A la recherche d’incendiaires

Cet article fait suite à Le bruslement de la ville de Tonnerre

 

Dans nombre de cas d’incendies au XVIe siècle, le point de départ du feu est connu : parti de chez un boulanger, de la cuisine d’une ménagère, de l’atelier d’un artisan, etc. En 1553, une grange de la rue des Tanneries avait brûlé, incendiant une partie des murailles qui furent réparées peu après[1]. Il n’est pas parlé d’autres dégâts ni de recherche d’incendiaires. Lorsqu’il s’agit d’incendies d’envergure en revanche, on cherche un responsable, on veut connaître la cause. Il est certain que la chute de matériaux en flamme peut provoquer la propagation du feu vers le bas. Les gaz non brûlés, les brandons ou escarbilles peuvent aussi « transporter » le feu. Tout ceci a joué. Pour autant, tous les témoins parlent d’une ville en flamme, de différents lieux atteints dès le début — comme à Troyes en 1524. Le feu « fut mis de guet à pens en quatre ou cinq endroitz » écrit Petitjehan. Le mot « guet à pens » évoque alors le dessein de nuire, la préméditation et la trahison, soit l’idée d’une machination ourdie puis accomplie par surprise et traîtrise. Un incendie criminel donc ? Dans un moment de catastrophe, tout est désorganisé. La force de l’incendie a bouleversé les repères habituels et, dans un climat mystique et de crainte dû à la sécheresse, à la peur de la famine et à l’expansion du clivage religieux, la seule explication possible est celle d’un acte volontaire à plusieurs. Cette explication, qu’elle soit vérité ou fantasme, tente de donner du sens au chaos. Et la rumeur, le « bruict commun » se répand. A partir de ce présupposé —valable ou non —, des arrestations vont avoir lieu, confortant chaque fois les autorités et le peuple qu’il s’agit bien de boutefeux organisés. La recherche des incendiaires apparaît dès lors comme prioritaire et la ville dépensera près de 160 livres tournois pour ce faire.

Le feu s’est déclaré vers 16 h-16 h 30 le mercredi 8 juillet 1556. Vers 19 heures, à l’intérieur des remparts, la ville flambe. On est accouru des villages voisins et trois hommes de Saint-Martin-sur-Armançon en amont de la ville, un prêtre et deux boulangers[2], sont bloqués au pont Notre-Dame. Ce pont enjambe un bras de l’Armançon et est enjambé lui-même par une chapelle. Au-delà s’ouvre le faubourg du Pont. Il mène à un autre pont sur le bief qui donne accès à la porte de l’Hôpital. Les gens sont arrêtés en deçà de la chapelle, à encore 450 m de l’enceinte. Là, ils voient arriver un groupe d’hommes de leur village tenant prisonnier « un jeune compaignon ». Il est grand et n’a pas de barbe apparente, c’est pourquoi son âge est estimé à 18-20 ans. Il est vêtu « d’un sayon de drap noir sans manche, usé, dechiré, avec un meschant hault de chausses aussi fort deschiré ». Le sayon est une sorte de casaque avec ou sans manches. C’est un vêtement paysan, ce qui situe le personnage, en spécifiant de plus qu’il est pauvre. Le curé demande qui il est. Les hommes de Saint-Martin répondent qu’il s’agit d’un « boutefeu qu’ilz avoient prins et saisy ». Comment l’ont-ils décidé ou su ? Mystère. D’ailleurs un des témoins dit avec plus de justesse qu’on le « prétend » incendiaire. Interrogé par le prêtre, le jeune homme répond qu’il est natif de Lyon et venait de Dannemoine ­— village en aval de Tonnerre[3] — pour s’en retourner dans son pays. Un vagabond donc ? Le curé conseille aux hommes de le mener à la Justice, c’est-à-dire au tribunal auprès du prévôt. Alors situé au Pilori près de l’église Notre-Dame l’auditoire est en flamme. La troupe emprunte pourtant le pont pour conduire l’homme à la Justice, mais nos témoins n’en savent pas davantage. On apprendra plus tard qu’il a été interrogé et se nomme Louis Bailly.

Un vaste complot ?

En fait, tous les villages alentour sont rapidement au courant du feu et la nouvelle court vite d’un village à l’autre plus éloigné. La rumeur d’un acte volontaire donne prise à la panique. Tous sont vigilants au sujet d’éventuels incendiaires et l’alerte est lancée au-delà même du comté. Les premiers soupçonnés sont, par nature, les vagabonds car en matière pénale, le vagabond est un suspect et le vagabondage une circonstance aggravante[4]. C’est ce qui est arrivé à Saint-Martin. C’est également ce qui a lieu dans le bailliage d’Auxois voisin où, les jours suivants, les autorités arrêtent tous les vagabonds suspects d’être boutefeux[5].

Hieronimus Bosch, Le Vagabond, v. 1500, Musée Boijmans van Beuningen, Rotterdam

Parmi eux, quelques personnages vont illustrer certains points. Les premiers sont deux frères orphelins de 8 et 14 ans — Nicolas et Jehan Maistrat. Orphelins, voilà un mois qu’ils sont sur les routes en compagnie de leur tante paternelle pour aller en pèlerinage à Madame Sainte-Reine[6]. Ils sont habillés de « mechants chemises de toile, nudz piez » avec un bonnet rouge pour l’aîné et un noir sur la tête du cadet, tandis que leur tante porte un costume de toile et un couvrechief à la champenoise[7]. Les enfants sont arrêtés le 12 juillet à Verdonnet, à la moitié du chemin entre Tonnerre et Alise-Saint-Reine, et interrogés le 15. Ils arrivaient de Barbonne-Fayel près de Sézanne, et s’étaient retrouvés à Dannemoine, puis à Epineuil. C’est dans un de ces derniers lieux qu’ils rencontrèrent six hommes « en assez bon ordre », c’est-à-dire plutôt bien vêtus. Ces inconnus donnèrent six fusées à leur tante et de l’argent pour mettre le feu à Tonnerre. Ce qu’ils firent, disent-ils, lançant deux fusées chacun dans des écuries et sur des tas de fumier dans le faubourg Saint-Michel, tandis que la tante et les six hommes lançaient leurs fusées en pleine ville, « et fust la ville en feug de toutes pars ». Certaines maisons « dans la fermeté » sont parfois dites au faubourg Saint-Michel. Si c’est de cela dont parlent les enfants, ce pâté de maisons entre l’église Notre-Dame et la porte Saint-Michel a presque entièrement brûlé. S’ils parlent vraiment du faubourg, leurs fusées n’ont pas dû prendre, comme cela leur est arrivé plus tard à Montbard. Ce qui est troublant, c’est leur connaissance du pays et de la ville, ainsi que le fait de cette rencontre à Dannemoine où Louis Bailly avait également fait halte. Vrai ? Pas vrai ? Au-delà de cette interrogation, le récit des enfants permet de comprendre comment les éventuels boutefeux s’y prenaient. D’abord, fabriquer des fusées. Elles sont faites « de pouldre à canon et souffre avec un cordaige dedans icelluy ». Ensuite il fallait attacher les « mesches avec un baston et y mectre le feu pour les allumer ». Enfin il suffisait de les balancer, soit dans des écuries ou sur du fumier, soit par la fenêtre d’une maison ou mieux encore « en la couverture d’une grange couverte de paille ».

Un autre homme est fait prisonnier en lien avec l’incendie de Tonnerre : Anthoine Guichard, un cordonnier âgé de 70 ans et natif de Lyon, arrêté le 14 juillet entre Sarry et Châtel-Gérard, à une trentaine de kilomètres au sud de Tonnerre. Cet homme fort et robuste, « portant une jacquette fort repissée et un bonnet de noir à la coquarde[8] », raconte que le 7 juillet, près de Noyers, il avait rencontré un jeune homme pauvrement vêtu, en possession de mèches et l’invitant à l’accompagner le lendemain pour mettre le feu à Tonnerre. Ils partirent de concert et le lendemain, en bordure d’un village près de la ville, rencontrèrent un autre jeune homme à la barbe naissante et habillé en prêtre qui donna une fusée au cordonnier. Les deux jeunes-gens affirmaient appartenir à un capitaine, mais pas le même, bien que chacun le décrive « fort bien en ordre et portant chaine d’or », l’un des deux capitaines étant italien. Anthoine Guichard affirme être allé à Tonnerre en leur compagnie et « sur le soir » avoir jeté une fusée « par la fenestre d’une maison près de l’eglise Sainct-Pierre, combien que jà y avoit commancement de feug audict Tonnerre ». Encore une chose plausible, quoiqu’il n’y ait pas de maisons près de l’église, mais proches et sous le promontoire.

Aperçu des lieux cités

Aussitôt fait, tous s’enfuient vers l’Est. Les six hommes rencontrés à Dannemoine, instigateurs des enfants, sont vêtus de collets — sorte de pourpoint de cuir — ou de casaquins. Pour les avoir suivi en direction de Dijon, les enfants nous racontent comment ils agissaient. « Souvent [ils] changeoient et mouvoyent leurs habitz, les aulcungs [certains] prenant habitz de courdeliers, les aultres de moignes ou de prestres », autant de vêtements permettant de passer inaperçus. D’autre part, ils se cachaient dans les bois dès qu’ils apercevaient quelqu’un, proposant quelques pièces à des errants pour surveiller ou mettre le feu. Enfin, ces six hommes se disaient à la solde de la « reyne d’Ongrie ». Marie d’Autriche, reine douairière de Hongrie, sœur de Charles-Quint et gouvernante des Pays-Bas avait fait ravager par le feu villages et châteaux sur les frontières de Picardie en 1552. En représailles, Henri II avait à son tour saccagé et incendié villes et châteaux dans le Hainaut en juillet 1554. Tout ces faits avaient été colportés avec exagération si bien que « reine d’Ongrie » — ennemie du royaume — était devenue synonyme de reine des incendiaires. Elle n’était plus régente des Pays-Bas depuis l’abdication de l’empereur en octobre 1555, mais les rumeurs et les emblèmes ont la vie dure. Les enfants rencontrèrent d’autres fabricants de fusées près d’Alise-Sainte-Reine, et d’autres vagabonds incités à mettre le feu pour quelques sous « où ils pouvaient » en ce pays de Bourgogne, certains au nom de la reine de Hongrie. Ainsi se dessine comme un vaste complot dont la rumeur se répand jusqu’à Troyes, Bourges, Dijon[9]… D’autres personnes sont donc transférées dans les prisons de Semur, accusées d’être boutefeux mais pas particulièrement à Tonnerre. Il ne nous appartient pas de décider s’il s’agit d’infos ou d’intox — si j’ose dire —, juste de comprendre que les autorités comme le peuple optent pour cette hypothèse qu’ils tiennent pour vraie et que, quelques jours après l’incendie, des villes comme Troyes, Avallon ou Semur surveillent de plus près les processions et mettent des gardes aux portes.

A Tonnerre

Revenons à Tonnerre en ce 8e de juillet. Louis Bailly, boutefeu présumé, est emprisonné, mais il n’est pas le seul. Les Tonnerrois se sont également retournés contre des hommes du couple comtal : Geoffroy de Cenamy, le seigneur de Langon maître d’hôtel de la comtesse et un laquais, résidant à l’hôpital depuis quelques semaines. Il est probable qu’après leur mariage, Louise de Clermont et son nouveau mari Antoine de Crussol, aient eu l’intention de se rendre à Tonnerre après leur quartier à la cour. Il est en effet important que le nouveau comte y fasse sa première entrée, s’y présente en chair et en os et mette en place ses officiers. Les passassions de pouvoir sont toujours délicates et exigent une surveillance accrue. Crussol aurait donc envoyé dans la deuxième quinzaine de mai, un maître d’hôtel et quelques hommes pour préparer sa venue. On sait que le banquier Cenamy était déjà poursuivi en justice par les Tonnerrois et soupçonné d’hérésie, ainsi que le bailli et « autres serviteurs » qui réclamaient la fin de leur procès. Y eut-il des problèmes avec les résidents de l’hôpital ? Ou est-ce simplement l’angoisse de voir arriver bientôt un nouveau comte, jeune et fringant capitaine mais étranger, un homme du sud à qui l’on connaît des sympathies pour la Réforme, ce qui fait frémir les catholiques ? Peut-être sera-t-il pire que le précédant, cause d’une atmosphère pernicieuse, de l’endettement de la ville, et surtout d’une révision des usages dans tout le comté ?

Toujours est-il que les Tonnerrois cherchent des coupables et certains s’en prennent aux gens du comte, s’emparent d’au moins deux hommes car Cenamy ne semble pas être à Tonnerre. L’un des témoins à l’enquête de Saint-Michel dit bien que Langon est « l’ung de ceulx qui avoit este pris apres le feu, enprisonné au lieu de Tonnerre, au Sainct Esprit, pour raison dudict feu ». Les édiles ont-ils participé à cet emprisonnement ? Rien n’est dit et les comptes de la ville ne s’étalent pas sur cette affaire. Langon a-t-il été interrogé ? On sait seulement qu’il est relâché quelques jours plus tard, peut-être même dès le lendemain. Cette arrestation aura des conséquences…

Pour autant d’autres bruits courent après le 8 juillet et les arrestations vont avoir lieu en plusieurs vagues. Le premier boutefeu présumé, Louis Bailly, est rapidement interrogé par le prévôt Maclou LeVuyt et livre des informations, à l’instar des deux enfants de Semur. Les édiles envoient aussitôt des hommes enquêter dans certains villages à propos des incendiaires. Ces recherches se déroulent toutes à moins de 40 km, en direction de sud et du sud-est. D’abord Berthin Bouldrey, un notaire, est envoyé à Fresnes et Poilly-sur-Serein pour se renseigner sur les incendiaires[10]. Puis les échevins sont informés que deux hommes « chargez d’estre du nombre des incendiaires » ont été arrêtés à Arcis-sur-Cure à 30 km au sud de Poilly. L’un des échevins, Jehan Cadot, est chargé d’aller s’en enquérir. Il revient accompagné de deux hommes d’Arcis qui ont de plus « baillé ung asne pour amener l’un d’iceulx prisonniers qui n’eust sceu cheminer »[11]. Cet homme est-il blessé ? Se trouve-t-il parmi eux Martin Raguyer dont on parle par ailleurs ? Aucun nom n’est cité, mais c’est probable. Les prisons, qui accompagnent les droits de haute justice du comte, ne sont pas alors des bâtiments définis. A Tonnerre, on utilise selon les besoins l’enclos d’une chapelle, une tour, voire une cave. En ce mois de juillet 1556, c’est le faubourg épargné du feu qui va recevoir les prisons. Comme on distingue entre nobles et gens du Tiers état, les gentilshommes sont « hébergés » au Saint-Esprit probablement dans une pièce de la maison qui jouxte la chapelle, tandis que les autres sont emprisonnés dans la tour de Bourgberault[12]. Hugues Thiebeley, un habitant du faubourg fait office de thorier (gardien d’une tour, geôlier). Il recevra 13 livres 14 sols tournois pour ses salaires et la nourriture des prisonniers de la tour, somme qui sous-entend plusieurs personnes pour plusieurs jours. Après la relaxe des hommes du comte, il semble qu’ils soient encore au moins quatre emprisonnés.

Le « capitaine des boutefeux »

L’information préparatoire avait été réalisée par le prévôt de Tonnerre, Maclou LeVuyt, et son greffier Jehan Troppeau. Il s’agissait de déterminer le fait criminel et de faire une première enquête à propos des prévenus et des éléments recueillis lors des interrogatoires. Or, Loys Bailly et Martin Raguyer avaient dénoncé un autre individu : Jehan Rigault. Il est dénommé « le moyne sainct Evroul dict Rigault », « le moyne Rigault », « Jehan Rigault dict de Saint Evrol moyne regnyer » ou simplement Rigault, et est fortement soupçonné d’être le « capitaine en chief des incendiaires et boutefeux de Tonnerre » avec un acolyte, Simon Trabuchet (ou Trebuchet) dit lui aussi capitaine, et un valet dont le nom est tu. Les autorités de la ville se mettent alors activement en quête de témoins pour retrouver traces de ces hommes. Le jour du feu, Rigault aurait été vu dans un hameau voisin, Vaulichères. Un sergent royal et deux notaires sont envoyés pour informer à Fresnes et Lézinnes « et aultres lieulx pour scavoir si on y avoit poinct veu Rigault boutefeu ».[13]. A ce stade, Rigault n’est pas encore arrêté mais il est bien accusé et son procès lancé.

Jean de Mille, Praxis criminis, l’interrogatoire, in Michel Porret, « Mise en images de la procédure inquisitoire »

Comme cela concernait un crime passible de peine afflictive ou capitale — cas dit royal —, le procès ne pouvait avoir lieu que sous les instances d’un juge royal, en l’occurrence le lieutenant criminel du bailliage de Troyes. Celui-ci, Nicole Jaquinot (ou Jaquinet), se présente à Tonnerre avec « sergens et archers estans en nombre de vingt personnes et dix huit chevaulx ». La ville paiera 68 L 1 s 6 d pour leur dépense faite en l’hôtel de Saint-Hubert, dans le faubourg par conséquent. Jaquinot est là pour procéder à la confection des procès de Jehan Rigault, Simon Trabuchet, Loys Bailly, Martin Raguyer « et aultres incendiaires, et chargez d’avoir mis le feu en ceste ville »[14]. Le prévôt Maclou LeVuyt étant absent[15], c’est Jehan Troppeau clerc commis au greffe qui suit l’information faite par le lieutenant criminel à Tonnerre et en réalise une copie. La sentence rendue est de transférer ès prisons de Troyes les prisonniers Bailly et Raguyer ­— preuve que Rigault n’est pas encore arrêté — et de passer à l’instruction de leur procès. L’un des échevins, Eymond Allyer, accompagne la troupe à Troyes durant trois jours avec un valet et deux chevaux loués à un boulanger pour conduire les prisonniers[16].

Alors que les choses vont se poursuivre à Troyes, Jehan Cadot échevin et Guillaume Bordes riche marchand drapier chevauchent vers Mussy l’Evesque (Mussy-sur-Seine, Aube), résidence d’été des évêques de Langres. Tonnerre faisait partie de cet évêché et les édiles tonnerrois voulaient informer l’évêque, cardinal de Givry, de leur malheur et lui « monstrer quelques charges et informations faictes contre aulcuns incendiaires chargez d’avoir prodictoirement mis le feu et bruslé ceste ville de Tonnerre le 8e de juillet »[17]. Démarche importante car une partie du comté, dont Tonnerre, était « tenu en sa main comme feodalle », c’est-à-dire était mouvante par hommage de l’évêque de Langres, la baronnie de Cruzy étant mouvante du roi.

Après le départ du lieutenant criminel, arrive à Tonnerre un nouvel incendiaire. Il est amené par Jehan Bauldery, sergent royal au bailliage de la Montagne, un greffier et deux hommes de pied, et arrive tout droit des prisons de Châtillon-sur-Seine — un nommé Dominique de Bresse (ou Brusse) « du pays d’Italye accusé et chargé d’estre incendiaire et boute-feu »[18]. Souvenons-nous qu’un des incendiaires cités à Semur avait parlé d’un capitaine italien. Celui-ci est dénommé Messire et comme il ne s’agit pas d’un homme d’Eglise, il ne peut être que noble. Aussi voyage-t-il sur un cheval loué pour l’occasion. Bresse est amené à Tonnerre sur l’ordre du procureur du roi audit bailliage pour y « estre recollé et confronté à plusieurs personnes y detenuz acusez de mesme faict ». Autrement dit il doit répéter son témoignage et être confronté aux autres prévenus. La petite troupe fait une étape à Tonnerre (qui voit quatre sergents avec le greffier)[19] en l’hostellerie de Saint-Hubert. Le cahier de comptes indique que « un nommé Domminique Ithaliain suspitionné estre compagnon desdictz boutefeuz » a été arrêté à Châtillon. Les prévenus étant déjà partis, la troupe repart pour Troyes avec un Tonnerrois envoyé espres porter missive au lieutenant criminel Jaquinot « pour le supplier de tenir verité dudict Ithaliain et en faire la justice ». Les hommes de Châtillon auront passé quatorze jours sur les routes.

Par ailleurs, les recherches pour trouver Jehan Rigault continuent. Le sergent royal et les deux notaires envoyés à Fresnes et Lézinnes pour enquêter sur lui y ont découvert des témoins certifiant « qu’il y avoit esté veu et lougé le lendemain du feu ». Cette information est envoyée à Troyes[20]. Jehan Rigault a dû être fait prisonnier là-bas car il n’y en a pas de trace à Tonnerre, mais bien de son valet qui y est confronté avec quatre hommes de Courgy (la « sainct Espine ») que les échevins ont fait venir[21]. On sait en revanche que Rigault est prisonnier avant le 24 juillet et que l’instruction préparatoire de son procès se fait à Troyes aux mois d’août avec d’autres présumés incendiaires[22], dont Simon Trabuchet. S’y rendent Noël Chenu sergent royal et Pierre Brusley, habitant du hameau de Vaulichères qui doit aller reconnaître si Rigault est bien l’homme qu’il avait vu dans sa maison le 8 juillet. Les échevins en profitent pour lui faire porter des lettres au lieutenant criminel et à leur procureur au bailliage de Troyes[23]. Sur place se trouve déjà Hugues Sellier solliciteur (sorte de procureur) qui y reste dix jours à la poursuite du procès contre Rigault dont il paye la nourriture au « thourier des prisons de Troyes »[24]. Enfin, Eymond Allyer, l’échevin qui avait mené les incendiaires à Troyes part chevaucher jusqu’à « Trussy et par delà avec le lieutenant particulier de Troyes, son greffier et quatre archers pour informer sur les faictz justificatifz de Rigault moyne regnyé aultrement dict sainct Evrol capitaine des incendiaires et boutefeux de ceste ville »[25]. Rigault avait donc obtenu d’alléguer ses faits justificatifs, dits aussi faits d’alibi, ce qui ne fut pas le cas des vagabonds.

Un châtiment exemplaire

Retrouvons les deux vagabonds Loys Bailly et Martin Raguyer emprisonnés et jugés à Troyes. Le jugement est expédié avec diligence comme le recommandent les ordonnances royales. Etant donnés la nature du crime et l’état (le statut) des inculpés, ceux-ci n’auront pas la possibilité d’un appel devant une juridiction supérieure. Ils savent qu’ils subissent une procédure extraordinaire et qu’ils y jouent leur vie. Les archives de Tonnerre possèdent un extrait de la sentence rendue contre eux[26].

Le greffier y rappelle le procès verbal exécuté par le prévôt de Tonnerre et réitéré par le lieutenant criminel, les interrogatoires et différentes confrontations dont celles à Rigault et Trabuchet. A chaque procédure, Bailly et Raguyer ont répété leurs confessions et le procureur du roi a donné ses conclusions : « Il est dict que lesdicts Bailly et Raguyer sont ateintz et convaincuz d’avoir conspiré, conjuré avec aultres leurs complices de mettre le feu en lad. ville de Tonnerre / et icelle conspiration avoir voulu et de fait executé », la preuve en étant l’incendie de la ville le 8 juillet, feu mis en divers lieux. « Pour reparation desdicts cas, sont lesd. sieurs Bailly et Raguyer condamnez à estre menez des prisons royaux de Troyes en la place publique du marché à bled dud. Troyes, en icelle estre levée deulx potences et bruslez vifs et leurs corps mis et reduis en cendres », et leurs biens requis et confisqués. Le juge ajoute qu’avant l’execution de la sentence, ils seront tous deux « mis et etendu sur la question et torture pour estre interrogez par leurs juges sur aulcuns points dudict proces ». Ils n’ont pas été soumis à la torture en cours de procédure puisque leurs confessions sont volontaires. La question dont il s’agit ici est dite préalable — préalable à l’exécution à mort —, celle qui est administrée au condamné dans le cadre du châtiment pour obtenir d’ultimes aveux (complices ou circonstances encore inconnus) [27]. Les aveux devaient être renouvelés hors de toute contrainte pour être recevables, aussi les greffiers ne prenaient aucune note dans la chambre de la question où les deux hommes furent probablement enmenés. C’est sur le lieu du supplice que nous les retrouvons, vers 4 à 5 h du soir alors que le greffier reprend sa narration. Il dramatise la scène en précisant que « estant auquel lieu et prestz à mettre le feu », le lieutenant criminel leur remontra « qu’ils estoient proches de leur mort et à cette cause qu’ils pensassent à leur conscience et à sauver leur asme ». Sur ces mots, le lieutenant leur demande une dernière fois si Rigault et Trabuchet étaient bien présents au feu et si Rigault en était l’instigateur. Ils répondent en cœur qu’ils ont mérité la mort mais qu’ils ne sont que deux à se présenter devant elle, Bailly ajoutant d’une « piteuse voix », « Helas mon dieu, je n’auroit point de regret sy je voyois mourir devant moy celuy qui est cause de ma mort », façon détournée d’affirmer qu’il n’est pas lui l’instigateur. Loys Bailly souhaite enfin ajouter une chose qu’il a tue jusquà présent : il avertit le lieutenant que, étant à Sens, il avait entendu une discussion entre des hommes qui s’apprêtaient à brûler Troyes « et en estoit l’un des principaux entrepreneurs, le baron de Xaintonge ». Ils étaient au moins quatre à faire ce pacte : le baron ; un homme petit se ventant d’être « le plus grand boutefeu de tous les autres », nommé Pierre Lepimentiel « qui a été serviteur dudict Rigault » — et un certain Grand Jean le Balafré qui est de Touraine. Bien que ces hommes soient à présent dénoncés, le condamné enjoint au lieutenant de faire bonne garde en sa ville.

On voit que beaucoup de monde est impliqué dans cette affaire et que bien des choses restent énigmatiques et équivoques, voire fantasmatiques ­— telles les évocations de la reine de Hongrie ou du baron. Aucun noble de l’époque n’est appelé baron de Xaintonge, même s’il y a des barons en Saintonge, et que viendrait-il faire là ? Pour autant, certains détails sont troublants. Pierre Lepimentiel, dit serviteur de Rigault, est peut-être le « valet » arrêté à Tonnerre et dont le nom est tu ? Quant à Jehan Rigault, son surnom de Saint-Evroult évoque une abbaye bénédictine normande, près de la Ferté-Frênel (Orne). Il pourrait venir de là et aurait renié la foi catholique puisqu’il est dit apostat ? Serait-il de la « nouvelle opinion » ? ou simplement moine défroqué devenu homme de main ? Comme il ne subit pas le même traitement que les autres, on peut supposer qu’il est de statut plus élévé que les autres[28].

L’exécution devait avoir lieu le jour même du jugement et devait être publique. En dehors de Hugues Sellier, il est probable que des Tonnerrois aient assisté au supplice[29]. En tous cas, un homme de Saint-Martin qui était à Troyes le jour de l’exécution a raconté à deux hommes de son village qu’il y avait vu périr un jeune compagnon. Ainsi moururent étranglés puis brûlés le 26 juillet deux des présumés incendiaires de Tonnerre, à l’heure même où la ville s’était embrasée. Cette sentence est dans la logique du temps : le caractère spectaculaire de la peine se veut exemplaire et dissuasif. L’exemplarité du châtiment se trouve renforcé lorsque la sentence rappelle dans sa forme l’infraction commise, à l’exemple justement de l’incendiaire puni par le feu. Ainsi en advint-il également le 29 juillet pour deux hommes prisonniers à Semur[30], dont Guichard qui avait trempé dans l’incendie de Tonnerre.

Les Tonnerrois sont loin d’être au bout de leur surprise.

 

Suite : Menaces sur la route de Dannemoine

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[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553, f° 10 v°.

[2] Les témoins n° 30, 31 et 32 pour le fait justificatf n° 22 du Ms 19 qui veut établir qu’il s’agit bien d’un incendie criminel par l’arrestation de boutefeux.

[3] Pour les noms de lieux, voir la carte ci-dessous.

[4] Voir Bernard Schnapper, « La répression du vagabondage et sa signification historique du XIV e au XVIII e siècle », Revue historique de droit français et étranger (1922-) 4e série, Vol. 63, No. 2 (avril-juin 1985), Dalloz, pp. 143-157.

[5] Voir Jean Richard, « Les errants au XVIe siècle : une rafle au bailliage d’Auxois en 1556 », Dijon, d’après BM, ms 980. Les autorités en profitent pour arrêter en même temps tous les suspects d’hérésie. En ligne : http://www.bm-dijon.fr/documents/ANNALES%20BOURGOGNE/1973/1973-045-05-096-108-1370369.pdf

[6] Ils se rendent à Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or), où est le lieu du Martyre et la source miraculeuse puisque sainte Reine est une sainte guérisseuse et l’aîné des frères est atteint de la teigne.

[7] Remarque qui nous rappelle que, dans la paysannerie, chaque groupe culturel avait son propre costume, marqueur identitaire.

[8] Bonnet à la coquarde : bonnet avec un lourd repli sur le cou.

[9] Après l’incendie de Troyes en 1524, on avait également conclu à un feu volontaire mis par des ennemis du royaume, alors que la France était en guerre, ennemis qui complotaient d’enflammer les plus belles villes de France. Paris même était en panique.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 36.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 31 v°-32.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 50 et BM, Ms 19, témoin n° 25.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42 v° et 43.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 27-27 v°.

[15] Maclou LeVuyt habitait un quartier très endommagé par le feu, aussi s’était-il éloigné un temps à Stigny, village proche où il possédait des biens. Jehan Troppeau lui apporte l’information à signer (AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 43).

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35 et 43.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 31.

[18] ADCôte-d’Or, B. 4134, f° 26-26 v° et B. 4135, f° 33 v°-34.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 27-27 v° ­— une erreur, car les documents précédents donnent les journées et dépenses de tous les hommes : 1 greffier (15 s/jour), 1 sergent (20 s/j) et 2 hommes de pied (6 s 8 d/j).

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 43

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35 v°.

[22] « A Noel Chenu, sergent royal, 4 L 10 s 8 d tz pour avoir esté au lieu de Troyes soliciter et poursuivre le procès contre les boutefeux au moys d’aoust present compte (Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 38 v°).

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42 v°.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 33.

[25] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35. Trussy : Trucy-sur-Yonne à 40 km de Tonnerre au sud d’Auxerre, et à une douzaine de km d’Arcy-sur-Cure où les Tonnerrois avaient déjà enquêté.

[26] Tonnerre, AM, 19 DD — il s’agit d’une copie.

[27] Sur le sujet de la torture judiciaire, voir entre autres : Faustine Harang, La torture au Moyen Age, Paris, Puf, 2017 — et un entretien enrichissant : https://actuelmoyenage.wordpress.com/2018/10/08/entretien-torture-et-justice-au-moyen-age/

[28] Ainsi fonctionnait la justice. Nous retrouverons plus tard la suite de son procès.

[29] Peu de temps avant, les échevins avaient envoyé une lettre au lieutenant criminel « affin de scavoir si on voulloit executé Martin Raguyer et son compaignon » (AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42).

[30] Cf. note 4. Semur étant dans le ressort du parlement de Bourgogne, ces hommes y furent jugés indépendamment de ceux pris dans le comté qui ressortait, lui, du parlement de Paris.

 

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