Arrivée du couple comtal

Suite de : Menaces sur la route de Dannemoine

Il fallait bien qu’un jour ou l’autre le nouveau comte se présente. Six témoins racontent à l’enquête de Saint-Michel l’arrivée du couple comtal à Dyé, village à 10 km de Tonnerre[1]. Sur les six, quatre sont de ce village : Joseph Piat, prêtre et vicaire de Dyé (40 ans), Jehan Millon, un marchand de 45 ans, Estienne Lenoir (27 ans), autre marchand et Esmon Crespin, laboureur de 35 ans. Témoigne également Philippe de Merey, religieux de l’Hôpital et André Merces, notaire et sergent au comté. Ce dernier a 60 ans et demeure habituellement à Tonnerre, mais il explique que sa maison ayant brûlé, il « s’est retiré audict Dyé, à volunté et esperance de reprendre son habitation aud. Tonnerre quant il aura commodité » — lorsque sa maison sera de nouveau habitable.

Tous ces témoignages sont concordants : Antoine de Crussol et Loise de Clermont arrivent à Dyé entre le 18 et le 20 juillet : « dix jours après que ladicte ville fust bruslee » ou « dix à douze jours après le feu », mais trois précisent « trois ou quatre jours avant la fête de la Magdeleine » qui est le 22 juillet. Le 18 pourtant, ils sont à Sens, bailliage dont dépend le comté où ils font insinuer au greffe devant notaire leur contrat de mariage, avant d’en faire autant au greffe de Tonnerre le 20[2]. J’opte finalement pour une arrivée le 19. Auparavant et depuis leur mariage, ils suivaient la cour. Catherine de Médicis venait de mettre au monde des jumelles. Une seule a survécu, Victoire, dont le baptême eut lieu le 5 juillet à Fontainebleau, réunissant toute la cour[3]. Ils ont été informés de l’incendie de Tonnerre, de la recherche d’incendiaires ainsi que de l’emprisonnement du maître d’hôtel de Loise Pierre de Langon entre le 11 et le 13 juillet. A leur tour, ils ont dû prévenir Langon de leur arrivée ainsi que l’Hôpital où ils souhaitent loger. En principe aussi, ils auraient dû prévenir les édiles, échevins ou élus[4].

Le comte et la comtesse se présentent à Dyé au matin. Ils ne viennent donc pas de très loin. En effet, la comtesse voyage en litière, suivie d’hommes à pied et d’un mulet chargé qui parcourent environ 4 à 5 km à l’heure. En recoupant les témoignages de l’ensemble de l’enquête, on peut se faire une idée du train de Louise et d’Antoine : ils sont accompagnés d’une dizaine d’hommes à cheval parmi lesquels des gentilshommes portant épée et des serviteurs ; ils ont aussi quatre ou cinq hommes de pied, dont deux laquais qui accompagnent la litière de Loise et d’autres qui conduisent des mulets transportant des bahutz. Ces coffres contiennent leurs vêtements, du linge et autres objets d’usage courant, voire de la vaisselle qu’il était habituel de transporter avec soi. Au total une vingtaine de personnes, ce qui est peu pour des grands seigneurs de la cour. Personne ne sait d’ailleurs si « quant lesdictz seigneurs vont par les champs » ce train leur est coutumier. Ferry de Nicey, un noble champenois interrogé, ne s’avance pas non plus : il ne sait, « pour ce qu’il n’avoit oncques frequenté ledict demandeur [Crussol], si, quant luy et sa femme vont par pais [pays], ils menent tant de train et tant de chevaulx. Mais à ce qu’il a ouy dire et au respect de sa qualité, il peult bien mieulx et davantaige ». C’est que le statut d’un seigneur se mesure aussi à son train. Le cortège n’est donc pas ostentatoire. Les laquais portent ses couleurs, à savoir pour Antoine de Crussol le bleu, l’incarnat et le blanc[5].

Litière

Il est possible qu’ils soient partis directement de Fontainebleau, en passant par Sens et que la veille au soir ils aient couché à l’abbaye de Pontigny dont les comtes de Tonnerre ont la garde et où ils ont droit de gîte. Ils ont également le droit de garde, mais pas de gîte, du prieuré de Dyé à une douzaine de kilomètres de Pontigny, quelque trois heures de marche. Ils y arrivent probablement vers 10-11 heures du matin pour pouvoir y disner.

André Merces, le sergent, relate qu’aussitôt arrivé le couple se dirige vers la « maison du prieuré » où il le fait appeler peu de temps après. A sa sortie, il informe Esmon Crespin, le laboureur, qu’il a été chargé par le comte d’aller à Tonnerre « porter lectre aux officiers et eschevins dudict lieu, afin de les faire venir pardevers eulx faire declaration », c’est-à-dire manifester publiquement leur reverence, présenter leurs respects. Merces gagne la ville à deux lieues de là. Il sait parfaitement où trouver les destinataires et dit simplement qu’il « y porta ladicte lettre à Pierre David, l’un des eschevins ». Il était d’usage qu’un porteur de lettre, s’il ne connaissait pas le contenu exact de celle-ci, ait en plus des consignes orales. Le sergent Merces annonce donc oralement à l’échevin qu’il doit se rendre avec d’autres auprès du comte et de la comtesse, à Dyé.

Il n’est pas vraiment surprenant de voir Loise de Clermont et Antoine de Crussol, tout nouveau comte de Tonnerre, s’arrêter à Dyé. La coutume veut qu’un nouveau seigneur fasse son entrée et que des échevins et notables de la ville aillent au devant de lui — signe de reconnaissance mutuelle. Ce n’est pas par hasard non plus si un maître d’hôtel a été envoyé depuis la mi-juin : il préparait leur venue tout en surveillant la passation de pouvoir. Mais l’ampleur du feu dans la ville ne permet pas aux Tonnerrois de se plier convenablement à cet usage. D’autant moins qu’ils commencent mal leur « cohabitation » avec ce nouveau comte ayant emprisonné quelques-uns de ses gens immédiatement après le feu, offensant du même coup la Maison comtale. Les Crussol ont été tenus au courant des événements. Ils savent l’opposition des Tonnerrois, la relaxe de leurs hommes et vraisemblablement aussi leurs réactions contre les habitants. Ils se doivent néanmoins de venir à Tonnerre. Il semble qu’ils aient désormais une raison de plus, celle de remettre de l’ordre et se faire respecter, être reçus et salués « ainsi que le subject est tenu de reverer et honorer son seigneur », comme le précise le vicaire d’Epineuil[6]. Ils viennent donc, mais font une halte avant d’entrer et envoient chercher les notables.

Il est probable que les autorités citadines aient été avisées de cette venue car tout paraît bizarrement bien préparé. Le sergent Merces trouve en effet Pierre David, l’échevin-receveur de l’année qui semble l’attendre en compagnie. André Chenu, sergent royal civil de Sens, ne vient à Tonnerre qu’en cas de problème, appelé par les échevins. Il se peut qu’en ces temps troublés, avec la recherche des incendiaires, il soit à Tonnerre, mais qu’il soit présent précisément en ce lieu, à cet instant, montre que l’on se prépare à la venue du comte et de la comtesse, et que l’on marche sur des œufs — de part et d’autre d’ailleurs. C’est sur son conseil, précise le sergent Merces, que les échevins répondent qu’ils vont se rendre à Dyé, auprès du comte et de la comtesse « ainsi qu’ils leur mandoient ». Tandis qu’ils discutent de la marche à suivre, ils envoient quérir d’autres notables ou apparents habitans. « Et de faict, à la mesme heure, se rassemblerent jusques au nonbre de seize ou dixhuict desd. habitans » qui enfourchent leur cheval et partent à la suite du sergent.

Pendant ce temps, à Dyé, le comte et ses gens ont déjeuné au prieuré. « Sur l’heure d’1 heure ou 2 heures après midi », une troupe de cavaliers arrive à Dyé. Les témoignages sont un peu flous sur leur nombre. Dix des présents sont nommés par les uns et/ou les autres : Maclou Le Vuyt prévôt ; Noël Chenu sergent royal ; Pierre David échevin-receveur ; Emond Allier échevin ; Denis Catin, Regnault Allier et Jehan Germain, tous hôteliers ; Jehan Fleuriet contrôleur du grenier à sel ; le contrôleur Cerveau ; un nommé Pinagot marchand de drap et deux ou trois autres connus de vue. Bien une quinzaine d’hommes, ce qui est significatif.

Tous ces hommes influents de la ville, officiers royaux ou du comté, riches notables vont déposer leurs chevaux chez Jehan Millon, puis se rendent à pied au prieuré, « ensemble et tous d’une compagnie » pour y « aller faire leur reverence ». Le sergent Merces y pénètre avec eux et peut témoigner : les Tonnerrois « se presenterent auxdicts demandeurs, leur feirent la reverence et tindrent quelques propoz que le deposant ne peust bien entendre, pour ce qu’il ne s’en approchea, sinon qu’il entendit que le seigneur de Crussol avoit espousé la dame contesse de Tonnerre ; les gratifiant de ce qu’ilz estoient veneuz à luy, leur dist et declara que luy et la dame contesse son espouse avoient deliberé aller ledict jour aud. Tonnerre. Leur feirent lesd. habitans response qu’ilz y seroient les bien venuz ». Une rencontre fort civile donc. Mais les choses vont se gâter.

En quittant le prieuré, des Tonnerrois appellent discrètement à part le sergent Merces. Ils l’informent qu’il va devoir amener à Tonnerre le comte et sa troupe, mais lui enjoignent « de crainte qu’il ne eust quelque mauvaise parolle du commun peuple, [de] les faire entrer par le pastiz et non par le faulxbourg de Bourgberault ». Esmon Crespin le laboureur entend de son côté que, voulant aller coucher à Tonnerre, le comte et la comtesse « passeroient par la porte des pastiz, et leur tiendroient le lieu plus commode à cause de la fureur du commun peuple », sans qu’il sache la cause de cette fureur. Le tableau est bien campé : d’un côté, des seigneurs qui, dans leur bon droit, veulent faire leur entrée mais inquiets aussi de l’état de la ville et de ses habitants ; de l’autre le peuple qui gronde et qui n’entend pas se laisser faire, craignant de nouveaux oultrages [violences corporelles] ; pris entre les deux, des notables qui agissent au mieux pour arrondir les angles. Passer par les pâtis signifie contourner le faubourg de Bourberault actuellement très habité en raison du feu, pour, à travers champs gagner le pont Notre-Dame et entrer par la porte de l’Hôpital vraisemblablement sans foule et la plus proche du lieu où ils se rendent.

Le peuple de Tonnerre voit donc d’un très mauvais œil l’arrivée de leurs seigneurs. On peut émettre quelques hypothèses. D’abord, ils sont encore complètement sonnés du feu qui a assailli la ville ; ceux qui ont perdu leur maison logent comme ils peuvent de-ci de-là, jusque dans leurs caves pour les plus pauvres ; certains remettent leur habitation en état ; tout le monde déblaie les gravas et libère les rues. La vie se réorganise tout doucement, mais voilà qu’arrivent les seigneurs de Tonnerre. Que viennent faire si vite après le feu le comte et la comtesse ? Un nouveau comte inconnu, un soldat dont on ne sait s’il va être pire ou meilleur que le précédent. Ne dit-on pas aussi que le nouveau comte est un homme du sud, il est vicomte d’Uzès, pays gagné comme sa famille par les « mal sentant de la foi » ? Enfin, la question lancinante demeurait : qui avait armé le bras des boutefeux emprisonnés pour lors dans les prisons de Troyes et d’ailleurs ? Et puis, il y avait eu les menaces sur la route de Dannemoine.

Entrée par le Pâtis
(d’après cadastre napoléonien – ADYonne)

Une heure après le départ des Tonnerrois de Dyé, le cortège du comte se met en branle et on les regarde partir, « tournans le chemin » pour se rendre à Tonnerre. En tête, André Merces qui se garde bien d’avertir qui que ce soit de la troupe de cette entrée pour le moins inhabituelle. En venant de Dyé, le plus approprié est d’entrer par la porte Saint-Pierre, mais le quartier a brûlé. Il est aussi possible d’entrer par le faubourg et de traverser la ville pour aller jusqu’à l’hôpital. On peut imaginer l’humiliation que ressentent Loise de Clermont et Antoine de Crussol que l’on fait entrer dans leur ville capitale comme des voleurs, par la rue Saint-Nicolas qui ne fait qu’effleurer l’extrémité du faubourg, pour contourner la cité par les champs. Alors qu’ils atteignent les pâtis, lieu proche de la ville « d’un traict d’arc », se présentent à nouveau LeVuyt, David et cinq ou six aultres, « tant eschevins que apparens habitans », qui leur font leur révérence et « salutations accoustumees », puis les escortent jusqu’en « la maison de l’hospital ». Le témoignage du sergent s’arrête là, car il rentre alors à Dyé.

Ce sont deux religieux de l’Hôpital qui livrent la suite de l’histoire[7] : frère Phelippe de Merey âgé de 24-25 ans, demeurant à l’hôpital depuis cinq ans et frère Phelippe Dupont, 36-37 ans, y résidant depuis quatorze ans. Tous deux disent que, arrivant de Dyé, le comte et la comtesse viennent, accompagnés des notables, prendre leur logis à l’Hôpital, vers les 5 à 6 heures du soir. Parmi ces notables, outre Emond Allier et Jehan Germain qui étaient à Dyé, on découvre Valentin Jacquinet, autre échevin[8], marchand, et Pierre Herard hôtelier. Aucun des frères n’a remarqué de problème quelconque à leur arrivée, ni que les comtes ou leurs gens n’aient été offensés « de fait ou de parole ». Pourtant, malgré l’accueil et la déférence traditionnels des notables, Louise, Antoine et leur suite ne sont pas dupes : on les fait passer par le pâtis, on les conduit très vite à l’hôpital, sur la porte duquel sont placardées des interdictions fort rares.

Le frère Phelippe de Merey ne sait si les échevins ou autres habitants d’importance se présentèrent de nouveau à Loise de Clermont et Antoine de Crussol « pour recevoir leurs commandemens, ainsi que l’on a accoustumé faire au seigneur », ajoutant que, dès le lendemain matin, le comte et la comtesse « se retirerent et s’en allerent au lieu de Crusy le chastel ». Ils décident donc de quitter Tonnerre très rapidement. Précisons qu’Antoine de Crussol a rendu hommage au roi pour la châtellenie de Crusy qui en dépend, mais n’a pas encore rendu hommage à l’évêque de Langres dont depend la majeure partie du comté : c’est comme s’il était pleinement seigneur à Cruzy, pas encore à Tonnerre. Pour autant, se retirent-ils par crainte du danger d’une émeute populaire ou par sagesse pour ne pas la provoquer ? Peut-être les deux. Voici, en tous cas, une première entrée catastrophique pour un nouveau comte en la capitale de son comté et un affront certain à l’égard de la comtesse. Son nouveau mari est accueilli par le peuple comme un ennemi et les notables semblent dépassés par les événements.

Intermède financier

Les événements qui s’enchaînent ne font pas oublier aux édiles l’état des finances de la ville. Le 13 février, le roi avait consenti à une taille municipale de 1000 livres, montant à 1141 L 3 s 4 d.t. avec les frais, pour subvenir aux « grandes et urgentes affaires de la communauté ». Le collecteur Jehan Coblan devait la lever en quatre termes, mais n’a pu le faire en raison du feu « par lequel ont esté bruslez et perduz plusieurs gaiges que led. Coblan collecteur avoit faict prandre sur plusieurs particuliers habitans la sepmaine d’avant led. feu qui escheoit l’un des quartiers ». Coblan n’a pu donner au receveur que 786 L 14 s. 7 d.t.[9] Voici un manque à gagner bien fâcheux. Puis le feu et des dépenses inattendues. Après avoir enlevé les gravas et nettoyé les rues et places, chacun récupère ce qu’il peut. La ville recueille quant à elle les restes de la cloche de l’horloge « qui estoit tombé cassé rompu ». Les procureurs de l’église Saint-Pierre vont alors vendre à des fondeurs de Troyes 700 livres de matière, en présence d’échevins, et récoltent ainsi 105 L.t.[10] Maigre consolation qui épongera quelques frais.

L’effervescence de la recherche des boutefeux et de l’arrivée des comtes s’apaisant, les échevins peuvent enfin revenir sur ces finances mal en point. La recherche des incendiaires avait coûté 159 livres 12 sols tournois et la ville réclamait des travaux. Une des premières mesures à prendre après un désastre est de demander, outre le renouvellement des deniers d’octrois[11], une exemption des impôts royaux. Les deniers d’octrois servent en principe à payer les travaux publics urbains, en particulier l’enceinte. La dispense des tailles est sensée quant à elle aider les Tonnerrois à reconstruire leurs habitations. Pour l’obtenir, il faut faire une supplique écrite au roi relatant les faits et les dégâts subséquents, ce qui suppose de monter à la cour. Les échevins ne peuvent s’éloigner tous en même temps et, pour épauler leur demande, ils font quérir un archer de la garde du roi, Claude Le Mas (du Mas ou de Mais) écuyer demeurant à Thorey et s’adjoignent le marchand drapier Claude Pinagot. Ce dernier, riche marchand troyen est en cours d’installation dans la contrée. En 1552, il a été établi procureur et receveur de Tanlay par Claude de Rieux épouse de François de Coligny d’Andelot avant de rejoindre son mari en Italie. Il achète des terres et a l’ambition de devenir « noble homme ». Il semble vouloir compter à Tonnerre où il habite et s’était fait remarquer lors de l’arrivée des comtes. Outre ces deux hommes, la délégation comprend Eymé Cerveau, procureur des habitants, Hugues Sellier qui a l’habitude des tribunaux parisiens et deux échevins, Aignan Lhermitte et Pierre David receveur[12]. Le roi doit se trouver à Paris dans les jours qui viennent. Aller à Paris implique des frais. Or, les caisses sont vides. En prévision de cette démarche, les procureurs et marguilliers de l’église Saint-Pierre et les fabriciens de l’église Notre-Dame avaient vendu « quelques matieres des cloches des paroisses fondues par le feu qui ont este trouvées parmy les betins [gravas] desdictes eglises ». Sur cette vente chaque église donne 60 L.t. au receveur David[13]. Le voyage coûtera 107 L 6 s 5 d.t. de frais et 9 L 12 s.t. pour le salaire de Me Eymé Cerveau. La délégation quitte Tonnerre le dimanche 26 juillet.

Nous ne possédons pas la supplique des Tonnerrois, mais bien la lettre patente du roi qui habituellement en reprend les termes. Elle est datée du 30 juillet 1556. Henri II, « ayant esgard aux grandes pertes et dommages que lesd. habitans des ville et faulxbourgs dudict Tonnerre ont faictz et supportez à l’ocasion du feu nagueres mis par aulcuns incendiaires en ladicte ville qui l’a totallement ars et bruslee », les affranchit et exempte du payement « des tailles, creues, aydes et souldes des 50 000 hommes de pied et de toutes autres impositions de subsides mis ou à mectre en cestuy royaulme pour quelque cause ou occasion que ce soyt », et ce pour deux annnées consecutives à partir de ce jour. Le roi stipule qu’il veut décharger le plus possible les manans et habitants de Tonnerre « à fin qu’ilz ayent d’aultant meilleur et plus aysé moyen de se resouldre desdictes pertes[14] et reparer et reediffier lesd. ville et faulxbourgs ». Henri II ordonne à tous ses gens de finance de laisser jouir les Tonnerrois « plainement et paisiblement » de ce privilège sans leur faire aucun trouble. La lettre est enregistrée au greffe par le contrôleur général des finances le 1er août et confiée à Pierre David, le lendemain[15]. Mission accomplie. La délégation profite d’être à Paris pour poursuivre d’autres affaires dont celle contre les incendiaires et est de retour à Tonnerre le 6 août. Le 8, la lettre royale est enregistrée au greffe de la prévôté et publiée. C’est plus de 1500 livres tournois[16] qui ne sortiront pas des poches des contribuables. En pays d’élection, la taille est dite personnelle, c’est-à-dire que son montant se calcule sur le revenu estimé (donc supposé) de chacun et ne pèse que sur des biens roturiers. Comme toute exonération d’impôt, celle-ci va privilégier les plus riches mais constitue malgré tout une bouffée d’oxygène pour la cité.

Tandis que les comtes s’installent à Cruzy-le-Châtel, les Tonnerrois vont connaître de nouveaux tracas…

SUITE : Meurtre hors les murs

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[1] Tonnerre, BM, ms 19, fait justificatif n° 21, témoins n° 33, 58, 59, 60, 61 et 62, f° 110 v° à 118 v°.

[2] Indiqué à la fin de leur contrat de mariage (chartrier d’Uzès, , layette 67, n° 8, f° 15-16) et dans Tonnerre, BM, Ms 24, f° 105-824).

[3] Lettre de Wotton, ‘Mary: August 1556’, Calendar of State Papers Foreign, Mary: 1553-1558 (1861), p 242.

[4] Je parle au conditionnel par manque de documents sur ce sujet.

[5] Les sergents du comté portent aussi ces couleurs, comme indiqué dans un règlement forestier, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/06/11/la-livree-des-sergents/

[6] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 4, f° 8.

[7] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 33 et 46, f° 72-74 v° et 91 v°-93.

[8] Les échevins, au nombre de six, ont été élus fin septembre 1555 et exercent pour un an : ce sont Pierre David, le « receveur des deniers communs », Jehan Cadot, Edmon Allier, Valentin Jacquinet, Aignan Lhermitte et Pierre Garnier. Seul Cadot n’est pas présent à cette entrevue. C’est en effet le moment où il est allé à Mussy rencontrer l’évêque de Langres.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 15 v°.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 13.

[11] La ville reçoit 2 sols 6 deniers tournois sur chaque minot de sel vendu en son grenier et le droit de courte-pinte, soit 10 % sur le prix du vin vendu au détail en ville.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 25 v°-26 et 42.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 12 v°.

[14] De se resouldre desd. pertes : de réduire et annuler leurs pertes.

[15] Tonnerre, AM, 4 CC 3 pièce 15.

[16] Plus de 1300 livres d’impôts réels et 150 à 200 livres pour les frais de répartition et de collecte.

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Louise de Clermont-Tallard et Antoine de Crussol d’Uzès

[Article paru dans : Jan Pieper (dir.), Das Château de Maulnes und der Manierismus in Frankreich. Beiträge des Symposions am Lehrstuhl für Baugeschichte und Denkmalpflege der RWTH Aachen, 3.-5. Mai 2001 (Actes du colloque « Maulnes et le maniérisme en France », Institut d’histoire et de conservation de l’architecture, université d’Aix-la-Chapelle), Munich-Berlin, Deutscher Kunstverlag, coll. Aachener Bibliothek n° 5, 2006, p. 17-32. Merci au professeur Jan Pieper et à son assistante Susanne Traber pour tous nos échanges.]

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Le Professeur Jan Pieper a souhaité donner place dans ce colloque à Louise de Clermont et Antoine de Crussol, commanditaires du château de Maulnes. Je vais donc esquisser à grands traits quels peuvent être leur personnalité, leurs intérêts, leurs convictions religieuses et quelques faits saillants de leur histoire que j’analyserai dans une perspective socio-historique. Et tout d’abord, ce mariage étrange.

Rencontre

Louise de Clermont a été mariée une première fois, tard, vers 32 ans. C’est probablement en raison d’une dot trop légère, même si le mariage des filles est souvent hypogamique (inférieur en statut). C’est en effet seulement dans les années 1538-40 que tout bascule pour sa famille en raison des décès des aînés mâles des deux côtés, paternel et maternel, sans postérité : Antoine de Clermont-Tallard, son frère aîné — qui a déjà reçu les terres patrimoniales à la mort de son père, comme il se doit en pays de droit romain — recueille alors les terres de la maison de Clermont et Anne de Husson, sa mère, partage la conséquente succession Husson avec ses sœurs, comme il se doit en pays coutumier : aussitôt elle marie Louise et Antoine (son fils aîné qui reçoit Ancy-le-Franc et épouse Françoise de Poitiers).

Avec le comté de Tonnerre, la baronnie de Cruzy et autres lieux dans son contrat de mariage, Louise est mariée à François du Bellay, un personnage semble-t-il assez falot, aîné du lignage aîné. Mais chose exceptionnelle, dans le clan du Bellay, c’est le lignage cadet — les Langeais — qui fait parler de lui. Louise sera veuve en 1553 et perdra son fils unique un an plus tard.

Les Crussol sont d’ancienne noblesse du Vivarais. Ils doivent leur ascension aux faveurs royales mais aussi à une stratégie d’alliances très conquérante : les aînés épousent des héritières sur plusieurs générations. Charles de Crussol d’Uzès, père d’Antoine épouse Jeanne de Gourdon Genouillac qui héritera elle aussi. Né en 1528, aîné de douze enfants, Antoine profite de la gloire de son grand-père maternel, Galiot de Genouillac grand maître de l’artillerie, et hérite des terres patrimoniales à 18 ans. En 1555, c’est un jeune homme accompli, cultivé, chef de guerre, sénéchal du Quercy et gentilhomme de la chambre du roi. Louise est une veuve déjà grande amie de Catherine de Médicis, comtesse de Tonnerre, avec plus de 30 000 livres tournois de rentes. Elle a du caractère et si elle se remarie, sans doute entend-elle choisir cette fois, avec l’appui de la reine mère.

Admettons que ces deux-là se soient choisis, comment cet homme de 28 ans qui semble avoir tout pour plaire et a la responsabilité de son lignage, peut-il décider ou simplement accepter d’épouser Louise de Clermont, 50 ans — elle est née vers 1506 — mais est surtout trop âgée pour lui donner des enfants ? Un mariage qui n’est pas destiné à être fécond donc. Dans cette optique de reproduction familiale, il est bon de regarder dans la parenté proche si un autre ne le rattrape pas. Et l’on s’aperçoit qu’Antoine et ses frères — Jacques plus particulièrement — sont, tout au long de leur vie, des complémentaires à plus d’un titre, à commencer par l’alliance. On peut se demander si, lorsqu’Antoine épouse Louise, en avril 1556, le mariage de Jacques (15 ans) avec sa nièce Françoise de Clermont (6 ans), douze ans plus tard, n’est pas déjà programmé — pure hypothèse car d’autres frères sont à marier avant lui et l’on remarque que ce mariage a lieu un an après le décès de Jeanne de Genouillac. Pourtant, tout se passe comme si Antoine de Crussol contribuait à élever son lignage en dignité tandis que son frère s’occuperait des héritiers.

Dans ce milieu particulier qu’est la cour, beaucoup de choses séparent les époux, à commencer par le fait de servir des maîtres différents. Or ces deux êtres trouvent le moyen de servir le même, Catherine de Médicis. Aussi, leurs longues séparations ne correspondent-elles qu’aux moments où Antoine guerroie pour le roi entre 1557 et 1559, année où il devient chevalier d’honneur de la reine mère. Celle-ci fait d’une pierre deux coups : elle s’attache un homme dont le lignage est touché par la nouvelle foi mais un non fanatique, car elle choisit ses chevaliers d’honneurs parmi des modérés capables de jouer un rôle d’intermédiaires entre les partis religieux ; elle resserre également le lien avec Louise car ils devront passer beaucoup de temps à la cour. Le couple ne se sépare ensuite que rarement et pour de courtes périodes (trois à quatre mois maximum).

Des gens cultivés

Par sa mère, Louise est de haute et ancienne noblesse proche de la cour et par son père, proche des Savoie. On ne sait rien de son enfance, mais il est probable qu’elle ait été éduquée avec les filles de Louis XII, Claude et Renée (elle est entre les deux), et l’on sait leur éducation : latin, grec, mathématiques et astronomie-astrologie ; autant de matières étudiées par Catherine de Médicis à qui l’on reconnaît une culture scientifique en géographie, physique et astronomie. Or son amitié pour Louise doit bien se fonder sur quelques affinités. En 1527, Louise de Clermont est demoiselle d’honneur de Louise de Savoie et paraît déjà fort à l’aise à la cour si l’on en croit Brantôme. Elle a 21 ans et côtoie l’élite des intellectuels et l’élite des dames — pensons à Marguerite d’Angoulême, mais aussi à ces héritières qui, à la fois indépendantes et cultivées, joueront souvent un rôle dans la diffusion de la Réforme : Eléonore de Roye, princesse de Condé, Jacqueline de Longvic, duchesse de Montpensier qui sont ses amies. C’est la génération qui se nourrit à des sources fort diverses, de l’Hermétisme aux platoniciens de Florence, sans oublier les Evangiles puisés aux sources ; durant la « querelle des Amyes », Louise de Clermont se place ostensiblement dans le camp de la platonicienne Marguerite[1].

Louise

Et Antoine ? Il profite d’une famille que Gilbert Gadoffre[2] n’a pas manqué de citer en exemple à côté des du Bellay-Langeais et des Coligny quant à l’investissement dans la culture. Son père a suivi des études mais on en sait plus sur son oncle maternel, François de Genouillac né en 1516 qui a eu Guillaume Dumaine comme précepteur (celui à qui Budé avait confié ses enfants), avant de suivre à Paris au collège de Navarre, les leçons de Budé et de Théocrène, instituteur des enfants de France, et les cours de Pierre Saliat — un humaniste, ami de Charles Fontaine, qu’Antoine et Louise établiront dès leur mariage comme grand maître de l’hôpital de Tonnerre[3]. Ce François de Genouillac mourra jeune, après avoir épousé Louise d’Etampes, fille d’un cousin germain de Louise de Clermont. Les Crussol ont dû s’inspirer de ce modèle : le gouverneur des garçons Crussol est Raymond de Vieilcastel (ou de Castelvieil) qui a fréquenté la cour de Marguerite de Navarre[4]. Antoine et ses frères ont dû ensuite poursuivre des études à Paris où les Genouillac ont un hôtel ; à la mort de leur père (1546), une chronique patoise raconte que les cinq garçons Crussol « sont bien éveillés bien élevés, bien instruits »[5]. Antoine fera ses premières armes à 20 ans (1548) en Ecosse, puis au camp de Boulogne l’année suivante.

Antoine

Louise de Clermont et Antoine de Crussol ont côtoyé de nombreux humanistes et savants. Clément Marot, Mellin de Saint-Gelais, Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay ont offert des poèmes à Louise. Outre Pierre Saliat, d’autres humanistes ont été en relation très étroite avec le couple qui protège par exemple Pierre Pithou[6] au moment de la St-Barthélémy et le nomme bailli de Tonnerre.

De réelles sympathies huguenotes

On dit[7] qu’avec l’aide du précepteur des enfants, Jeanne de Genouillac contribua à propager la Réforme à Uzès. C’est possible et Charles de Crussol ne paraît pas non plus hostile aux idées nouvelles qui se répandent dès 1532 à Nîmes puis à Uzès. Nous voyons Charles de Crussol, en 1537, demander avec Marguerite de Navarre la fondation d’une académie à Nîmes — qui sera considérée comme une académie protestante. Chose amusante, les premières lettres patentes (1539) sont confirmées en avril 1542 par François Ier, alors hôte de Louise de Clermont et de François du Bellay à Tonnerre[8]. C’est néanmoins seulement après la mort de Charles de Crussol, en 1547, que des assemblées sont ouvertement tenues hors les murs à Uzès. La mère d’Antoine se remariera avec Jean-Philippe Rhingrave palatin, comte de Salm-Dhaun, un protestant qui sert les rois de France. C’est dans cette atmosphère que les enfants Crussol sont élevés.

Quant à Louise de Clermont, elle a une génération d’avance sur Antoine de Crussol et sa famille est catholique. Elle va peu à peu s’en désolidariser ainsi qu’un frère et une sœur religieux (sur douze frères et sœurs). A la cour, Louise a côtoyé Marguerite de Navarre et a dû être intéressée par la réflexion spirituelle de cette princesse : retour à l’esprit et à la lettre des Ecritures, interrogations sur le salut, les œuvres, la foi, « l’abandon intime du cœur devant Dieu »… Sinon, comment expliquer que dès 1537, Louise paraisse très proche des « mal sentans » : sur ordre du roi, elle se retire de la cour avec mesdemoiselles de Teligny (Arthuse de Vernon) et de Parthenay, deux familles au penchant évangéliste[9]. Qu’ont-elles fait ou dit ? Cela n’aurait-il pas à voir avec la religion ? Un an plus tard, rentrée en grâce et jeune mariée[10], Louise accompagne le cortège royal à Nice, lieu de rendez-vous de François Ier, Charles Quint et Paul III. C’est ici que Brantôme[11] rapporte une anecdote très significative quant à l’attitude religieuse de Louise : on découvre une rebelle, polissonne et provocatrice, qui énonce clairement au pape qu’elle se moque des saints, de la confession, de l’absolution, des papes et de l’excommunication. Brantôme ne s’étonne donc pas si « depuis elle a esté huguenotte et s’est bien mocqué des papes, puisque de si bonne heure elle commença ». Mais Louise n’est pas alors une convertie à la foi nouvelle.

C’est ensemble, avec Antoine de Crussol, qu’ils iront plus loin. Cinq ans après leur mariage, en novembre 1561, ils se joignent à l’Eglise constituée quelques jours plus tôt par Théodore de Bèze pour les familles d’Albret, de Condé et de Châtillon[12], et l’on raconte qu’Antoine aime s’entretenir longuement avec certains ministres. C’est le moment où Jeanne de Genouillac, sa mère avoue s’être « enthierement vouee au Seigneur » et fonde une église à Assier (château des Genouillac). Si la plupart des gentilshommes de la suite d’Antoine assistent aux prêches, lui fait cependant preuve de prudence : il évite et la Cène et la messe mais se révolte de la façon dont on contraint certains de la religion réformée « de faire profession de foy à la mode de Sorbonne »[13].

Tous deux correspondent avec Calvin, notamment en mai 1563, alors qu’ils s’apprêtent, la paix conclue, à revenir à la cour. Craignant que Louise ne soit « sollicitée de nager entre deux eaux », Calvin la met en garde : « Vous avez marché si avant que vous ne pouvez reculer sans danger de chute mortelle. » Deux mois plus tard[14], Antoine qui a fait profession « toute notoire » de sa « chrétienté », lui demande s’il peut accompagner la reine lors de processions ou autres ; réponse péremptoire de Calvin : « Nous ne pouvons estre participants de la Cene de Jesus Christ et nous monstrer aux idolastries ». Aussi lui suggère-t-il d’abandonner son état de chevalier d’honneur pour ne pas risquer de déplaire. Cette intransigeance ne plaît pas à Crussol qui, d’après Blaise de Montluc, se serait rangé dans le camp protestant « plus par mécontentement que par dévotion n’étant pas un grand théologien. »

Finalement, en octobre 1569, il participe à la procession de Ste Geneviève à Paris. Le choix est fait, mais notons que c’est après le décès de sa mère (mai 1567) et de Calvin (1564). Il mène Catherine de Médicis à Notre-Dame pour le mariage de Marguerite de Valois avec Henri de Navarre. Quelques jours plus tard, un de ses frères est tué à la St-Barthélémy ; Jacques de Crussol se réfugie à Tonnerre, tandis qu’en septembre, Antoine participe aux cérémonies de l’ordre de saint-Michel. Louise de Clermont abjure le protestantisme le 19 septembre 1572[15]. C’est donc seulement durant trois ans, entre 1561 et 1563, que les Uzès se prononcent ouvertement pour la Réforme. Jusqu’à la fin cependant, pour les contemporains, Louise a « de l’affection pour les Réformés » (Agrippa d’Aubigné). Bien qu’elle soit plus que jamais l’amie de Catherine de Médicis qui, dans ses lettres, ne se gêne pas pour lui dire ce qu’elle pense des « oyseaulx de rapine [qui] ne veulent ni la pays [paix], ni rien de bien ». Louise doit rester proche de la foi nouvelle et modérée, aussi les pamphlets huguenots ne sont-ils pas trop méchants avec elle. A près de 80 ans, elle reproche encore à Henri III la façon dont il entend réduire le roi de Navarre à la religion romaine, en envoyant un bourreau (une armée) à la suite des confesseurs (Pierre de l’Estoile)[16].

Louise : une femme bien de son siècle mais à sa façon

« Tallard, la fille à nulle aultre seconde », écrit Marot quand elle a 31 ans et il semble que c’est ce qui la qualifie le mieux : l’originalité. Louise n’est pas une marginale, elle est parfaitement intégrée mais elle se démarque constamment : par sa franchise, sa subtilité, par ses bons mots finement politiques, en professant les idées nouvelles, en épousant Antoine, en faisant construire Maulnes, etc. Louise, c’est la liberté d’expression, l’indépendance d’esprit jusqu’à la provocation mais sans méchanceté. Tous les contemporains s’entendent pour parler de son intelligence et de son humour ; une renommée qui dépasse même les frontières comme le montre une lettre d’Elisabeth I[17].

Trente ans après Marot, Ronsard lui écrit ces vers qui résument une autre dimension de sa personnalité :

« Vous servez [à la cour] d’un miracle nouveau,

Comme ayant seule en la bouche Mercure,

Amour aux yeux et Pallas au cerveau. »[18]

Soulignons au passage que ces images relient trois traditions — la romaine, la française contemporaine et la grecque — indiquant déjà sinon l’érudition, du moins l’éclectisme de la dame. Gilbert Gadoffre fait remarquer, à propos de ces figures de la symbolique de cour, qu’au cœur des passions du siècle, Minerve — et Pallas peut-être plus encore — représentait l’appel à la raison et faisait toujours un peu figure d’arbitre naturel. »[19] . « Ainsi de tous, vous êtes estimée » constate Ronsard, et il est vrai qu’elle réussit entre autres tours de force d’être l’amie de tous les membres d’une famille royale souvent déchirée. Louise de Clermont est tout naturellement un médiateur — un messager des Dieux — donnant des conseils. Comme Antoine de Crussol, elle reste fidèle à Catherine qui lui écrit un jour de 1579 : « Je suys bien ayse que governés le Roy, la Royne, son frère et le consel [rien que ça !] : tené moy en leur bonne grases… »[20].

En l’appelant « ma Sibille » dans de nombreuses lettres, Marguerite de Navarre nous met sur la voie d’un autre trait de Louise, la clairvoyance. Une intuition soulignée par Théodore de Bèze[21], dans une lettre à Calvin, où il parle de « Mme de Cursol, qui a été prophète » à propos du cardinal de Lorraine. Mais Margot va plus loin et, dans ses lettres, parle de sa « vertu prophetique de predire les choses à venir », car Louise « luy a predict beaucoup de choses » qu’elle ne tient cependant pas « pour oracle ». Comme Catherine de Medicis, ces femmes sont intéressées par la prédiction, l’astrologie, la magie… mais peut-être pas de façon aussi superstitieuse qu’on le leur prête ; c’est là l’univers de leur siècle.

Deux lettres de la reine de Navarre nous apprennent enfin que Louise était versée dans des préparations pharmaceutiques : P.S. « Je me suis si bien trouvée de votre eau de mauve pour les enleveures, que je vous supplie man envoier la resete » ; on apprend un an plus tard qu’il s’agit d’une poudre que Marguerite lui réclame à nouveau n’ayant rien trouvé « de milleur »[22]. Louise fabriquait-elle ces potions elle-même ou utilisait-elle les services d’un médecin, d’un apothicaire ou autre personnage qu’elle tient secret ? On sait en tout cas qu’elle s’intéressait aux soins du corps et à la médecine et suivait de près ce qui se passait à l’hôpital de Tonnerre. C’est sous son influence qu’y est introduit un service médical à demeure avec médecin, apothicaire et chirurgien-barbier. Elle-même a toujours un médecin auprès d’elle et voudra, à son tour, fonder deux hôpitaux.

Antoine : un pacifiste, sérieux et amoureux de l’Antiquité

Des vers en patois parlent d’Antoine à 18 ans : « Monsieur Antoine est l’aîné  qui est sage est sérieux » ; c’est en effet une image de sérieux qui se dégage du personnage, de son portrait, de ses paroles et de ses actes. Autant Louise est exubérante, autant Antoine paraît avoir un « tempérament protestant », de calme, de sobriété, de pondération, ses vêtements sont noirs, gris avec un peu de bleu. Il est l’envers de son frère Jacques, un homme plus guerrier qui participera aux Michelades à Nîmes. Mais on sait que les cadets de l’Ancien Régime, souvent privés de tout espoir d’hoirie certaine, avaient des vies plus aventureuses que leurs aînés sur qui reposait l’honneur du lignage[23]. Tandis qu’en 1563, Antoine rend les armes, appuie la politique de la reine mère, ses frères combattent aux côtés de Condé jusqu’à la St Barthélémy.

Antoine de Crussol est un modéré, un homme d’équilibre et de tolérance. En avril 1562, alors qu’il a été envoyé dans le sud pour faire régner le premier édit de tolérance, celui de Janvier, un pasteur de Valence, rapporte dans une lettre à Calvin, une conversation qu’il a eue avec Antoine : « Il m’exhorta fort humainement à contenir le peuple en toute modestie chrestienne, me proposant pour exemple l’église de Lyon »[24]. On sent que Crussol n’aime pas la guerre, ni la violence, ni le fanatisme d’un bord comme de l’autre. S’il accepte de prendre la tête des Réformés en novembre 1562, c’est après avoir constaté les abus des catholiques intransigeants, après être retourné voir Catherine (mais on ne connaît pas la teneur de leur conversation) et être allé « en Allemagne », en terre calviniste, peut-être chez son beau-père le Rhingrave. S’il accepte, c’est aussi par loyauté familiale et du fait de son rang éminent auprès de ses coreligionnaires du sud, presque tous clients de sa maison. Il est donc élu, avec la bénédiction de ses frères, comme « chef, deffenseur et conservateur du pays » jusqu’à la majorité de Charles IX et à la condition que l’on ne s’écarte pas de « l’obeïssance de Sa Majesté ». Il tiendra sa promesse des deux côtés : il demeure loyal aux huguenots, faisant traîner les choses jusqu’à la majorité du roi (17 août 1563), à qui il sera fidèle ensuite.

Antoine apprécie l’Antiquité, romaine en particulier : en 1570, il fait construire, peut-être d’après des dessins de Philibert Delorme — mais ce n’est pas prouvé —, un nouveau corps de logis entre une chapelle d’époque flamboyante et une tour du XIe siècle : il appuie son lignage qui est Crussol sur le passé des Uzès dont il est le premier duc. La façade de ce bâtiment est plaquée d’un portique de trois ordres superposés, avec des emprunts à l’Antiquité. C’est également de ce côté qu’il se tourne avec Louise pour imaginer le spectacle de bienvenue à Charles IX durant son tour de France. Ils ne l’invitent pas à Uzès — ville huguenote — mais à Vers non loin du château de St-Privat, autre repaire huguenot pourtant. C’est dans un cadre naturel et antique qu’ils réservent une surprise à la cour : après le dîner, on se rend au pied du Pont du Gard, un lieu de l’enfance d’Antoine. A l’entrée d’une des grottes voisines, de jolies filles vêtues en nymphes apparaissent qui portent fruits confits, sucreries et patisseries accompagnés de flacons remplis de liqueur et d’excellents vins[25] ; belle référence à l’Antiquité… et c’est dans un temple païen que plus tard, Louise imagine leur sépulture.

Frances Yates[26] fait remarquer que les deux traditions humanistes — latine et grecque — font appel à des intérêts différents, eux-mêmes reflets du contraste entre l’esprit romain et l’esprit grec. D’un côté imitation des vertus romaines, culture intellectuelle ; de l’autre une tradition d’humanistes hellénistes qui tendrait davantage vers la philosophie, la théologie et la science. Tenant compte de cette nuance, je situerais volontiers Antoine de Crussol du côté latin et Louise de Clermont du côté grec, enrichissant mutuellement leurs questions et intérêts communs.

Service, amytié

Comment évoquer les Uzès sans parler de Catherine de Médicis, qui date son amitié avec Louise de Clermont tantôt dès son arrivée en France, tantôt du moment où Louise est entrée dans sa maison[27] ? On sait que le XVIe siècle distingue deux sortes d’amitié. L’amitié « commune », comme dit Montaigne, et l’amitié « vraye ». Dans un récent ouvrage, Nicolas Le Roux[28] argumente cette distinction à propos du prince. Il rappelle comment des théoriciens comme Claude de Seyssel ou Guillaume Budé, s’interrogeant sur l’entourage du prince, distinguent entre sphère publique et sphère privée, celle-ci étant la seule où le prince puisse nouer une relation d’égalité. Budé distingue ainsi deux types de favoris : l’un qui ne s’adresse qu’à la personnalité publique du prince et l’autre lié à sa personnalité intime. Chacun d’eux reçoit du prince des sentiments différents qui se traduisent par des signes de faveur différents, honneurs pour le premier, familiarité et amour pour le second.

Ces distinctions s’appliquent aux relations que Catherine de Médicis entretient avec certains personnages. La relation entre elle et Louise notamment évolue avec la vie, devenant plus étroite encore lorsqu’elles sont veuves toutes deux. La relation évolue aussi selon les circonstances, passant d’un type d’amitié à l’autre, d’un type de faveur (par exemple une abbaye) à l’autre (sentiments partagés, cadeaux « gratuits », intimité vraie allant jusqu’à « super [souper] ensemble au Touylerie san chapeau ni bonnests. »[29]). Et du temps de leur mariage, il semble y avoir complémentarité entre les deux époux : lui, chevalier d’honneur, est un favori du premier type tandis qu’elle est une favorite du second type. Avec le couple, Catherine est comblée, mais Antoine décède en août 1573, des suites d’une maladie contractée ou envenimée au siège de La Rochelle.

Que reste-t-il à Louise ?

Amour d’Antoine, amour du sud, amour des pierres

Le sud, pour Louise, c’est le berceau de son patrilignage et de celui d’Antoine. Elle s’y rend souvent et dans une lettre[30], Catherine se moque de son amour du Midi. Louise a été parachutée dans le comté de Tonnerre, berceau de son matrilignage et y a fait construire Maulnes. Mais en août 1573, Antoine n’est plus, et ce qu’elle veut, c’est se rapprocher du sud et peut-être de la dépouille de son mari. Dès décembre, elle entre en pourparlers avec Catherine de Médicis pour échanger le comté de Tonnerre et la châtellenie de Cruzy contre le comté du Lauragais. Cela ne se fera pas.

Trois ans plus tard, alors qu’elle fait un séjour à Uzès, un autre projet germe dans le cœur de Louise : en novembre 1576 le conseil de ville de Nîmes délibère sur les desseins de la duchesse d’Uzès ; Léon Favyer, docteur en médecine et avocat, porte parole de la duchesse, explique qu’elle envisage d’acheter la Maison carrée, appartenant alors à des particuliers pour « la remettre en son ancien état, y faire un sépulcre pour feu monseigneur le duc d’Uzès, son mari et pour elle ; et y dresser deux hôpitaux, l’un pour les hommes, l’aultre pour les femmes, et assigner pour leur entretien la somme de 2 000 livres de rente annuelle »[31]. Louise de Clermont a l’exemple de son illustre ancêtre Marguerite de Bourgogne, reine fondatrice de l’hôpital de Tonnerre auquel nous avons vu qu’elle s’intéressait. Il s’agit pour elle de fonder une « charitable et chrestienne institution ». Il y a peut-être une autre raison : c’est qu’à l’époque les érudits s’indignaient du fait que la Maison carrée appartienne à des particuliers car, écrit Poldo d’Albenas en 1560[32], « ceste maison est publique, sacrée et inaliénable », une polémique dont Louise a peut-être tenu compte : faire une sépulture, d’accord, mais pas seulement. D’autre part, comme Catherine, et probablement comme Antoine, Louise était une amoureuse des pierres et des antiquités : elle veut remettre la Maison carrée — le plus grec des édifices romains, dit-on — « en son ancien état ». Qu’en savait-on alors ? Poldo d’Albenas nous apprend qu’elle est probablement du siècle d’Hadrien et qu’il devait s’agir d’une basilique ou plutôt d’un capitole — donc un lieu publique.

Je pense en fait que Louise veut parler de l’état du monument avant l’intervention des particuliers qui construisirent une maison contre le mur sud avec un escalier adossé qui l’endommagea, l’ensemble cachant les colonnes. Notons que la forme géométrique règne dans l’un et l’autre lieu et que, comme à Maulnes, l’entrée de la Maison carrée regarde le nord et le fond le midi (pur hasard ?). Comment enfin ne pas sourire à cette évocation de la Maison carrée au XIXe siècle qui va comme un gant à l’autre monument : « C’est un monument petit par sa masse, mais grand par ses proportions et son harmonie, que l’œil embrasse sans effort, et qui pourtant remplit l’imagination »[33]. Un an plus tard, Louise offrait cette fois 4 000 livres pour l’édifice et la ville décide à nouveau d’intervenir auprès des propriétaires… mais sans succès.

Et Maulnes ?

La construction du château de Maulnes débute en 1566, à un moment significatif de leur vie : ils ont dix ans de mariage et, à part quelques mois par ci par là à gérer leurs domaines, soit ils étaient en service à la cour, soit ils étaient entraînés dans le tourbillon des événements. Après la première guerre civile (1562-1563), pas question de se reposer car c’est le grand tour de France, des mois sur les routes à rencontrer toutes sortes de personnages, à échanger des idées, découvrir des châteaux construits par d’autres…

Loise et Antoine

Le comte et la comtesse d’après François Clouet au balcon de Maulnes[34]

 

Le désir de construire est à coup sûr présent chez Louise et Antoine et ils connaissent tous les architectes de la Couronne. Comme Catherine de Médicis, tous deux semblent férus d’architecture. Comme elle, ils sont certainement capables d’exposer et d’esquisser les bâtiments qu’ils désirent, puis de s’adresser à un professionnel pour en accomplir la réalisation. Devenus duc et duchesse, ils ferons construire deux châteaux : le duché à Uzès, qui me semble être davantage à son image à lui, et Maulnes à son image à elle. Loin du plan quadrangulaire devenu une sorte d’idéal social pour la haute aristocratie, loin de l’Antiquité aussi, Louise de Clermont se démarque par un parti-pris totalement original et insolite. Maulnes « baigne » dans le nombre, il relie le ciel et la terre, il est un microcosme reflet du grand Tout, il raconte une histoire.

A Tonnerre subsistent les ruines de l’ancien château avec sa porte symbolique où se font les aveux, mais c’est à Maulnes qu’ils vont construire « en neuf ». Situé aux confins de la Champagne et de la Bourgogne près de Cruzy-le Châtel, ce lieu a sans doute été choisi aussi pour des raisons politiques, sorte de représailles à la suite du refus par les Tonnerrois à l’entrée du nouveau comte en 1556. Mais Maulnes est aussi pour Louise de Clermont symboliquement puissant, puisqu’il allie les deux lignages dont elle est issue, et ce de plusieurs façons. Il est un pentagone à Maulnes. Le lieu est prestigieux parce qu’il relie Louise à un passé prestigieux en la personne de Marguerite de Bourgogne, légendaire dans le comté de Tonnerre et qui a habité la motte de Maulnes après son veuvage ; lieu qui évoque également l’histoire de Louis de Chalon qui tint tête au duc de Bourgogne pour les beaux yeux d’une dame qu’il cacha en Maulnes. Louise se relie ici par les femmes tout en se démarquant — en construisant à côté — et que construit-elle ? Un pentagone, forme qui évoque la terre patrimoniale de Clermont en Dauphiné avec son donjon pentagonal.

Replaçons-nous dans le contexte : pour cette haute noblesse, la conscience lignagère implique un rapport au temps[35]. Or le bois de haute futaie proche du logis seigneurial lui confère une ancienneté ; de même le récit étiologique transmis oralement est un trait de continuité lignagère. Ces récits, qui se multiplient aux XVe et XVIe siècles, n’expliquent pas une origine, ils l’invoquent pour se démarquer. Ici intervient la Mélusine de Maulnes. En effet, ces mythes transmis oralement tant à l’intérieur du lignage que parmi le peuple contribuent au capital symbolique de dignité. Mais pourquoi Mélusine ? Ce personnage fabuleux, dont l’attribut est le miroir[36] est d’une façon ou d’une autre lié aux Lusignan, alliance que l’on trouve et dans le matrilignage de Louise par les Husson qui au XIVe siècle écartelaient Chalon-Parthenay-Lusignan, et dans son patrilignage par les Sassenage (qui portent au XIVe siècle le même burelé que les Lusignan avec une brisure[37]). Héroïne d’un clan très large, Mélusine, fée maternelle défricheuse et bâtisseuse[38], est très prestigieuse et lorsqu’on peut, on s’y réfère. Mélusine des Sassenage et Mélusine des Husson-Parthenay, la serpente (que la culture populaire imagine se baignant dans le puits) relie elle aussi les origines matrilatérales et patrilatérales de Louise[39]. On peut d’ailleurs se demander si la malédiction qui pèse par la Mélusine de Maulnes n’évoquerait pas le fait que cette terre ne parvient pas à rester dans un même lignage mais est transmise par des femmes sans progéniture à un autre lignage… jusqu’au Conseil général.

Habillons les pierres

J’en terminerai en appliquant quelques touches de couleur parmi les pierres.

D’octobre à décembre 1569, alors qu’Antoine est en service (il suit Catherine à Tours puis en Aunis — bataille de Montcontour, siège de St Jean d’Angély), Louise est à Maulnes depuis fin septembre et les archives de l’hôpital de Tonnerre livrent un dossier[40] comprenant des mémoires de Louise ou de ses hommes d’affaires et des factures de ses fournisseurs de Châlon-sur-Saône. La plupart des commandes concernent le renouvellement des gardes robes, mais quelques-unes concernent le château, ou semblent le concerner (voir le détail en annexe). Nous apprenons tout d’abord qu’elle a « un fauve », car elle lui commande un pelisson — s’agit-il d’un lévrier fragile ? Elle fait fabriquer des matelas de laine recouverts de futaine blanche, commande du passement de laine jaune pour attacher autour du lit et des boucles pour les rideaux, six draps et des couvertures dont six doivent être rouges, blanches ou vertes. Les 57 aulnes (près de 70 m) de soye vert et rouge et les 76 aulnes de passement rouge sont-ils destinés à des murs ? Et que fait-elle des 2 aulnes 1/2 de bon drap couleur brun tan « pour sa maison » ? Elle commande encore un grand tapis vert de 3 aulnes 1/2 en longueur (env. 4,20 m) ; un tapis vert de 2 aulnes de Paris ; un tapis jaune paille et du cordeau pour garnir un tapis noir. Il y a enfin du drap vert assez grossier pour un tabouret, une petite chaise, six flambeaux de cire « en quarré », une paire de mouchettes de chandelles et vingt-et-un soufflets pour le feu.

Durant cet automne 1569, le château flambant neuf se meuble, se réchauffe et se transforme en ruche qui résonne du murmure d’activités essentiellement féminines. Dès le printemps suivant, le duc d’Uzès, qui est de retour, se préoccupe de l’aménagement de la forêt tant pour l’exploitation, le plaisir de la chasse que pour « veoir et descouvrir appartement et chasteau de Maulnes » depuis différents lieux du comté[41] (on retrouve ici la symbolique du château seigneurial qui doit être vu). Assis sur ses sources, au milieu de sa forêt, Meaulnes est à l’image de ceux qui l’ont fait construire : noble et savant, élégant et austère, original de toute évidence.

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ANNEXES

— Lettre à messieurs les magistrats, officiers et habitants de la ville de Nymes :

« Messieurs, j’ay cy-devant faict entendre à aulcuns de vous mon intention, touchant la charitable et hospitale fundation que j’ay en volanté fere en vostre ville de Nymes, l’adjoignant au lieu sepulchral que je y vouldrois choisir ; laquelle myene intension j’ay à plein desclairée au sieur Clausonne et de Favyer, estans vers moy pour aultres myenes affaires, et leur ay donné charge le vous representer & fere entendre en particulier et général. Mais il y a ung preallable pour le recouvrement du lieu que je delibere premierement rendre myen à mes dépens propres, que le pris soit raysonnable, et qu’il me faille seullement achapter le lieu, non la volanté de ceux à qui il appartient ; pour laquelle disposer, vous pourrez avoir beaucoup de moyens, que je m’assure y employerez volontier, et vous ayderez à eschauffer mon zele fainct en cette charitable et chrestienne institution ; dont je vous en prie ; et espere que votre ville, oultre la illustration, s’en ressentira des bienfaicts, tant myens que d’aultruy, par mon moyen, que je delibere y employer, si je treuve les choses disposées. Et d’aultant que la chose vous touche, comme à moy, et se recommande d’elle-mesmes, je ne vous en feray plus longue lettre que pour vous saluer trétous, en général et particulier. Priant Dieu, messieurs, en sancté, heureuse et longue vie, vous maintenir en ses graces. D’Uzès, ce 25e octobre 1576 Vostre bien bonne voysine et amye. Loyse de Clairmont »[42].

— Commandes de Louise de Clermont (1569)

  • Le premier document est une facture pour un total de 56 livres 6 sols 10 deniers, envoyée à Madame la Duchesse Duzes de son marchand couturier, daté du 24 septembre 1969 ; les quantités sont trop élevées pour des vêtements et la mention « en rouleau » pour la soie indiquerait plutôt des murs pour destination :

— 57 aulnes fine soye en rouleau vert et rouge (près de 70 m)

— 4 pieces bougran[43] rouge

— 4 pieces fustene[44] blanche

— 76 aulnes passement rouge

— 8 onces fil rouge

  • Mémoire datée de Maulne le 2 octobre 1569, contenant commande de seize articles au sire Pierre Chat à Chastillon, dont :

— Cent ou six vingtz [120] livres layne ranathe blanche pour matheras (quantité de laine pour quatre matelas)

— 2 aulnes de drap verd assez grossier pour un chalis tabouret

  • Mémoire de marchandises de Madame et commande d’achapt à Chastillon-sur-Sône, pour 14 articles, de Maulne le 10 novembre 1569 :  » Sire Chat, J’envoye mon maistre d’hostel et mon receveur de Cruzi à Chastillon pour achapter et prendre de vous ou d’aultres les marchandises mentionnees au rolle cy dedans que je vous prie livrer…  » :

— 1 paire de mouschettes de chandelles

— 20 soufflets pour le feu

— 25 toises (48,75 m) de cordiau pour garnir la tapisserie

— 1 livre de fillin noir bien bon et fort pour couldre tapisserie

— 1 once de soye noyre pour couldre

— Un pelisson pour un fauve de moyenne grandeur et grosseur de panse semblable de celluy qui fut à mon dernier chien

— 6 draps à bon marché pour sa personne

— et 3 couvertes de catheloigne[45]

Dans sa lettre de même date, la duchesse précise : « Solicitez l’ouvriere qui fait ma tapisserie de la parachever le plus tost qu’il sera possible laquelle me feres tenir deslors que sera faict ».

  • Mémoire de marchandises que Madame envoye querir à Chastillon, daté de Maulne, le 23 novembre 1569. Sur les 36 articles, retenons :

— 4 couvertes de cathalogne des meilleures

Puis la commande est divisée en six rubriques mentionnant des noms de personnes dont son maître d’hôtel, ses pages, etc., la dernière étant : Et pour sa maison

— 6 flambiaux de cire faitz en quarré et 4 mains de papier de 2 fe [soit feuilles]

— 1 piece de passeman de layne jaulne pour attacher – Un de tour de lit

— 2 onces de boucles pour rideaux de lit

— 1/2 livre de fillins de lin bien [?] à couldre

— Item un grand tapiz vert de trois aulnes et demye longueur (env. 4,20 m)

— Item aultre tapis vert de 2 aulnes de Paris de long (2,40 m)

— Et un aultre tapis de jaulne paille de 2 aulnes de long

— Plus deux aulnes et demye de bon drap colleur sur brun tan

  • Le dernier mémoire de marchandises de Madame avec commande à Chastillon est datée de Maulne, le 12 décembre 1569, pour 11 articles :

— Premièrement six couvertez de cathalogne des meilleures blanches ou rouges ou vertes

— 1 livre de la fustaine blanche pour matheras

— 1 paire de soufflets [elle en a déjà commandés le 10 novembre ; elle en avait oublié un : il y a 21 cheminées à Maulnes]

— 1 petite chaise de paille et 4 mains de papier de 2 fe (= 25 feuilles)

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[1]. Sur ce sujet, voir V.L. Saulnier, Marguerite de Navarre, théâtre profane, Paris, Droz, 1963, pp 92-93.

[2]. Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes, Droz, 1997, pp. 130-132.

[3]. Acte d’installation et lettre d’Antoine de Crussol : Auxerre ADY 3 E 116, f° 5-7, installation le 15 novembre 1556.

[4]. Lionel d’Albiousse, Histoire de la ville d’Uzès, [1903], Laffitte reprints, 1978, p. 106.

[5] Lionel d’Albiousse, Histoire des ducs d’Uzès, Paris, H. Champion, 1887, p. 56.

[6]. D’une famille de huguenots de Troyes, Pierre Pithou (1539-1596) fera partie du collectif qui publie, en 1594, la Satire Ménippée.

[7] Lionel d’Albiousse, Histoire de la ville d’Uzès, Laffitte reprints 1978 [1903], p. 106.

[8] Daniel Bourchenin, Etude sur les académies protestantes en France au XVIe et au XVIIe siècle, Slatkine reprint 1969 [1882], pp. 99-100.

[9]. Clément Marot, Œuvre complète, éd. Defaux, note 1 p. 172 et note 1 p. 173.

[10]. Un épigramme de Clément Marot évoque « Du retour de Tallart à la court » : Œuvre, id. p173-174 ; un autre de Mellin de Saint-Gelais célèbre son mariage : Œuvres poétiques françaises, ed Blanchemain, t. II pp. 245 sqq.

[11] Brantôme, les Dames galantes, éd. Pléiade, 1991, pp. 625-626.

[12]. Bèze à Calvin : Correspondance de Théodore de Bèze [H. Aubert], Genève, Droz, 1963, T. III, 30 octobre et 3 novembre 1561.

[13] Cité in Lettres de Catherine de Médicis, Ed. H; de La Ferrière, G. Baguenault de Puchesse, AL Lesort, Paris, 1880-1943, t. II en note au 25 juin 1563.

[14]. Ces deux lettres in Jules Bonnet, Lettres de Jean Calvin, t. II, pp 500 et 524.

[15]. Philippe Erlanger, Le Massacre de la Saint-Barthélemy, Gallimard, 1960, p. 213.

[16]. Pierre de l’Estoile, Journal de l’Estoile pour le règne de Henri III (1574-1589), éd. L.-R. Lefèvre, Paris, 1943, p. 203.

[17]. Lettre du 8 juin 1575, citée in Lionel d’Albiousse, Histoire des ducs d’Uzès, p. 60.

[18]. Pierre de Ronsard, Œuvres complètes, éd. Laumonier, Didier, Paris, 1914-1967, vol. XIII, 246.

[19]  Gilbert Gadoffre, op. cit., p 317.

[20] Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, 20 avril 1579.

[21] Correspondance de Théodore de Bèze, … t. III p 136.

[22]. Marguerite de Valois, correspondance (1569-1614), éd. Eliane Viennot, H. Champion, 1998, p. 91 (v. 12 février 1579) et 132 (mars-avril 1580).

[23]. Cf. Georges Duby, Hommes et structures du Moyen Age, Mouton, 1973, « Les « jeunes » dans la société aristocratique », pp 212-225, analyse encore pertinente pour le XVIe siècle.

[24] Correspondance de Théodore de Bèze,… t. III p 222.

[25] Rapporté par Lionel d’Albiousse, Histoire des duc d’Uzès, … pp. 75-76.

[26] Frances A. Yates, Giordano Bruno et la Tradition hermétique, Dervy, 1996, p 197.

[27]  Lettres de Catherine de Médicis, t. VI du 5 février 1579 (« quarante ans de memoyre »), et t. VII du 2 août 1580 (« l’amytié de quarante é sis ans »).

[28] Nicolas Le Roux, La Faveur du roi ; mignons et courtisans au temps des derniers Valois (v. 1547- v. 1589), Champ Vallon, 2000, pp 28-33.

[29] Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, 18 mai 1579.

[30] Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, 20 avril 1579.

[31] Léon Ménard, Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nîmes  [1754], Laffitte reprints 1976, t. V, pp. 153 et 171. Voir l’intégralité de cette lettre en annexe.

[32]  Jean Poldo d’Albenas, Discors, historial de l’antique et illustre cité de Nismes [Lyon 1560], Laffitte Reprints, Marseille 1976, p. 75.

[33]  D. Nisard, Histoire et description de Nîmes, Ed. Lacour, Nîmes [1842], 1986, pp 151-152.

[34] Mise en scène que j’emprunte à Jan Pieper dans son livre Maulnes-en-Tonnerrois, ein Konstrukt aus dem Geiste des Manierismus, Axel Menges, Stuttgart, 2007, p 56.

[35] Voir l’étude de Michel Nassiet, Parenté, noblesse et états dynastiques, XVe-XVIe siècles, Editions de l’EHESS 2000, en particulier le chapitre I.

[36] Jan Pieper évoque justement, mais pour d’autres raisons, la métaphore du miroir qui trouve à Maulnes sa correspondance architectonique : la lumière miroitée dans l’eau de source au fond du puits central créant une illusion d’optique.

[37]. Michel Nassiet, Parenté, noblesse…, pp. 38-39.

[38] Cf. Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen Age, Gallimard 1977, pp 307-331.

[39]. Chez les Husson comme chez les Clermont, c’est par les femmes que « se transmet » Mélusine : Antoine I de Clermont-Tallart, grand-père paternel de Louise épouse Françoise de Sassenage en 1439 ; à cette même époque, Olivier de Husson, aïeul maternel de Louise de Clermont, est marié à Marguerite de Chalon, fille de Marie de Parthenay, qui pouvait prétendre à la succession de Jean III de Parthenay son oncle. Ces biens furent donnés en dot par Charles VII à Marie d’Harcourt qui épouse, cette même année 1439, Jean bâtard d’Orléans, comte de Dunois et de Longueville (voir Georges Renard « Histoire et généalogie des Husson, comtes de Tonnerre », BSAHT n° 51, 1998, pp. 37-40). Depuis, les comtes de Tonnerre engagèrent un procès pour récupérer leur dû qui durait encore au XVIe siècle. Il s’achève pour Louise de Clermont en 1555 par un accord avec les Longueville, sur intervention de Henri II : elle renonçait à ses prétentions contre des rentes versées à ses frères Gabriel et Théodore-Jean (voir Tonnerre, Bibliothèque municipale, ms 24, f° 154-155). On voit ici combien le lien avec les Parthenay était encore vivace, bien qu’inscrit dans un lointain passé.

[40]. Tonnerre, Archives de l’hôpital, E 98 (11e liasse).

[41]. Tonnerre Bibl. mun., ms 12 cartulaire de Pithou I, f° 45 v°, f° 25-45.

[42]. Léon Ménard, op. cit., Preuves, pp. 137-138.

[43]. Bougran : toile forte et gommée employée pour soutenir les étoffes.

[44]. Futaine : étoffe de coton servant entre autres à faire des matelas.

[45]. Couverte de Cathalongne ou Catelonne : couverture de lit en étoffe de laine ou frize d’Espagne, étoffe de laine à poils frisés dont la couleur peut varier. Louise en commande treize, mais certaines sont peut-être destinées aux « vieux frères » de l’hôpital de Tonnerre pour qui elle commande également des matelas.

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