Quand rôde la peste

 

Ayant déjà parlé ailleurs de la conception de la maladie[1], je vais éviter de me répéter rappelant simplement qu’elle procède d’abord de Dieu qui punit les hommes de leur iniquité — mot qui alors signifiait péché —, ensuite du ciel — influence maligne des planètes —, puis de l’air — vapeurs viciées venues de la terre, de l’eau, de pourritures dont les cadavres et carcasses — et enfin de nos corps — dérèglements internes des humeurs dûs aux lieux, aux aliments, etc. L’ire de Dieu — son courroux, sa colère — se manifeste de façon éloquente lors des épidémies. Les maladies contagieuses sont nombreuses, de la rougeole qui décime les petits enfants à la grippe ou la variole en passant par la dissenterie. La plus redoutée est, depuis des siècles, la peste. Bien que les documents tonnerrois sur la peste au XVIe siècle soient rares et laconiques, soutirons leur quelques éclaircissements. Cette rareté explique la briéveté de cet article.

Après un épisode épidémique, la peste peut continuer à rôder de manière endémique dans une ville ou une région jusqu’aux prochains ravages. Ainsi Troyes, ville située à 56 km au nord de Tonnerre, subit une grave épidémie en 1517-1518, puis quelques cas en 1524 et entre 1544 et 1547, avant de revenir fortement en 1562-1563[2]. Les choses peuvent être différentes d’une ville à l’autre, mais n’ayant pas de documents tonnerrois à ce sujet pour le début du siècle, cela donne une idée de ce qui a pu advenir. Le premier épisode signalé à Tonnerre est celui de 1563.

1563-1564

Nous savons aujourd’hui que la vectrice de la maladie est la puce du rat, rat qui en Occident est sédentaire. On peut donc expliquer que ce n’est pas le rat qui apporte le bacille d’une ville à l’autre, mais bien l’homme en transportant des puces de rat infectées survivant dans du cuir ou des tissus pour l’essentiel[3]. Les rats ont besoin de manger et de matériaux pour leur nidification et, dès le XVe siècle, on avait observé que les artisans de la viande, du cuir, du grain et des étoffes (drapiers mais aussi papetiers) étaient plus touchés que les autres, sans toutefois faire le rapprochement. Aussi se méfie-t-on des forains — terme signifiant alors étrangers — particulièrement de ceux qui transportent ces marchandises. Lorsqu’un cas survient dans une ville, la première mesure prophylactique consiste à se protéger du dehors, tant au niveau individuel en n’ouvrant pas sa porte à n’importe qui et en sortant le moins possible, qu’au niveau collectif. Les autorités comme les habitants sont très attentifs aux foyers de peste et connaissent les zones proches ou plus lointaines contaminées. On ferme alors les portes à toute personne en provenance de ce ou ces lieux atteints. Les études et chroniques sur la peste ont toutes révélé une période de latence entre l’importation de la maladie et l’explosion épidémique, quelques semaines après, souvent à la fin du printemps ou en automne[4]. C’est que le bacille se répand d’abord chez les rats, touchant peu d’humains. Mais les rats se cachent pour mourir aussi ne faisait-on pas le rapprochement entre le rat et la peste.

Revenons à Tonnerre où la peste noire ­— peste bunonique — rôde depuis 1561, s’intensifie et se rapproche. En l’année 1562, Paris est très atteint, puis Sens, Provins, Troyes avec des rechutes en 1563. Tonnerre est touché à son tour à la fin du printemps, période propice, où les autorités commencent à prendre les autres mesures qui, comme partout, s’imposent : nomination d’un barbier-chirurgien pour prendre soin des pestiférés et éloignement des malades hors les murs. Au cours d’épisodes précédents, sans pouvoir mieux dater, on avait construit une maison au bout de la commune des Guinandes, rive droite de l’Armançon et hors les murs, « pour recevoir les malades de peste ». Pour cette fois, la maladie s’est déclarée rue Saint-Michel et c’est dans le faubourg Saint-Michel, dans la maison d’un tanneur, que l’on va traiter les pestiférés. La municipalité va entretenir les aidants comme les malades. Estienne Thierry, le barbier-chirurgien choisi n’est pas tonnerrois. Il est accompagné d’une femme, Anne qui est tantôt déclarée comme servante tantôt comme épouse. Ils sont rémunérés dans un premier temps du 21 mai au 14 juillet, soit 55 jours à 7 sols par jour[5]. Pierre Dissier, taillandier, leur fourni également un « hoyau en fasçon de bec agu [aigu][6]… pour pyocher et faire les fosses des morts de peste »[7]. Aucune mention n’est faite des morts.

Chaque année, la ville reçoit un prédicateur pour « annoncer la parolle de dieu » durant l’Avant et le Carême. Il reçoit une aumône et est nourri et logé aux frais des deniers communs. Cette année là, c’est frère François Feu-Ardant, religieux de l’ordre de saint François et docteur en théologie de l’université de Paris qui remplit cet office[8]. Il est abrité chez Nicolas Fronard [Froard] rue Saint-Michel. Nicole Midrey une veuve voisine, avait prêté pour lui un lit, « une couverte de treillyz contenant de neuf à dix aulnes, un oreiller et deux tayes ». La ville rembourse 3 livres tournois à Nicole pour l’ensemble perdu « au moyen de la maladie de peste advenue en la maison de Nicolas Fronard »[9]. Une autre mesure très surveillée consistait en effet à brûler les meubles et vêtements des pestiférés ou des maisons atteintes. Il est fort possible que Nicolas soit mort car son nom n’apparaît plus ensuite dans les rôles de tailles, mais le prédicateur a survécu puisqu’il publie une traduction latine en 1579[10].

Les mois d’été voient une accalmie, mais la rechute ne se fait pas attendre.

Le 29 septembre 1563, une ordonnance du prévôt Maclou LeVuyt est publiée à cri public par tous les carrefours par les sergents du corps de ville Jacques Lemaire et François Languillat : il est défendu aux habitants de recevoir chez eux des « personnes des villes et villages allans et venans esdictz lieulx, de hanter ne frequenter lesdictes personnes et lieulx dangereux » ; on enjoint également aux gardes des portes de ne laisser entrer en ville « lesdictes personnes, demeurans, allans et venans desdictz lieulx suspectz de peste, à peine la premiere foys d’amende arbitraire et pour la seconde d’estre dechassez [chassés] et banniz de ceste ville » ; enfin, il est interdit d’aller à la foire « pour y acheter, vendre marchandise ou aultrement aux peine dessusdictes et perdition de ladicte marchandises pour eviter audict danger de peste »[11]. Les 6 et 14 octobre, Estienne Thierry et sa femme reçoivent 5 L 4 s.t. pour avoir inhumé les corps de Estienne Taillenais, Jehan Gerard, Margueritte femme de Simon Lyonnet et Symon leur fils, tous « deceddez de peste au faulxbourg de sainct Michel » à ces dates[12]. Entre temps, le boulanger de l’hôpital refusait d’y entrer à cause d’une suspicion de peste, les religieuses furent auscultées, et finalement du 10 octobre au 17 novembre, les religieux partirent se réfugier à la motte de Vertault, à 35 km à l’Est de Tonnerre[13]. Thierry et sa femme reçoivent encore 10 L 5 s 9 d pour leur nourriture et « pour subvenir auxdictz paouvres malades en les soulageant et visitant »[14]. A partir du 2 novembre, la garde des portes et moulins est renforcée « pour éviter le danger de peste dont les villes et villages circumvoisins sont entachez ». La porte Saint-Pierre restera fermée et les échevins nomment des gardes qui seront payés 3 sols par jour. Comme c’est inhabituel, les foyers de la fermeté et du faubourg de Bourberault paieront 20 deniers par mois, les veuves ne comptant que pour un demi foyer. On garde ainsi les portes jusqu’à fin décembre[15].

En cas d’épidémie de peste, les autorités religieuses organisaient des processions. Je n’en ai pas trouvé la trace, mais il est fort probable qu’il y en ait eu. A Tonnerre, on invoquait saint Roch comme protecteur.

Polidoro Caldara dit Polydore de Caravage (1495-1543), Saint Roch bénissant un pestiféré agenouillé, musée du Louvre (photo Thierry Le Mage, RMN)

Cet épisode ne semble pas trop grave, pourtant la méfiance est de rigueur et le 19 mars 1564, les autorités réitèrent la garde des portes et les interdictions, ajoutant qu’il faut emporter les bêtes mortes à cent pas de la ville et faubourg et non les jeter dans les fossés ni au pâtis sous peine d’une amende de 60 sols et de prison. En ce printemps, il s’agit de se prémunir non seulement de la peste mais aussi de troupes de soldats. Les soldats arriveront, mais pas la peste[16].

1569-1570

Avallon reçoit la peste en 1567, Auxerre l’année suivante, les deux villes toujours atteintes en 1569. C’est alors que la maladie va gagner Tonnerre. La ville a pourtant d’autres chats à fouetter avec la troisième guerre de religion, le siège de Noyers qui se termine et celui de Vézelay qui s’apprête en cet automne 1569. Tonnerre devra fournir de la nourriture pour les troupes royales, des charretiers pour conduire les poudres au camp, etc. Des troupes royales formées d’Italiens passent en effet par la ville en novembre 1569. Le 16 septembre, un barbier-chirurgien prend ses fonctions pour s’occuper des malades de peste[17]. Il se nomme Geoffroy Phelippon. Cette fois, les pestiférés sont accueillis dans l’église Saint-Nicolas, hors les murs et éloignée du faubourg de Bourgberault. Les documents ne parlent jamais de décès. Impossible donc de les estimer. Pourtant, Phelippon restera neuf mois en ville, de la mi-septembre 1569 à la mi-juin 1570. Il recevra ses gages en deux fois à raison de 8 livres par mois, y compris sa nourriture. Total de ses gages : 164 livres tournois. Le corps de ville paye aussi pour la nourriture « et aultres choses » (drogues, emplâtres) des malades. Total : 325 L 13 s 12 d. Enfin, pour les mois d’hiver, les échevins fournissent du bois de chauffage pour l’église, Phelippon et les malades. Fin janvier 1570, quatre personnes sont payées 25 sols pour « avoir charroyé chacun une voiture de bois des branchages des usages jusques à sainct Nicolas pour Geoffroy Phelippon et malades estans avec luy ». Ce n’était évidemment pas suffisant et le 15 juin, on récapitule les comptes : 18 livres d’une part sans autres précisions que bois et charrois,  et 7 L 17 s 6 d.t. à Guillaume Cerveau pour « une corde et demye de boys et un cent et demy de fagotz et pour le charroy »[18], tout ceci sur ordonnance des échevins. Total des dépenses de peste : 515 L 11 s 11 d.t., grosse somme alors que la ville doit par ailleurs dépenser pour des pionniers, des charrois et nourriture pour la guerre. Les échevins lancent donc un emprunt et une nouvelle taille pour y subvenir[19].

Tout comme Etienne Thierry en 1563, Geoffroy Phelippon n’est pas Tonnerrois. Dans les ordonnances pour les barbiers-chirurgiens réécrites en septembre 1572 pour remplacer un règlement détruit par le feu de 1556, l’article 8 stipule qu’en temps de danger de peste les barbiers-chirurgiens de la ville « ne pourront soigner, medicamenter ny hanter avec les pestiferez s’ilz ne sont à ce commis par justice ou qu’ilz se veuillent mettre au lazaret, auquel seront tenuz eulx retirer hors laditte ville et faulbourgs en laquelle ilz ne pourront retourner pour continuer leur estat et mestyer jusque deux moys après led. danger passé, ou qu’il leur soit permis y rentrer par justice ou eschevins ». S’ils contrevenaient à ce règlement, ils seraient interdits d’exercer durant un an et condamnés à une amende arbitraire[20]. Les barbiers-chirurgiens de la ville évitent par conséquent de se présenter à ce poste et les autorités leur préfèrent un étranger, sans doute spécialiste. La mise en quarantaine des malades et des soignants est alors général en France. Ce sont ces deux mois de quarantaine qui expliquent l’entretien de Phelippon et des malades lors des mois d’hiver, même si la peste recule en temps de froidure. Puis elle s’était réveillée. D’ailleurs pour le second paiement de Geoffroy Philippon, il est précisé « qu’il a servy les habitans de Tonnerre pour rechoir et guerir les malades de peste »[21] — on parle donc bien d’une rechute.  De nouvelles troupes royales, cette fois formées de Suisses, étaient repassées par Tonnerre en avril 1570, dont certains malades. Malades que l’on avait conduits à Saint-Florentin et Brienon-sur-Armançon, mais qui n’avaient pas dû contribuer à éteindre la maladie.

Les cas suspects sont signalés aux échevins ou prêvot qui prennent des mesures à leur sujet. Outre ceux qui sont conduits hors les murs, certains sont consignés dans leur maison et reçoivent de la nourriture. La veuve Jehan Paris est ainsi « enjoinct de se contenir pour le danger de peste » et un boulanger lui apporte des pains. De même Marguerite Barrault est entretenue par un hôtelier début juin pour huit jours, fausse alerte sans doute alors que la maladie s’estompe. Enfin Huguette Varnier, une pauvre petite fille âgée de 2 ans a été rejetée par Geoffroy Phelippon et comme personne d’autre ne voulait la recevoir, elle est abritée et nourrie durant un mois chez Jehanne Berguedare femme de Didier Baillon[22] qui habitent dans le faubourg de Bourberault. Pourquoi cette enfant a-t-elle été refusée par Phelippon ? Nous l’ignorons, mais cela signifie que le barbier-chirurgien pouvait refuser certains cas. Enfin, de même que l’on brûle meubles et vêtements des malades, il faut encore purifier les lieux. La décision est prise au cours de l’assemblée du 20 octobre 1570 de nettoyer les pailles et ordures restant dans l’église Saint-Nicolas et de curer les fossés par corvées, ainsi que de laisser les portes ouvertes mais sous surveillance[23].

Un autre épisode de maladie contagieuse se situe en 1586-1587[24], mais il ne s’agissait pas de peste, bien plutôt de dysenterie. Lors de ces épidémies, la vie continue dans la cité. Les échevins sont au travail, tout comme les sergents, les artisans, etc. C’est un peu plus compliqué pour les métiers de bouche qui ont davantage de contraintes — les bouchers et les boulangers, mais aussi les taverniers et hôteliers qui reçoivent moins de monde. Les échanges commerciaux avec les villes et villages voisins sont également entravés. Néanmoins, ces épisodes pesteux semblent bien moindres que ceux qui auront lieu au siècle suivant, 1631-1633 notamment.

 

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[1] Cf. https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/05/07/des-soins-medicaux-en-lhospital/

[2] M. T. Boutiot, Recherches sur les anciennes pestes de Troyes, Etudes historiques, Troyes, Paris, Schultz et Thuillié Libr., 1857, p. 15 et p. 22.

[3] Voir Frédérique Audoin-Roueau, les Chemins de la peste, Presses universitaires de Rennes, 2003, notamment les chapitres III, XIII et XV.

[4] On sait aujourd’hui que la puce du rat a besoin pour survivre de conditions de température et d’humidité très strictes : elle vit bien à 15° ou 20° avec 90 à 95 % d’humidité, F. Audoin-Roueau, op. cit., chap III p 69.

[5] Tonnerre, AM 4 CC 2 1562-1563, f° 25 v°.

[6] Hoyau : sorte de houe ici étroite et pointue, à long manche, pour creuser la terre.

[7] Tonnerre, AM 4 CC 2 1562-1563, f° 26.

[8] Alors que la foi nouvelle fait des émules et après la première guerre de religion, il n’est pas étonnant que les édiles tonnerrois aient choisi ce fervent catholique très opposé aux calvinistes.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 14-15.

[10] Les Bibliothéques Françoises de La Croix du Maine et de du Verdier, Paris, Saillant et Nyon, [1584] nouvelle édition 1772, T I p 217.

[11] Tonnerre, AM, BB 1.1 au pénultième jour de septembre 1563.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 16 et 16 v°.

[13] Tonnerre, AH, E 82-3, le document dit 1562 mais il n’y a aucune autre mention de peste à Tonnerre cette année-là, j’ai donc proposé 1563 : les religieux reçoivent 10 livres tournois pour « l’augmentation de norriture et victuaille » ; il est précisé qu’ils sont partis pour poursuivre le service divin « attendu qu’il y a danger de present audict hospital », avec le consentement du prévôt et des procureurs des comtes. Vertault, aujourd’hui en Côte-d’Or, appartenait à l’Hôpital.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 16 v° et 21.

[15] Tonnerre, AM, BB 1.1 au 1er jour de novembre 1563 et 4 CC 2 1563-1564, f° 9 v°.

[16] Voir https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/08/le-tumulte-de-la-porte-saint-michel-1/

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570, f° 49 v°-50 et BB 1.1 assemblée du 16 septembre 1569.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570, f° 41 v° et f° 62.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570 f° 50.

[20] Tonnerre, AM, Ms 13 f° 116.

[21] Tonnerre, AM, BB 1.1 assemblée du 30 juillet 1570.

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-7150 f° 30-30 v° et 43.

[23] Tonnerre, AM, EE 1 au 20 octobre 1570.

[24] Cf. https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/05/07/des-soins-medicaux-en-lhospital/

 

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La maladrerie Saint-Blaise et ses occupants

Bien que le pic de l’endémie ait été atteint aux Xe et XIe siècles, c’est seulement au XIIe que vont se multiplier petites maladreries[1] et grandes léproseries, sous l’impulsion du grand élan religieux et du dynamisme économique qui caractérisent l’époque. Comme le démontre François-Olivier Touati[2], les conditions d’apparition de ces établissements suggèrent une installation progressive qui s’institutionnalise lentement, les monastères ayant certainement joué un rôle dans le processus de création, selon leur idéal de charité et d’assistance aux malades, suivis d’autres autorités ecclésiastiques ou laïques. Dans la vision d’alors, le ladre est à la fois le représentant du péché et le rédempteur. Comme le pauvre, il est une voix de salut des âmes en offrant la possibilité de charité et de compassion pour les gens sains, et pour lui même par le renoncement et la prière. Ainsi des personnes saines venaient volontairement servir les lépreux. En s’installant en un lieu spécifique, hors de la ville, bénéficiant rapidement de dotations et de soutiens, les groupes de lépreux se sont organisés selon une discipline communautaire fondée sur le modèle monastique. Autrement dit, et pour paraphraser F.-O. Touati, le groupe humain (« les lépreux ») a préexisté à l’institution (la maladrerie), raison pour laquelle on ne trouve pas trace de la fondation d’origine. On ne découvre en effet l’existence des maladreries qu’au détour de documents plus tardifs, protection pontificale, interventions diocésaines, dotations laïques par exemple.

Naissance d’une maladrerie

Il n’en va pas autrement à Tonnerre, où la première mention connue de la maladrerie se trouve dans un bref du pape Eugène III (1145-1153) adressé à l’abbé du monastère de Saint-Michel, daté du 12 septembre 1147. On y apprend que « les frères lépreux ont construit une église dans la paroisse qui appartient au droit de cimetière de votre monastère. En notre présence vous avez concédé que cette église fut consacrée et que deux chanoines y fussent établis, un pour les hommes lépreux, l’autre pour les femmes. Y seront également ensevelis ceux qui, morts au siècle, auront spécialement adhéré à les servir, à moins qu’ils ne préfèrent être inhumés dans le cimetière de votre couvent. Les lépreux choisiront un prêtre qu’ils vous présenteront et à raison de ce ils vous paieront un cens de deux sols de monnaie tonnerroise »[3]. On découvre une communauté installée hors les murs depuis des années, organisée, avec des frères et sœurs sains desservants et un prêtre. Une bulle de 1194 parle des frères lépreux de Tonnerre, « profès de l’Ordre de Citeaux », ayant prononcé des vœux donc. Tous les membres de ces communautés, lépreux ou valides, étaient désignés sous le vocable de frères et sœurs. La mention de l’église n’est pas anodine et précède de trente-deux ans le concile de Latran III qui généralisera l’implantation d’une chapelle dans les maladreries, d’un cimetière et d’un prêtre partout où les ladres « seraient réunis en nombre suffisant pour mener la vie commune ». L’abbaye réclame néanmoins que soient préservé son droit de cimetière dont elle avait le monopole à Tonnerre : les gens sains de la maladrerie seraient donc enterrés dans le cimetière de Saint-Michel.

Site de la maladrerie Saint-Blaise

Les maladreries ne s’implantent pas au hasard. Elles sont quasi toujours implantées au bord d’une route et peu éloignées de la ville et autres lieux d’échanges, s’insérant de fait dans l’économie urbaine. Elles ont participé de la sorte à la conquête des territoires sous la pression démographique du XIIe siècle : « les défrichements, la culture des terres, quelques avantages de foires et de marchés, de plus, le grand nombre de voyageurs et de pèlerins qu’attiraient à Saint-Michel la solennité du culte, la sainteté du lieu et l’espérance de quelques miracles, toutes ces circonstances avaient favorisé beaucoup d’établissements sur la montagne »[4].

Carte du finage de la ville de Tonnerre, 1687 (AD Yonne)

Saint-Blaise est justement établie sur le mont Voutois à environ 800 m de l’abbaye. Implantée sur la route de Noyers, celle qui mène à Vézelay, haut lieu de pélerinage, à peine à 1,5 km de la place du Pilori (place centrale proche de l’église Notre-Dame), voilà qui permettait aux lépreux de mendier. A 500 m au sud est une patte d’oie qui ouvre sur trois chemins : de Noyers, d’Yrouerre et de Viviers, ce dernier menant à la métairie de Marcault à moins de 3 km au sud appartenant à Saint-Blaise. Petitjehan parle de « pieces de vignes estans es environs et contiguz d’icelle maladerye » et d’autres « beaulx fondz d’heritages » dont elle a été dotée[5]. Les frères lépreux sont donc installés en une zone de passage propice et cultivant des terres octroyées qu’ils ont conquises comme les autres métairies disséminées sur le plateau aux confins du finage. L’endroit est de plus très sain, à 267 m d’altitude au-dessus de la ville[6]. Il devait y avoir au moins un puits.

A Tonnerre, le saint protecteur choisi fut saint Blaise. Ce saint abandonna la vie dans le monde (il était évêque) pour se retirer dans une caverne et y mener une vie érémitique, et la translation de ses reliques l’a fait connaître en Occident après 1120. La vie érémitique avec ses renoncements ressemble fort à celle des ladres et de leurs aides. Petitjehan décrit la chapelle avec le « manoir », lieu d’habitation des valides, et la grange du métayer d’un côté du chemin, tandis que les « maisonnements » des lépreux sont de l’autre côté « pour la commodité de la retraicte et residence des paouvres malades de lepre »[7]. D’un côté, la grange pour les ressources et l’église pour la prière, et de l’autre l’abri pour les lépreux. Une carte tardive de 1687, montre parfaitement l’emplacement de la chapelle à l’est de la route avec un jardin et deux maisons à l’ouest[8]. Pour J. Fromageot St-Blaise est située « à l’emplacement où se joignent actuellement la route dite ancienne route de Saint-Michel et le chemin qui passe devant la ferme du Bel Air et la Jungle », et pour C. Dormois « sur le coteau qui domine le plateau de Saint-Michel, près le chemin de Noyers au climat des Beurtoches »[9]. La chapelle était en effet située sur le climat des Beurtoches, mais les bordes des ladres se trouvaient dans un enclos sur celui des Huées.

La chapelle semble être orientée plus ou moins est-ouest de façon à avoir sa porte tournée vers la route, les passants, les pèlerins, et est pourvue d’une abside semi-circulaire[10]. Comme toutes les chapelles de maladrerie, elle est petite, de plan très simple, rectangulaire, sans transept et vraisemblablement très sobre de décor. Au XVIIIe siècle, Cerveau la décrit ainsi : « il reste encore des ruines considérables de cette chapelle », mais abandonnée depuis la fin du XVIIe siècle, « il en tomba un angle du mur et de la couverture », pour finalement être entièrement démolie en 1725[11]. Il n’existe alors déjà plus aucun vestige de maisons et il est impossible de s’en faire une idée. Pas non plus trace écrite de murs, mais il y avait forcément des enclos de part et d’autre de la route[12].

Plan de 1687 (AD Yonne)

Plan de 1687 (AD Yonne)

La maladrerie, partie intégrante de la cité

Bien insérée dans le territoire de la ville, la maladrerie fait partie du paysage ordinaire, sert même de repère, voire de limite. A la fin du XVe siècle, la Justice de l’abbaye condamne un voleur à être battu et fustigé dans la Grand-rue de Saint-Michel « jusqu’à la maladrerie ». Petitjehan, un siècle plus tard, décrivant la « ville de Sainct Michel », écrit qu’elle « se comprenoit depuys la motte St Michel en une rue qui se continuoit jusques à la maladiere », ajoutant que l’abbaye est assise sur une montagne, appelée Mont Volut « qui se continue jusques derriere la maladiere[13] ». Voici les lépreux et les moines inclus symboliquement dans la même contrée, sur le mont sacré où des ermites avaient vécu, où le corps de saint Thierry, patron de la ville, repose depuis l’an 1022.

Justement, depuis fort longtemps, la maladrerie était aussi incluse au plan religieux et liturgique dans une des processions des Rogations[14]. Cette fête calendaire a lieu, au printemps, durant les trois jours précédant l’Ascension qui tombe toujours un jeudi. Les processions des Rogations étaient générales et soigneusement organisées par le clergé — ici les chanoines — , réglées selon des parcours fort anciens. Des études ont démontré que les itinéraires empruntés étaient antérieurs au XIIe siècle ou très proches et unissaient les lieux symboliques les plus anciens d’une cité. Ayant vu le jour peu après l’hôpital Saint-Antoine ou l’hôtel-Dieu Notre-Dame, Saint-Blaise fait donc parti des plus anciennes institutions de charité à Tonnerre, avant même l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles. Quoi d’étonnant à trouver la chapelle Saint-Blaise parmi les stations liturgiques de la procession du lundi des Rogations ? Petitjehan parle en effet du « premier jour des roisons lors que la procession se faisoit comme encore d’antienne coustume elle se faict en ladicte maladerye[15] ». Au plan sociologique, ces processions contribuaient à l’appropriation d’un territoire communautaire et permettaient au corps social de manifester son unité et sa cohésion. Au plan religieux, aller en foule à la maladrerie était à la fois expiatoire et charitable. Cette procession intègre donc la chapelle Saint-Blaise avec ses frères lépreux dans la dévotion collective.

« Possession et gouvernement »

Ne nous y trompons pas, une maladrerie est un Bénéfice dont la collation appartenait à l’évêque, parfois battu en brèche par un seigneur ou une communauté d’habitants revendiquant le fait d’avoir contribué à sa fondation. La lèpre touche tout le monde, pauvre ou riche, religieux ou laïc. Aussi les communautés d’habitants ont-elles souvent élevé à leurs frais les maladreries et veillaient à leur administration sous la dépendance des comtes et de l’évêque — à Tonnerre depuis les années 1330. Cette prise en charge des lépreux est une sorte d’assurance d’être accepté et nourri si besoin était. Les confréries ont aussi souvent fait des dons aux maladreries sous la garantie d’y voir accepter l’un des leurs si nécessaire. C’est le cas à Tonnerre avec les bouchers, les pâtissiers et boulangers. Chargés de gérer les biens et les dépenses de Saint-Blaise, les habitants avaient échangé ce droit avec le chapitre de Saint-Pierre qui s’en acquittait depuis le 1er janvier 1506 n.s..

Titres et chartes perdues, revenus détournés, biens aliénés : les premiers édits de réformation des hôpitaux et maladreries du royaume voient le jour au milieu du siècle et, vaille que vaille, les chanoines ont dû se plier aux exigences du grand aumônier de France. Des commissaires réformateurs mènent l’enquête sur les revenus des maladreries. En août 1551, une information est faite par le bailli de Tonnerre sur ces revenus à la requête des malades eux-mêmes. Le 12 décembre suivant, les chanoines déclarent les revenus et le 23, tombe une sentence de l’aumônerie qui donne « mainlevée aux prévôt et chanoines de Saint-Pierre du temporel de la maladrerie de Tonnerre dont ils sont administrateurs perpétuels, à charge de payer chaque année à chacune des trois lépreuses qui y sont actuellement une somme de 30 livres[16], qui pourra être réduite à l’avenir, s’il est prouvé que les malades, auxquels le Chapitre fournit déjà le bois et le vin, peuvent vivre à moindres frais[17] ». En principe, les chanoines doivent verser un tiers des revenus « aux paouvres mallades[18] », et employer le reste « tant au service divin, reparations, que charges dues aux maistres bouchers de lad. ville ». Mais ils réclament que la part des lépreux soit « moderée » à 12 livres chacun. Il est vrai qu’ils sont désormais quatre et qu’à 30 livres chacun, la somme monterait à 120 livres. En juin 1554, le chapitre réclame à son tour une information « sur la malversation des paouvres mallades de lepre de ladicte malladerie ». Une nouvelle sentence du 9 juillet 1554, exige avant que de trancher, que les chanoines apportent au greffe de la réformation « les lecttres tiltres de la fondation dotation et augmentation du revenu de ladicte malladerie de Tonnerre, baulx à ferme comptes par eulx renduz avecque plus ample declaration dud. revenu et charges ». Le jugement définitif des commissaires est sans appel : « quant à present, ne sera faict aulcune moderation et diminution de ladicte pension des mallades y pourveuz et envoyez en ladicte malladerie ». Les malades garderont donc la même provision. Est ordonné également que si l’un des pensionnaires décède, « il sera envoyé en icelle ung quatriesme mallade ». La maladrerie Saint-Blaise semble donc pourvue pour accueillir quatre malades et non davantage.

Durant ces enquêtes, on trouve trace de « sommation et requisitoire faicte par lesdictz du chappitre aux manans et habitans dudict Tonnerre affin de retrouver aultres tiltres dudict revenu ». Il y a encore, dix ans plus tard, un procès en cours puisque les échevins passent procuration à leur procureur à Sens « pour déclarer en la cause pendant audict Sens contre le chapitre de Tonnerre que les habitans sont fondateurs de la maladrerie et ont la gouvernance d’icelle[19] ». En 1565, un conseil des habitants décide d’aller trouver les chanoines du chapitre Saint-Pierre pour les avertir « de pourveoir à la reparation des chappelle et bastimens de la maladrerie / Et s’ilz sont refusans seront poursuivyz en justice[20] ». La ville participe d’ailleurs, comme nous allons le voir, à certains frais concernant les lépreux. Les chanoines quant à eux tentent de dépenser le moins possible (ou de gagner le plus possible).

Suspicion et diagnostique

Pour devenir membre de la maladrerie, il faut d’abord être déclaré porteur de la lèpre. La plupart du temps c’est la rumeur publique qui signale l’existence d’un suspect. Une requête doit alors être faite aux autorités judiciaires de la ville. A Tonnerre, le prévôt rend une ordonnance sommant des chirurgiens de visiter le malade afin de reconnaître les symptômes de la lèpre. Le suspect est donc examiné par des spécialistes, parfois un de ses proches aussi, comme pour la femme de Jehan Robillon, « qu’on disoit estre suspecte de lad. malladie, laquelle touttesfoys ne s’en est trouvé entaschee »[21]. Une contre-visite est parfois nécessaire. Fin septembre 1571, on examine une première fois deux femmes, Thiennette et Edmonne[22]. Anthoine Denancluse et Didier Crespin, Me chirurgiens à Tonnerre, sont payés 30 sols tournois chacun par la ville, qui paye également du bois, des javelles (fagots) et des chandelles utiles à ces examens. Il faut en effet « palper » le patient sur tout le corps et il fait frais chez le médecin en ce début d’automne. Ces diagnostiques étaient très sérieusement posés vue la conséquence pour les malades. Il n’est de plus pas question de surcharger la léproserie et, selon l’avancée de la maladie, certains lépreux étaient autorisés à vivre chez eux, mais reclus. Cette fois, sur le rapport des médecins, une seconde visite est exigée pour Thiennette en octobre. C’est alors sur ordre du lieutenant général au bailliage, que trois chirurgiens vont l’examiner : Denancluse à qui on adjoint un autre chirurgien de la ville, Berthin Combart[23] et un autre venu de Dyé, Damian Girauldin — les Tonnerrois toucheront cette fois 36 sols chacun et le Dyéen 60 sols. Finalement, Thiennette est reconnue lépreuse et le prévôt prononce la sentence : elle devra se retirer en la maladrerie avec Edmonne. Les échevins et l’Eglise entrent alors en jeu.

Rituel de séparation et enfermenent

On ne connaît pas, au moment des créations de maladreries, de texte juridique organisant l’exclusion des lépreux. Les seules mesures sont un habitat séparé, une continence stricte, pas de contacts avec les personnes saines ni directes ni indirectes (vaisselle, nourriture, etc.), l’observance religieuse et le respect des règles de la communauté. Mais l’idéal évangélique prôné au XIIe siècle ne devait pas durer. Au XIVe siècle, l’évolution des mentalités, dans une période troublée, amène graduellement à la peur de la contagion et à la stigmatisation des lépreux. La guerre de Cent ans fit bien des ravages et il est possible aussi qu’une partie des bâtiments aient été détruits. Les conditions de vie des lépreux et le cadre communautaire se sont dégradés. Ainsi, l’enfermement des lépreux est un phénomène tardif. En Bourgogne ou en Champagne, les premières mentions de précautions sanitaires à leur égard apparaissent au XVe siècle. L’attitude à leur égard change. Ces malades sont frappés de plus en plus d’interdictions. La cliquette, qui auparavant servait à demander l’aumône, devient au cours du temps un objet de discrimination. La fraternité n’existe plus et on voit arriver des couples mariés, des veuves, des marginaux, comme nous le verrons.

Au XVe siècle se met donc en place un rituel assez macabre d’« adieu » au lépreux : il quitte définitivement sa famille, sa maison, ses occupations pour aller vivre à la léproserie. C’est un simulacre de funérailles au monde. Qu’en est-il à Tonnerre un siècle plus tard ? Comme partout, lorsqu’une personne est diagnostiquée lépreuse, et reçoit la sentence de réclusion, la communauté l’y prépare. Les échevins entrent en jeu avons-nous dit : ordre de paiement « de l’ordonnance des eschevins pour les frais faits pour separer d’avec ses enfans Jehan Robillon demeurant aux Mullots trové entaché de la malladie de lepre, luy faire un manteau, des chausses et luy avoir baillé aultres choses accoustumees[24] ». La ville « habille » et baille « ce qu’il convient » lorsqu’un malade est désigné pour la maladrerie. En 1571, deux femmes ladres vont recevoir chacune une robe de drap noir doublée de frise confectionnée par un tailleur d’habits et une « paire de soliers » fabriquée par un cordonnier. Mais quels sont ces autres choses «accoutumées » ? Ce sont les objets à la fois personnels et distinctifs du ladre : un godet d’étain, une paire de cliquette en bois, une ceinture de cuir, une bourse et des gants, une besace, un barril et un entonnoir ainsi que « les lacs [cordons] à pendre lesd. barrilz et antonnoirs[25] ». Autant d’objets, attributs distinctifs du ladre, dont il est seul à pouvoir se servir et censés protéger les gens sains.

Un lépreux « et ses objets accoutumés » (manuscrit français 15e siècle, Paris, B.N.)

Un lépreux « et ses objets accoutumés »   (ms français 15e siècle, Paris, B.N.)

 

Lorsque tout est prêt, échevins et ecclésiastiques décident rapidement d’une date. Selon la paroisse à laquelle appartient le lépreux, l’officiant sera le vicaire de Notre-Dame ou les « prieur chanoine et chapittre sainct Pierre ». Le jour dit, prêtres, échevins et six sergents vont chercher le ou la malade à son domicile et le conduisent à l’église Saint-Pierre ou Notre-Dame. Après une grand messe, une procession se met en branle avec tous les assistants pour accompagner le malade jusqu’à la maladrerie[26]. Ce rituel très solennel veut montrer qu’il s’agit bien d’un adieu. D’autant qu’à Tonnerre, le cimetière étant en Saint-Michel, le cortège du lépreux empruntait un temps le même parcours que celui d’un enterrement. Arrivé à Saint-Blaise, le malade fait le serment devant tous et devant Dieu d’obéir en tous points à la règle de vie qui est désormais la sienne et de n’enfreindre aucun interdit. Le prêtre le bénit. Il est ensuite accueilli par ses frères lépreux qui lui montrent sa borde. Ainsi Edmonne fut conduite « jusques à l’eglise et dillec à la maladerye où elle est de present demourer ».

Les malades au XVIe siècle

La maladie a régressé et on constate à la Renaissance un faible taux d’occupation partout en France (souvent moins de cinq lépreux). Dans les textes précédents, on parle de trois lépreuses en 1551 et de quatre lépreux en 1555. Je n’ai pas le nom des premières, mais en 1553, Saint Blaise accueille Edmonne Mithaine (Mitaine) femme de Claude Bernard[27]. Elle est d’une famille de vignerons et manouvriers habitant faubourg du Pont et son mari est vigneron dans la rue Saint-Michel intra-muros. Des décès parmi les trois premières occupantes ont dû survenir, car deux nouvelles admissions ont lieu. Le 23 avril 1554, celle de Nazare Pernot (Nazaire Perrenot) âgée d’environ 35 ans, de Tonnerre elle aussi, paroisse Notre-Dame, et en 1556, celle de Jehan Robillon demeurant à la métairie des Mullots qui est « trové entaché de la malladie de lepre ». Il doit être âgé car déjà couché sur les rôles de taille en 1532 (donc déjà plus de 25 ans) et sa femme est dite veuve en 1566. Sans doute mort en 1564 ou 1565, année qui voit une nouvelle entrante : Leonarde Regnier femme de Baltazar Mitaine, manouvrier du faubourg du Pont, sans doute de la famille d’Edmonne Mitaine.

En septembre 1571, deux femmes sont admises : Estiennette Fournery femme de Guion Offlard de Dannemoine, et Edmonne Tuot veuve de Jehan Nouvellet. Elles habitent toutes deux au Perron. La seconde est veuve depuis plusieurs années, paye encore un impôt en 1566 puis plus rien. Peut-être fait-elle partie des pauvres de la paroisse Saint-Pierre ? Elle est pourtant la fille de Thibault Tuot (Thuot), riche boulanger possédant plusieurs maisons en Bourgberault. Quant à Estiennette dite Thiennette âgée d’environ 32 ans, elle est la fille de Jehan Fournery marchand pâtissier et hôte du Dauphin, un hôtel près la porte Jehan Garnier, riche lui aussi. (On voit que les pâtissiers et boulangers ont bien fait de doter la maladrerie depuis des siècles). Etant toutes deux de notables familles, c’est peut-être la raison pour laquelle les comptes s’étendent en détails sur les vêtements et objets dont elles ont été pourvues, dont le godet d’étain.

Des couples mariés, un frère défroqué, des enfants…

Un procès verbal de visitation de la maladrerie Saint-Blaise, qui a lieu le 14 septembre 1574, va nous en apprendre davantage sur certaines de ces personnes. Pierre Pithou, bailli de Tonnerre va recenser les lépreux avec des chanoines de Saint-Pierre : Messires Claude Labbe, prévôt du chapitre, Nicolle Manteau, Claude Porret, curé, Jehan Garnier et Simon Colin, receveur et maître de la maladrerie.

On retrouve Nazare Pernot, désormais âgée de 45 ans et Thiennette Fournery, 35 ans, ex-femme Offlard, puis deux nouveaux venus : Estienne Debar et Denis Loubier. Ainsi, Edmonne Mithaine, Leonarde Regnier et Edmonne Tuot veuve Nouvellet sont décédées, laissant deux places libres. Estienne Debar (38 ans) est là depuis deux ou trois ans et Denis Loubier (30 ans) depuis deux mois. Aucun des deux n’est Tonnerrois, ce qui montre que l’on avait fini par accepter des forains pour remblir le quota, mais à condition d’avoir la provision d’une autre ville. Estienne Debar, né à Soulangy a « provisions sur la maladrerie de Joigny ». Denis Loubier natif de Saint-Vinnemer est entré avec sa femme, Jehannette Paris native de Freisgnes (Fresnes), elle aussi malade, et dit avoir provision de la maladrerie de Cruzy-le-Châtel[28]. D’autres irrégularités se font jour. Nazare Pernot, qui était auparavant mariée avec un lépreux, « a reconnu qu’elle n’était pas malade, encore qu’elle eût été visitée par trois fois » et «néanmoins ayant provision en ladite maladrerie dès le 23e avril 1554 apr. Pâques, à raison de 30 L.t. par an augmentées de 11 L. par provision du 17e août 1572 ». Les seuls malades sont donc Thiennette Fournery, Estienne Debar, Denis Loubier et son épouse. Les deux hommes touchent 40 L.t. par an.

Les lépreux et lépreuses ont reconstruit leur vie et la maladrerie regroupe tout ce monde. Le mariage contracté avec un ou une ladre pouvait être considéré comme nul si le valide le souhaitait. Il y avait donc de nombreux abandons et des remariages. Rappelons que, même reclus, considérés comme morts pour la société, les lépreux ne perdront jamais leur capacité civile : ils peuvent jouir, disposer et transmettre leurs biens, se marier… Thiennette explique que son mari Guyon Offlard « l’a délaissée peu après qu’elle fut reçue et est encore vivant sain ». Du coup, elle s’est remariée avec Clément Boucher, natif de la Bellechaume près Saint-Florentin et sain. Nazare, était mariée avec Etienne Tacheron malade, mais s’est remariée il y a seize ans, dit-elle, « en lad. maladerie », avec Jacques de Coussy « dict Picard, natif de Picardie, sain, duquel elle a trois filles et deux fils qui n’ont pas apparence de maladie ».

Quant à Estienne deBar, 38 ans, il était frère de l’abbaye Saint-Martin de Molosmes. Il existe en droit canon une irrégularité ex defectu corporis, fondée sur un défaut du corps, une difformité grave et voyante. Cette irrégularité n’est pas une peine mais un empêchement. Pour un moine lépreux, le défaut du corps étant survenu après les vœux, lui interdit les fonctions des Ordres. Ce moine défroqué dit être entré à Saint-Blaise il y a trois ans, en 1571 donc, mais « depuis chassé pour en mettre un autre natif de Tonnerre et pour son mauvais gouvernement [sa mauvaise conduite] ». Voici un moine, en principe habitué à la discipline, qui n’a pas dû être dans l’obéissance totale aux règles de la maladrerie. Or, les écarts de conduites étaient peu ou prou châtiés. Pour lui, ce fut l’exclusion temporaire… car il fut « remis ». Il explique d’ailleurs qu’il est marié depuis cinq mois avec une Tonnerroise, Jehanne Gerard (ou Herard ?), fille d’Artus, « saine de lepre, qui est de present avec lui ». Dans les rôles de taille, cette femme est une des rares non veuves à payer l’impôt en son nom, autour de 20 sols tournois pour une taille habituelle, ce qui est relativement aisé. En 1572 pourtant, alors qu’il s’agit de récolter une lourde taille, son impôt descend à 5 s. 6 d.t. Revers de fortune ? La vie est difficile pour une femme non mariée. Elle est trentenaire et a finalement opté pour le mariage avec un lépreux et vit avec lui à la maladrerie, et doit se sentir tirée d’affaire. Pourtant…

Le procès-verbal de visitation n’a pas seulement pour but de recenser les lépreux et autres habitants de Saint-Blaise, mais aussi de savoir si tout se passe bien. Or deux personnages ne sont guère appréciés. Estienne deBar tout d’abord : « nous ont tous les dessusdicts malades ensemble ledict Colin rapporté que ledict deBar était fort querelleur, jurant et blasphemant souventes fois le nom de dieu et menaçant tous les jours et s’efforçant de battre les autres malades et suspect de plusieurs autres vices ». Il est bien possible qu’il se fasse exclure de nouveau, mais je n’ai pas la suite de l’histoire[29], et il n’est pas sûr que la pauvre Jehanne ait choisi le bon partenaire pour ce mariage tardif. Nazare Pernot ensuite, qui pourtant est déjà peu régulière, non lépreuse profitant de 41 livres. Les malades se plaignent que ladite Pernot veut prendre 6 sols 8 deniers chaque mois sur leurs provisions. Serait-ce parce qu’elle est la plus âgée ? On voit qu’en ce siècle, les mœurs de la maladrerie et la discipline communautaire se sont relâchés.

Pour récapituler brièvement, il y a à Saint-Blaise, en 1574, quatre couples et six enfants. Parmi les couples, deux sont mixtes sain et malade réunis, un autre est sain et le dernier est malade. Nous retrouvons le quota de quatre lépreux, dont trois non Tonnerrois. Ils ne sont plus accompagnés de frères dévoués mais de leur mari ou femme, souvent couples reconstitués avec des enfants non atteints. Une autre convivialité s’installait en maladrerie et les valides demeuraient fort utiles aux lépreux.

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[1] On trouve au XVIe siècle dans les textes tonnerrois : maladrerie, maladrerye, maladerye, maladerie ou maladiere ; à rapprocher de ladre, lépreux.

[2] François-Olivier Touati, Maladie et société au Moyen Âge: La lèpre, les lépreux et les léproseries dans la province ecclésiastique de Sens jusqu’au milieu du XIVe siècle, Paris-Bruxelles, De Boeck université, 1998 ; livre passionnant qui remet en cause les idées toutes faites sur lépreux et léproseries.

[3] Extrait du cartulaire de Saint-Michel et transcription par M. Jolivot in : « Etats généraux de 1576. Recherches sur l’Assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY n° 30, 1861, p 290-291.

[4] L. Le Maistre « Abbaye de Saint-Michel près Tonnerre », AY, 1843, p 77.

[5] Petitjehan Pierre, Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p 47. Sur Marcault et les autres métairies ou hameaux de la ville, voir Les métairies de Tonnerre au XVIe siècle (article à venir).

[6] Le chemin qui mène de ce lieu à l’abbaye se nomme de la maladière ou du Belair et croise la ferme du Bel-Air qui a remplacé une ancienne métairie du nom de Croizelles, sans doute carrefour des terres de l’abbaye et du finage de la ville. Bel-Air n’évoque pas un lieu fétide. Le finage se situe entre 129 m et 323 m d’altitude pour donner une idée.

[7] Petitjehan P., op. cit., p 46.

[8] Cette carte est intéressante quand à l’emplacement mais a été faite à une époque où la maladrerie n’est plus opérationnelle et ne livre donc pas tout : par exemple un jardin à la place de la grange détruite ?

[9] Jean Fromageot, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, p. 36 avec quelques autres détails p 37 ; Camille Dormois, Notes sur l’hôpital de Tonnerre, Auxerre, 1853.

[10] Ceci d’après le plan de 1687, mais la carte n’étant pas le territoire, peut-être y avait-il non une porte sur la rue, mais une porte latérale, ou les deux ?

[11] Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 228-229. Cerveau commente morose qu’il en eut coûté dix pistoles si l’on avait promptement réparé, et ajoute amèrement que le commandeur du St-Esprit, autre chapelle tonnerroise, à qui avait échu St-Blaise, aima mieux utiliser ses matériaux pour construire une grange « pour y ramasser les grains de la commanderie et de la léproserie qui, depuis cette époque, n’a plus été en mémoire que sur les feuilles de recette des commandeurs ». Ainsi en va-t-il de notre patrimoine bâti et Tonnerre est championne en la matière : abandons, destructions, remaniements, etc. Bon, mais tout est éphémère…

[12] J. Fromageot, op. cit., p 37, parle de traces de murs dans le val des Beurtoches dans les années 1970.

[13] Petitjehan P., op. cit., p 28 et 30.

[14] Les processions des Rogations sont destinées à implorer la bénédiction divine sur les biens de la terre, on y chante des litanies, des psaumes… ; elles ont aussi un caractère pénitentiel dans la mesure où elles préparent à l’Ascension du Christ. D’où l’abstinence et le jeûne durant ces trois jours.

[15] Petitjehan P., op. cit., p 49. Des historiens tonnerrois ont tous, à la suite d’un des leurs, parlé de la fête des Rois. C’est une erreur car roisons signifie Rogations. Petitjehan en parle à propos des bouchers  qui, en raison « de certains beaulx droictz qu’ilz preignent et recoipvent sur la boucherye bannale dudict Tonnerre » reçoivent chaque année lors de la procession « un banquet de tartes » offert par les chanoines « « qui en estoient antiennement tenuz ». Il est vrai que le chapitre était propriétaire des boucheries et, à ce titre, percevait de nombreux droits en argent et en nature. Les maîtres bouchers, qui ont de plus doté la maladrerie, reçoivent des tartes et non des chairs parce qu’un jeûne de trois jours doit être observé avant l’Ascension.

[16] La maladrerie se suffit plus ou moins à elle-même pour ce qui est du chanvre pour les vêtements, des farines, des légumes, le porc élevé et salé dans l’enclos. Il fallait pourtant de l’argent pour la viande fraîche, les poissons et harengs, nourriture des jours maigres. A Tonnerre, le lépreux recevait sa ration quotidienne de nourriture et de vin et 30 livres tournois par an au milieu du siècle.

[17] Troyes, AD Aube, I 13 p 6.

[18] Ceci et ce qui suit se trouve à Tonnerre, BM, Ms 13, f° 90-92.

[19] Tonnerre, AM, BB 1-1, conseil du 2 janvier 1564 n.s.

[20] Tonnerre, AM, BB 1-1, assemblée du 18 mars 1565.

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 12.

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1570-1571, f° 22-22 v° et 25 v° ; 4 CC 3 1571-1572, f° 19 v°-20.

[23] Anthoine Denancluse semble être le chirurgien attitré pour la lèpre ; on lui adjoint toujours au moins un autre chirurgien. Berthin Combart est d’une famille de barbiers-chirurgiens pensionnaires de l’hôpital Notre-Dame des Fontenilles.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 25. Les Mulots, hameau au sud de la ville (cf. note 5).

[25] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1571-1572, f° 19 v°-20.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 12 et 4 CC 3 1571-1572, f° 20. Sur la base de ces seuls documents, je ne peux en dire plus.

[27] Pour tous ces lépreux nommés, voir Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 12, 1555-1556, f° 25, 1564-65 f° 22, 1570-1571, f° 22-22 v° et 25 v° ; 4 CC 3 1571-1572, f° 19 v°-20 ; ainsi que BM,  Ms 13 f° 89, texte déjà publié par Jolivot C., op. cit., p 299-300. Les détails sur chacun proviennent de mes recherches personnelles (rôles de taille, etc.).

[28] Tous les lieux cités sont dans le Tonnerrois.

[29] Je sais seulement qu’en 1577 ou 1585, il y a encore des lépreux à Saint-Blaise.

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