réussit à grappiller encore un an, mais en septembre 1564, les échevins décident de ne pas la louer[14].

A partir de 1564, d’autres carrières vont être louées, mais avec de nouvelles clauses en plus de la rente en argent — la première guerre de religion a eu lieu et on songe qu’il va peut-être falloir réparer ou améliorer les remparts. Au début de 1566, Ithier Bourgeois obtient un nouveau bail de 19 ans, mais les conditions ont changé. On parle désormais de la perrière de Vauchèvre ou de Bourgberault, le loyer a diminué de moitiés (20 sols) mais il est « à la charge que si les eschevins veuillent faire quelques reparations es murailles, portes ou tours de la ville ledict Bourgeoys est tenu delivrer le pied pour 6 deniers et la voicture de menue pierre pour 3 deniers »[15]. Ithier va à son tour de vie à trépas en 1574 et sa veuve, Sebille, reprend le flambeau. On voit que les adjudicataires de bail peuvent exploiter une carrière sur plusieurs générations et qu’un Me carrier peut être Me maçon, ce qui est corroboré par les documents troyens.

Le 19 novembre 1564, la perrière à la Reyne libre jusque-là est affermée à son tour pour neuf ans, en l’auditoire, en présence de trois échevins. Le bailleur devra amener un garant dans les trois jours qui « s’obligera avec le perrier l’ung pour l’aultre et ung seul pour le tout » à payer la somme par trimestres et à respecter les termes du bail : le perrier devra entretenir « ladicte perriere bien et deuement et la rendre en bon et suffisant estat, et planter par chacun an deux jeunes noyers, fournyr pour la reparation des portes, tours, murailles et aultres affaires de lad. ville la pierre qui lui sera demandee par les eschevins avant tout aultre en luy payant 6 deniers tournois pour pied et de la menue à 3 d.t. la voyture à ung cheval » [16]. Déroulement des enchères : Antoine Menard 6 L.t. ; Nicolas Coursin [boucher] 7 L.t. ; Robert Menard 10 L.t. ; Nicolas Coursin 11 L.t. ; Jehan Gourdon [perrier] 12 L.t. ; Françoys Dudoix 15 L.t. ; Jehan Gourdon 15 L 10 s.t. ; Françoys Dudoix 16 L.t.. L’adjudicataire est François Dudoix, perrier. Il habite faubourg de Rougemont, ce qui est pratique pour se rendre dans la perrière à la Reyne. Quatre jours plus tard, il présente son garant aux échevins : Nicolas Coursin boucher de Tonnerre, en présence de Estienne Gobault et Phillebert Gobault demeurant aux Mulots, témoins (seul le boucher sait signer). Les clauses sont les mêmes que pour la carrière de Vauchèvre : en plus du loyer annuel, fournir à la ville en cas de besoin des pieds cube de pierre à 6 d.t. le pied et des voitures à un cheval de menue pierre à 3 d.t.. S’y ajoute ici la plantation de dix-huit noyers dans le courant du bail. Nous avons déjà vu d’importantes plantations d’arbres dans les communaux ces années là en raison d’un hiver très rude[17], mais où ces noyers sont-ils plantés, à l’entrée de la carrière, près des ateliers là où on n’exploite plus ?

François Dudoix étant décédé en cours de bail, la perrière à la Reyne est affermée en novembre 1570 à Jehan Desmaisons Me maçon, pour neuf ans à partir du 1er janvier 1571[18]. Le loyer a baissé, il n’est plus que de 3 livres tournois « et aultres charges portees par le bail ». Je n’ai pas le bail, mais dans le courant de l’année comptable 1574-1575, Jehan Desmaisons procure à la ville pour 20 sols de bornes pour borner le chemin de Tonnerre à Commissey ainsi que la commune de Guinande[19]. Nous verrons une clause identique quelques années plus tard où le perrier doit les délivrer à 2 sols chacune, ce qui ici donnerait 10 bornes fournies par Desmaisons.

Ce n’est qu’en 1579 que les échevins décident de « bailler à l’enchere le forestage de la perriere de Mont sarra » et seulement pour un an. La rendre nette et en bon état. De plus « on ne pourra remplyr les croqz [trous, fosses] où on aura tiré la pierre […] et encores de delivrer à chascune des deux eglises de ce lieu quant elles auront affaire de pierre le pied de pierre pour 8 d.t. ». On procède aux enchères le jour même : mise à prix par Pierre Garnier [marchand] à 100 solz, Edmon Roze [maçon] à 6 L.t., led. Garnier à 7 L 6 s.t., François Renard à 8 L, Jehan Michellot [marchand tanneur] à 10 L, Jehan Quatrevaulx à 11 L, Georges Sellier [marchand] à 12 L, Nazaire Dongoys [marchand tanneur] à 12 L 6 s, led. Sellier à 13 L, Didier Verger [Me couvreur] 14 L, Nazaire Michellot [marchand tanneur] 15 L, led. Dongoys à 16 L, Jehan Michellot à 17 L et Nazaire Michellot à 18 L.t.[20] à lui délivré. On remarque que de plus en plus de marchands sont en lice pour obtenir la ferme d’une carrière. Nazaire Michellot (ou Michelot) est le fils de Jehan qui enchérit également. Jehan est cette année-là receveur des deniers communs. Un mois après son élection, il advise avec les échevins que ce serait « le profit de la ville » d’affermer Mont Sara, ce qui est fait. L’an 1579 voit réparer l’horloge de Saint-Pierre et en implanter une toute nouvelle sur la tour de Notre-Dame en partie construite et peut-être encore en édification cette année-là[21]. Pour autant, en mai 1580, Nazaire Michellot a dû fournir en plus six voitures de pierre pour la ville afin de murer la porte de Vaucorbe. Il faut aussi murer la porte Saint-Pierre et pour cela, le fils reçoit 15 sols pour le forestage et le père 25 sols pour le transport (une journée avec deux chevaux)[22].

En avril 1583, la perrière de Mont Sara est de nouveau amodiée pour neuf ans à Nicolas Baleyne qui se désiste rapidement. Nouvelle enchère le dimanche suivant, 24 avril. C’est Jehan Quatrevaulx, le perrier qui avait déjà enchéri en 1579 et qui l’emporte cette fois pour 1 écu sol[23], « à charge de livrer auxd. eschevins les pierres où se sera requis pour faire bornage des communes et grandz chemins chacune de largeur de demy pied, par le hault d’un pied, par le bas troys et de haulteur de dix piedz et demy au moing [borne d’une épaiseur d’environ 0,16 m x 0,33 m x 3,45 m], luy payant pour chascune d’icelles la somme de 2 s.t. ». Jehan Quatrevaulx appartient à une famille de perriers : on trouve un autre Jehan perrier d’Angy en 1535-1546, un Pierre à Pacy-sur-Armançon dans les années 1560. Le même Jehan — ou un autre ­— est laboureur à Maison-Rouge à partir de 1569. Y aurait-il aussi exploité la carrière ?

De quelques litiges

La gestion des carrières implique plusieurs difficultés à résoudre. D’abord juridiques sur les limites exactes de la propriété et les bornages, mais aussi pratiques à propos de l’emplacement des déblais et des chemins de charrois. Parfois, les deux se chevauchent. D’autres fois enfin ce sont les perriers qui se rebiffent, marchandent leur bail et parfois s’en désistent.

Les déchets d’extraction et de façonnage, nommés betuns [gravas] doivent être évacués ou stockés soit au sein même de la carrière si possible, soit à un endroit spécifié par les autorités. Il en va ainsi qu’il s’agisse d’une carrière laissée pour l’usage des habitants, « lesquelz en tirant pierre en icelle seront tenus d’estrepper [extirper, ôter] leurs betuns et les mettre es lieu qui sera advisé et marqué par les eschevins en presence de six bourgeois de ceste ville »[24], ou qu’il s’agisse d’un particulier comme Jehan Gourdon, perrier, qui exploite une petite carrière à côté de la perrière à la Reyne où il n’a pas la place d’accumuler les déblais. Il devra mettre « lesdictz bestuns es crotz [fosses] de icelles perrieres qui sont sur le chemin tirant aux Brions et non aultres »[25]. Les déblais servent en effet parfois au remblai d’une carrière en fin de vie et ce pourrait être le cas de ces fosses à gauche du chemin montant à la métairie des Brions.

Au dépôt des déblais s’ajoutent charrois et droits de passage. Enclavées dans une autre propriété, certaines carrières ont besoin d’un droit de passage pour être exploitables. C’est le cas de la carrière de Jehan Gourdon. Il avait obtenu en avril 1565 le droit de passage par la perriere à la Reyne le temps du bail de François Dudoix en payant 100 sols (5 L.t.) par an à la commune[26]. Le litige n’a pu aboutir et Gourdon est remplacé par Gabriel Ducroq [Ducroc ou même Du Crot], marchand qui se trouve avec les mêmes problèmes. Les échevins le poursuivent à son tour devant le bailli de Tonnerre pour avoir déposé ses gravas où il ne fallait pas et défoncé le passage. Après appel, deux ans plus tard, les échevins obtiennent 20 L.t. de dommages mais devront accepter de livrer passage à Ducrocq « pour charroyer la pierre qu’il tirera ou fera tirer » de sa perrière et lui octroyer une « place en la commune attenant d’icelle perriere au lieu place commode pour mectre les bestuns d’icelle », le tout pour dix ans, moyennant 5 s.t. par an, ce qui est plus raisonnable[27].

D’autres fois, les déchets débordent, intentionnellement ou non, de la carrière en exploitation. C’est le cas en 1575 lorsque l’Hôpital de Tonnerre a perdu un de ses repères de propriété de la carrière d’Angy. Cette dernière est contiguë à celle du seigneur de Tanlay — François de Coligny seigneur d’Andelot — dont les fermiers, habitant Saint-Vinnemer, sont Loys Boyvin, Adrian Mantelet et Adrian Boyvin : ils auraient dechargé leurs bestuns sur la propriété de l’Hôpital, recouvrant et cachant ainsi une borne marquée H, datant d’un bornage fait en 1563. L’affaire monte jusqu’au bailly de Sens puis se règle à l’amiable trois mois plus tard, sur place, en forêt. La borne est retrouvée mais pour éviter un nouveau litige, l’Hôpital réclame que l’on plante à côté d’elle une autre borne « de franc ban de lad. perriere de 6 pieds [1,96 m] en forme de pilastre », avec les armoiries de d’Andelot d’un côté et le H de l’autre[28].

Ancienne borne dans les bois
(photo perso 1979)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il arrive également que des carriers remettent leur bail en question. Nous avons vu qu’en avril 1583 un perrier, Nicolas Baleyne [Baleine] s’était désisté de son bail de la perrière de Mont Sara dans la semaine suivant l’adjudication. Ces baux sont souvent rétroactifs et celui-ci courait depuis novembre précédent. Il n’était pas le seul car se poursuivait aussi le bail de la perrière de Vauplaine attribué à Nicolas Convers. Or, le 17 avril 1583, les échevins ajoutent qu’en plus du loyer il faudra « y faire descouvertz », en précisant « par le fond et bas » pour la perrière de Vauplaine. En principe, le découvert est l’enlèvement de la couche supérieure jusqu’à la roche exploitable. Ici, on parle du bas et fond pour Vauplaine. S’agit-il de déblayer les anciens déblais dus à l’exploitation ou de l’agrandir, car plus loin, on parle de faire le découvert « au pied de ladite perriere » ? Toujours est-il que cela coûte cher en temps et en main d’œuvre et que les maîtres perriers voient cette nouvelle clause d’un très mauvais œil. Convers et Baleyne refusent tout net et « delaissent lesdictes perrieres ». Ils sont donc poursuivis par les échevins pour respecter leur bail. Finalement, Baleyne « se regimbant » a été « receu à renonciation de bal de lad. perriere de Montsarra » qui fut donc remise en adjudication. Néanmoins, le carrier a dû payer pour la première année. Quant à Nicolas Convers, il sera contraint de se conformer à son marché[29].

Des pierres et des hommes

Les carriers extraient différents types de pierre. A Tonnerre, le vocabulaire de nos documents n’est pas très riche. On y trouve des pendants (souvent utilisé pour les voûtes), de la menue pierre (calcaire concassé ou résidus d’extraction) et de la pierre sans autres précisions, sauf lorsque l’on distingue de quel banc elle doit provenir, par exemple pierre du « franc ban des cloz [ou clouz] de la perriere d’Angy », celle-ci servant aux fondements. On trouve encore le mot marque ou marquet, sorte de menue pierre puisque ce matériau sert à fabriquer du mortier[30]. Je n’ai jamais rencontré le mot moellon.

Les perriers n’étant pas organisés en corporation, il est bien difficile de connaître leurs horaires de travail. On peut inférer que comme pour les autres artisans du bâtiment[31], le travail est moindre en hiver qu’en été et les horaires journaliers varient : ils seraient de l’ordre de quatorze heures aux beaux jours (de 5 h à 19 h) et de dix à douze heures d’octobre à mars/avril (de 6 h à 18 h) avec deux heures pour se sustenter. Deux repas donc : le déjeuner vers 10-11 h et le goûter vers 15-16 h. Il n’y a pas de vraie régularité sur les journées de travail car on avise aussi en fonction des intempéries, essentiellement le gel. Si la semaine de travail est en principe de six jours, nombreuses sont les semaines raccourcies en raison de jours chômés, généralement une fête religieuse[32].

Dans une carrière comme ailleurs, le travail est réparti de façon hiérarchique. En haut, le ou les maîtres perriers organisent et supervisent le travail tout en mettant la main à la pâte. Ce sont les signataires des baux d’exploitation. Ils sont parfois apparentés — par exemple des Quatrevaux ou des Gogois à Angy, Lézinnes ou Pacy-sur-Armançon. Sous leurs ordres, des perriers, ouvriers accomplissant les travaux spécialisés appelés parfois compagnons ou commis : tireurs de pierre ou tailleurs de pierre. Ces derniers sont chargés d’esquarrer et eschemiller les pierres, c’est-à-dire de les assimiler en fonction d’un ou de plusieurs gabarits transmis par le Me maçon. Enfin, des manouvriers accomplissent la basse besogne : évacuation des pierres extraites et manutentions de toutes sortes dont le chargement à la carrière lors des transports. Ces ouvriers peuvent venir du monde agricole en dehors des périodes de gros ouvrages (moissons, vendanges…). Le salaire horaire est proportionnellement décroissant en fonction de cette hiérarchie. En 1554, des tireurs de pierre sont payés 2 sols 6 deniers tournois par jour en hiver où les journées sont moins longues et des manutentionnaires de 12 à 20 deniers (il y a 12 deniers dans 1 sol). Les Me perriers sont plutôt payés à la tâche, au pied cube de pierre fourni, de 6 à 8 deniers tournois pour les pierres taillées (parfois davantage), somme sur laquelle ils doivent payer leurs aides en carrière.

Le transport augmente singulièrement le prix de la pierre. Il est vrai que d’une carrière locale à un chantier en ville le charroi par terre n’entraîne pas les coûts exorbitants des transports jusqu’à Troyes par exemple étant donné la relative proximité. Néanmoins, la distance entre dans le coût des charrois. Les charretiers sont payés de 4 à 5 deniers par pied cube transporté d’une perrière à une lieue[33] maximum de la ville. Le transport de 2000 pieds cube (70 m3) de pierre au château de Maulnes en juillet 1570, probablement de la carrière d’Angy à 20 km du château, a coûté 200 livres tournois à la ville[34]. Avec un pied cube à 8 deniers, le forestage aurait coûté autour de 67 livres et le transport 133 livres, soit plus de 66 % du prix de la pierre[35]. Les charretiers auraient été payés plus de 15 deniers le pied cube, mais c’est sans compter la commission de Jehan Germain imageux (sculpteur), qui a organisé ce transport. Il existe en effet déjà quelques voituriers professionnels nommés charretiers, mais les professions les plus diverses participent à ces charrois lorsqu’ils sont importants. J’y reviendrai dans un autre article[36].

Jusqu’au début du XXe siècle, les carrières vibrèrent encore du bruit des pics et des taillants. Elles se sont tu pour la plupart, bien que quelques-unes persévèrent dans le Tonnerrois.

A la recherche des carrières (photo perso 2017)

Il serait intéressant de faire un recensement des anciennes carrières dans tous les villages…

J’ajoute enfin que la pierre de Bourgogne est encore exploitée, travaillée et distribuée à Ravières (Yonne), à l’extrémité Est du comté de Tonnerre (voir : http://www.rocamat.fr/qui-sommes-nous)

 

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[1] Tonnerre, AM, BB 1-1-A, assemblée du 17/10/1563.

[2] N’étant pas géologue, je ne m’aventurerai pas sur ce terrain. Pour en savoir plus, voir par exemple — dans une description récente — Mémento des pierres ornementales et de construction de la région Bourgogne, BRGM/RP-54618-FR, septembre 2006.

[3] Outre Tonnerre, sur la rive droite d’ouest en est : Epineuil, Saint-Martin-sur-Armançon, Commissey, Tanlay, Saint-Vinnemer, Argentenay. Sur la rive gauche : Angy sur le finage de Saint-Vinnemer, Lézinnes et Pacy-sur-Armançon. Cette pierre affleure jusqu’aux Riceys dans l’Aube.

[4] P. Piétrisson de Saint-Aubin, « La fourniture de la pierre sur les grands chantiers troyens du Moyen Age et de la Renaissance », Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1928-1929, Paris, imprimerie nationale, 1927, p 569-600, en ligne sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4411714/f566.image ; sur des livraisons de pierre de Tonnerre à Dijon de 1383 à 1404, on peut consulter : Cyprien Monget, La Chartreuse de Dijon : d’après les documents des archives de Bourgogne, Montreuil-sur-Mer, T I, 1898, en ligne sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5760038s?rk=21459;2

[5] Voir https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/la-ville/plan-et-rues/

[6] Les illustrations sont issues de la carte du finage de Tonnerre en 1687 aux AD Yonne.

[7] On dit alors perriere pour carrière et perrier pour carrier ; j’utiliserai les quatre termes.

[8] Tonnerre, AM, DD 1 (il en existe différentes copies de différentes époques).

[9] Op. cit., p 576. Cette digression rejoint en fait ce que dit C. Dormois dans sa « Description des bâtiments de l’hôpital de Tonnerre » (BSSY, 1852) p 180, note 1, et que je n’ai relu qu’après la mise en ligne. Au moins, nous sommes d’accord !

[10] Robert Luyt, La Princesse charitable et aulmoniere ou l’Histoire de la reyne Marguerite de Bourgongne…, Troyes 1653, repr. SAHT Tonnerre 1579, p 63.

[11] Voir sur ce blog https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/les-communaux/

[12] Pour exemples : Tonnerre, AM, 4 CC 2, 1556-57 f° 9 ; 1570-1571 f° 13 ; 4 CC 3, 1577-78 f° 11 v°, etc.

[13] Cédric Roms, Extraction de la pierre de Tonnerre (Yonne, France) : l’exemple de la Cave Noire, en ligne : https://www.academia.edu/6185799/Extraction_de_la_pierre_de_Tonnerre_Yonne_France_lexemple_de_la_Cave_Noire. La Cave Noire est une autre carrière souterraine ancienne près de Saint-Martin-sur-Armançon sur la rive droite.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 : 1555-1556 f° 7 v ; 1556-1557 f° 8 v° ; 1559-1560 f° 5 v° ; 1561-1562 f° 4 v° ; 1562-63, f° 5 v°-6 ; 1564-1565 f° 5 v°.

[15] Tonnerre, AM, BB 1 1-A au 13 février 1566, et 4 CC 2 1565-1566, f° 10 au 1er octobre de la même année.

[16] Tonnerre, AM, 5 DD et 4 CC 2 1564-1565 f° 6.

[17] Cf. https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/les-communaux/

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1570-1571 f° 12 v°-13.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1574-1575, f° 34 v°-35 v°.

[20] Tonnerre, AM, 5DD, 15 novembre 1579.

[21] Voir ici : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/horloges-et-cloches-de-ville/ et https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/la-ville/eglises/

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 3 comptes des deniers d’octroi 1579-1580 f° 5, mai 1580.

[23] En septembre 1577, une ordonnance d’Henri III avait aboli le compte par livres tournois pour instaurer le compte par écus, avec un écu soleil valant 3 L ou 60 s.t.

[24] Tonnerre, AM, BB 1-1, assemblée du 25 juin 1564.

[25] Tonnerre, AM, 5DD, 10 avril 1565 n.s.

[26] Tonnerre, AM, 5DD, 10 avril 1565 n.s.

[27] Tonnerre, AM, 5DD, 14 juillet 1567.

[28] Tonnerre, H, B 47-1 n° 3, 1575.

[29] Tonnerre, AM, 5DD, 17 avril 1565 n.s.

[30] D’autres matériaux peuvent servir à fabriquer du mortier, parfois mêlés aux marquets : l’arene (sable argileux), la gresve (petit gravier ou sable de rivière) et la chaulx fabriquée à Angy, en carrière ou à proximité, le fourneau étant distant d’une lieue de la ville (Tonnerre, H, E 68).

[31] Comme par exemple pour les charpentiers dont nous possédons les statuts tonnerrois : « quant lesdictz maistres [charpentiers] iront besongner à journee d’aultruy depuis pasques jusques à la sainct Remy (1er octobre) seront tenuz eulx et leurs serviteurs besongner dès 5 h du matin et ne cesseront la besongne jusques à 7 h du soir, et auront une heure pour disner et une aultre heure pour gouster » (Tonnerre, AM, BB 1-1, article 18 des statuts). Un édit royal de 1567 confirme ces horaires, voir Micheline Baulant, « Les salaires des ouvriers du bâtiment à Paris, 1400-1726 », Annales, 1971, p 463-483 (édit p 465

[32] J’étudierai ceci en détail dans : Un chantier à l’hôpital (article à venir). En bref, les jours ouvrables d’une année théorique sont de 272 à 277 jours (M. Baulant, p 570-471.

[33] A Tonnerre, la lieue est un peu élastique, mais la moyenne est autour de 4,5 km,

[34] AM Tonnerre 4 CC 2 1569-1570, f° 37-37 v°.

[35] Pour aller à Troyes, à plus de 60 km, le coût du transport monte à 84 %.

[36] Voir Chevaux et charrois (à venir).

 

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La maladrerie Saint-Blaise et ses occupants

Bien que le pic de l’endémie ait été atteint aux Xe et XIe siècles, c’est seulement au XIIe que vont se multiplier petites maladreries[1] et grandes léproseries, sous l’impulsion du grand élan religieux et du dynamisme économique qui caractérisent l’époque. Comme le démontre François-Olivier Touati[2], les conditions d’apparition de ces établissements suggèrent une installation progressive qui s’institutionnalise lentement, les monastères ayant certainement joué un rôle dans le processus de création, selon leur idéal de charité et d’assistance aux malades, suivis d’autres autorités ecclésiastiques ou laïques. Dans la vision d’alors, le ladre est à la fois le représentant du péché et le rédempteur. Comme le pauvre, il est une voix de salut des âmes en offrant la possibilité de charité et de compassion pour les gens sains, et pour lui même par le renoncement et la prière. Ainsi des personnes saines venaient volontairement servir les lépreux. En s’installant en un lieu spécifique, hors de la ville, bénéficiant rapidement de dotations et de soutiens, les groupes de lépreux se sont organisés selon une discipline communautaire fondée sur le modèle monastique. Autrement dit, et pour paraphraser F.-O. Touati, le groupe humain (« les lépreux ») a préexisté à l’institution (la maladrerie), raison pour laquelle on ne trouve pas trace de la fondation d’origine. On ne découvre en effet l’existence des maladreries qu’au détour de documents plus tardifs, protection pontificale, interventions diocésaines, dotations laïques par exemple.

Naissance d’une maladrerie

Il n’en va pas autrement à Tonnerre, où la première mention connue de la maladrerie se trouve dans un bref du pape Eugène III (1145-1153) adressé à l’abbé du monastère de Saint-Michel, daté du 12 septembre 1147. On y apprend que « les frères lépreux ont construit une église dans la paroisse qui appartient au droit de cimetière de votre monastère. En notre présence vous avez concédé que cette église fut consacrée et que deux chanoines y fussent établis, un pour les hommes lépreux, l’autre pour les femmes. Y seront également ensevelis ceux qui, morts au siècle, auront spécialement adhéré à les servir, à moins qu’ils ne préfèrent être inhumés dans le cimetière de votre couvent. Les lépreux choisiront un prêtre qu’ils vous présenteront et à raison de ce ils vous paieront un cens de deux sols de monnaie tonnerroise »[3]. On découvre une communauté installée hors les murs depuis des années, organisée, avec des frères et sœurs sains desservants et un prêtre. Une bulle de 1194 parle des frères lépreux de Tonnerre, « profès de l’Ordre de Citeaux », ayant prononcé des vœux donc. Tous les membres de ces communautés, lépreux ou valides, étaient désignés sous le vocable de frères et sœurs. La mention de l’église n’est pas anodine et précède de trente-deux ans le concile de Latran III qui généralisera l’implantation d’une chapelle dans les maladreries, d’un cimetière et d’un prêtre partout où les ladres « seraient réunis en nombre suffisant pour mener la vie commune ». L’abbaye réclame néanmoins que soient préservé son droit de cimetière dont elle avait le monopole à Tonnerre : les gens sains de la maladrerie seraient donc enterrés dans le cimetière de Saint-Michel.

Site de la maladrerie Saint-Blaise

Les maladreries ne s’implantent pas au hasard. Elles sont quasi toujours implantées au bord d’une route et peu éloignées de la ville et autres lieux d’échanges, s’insérant de fait dans l’économie urbaine. Elles ont participé de la sorte à la conquête des territoires sous la pression démographique du XIIe siècle : « les défrichements, la culture des terres, quelques avantages de foires et de marchés, de plus, le grand nombre de voyageurs et de pèlerins qu’attiraient à Saint-Michel la solennité du culte, la sainteté du lieu et l’espérance de quelques miracles, toutes ces circonstances avaient favorisé beaucoup d’établissements sur la montagne »[4].

Carte du finage de la ville de Tonnerre, 1687 (AD Yonne)

Saint-Blaise est justement établie sur le mont Voutois à environ 800 m de l’abbaye. Implantée sur la route de Noyers, celle qui mène à Vézelay, haut lieu de pélerinage, à peine à 1,5 km de la place du Pilori (place centrale proche de l’église Notre-Dame), voilà qui permettait aux lépreux de mendier. A 500 m au sud est une patte d’oie qui ouvre sur trois chemins : de Noyers, d’Yrouerre et de Viviers, ce dernier menant à la métairie de Marcault à moins de 3 km au sud appartenant à Saint-Blaise. Petitjehan parle de « pieces de vignes estans es environs et contiguz d’icelle maladerye » et d’autres « beaulx fondz d’heritages » dont elle a été dotée[5]. Les frères lépreux sont donc installés en une zone de passage propice et cultivant des terres octroyées qu’ils ont conquises comme les autres métairies disséminées sur le plateau aux confins du finage. L’endroit est de plus très sain, à 267 m d’altitude au-dessus de la ville[6]. Il devait y avoir au moins un puits.

A Tonnerre, le saint protecteur choisi fut saint Blaise. Ce saint abandonna la vie dans le monde (il était évêque) pour se retirer dans une caverne et y mener une vie érémitique, et la translation de ses reliques l’a fait connaître en Occident après 1120. La vie érémitique avec ses renoncements ressemble fort à celle des ladres et de leurs aides. Petitjehan décrit la chapelle avec le « manoir », lieu d’habitation des valides, et la grange du métayer d’un côté du chemin, tandis que les « maisonnements » des lépreux sont de l’autre côté « pour la commodité de la retraicte et residence des paouvres malades de lepre »[7]. D’un côté, la grange pour les ressources et l’église pour la prière, et de l’autre l’abri pour les lépreux. Une carte tardive de 1687, montre parfaitement l’emplacement de la chapelle à l’est de la route avec un jardin et deux maisons à l’ouest[8]. Pour J. Fromageot St-Blaise est située « à l’emplacement où se joignent actuellement la route dite ancienne route de Saint-Michel et le chemin qui passe devant la ferme du Bel Air et la Jungle », et pour C. Dormois « sur le coteau qui domine le plateau de Saint-Michel, près le chemin de Noyers au climat des Beurtoches »[9]. La chapelle était en effet située sur le climat des Beurtoches, mais les bordes des ladres se trouvaient dans un enclos sur celui des Huées.

La chapelle semble être orientée plus ou moins est-ouest de façon à avoir sa porte tournée vers la route, les passants, les pèlerins, et est pourvue d’une abside semi-circulaire[10]. Comme toutes les chapelles de maladrerie, elle est petite, de plan très simple, rectangulaire, sans transept et vraisemblablement très sobre de décor. Au XVIIIe siècle, Cerveau la décrit ainsi : « il reste encore des ruines considérables de cette chapelle », mais abandonnée depuis la fin du XVIIe siècle, « il en tomba un angle du mur et de la couverture », pour finalement être entièrement démolie en 1725[11]. Il n’existe alors déjà plus aucun vestige de maisons et il est impossible de s’en faire une idée. Pas non plus trace écrite de murs, mais il y avait forcément des enclos de part et d’autre de la route[12].

Plan de 1687 (AD Yonne)

Plan de 1687 (AD Yonne)

La maladrerie, partie intégrante de la cité

Bien insérée dans le territoire de la ville, la maladrerie fait partie du paysage ordinaire, sert même de repère, voire de limite. A la fin du XVe siècle, la Justice de l’abbaye condamne un voleur à être battu et fustigé dans la Grand-rue de Saint-Michel « jusqu’à la maladrerie ». Petitjehan, un siècle plus tard, décrivant la « ville de Sainct Michel », écrit qu’elle « se comprenoit depuys la motte St Michel en une rue qui se continuoit jusques à la maladiere », ajoutant que l’abbaye est assise sur une montagne, appelée Mont Volut « qui se continue jusques derriere la maladiere[13] ». Voici les lépreux et les moines inclus symboliquement dans la même contrée, sur le mont sacré où des ermites avaient vécu, où le corps de saint Thierry, patron de la ville, repose depuis l’an 1022.

Justement, depuis fort longtemps, la maladrerie était aussi incluse au plan religieux et liturgique dans une des processions des Rogations[14]. Cette fête calendaire a lieu, au printemps, durant les trois jours précédant l’Ascension qui tombe toujours un jeudi. Les processions des Rogations étaient générales et soigneusement organisées par le clergé — ici les chanoines — , réglées selon des parcours fort anciens. Des études ont démontré que les itinéraires empruntés étaient antérieurs au XIIe siècle ou très proches et unissaient les lieux symboliques les plus anciens d’une cité. Ayant vu le jour peu après l’hôpital Saint-Antoine ou l’hôtel-Dieu Notre-Dame, Saint-Blaise fait donc parti des plus anciennes institutions de charité à Tonnerre, avant même l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles. Quoi d’étonnant à trouver la chapelle Saint-Blaise parmi les stations liturgiques de la procession du lundi des Rogations ? Petitjehan parle en effet du « premier jour des roisons lors que la procession se faisoit comme encore d’antienne coustume elle se faict en ladicte maladerye[15] ». Au plan sociologique, ces processions contribuaient à l’appropriation d’un territoire communautaire et permettaient au corps social de manifester son unité et sa cohésion. Au plan religieux, aller en foule à la maladrerie était à la fois expiatoire et charitable. Cette procession intègre donc la chapelle Saint-Blaise avec ses frères lépreux dans la dévotion collective.

« Possession et gouvernement »

Ne nous y trompons pas, une maladrerie est un Bénéfice dont la collation appartenait à l’évêque, parfois battu en brèche par un seigneur ou une communauté d’habitants revendiquant le fait d’avoir contribué à sa fondation. La lèpre touche tout le monde, pauvre ou riche, religieux ou laïc. Aussi les communautés d’habitants ont-elles souvent élevé à leurs frais les maladreries et veillaient à leur administration sous la dépendance des comtes et de l’évêque — à Tonnerre depuis les années 1330. Cette prise en charge des lépreux est une sorte d’assurance d’être accepté et nourri si besoin était. Les confréries ont aussi souvent fait des dons aux maladreries sous la garantie d’y voir accepter l’un des leurs si nécessaire. C’est le cas à Tonnerre avec les bouchers, les pâtissiers et boulangers. Chargés de gérer les biens et les dépenses de Saint-Blaise, les habitants avaient échangé ce droit avec le chapitre de Saint-Pierre qui s’en acquittait depuis le 1er janvier 1506 n.s..

Titres et chartes perdues, revenus détournés, biens aliénés : les premiers édits de réformation des hôpitaux et maladreries du royaume voient le jour au milieu du siècle et, vaille que vaille, les chanoines ont dû se plier aux exigences du grand aumônier de France. Des commissaires réformateurs mènent l’enquête sur les revenus des maladreries. En août 1551, une information est faite par le bailli de Tonnerre sur ces revenus à la requête des malades eux-mêmes. Le 12 décembre suivant, les chanoines déclarent les revenus et le 23, tombe une sentence de l’aumônerie qui donne « mainlevée aux prévôt et chanoines de Saint-Pierre du temporel de la maladrerie de Tonnerre dont ils sont administrateurs perpétuels, à charge de payer chaque année à chacune des trois lépreuses qui y sont actuellement une somme de 30 livres[16], qui pourra être réduite à l’avenir, s’il est prouvé que les malades, auxquels le Chapitre fournit déjà le bois et le vin, peuvent vivre à moindres frais[17] ». En principe, les chanoines doivent verser un tiers des revenus « aux paouvres mallades[18] », et employer le reste « tant au service divin, reparations, que charges dues aux maistres bouchers de lad. ville ». Mais ils réclament que la part des lépreux soit « moderée » à 12 livres chacun. Il est vrai qu’ils sont désormais quatre et qu’à 30 livres chacun, la somme monterait à 120 livres. En juin 1554, le chapitre réclame à son tour une information « sur la malversation des paouvres mallades de lepre de ladicte malladerie ». Une nouvelle sentence du 9 juillet 1554, exige avant que de trancher, que les chanoines apportent au greffe de la réformation « les lecttres tiltres de la fondation dotation et augmentation du revenu de ladicte malladerie de Tonnerre, baulx à ferme comptes par eulx renduz avecque plus ample declaration dud. revenu et charges ». Le jugement définitif des commissaires est sans appel : « quant à present, ne sera faict aulcune moderation et diminution de ladicte pension des mallades y pourveuz et envoyez en ladicte malladerie ». Les malades garderont donc la même provision. Est ordonné également que si l’un des pensionnaires décède, « il sera envoyé en icelle ung quatriesme mallade ». La maladrerie Saint-Blaise semble donc pourvue pour accueillir quatre malades et non davantage.

Durant ces enquêtes, on trouve trace de « sommation et requisitoire faicte par lesdictz du chappitre aux manans et habitans dudict Tonnerre affin de retrouver aultres tiltres dudict revenu ». Il y a encore, dix ans plus tard, un procès en cours puisque les échevins passent procuration à leur procureur à Sens « pour déclarer en la cause pendant audict Sens contre le chapitre de Tonnerre que les habitans sont fondateurs de la maladrerie et ont la gouvernance d’icelle[19] ». En 1565, un conseil des habitants décide d’aller trouver les chanoines du chapitre Saint-Pierre pour les avertir « de pourveoir à la reparation des chappelle et bastimens de la maladrerie / Et s’ilz sont refusans seront poursuivyz en justice[20] ». La ville participe d’ailleurs, comme nous allons le voir, à certains frais concernant les lépreux. Les chanoines quant à eux tentent de dépenser le moins possible (ou de gagner le plus possible).

Suspicion et diagnostique

Pour devenir membre de la maladrerie, il faut d’abord être déclaré porteur de la lèpre. La plupart du temps c’est la rumeur publique qui signale l’existence d’un suspect. Une requête doit alors être faite aux autorités judiciaires de la ville. A Tonnerre, le prévôt rend une ordonnance sommant des chirurgiens de visiter le malade afin de reconnaître les symptômes de la lèpre. Le suspect est donc examiné par des spécialistes, parfois un de ses proches aussi, comme pour la femme de Jehan Robillon, « qu’on disoit estre suspecte de lad. malladie, laquelle touttesfoys ne s’en est trouvé entaschee »[21]. Une contre-visite est parfois nécessaire. Fin septembre 1571, on examine une première fois deux femmes, Thiennette et Edmonne[22]. Anthoine Denancluse et Didier Crespin, Me chirurgiens à Tonnerre, sont payés 30 sols tournois chacun par la ville, qui paye également du bois, des javelles (fagots) et des chandelles utiles à ces examens. Il faut en effet « palper » le patient sur tout le corps et il fait frais chez le médecin en ce début d’automne. Ces diagnostiques étaient très sérieusement posés vue la conséquence pour les malades. Il n’est de plus pas question de surcharger la léproserie et, selon l’avancée de la maladie, certains lépreux étaient autorisés à vivre chez eux, mais reclus. Cette fois, sur le rapport des médecins, une seconde visite est exigée pour Thiennette en octobre. C’est alors sur ordre du lieutenant général au bailliage, que trois chirurgiens vont l’examiner : Denancluse à qui on adjoint un autre chirurgien de la ville, Berthin Combart[23] et un autre venu de Dyé, Damian Girauldin — les Tonnerrois toucheront cette fois 36 sols chacun et le Dyéen 60 sols. Finalement, Thiennette est reconnue lépreuse et le prévôt prononce la sentence : elle devra se retirer en la maladrerie avec Edmonne. Les échevins et l’Eglise entrent alors en jeu.

Rituel de séparation et enfermenent

On ne connaît pas, au moment des créations de maladreries, de texte juridique organisant l’exclusion des lépreux. Les seules mesures sont un habitat séparé, une continence stricte, pas de contacts avec les personnes saines ni directes ni indirectes (vaisselle, nourriture, etc.), l’observance religieuse et le respect des règles de la communauté. Mais l’idéal évangélique prôné au XIIe siècle ne devait pas durer. Au XIVe siècle, l’évolution des mentalités, dans une période troublée, amène graduellement à la peur de la contagion et à la stigmatisation des lépreux. La guerre de Cent ans fit bien des ravages et il est possible aussi qu’une partie des bâtiments aient été détruits. Les conditions de vie des lépreux et le cadre communautaire se sont dégradés. Ainsi, l’enfermement des lépreux est un phénomène tardif. En Bourgogne ou en Champagne, les premières mentions de précautions sanitaires à leur égard apparaissent au XVe siècle. L’attitude à leur égard change. Ces malades sont frappés de plus en plus d’interdictions. La cliquette, qui auparavant servait à demander l’aumône, devient au cours du temps un objet de discrimination. La fraternité n’existe plus et on voit arriver des couples mariés, des veuves, des marginaux, comme nous le verrons.

Au XVe siècle se met donc en place un rituel assez macabre d’« adieu » au lépreux : il quitte définitivement sa famille, sa maison, ses occupations pour aller vivre à la léproserie. C’est un simulacre de funérailles au monde. Qu’en est-il à Tonnerre un siècle plus tard ? Comme partout, lorsqu’une personne est diagnostiquée lépreuse, et reçoit la sentence de réclusion, la communauté l’y prépare. Les échevins entrent en jeu avons-nous dit : ordre de paiement « de l’ordonnance des eschevins pour les frais faits pour separer d’avec ses enfans Jehan Robillon demeurant aux Mullots trové entaché de la malladie de lepre, luy faire un manteau, des chausses et luy avoir baillé aultres choses accoustumees[24] ». La ville « habille » et baille « ce qu’il convient » lorsqu’un malade est désigné pour la maladrerie. En 1571, deux femmes ladres vont recevoir chacune une robe de drap noir doublée de frise confectionnée par un tailleur d’habits et une « paire de soliers » fabriquée par un cordonnier. Mais quels sont ces autres choses «accoutumées » ? Ce sont les objets à la fois personnels et distinctifs du ladre : un godet d’étain, une paire de cliquette en bois, une ceinture de cuir, une bourse et des gants, une besace, un barril et un entonnoir ainsi que « les lacs [cordons] à pendre lesd. barrilz et antonnoirs[25] ». Autant d’objets, attributs distinctifs du ladre, dont il est seul à pouvoir se servir et censés protéger les gens sains.

Un lépreux « et ses objets accoutumés » (manuscrit français 15e siècle, Paris, B.N.)

Un lépreux « et ses objets accoutumés »   (ms français 15e siècle, Paris, B.N.)

 

Lorsque tout est prêt, échevins et ecclésiastiques décident rapidement d’une date. Selon la paroisse à laquelle appartient le lépreux, l’officiant sera le vicaire de Notre-Dame ou les « prieur chanoine et chapittre sainct Pierre ». Le jour dit, prêtres, échevins et six sergents vont chercher le ou la malade à son domicile et le conduisent à l’église Saint-Pierre ou Notre-Dame. Après une grand messe, une procession se met en branle avec tous les assistants pour accompagner le malade jusqu’à la maladrerie[26]. Ce rituel très solennel veut montrer qu’il s’agit bien d’un adieu. D’autant qu’à Tonnerre, le cimetière étant en Saint-Michel, le cortège du lépreux empruntait un temps le même parcours que celui d’un enterrement. Arrivé à Saint-Blaise, le malade fait le serment devant tous et devant Dieu d’obéir en tous points à la règle de vie qui est désormais la sienne et de n’enfreindre aucun interdit. Le prêtre le bénit. Il est ensuite accueilli par ses frères lépreux qui lui montrent sa borde. Ainsi Edmonne fut conduite « jusques à l’eglise et dillec à la maladerye où elle est de present demourer ».

Les malades au XVIe siècle

La maladie a régressé et on constate à la Renaissance un faible taux d’occupation partout en France (souvent moins de cinq lépreux). Dans les textes précédents, on parle de trois lépreuses en 1551 et de quatre lépreux en 1555. Je n’ai pas le nom des premières, mais en 1553, Saint Blaise accueille Edmonne Mithaine (Mitaine) femme de Claude Bernard[27]. Elle est d’une famille de vignerons et manouvriers habitant faubourg du Pont et son mari est vigneron dans la rue Saint-Michel intra-muros. Des décès parmi les trois premières occupantes ont dû survenir, car deux nouvelles admissions ont lieu. Le 23 avril 1554, celle de Nazare Pernot (Nazaire Perrenot) âgée d’environ 35 ans, de Tonnerre elle aussi, paroisse Notre-Dame, et en 1556, celle de Jehan Robillon demeurant à la métairie des Mullots qui est « trové entaché de la malladie de lepre ». Il doit être âgé car déjà couché sur les rôles de taille en 1532 (donc déjà plus de 25 ans) et sa femme est dite veuve en 1566. Sans doute mort en 1564 ou 1565, année qui voit une nouvelle entrante : Leonarde Regnier femme de Baltazar Mitaine, manouvrier du faubourg du Pont, sans doute de la famille d’Edmonne Mitaine.

En septembre 1571, deux femmes sont admises : Estiennette Fournery femme de Guion Offlard de Dannemoine, et Edmonne Tuot veuve de Jehan Nouvellet. Elles habitent toutes deux au Perron. La seconde est veuve depuis plusieurs années, paye encore un impôt en 1566 puis plus rien. Peut-être fait-elle partie des pauvres de la paroisse Saint-Pierre ? Elle est pourtant la fille de Thibault Tuot (Thuot), riche boulanger possédant plusieurs maisons en Bourgberault. Quant à Estiennette dite Thiennette âgée d’environ 32 ans, elle est la fille de Jehan Fournery marchand pâtissier et hôte du Dauphin, un hôtel près la porte Jehan Garnier, riche lui aussi. (On voit que les pâtissiers et boulangers ont bien fait de doter la maladrerie depuis des siècles). Etant toutes deux de notables familles, c’est peut-être la raison pour laquelle les comptes s’étendent en détails sur les vêtements et objets dont elles ont été pourvues, dont le godet d’étain.

Des couples mariés, un frère défroqué, des enfants…

Un procès verbal de visitation de la maladrerie Saint-Blaise, qui a lieu le 14 septembre 1574, va nous en apprendre davantage sur certaines de ces personnes. Pierre Pithou, bailli de Tonnerre va recenser les lépreux avec des chanoines de Saint-Pierre : Messires Claude Labbe, prévôt du chapitre, Nicolle Manteau, Claude Porret, curé, Jehan Garnier et Simon Colin, receveur et maître de la maladrerie.

On retrouve Nazare Pernot, désormais âgée de 45 ans et Thiennette Fournery, 35 ans, ex-femme Offlard, puis deux nouveaux venus : Estienne Debar et Denis Loubier. Ainsi, Edmonne Mithaine, Leonarde Regnier et Edmonne Tuot veuve Nouvellet sont décédées, laissant deux places libres. Estienne Debar (38 ans) est là depuis deux ou trois ans et Denis Loubier (30 ans) depuis deux mois. Aucun des deux n’est Tonnerrois, ce qui montre que l’on avait fini par accepter des forains pour remblir le quota, mais à condition d’avoir la provision d’une autre ville. Estienne Debar, né à Soulangy a « provisions sur la maladrerie de Joigny ». Denis Loubier natif de Saint-Vinnemer est entré avec sa femme, Jehannette Paris native de Freisgnes (Fresnes), elle aussi malade, et dit avoir provision de la maladrerie de Cruzy-le-Châtel[28]. D’autres irrégularités se font jour. Nazare Pernot, qui était auparavant mariée avec un lépreux, « a reconnu qu’elle n’était pas malade, encore qu’elle eût été visitée par trois fois » et «néanmoins ayant provision en ladite maladrerie dès le 23e avril 1554 apr. Pâques, à raison de 30 L.t. par an augmentées de 11 L. par provision du 17e août 1572 ». Les seuls malades sont donc Thiennette Fournery, Estienne Debar, Denis Loubier et son épouse. Les deux hommes touchent 40 L.t. par an.

Les lépreux et lépreuses ont reconstruit leur vie et la maladrerie regroupe tout ce monde. Le mariage contracté avec un ou une ladre pouvait être considéré comme nul si le valide le souhaitait. Il y avait donc de nombreux abandons et des remariages. Rappelons que, même reclus, considérés comme morts pour la société, les lépreux ne perdront jamais leur capacité civile : ils peuvent jouir, disposer et transmettre leurs biens, se marier… Thiennette explique que son mari Guyon Offlard « l’a délaissée peu après qu’elle fut reçue et est encore vivant sain ». Du coup, elle s’est remariée avec Clément Boucher, natif de la Bellechaume près Saint-Florentin et sain. Nazare, était mariée avec Etienne Tacheron malade, mais s’est remariée il y a seize ans, dit-elle, « en lad. maladerie », avec Jacques de Coussy « dict Picard, natif de Picardie, sain, duquel elle a trois filles et deux fils qui n’ont pas apparence de maladie ».

Quant à Estienne deBar, 38 ans, il était frère de l’abbaye Saint-Martin de Molosmes. Il existe en droit canon une irrégularité ex defectu corporis, fondée sur un défaut du corps, une difformité grave et voyante. Cette irrégularité n’est pas une peine mais un empêchement. Pour un moine lépreux, le défaut du corps étant survenu après les vœux, lui interdit les fonctions des Ordres. Ce moine défroqué dit être entré à Saint-Blaise il y a trois ans, en 1571 donc, mais « depuis chassé pour en mettre un autre natif de Tonnerre et pour son mauvais gouvernement [sa mauvaise conduite] ». Voici un moine, en principe habitué à la discipline, qui n’a pas dû être dans l’obéissance totale aux règles de la maladrerie. Or, les écarts de conduites étaient peu ou prou châtiés. Pour lui, ce fut l’exclusion temporaire… car il fut « remis ». Il explique d’ailleurs qu’il est marié depuis cinq mois avec une Tonnerroise, Jehanne Gerard (ou Herard ?), fille d’Artus, « saine de lepre, qui est de present avec lui ». Dans les rôles de taille, cette femme est une des rares non veuves à payer l’impôt en son nom, autour de 20 sols tournois pour une taille habituelle, ce qui est relativement aisé. En 1572 pourtant, alors qu’il s’agit de récolter une lourde taille, son impôt descend à 5 s. 6 d.t. Revers de fortune ? La vie est difficile pour une femme non mariée. Elle est trentenaire et a finalement opté pour le mariage avec un lépreux et vit avec lui à la maladrerie, et doit se sentir tirée d’affaire. Pourtant…

Le procès-verbal de visitation n’a pas seulement pour but de recenser les lépreux et autres habitants de Saint-Blaise, mais aussi de savoir si tout se passe bien. Or deux personnages ne sont guère appréciés. Estienne deBar tout d’abord : « nous ont tous les dessusdicts malades ensemble ledict Colin rapporté que ledict deBar était fort querelleur, jurant et blasphemant souventes fois le nom de dieu et menaçant tous les jours et s’efforçant de battre les autres malades et suspect de plusieurs autres vices ». Il est bien possible qu’il se fasse exclure de nouveau, mais je n’ai pas la suite de l’histoire[29], et il n’est pas sûr que la pauvre Jehanne ait choisi le bon partenaire pour ce mariage tardif. Nazare Pernot ensuite, qui pourtant est déjà peu régulière, non lépreuse profitant de 41 livres. Les malades se plaignent que ladite Pernot veut prendre 6 sols 8 deniers chaque mois sur leurs provisions. Serait-ce parce qu’elle est la plus âgée ? On voit qu’en ce siècle, les mœurs de la maladrerie et la discipline communautaire se sont relâchés.

Pour récapituler brièvement, il y a à Saint-Blaise, en 1574, quatre couples et six enfants. Parmi les couples, deux sont mixtes sain et malade réunis, un autre est sain et le dernier est malade. Nous retrouvons le quota de quatre lépreux, dont trois non Tonnerrois. Ils ne sont plus accompagnés de frères dévoués mais de leur mari ou femme, souvent couples reconstitués avec des enfants non atteints. Une autre convivialité s’installait en maladrerie et les valides demeuraient fort utiles aux lépreux.

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[1] On trouve au XVIe siècle dans les textes tonnerrois : maladrerie, maladrerye, maladerye, maladerie ou maladiere ; à rapprocher de ladre, lépreux.

[2] François-Olivier Touati, Maladie et société au Moyen Âge: La lèpre, les lépreux et les léproseries dans la province ecclésiastique de Sens jusqu’au milieu du XIVe siècle, Paris-Bruxelles, De Boeck université, 1998 ; livre passionnant qui remet en cause les idées toutes faites sur lépreux et léproseries.

[3] Extrait du cartulaire de Saint-Michel et transcription par M. Jolivot in : « Etats généraux de 1576. Recherches sur l’Assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY n° 30, 1861, p 290-291.

[4] L. Le Maistre « Abbaye de Saint-Michel près Tonnerre », AY, 1843, p 77.

[5] Petitjehan Pierre, Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p 47. Sur Marcault et les autres métairies ou hameaux de la ville, voir Les métairies de Tonnerre au XVIe siècle (article à venir).

[6] Le chemin qui mène de ce lieu à l’abbaye se nomme de la maladière ou du Belair et croise la ferme du Bel-Air qui a remplacé une ancienne métairie du nom de Croizelles, sans doute carrefour des terres de l’abbaye et du finage de la ville. Bel-Air n’évoque pas un lieu fétide. Le finage se situe entre 129 m et 323 m d’altitude pour donner une idée.

[7] Petitjehan P., op. cit., p 46.

[8] Cette carte est intéressante quand à l’emplacement mais a été faite à une époque où la maladrerie n’est plus opérationnelle et ne livre donc pas tout : par exemple un jardin à la place de la grange détruite ?

[9] Jean Fromageot, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, p. 36 avec quelques autres détails p 37 ; Camille Dormois, Notes sur l’hôpital de Tonnerre, Auxerre, 1853.

[10] Ceci d’après le plan de 1687, mais la carte n’étant pas le territoire, peut-être y avait-il non une porte sur la rue, mais une porte latérale, ou les deux ?

[11] Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 228-229. Cerveau commente morose qu’il en eut coûté dix pistoles si l’on avait promptement réparé, et ajoute amèrement que le commandeur du St-Esprit, autre chapelle tonnerroise, à qui avait échu St-Blaise, aima mieux utiliser ses matériaux pour construire une grange « pour y ramasser les grains de la commanderie et de la léproserie qui, depuis cette époque, n’a plus été en mémoire que sur les feuilles de recette des commandeurs ». Ainsi en va-t-il de notre patrimoine bâti et Tonnerre est championne en la matière : abandons, destructions, remaniements, etc. Bon, mais tout est éphémère…

[12] J. Fromageot, op. cit., p 37, parle de traces de murs dans le val des Beurtoches dans les années 1970.

[13] Petitjehan P., op. cit., p 28 et 30.

[14] Les processions des Rogations sont destinées à implorer la bénédiction divine sur les biens de la terre, on y chante des litanies, des psaumes… ; elles ont aussi un caractère pénitentiel dans la mesure où elles préparent à l’Ascension du Christ. D’où l’abstinence et le jeûne durant ces trois jours.

[15] Petitjehan P., op. cit., p 49. Des historiens tonnerrois ont tous, à la suite d’un des leurs, parlé de la fête des Rois. C’est une erreur car roisons signifie Rogations. Petitjehan en parle à propos des bouchers  qui, en raison « de certains beaulx droictz qu’ilz preignent et recoipvent sur la boucherye bannale dudict Tonnerre » reçoivent chaque année lors de la procession « un banquet de tartes » offert par les chanoines « « qui en estoient antiennement tenuz ». Il est vrai que le chapitre était propriétaire des boucheries et, à ce titre, percevait de nombreux droits en argent et en nature. Les maîtres bouchers, qui ont de plus doté la maladrerie, reçoivent des tartes et non des chairs parce qu’un jeûne de trois jours doit être observé avant l’Ascension.

[16] La maladrerie se suffit plus ou moins à elle-même pour ce qui est du chanvre pour les vêtements, des farines, des légumes, le porc élevé et salé dans l’enclos. Il fallait pourtant de l’argent pour la viande fraîche, les poissons et harengs, nourriture des jours maigres. A Tonnerre, le lépreux recevait sa ration quotidienne de nourriture et de vin et 30 livres tournois par an au milieu du siècle.

[17] Troyes, AD Aube, I 13 p 6.

[18] Ceci et ce qui suit se trouve à Tonnerre, BM, Ms 13, f° 90-92.

[19] Tonnerre, AM, BB 1-1, conseil du 2 janvier 1564 n.s.

[20] Tonnerre, AM, BB 1-1, assemblée du 18 mars 1565.

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 12.

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1570-1571, f° 22-22 v° et 25 v° ; 4 CC 3 1571-1572, f° 19 v°-20.

[23] Anthoine Denancluse semble être le chirurgien attitré pour la lèpre ; on lui adjoint toujours au moins un autre chirurgien. Berthin Combart est d’une famille de barbiers-chirurgiens pensionnaires de l’hôpital Notre-Dame des Fontenilles.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 25. Les Mulots, hameau au sud de la ville (cf. note 5).

[25] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1571-1572, f° 19 v°-20.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 12 et 4 CC 3 1571-1572, f° 20. Sur la base de ces seuls documents, je ne peux en dire plus.

[27] Pour tous ces lépreux nommés, voir Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 12, 1555-1556, f° 25, 1564-65 f° 22, 1570-1571, f° 22-22 v° et 25 v° ; 4 CC 3 1571-1572, f° 19 v°-20 ; ainsi que BM,  Ms 13 f° 89, texte déjà publié par Jolivot C., op. cit., p 299-300. Les détails sur chacun proviennent de mes recherches personnelles (rôles de taille, etc.).

[28] Tous les lieux cités sont dans le Tonnerrois.

[29] Je sais seulement qu’en 1577 ou 1585, il y a encore des lépreux à Saint-Blaise.

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Un intérieur bourgeois

Selon l’inventaire fait après son décès en 1581, Jehan Ratat habite une maison de fond en comble, avec cour derrière, aisance et appartenances, agrémentée d’une grange. Il est précisé que d’un côté il jouxte Jehan Malledan et de l’autre Loys Prudot (« une allee entre deux, commune aux partyes et ayans droict »), tandis que la grange est par derrière, donnant en partie sur la cour commune, coincée entre les maisons Ratat, Georges Testevuyde et « d’un bout derriere audict Malledan ». Il est bien difficile d’en voir la configuration. Néanmoins, Louis Prudot est, lui, voisin de Jacques Garnier qui se fait construire une maison en 1569 : « sera faict du costé et attenant dudict Prudot, un pan de boys sur la muraille mitoyenne d’entre eux », tandis que par devant, sa maison regarde la rue de Rougemont[1]. Nous sommes au moins fixés sur l’adresse. Le cadastre napoléonien indique deux ruelles du côté des numéros impairs actuels. En plus d’un siècle, les choses changent, mais il est permis de supposer que Ratat et Prudot habitent en bordure de l’une d’elles. C’est un quartier assez recherché, proche du Pilori. Pierre Catin est greffier pour le roi en l’élection et ancien échevin, il est voisin de Loys Prudot, sergent royal au bailliage de Sens, Jehan Malledan est jardinier de l’hôpital, Jacques Garnier y a déjà son magasin d’armurier (il ne fait construire que l’étage à pans de bois) et Georges Testevuyde est peintre verrier. Dans les rôles de taille, toutes ces familles sont voisines. Les Testevuyde n’habitent pas sur cette rue mais sur des cours derrière où ils ont accès par des ruelles.

Une grande chambre basse

L’inventaire commence par la pièce où le receveur est décédé. Il s’agit de la chambre du rez-de-chaussée ou pièce principale de la maison, à la fois chambre à coucher, salle à manger et de réception. Comme tous les inventaires, celui-ci ne donne pas l’emplacement des meubles et comme presque tous, il commence par le lit. Le lit est alors un élément très important de par sa taille, son prix et comme symbole du lien conjugal. Il est comme l’assise de la maison, même chez les plus pauvres. Le bois du châssis, la literie et les étoffes qui le parent sont un marqueur social et en cela il est aussi objet de prestige.

Dans cette pièce se trouve un lit entier avec son chassis (chaslict) en chêne à piliers tournés, parfois véritable estrade, avec son matelas de plume, son coussin (le singulier fait plutôt penser à un traversin), deux draps et deux couvertures de drap vert. Un ciel de lit et quatre rideaux (custodes) verts le complètent. Le ciel est de drap et les rideaux de serge. Le ciel est agrémenté de deux pans froncés de franges et on y a incrusté un drap peint des armoiries du défunt. On ne sait rien de ces armoiries, si elles lui venaient de son père ou s’il les a créées lui-même comme c’était l’usage pour des notables. Elles ont pu être peintes par Georges Testevuyde, peintre voisin et parent. C’est ce grand lit nuptial et ses accessoires qui faisaient partie du trousseau de Nicole Gerard. Il est estimé à 48 L.t. Cet ensemble de literie est complété sous le chassis par un autre petit « chaslict en chariot tirant avec deux roues de boys de chesne », avec son matelas de plume, son coussin, deux draps et une couverture de laine (cathelongne) verte mais en mauvais état. C’est un petit lit bas et étroit, nommé couchette, dont deux pieds sont munis de roulettes en bois, ce qui permettait de le tirer la nuit pour la servante, éventuellement de l’éloigner, et de l’escamoter durant le jour sous le grand lit des maîtres.

Ce n’est pas terminé pour le couchage. On trouve aussi un meuble assez étonnant qui fait, si j’ai bien compris, trois en un : assise, couche et table. Le XVIe siècle invente en effet des meubles mobiles pouvant se transformer. Ici un grand banc de couche dont la façade pouvait se rabattre formant un coffre dans lequel se trouvent une couchette de plume (matelas), deux draps, un coussin et une couverture de poil. Ce petit lit servait aux enfants. Dans la journée, une fois replié, c’est un banc ou même ici une table. Soit que le dossier lui aussi mobile puisse basculer et une fois reposé sur les accotoirs, formât une table, soit simplement qu’une planche rangée derrière le banc pût être utilisée de la même façon. L’ensemble est en bois de noyer.

Cette pièce contient une cheminée et ses ustensiles : une paire de chenets de fer, une crémaillère, deux petites pelles de fer, des pincettes (très exactement tenailles) et un gril, c’est-à-dire le complément des chenets, la grille sur laquelle on pose le bois. Dans les maisons bourgeoises à la ville, on mangeait dans la chambre à coucher, souvent pièce principale de la maison, ici séparée de la cuisine. La chambre n’est pas un lieu intime et fermé, on y reçoit… jusque dans son lit si quelqu’un frappe à l’huis de bon matin, et Me Ratat devait être très sollicité. L’hospitalité est importante : on invite à dîner, à souper et même à dormir. Au XVIe siècle, les repas sont au nombre de trois et les horaires varient selon les saisons : le déjeuner est servi très tôt, vers 5-6 h en été et 6-7 h en hiver ; le dîner se prend vers 10 h en été et 11 h en hiver et le souper entre 17 et 18 h.

On trouve donc également dans cette pièce le nécessaire pour manger et recevoir et d’abord les meubles lourds difficiles à déplacer qui sont décrits après le lit. Le banc d’abord, ici un banc coffre en noyer à piliers tournés et fermant à clef. Ces bancs au haut dossier massif, devenus coffre, étaient adossés à un mur et recevaient quelques papiers personnels de la famille gardés sous clef. Devant ce banc, une table en noyer « garny de treteaux en forme de chassiz ». Le mot table désignait le plateau que l’on posait sur des tréteaux. Ce genre de table est en cours de transformation dans la seconde moitié du siècle chez les plus riches. De mobile, elle se sédentarise elle aussi, devenue trop lourde avec son plateau et son chassis assemblés sur des pieds. Aux extrémités de cette table et face au banc, on utilisait des sièges légers : six escabelles, petits sièges sans bras ni dossier, très maniables qui complètent l’ensemble banc-table.

Monique Chatenet, historienne de l’art, s’est penchée sur l’agencement intérieur des châteaux, en particulier sur la place du lit. Son étude[2] démontre que le lit principal est toujours le chevet tourné contre le mur qui porte la cheminée, la table devant la cheminée, et la couchette servant de siège le jour (ici le banc de couche) toujours à l’angle opposé. Certes, nous ne sommes pas dans un château, mais il semble que c’était une façon assez générale d’installer les gros meubles durant le XVIe siècle et qu’une maison de ville suffisamment grande pouvait le permettre. Ajoutons le grand banc derrière la table contre un mur. Ainsi pouvons-nous imaginer quelque peu cet intérieur bourgeois.

Le dernier meuble inamovible est un buffet de noyer fermant à deux portes (guichetz), c’est ce qui remplace le dressoir lui aussi en train de se transformer. Ces buffets pouvaient ressembler à ceci : en bas, une planche reposant sur quatre pieds, espace vide où l’on pose le bassin surmonté d’un corps d’armoire à deux vantaux et dans la partie haute une ou plusieurs tablettes. Le buffet contient des papiers personnels et quatre cuillères en argent. Sur une tablette se trouve un verrier, petit coffre de bois à compartiments pour y ranger les verres, et deux lettres, indication que la vie continue. Je le soupçonne d’avoir aussi abrité le bassin et l’aiguière en étain, objets indispensables au repas, qui permettaient de se laver les mains avant et après les repas, un chandelier et sans doute écuelles, plats, pots, pintes en étain tous recensés dans la pièce suivante sous le titre « airain ». Le buffet recueillait aussi un petit saloir « à mettre sel » ferré de trois cercles de fer et muni d’une petite serrure, la boîte à sel en bois.

Un coffre de chêne d’environ 80 cm (largeur ? hauteur ?) fermant à clef termine l’ameublement de cette pièce. Dedans sont pliées douze chemises du feu receveur. La chemise est le linge de corps et, chez les plus riches qui en possèdent plusieurs, on en change souvent. Le linge est gardé dans une autre pièce de la maison, mais si Jehan Ratat a vécu ses derniers jours dans cette pièce, la présence des chemises peut s’expliquer.

Enfin, c’est dans cette salle que Jehan Ratat entreposait ses armes : une hallebarde, une « hacquebuse à mouche le feuz encerné de corne », une épée et une dague avec leur fourreau. Etant donné la cadence de tir très modeste de ces armes à feu (je pense arquebuse à mèche ici ?), il vallait mieux avoir avec soi une arme de corps à corps pour se défendre. Ces armes servaient à se défendre personnellement  ̶  n’oublions pas qu’il gardait chez lui des papiers précieux pour les gens qu’il servait et certainement de l’argent liquide. Elles servaient aussi pour la défense de la ville. En 1564, un recensement est fait des armes utilisables en ville par le guet, propriétés privées ou municipales, et Ratat n’est alors recensé que pour une hallebarde[3]. Sa carrière lui a permis ou l’a incité à s’armer davantage. L’arquebuse est estimée à 5 livres tournois.

Une cuisine

Depuis la grande salle on entre dans ce que le notaire appelle garderobbe mais qui est une cuisine. Ici se côtoient une cheminée, seulement deux meubles et de nombreux ustensiles.

Un contoys à deux portes, dont l’une ferme à clef et l’autre à loquet  ̶  il doit s’agir d’une table comptoir, un plateau fixé sur un corps d’armoire à deux portes, permettant de travailler et de ranger  ̶ , et une maie de hêtre pour le pain.

La cheminée est outillée de deux petits landiers, chenet de fer avec crochets permettant de poser la broche, de deux broches de fer (hastes) et de deux lechefrittes de fer plus une petite (j’apprécie la définition de Nicot, réceptacle « plat et long, qu’on met sous le rost tournant, pour recevoir le degoust du rost »). C’est donc à la cuisine que l’on rotit la viande et non dans la chambre qui n’a qu’une crémaillère servant à chauffer, réchauffer, tenir au chaud. Pour chauffer les liquides ou viandes bouillies, on disposait d’un grand fourneau d’airain (appareil à charbon de bois) sur lequel on posait les chaudieres d’airain, marmites au nombre de trois plus une autre usagée.

Les autres ustensiles de cuisines : deux petits poelons d’airain avec quace de fer (queue ?) ; une vieille petite écumoire, une sorte de louche (coloire) et une casse d’airain  ̶  la casse est un récipient de cuivre muni d’un manche perpendiculaire et recourbé au sommet que l’on accroche au seau pour boire ou prendre de l’eau ; trois pots de fer avec couvercle ; un plat d’airain ; un poiste (?) et une petite cuillère.

Enfin, la cuisine recèle des objets pour se chauffer − une bassinoire d’airain à bassiner les lits ; deux chaufferettes de cuivre  ̶  et d’autres pour s’éclairer : deux petits chandeliers d’airain munis d’une anse et deux grands ; une lumiere à six cornes (lampe à huile composée d’un plateau de fer sur lequel repose un récipient d’huile muni d’un ou plusieurs becs à mèche) ; un chandelier en étain ; un autre chandelier et une lumière dessus. Les chandelles étaient le plus souvent de suif avec une mèche centrale. Tous ces objets se transportent d’une pièce à l’autre.

Cette cuisine donne sur la cour où sont entreposées trois seilles d’eau, seaux en bois cerclés de fer. L’eau est apportée par une servante du puits qui est à l’entrée de la rue de Rougemont vers le Pilori du même côté que cette maison. Dans cette cour commune avec les voisins se trouve l’escalier à vis qui permet de gagner les chambres hautes. Mais les choses se compliquent : « En la chambre haulte dessus une aultre chambre basse attenant ladicte chambre basse cy dessus declaré ». La formulation n’est pas claire, mais je situerais cette pièce au-dessus de la première chambre, attenant à la pièce que le notaire vient juste de décrire.

Une grande chambre haute

Cette grande pièce à l’étage fait davantage chambre à coucher et « salon » ou bureau que la première. Il ne paraît pas que l’on y mange mais on peut y recevoir. Elle est plus intime et c’est là que Nicole Gerard garde son précieux linge de maison et Jehan Ratat ses livres de comptes et ses mains de papier. Peut-être y travaillait-il. Cette pièce possède aussi une cheminée avec sa paire de chenets « garniz chacun d’une pomme de cuivre au bou d’enfant » (pommeaux de cuivre montés sur des putti, décor très Renaissance, des chenets recherchés donc) et est encombrée de nombreux meubles.

Les lits bien sûr. Un grand lit complet avec son chaslict de noyer à colonnes cannelées, son matelas de plume, traversin et couverture de drap vert demi usé, sans oublier son ciel, celui-ci est de tapisserie avec des franges mais sans rideaux. L’inévitable couchette, lit individuel et séparé ici, avec un chaslict en noyer à piliers dessus avec trois rideaux de lit en serge verte, un matelas de plume, un coussin, deux petits draps et une couverture de poil. Un dessous de selle en noyer (peut-être socle de selle percée ?) est cité après les lits et prisé 100 sols tournois.

Dans cette pièce point de banc mais une table, en noyer « qui se tire de deux costez garnie de ses chassis » ; nous sommes là de nouveau en présence d’une table fixe, dont le châssis est monté sur des pieds. Avec les tables à tréteaux, il suffisait d’ajouter une planche sur un autre jeu de tréteaux pour les rallonger. Avec les nouvelles tables à lourds pieds, on imagina de leur donner des rallonges, d’où le nom de table tirante ou qui se tire. Pour s’asseoir : deux cheres (chaires), chaise à bras, siège d’honneur que l’on ne trouve que chez les grands, mais aussi dans les intérieurs bourgeois des villes. C’est en principe le siège du maître des lieux. Chez le receveur Ratat, il y en a deux. Etait-ce pour honorer quelqu’un quand il recevait ? Pour sa femme ou son fils aîné et lui lorsqu’ils étaient seuls ? On peut les imaginer devant la cheminée. Six escabelles en noyer et deux placets (tabourets rembourrés) de tapisserie complètent l’assise.

Puis, des meubles de rangement.

Une paire de grandes armoires à quatre guichetz fermant à clef : il doit s’agir d’armoires à deux corps ayant chacun deux vantaux. Elles ferment à clef car on y range les biens précieux et les papiers de famille. C’est d’ailleurs le cas ici, Jehan Ratat y mettait des papiers personnels, les comptes de ses recettes et quelques livres. Au total 13 comptes pour l’hôpital et 6 pour les Uzès, comte et comtesse de Tonnerre, tous couverts de parchemin ; 21 liasses de papiers et mémoires concernant ces comptes ; 5 autres liasses contenant 339 contrats, procurations, transactions, amodiations (délivrance des fermes), baux, quittances, obligations ou louages. Seulement six livres sont recensés, tous utiles à son office : le Coustumier du baillage de Sens, couvert de cuir rouge ; Le Grand Coustumier de France recouvert de cuir noir et quatre petits livres de droit couverts de parchemin.

Un grand bahut couvert de cuir noir ferré de fer blanc et noir bien usé. Ces bahuts étaient des coffres au couvercle bombé généralement couverts de cuir noir dans lesquels on rangeait les vêtements ou le blanc de la maisonnée. Lorsqu’ils étaient suffisamment longs, cela permettait de poser les manteaux et robes sans les plier. Celui-ci contient la garde-robe de Me Jehan Ratat. Ses vêtements sont sobres, noirs, pas de velours, du drap, même pour les chausses, et de la serge. Des robes, insignes de sa fonction, dont une vieille fourrée pour travailler à la maison, et aussi deux hauts-de-chausses et des bas noirs. Pas de pourpoints mais des jupes à la place, plus longues, plus chaudes car doublées et confortables, elles s’enfilaient sur le haut-de-chausse et tombaient sur la cuisse. Sa coquetterie : un passement de soie sur un haut-de-chausse et trois chapeaux. Le manteau bordé de soie était courant. Il est difficile de dire si c’est là toute sa garde-robe. Plus d’un mois est passé depuis son décès et il est possible que sa veuve ait donné ou vendu certains habits, d’ailleurs aucun soulier n’est recensé. Pourtant ce vestiaire est plausible.

Enfin c’est dans ce coffre que sont déposés un tapis vert à mettre sur une table et un autre petit tapis à buffet : le XVIe siècle a en effet apporté la mode des tapis sur les tables ou les buffets, il s’agit de pièces d’étoffe, ici du drap vert, sans doute brodé.

Il faut aussi un endroit pour garder le précieux linge de lit et de table de la maîtresse de maison. Pour cela deux autres moyens bahuts fermant à clef. Dans l’un : huit draps de lit sans précision, six autres de toile blanche pour un grand lit, six autres draps de lit unis et neufs, une douzaine de draps à couchette usés ; une couverture de laine rouge (cathalongne) pour une couchette. Avec ses 32 draps, Nicole Gerard range neuf nappes et trois douzaines de serviettes ordinaires servant la maison fort lesees (elles sont d’estouppe, rebut de la filasse de chanvre ou de lin, sans doute torchon ou serpillère), comme pour ne pas « mélanger les torchons avec les serviettes », car dans l’autre bahut est le linge fin que l’on parfumait : un en table ouvré (sorte de nappe travaillé, brodé ou damassé) usé ; une douzaine de serviettes ouvrées ; cinq douzaines de serviettes et cinq larges nappes de toile blanche ; encore deux douzaines de serviettes non coupées ; deux bancquetieres (grandes serviettes pour les collations, on les accrochait au mur suspendues à un bâton) de gros plain (gros : un taffetas à gros grain uni plus fort et épais que le taffetas ordinaire ; plain : la draperie se partageait entre drap rayé et drap plain, i.e. uni) ; deux toises de toile d’oreiller (le linge fin est de lin). De quoi donc recevoir.

Dans la petite pièce haute attenante

L’inventaire se poursuit dans une pièce contiguë à la chambre précédente, sans que l’on sache si l’accès se faisait par la chambre ou en ressortant pour la rejoindre par une galerie, ce qui est probable vu qu’on y serre le bois. Comme on va le voir, cette pièce fait office de remise où l’on relègue de vieux meubles ou ceux devenus inutiles. On y trouve un coffre de boys de noyer fermant à clef, qui contient dix livres de fil tant plain que estouppe et des chemises d’enfant ; plus loin, cinq livres de chanvre frisé et non filé et quatre livres d’estouppe brute. Une vieille maie en hêtre y termine sa vie, ainsi qu’un petit chariot (lit d’enfant à roulette) en chêne, non enfoncé précise-t-on, ce qui signifie qu’il n’est pas garni de ses enfonçures comme les autres lits de la maison. Amélioration du siècle, du moins pour les plus riches, l’enfonçure est l’assemblage des traverses qui soutiennent les matelas. Ce lit attend peut-être de se rendre utile pour un petit-enfant, mais le fils aîné a à peine 20 ans. Une chaire percée est là aussi.

C’est également là que la famille serre son bois, bois de chauffe ou le nécessaire pour les vignes : deux cents de fagots et une corde de bois de chauffe ; un cent de perches à vigne ; cinq cents de paisseaux et d’estays à vigne (échalas et perches) ; un quarteron (le quart d’un cent) de barres à barrer vin (pièce de bois qui renforce le fond d’une futaille) ici de deux sortes pour des muids ou des fillettes plus petites. Enfin, deux mots que je ne comprends pas : une monstre de fanelle (herbes sèches ?) et ung cappo de hiat (ou cappe ? il s’agit d’un vêtement car prisé par les dames) (si quelqu’un peut éclairer là-dessus…).

Dans la grange

Le notaire empreinte l’escalier à vis pour redescendre dans la cour et se rendre dans la grange. Celle-ci recelle toutes les futailles ou autres instruments propres au vin, ainsi que des réserves de bled et de foin. Pour le vin : un baignault d’environ un muid (une cuve servant à apporter les raisins de la vendange au pressoir) ; deux cuves à cuver le vin d’environ douze et huit muids ; deux cuveaux (petite cuve) d’environ un muid chacun et deux entonnoirs à antonner vin garniz de doulle (douille qui entre dans la bonde d’une futaille à remplir) ; deux diz (contenant ?) et une fillette de vin d’orge (bière).

Puis, comme pour bien séparer le vin du pain, si je puis dire, le notaire monte dans une soupente où il découvre une autre vieille maie et deux planches de chêne, et redescend.

Dans un autre coin de la grange en bas, reposent des gerbes de froment « lequel sera cy apres inventorié quant il sera battu ». Cette remarque permet de préciser qu’alors, chez les particuliers, on gardait la moisson entière et que le battage se faisait au fur et à mesure des besoins dans la grange au fléau. Cette fois, on bat le froment pour les besoins de l’inventaire et on trouve dix bichets. Il y a également un tas de foin. Jehan Ratat n’a pas de cheval, mais il peut vendre son foin.

Au grenier

« Au grenier dessus ladicte chambre haulte » écrit le notaire. Laquelle ? Voilà donc qu’il remonte ? S’y trouvent quelques réserves : un bichet de chènevis, graines de chanvre dont on fait de l’huile, et deux bichets de noix.

Des bois ou instrument pour le vin : un moiction de bois ferré de fer (mesure) ; vingt pieces d’enfoncement, il s’agit des merrains d’enfonçure pour faire le fond des futailles, ici muids et fillettes ; une tine à porter vin (Nicot : « c’est un gros baston de quoy deux hommes portent sur leurs espaules ou de l’eau, ou du moust en vendanges »).

Un charouer de treillis (grosse toile) et quatre de toile d’estouppe (d’après Nicot, au mot charrier : « est la piece quarree de grosse toile qu’on estend sur le linge rengé dans le cuvier, et sur laquelle on espand les cendres, afin que l’eau les destrempant coulle en suite à travers ledit charrier, et abbreuve le linge, sans qu’elles se meslent avec iceluy »)

Les derniers objets ne sont pas clairs pour moi : un serin (ceris ? chez Godefroy, sorte de serpe) et une seriselle (serpette) à seriser (des outils pour tailler la vigne ?).

En la cave soubs ledict bastiment

La cave reçoit le saloir pour la salaison du lard et du vin : un trentain de rappey (marc de raisin dans une cuve) ; dix muids de vin clairet ; quatre muids et une queue de boisson. Cette boisson devait être de l’eau passée sur la rappé, le marc de la vendange (voir Lacurne et Littré). A la cave aussi, les ustensiles pour la lessive : un tonneau, deux baquets de bois (tyne) et une chienne (planche) à faire lessive.

Bilan

Ce notable tonnerrois habite une maison pas très grande mais très confortable avec une cheminée dans chaque pièce habitée, deux « chambres » et la cuisine. Les meubles sont cossus, modernes et les Ratat peuvent tenir leur rang en recevant agréablement. Les sièges sont nombreux, ce qui est encore rare, les nappes et serviettes se devaient d’être immaculées, avec un service en étain et accessoires d’airain. La cuisine est fort bien équipée. L’abondance de meubles et d’objets permettait d’en prêter. Ainsi, le 29 avril 1569, la comtesse Loise de Clermont était arrivée à Tonnerre et logea au château de l’hôpital. Logis si dégarni que l’on demanda de l’aide. Quatre notables allaient prêter des objets pour son séjour d’un mois et demi, dont le sieur Ratat qui apporta six plats, des chandeliers et même un lit garni de deux draps de lin avec une catelongne vert (AH, E 98-1). Si les Ratat sont ouverts aux meubles nouveaux (buffet, tables à pied, caquetoires…) et à la mode ambiante (tapis sur les tables, rideaux de lits verts, etc.), l’ensemble laisse une impression d’intérieur aisé sans ostentation, comme les vêtements. Les seules « extravagances » sont les armoiries sous le ciel de lit (mais peut-être ce ciel n’est-il là que le temps du deuil ?), les verres et les quatre cuillères en argent. Ils ne possèdent pas ce qui est encore rare et onéreux comme les assiettes, les fourchettes ou les soufflets pour les cheminées qui sont tout nouveaux, ni miroirs, ni tableaux. Pas de livres ni aucun signe religieux non plus, rangés peut-être dans un autre bahut personnel à Mme Ratat, avec ses effets et non recensés ? L’ensemble pèse 531 livres tournois, dont 220 L 12 s.t. de meubles, 91 L 18 s.t. de linge, 85 L 5 s.t. de vêtements et 53 L.t. d’ustensiles en tous genre, le reste en futailles, réserves, etc. Un intérieur bourgeois d’une petite ville au XVIe siècle.

Pour en savoir plus sur Jehan Ratat, voir aussi sur ce blog :  Jehan Ratat receveur de l’Hôpital et Inventaire après décès – Jehan Ratat

Voir aussi : Mme-ratat-et-quelques-autres/

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Dictionnaires

Godefroy Frédéric, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, F. Vieweg, Paris, 8 vol., 1881-1902

Havard Henry, Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration, du XIIIe siècle à nos jours, Librairies-imprimeries réunies, Paris, 4 vol., 1838-1921

Huguet Edmond, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle, Paris, Champion, 7 tomes, 1925-1967

La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire historique de l’ancien langage françois, Favre éd., Niort, 10 vol, 1875-1882

Nicot Jean et Ranconnet Aymar de, Thresor de la langue françoise tant ancienne que moderne…, Chez David Douceur, Paris 1606.

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[1] M. Quantin, « Le Tiers Etat à Tonnerre »… p 427, acte du registre du notaire Petitjehan du 13 février 1569, AD Yonne, E 661, f° 3.

[2] Monique Chatenet, ’Cherchez le lit’ : La place du lit dans la demeure française au XVIe siècle. Version revue de l’article publié dans Aurora Scotti Tosini (dir.), Aspetti dell’abitare in Italia tra XV e XVI secolo. Distribuzione, funzioni, impianti, Edizione Unicopli, Milan, 2001, pp. 145-153. Article en ligne sur (http://cour-de-france.fr/article651.html).

[3] Tonnerre, AM, EE 2, du 9 avril 1564 après Pâques, inventaire à la requête du bailli du comté Jehan Dufaure.

 


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