Locaux des Écoles

Au XVIe siècle, le bâtiment « école » ne s’inscrit pas encore comme tel dans le paysage urbain. La plupart du temps, pour tenir les écoles, on loue, on achète ou on occupe une maison ordinaire. A Tonnerre les échevins et le conseil de ville saisissent en effet les opportunités qui se présentent, ce qui entraîne de nombreux changements d’adresse pour les écoliers.

Bien que l’on trouve trace de recteurs dès les années 1480, ce n’est qu’en 1555 que les comptes de la ville font explicitement mention de ces bâtiments dévolus aux escholles ou escolles. La première mention est celle d’une maison sise en la rue de Vaucorbe : elle est louée aux mineurs de feu Berthin Levuyt et à Zacharye Levuyt leur oncle, pour 10 L.t. l’an. On sent déjà poindre le problème financier, car on ajoute que les eschevins ont eté condamnés à payer à la suite d’une délibération des habitants[1]. En 1559, c’est Valentin Jacquinet que l’on dédommage de 8 L.t. « pour huict mois que sa chambre a esté loué pour tenir l’escolle suyvant le marché faict avec luy au (prix) de 20 s.t. par mois ». Le mot chambre désignerait ici une pièce, un local sans doute vide, puisque l’on dépense encore 14 sols 10 deniers tournois pour « les sieges acheptez pour asseoir les enffans »[2]. Jacquinet habite rue de l’Hôpital et il est possible que la chambre fasse partie de sa demeure.

Pour l’année scolaire 1561-1562, les écoliers redéménagent rue Vaucorbe[3], dans une autre maison que celle de 1555, louée pour 13 L 10 s.t. Le 1er novembre 1563, la ville loue à Regnault Tuot, pour 16 L.t. « une maison aysances et appartenances assise au faulxbourg de Bourgberault pour le recteur des escholles pour un an commençant le 1er jour de novembre 1563 et finissant ledict jour 1564 suyvant le consentement et advis desdictz habitans »[4]. L’année suivante, deux locations se chevauchent sans que l’on sache si c’est en raison d’un afflux d’écoliers ou, plutôt d’une fin de bail : la maison Jacquinet (on ne dit plus « chambre ») pour trois quartiers (il signe trois quittances de 4 L. 14 s. 6 d.t les 15 décembre 1564, 2 avril et 3 septembre 1565, trimestres échus) et la maison Tuot pour deux quartiers échus le 1er mai 1565[5]. Il en coûte au total 22 L. 3 s. 6 d.t.

La même configuration se présente en 1570-1571 : de décembre à juin compris, on loue à Guillaume Roze, Me maçon, « sa maison près la porte de sainct Michel », mais dès le 1er mai 1571, les écoliers et leur recteur déménagent au faubourg de Bourgberault, revenant dans la maison de Regnault Tuot. Celui-ci a une soeur mariée à un certain Claude Myron et demeurant à Chablis. On y envoie donc un sergent s’accorder avec lui, et le 24 avril, un acte est signé devant le notaire Petitjehan : il s’agit d’une maison « consistant en quatre chambres et un grenier sur la chambre de devant, sise en Bourgberault, tenant par devant à la Grand rue », cette location est faite pour trois ans, du 1er mai 1571 au 30 avril 1574, au prix de 20 L.t. par an pour y loger le recteur et les écoliers. La veille de cette installation, on informe le conseil au cours d’une assemblée, précisant que s’il y a quelque démolition faicte par le recteur et ses escolliers les eschevins les feront réparer ; d’ailleurs, avant de quitter la maison de Guillaume Roze, on le dédommage de 2 s. 6 d.t. pour une clef « perdue par les escholliers »[6]. Cette fois, il en coûte 32 L 2 s. 6 d.t. aux deniers communs, y compris les actes notariés.

Même lacunaires, les références aux écoles municipales montrent la difficulté de trouver un local et surtout de le conserver. Les baux de louage sont temporaires et dépendent de la bonne volonté des propriétaires, mais aussi des aléas de leur vie : décès, donc héritage, donc vente et/ou partage de maison. On s’aperçoit aussi d’un coût de plus en plus élevé pour le budget communal.

Or, il existe un bâtiment qui appartient à la ville : la tour de la Poterne, sous l’église Saint-Pierre « tirant à la fosse ». Cette tour fait partie des murs de la ville qui dominent l’escarpement au-dessus de la fosse Dionne, à ses pieds une poterne avec une porte fermant à clef, d’où son nom au XVIe siècle (elle s’appelait auparavant tour des Anglais). Cette tour avait déjà été louée « à perpétuité » et, malgré des clauses de retrait du bailleur en cas de besoin, avait par deux fois fait l’objet de procès pour être récupérée par l’échevinage. Réunie aux biens communs en 1553 après l’un de ces procès, elle n’est de nouveau louée que dix ans plus tard, une décision prise en assemblée du 13 août 1564[7], alors que l’on décide de réparer les murailles. C’est ainsi qu’Antoine Pyon se voit bailler « à jamais » cette tour, « à la charge de la bastir, l’entertenir et la laisser en temps de guerre et qu’il en sera besoins ouverte et libre ausdictz habitans pour la desfense de la ville, la haulser tout alentour de muraille de la haulteur qu’elle est commencee »[8], au prix de 20 s.t. par an.

Après avoir loué la maison Tuot pour trois ans, le conseil de ville décide donc, dès 1570, d’acquérir une place où tenir les écoles et fait le choix de la tour de la Poterne. C’est un premier pas vers la pérénisation des locaux. Avant de s’engager, les échevins font venir Nicolas Monnard, Me maçon. Celui-ci a « visité par deux diverses foys la tour de la fermeté de ceste ville tirant à la poterne, et faict pourtraict et divis de la maçonnerie pour la reparation et reedification d’icelle ». Puis c’est au tour de Pierre Desmaison Me charpentier de recevoir 12 sols t. « pour avoir veu ladicte tour et faict portraict et divis de la charpenterie et couverte d’icelle, comme est ordonné par l’assemblée des habitans »[9].

Au cours de l’assemblée du 22 juin 1571[10], on décide d’utiliser le droit de réserve pour dénoncer le bail accordé à Antoine Pyon quinze ans plus tôt, car celui-ci a déserté la tour. On décide également de faire réparer le bâtiment « en faisant eslargir la muraille au dessus du fossé pour y faire ung college ». Voici le mot lâché. En cette seconde moitié de siècle, Tonnerre veut un collège. Deux sergents du comté sont dépéchés par deux fois à Vezinnes où demeure désormais Antoine Pyon, pour lui présenter la requête des habitants « à fin qu’il leur fust permis de faire reparer la tour de la poterne tirant à la fosse, sans prejudice de proces », se garde-t-on d’ajouter[11].

En août 1572, on s’attaque à la tour. Avant de construire, il faut nettoyer (curer), démolir, rassembler les pierres. C’est un maçon de Commissey un village voisin, Nicolas Joseph, accompagné de deux autres maçons qui vient abattre « ung pan de la tour de la poterne tirant à la fosse qui tomboit afin de reparer led. pan avec l’aultre qui estoit cheu par terre »[12]. Cinq manouvriers (Baltazar Mitaine, Edmon Rousseau, Christophe Arnoul, Nazaire Carré et Edme Matheras) travaillent durant vingt-six jours, à 4 s.t. la journée, à « serrer les pierres de la tour près la poterne tirant à la fosse dyonne qui estoit abattue et cheutté par terre du faict de curer alentour de lad. tour pour la reparation d’icelle »[13]. Enfin, le 24 septembre, a lieu l’adjudication au rabais des travaux estimés à 33 toises et demi de muraille. C’est un marchand, Guillaume Cerveau, qui l’emporte sur l’offre de 6 L 10 s.t. la toise. A lui de faire faire « la maconnerie et reparation de la muraille de ladicte tour de la poterne ». Il en coûtera donc encore 217 livres 15 sols tournois à la ville, « à prendre sur les deniers des octroyz »[14].

Pourtant, les échevins continuent de louer des locaux pour les escoles, qui semblent installées depuis quelque temps au faubourg de Bourberault, dans l’ancienne hôtellerie de Saint-Hubert près de la porte Jehan Garnier, une maison assez vaste en pierre et pans de bois. Mais, un problème survient une fois de plus. Au cours de l’assemblée du 29 juillet 1576, les échevins informent que les héritiers de feu Guyon Puissant et Lamerallier sa femme[15], qui leur louaient la maison de saint-Hubert, souhaitent la récupérer. Les échevins ont donc promis d’en trouver une autre mais « n’en tiennent aucune ». Les habitants décident donc de « faire faire dresser maison pour la regence desd. escoles, afin d’eviter à perdition de la jeunesse ». Sur ce, « reste avisé que les eschevins trouveront logis pour le maistre d’escole jusqu’à ce qu’il ait le moyen de bastir sur le nouveau tems, auquel sera advisé de trouver lieu et place pour faire led. bastiment avec les experts en l’art et selon le divis et pourtrait qui en sera fait, faisant la delivrance »[16]. Voici encore une nouveauté : le maître d’école ne sera désormais plus logé dans le bâtiment où il fait classe, mais dans une maison louée par la ville. En décembre a lieu l’adjudication au rabais, c’est-à-dire au moins offrant, des travaux qui s’étendent à une place à côté de la tour. Adjudication emportée par Estienne Gogoys (Gogois), riche tanneur : « delivrance de la charpenterie et couverture des bastimentz de lad. place et tour attenent pour faire le college, ensemble pour faire les huys, fenestres et ferrures desd. bastimentz selon qu’ils sont « ecrits » en l’acte de delivrance faicte aud. Gogoys pardevant monSr le bailly de Tonnerre ou son lieutenant le 23 decembre 1576 »[17]. On peut penser qu’au printemps ou début de l’été, le collège est fin prêt.

Au mois d’août 1577, on paye deux manouvriers (Jehan Gaultier et Pierre Jaquinot) pour préparer la rentrée au collège : « ilz ont vaqué à nettoyer les immondicees qui estoyent en la tour de la poterne pour y mettre les escholliers »[18]. D’ailleurs, en octobre suivant, on parle de se retourner contre les marchans qui debvoient bastir le college[19], certainement en raison de travaux mal accomplis et retardés. Mais le collège existe bel et bien en février 1578 : Estienne Lesestre, maçon, a passé deux jours à « abbattre la muraille qui tomboit de l’escallier montant en l’eglise sainct Pierre […] et murré ung huys à costé du college »[20].

Nous arrivons au bout de cette épopée dans les années 1580, comme d’ailleurs l’avait souligné Pierre Petitjehan[21], parlant de la tour des Anglais, précisant : « laquelle tour fait de present partye du college de ceste ville, lequel a esté basty et construict aux fraiz de la ville y a environ douze ans » (il écrit en 1592). En effet, Me Robert Boyvinet procureur à Tonnerre a procedé à « la visitation de la tour du college suivant l’appointement rendu entre les habitans et Estienne Gogoys qui a marchandé lad. besongne necessaire pour la refection dud. college »[22].

Le travail semble terminé et il est enfin possible de peaufiner : « le receveur se rembourse 22 L 3 s.t. revenant à 7 escuz 23 s.t. par luy payez pour la destrape des betuns [déblaiement des gravats] et menues reparations à faire au college de lad. ville / + 2 escuz et demy pour cinq journees que les chevaulx et harnois dud. receveur ont vacqué à charroyé partie de l’ardille et arene [argile et sable ou menu gravier] enployez aud. college / + 1 escu ung tiers à Pierre Berger couvreur pour avoir par luy faict le terriz d’ardille de la grande chambre d’en bas dud. college / + 1 escu sol à Laurent Horry chartier dud. Tonnerre pour quatre journees qu’il a vacqué avec son cheval et charrette et harnoys à charroyer l’ardille et terre pour led. terriz faict en lad. chambre basse » ; le tout pour un montant de 12 écus 13 s.t.[23]. Le terriz ou terris est le sol d’une pièce, qui peut être recouvert d’un dallage ou d’un plancher ou rester en terre battue comme ici semble-t-il. J’ai trouvé d’autres travaux où c’est un couvreur qui fait ce terriz.

Tonnerre est désormais pourvu d’un bâtiment d’école et de collège consistant en une maison et une tour contiguë.

Reste à savoir qui enseigne…

Voir aussi sur ce blog : Recteurs des Écoles

 


[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 21 v°.

[2] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1559-1560, f° 22.

[3] Tonnerre,AM, 4 CC 2 1561-1562, f° 14-14 v°.

[4] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 15.

[5] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565 f° 16 v°-17 et 44 v°-45.

[6] Sur cette année 1571 : Tonnerre, AM, 4 CC 3 1570-1571, f° 5 v° et 23 ; AM, BB 1.1 à la date du 30 avril 1571 et Max Quantin, « Histoire du Tiers-Etat à Tonnerre au milieu du XVIe siècle, 1543-1590 », BSSY, n° 40, 1886, p 422.

[7] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565 f° 9 v° et BB 1.1, 13 août 1564.

[8] Ce n’est que le 15 novembre 1567, que la ville paye l’entrepreneur qui a « rehaulsé la muraille de la tour de la fermetté de ladicte ville près la poterne tirant à la fosse et à la muraille de ladicte fermetté attenant de ladicte tour » et il ne s’agit pas du sieur Pyon (Tonnerre, AM, 4 CC 2 1567-1568, f° 13-13).

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1571, f° 6.

[10] Tonnerre, AM, BB 1.1, 22 juin 1571.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1570-1571 f° 23 v° et 25 v°. Anthoine Pyon va intenter un procès à la ville pour récupérer quelques deniers, et à sa suite ses héritiers. On en trouve encore mention en 1576 : Estienne Girardin marchand à Tonnerre, un des échevins, reçoit 60 s.t. « pour avoir par luy porté de ceste ville en la ville de Troyes la somme de 231 L 13 s 4 d tz de laquelle les habitants de ceste ville [devaient] acquitter Anthoine Pyon marchant demeurant à Tonnerre, pour l’acquisition par eux faicte de la place dud. Pion en laquelle est basty le college de Tonnerre ». A Troyes il y a la sœur dud. Pion, Jacqueline femme de feu Louys Noirot et les héritiers de celui-ci ; on leur doit encore de l’argent (Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576-77 f° 35 et 36).

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1572, f° 5-5v°, ordonnance du 17 août 1572.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1572, f° 4, s.d.

[14] Tonnerre, AM, BB 1, décision prise à l’assemblée du 24 juin 1571.

[15] Guyon Puissant (décédé en 1572) avait épousé Claude Allier, sœur de Regnault Allier, que l’on appellait durant son veuvage « la mère Allier », transcrit dans les rôles d’imposition et ici par Lamerallier. Les échevins n’échapperont pas au procès, avec appel à Sens (Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576-1577, f° 23 v°, 26 octobre 1576).

[16] Tonnerre, AM, FF 3 in Ass. du 29 juillet 1576, (copie moderne).

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576/77 f° 29-29 v°, daté.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576-1577, f° 36, 5 et 6 aôut.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1577-1578, f° 7.

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1578-1579, compte spécial, f° 5, daté 24 février 1578.

[21] Pierre Petitjehan, Description de l’Ancienne, Moderne et Nouvelle Ville de Tonnerre, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 53

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-80 f° 27, s.d.

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-80 f° 36 v°-37, s.d.

 


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