Sergents du corps de ville et forestiers

Les sergents ne peuvent pas être assimilés à la police au sens moderne du terme comme spécifiquement chargés de l’ordre et de la sécurité des hommes et des biens. Pour cela, il faudra attendre le XVIIe siècle. C’est pourquoi je les intitulerai « sergents du corps de ville » et non « sergents de ville » (expression du XIXe siècle), afin de garder cette subtilité en mémoire. Mais alors à quoi servent-ils ? Le mot sergent désignait un serviteur de justice subordonné à une cour, un juge, au roi, à un seigneur ou aux édiles d’une ville. Pour être sergent, point n’est besoin d’être licencié ès lois mais bien est besoin de savoir lire et écrire. Tous les sergents à Tonnerre au XVIe siècle ont cette capacité, qu’ils soient sergents du comté, du bailliage, de la prévôté ou du corps de ville. Ces derniers sont d’ailleurs presque tous notaires et c’est ainsi qu’ils commencent leur carrière.

Qui sont les sergents

En septembre 1553, la comtesse Loise de Clermont nomme huit sergents pour « aller par chascun jour quatre d’entre eulx de moys en moys à la garde des grandz boys eaues et forests et garenne de ladicte dame ou lieu que bon semblera à ses capitainnes gruyer et procureurs d’icelle »[1]. Ils devront prêter serment et recevront 100 sols tournois par an, payés par trimestre. Lorsqu’ils « serviront esdictz boys [ils ne pourront] faire aucungs exploitz de justice sinon du consentement des dessusdicts cappitainne gruyer et procureur ».

Sur les huit hommes nommés, quatre vont devenir sergents du corps de ville : Pierre Gaillard, Jacques Rabyat (Rabiat), Jehan Blanchard, et Laurens Foulley (Folley ou Feulley). Ils sont tous notaires et Jacques Rabyat est déjà sergent, avec André Merces, depuis au moins 1549. C’est d’ailleurs pour les « suffisance diligence et bonne preudhommie » de leur personne qu’ils ont été nommés. Quant aux autres, c’est avec l’autorisation des procureur, gruyer et capitaine du comté qu’ils ont pu être employés par la ville, et en dehors de leur office au service du comté comme stipulé dans l’ordonnance. Il faut attendre le décès ou le départ d’un sergent pour le remplacer. André Merces et Jacques Rabyat meurent en 1557 et 1559. Jehan Blanchard et Laurens Foulley disparaissent des comptes de la ville en 1559-1560. Pierre Gaillard restera sergent durant dix ans, 1552-1562. Il a un frère, Jehan notaire qui est aussi greffier au bailliage et tous deux en 1562 étaient chargés de recevoir de l’argent sur des dépens obtenus au profit des habitants. Ils ont préféré garder l’argent et se retrouvèrent assignés en justice. L’année suivante, on apprend que Pierre Gaillard est mort et que sa veuve rembourse sa dette.

Il y a donc de nouvelles recrues : Berthin Bouldrey, notaire habitant en Bourgberault, prend l’office de sergent au corps de ville en 1556 et le gardera plus de vingt ans ̶  il sera un moment tabellion, puis trompette juré de la ville ; François Languillat, notaire habitant de la paroisse Notre-Dame, prend son office en 1561 jusqu’en 1571 et poursuit le notariat jusqu’en 1577 ; Jacques Lemaire qui habite au Perron (paroisse Saint-Pierre) est aussi notaire et devient sergent en 1562 ; il exerce lui aussi plus de vingt ans. En 1572 apparaît un nouveau venu : Georges Coignet qui manie l’arquebuse et n’est pas notaire. Peut-être est-ce là une prémisse de l’évolution future vers le sergent de ville ?

Auxiliaires de justice

Une des fonctions des sergents du corps de ville est de dresser des exploits, signifier des assignations, de faire des exécutions, des saisies ou des contraintes, comme un huissier : « A Jaques Lemaire, Berthin Bouldrey et François Languillat notaires au comté de Tonnerre et sergens au cors de ceste ville, pour plusieurs exploictz d’execution, saisies, adjournemens faictz à requeste desd. eschevins pour les affaires desd. habitans sur leurs redevables et delinquans en leurs usages / Et encores avoir receu contraulx faictz et passez entre lesdictz eschevins et aucuns [certains] particuliers de ceste ville (declarez en l’estat et memoires desdictz), durant l’an »[2].

Les sergents assistent les échevins et personnes nommées par eux pour faire les visitations de travaux, les bornages de terres ou de bois. Ils peuvent aussi exercer des fonctions de juré-priseur au cours des adjudications des biens communaux, ou de marchés pour des travaux dans la ville entre autres. Ils assistent parfois comme tabellion un procureur travaillant aux affaires de la ville.

Un peu de police

Les sergents prêtent parfois la main aux échevins pour faire régner l’ordre. Au cours d’une assemblée ayant décidé la garde des portes, il est déclaré que les défaillants « recevront une amende dont les deux tiers seront employé aux reparations de la ville et pour l’aultre aux sergents du corps qui y tiendront la main et annonceront ladicte garde ». Ils veillent donc à ce que chacun tienne son poste et recueillent les amendes en cas d’absence. Dans d’autres circonstances, alors que des bandes armées huguenotes venant de Vézelay rodent, les sergents sont de nouveau mis à contribution « pour eviter que surprinse n’advienne par gens incongnuz qui pourroient s’estre retirez es maisons particulieres ou aultrement, lesdicts eschevins avec les sergents se transporteront es maisons de tous les habitans pour scaveoir s’il y a aulcun estrangers et les faire vuyder et sortir hors la ville, et iceulx commis à la ronde seront tenuz aller le soir es maisons des taverniers pour adviser aussi comme il y a este cy devant »[3].

D’autres fois mais rarement, ils prennent des délinquants en flagrant délit, comme cet homme d’Epineuil qui, dans un champ appartenant à la commune, « s’efforcoit prendre noix de noyer de ladicte commune », ou le bois volé aux usages trouvé dans la grange de Vauplaine et « en la grainche Aubert ». Dans ce cas, les sergents doivent trouver des témoins du délit, saisir les objets du larrecin et les vendre au profit de la ville[4].

Lorsqu’un sergent royal mène une enquête sur un sujet concernant la ville ou fait une arrestation, il est parfois assisté d’un sergent du corps de ville, ainsi que pour transporter les prisonniers à Troyes ou à Sens. Des enquêtes et recherches de témoins peuvent être faites dans des villages voisins sur mandement des échevins. Il faut alors louer un cheval pour le sergent accompagnateur car nos sergents tonnerrois n’en ont pas. Ce sont des sergents à pied.

Adjournements de post en post

Les sergents du corps de ville convoquent les habitants pour diverses raisons. Le terme adjournement exprime que l’on assigne une personne ou un groupe à comparaître en personne, à une date, une heure et en lieu donnés pour une raison qui doit être stipulée. Les sergents sont ainsi envoyés avertissant la population de post en post ̶ lieux assignés désignés par un poteau, souvent carrefours ou places ̶ ou directement chez les particuliers : « ont verbalement rappourtez avoir faict ledict adjournement de post en post parlans tant à leurs personnes [les manants et habitants] que aux personnes de leurs femmes et enfans, serviteurs et servantes ainsy qu’il est accoustumé »[5].

La grande majorité de ces ajournements est pour convoquer à des assemblées, donc délibérer d’affaires : s’il convient de faire une taille municipale, pour élire des hommes par quantons[6] par exemple pour réparer les chemins ou curer les fossés par corvée, pour élire les assietteurs[7] des tailles royales, pour la défense de la ville… Un autre exemple : durant l’automne 1552, le sergent André Merces reçoit 10 sols tournois « pour ses peines et salaires d’avoir adjourné et faict assigner avec les eschevins au lieu de l’hospital pardevant messieurs les eleuz de Tonnerre plusieurs personnes et manouvriers pour en estre prins ce qu’il plaira à mesdictz sieurs pour servir de pyonniers et estre menez au lieu de Thoul en Lorraine selon le mandement du Roy et contraincte de mesdictz sieurs les eleuz » [8]. C’est une des rare fois où la convocation se fait en l’hôpital. Le jour de la réunion ou de l’assemblée, les sergents font office d’huissiers à la porte de l’auditoire ou de l’église Notre-Dame. Ils participent tous à la levée des tailles et impôts et à l’audition des comptes.

Avis, avis ! à son de trompe et cry public

Les sergents sont également chargés de placarder « à tous les carrefours » les ordonnances royales ou comtales. Comme tout le monde ne sait pas lire, un sergent doit annoncer à haute voix, de post en post le texte officiel. C’est le cas par exemple pour la convocation aux Etats généraux de 1576 : on enjoint à Berthin Bouldrey, sergent et trompette, « de publyer à son de trompe et cry public ledict mandement à cejourd’huy yssue des vespres, et encores demain jour de marché, et faire sçavoir à tous manans et habitans de ceste ville de Tonnerre tant ecclesiastiques que séculiers nobles ou aultres de quelque etat ou condition qu’ilz soyent, qu’ilz ayent à se trouver dimanche prochain vingt troisieme jour du present moys de septembre, heure de midy, en l’eglise Nostre Dame dudict Tonnerre, lieu accoustumé, à faire telles assemblées […] Ce que ledict Bouldrey nous a rapporté et certifié avoir faict suyvant nostre mandement, et pareillement les curés des eglises parochiales de Saint-Pierre et Nostre Dame dudict Tonnerre avoir faict pareilles publications à leurs prosnes dudict jour de dimanche suyvant la charge que nous leur en avons baillée »[9].

Guet et garde des portes

En cas de danger ̶ bandes armées, peste, hordes de pauvres, etc. ̶ , la décision peut être prise d’organiser la garde des portes ou même le guet de nuit sur les murailles. Ce sont les habitants organisés en dizaines qui montent la garde. Chacun sait ce qu’il à à faire, avec qui et où, mais il faut organiser au jour le jour. C’est là qu’interviennent un ou plusieurs sergents selon la durée et l’ampleur de l’alerte. En 1562-1563 lors de la première guerre de religion, alors que des troupes ou bandes des deux bords passent et repassent, les trois sergents LeMaire, Bouldrey et Languillat se relaient en fonction des portes à garder : Bouldrey à la porte de Bourgberault (son quartier) en octobre et de décembre à avril ; Languillat court entre les portes de Rougemont et Jehan Garnier en octobre puis de février à avril ; LeMaire se partage entre la porte du Pont et l’annonce du guet au Perron d’octobre à janvier[10]. En 1565, pour danger de peste, deux sergents annoncent la garde des portes durant deux mois. Parfois, les sergents annoncent la garde des portes durant l’année mais le guet de nuit seulement un mois.

Les sergents forestiers

Depuis 1552, les habitants n’avaient plus que des droits d’usage sur le tiers de la forêt de Tonnerre dont le comte demeurait propriétaire. Le comte avait rapidement nommé un gruyer, Antoine Branche, d’autre part avocat. Le gruyer s’occupe de l’état et de la gestion des forêts du comté, il veille au bon exercice des droits d’usage et au respect des droits seigneuriaux avec l’aide des gardes et sergents du comté. La ville avait encore essayé de résister à ce tiercement par la justice, sans succès. Ce n’est qu’en 1559 que l’on songe à faire garder les bois et il faut attendre 1561 pour trouver dans les comptes la mention de « forestiers ayant la charge de la garde des bois et usages ». Contrairement aux sergents du corps de ville, ceux-ci ne sont pas choisis parmi les huit personnages nommés sergents par la comtesse en 1553. Ils ne font pas le même métier. Aucun d’eux n’est notaire, mais ils savent lire et écrire. Ils se succèdent plus rapidement que les sergents du corps de ville. Avec quelques lacunes, citons Nazaire Prothey qui garde « le tiers de Usages » de Noël à mi-juillet 1560, Jehan Chasneton (Chaneton) et Edme Dongoys (Eyme Dongois) de 1561 à 1565, Christophe Humbert en 1562 qui devient par la suite messager juré, Nicolas Hallechange en 1570-1571, Michel Marquellet de 1573 à 1579 et Nicolas Poussot de 1579 à 1582, devenu ensuite forestier de la comtesse et de l’Hôpital.

Le bois est devenu une matière rare et chère, très convoitée et donc très surveillée, d’autant plus que la forêt n’est pas un lieu sûr. On y trouve des malandrins, des pilleurs de bois, des soldats, et « ceux de la religion » peuvent s’y cacher ou même fabriquer des échelles dans les bois pour surprendre la ville[11]. On ne fait confiance ni aux sergents forestiers ni aux habitants. Au cours d’une assemblée, les échevins rappellent à Chasneton et Dongoys à quoi ils sont tenus. D’abord, ils doivent être accompagnés chaque jour de garde de deux des habitants (chacun surveille l’autre). Pour établir la liste des accompagnants, il faudra adjourner les habitants trois fois l’an sans salaire supplémentaire. Ils ne « souffriront que les habitans ou aultres couppent jarrons [branches d’arbre] et fouteaulx [bois de hêtre et plus généralement arbres de haute futaie], ayns seulement la simple ramee et fagotz et ne permettront à ceulx estant avec eulx à lad. garde coupper et apporter lesd. jarrons et fouteaulx à peine d’en respondre et des degastzs qui se feront esdictz boys en leur propre nom ». S’ils trouvent « aucuns ayans couppé, charroyant, ou portant aucun boys de la qualité dessusdicte par ceste ville et allieurs les prendre et constituer prisonniers et les amener à Justice et en advertir lesd. eschevins et bailler aud. Souplette [procureur des habitants] rapport escrit et signé de leurs mains des prinses qu’ilz feront et assignations qu’ilz donneront aux delinquans »[12]. On se méfie particulièrement des boulangers, pâtissiers, bouchers et taverniers qui ont défense d’acheter du bois à la sauvette et lorsqu’ils accompagneront les forestiers ils ne pourront rapporter que du bois (ramée et fagot) pour leur usage personnel et non pour « la cuitte de leurs pains, paticeries, trippes et hostelleries »[13]. En 1571, c’est le forestier Nicolas Hallechange qui est sur la sellette et on envoie un sergent comtal « faire visitation du degast » qu’il a fait aux usages. C’est peut-être la raison pour laquelle il ne reste pas longtemps.

En plus de ce travail de police, les sergents forestiers assistent aux arpentages et bornages. Lorsque la portion de bois jouxte la forêt comtale, le forestier communal travaille de concert avec un forestier du comte. En cas de vente de bois, autorisée par le comte et son gruyer, les sergents forestiers doivent de plus assister l’arpenteur, créer les layures [laies] pour indiquer la coupe avec l’aide de manouvriers et marquer les baliveaux avec un marteau aux armes de la ville ou du comté selon les cas. Un métier pas de tout repos et qui exige la connaissance de la forêt.

Salaires

Les sergents du corps de ville, comme les autres sergents du comté, reçoivent 100 sols tournois par an payés par le comte à raison de 25 sols par trimestre, ce qui est peu. Ils n’ont pas de gages annuels payés par la ville, sauf Berthin Bouldrey qui, à partir de 1565, reçoit des gages de 50 s.t. par an pour son office de « sergent et trompette juré de la ville ». Cependant, certaines tâches sont rémunérées : 6 sols 8 d.t. à 10 s.t. pour ajournement et audition des comptes ; 25 s.t. par mois pour annoncer la garde des portes et 50 sols lorsqu’ils annoncent la garde et font le guet de nuit.

Les gages n’étant pas énormes, tous occupent plusieurs fonctions : André Merces cumulera un moment le greffe de la justice de l’Hôpital et Jacques Rabyat celui de la prévôté. Ils peuvent aussi exercer comme notaire en dehors de l’office de sergent du corps et sont alors payés par les particuliers, mais il leur arrive d’être employé comme notaire par la ville. Ils confectionnent alors des grosses, des vidimus, des copies d’actes, de lettres, d’actes d’assemblée, etc. Ils reçoivent dans ce cas des honoraires sur les deniers communs.

En plus de leur 5 livres tournois de gages, ils touchent par la ville de 2 à 20 livres selon les années, jusqu’à 40 livres en 1575-1576 ayant annoncé la garde durant toute l’année et fait le guet certains mois. Bouldrey semble être le « chef », c’est lui qui est le plus sollicité, mais dans l’ensemble ils paraissent solidaires et se partagent les tâches. On comprend qu’ils travaillent aussi comme notaires auprès des particuliers. Enfin, ils reçoivent des petits avantages en nature. De nombreuses réunions en petit comité se passent dans une des auberges ou tavernes de la ville où le sergent présent est convié au repas.

Quant aux sergents forestiers communaux, un accord avait été passé en 1563 sur des gages de 50 livres tournois par an. En fait, les 50 L.t. se sont transformées en 50 sols tournois (2 L. 10 s.t.). Dongoys et Chasneton portent plainte à la prévôté et obtiennent gain de cause : l’année suivante, Jehan Chasneton touche 9 L.t. et 4 L 12 s 6 d tz « pour les despens de la procedure faicte contre les eschevins ». Lors de l’exercice 1564-1565, ils touchent tous deux 40 L.t., ce qui est déjà mieux. A partir de 1573, Michel Marquellet sera payé 36 L.t. et en 1581 Nicolas Poussot obtiendra 40 L.t.. Les forestiers sont également payés lorsqu’ils préparent les coupes de bois (arpentage, laies, marquage), autour de 20 sols par jour. Comme les autres, ils partagent parfois boisson et nourriture à la taverne ou reçoivent, ainsi que les manouvriers à l’œuvre, « pain, vin et viandes [nourriture] » aux bois lors des préparations à une coupe.

Bien vus ou mal vus ?

Il n’est pas possible avec les documents dont je dispose de savoir ce que les Tonnerrois pensaient au sujet des sergents. Il semble que les forestiers soient plus répressifs que les autres de par leurs fonctions et peut-être davantage craints. Une certaine violence s’exerce autour de la forêt et du bois. Les comptes de la ville sont émaillés de sentences de la prévôté « contre ceulx qui ont delinqué es boys et usages desdictz habitans », pauvres ou riches ils sont poursuivis et doivent payer. J’ai le sentiment en revanche, ne serait-ce que par leur longévité, que les sergents du corps de ville sont respectés plus que craints. D’ailleurs ces auxiliaires du pouvoir communal, qui sont aussi notaires, sont de vrais intermédiaires avec la population qu’ils connaissent bien et dont ils sont issus. Au quotidien, dans son quartier, chacun d’eux vit une sociabilité ordinaire, jusqu’à ce qu’il revête son costume rayé…

 

Voir : La livrée des sergents

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[1] Tonnerre, BM, Ms 12 f° 175-177 v°. Bien sûr la comtesse est autorisée de son mari François du Bellay. Cette affaire fait suite à Une affaire de vaches.

[2] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 15 v°.

[3] Tonnerre, AM, BB 1 1-A, assemblées du 19 mars 1564 n.s. et du 18 août 1569.

[4] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1559-1560, f° 28 ; 1570-1571 f° 25 v°-26.

[5] Tonnerre, AM, BB 1 2, assemblée du 17/12/1570.

[6][6] Voir Rues de Tonnerre à la Renaissance.

[7] Assietteurs : ceux qui établissent l’assiette de l’impôt et en font le rôle (du verbe asseoir, on trouve asseeur dans les textes mais pas à Tonnerre).

[8] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 25 v°. Cet épisode se situe lors de la tentative de Charles Quint de reprendre Metz, conquis avec Toul et Verdun par Henri II et les princes protestants allemands au cours de l’été précédent.

[9] Tonnerre, BM, Ms 12 f° 170 sqq (ce texte a été publié par M. Jolivot, « Recherches sur l’assemblée des habitants de Tonnerre », in Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne – 1876, VOL 30-1, p 231-232).

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 18-19.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570 f° 3.

[12] Tonnerre, AM, BB 1-1, assemblée du 24 octobre 1563.

[13] Tonnerre, AM, BB 1-1, assemblée du 17 octobre 1563.

 

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La livrée des sergents

Pour en savoir plus sur leurs fonctions, voir : Sergents du corps de ville et forestiers

 

Bien que les cahiers de comptes parvenus jusqu’à nous commencent en 1552-1553, je n’ai trouvé aucune mention de vêtements pour les trois sergents du corps de ville avant 1562-1563. Cela ne signifie pas qu’ils n’en avaient pas de distinctifs avant, mais que la ville ne les leur payait pas encore. En octobre 1563, ils reçoivent un uniforme aux frais de la communauté : une robe tous les six ans et des chausses chaque année. La robe indique bien leur fonction d’auxilliaires de justice pour l’échevinage. Dans l’exercice de leur fonction, ils doivent être distingués des autres sergents (royaux, comtaux, de l’hôpital, du bailliage, etc.) et reconnus même hors de la ville. C’est le rôle de la livrée. Ils portent donc la « livree de la ville »[1], aux couleurs de son blason de gueules à la bande d’or. Aussi achète-t-on du drap « rouge et jaulne » pour ce vêtement.

 blason

Certains comptes de la ville donnent plus de détails : par exemple que les chausses sont jaunes avec une ou des bandes rouges et qu’elles sont doublées de fine toile ou petit drap rouge[2]. Un quart d’aune pour les bandes semble suffisant (environ 30 cm). Un acte royal du 25 mars 1557 avait fixé la largeur des étoffes (laine, lin, drap) à 1 aune ¼ , soit près de 1,50 m, mais est-ce le cas partout ? Il semblerait néanmoins qu’il y ait de petits galons rouges sur ces chausses jaunes, qui sont de drap ou même d’estamet, autre légère étoffe de laine. Il faut 4 aunes et demie de tissu pour fabriquer trois chausses et seulement 1 aune et demie pour les doubler. Soit, à supposer que les sergents soient de la même taille, 0,60 m de doublure pour 1,78 m de chausses pour une personne. C’est que les chausses montaient alors jusqu’à la taille et la doublure pouvait s’arrêter soit aux genoux soit aux mollets soit encore sur le haut des cuisses, ce qui pourrait bien être le parti choisi ici. Comme on attachait les chausses au pourpoint, généralement encore avec des œillets dans lesquelles on enfilait des aiguillettes (lacets ferrés), il fallait une certaine résistance, d’où la doublure.

Quant à la robe, indication de la fonction judiciaire des sergents, elle est toujours en drap rouge et jaune. Il existait des tissus rayés, et les habits de sergents étaient généralement à rayures horizontales, ici avec le rouge dominant semble-t-il.  Ces robes coûtent cher, 30 livres tournois en moyenne contre 17 L.t. pour les chausses, mais elles s’usent moins vite, aussi ne les change-t-on que tous les six ans ou environ (j’ai trouvé octobre 1562, octobre 1573 et octobre 1579 où ce rythme est précisé[3]). Il faut 4 m de drap pour confectionner une robe. Les prix augmentent tout au long du siècle. Pour les chausses en 1562 (première mention[4]) de 13 L 15 s.t., on passe à 16 L 10 s.t. en 1574, et 6 écus 50 st (20 L 10 s.t.) en 1579, par exemple. La ville ne fournit ni chemise, ni pourpoint, ni chaussures, ni chapeau (en fait de chapeau, les sergents portent des bonnets). Quant aux armes, je n’ai trouvé que des épieux et pour deux des sergents une arbalète. C’est trop peu d’éléments pour décider de leur armement.

sergentUn sergent en temps de carnaval

(image issue de : https://gouberville.wordpress.com/qui-etait-il/le-sergent-chandeleur/)

Même au sein de la municipalité, on distingue les sergents du corps de ville du sergent forestier. Ce dernier est en bleu et rouge et ne porte pas la robe : « une aulne et demye de Paris de drap bleu turquin et trois aulnes un quart de frize rouge employez à faire une jupe de couleur audict Nicolas Poussot forestier »[5]. La dimension des tissus fait présumer le bleu turquin (bleu foncé et mat, tirant sur l’ardoise) pour les chausses et le rouge pour la jupe qui est un pourpoint en frize (étoffe de laine à poil frisé). Pourquoi le bleu ?

Après un long procès (j’y reviendrai un jour), le comte François du Bellay avait obtenu en 1552 le tiercement de la forêt : le comte demeure propriétaire mais accorde un tiers de la forêt pour les habitants en droits d’usage avec faculté d’y faire pâturer « leurs bestes aumaille, chevalyne et porchynes », et pour le comte le droit d’établir tous officiers pour la garde et conservation de ses bois. Le comte a changé et depuis 1556, ce sont les couleurs d’Antoine de Crussol d’Uzès que portent ses gardes et sergents forestiers : « leur délivrer du drap bleu pour faire ung mandilz orné de passement incarnat et blanc et du drap de mesmes coulleurs pour border lesd. mandilz que lesd. gardes seront tenuz porter vestuz allans et venans par nos bois et forestz et vacquant à leur charge, qui leur seront baillez au commencement de l’année »[6]. Un mandil (ou mandille), vêtement de buste militaire, était une sorte de casaque aux manches non cousues pendant sur les épaules et que l’on pouvait resserrer sur le poignet par des boutons ou des aiguillettes. Déjà, notons que le forestier de la ville et ceux du comte ne portent pas la même tenue. Alors, pourquoi le bleu ? Le bois de la ville n’étant qu’un usage et non une propriété, il fallait le rappeler dans le costume en utilisant la couleur dominante du comte, le bleu, et la couleur dominante de la ville, le rouge. Les sergents forestiers ne sont pas considérés comme des hommes de robe, mais bien plutôt comme des « hommes d’armes ».

Drapiers et tailleurs d’habits

Qui dit livrées, dit fournisseurs et couturiers. Ces vêtements sont délivrés en octobre. En 1562, Guillaume Bordes marchant drapier fournit le tissu et Didier Bordes tailleur d’habits fait la façon. Sans doute de la même famille, l’un habite la paroisse Notre-Dame et l’autre Saint-Pierre. En 1564, le marchand est Estienne Girardin marchand et le tailleur Louys La Roche. En 1573, on retrouve le drapier Estienne Girardin, avec Guillaume Garnier comme tailleur d’habits. Les années suivantes, pour des chausses, Jacques Levuyt est à la fois marchant drapier et chaulsetyer. En octobre 1577, Estienne Girardin qui est qualifié d’échevin[7] fournit le tissu et la façon. En 1579, le drapier est Hugues de Chevreuille et la façon de la juppe du forestier est faite par Guillaume Garnier qui est passé « Me tailleur d’habitz » ; tous deux sont voisins et habitent rue Dame Nicole. Pour les chausses et robes des sergents Jehan de Laroche et Nicolas Cocquard, aussi Mes tailleurs d’habits, se partagent le travail. Enfin (non que ce soit le dernier mais cela est suffisant pour se faire une idée), en 1581 Pierre Girardin, peut-être fils d’Estienne, fournit drap et façon[8].

On voit qu’ils sont peu nombreux à se partager le marché. A partir de 1564, trois familles seulement — Girardin, LaRoche, Garnier — et un nouveau venu, Nicolas Cocquard (Coquard). Tous ces marchands drapiers sont proches du pouvoir citadin, soit qu’ils aient un membre de la famille receveur ou échevin, comme les Levuyt, soit qu’ils aient été eux-mêmes échevin ou receveur : nous avons vu Estienne Girardin, mais aussi Guillaume Bordes, receveur en 1557-1558, Hugues de Chevreuille fils d’échevin et receveur en 1571-1572. Il n’en va pas de même avec les tailleurs d’habits, sauf Guillaume Garnier d’une famille d’édiles qui d’ailleurs n’accepte que des travaux « prestigieux » : le pourpoint du forestier à 20 sols tournois, ou les robes payées de 18 à 20 s.t. chaque. Les autres « petits » tailleurs d’habits ou chaussetiers sont payés 6 sols 8 deniers tournois pour une paire de chausses. Jehan de Laroche et Nicolas Cocquard fabriquent robes et chausses pour 25 s.t. la tenue mais se partagent le travail, et l’argent.

Pour finir sur l’habillement des sergents, une petite note cérémonielle. Le 27 avril 1573 est organisé à Tonnerre un office solennel pour Henri de Clermont-Tallard, neveu de la comtesse Loise, mort d’une mousquetade le 7 avril au siège de La Rochelle. Henri aurait dû lui succéder à la tête du comté, aussi les armoiries d’Henri furent alors attachées aux robes des sergents du corps de ville[9]. Le même cérémonial doit se produire à chaque épisode important des familles comtales, par exemple au décès d’Antoine de Crussol, rentré malade du camp de La Rochelle et décédé à Tonnerre le 14 août 1573. Contrairement à ce qu’écrit Albiousse[10], le corps d’Antoine de Crussol n’a pas été rapporté à Uzès et n’y est pas enterré au couvent des Cordeliers, mais bien à Tonnerre dans l’hôpital Notre-Dame des Fontenilles avec une partie de la famille de Clermont-Tallard[11]. Par exemple encore, au décès de la comtesse Loise de Clermont, duchesse douairière d’Uzès, inhumée en l’hôpital le 11 mai 1596.

 

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[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-63, f° 30 v°-31.

[2] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565 f° 17-17 v° : “trois aulnes et demye de Paris [4,16 m] estamet jaune achetees pour faire des chausses [aux] trois sergens du corps de la ville et un quartier (1/4 d’aune soit environ 0,30 m) de drap rouge pour faire les bandes desd. chausses et un quart de petit drap pour les doubler ».

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-1580 f° 25 v°-26 : « suivant qu’il est accoustumé faire par chacun an pour le regard desd. chausses et quant ausd. robes de six ans en six ans faisant l’an du present compte la sixieme ».

[4] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 30 v° ; est-ce seulement en 1562 que l’on décide d’habiller les sergents du corps de ville en livrée ?

[5] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-1580 f° 25 v°-26 ; c’est la première mention de livrée pour un sergent forestier.

[6] Tonnerre, BM, Ms 12 (Pithou) f° 45.

[7] En fait, Estienne Girardin rempile car il est échevin pour la première fois en 1568-1569, puis en 1573-1574 et trois années de suite de 1575-1576 à 1577-1578. Il ne l’est plus au moment de cette commande, mais il vient de terminer son « mandat » et il n’est pas étonnant qu’on le dénomme encore « échevin ».

[8] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-63, f° 30 v°-31 ; 1564-1565 f° 17-17 v° ; 1573-1574, f° 36 ; 4 CC 3 1574-1575, f° 30 v° ; 1575-1576, f° 20 v° ; 1577-78 f° 19 v° ; 1579-1580 f° 25 v°-26 ; 1581-1582 f° 21-21 v°.

[9] J’ai trouvé ce détail dans Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 113.

[10] Albiousse Lionel, Histoire des ducs d’Uzès, Paris, Champion, 1887, p 84.

[11] En septembre 1596, à la suite du décès de Louise de Clermont début mai, on trouve dans les comptes de l’Hôpital : « Maistre Jehan Le Clerc recepveur de l’hospital payez à Balthazard Monnard Me masson demeurant à Tonnerre la somme de 25 soubz pour avoir despavé et repavé les fosses ou sont enterres les corps de feu monSr et madame duzes et de messieurs de Clermont… » : Tonnerre, arch. H, E 171-1 et E 176 comptes 1595-1596 f° 101 v°. On attend d’ailleurs aves impatience les résultats d’une analyse des corps trouvés dans les sarcophages en plomb exhumés à l’hôpital il y a une quinzaine d’années.

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