Travaux publics urbains

En amont du chantier, comment se passent les travaux d’utilité publique au XVIe siècle ? A Tonnerre comme ailleurs, il faut d’abord un projet de rénovation ou de construction, une prise de décision, puis un mode d’adjudication à un entrepreneur.

Dans une petite ville de la Renaissance, les travaux publics concernent les ponts et chaussées, certains bâtiments publics comme un auditoire, un hôtel-Dieu, un collège et surtout les murailles, tours et portes de l’enceinte, les églises étant le fait des fabriques – marguilliers et paroissiens[1]. Depuis le Moyen Âge, la législation royale naissante se préoccupe des moyens de communication et des fortifications, aussi les « élus », représentants du roi, participent-ils de plus en plus aux prises de décision. Il n’en demeure pas moins que le commanditaire des travaux est finalement toujours la ville représentée par l’échevinage et un procureur, sous la tutelle plus ou moins forte des représentants comtaux et/ou royaux. Ajoutons que, selon les circonstances (guerre, danger, passage de troupes par exemple), le lieutenant au gouvernement de Champagne et Brie dont dépend Tonnerre peut intervenir et imposer des travaux aux murailles, portes et tours. Dans ce cas, il vient lui-même ou envoie un capitaine qui se charge de conseiller les échevins et maîtres d’œuvre qui n’ont que le choix d’obéir.

Tout d’abord, il faut donc une décision. Au regard de nos documents, il est bien difficile de savoir d’où vient cette décision d’entreprendre. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’un beau jour, une proposition est faite au cours d’une assemblée pour délibérer si des travaux sont nécessaires à tel ou tel endroit ou que tel ou tel édifice sera construit. Une fois le projet annoncé, le jour même après les Vêpres ou quelques jours plus tard on se rend sur les lieux pour étudier la besogne.

Etablir un devis

Dans le contexte des travaux, le mot visitation désigne une expertise menée soit avant soit après le chantier. Qui dit visitation dit présence d’hommes de l’art, Me maçon et/ou Me charpentier, voire Me couvreur. Pour ce qui concerne les travaux d’utilité publique, comme nous l’avons vu et selon la nature et l’ampleur des travaux, elle implique aussi la présence d’au moins un échevin, du bailli du comté ou son lieutenant et souvent d’un élu royal.

Dans un premier temps, il s’agit d’établir un diagnostic et de fournir une description la plus précise possible du travail à accomplir pour parvenir à une estimation, trouver le financement et organiser le chantier : « visitation par maçons et charpentiers qui feront un rapport des reparations, valleur d’icelles pour, les habitans ouyz, ordonner lesdictes reparations », explique-t-on dans une assemblée[2]. Pour la construction du collège par exemple, Nicolas Monnard Me maçon et Pierre Desmaisons Me charpentier, visitent la place où il doit être construit et ont « faict pourtraict et divis » l’un de la maçonnerie, l’autre de la « charpenterie et couverture nécessaires »[3]. Je n’ai trouvé aucune estimation chiffrée, comme si la description suffisait à estimer l’ampleur des travaux et servait de devis (à moins que tous les documents chiffrés aient disparu, comme les portraits). On peut cependant préciser que le paiement se fera « à la tâche » pour une simple réparation ou à la journée — surtout serrurerie, menuiserie, petite réparation d’un mur ou travaux de manouvriers[4] —, des instructions verbales suffisent alors. Pour la maçonnerie, l’estimation peut se faire « à la toise », c’est-à-dire à la toise carrée. Enfin, l’estimation peut être faite au forfait, une somme globale pour l’ouvrage. Plus le travail est complexe, plus la description est précise, parfois agrémentée d’un pourtraict [dessin, plan] du Me maçon ou du Me charpentier[5]. Il n’y a pas de dessins pour des travaux courants, mais on peut alors désigner un modèle en ville ou sur le chantier même : repaver l’arche « ainsi qu’elle estoit » ou « faire la maçonnerie de pierre de taille telle que celle qui est ».

Prenons l’exemple des réparations à faire au pont Notre-Dame et au pontot en 1563. Ce rapport de visite est assez exemplaire dans sa formulation. Il présente d’abord l’édifice et la localisation du travail : « reparation des pons et arches du pont nostre dame au dela de la chappelle tirant à Espineul [Epineuil] » et du petit pontot[6]. On décrit ensuite les ouvrages à faire, élément par élément, en commençant par les fondations, puis les murs ou ici les arches et les piles : « reprendre en fond le pillier soubtenant la chappelle, le reparer es endroictz où les pierres sont demolyes et rompues et y mettre autres […], reparement aussi en fond le pillier soubstenant l’arche attenant led. pillier de la chappelle, faire la maçonnerie […], « retenir le pavé de ladicte arche tout de long, en mettre de neuf au lieu de celluy qui est mangé et rompu / Semblablement reprendre en fond le pillier soubtenent la troisieme arche du costé dudict Espineul tout de long et au lieu des pierres demolyes et rompues en mettre aultres ». On passe ensuite au pontot dont il faudra « reparer le pillier soubstenant les deux arches ».

Emplacement de la chapelle côté amont du pont Notre-Dame.

Emplacement de la chapelle côté amont du pont Notre-Dame.

Enfin, ces rapports décrivent les matériaux à employer et précisent pour qui en est la charge. Pour le pont Notre-Dame, il est stipulé que la pierre de taille de l’ouvrage doit être « du franc ban des clouz de la perriere d’Angy », la pierre dite franche étant la plus parfaite que l’on puisse tirer d’une carrière. Pas n’importe quelle carrière, celle d’Angy qui n’est pourtant pas communale (elle appartient à l’Hôpital) et est plus éloignée, il faudra donc payer plus cher. Il est précisé également que l’entrepreneur devra « fournir toutes matieres requises et necessaires mesmes les pierres »,  et devra en outre « faire les chaussees et descour de l’eau, le tout à ses fraiz sans que les eschevins soyent tenuz luy fournir aucune chose synon quatre voitures de jarrons [fortes branches, poteaux] des usages des habitans pour faire le pillotyz et picotz [pieux] pour reprendre et asseoir la fondation desd. pilliers[7] ». Il est toujours mentionné que le travail doit être fait « bien et duement » avant d’en définir l’échéance. Pour cette fois, l’ensemble de la besogne doit être mise en œuvre « incontinent et sans delay », d’autant que les basses eaux de l’Armançon se situent à l’automne, que l’hiver est dangereux jusqu’en avril et qu’il faut ensuite attendre mai pour accomplir ce travail. C’est sur ce genre de rapport que la décision finale est prise, et que la publicité est faite pour l’adjudication. Pourtant…

Trouver un financement

Pourtant, il faut aussi trouver les deniers nécessaires pour assurer le financement de la besogne. Ce sont avant tout les octrois qui procurent cet argent. Depuis le XIVe siècle, les finances urbaines reposent en effet sur un impôt indirect institué pour faire face aux dépenses de fortification. Les bonnes villes n’étant pas souveraines (et ne souhaitant d’ailleurs pas l’être), elles doivent avoir recours au roi. Les impôts qu’elles perçoivent résultent donc d’une permission royale, d’un don ou « octroi ». Ce qui oblige les villes à le demander et, comme il s’agit d’un don temporaire, de le faire renouveler. Voilà qui engage des dépenses de transport et de frais en tous genres. A Tonnerre, le rouage et le péage rapportant peu, ce sont les octrois sur le vin et sur le sel les plus importants. En plus du prix marchand du sel et de la gabelle, impôt royal, une crue est autorisée de 2 sols 6 deniers tournois par minots de sel vendus au grenier de la ville. Le vin lui est taxé au taux de 10 % sur la consommation au détail en ville et dans les faubourgs, chez les taverniers ou hôteliers. Plutôt que de surtaxer comme pour le sel, on a préféré diminuer la contenance de la pinte d’un dixième : c’est le droit de la petite pinte ou de courte-pinte. Pour le XVIe siècle, de Louis XII à Henri IV, ces octrois sont irrégulièrement renouvelés, parfois ensemble, parfois l’un ou l’autre et sont affermés[8]. Avant les guerres de la Ligue, ils rapportent en moyenne autour de 1000 livres tournois par an, avec des années pauvres. Ces deniers d’octrois doivent en principe être dépensés pour la réparation des murailles, tours et fossés mais aussi pour l’entretien général, voire l’embellissement de la ville. Ils sont souvent utilisés à d’autres fins, mais les travaux sont toujours payés sur ces recettes. Outre l’enceinte de la ville, c’est aussi sur ces deniers d’octroi que fut construit le collège ou que l’on put changer l’horloge de l’église Saint-Pierre et en poser une sur celle de Notre-Dame[9].

Dans des circonstances exceptionnelles, on a recours à l’emprunt, voire au don. En 1562 par exemple, des Tonnerrois prêtent de l’argent « pour fournir aux frayz » de la réparation et rehaussement des murailles de la fermeté. Seuls des habitants intra-muros vont prêter, riches marchands, robins et quelques officiers. Ces 36 personnes avancent sans intérêt — chose rare — 175 livres 5 sols tournois (une seule 12 L 9 s, et de 2 à 6 L pour les autres)[10], c’est pourquoi je parle de don. La décision avait été prise en l’assemblée du 4 mars, soit trois jours après le massacre de Wassy déclencheur de la première guerre de religion. Avril voit des massacres de huguenots à Sens et la pression monte partout. Le 24 avril, le duc de Nevers gouverneur de Champagne arrive à Troyes et répand ses compagnies. Auxerre s’échauffe. Il faut se protéger, mais les caisses sont vides et Tonnerre est endettée. Il se trouve que le 20 janvier 1562, les échevins avaient reçu de la part du trésorier d’outre-Seine et Yonne, des lettres disant que « le Roy avoit ordonné estre prins des deniers communs et patrimoniaulx et d’octroy des villes et lieux de son royaulme, pour employer à la fortiffication, entertenement et reparation des places frontieres de ce royaulme, speciallement Metz et Calaix », dont Tonnerre était taxée à 200 livres t. payables en deux fois — 10 avril et 20 aôut[11]. Or, au cours de l’exercice 1561-1562 (du 1er octobre à fin septembre), la ville ne reçoit que 351 L d’octrois et les deniers patrimoniaux (location des biens communaux, tours et portes) ne rapportent cette année-là que 7 L 5 s. D’où l’appel à l’emprunt qui, finalement se transformera en don. En fait de travaux, on colmate des brèches, on répare, on mure des portes mais point de rehaussement. Le remboursement ayant été fait rapidement, les créanciers avaient décidé d’oublier l’arrerage, mais dans ces cas, il s’agit le plus souvent de prêt avec intérêt.

Enfin, on peut avoir recours à une taille municipale. Ce fut le cas en 1576 pour financer l’enceinte du faubourg de Bourberault à la suite d’une « deliberation des habitans demourans en Bourgberault et aultres y ayans maisons et heritages » en juillet 1575. Les ouvrages doivent être terminés dans les trois ans et la somme est considérable, puisqu’il en va de près de 5000 L.t. Au cours d’une assemblée en septembre suivant, devant Pierre Pithou, on déplore que « les deniers patrimoniaulx d’icelle ville montent seullement de sept à huict vingt [140 à 160] L.t. par an, sur quoy il convient payer par chascun an onze vingt [220] L.t. pour les gages du predicateur, maistre d’escolle et autres officiers » ; si l’on veut payer les murailles de Bourgberault, où trouver l’argent ?[12]. On a donc décidé qu’une taille serait mise sur les habitants et propriétaires du faubourg chacun « à proportion ». On demande l’autorisation royale de lever cette taille. Les lettres royaux d’entérinement sont datées du 17 septembre 1576[13]. Le faubourg va donc élire des gens pour établir le rôle de taille à répartir sur trois ans.

Passer un marché

Pour les petits travaux (remplacer une serrure, ajouter une barre de fer ou de bois…), les échevins passent directement un marché oral avec le maître artisan adequat : « A Estienne Viardot Me charpentier demeurant à Tonnerre […] 5 L 19 s 6 d pour avoir suivant le marché verballement faict audict luy par lesdictz eschevins faict un planché de boys en la tour de Fontenilles de la fermetté dud. Tonnerre et fourny les choses necessaires »[14]. Ce type de marché ne concerne que de petites sommes.

Pour des travaux importants et plus onéreux, on a recours en ville à « l’admodiation au rabaiz », une adjudication qui se fait, après publicité, aux enchères publiques à main levée, à la chandelle et au moins offrant. L’adjudicataire s’engage à respecter le cahier des charges dans le temps imparti. Deux types de marché sont alors possibles : soit avec un maître artisan, soit avec un entrepreneur. Les règlements des métiers jurés stipulaient en effet qu’un commanditaire devait  passer marché avec chaque corps de métier séparément. C’est un cas très fréquent : à Mathieu Gregoire Me maçon demeurant à Tonnerre, 55 L tz « pour avoir par luy reparé la maconnerie du pont levis porte et tours du pont près l’hospital de ceste ville, suyvant la dellivrance qui luy en a esté faicte comme plus descroissant et qu’elle est contenue en l’acte faict pardevant monSr le bailly de Tonnerre ou son lieutenant »[15].

Lorsque le chantier nécessite la présence de plusieurs corps de métier, la ville, maître d’ouvrage, contourne la difficulté des engagements multiples en confiant le travail à un entrepreneur, parfois Me maçon, plus généralement marchand. L’adjudicataire devient alors le maître d’œuvre. C’est lui qui embauche maçons, charpentiers et autres, gère l’argent alloué et organise la besogne. Les enchères se font « à chandelle ardant » et le marché est délivré au « plus offrant et dernier encherisseur à la chandelle exterminee ». Pour le marché du pont Notre-Dame et du pontot, estimé au forfait, la séance s’est faite en la chapelle du pont en partant d’un prix global : mise à prix par Christophe de Chevreuille à 400 L ; Jehan Chevolat Me maçon 380 L ; Mathieu Gregoire Me maçon 370 L ; Valentin Jaquinet marchand 360 L ; Blaise Mandame marchand drapier 340 L ; Jehan Gaulthier maçon 320 L ; Hugues Leroy maçon 300 L ; Chevreuille 280 L ; Mandame à 260 L ; Jaquinet 240 L et enfin par Blaise Mandame à 215 L tz ; « et pour ce que personne n’a volu descroistre a esté delivré audict Mandame »[16].

Quant à l’enceinte de Bourgberault, l’estimation a été faite morceau par morceau[17]. Il y eu donc sept adjudications sur trois jours. Les cinq premières qui concernent des murailles et des tours sont estimées à la toise, et les deux autres au forfait — une porte de ville et un pont. Pour la première adjudication du 5 février 1576, du coin du château Saint-Pierre à la vigne de la Trippe, 75 toises de muraille de 16 pieds de hauteur (1 toise vallant 6 pieds, 1 toise carrée en vaut 36, pour trouver le nombre de toises, on pose 75×16/6 = 200 toises2) et deux tours de 10 toises2 à finir dans l’année. On va donc décroître sur un prix à la toise : « Ledict pan de muraille a esté mis au rabbaiz par Pierre Garnier marchant bourgeois dudict Tonnerre à six livres la toise / Par Regnault Tuot aussi bourgeoys dud. Tonnerre à cent dix solz tournois (5 L 10 s) / Par Blaise Mandame aussi bourgeois dud. Tonnerre à cent solz (5 L) / Par ledict Tuot à quatre livres quinze sols tournois / Par ledict Garnier à quatre livres dix sols tz, à luy delivré apres plusieurs publications faictes et que personne n’a voulu descroistre ». Le total se monte à 945 L.t. Puis les adjudications s’enchaînent les 12 février et 11 mars suivants, non sans avoir fait auparavant publication, c’est-à-dire publicité, aux prônes des églises paroissiales.

Les adjudicataires

Penchons-nous un instant sur ceux qui obtiennent aux enchères des travaux en ville. Entre 1553 et 1583, j’ai relevé 46 marchés « au plus décroissant ». Parmi eux, 23 sont emportés par des artisans, 22 par des marchands et un seul par un officier. Les officiers investissent peu dans les travaux, mais la proportion est équitable entre artisans et marchands. La disproportion n’apparaît que si l’on compare les sommes mises en jeu : 2630 livres tournois pour l’ensemble des artisans et 8434 livres pour les marchands. Il est évident que les plus gros marchés sont obtenus par de riches marchands.

Parmi les artisans, on trouve des serruriers, menuisiers, couvreurs, taillandiers, maréchaux, horloger et essentiellement des maçons et charpentiers. Les plus gros marchés de Me maçons se montent à 195 L.t. pour Jehan Desmaisons en 1565 et à 264 L.t. pour deux frères, Michel et Nicolas Convers en 1580. Il faut tenir compte du marché de Jerosme Leroy, Me fondeur à Troyes, qui s’élève à 1098 L.t. et ne laisse plus que 1532 L.t. aux artisans tonnerrois. Cette exception d’un maître artisan ne demeurant pas en ville est simplement due au fait qu’il n’y a pas de fondeur à Tonnerre. Il s’agit bien d’un marché « comme moins disant et au rabaiz » qui lui fut delivré « pardevant les president et elleuz de l’election et encore en presence du procureur du roy ou de son substitut en ladicte ellection et desdictz eschevins »[18]. Ce sont souvent les mêmes maîtres qui emportent les marchés, mais de nombreux autres artisans interviennent sur des petits contrats.

mandame

Quant aux marchands, qui se disent aussi « marchands bourgeois », ils sont pour beaucoup drapiers ou tanneurs d’autres sans précisions, ce qui signifient qu’ils vendent de tout, du bois, du vin, etc. A leurs affaires, ces marchands ajoutent des activités parallèles susceptibles de les enrichir mais aussi de leur conférer une certaine autorité et un statut. Ils louent des maisons, prennent des impôts à ferme, sont collecteurs de tailles, prêtent de l’argent à des particuliers ou à la ville (voire au seigneur) ou encore sont entrepreneurs de travaux publics, cas qui nous intéresse ici. Sur 22 adjudications à des marchands, ils sont onze personnes à emporter les marchés. Parlons des plus « apparents », comme on disait alors : Valentin Jaquinet pour 1563 L.t., Blaise Mandame pour 2090 L.t. et Pierre Garnier pour 3085 L.t. Le plus « petit » Valentin Jaquinet est marchand, possède au moins un cheval, plusieurs maisons dont une qu’il loue au recteur des écoles. Lui habite paroisse Nostre-Dame, rue de l’Hôpital. Blaise Mandame est marchand drapier, possède deux chevaux et loge dans le faubourg de Bourberault. Il est durant plusieurs années fermier général des fermes et aides de l’élection de Tonnerre. Quant à Pierre Garnier, marchand tanneur, fils d’échevin, il habite rue Dame Nicole, paroisse Saint-Pierre. Tous trois, de la même génération, sont échevins à un moment où à un autre[19]. Tous prêtent de l’argent à la ville. Ils font des affaires ensemble : achat de bois par exemple pour Jaquinet et Garnier en 1568. Tous partipent à des visitations soit d’estimation de travaux, soit de contrôle. En étudiant les sept adjudications pour l’enceinte de Bourgberault, on s’aperçoit que seules cinq personnes enchérissent dont Mathieu Gregoire, un Me maçon. Deux seulement emportent les enchères : Garnier et Mandame.

La réception des ouvrages

Le terme visitation est également utilisé pour les visites de contrôle des experts une fois le chantier terminé. Cette seconde expertise vérifie sur place que la besogne a été « bien et deuement faicte et parfaicte » en fonction du devis. Elle ne concerne par conséquent pas les travaux à la tâche ou à la journée, simplement vérifiés par un échevin. Pour les ouvrages plus importants et avant de payer, il faut « certifier la besogne ». L’entrepreneur ou maître d’œuvre vient informer les échevins que le travail est terminé. Ces derniers organisent alors une visite avec l’adjudicataire et les experts nommés, maîtres ou maîtres jurés[20]. Ceux qui font le plus autorité dans les années 1560 sont Mathieu Gregoire, Nicolas Monnard et Jehan Boulloy (ou Boullon)pour les Me maçons ainsi que Jehan Testuot, Estienne Viardot et Jehan Desmaisons pour les Me charpentiers. Un échevin accompagné de « gens de congoissance » se rendent sur les lieux et un procès-verbal est établi pour que le travail soit « reçu » par l’échevinage qui délivre alors une ordonnance de paiement. Guillaume Testuot, fils de Jehan, devenu à son tour charpentier juré, avait obtenu au rabais la construction du beffroi et autres besognes nécessaires pour l’horloge de l’église Saint-Pierre. Il voit son travail expertisé par Pierre Desmaisons fils de Jehan et Me charpentier accompagné de deux marchands, « lesquelles euvres et besongnes […] ont esté par luy bien et deuement faictes et parachevez, comme il appert par deux rapportz de visitation faictz par… »[21]. Lorsqu’il s’agit d’une estimation à la toise, les maçons visiteurs doivent faire le toisé pour confirmer que le devis est respecté : deux Mes maçons vérifient « la réparation faicte en la muraille de la fermetté de Bourgberault derrieres la maison de sainct Anthoyne » par un autre maçon et ont trouvé 6 toises et demi, ce qui est conforme et permet de payer le confrère[22].

signatures des maçons ayant fait la visitate pour l'enceinte du faubourg

Signatures des maçons ayant fait la visite pour l’enceinte du faubourg

 

Les maîtres sont payés pour leurs visites, qu’elles soient pour un devis ou pour le contrôle final, ainsi que le notaire ou le sergent qui fait le procès-verbal. Le nombre d’experts et de personnes présentes aux visites de contrôle dépend de l’importance de l’ouvrage et de sa nature. Pour les ponts par exemple, ou des travaux très onéreux, la présence du lieutenant général, du lieutenant particulier au baillage ou d’un procureur du comte est requise en plus d’un ou deux échevins. Les importants travaux aux murailles sont également vérifiés par un expert en art militaire, comme ce Monseigneur de Sessac[23], lieutenant de la compagnie du duc de Guise gouverneur de Champagne et Brie à qui on offre, en août 1579, « deux poulles d’inde, un perdrisseaulx et une boteille de vin clairet […] lors qu’il visita la besongne faicte à la porte Rogemont et les murailles de la fermeté de Bourgberault dont il avoit baillé son advis »[24].

Que se passe-t-il en cas de problème ? Les fraudes, assez rares ou difficiles à détecter dans nos documents, semblent surtout être le fait de marchands qui emportent un marché au forfait. L’entrepreneur peut être tenté en effet de réduire les coûts des matériaux pour gonfler son bénéfice. A la visitation de contrôle, les experts ont connaissance du devis, plan éventuel et procès-verbal d’adjudication détaillé. En 1565 et 1567, Valentin Jaquinet avait été entrepreneur d’une partie des murailles et tours sans aucun problème. En 1569, il s’était fait rappeler à l’ordre en assemblée pour un retard sur la couverture de la grosse tour de Vaucorbe. En 1572 il emporte l’adjudication des charpenterie et couverture des murailles entre la tour de Vaucorbe et la porte Saint-Jacques (Vaucorbe). Il y a 63 toises de murailles à couvrir et il doit fournir les matieres. La réception de l’ouvrage est refusée par les échevins sur le procès-verbal de contrôle des experts « pour le default qu’ilz disoient estre en icelles ». Aussitôt Jaquinet exige une nouvelle visitation ou contre-expertise et affirme que les ouvrages pouvaient aisément être réparés « ainsy qu’il est contenu au rapport de ladicte visitation qu’ils ont délivré exhibé et lecture faicte d’icelluy, ensemble du rapport de la premiere visitation ». « Exhibé » signifie qu’il est déjà en procès au siège du bailliage et que ces documents ont été fournis aux juges. Il se trouve que les pièces de charpente « ne sont de la grosseur portee par ledict marché et la tuille n’est cuytte ny raisonnable ». Au cours d’une assemblée en février 1573, échevins et habitants se mettent d’accord pour un arrangement amiable avec lui, ce qui semble être le cas le plus fréquent pour ce genre de litige. Ils consentiront à ladite besogne si Jaquinet d’une part répare la couverture selon l’avis des experts et, d’autre part s’il paye lui-même les matériaux non conformes, la différence estimée par les charpentiers et couvreurs visiteurs[25]. L’entrepreneur a dû s’exécuter puisque le 9 août 1573, les échevins reçoivent de sa part un « estat pour estre payé » (rapport). Deux ans plus tard, il obtiendra d’ailleurs sans rancune un nouveau marché « comme plus decroissant, de la reparation, charpenterie et couverture des murailles de la fermeté de ladicte ville depuis la cahuette estant au coing desdictes murailles au dessoubz de la porte de Tanneries jusques à la fermeté du chasteau de sainct Pierre »[26].

Voilà pour cet aperçu sur les travaux d’utilité publique en ville à la Renaissance. Il reste à étudier comment se passent les chantiers, ce que j’aborderai dans un article à venir intitulé Un chantier à l’hôpital.

 

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[1] Voir sur ce blog : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/21/la-tour-de-notre-dame/

[2] Tonnerre, AM, BB 1 1- assemblée du 13 août 1564.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1571, f° 6. Voir dans ce blog : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2014/12/11/locaux-des-ecoles/

[4] Ou encore un ouvrage simple : on paye par exemple 32 sols t. à deux charpentiers « pour leur salaire de trois jours et demy chascun qu’ilz ont besongné à faire une logette de bois sur la tour de la porte sainct pierre » (Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 17).

[5] Un exemple : 40 sols tournois à Nicolas Monnard Me maçon « pour avoir visité les portes de Vaucorbe, sainct Michel et Rougemont pour y faire bacules (pont-levis) au devant, ensemble le pont du faulxbourg sainct Nicolas pour le faire dresser en la place en laquelle il doibt estre assiz et desd. bacules et pont faict les devis et pourtraictz » (Tonnerre, AM, 4 CC 3 1577-1578 f° 9).

[6] Le pont Notre-Dame possède douze arches et « la chapelle est bâtie sur les 7e et 8e arches du côté du chemin tirant au grand chemin de la ville de Troyes » écrit Cerveau au XVIIIe siècle d’après une visitation de 1582. Le Pontot qui enjambe l’autre bras de la rivière possède deux arches à l’époque.

[7] Tonnerre, AM, BB 1-1, Assemblée du 17 octobre 1563.

[8] Pour en savoir plus sur les octrois, voir : Les octrois à Tonnerre (article à venir)

[9] Voir sur ce blog : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2014/12/11/locaux-des-ecoles/ et https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/29/horloges-et-cloches-de-ville/

[10] Livres de comptes 1561-1562 pour les travaux et 1563 à 1565 pour les remboursements.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1561-1562, f°22- 22 v°.

[12] Tonnerre, AM, EE 1, assemblée du 21 septembre 1575.

[13] Tonnerre, AM, EE 1, assemblée du 1er avril 1577 et 4 CC 3 1576-1577 f° 32.

[14] Tonnerre, AM, 4CC 2 1567-68 f° 7-7 v°, ordonnance de paiement du 22 octobre 1567.

[15] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-64 f° 20-20 v°, adjudication du 25 juin 1564.

[16] Tonnerre, AM, BB 1-1, adjudication du 17 octobre 1563. Voir le texte complet dans Archives.

[17]  Tonnerre, AM, EE 1. Voir aussi Une enceinte pour le faubourg (à venir) et je mettrai aussi en ligne dans Archives, tous les textes relatifs à cette enceinte et aux marchés dont elle a fait l’objet.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 3 compte des deniers d’octrois 1579-1780 f° 2-2 v° ; voir https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/29/horloges-et-cloches-de-ville/

[19] Valentin Jaquinet en 1555-1556 ; Blaise Mandame en 1556-1557, puis deux années de suite 1571-1573 avant d’être receveur l’année suivante ; Pierre Garnier en 1558-1559, 1564-1565 et 1567-1568.

[20] Je n’ai pas trouvé l’expression Me maçon ou charpentier (etc.) « juré » avant 1568. Il est vrai qu’un règlement sous Charles IX en février 1567 avait étendu l’institution des maîtres-jurés à toutes les bonnes villes du Royaume. C’est peut-être pourquoi ce n’est pas précisé auparavant, bien qu’il s’agisse des mêmes artisans. Le 10 septembre 1571, une ordonnance municipale sur le « faict du mestier de charpentier » précise qu’en fait tous ceux qui sont reçus maîtres sont jurés puisqu’ils font le serment devant justice ; que ces maîtres charpentiers doivent élire un « maître des œuvres qui sera par dessus » et cela sa vie durant ; il est enfin précisé que les Me charpentiers seront appelés le lendemain de la fête St Joseph — leur patron, le 5 janvier — pour élire parmi eux deux maîtres visiteurs pour l’année (Tonnerre, AM, BB 1 1 assemblées de janvier 1571 à mai 1572). Voilà qui précise les choses, mais j’ignore si le système était déjà en place avant cette date.

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 3 compte des deniers d’octrois 1578/1579, f° 2 v°-3.

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 2 comptes 1567-68, f° 26 v°-27 en date du 30 avril 1568.

[23] François de Cazillac seigneur de Cessac (Sessac) a été chambellan du duc d’Anjou (futur Henri III) qu’il accompagna en Pologne en 1574. Il est aussi lieutenant de la compagnie de gens d’armes du duc de Guise depuis 1570. Sa mère, Anne de Crussol est une tante d’Antoine, duc d’Uzès et comte de Tonnerre dont il est par conséquent le cousin germain. Même si le duc est alors décédé, les Tonnerrois connaissent bien Cessac qu’ils accueillent depuis longtemps avec les honneurs dus à la famille comtale en plus de sa position auprès du gouverneur de Champagne.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1578-1579 f° 27.

[25] Tonnerre, AM, BB 1-2, assemblée du 15 février 1573.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1577-1578 f° 9.

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