La pierre de Tonnerre

La « cabane ronde » en pierre de Tonnerre dans la forêt (photo perso 1979)

« Tonnerre est depuis longtemps connu par la bonté et la beauté de sa pierre » qui réunit « l’élégance à la dureté », ainsi s’exprime l’Encyclopédie méthodique. Il est vrai que le nom générique de « pierre de Tonnerre » désigne un calcaire du Kimméridgien, blanc, très pur, de deux qualités différentes : des bancs tendres utilisés en sculpture et des bancs durs, non gélifs, employés pour les blocs de grand appareil dans la construction des murs et dans les parties supportant les charges du bâtiment ­— piliers d’église ou de pont, contreforts… C’est pourquoi, en 1563, on spécifie que pour la réparation des piliers « soubtenant  la chappelle » du pont Notre-Dame, il faudra mettre des pierres « du franc ban des clouz de la perriere d’Angy », le plus dur[1]. Qui se promène dans le Tonnerrois encore aujourd’hui y découvre une partie de son identité à travers ses villages de pierre blanche, tirant parfois légèrement sur le gris-beige ou le jaune[2]. Cette pierre calcaire est extraite dans une partie de la vallée de l’Armançon à l’Est de la ville de Tonnerre, sur son finage même ou de plusieurs autres villages[3]. Elle a été prisée dans la statuaire ou la construction de bâtiments éloignés, comme Auxerre, Chaource, Dijon, Dreux, Versailles et tout particulièrement dans les grands chantiers troyens du Moyen Age et de la Renaissance (églises, enceinte…). C’est ainsi que les archives de Troyes fournissent de belles données sur ce marché, entre autres, au XVIe siècle. Je me réfèrerai donc parfois à la très belle étude de Piétrisson de Saint-Aubin sur ce sujet[4].

Les perrières

La pierre est utilisée depuis l’Antiquité. Il y a en effet traces de bâtiments publics gaulois ou gallo-romains en pierre de Tonnerre. Lorsque la ville descend de son promontoire au XIIe siècle, se créent la ville basse et le faubourg de Bourgberault. La roche creusée pour extraire la pierre à bâtir va devenir cave et fondations des maisons de la ville. Même si la plupart d’entre elles sont à pans de bois, les maisons possèdent toutes des caves en pierres de taille et voûtées et un soubassement de pierre. On a donc dans un premier temps extrait la pierre sur place. Au-dessous de l’église Saint-Pierre, le quartier englobé dans la première enceinte (le Perron, le Pilori jusqu’à la rue de Flandres et à la porte Jehan Garnier)[5], est très pentu et comporte plusieurs étages de caves — parfois jusqu’à trois — plus ou moins grandes et souvent communicantes avant qu’on ne les bouche. Ainsi se tramait comme dans beaucoup d’autres villes un réseau souterrain utile comme caves mais aussi comme abri. Ces « carrières-caves » ont été utilisées et réutilisées comme fondations au fil des reconstructions.

Vauchèvre et Bourgberault

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De la même manière, au Moyen Age, le faubourg de Bourberault (rue du Général Campenon) a tiré la pierre à même la paroi rocheuse qui le borde au sud-ouest. Après la guerre de Cent Ans et la destruction de la ville haute, la paix se restaure doucement et la population augmente. Tonnerre s’élargit. Les faubourgs de Saint-Michel et de Rougemont se développent alors doucement et s’appuient d’un côté sur les roches, carrières toutes trouvées[6].

Que sont les autres perrières[7] à la Renaissance et où les situer ? C’est un beau but de promenade que d’aller à la découverte de leurs traces. Une déclaration des biens communaux de la ville, en 1544[8], en énumère quelques-unes, seulement six, et donne leur superficie ; Angy, la septième, est très ancienne et doit faire partie de ce recensement en raison de son importance bien qu’elle ne soit pas sur le territoire de la commune :

— la perriere de Vauchèvre, moins d’un demi arpent en 1544 ; elle est dite aussi perriere de Bourgberault ;

— la perriere « près la porte Saint-Michel au faubourg dudict, tenant à la maison Buchotte, contenant 3 quartiers et 1/2 arpen (1544), d’un bout aux vergers de la confrairie de dieu fondée en l’eglise parochiale Notre Dame dudict Tonnerre » ;

— perrière et chaume de Brotebique [Broutebique], sur la grange Guillaume Aubert, 3 ap (1544), tenant au sentier de Vauligny [sur la route de Lézinnes, délimitée par le sentier de Vauligny] ;

— la perriere à la Reyne, 1 arpent (1544), située sur la route actuelle de la Chappe (D 117) à environ 800 m de la Grange Aubert sur la droite ;

— la perriere à feu montant aux Brions qui contient ¼ d’arpent (1544) — située peu avant la métairie des Brions sur la gauche en montant ;

— les perrieres d’Angy (la vieille et la nouvelle) qui appartiennent à l’Hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles ; elles sont situées dans les bois d’Angy appartenant à l’Hôpital, entre les métairies d’Angy et de Pinagot et jouxtent les carrières du seigneur de Tanlay et de Saint-Vinnemer — aujourd’hui sur le finage de Saint-Vinnemer.

Je m’autorise une petite digression à propos de carrières anciennes. Pour P. Piétrisson de Saint-Aubin[9], le plus ancien perrier d’Angy serait un certain Guenard cité dans les archives en 1294-1295. C’est l’époque où Marguerite de Bourgogne fonde son hôpital, lui donnant le bois d’Angy où la carrière démarre peut-être son activité à l’occasion de la construction de l’hôpital. Robert Luyt[10] narre que les pierres de la voûte du chœur de l’hôpital ainsi que toutes les autres dont il fut bâti « furent tirées en la perriere de la cave d’Arcaut près la Maison Rouge » et amenées par bateau. On peut se demander si on n’a pas utilisé des pierres d’autres carrières dont celle d’Angy et celle à la Royne. La seule reine qu’il y ait eu à Tonnerre est Marguerite de Bourgogne, reine de Sicile, de Naples et de Jérusalem. D’où la carrière à la Reyne tirerait-elle son nom s’il n’y avait un rapport avec Marguerite, même si celle-ci n’en avait pas la propriété, à moins qu’elle n’en ait ensuite fait don à la ville ? La perrière d’Arcaut est-elle en fin de vie au XVIe siècle puisqu’elle n’est jamais citée ? Enfin la carrière sous Maison-Rouge n’est pas citée dans nos documents parce qu’elle appartient à l’abbaye de Molosmes. Il est fort possible qu’elle soit alors encore en activité.

Les livres de comptes dont nous disposons à partir de 1552 citent d’autres carrières, peut-être récemment ouvertes :

— la perrière soubz Epineuil, 1 quartier d’arpen, tenant à la perriere des hoirs de feu Me Guillaume Cerveau, par dessus au finage d’Espineuil ­— située entre la route qui monte à Epineuil et la route de Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

— la perriere sur Beru

— la perriere sur Vauplaine ou perriere de Vauplaine

— les vieilles perrieres

— la perriere des usages de Tonnerre ; l’année du feu (1556-1557), on précise qu’il s’agit de « perrieres de lesves estans esdictz usages sur le chemin qui va dudict Tonnerre à Lezinnes », autrement dit une carrière de laves pour les toitures

— la perrière « qu’on avoit commencee aux usages sur le chemin tendant de Tonnerre à Lezinne » ; en 1556-1557, on précise « celles que l’on avoit par cy devant commencees aux usages près des boys d’Angy »

— les perrieres sous la Porte Saint-Pierre et sous le Pastillot (n’apparaissent qu’en 1556-1557)

­— enfin au cours du dernier tiers du siècle, on ne parle plus de la perrière de Broutebique mais de celle de Mont Sara juste au-dessus.

Angy mise à part, il s’agit là de carrières communales, traitées comme les autres biens communaux[11] : soit affermées à un individu qui transmet à sa veuve et héritiers en cas de décès et seulement le temps du bail, soit délaissées « en l’aisance et commodité des habitans ». Durant tout le siècle, cinq d’entre elles — « la perriere à feu montant aux Bryons / celles commencée aux usages sur le chemin tirant à Lezinnes / la perriere soulz Espineuil / celle de la porte saint Pierre et du pastillot » — demeurent pour l’usage des Tonnerrois[12]. D’autres sont laissées un temps à l’usage général (jusqu’à huit à dix ans après le grand incendie) avant d’être affermées.

L’exploitation semble se faire partout à ciel ouvert. Angy possède pourtant une carrière souterraine, mais le site ayant été exploité jusqu’au XXe siècle, j’ignore quand celle-ci fut ouverte. Pour exploiter les meilleurs bancs qui s’enfoncent sous une épaisse couche de matériaux stériles, on a dû creuser. En 1979, l’accès pouvait encore se faire par deux endroits : l’ancienne ouverture soutenue par une énorme poutre de bois à moitié écroulée et dangereuse et, à quelques pas, une ouverture dans le fontis (effondrement d’une partie du ciel). Je montre ces photos faites en amateur et sans lumière artificielle. Elles pourraient inspirer des gens de métier (compagnons, archéologues…) car je ne sais les interpréter[13]. Une seule certitude, c’est qu’il s’agit d’une exploitation à piliers tournés à entrée en cavage horizontal qui pourrait être ancienne. Les piliers structurent la carrière en laissant de grandes piles dont certaines aussi larges que hautes qui portent le ciel de carrière.

Angy souterrain (photo perso 1979)

 

 

 

 

Les perrières affermées

Les carrières affermées sont en fait peu nombreuses, mais importantes. Les adjudications se font au plus offrant, souvent en septembre. Les baux courent de 1er octobre en 1er octobre — la saint Rémy — pour neuf ans ou dix-neuf ans. Tous les baux comportent, comme pour les autres biens communaux, qu’à la fin du bail il faut « la rendre en bon et suffisant estat ». Fin septembre 1544, une seule carrière est amodiée, celle de Vauchèvre près du bourg Saint-Vallier à l’extrémité du faubourg de Bourgberault. Elle est située dans une commune d’un demi arpent (à peine ½ ha), délimitée par des maisons, le chemin du Reclus et le chemin de Junay. Jehan Huguenin est l’adjudicataire à 40 sols (2 livres) par an et pour 19 années. Il décède sans enfants et sa veuve se remarie avec Pierre Bourgeoys [Bourgeois], veuf et maçon, qui poursuit le bail en 1554 jusqu’en 1560, année de son décès. Le bail passe ensuite à son fils Joseph puis à un autre fils Ithier, également maçon, pour la dernière année 1562-1563. Il réussit à grappiller encore un an, mais en septembre 1564, les échevins décident de ne pas la louer[14].

A partir de 1564, d’autres carrières vont être louées, mais avec de nouvelles clauses en plus de la rente en argent — la première guerre de religion a eu lieu et on songe qu’il va peut-être falloir réparer ou améliorer les remparts. Au début de 1566, Ithier Bourgeois obtient un nouveau bail de 19 ans, mais les conditions ont changé. On parle désormais de la perrière de Vauchèvre ou de Bourgberault, le loyer a diminué de moitiés (20 sols) mais il est « à la charge que si les eschevins veuillent faire quelques reparations es murailles, portes ou tours de la ville ledict Bourgeoys est tenu delivrer le pied pour 6 deniers et la voicture de menue pierre pour 3 deniers »[15]. Ithier va à son tour de vie à trépas en 1574 et sa veuve, Sebille, reprend le flambeau. On voit que les adjudicataires de bail peuvent exploiter une carrière sur plusieurs générations et qu’un Me carrier peut être Me maçon, ce qui est corroboré par les documents troyens.

Le 19 novembre 1564, la perrière à la Reyne libre jusque-là est affermée à son tour pour neuf ans, en l’auditoire, en présence de trois échevins. Le bailleur devra amener un garant dans les trois jours qui « s’obligera avec le perrier l’ung pour l’aultre et ung seul pour le tout » à payer la somme par trimestres et à respecter les termes du bail : le perrier devra entretenir « ladicte perriere bien et deuement et la rendre en bon et suffisant estat, et planter par chacun an deux jeunes noyers, fournyr pour la reparation des portes, tours, murailles et aultres affaires de lad. ville la pierre qui lui sera demandee par les eschevins avant tout aultre en luy payant 6 deniers tournois pour pied et de la menue à 3 d.t. la voyture à ung cheval » [16]. Déroulement des enchères : Antoine Menard 6 L.t. ; Nicolas Coursin [boucher] 7 L.t. ; Robert Menard 10 L.t. ; Nicolas Coursin 11 L.t. ; Jehan Gourdon [perrier] 12 L.t. ; Françoys Dudoix 15 L.t. ; Jehan Gourdon 15 L 10 s.t. ; Françoys Dudoix 16 L.t.. L’adjudicataire est François Dudoix, perrier. Il habite faubourg de Rougemont, ce qui est pratique pour se rendre dans la perrière à la Reyne. Quatre jours plus tard, il présente son garant aux échevins : Nicolas Coursin boucher de Tonnerre, en présence de Estienne Gobault et Phillebert Gobault demeurant aux Mulots, témoins (seul le boucher sait signer). Les clauses sont les mêmes que pour la carrière de Vauchèvre : en plus du loyer annuel, fournir à la ville en cas de besoin des pieds cube de pierre à 6 d.t. le pied et des voitures à un cheval de menue pierre à 3 d.t.. S’y ajoute ici la plantation de dix-huit noyers dans le courant du bail. Nous avons déjà vu d’importantes plantations d’arbres dans les communaux ces années là en raison d’un hiver très rude[17], mais où ces noyers sont-ils plantés, à l’entrée de la carrière, près des ateliers là où on n’exploite plus ?

François Dudoix étant décédé en cours de bail, la perrière à la Reyne est affermée en novembre 1570 à Jehan Desmaisons Me maçon, pour neuf ans à partir du 1er janvier 1571[18]. Le loyer a baissé, il n’est plus que de 3 livres tournois « et aultres charges portees par le bail ». Je n’ai pas le bail, mais dans le courant de l’année comptable 1574-1575, Jehan Desmaisons procure à la ville pour 20 sols de bornes pour borner le chemin de Tonnerre à Commissey ainsi que la commune de Guinande[19]. Nous verrons une clause identique quelques années plus tard où le perrier doit les délivrer à 2 sols chacune, ce qui ici donnerait 10 bornes fournies par Desmaisons.

Ce n’est qu’en 1579 que les échevins décident de « bailler à l’enchere le forestage de la perriere de Mont sarra » et seulement pour un an. La rendre nette et en bon état. De plus « on ne pourra remplyr les croqz [trous, fosses] où on aura tiré la pierre […] et encores de delivrer à chascune des deux eglises de ce lieu quant elles auront affaire de pierre le pied de pierre pour 8 d.t. ». On procède aux enchères le jour même : mise à prix par Pierre Garnier [marchand] à 100 solz, Edmon Roze [maçon] à 6 L.t., led. Garnier à 7 L 6 s.t., François Renard à 8 L, Jehan Michellot [marchand tanneur] à 10 L, Jehan Quatrevaulx à 11 L, Georges Sellier [marchand] à 12 L, Nazaire Dongoys [marchand tanneur] à 12 L 6 s, led. Sellier à 13 L, Didier Verger [Me couvreur] 14 L, Nazaire Michellot [marchand tanneur] 15 L, led. Dongoys à 16 L, Jehan Michellot à 17 L et Nazaire Michellot à 18 L.t.[20] à lui délivré. On remarque que de plus en plus de marchands sont en lice pour obtenir la ferme d’une carrière. Nazaire Michellot (ou Michelot) est le fils de Jehan qui enchérit également. Jehan est cette année-là receveur des deniers communs. Un mois après son élection, il advise avec les échevins que ce serait « le profit de la ville » d’affermer Mont Sara, ce qui est fait. L’an 1579 voit réparer l’horloge de Saint-Pierre et en implanter une toute nouvelle sur la tour de Notre-Dame en partie construite et peut-être encore en édification cette année-là[21]. Pour autant, en mai 1580, Nazaire Michellot a dû fournir en plus six voitures de pierre pour la ville afin de murer la porte de Vaucorbe. Il faut aussi murer la porte Saint-Pierre et pour cela, le fils reçoit 15 sols pour le forestage et le père 25 sols pour le transport (une journée avec deux chevaux)[22].

En avril 1583, la perrière de Mont Sara est de nouveau amodiée pour neuf ans à Nicolas Baleyne qui se désiste rapidement. Nouvelle enchère le dimanche suivant, 24 avril. C’est Jehan Quatrevaulx, le perrier qui avait déjà enchéri en 1579 et qui l’emporte cette fois pour 1 écu sol[23], « à charge de livrer auxd. eschevins les pierres où se sera requis pour faire bornage des communes et grandz chemins chacune de largeur de demy pied, par le hault d’un pied, par le bas troys et de haulteur de dix piedz et demy au moing [borne d’une épaiseur d’environ 0,16 m x 0,33 m x 3,45 m], luy payant pour chascune d’icelles la somme de 2 s.t. ». Jehan Quatrevaulx appartient à une famille de perriers : on trouve un autre Jehan perrier d’Angy en 1535-1546, un Pierre à Pacy-sur-Armançon dans les années 1560. Le même Jehan — ou un autre ­— est laboureur à Maison-Rouge à partir de 1569. Y aurait-il aussi exploité la carrière ?

De quelques litiges

La gestion des carrières implique plusieurs difficultés à résoudre. D’abord juridiques sur les limites exactes de la propriété et les bornages, mais aussi pratiques à propos de l’emplacement des déblais et des chemins de charrois. Parfois, les deux se chevauchent. D’autres fois enfin ce sont les perriers qui se rebiffent, marchandent leur bail et parfois s’en désistent.

Les déchets d’extraction et de façonnage, nommés betuns [gravas] doivent être évacués ou stockés soit au sein même de la carrière si possible, soit à un endroit spécifié par les autorités. Il en va ainsi qu’il s’agisse d’une carrière laissée pour l’usage des habitants, « lesquelz en tirant pierre en icelle seront tenus d’estrepper [extirper, ôter] leurs betuns et les mettre es lieu qui sera advisé et marqué par les eschevins en presence de six bourgeois de ceste ville »[24], ou qu’il s’agisse d’un particulier comme Jehan Gourdon, perrier, qui exploite une petite carrière à côté de la perrière à la Reyne où il n’a pas la place d’accumuler les déblais. Il devra mettre « lesdictz bestuns es crotz [fosses] de icelles perrieres qui sont sur le chemin tirant aux Brions et non aultres »[25]. Les déblais servent en effet parfois au remblai d’une carrière en fin de vie et ce pourrait être le cas de ces fosses à gauche du chemin montant à la métairie des Brions.

Au dépôt des déblais s’ajoutent charrois et droits de passage. Enclavées dans une autre propriété, certaines carrières ont besoin d’un droit de passage pour être exploitables. C’est le cas de la carrière de Jehan Gourdon. Il avait obtenu en avril 1565 le droit de passage par la perriere à la Reyne le temps du bail de François Dudoix en payant 100 sols (5 L.t.) par an à la commune[26]. Le litige n’a pu aboutir et Gourdon est remplacé par Gabriel Ducroq [Ducroc ou même Du Crot], marchand qui se trouve avec les mêmes problèmes. Les échevins le poursuivent à son tour devant le bailli de Tonnerre pour avoir déposé ses gravas où il ne fallait pas et défoncé le passage. Après appel, deux ans plus tard, les échevins obtiennent 20 L.t. de dommages mais devront accepter de livrer passage à Ducrocq « pour charroyer la pierre qu’il tirera ou fera tirer » de sa perrière et lui octroyer une « place en la commune attenant d’icelle perriere au lieu place commode pour mectre les bestuns d’icelle », le tout pour dix ans, moyennant 5 s.t. par an, ce qui est plus raisonnable[27].

D’autres fois, les déchets débordent, intentionnellement ou non, de la carrière en exploitation. C’est le cas en 1575 lorsque l’Hôpital de Tonnerre a perdu un de ses repères de propriété de la carrière d’Angy. Cette dernière est contiguë à celle du seigneur de Tanlay — François de Coligny seigneur d’Andelot — dont les fermiers, habitant Saint-Vinnemer, sont Loys Boyvin, Adrian Mantelet et Adrian Boyvin : ils auraient dechargé leurs bestuns sur la propriété de l’Hôpital, recouvrant et cachant ainsi une borne marquée H, datant d’un bornage fait en 1563. L’affaire monte jusqu’au bailly de Sens puis se règle à l’amiable trois mois plus tard, sur place, en forêt. La borne est retrouvée mais pour éviter un nouveau litige, l’Hôpital réclame que l’on plante à côté d’elle une autre borne « de franc ban de lad. perriere de 6 pieds [1,96 m] en forme de pilastre », avec les armoiries de d’Andelot d’un côté et le H de l’autre[28].

Ancienne borne dans les bois
(photo perso 1979)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il arrive également que des carriers remettent leur bail en question. Nous avons vu qu’en avril 1583 un perrier, Nicolas Baleyne [Baleine] s’était désisté de son bail de la perrière de Mont Sara dans la semaine suivant l’adjudication. Ces baux sont souvent rétroactifs et celui-ci courait depuis novembre précédent. Il n’était pas le seul car se poursuivait aussi le bail de la perrière de Vauplaine attribué à Nicolas Convers. Or, le 17 avril 1583, les échevins ajoutent qu’en plus du loyer il faudra « y faire descouvertz », en précisant « par le fond et bas » pour la perrière de Vauplaine. En principe, le découvert est l’enlèvement de la couche supérieure jusqu’à la roche exploitable. Ici, on parle du bas et fond pour Vauplaine. S’agit-il de déblayer les anciens déblais dus à l’exploitation ou de l’agrandir, car plus loin, on parle de faire le découvert « au pied de ladite perriere » ? Toujours est-il que cela coûte cher en temps et en main d’œuvre et que les maîtres perriers voient cette nouvelle clause d’un très mauvais œil. Convers et Baleyne refusent tout net et « delaissent lesdictes perrieres ». Ils sont donc poursuivis par les échevins pour respecter leur bail. Finalement, Baleyne « se regimbant » a été « receu à renonciation de bal de lad. perriere de Montsarra » qui fut donc remise en adjudication. Néanmoins, le carrier a dû payer pour la première année. Quant à Nicolas Convers, il sera contraint de se conformer à son marché[29].

Des pierres et des hommes

Les carriers extraient différents types de pierre. A Tonnerre, le vocabulaire de nos documents n’est pas très riche. On y trouve des pendants (souvent utilisé pour les voûtes), de la menue pierre (calcaire concassé ou résidus d’extraction) et de la pierre sans autres précisions, sauf lorsque l’on distingue de quel banc elle doit provenir, par exemple pierre du « franc ban des cloz [ou clouz] de la perriere d’Angy », celle-ci servant aux fondements. On trouve encore le mot marque ou marquet, sorte de menue pierre puisque ce matériau sert à fabriquer du mortier[30]. Je n’ai jamais rencontré le mot moellon.

Les perriers n’étant pas organisés en corporation, il est bien difficile de connaître leurs horaires de travail. On peut inférer que comme pour les autres artisans du bâtiment[31], le travail est moindre en hiver qu’en été et les horaires journaliers varient : ils seraient de l’ordre de quatorze heures aux beaux jours (de 5 h à 19 h) et de dix à douze heures d’octobre à mars/avril (de 6 h à 18 h) avec deux heures pour se sustenter. Deux repas donc : le déjeuner vers 10-11 h et le goûter vers 15-16 h. Il n’y a pas de vraie régularité sur les journées de travail car on avise aussi en fonction des intempéries, essentiellement le gel. Si la semaine de travail est en principe de six jours, nombreuses sont les semaines raccourcies en raison de jours chômés, généralement une fête religieuse[32].

Dans une carrière comme ailleurs, le travail est réparti de façon hiérarchique. En haut, le ou les maîtres perriers organisent et supervisent le travail tout en mettant la main à la pâte. Ce sont les signataires des baux d’exploitation. Ils sont parfois apparentés — par exemple des Quatrevaux ou des Gogois à Angy, Lézinnes ou Pacy-sur-Armançon. Sous leurs ordres, des perriers, ouvriers accomplissant les travaux spécialisés appelés parfois compagnons ou commis : tireurs de pierre ou tailleurs de pierre. Ces derniers sont chargés d’esquarrer et eschemiller les pierres, c’est-à-dire de les assimiler en fonction d’un ou de plusieurs gabarits transmis par le Me maçon. Enfin, des manouvriers accomplissent la basse besogne : évacuation des pierres extraites et manutentions de toutes sortes dont le chargement à la carrière lors des transports. Ces ouvriers peuvent venir du monde agricole en dehors des périodes de gros ouvrages (moissons, vendanges…). Le salaire horaire est proportionnellement décroissant en fonction de cette hiérarchie. En 1554, des tireurs de pierre sont payés 2 sols 6 deniers tournois par jour en hiver où les journées sont moins longues et des manutentionnaires de 12 à 20 deniers (il y a 12 deniers dans 1 sol). Les Me perriers sont plutôt payés à la tâche, au pied cube de pierre fourni, de 6 à 8 deniers tournois pour les pierres taillées (parfois davantage), somme sur laquelle ils doivent payer leurs aides en carrière.

Le transport augmente singulièrement le prix de la pierre. Il est vrai que d’une carrière locale à un chantier en ville le charroi par terre n’entraîne pas les coûts exorbitants des transports jusqu’à Troyes par exemple étant donné la relative proximité. Néanmoins, la distance entre dans le coût des charrois. Les charretiers sont payés de 4 à 5 deniers par pied cube transporté d’une perrière à une lieue[33] maximum de la ville. Le transport de 2000 pieds cube (70 m3) de pierre au château de Maulnes en juillet 1570, probablement de la carrière d’Angy à 20 km du château, a coûté 200 livres tournois à la ville[34]. Avec un pied cube à 8 deniers, le forestage aurait coûté autour de 67 livres et le transport 133 livres, soit plus de 66 % du prix de la pierre[35]. Les charretiers auraient été payés plus de 15 deniers le pied cube, mais c’est sans compter la commission de Jehan Germain imageux (sculpteur), qui a organisé ce transport. Il existe en effet déjà quelques voituriers professionnels nommés charretiers, mais les professions les plus diverses participent à ces charrois lorsqu’ils sont importants. J’y reviendrai dans un autre article[36].

Jusqu’au début du XXe siècle, les carrières vibrèrent encore du bruit des pics et des taillants. Elles se sont tu pour la plupart, bien que quelques-unes persévèrent dans le Tonnerrois.

A la recherche des carrières (photo perso 2017)

Il serait intéressant de faire un recensement des anciennes carrières dans tous les villages…

J’ajoute enfin que la pierre de Bourgogne est encore exploitée, travaillée et distribuée à Ravières (Yonne), à l’extrémité Est du comté de Tonnerre (voir : http://www.rocamat.fr/qui-sommes-nous)

 

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[1] Tonnerre, AM, BB 1-1-A, assemblée du 17/10/1563.

[2] N’étant pas géologue, je ne m’aventurerai pas sur ce terrain. Pour en savoir plus, voir par exemple — dans une description récente — Mémento des pierres ornementales et de construction de la région Bourgogne, BRGM/RP-54618-FR, septembre 2006.

[3] Outre Tonnerre, sur la rive droite d’ouest en est : Epineuil, Saint-Martin-sur-Armançon, Commissey, Tanlay, Saint-Vinnemer, Argentenay. Sur la rive gauche : Angy sur le finage de Saint-Vinnemer, Lézinnes et Pacy-sur-Armançon. Cette pierre affleure jusqu’aux Riceys dans l’Aube.

[4] P. Piétrisson de Saint-Aubin, « La fourniture de la pierre sur les grands chantiers troyens du Moyen Age et de la Renaissance », Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1928-1929, Paris, imprimerie nationale, 1927, p 569-600, en ligne sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4411714/f566.image ; sur des livraisons de pierre de Tonnerre à Dijon de 1383 à 1404, on peut consulter : Cyprien Monget, La Chartreuse de Dijon : d’après les documents des archives de Bourgogne, Montreuil-sur-Mer, T I, 1898, en ligne sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5760038s?rk=21459;2

[5] Voir https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/la-ville/plan-et-rues/

[6] Les illustrations sont issues de la carte du finage de Tonnerre en 1687 aux AD Yonne.

[7] On dit alors perriere pour carrière et perrier pour carrier ; j’utiliserai les quatre termes.

[8] Tonnerre, AM, DD 1 (il en existe différentes copies de différentes époques).

[9] Op. cit., p 576. Cette digression rejoint en fait ce que dit C. Dormois dans sa « Description des bâtiments de l’hôpital de Tonnerre » (BSSY, 1852) p 180, note 1, et que je n’ai relu qu’après la mise en ligne. Au moins, nous sommes d’accord !

[10] Robert Luyt, La Princesse charitable et aulmoniere ou l’Histoire de la reyne Marguerite de Bourgongne…, Troyes 1653, repr. SAHT Tonnerre 1579, p 63.

[11] Voir sur ce blog https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/les-communaux/

[12] Pour exemples : Tonnerre, AM, 4 CC 2, 1556-57 f° 9 ; 1570-1571 f° 13 ; 4 CC 3, 1577-78 f° 11 v°, etc.

[13] Cédric Roms, Extraction de la pierre de Tonnerre (Yonne, France) : l’exemple de la Cave Noire, en ligne : https://www.academia.edu/6185799/Extraction_de_la_pierre_de_Tonnerre_Yonne_France_lexemple_de_la_Cave_Noire. La Cave Noire est une autre carrière souterraine ancienne près de Saint-Martin-sur-Armançon sur la rive droite.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 : 1555-1556 f° 7 v ; 1556-1557 f° 8 v° ; 1559-1560 f° 5 v° ; 1561-1562 f° 4 v° ; 1562-63, f° 5 v°-6 ; 1564-1565 f° 5 v°.

[15] Tonnerre, AM, BB 1 1-A au 13 février 1566, et 4 CC 2 1565-1566, f° 10 au 1er octobre de la même année.

[16] Tonnerre, AM, 5 DD et 4 CC 2 1564-1565 f° 6.

[17] Cf. https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/les-communaux/

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1570-1571 f° 12 v°-13.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1574-1575, f° 34 v°-35 v°.

[20] Tonnerre, AM, 5DD, 15 novembre 1579.

[21] Voir ici : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/horloges-et-cloches-de-ville/ et https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/la-ville/eglises/

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 3 comptes des deniers d’octroi 1579-1580 f° 5, mai 1580.

[23] En septembre 1577, une ordonnance d’Henri III avait aboli le compte par livres tournois pour instaurer le compte par écus, avec un écu soleil valant 3 L ou 60 s.t.

[24] Tonnerre, AM, BB 1-1, assemblée du 25 juin 1564.

[25] Tonnerre, AM, 5DD, 10 avril 1565 n.s.

[26] Tonnerre, AM, 5DD, 10 avril 1565 n.s.

[27] Tonnerre, AM, 5DD, 14 juillet 1567.

[28] Tonnerre, H, B 47-1 n° 3, 1575.

[29] Tonnerre, AM, 5DD, 17 avril 1565 n.s.

[30] D’autres matériaux peuvent servir à fabriquer du mortier, parfois mêlés aux marquets : l’arene (sable argileux), la gresve (petit gravier ou sable de rivière) et la chaulx fabriquée à Angy, en carrière ou à proximité, le fourneau étant distant d’une lieue de la ville (Tonnerre, H, E 68).

[31] Comme par exemple pour les charpentiers dont nous possédons les statuts tonnerrois : « quant lesdictz maistres [charpentiers] iront besongner à journee d’aultruy depuis pasques jusques à la sainct Remy (1er octobre) seront tenuz eulx et leurs serviteurs besongner dès 5 h du matin et ne cesseront la besongne jusques à 7 h du soir, et auront une heure pour disner et une aultre heure pour gouster » (Tonnerre, AM, BB 1-1, article 18 des statuts). Un édit royal de 1567 confirme ces horaires, voir Micheline Baulant, « Les salaires des ouvriers du bâtiment à Paris, 1400-1726 », Annales, 1971, p 463-483 (édit p 465

[32] J’étudierai ceci en détail dans : Un chantier à l’hôpital (article à venir). En bref, les jours ouvrables d’une année théorique sont de 272 à 277 jours (M. Baulant, p 570-471.

[33] A Tonnerre, la lieue est un peu élastique, mais la moyenne est autour de 4,5 km,

[34] AM Tonnerre 4 CC 2 1569-1570, f° 37-37 v°.

[35] Pour aller à Troyes, à plus de 60 km, le coût du transport monte à 84 %.

[36] Voir Chevaux et charrois (à venir).

 

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