Louise de Clermont-Tallard 2a : les années difficiles

Pour lire le début : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/07/24/louise-de-clermont-tallard-1/

[Les articles sur Loise de Clermont étant très longs, j’ai divisé cette seconde partie en trois articles, comme vous le découvrirez à la lecture, et merci à tous mes lecteurs]


 

A la fin de l’été 1539, Anne de Tonnerre, mère de Loise de Clermont, quitte Selles-en-Berry pour gagner Tonnerre. Là, « bien qu’elle soit alictée au lict de maladie », elle rédige son testament le 25 septembre[1], veille de sa mort. Elle y fait un don à « Anne de Clermont, fille de monseigneur de Tallard son fils aisné, la somme de mil escus d’or au soleil pour une fois ». L’enfant a deux ans et porte son prénom. D’autres sommes plus modiques sont données à ses serviteurs et domestiques outre leurs gages dus, ce qui donne une idée de son train : cinq dames et demoiselles, un écuyer, un maître d’hôtel, trois prêtres dont un est son chapelain, un cuisinier, des « portiers, muletiers, charretiers et garçons de cuisine », des sommeliers. Un train somme toute modeste. Elle nomme exécuteurs testamentaires « reverent pere en dieu monseigneur Maistre Gabriel de Clermont, evesque de Gap son fils, Maistre François de Marcheville, maistre dudit hospital et Jehan Cannelle echevin dudit Tonnerre ». Anne sera enterrée dans les jours suivants dans l’hôpital de Tonnerre, lieu de sépulture des comtes. Pendant ce temps, le 30 septembre, le couple du Bellay participe à un baptême à Benais[2], situé à une douzaine de kilomètres au sud de Gizeux. On peut donc supposer que Loise a fait son entrée à Gizeux peu de temps auparavant. Hélas, c’en est fini de la lune de miel. Il va désormais falloir gérer des biens éloignés de 350 km voire plus pour certains.

François du Bellay par Jean Clouet – Musée Condé

Louise de Clermont-Tallard par François Clouet – Musée Condé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

Difficultés financières

 

Loise de Clermont-Tallart et François du Bellay se retrouvent face à leurs frères et sœurs qui ne vont pas oublier leurs parts. François se hâte de partager ses deux derniers frères. Le 31 décembre 1539, il donne à son frère Louis « les terres de La Touche, La Giffardiere et La Chappelle Themer pour toutes successions directes et collateralles », par contract passé à Paris[3]. Le 2 janvier 1540, toujours à Paris, c’est au tour de Jacques de recevoir « les trois seigneuries de Thouarcé avec 1 200 escuz pour se bastir ». Chaque fois, il est précisé « que si dedans deux ans lesdicts Loys, Eustache et Jacques se pensoient estre mal partagés, ils pourroient demander supplement de leurs partaiges », ce qu’ils ne manqueront pas de faire dix ans plus tard.

Rachat du comté

Au mois de février, on commence à régler les affaires du comté et de la seigneurie de Selles-en-Berry. De retour à Gizeux, devant notaire, on procède à l’acquisition « par eulx [les du Bellay] de Gabriel, Julien,Théodore-Jean et Claude de Clermont des quatre parties les six faisant le tout de la succession de deffunte dame Anne de Tonnerre leur mere pour 80 000 livres [iiii XX mil L.t.] avec donation de la plus vallue »[4]. On s’accorde pour payer 20 000 livres tournois à chacun en deux paiements égaux de 10 000 livres. Ce n’est évidemment pas sur l’instigation de Loise de Clermont que le couple fit ce rachat, comme on le lit chez certains auteurs. François du Bellay savait parfaitement à quoi s’en tenir avant son mariage et œuvrait ainsi à élever son lignage en dignité en devenant comte de Tonnerre, quitte à rencontrer des difficultés financières. Solidaire, le couple louvoya comme il put. Après avoir, en mars, fait aveu au roi et au cardinal de Givry, évêque de Langres, dont dépendait le comté et la baronie de Cruzy, on tergiverse avec Claude de Clermont : en avril, devant notaire à Paris, « lesdicts Sr et dame et ledict Claude se departent [se désistent] dudict contract de vendition » de février précédant. Aussi Claude rend-il hommage quelques jours plus tard pour 1/6e du comté. En fait, chacun a droit à 1/6e de tous les biens : le comté et dépendances, Cruzy-le-Châtel et dépendances, Selles-en-Berry et les terres du Perche, ceci avec les droits.

Les années 1540 et 1541 sont fertiles en événements pour les familles de Clermont et du Bellay. Tout d’abord, le décès de Claude de Clermont, fils aîné d’Antoine II de la branche aînée. À la mort de ce cousin célibataire, Antoine III, frère de Loise, reçoit toutes les terres de la Maison de Clermont en vertu de la substitution du 26 mars 1494 entre son père Bernardin et son oncle. Devenant baron de Clermont-en-Viennois, il recueille les privilèges attachés à cette terre (premier baron du Dauphiné, etc.). En mars de l’année suivante, il déclare à ses frères et sœurs « qu’il renonce à la succession de ladicte Anne de Tonnerre sa mere se tenant à la donation qu’elle luy a faicte »[5]. Ensuite, deux mariages auxquels les du Bellay ne peuvent manquer d’assister. Le premier en mars 1540 à Saint-Aignan où convolent Anne de Clermont, fille d’Antoine II, et René de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan à la suite de son frère Claude décédé sans enfant ; le second en janvier 1541 à Thoury qui voit l’union de Julien de Clermont, frère de Loise, avec Claude de Rohan-Gié, héritière de Thoury, veuve de feu Claude de Beauvilliers dont on vient de marier le frère[6]. Les liens de famille et de terres se ressèrent et, du même coup, un cadet — Julien — est établi. Enfin, vers la mi-septembre 1540, Loise met au monde un fils, Henri du Bellay[7] qui assure la filiation de la branche aînée.

Subsiste néanmoins la perspective de dettes à régler. Pour éviter une autre grosse sortie d’argent, les du Bellay commencent par faire un échange avec Claude de Clermont. Ce dernier cède « la sixième partie du comté de Tonnerre, la sixième partie de la baronnie de Cruzy et la sixième partie des autres lieux et biens [dont Selles-en-Berry] tenant de la succession de dame Anne de Tonnerre, sa mère ». On comprend mieux ainsi que les 20 000 livres soient le prix de 1/6e de tous les biens maternels. En contrepartie, Claude reçoit « la chastellenie, terre et seigneurie de Gré [Grez] sur Maine, ses appartenances et dépendances » ainsi que « la terre et seigneurie de Villegué, située et assise au ressort de Baugy »[8] sans les droits, équivalent d’une somme de 600 livres tournois par an. Ces terres appartiennent en propre à François du Bellay, mais Villegué est engagé et l’usufruit lui échappe pour l’instant. Tant que cette seigneurie n’est pas entièrement disponible, le couple s’engage à payer à Claude 350 L.t. chaque année à la saint Jean-Baptiste, somme assignée sur tous leurs biens. Si Claude de Clermont va de vie à trépas sans hoirs ni épouse, les 2/3 des biens à lui donnés reviendraient aux du Bellay ou à leurs enfants et le tiers restant serait partagé entre les autres héritiers Clermont[9]. Cette transaction datée du 1er juillet 1541 éclaire la difficulté de ces partages. Le 11 novembre suivant, François du Bellay rend hommage au roi pour les 2/6e de Selles, soit le tiers de cette seigneurie[10].

Et voilà que la sœur aînée se rebiffe, s’estimant lésée. Lors de son contrat de mariage en 1516, Françoise de Clermont avait reçu pour dot de son père 1 000 florins d’or dont 500 payés comptant sous la forme de 1 500 écus d’or au soleil et le reste par sommes de 50 florins par an, auxquels étaient ajoutés 500 livres pour « des habits et ornements nuptiaux ». Elle recevait donc un peu moins que les 10 000 livres signalées pour les autres dans le testament de Bernardin. En contrepartie, elle « abandonnera audit seigneur de Clermont son père, sous l’autorité et permission dudit seigneur Mérault de Hostun (son mari), tous et uns chacun de ses biens paternels, maternels, fraternels et collatéraux ». Pourtant, en 1543, Françoise réclame une 7e partie de la succession de sa mère. Pour résoudre ce litige, elle cède ses droits (encore à évaluer) à son frère Antoine III qui s’engage à lui verser une pension annuelle de 350 L.t. amortie à la somme de 10 000 L.t., dès lors qu’il aura obtenu gain de cause contre tous les autres dont Loise, pension assignée sur une de ses seigneuries dauphinoises[11]. C’est donc Antoine qui poursuivra le procès. Finalement, Françoise obtient gain de cause en janvier 1550 et en septembre, Antoine de Clermont consent à aliéner ses droits sur le comté de Tonnerre contre 20 000 L.t. Il reçoit 10 000 livres le jour du contrat et pour l’autre moitié, Loise et François du Bellay lui cèdent la terre, seigneurie et châtellenie de Chaonnes (près de Maulnes) ainsi que les seigneuries « de Bernol cousture Milloys et les Soulhatz » (près de Tonnerre) rachetables d’ici à deux ans en lui remboursant la somme de 10 000 livres[12]. En février de la même année, Laurent de Clermont avait lui aussi vendu ses parts et attendait 20 000 livres[13].

Ne possédant que les documents tonnerrois et quelques actes de notaires parisiens, il est impossible de mesurer l’ampleur de la dette à laquelle Loise de Clermont et François du Bellay ont dû faire face. Pour récapituler, il y avait des dettes anciennes contractées par Louis de Husson (rentes engagées sur les terres de Selles, Saint-Aignan et comté de Tonnerre pour un capital de 11 400 L.t.) et d’autres dettes du côté du Bellay puisque certaines terres sont déjà engagées (dont Villegué), ce qui sous-entend des arrérages en cours et des revenus en moins. Il y a 120 000 L.t. à payer aux héritiers Clermont, sans compter Louis, Eustache et Jacques du Bellay non satisfaits de leur partage.

Il a donc fallu trouver de l’argent car les revenus du domaine n’étaient pas suffisants : rentes constituées, ventes de terres à réméré, emprunts (obligations auprès de tiers, essentiellement des banquiers), sont l’essentiel des moyens utilisés dans un premier temps. La rente constituée est une sorte de prêt à intérêt déguisé (car interdit par l’Eglise) : en échange du versement d’un capital, le créancier s’engage à payer un montant annuel appelé arrérage, assigné sur un bien donné, parfois sur tous ses biens. Elle est perpétuelle. Ces constitutions de rentes à percevoir sur les revenus de fermes en cours ou à venir aliènent en fait, année après année, un fraction grandissante des revenus de la famille[14]. Elles s’accentuent peu à peu et entre 1548 et 1551 pour atteindre 13 700 L.t. avec des arrérages annuels de 1 121 L.t.

Certaines terres ou seigneuries plus excentrées, considérées comme de moindre importance, sont fréquemment utilisées pour des aliénations, ventes à réméré c’est-à-dire rachetables au bout de deux ou trois ans, sans quoi il faut renouveler le contrat. C’est encore de l’argent à prévoir pour ces rachats. Pour le comté de Tonnerre ce sont Chaonnes, Bernouil, Couture Millois et les Souillats, la Chapelle Flogny ; du côté de Selles-en-Berry, ce sont Marcheville et les Ozieux ; et pour les biens du Bellay, ce sont des métairies (Bois Thibault, la Boulie, Callans, Grostière, la Gaschière, Danières), des terres (la Haye Joullain, la Roche à Andart, Logery, le Perrier, Orengy, la Geffardière ou encore Grez-sur-Maine). La seigneurie de Chaonnes par exemple avait été vendue en 1546 à Georges de Crequi, seigneur de Ricey pour 4 000 L.t. qui ont immédiatement été reversées à Laurent de Clermont pour une portion de sa part du comté ; rachetée en 1548 au nom d’Henri du Bellay, le fils, elle est de nouveau aliénée pour payer Antoine de Clermont, comme nous l’avons vu en 1550[15] ; de nouveau rachetée mais pas entièrement, elle est revendue deux ans plus tard à Jehan Canelle, édile tonnerrois qui la conservera. Entre 1540 et 1546 le montant de ces ventes s’élève à 39 200 L.t., puis grimpe à 86 283 L.t. de 1547 jusqu’au décès de François du Bellay six ans plus tard.

L’année 1550 marque l’étape la plus pernicieuse pour le couple du Bellay qui doit payer des arrérages, des perspectives de rachats de terres d’ici à deux ans, des parts d’héritage aux Clermont, partager les terres entre les frères du Bellay[16] et près de 20 000 L.t. d’obligations engagées auprès de banquiers sur les revenus du comté ou les futures ventes de bois car, cette fois, les forêts entrent dans la danse des remboursements de dettes et les ventes de bois vont s’intensifier.

… et déjà des procès (article à venir)

 

Vie de cour

Loise de Clermont fait partie de la Maison de Catherine de Médicis, dauphine depuis 1536. Un an après leur mariage, son mari François du Bellay avait quitté la Maison du roi pour rejoindre celle du dauphin Henri comme gentilhomme ordinaire. Ils appartiendront bien sûr à la chambre du roi et de la reine après l’avènement de Henri II en mars 1547. A ce titre, ils doivent accomplir leur service à la cour par quartier chaque année. Suivre la cour, c’est beaucoup de déplacements, de grosses dépenses pour se vêtir selon son rang, c’est participer à des banquets, des bals et autres amusements comme les tournois ou la chasse.

La vie culturelle à la cour est aussi très riche. Un débat sous forme de joute mondaine agite justement ce beau monde durant les années 1540. A Paris, le 26 février 1542, Loise, Madame du Bellay (36 ans) participe avec Marguerite de France, fille du roi (18 ans), les duchesses d’Estampes (34 ans), de Nevers (26 ans) et de Montpensier, à la représentation devant le roi d’une pièce de théâtre, la Comédie des quatre femmes, due à la plume de Marguerite d’Angoulême sœur du roi. Une première fille ne veut pas aimer pour rester libre, la seconde parle du bel amour platonicien, la première femme est soupçonnée par son mari et la deuxième femme est jalouse car son mari en aime une autre. Une vieille femme intervient alors donnant des conseils qui ne résolvent finalement rien. Cette pièce s’inscrit dans la querelle des Amyes qui a éclaté l’année précédente à la parution d’un livre de Bertrand de La Borderie L’Amye de cour, texte assez cynique faisant le portrait caricatural d’une dame de cour trop libre à qui tout serait bon pour arriver à ses fins. Très éloignée des perspectives humanistes, cette vision avait suscité des réactions indignées dont celle de Charles Fontaine, un poète qui répliquait avec la Contr’Amye de court[17]. C’est donc un débat sur l’amour et l’importance à lui accorder qui débouche sur le rôle des femmes dans le couple et dans la société. Loise de Clermont-Tallard participe là à une controverse qui anime vivement la cour. Il n’est pas indifférent de noter, souligne V.-L. Saulnier, « qu’elle avait un peu pour ennemi ce La Borderie dont notre comédie critiquait vertement les théories d’amour »[18].

Le roi à Tonnerre

L’année 1542 est à marquer d’une pierre blanche pour les du Bellay. Au printemps, la cour s’ébranle pour un voyage vers l’Est. Le 14 avril « le Roy François premier de ce nom sortant de la ville d’Aucerre vint avec sa cour au gite audit Tonnerre » faisant son entrée par la porte Saint-Pierre, raconte le notaire Petitjehan. Il ajoute qu’on attendait le roi à la porte Saint-Jacques [Vaucorbe] où l’on avait préparé un théâtre. Le recteur des écoles « avoit instruict les escolliers pour representer au Roy en passant une succinte comedie correspondante à ses prouesses et ses vertus », ce qui ne put avoir lieu puisque le roi « descendit par le Perron et alla mettre pied à terre à l’hospital ». On imagine la déception des enfants… et du recteur. En fait, arrivant de l’abbaye de Pontigny et non d’Auxerre, François Ier était passé par Dyé, puis le chemin des Lices qui amenait à la porte Saint-Pierre au Perron.

François Ier loge à l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, dans le château, reçu par le nouveau maître de l’Hôpital Eustache du Bellay[19], frère de François. Le comte et la comtesse de Tonnerre semblent résider en l’abbaye de Saint-Michel avec d’autres convives. Le dauphin Henri et Catherine de Médicis sont là, avec Mme d’Etampes maîtresse du roi, et tous les grands, ainsi que les grands serviteurs de la couronne. La ville est bien petite pour accueillir cette foule. Il faut imaginer toutes les hôtelleries bondées, les hôtels bourgeois aussi et les villages alentour. L’ambassadeur d’Angleterre William Paget, par exemple, est logé à Chablis. Arrivé le Vendredi saint, le roi fait ses Pâques à Tonnerre. Le samedi est entièrement consacré aux dévotions. Des sollennités ont lieu dans l’abbaye de Saint-Michel. Des évêques et même des cardinaux étant sur place, des prêtres séculiers ou réguliers reçoivent les ordres sacrés en présence de toute la cour[20].

Ce n’est que le lundi de Pâques, alors premier jour de l’année civile, que les affaires reprennent. Le roi, le chancelier Poyet et le conseil font leur office : 13 lettres (règlements de litiges et autres), une légitimation et 23 lettres de naturalité, une ordonnance et un édit[21]. L’ordonnance porte sur le règlement et les tarifs des droits d’imposition foraine, de rève et de haut passage (droits de douane à la sortie et à l’entrée du royaume), et l’édit de Tonnerre porte « sur la forme et maniere de lever le droict de gabelle du scel qui sera vendu, trouqué ou eschangé » en ce royaume, « auquel estoyent presens — raconte Guiffrey dans sa Chronique —messeigneurs les Daulphin et duc d’Orléans, le Roy de Navarre, le cardinal de Ferrare, le conte de Buzançoys admiral [Philippe Chabot tout juste rentré en grâce], le seigneur d’Anebaut mareshal de France et le seigneur d’Assier grand escuyer » — qui n’est autre que le grand-père d’Antoine de Crussol[22]. Guiffrey poursuit par l’arrestation de deux nobles amenés devant le roi. Ils furent accusés de plusieurs crimes et envoyés à Paris pour être jugés sous la garde de douze archers. Voilà qui nous introduit dans le rôle de justicier du roi.

Parallèlement aux affaires domestiques du royaume se poursuivent des relations internationales. Le notaire Petitjehan qui écrit cinquante ans plus tard rapporte que, passé les fêtes de Pâques, survint auprès de François Ier « l’ambassadeur de l’empereur Charles le quint, lequel (en la grande salle dudict hospital) luy denonça la guerre de par ledict empereur ». Une trêve de dix ans avait été signée quatre ans plus tôt, mais la question du Milanais n’était en effet toujours pas réglée. Pour autant, ce n’est pas Charles Quint qui dénonça la trêve mais bien le roi de France et seulement en juillet. Pour l’heure, François Ier tergiverse. Henry VIII aussi. Entre autres discussions sont sur la sellette le mariage de Marie Tudor fille du roi d’Angleterre avec Charles duc d’Orléans, la pension de 50 000 écus d’or à verser chaque année à l’Angleterre[23] et la guerre contre l’Empereur. Le 21 avril, William Paget ambassadeur d’Angleterre est reçu par l’amiral de France[24] : « Demanda ledit seigneur ambassadeur si le roy voulloit faire la guerre à l’empereur ; à quoy il lui fut respondu par ledit seigneur qu’il n’en avoit poinct d’envye, mais que, si le roy d’Angleterre la voulloit, que ledit seigneur roy y entreroit avecques luy et non autrement ». On louvoie, on temporise. Il a bien été question à Tonnerre de la guerre contre l’empereur, mais point de déclaration de guerre par Charles Quint.

Le roi quitte Tonnerre le 21 avril 1542 pour se rendre au prieuré de Vausse. Le couple du Bellay sort comblé de cette visite royale sur leurs terres et semble poursuivre le voyage avec la cour. Ainsi, chaque année, le couple se partage entre ses devoirs à la cour et l’administration de ses domaines.

1543 : Un coup dur, le crime de Tallard  : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2019/05/09/iib-les-annees-difficiles-le-crime-de-tallard/

 

 

Une gestion musclée du comté

Loise de Clermont devient comtesse de Tonnerre le 26 septembre 1539 et son mari en portera désormais le titre. Pourtant, le 30 de ce mois, le couple est encore en Anjou[25]. Dès la nouvelle du décès d’Anne de Husson, le couple prend en main l’administration du comté. Il est en effet d’usage que le nouveau couple comtal y fasse son entrée, sorte de présentation et de reconnaissance mutuelle entre les seigneurs et leurs sujets. Elle sera quelque peu reportée. Il est également d’usage qu’un nouveau comte installe localement ses officiers : bailli et ses lieutenants, gruyer, prévôt, garde des sceaux, greffier, notaires, capitaines, procureur fiscal, receveur du comté et maître de l’Hôpital. Tous sont nommés par le comte. La femme étant juridiquement réputée mineure ne peut intervenir sans l’autorisation de son mari. Même si elle est solidaire des décisions — et dans les textes on mentionne généralement Monsieur et Madame — l’épouse ne peut agir directement sans procuration.

François du Bellay est un bon gestionnaire sur ses terres et, poussé sans doute par l’ampleur des dettes en cours et à venir, il va devenir redoutable dans le comté. Après la guerre de Cent Ans, il avait fallu repeupler les campagnes et reconquérir les terres. Pour cela, les seigneurs avaient consenti quelques libéralités aux communautés, notamment des droits sur la terre et des droits d’usage avantageux puisqu’ils s’exerçaient sur la totalité des bois. Depuis, la population s’était accrue et au cours du XVIe siècle on assiste à une première réaction nobiliaire[26] : s’appuyant sur le droit féodal, des seigneurs vont remettre en vigueur des droits anciens tombés en désuétude et fixer de nouvelles limites aux droits d’usage. Le but est de tirer un plus grand profit des seigneuries et, au passage, de mener une lutte contre certains abus — certaines fois utile, d’autres moins.

Cf. Nouveaux officiers et nouvelle ordonnance / Le scandale des censives / Attaque sur les droits d’usage en forêt / Un règne conflictuel, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/histoire/relations-avec-les-comtes/

Cf. L’affaire des vaches, une affaire révélatrice de l’ambiance qui règne et des façons de faire du seigneur du lieu, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/08/13/une-affaire-de-vaches/

 

[Fin de cette 2e partie, Aux abois et premier veuvage : à venir]

 

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[1] Archive privée communiquée par Robert Biton, que je remercie.

[2] François du Bellay est un des parrains de René de Laval, fils de Gilles de Laval sgr de Maillé — cousin germain de François — et de Louise de Sainte-Maure (Inventaire sommaire des Archives départemantales antérieures à 1790. Indre-et-Loire. Archives civiles. Série E supplément, Vol. 1, 1906, p 213).

[3] Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v°.

[4] Tonnerre, BM, ms 24, f° 58 acte 32, du 15 février 1540 n.s.

[5] Tonnerre, ms 24, f° 105 acte 833, acte passé le 23 mars 1541 n.s. chez un notaire de Saint-Jeoire en Dauphiné.

[6] René Guyonnet, Saint-Aignan de la Pucelle au Vert-galant, T. IV, Blois, 1980 ; mariages du 12 mars 1540 n.s. et du 15 janvier 1541 n.s.

[7] Tonnerre, AM, 2 DD 1.

[8] Grez-Neuville et Villegué près de Vieil-Baugé sont tous deux dans le Maine-et-Loire, en Anjou.

[9] Tonnerre, ms 24, f° 58 acte 32 et archive privée communiquée par Robert Biton.

[10] Catalogue des actes de François Ier, T VI, p 644, n° 22261 et p 678, n° 22445.

[11] Archives privées communiquées par Robert Biton : acte du 2 juillet 1543 au château de Saint-Jeoire fief d’Antoine, confirmé par un acte du 7 septembre 1543 au château de la Baume chez le mari de Françoise.

[12] ADYonne, 3 E 1 112, f° 43 v° à 48, contrats passés à Tonnerre du 4 janvier 1550 n.s. et du 15 septembre 1550.

[13] T, BM, ms 24 f° 112v°-941, acte passé à Paris chez Franquelyn et Angirard, notaires, le 4 février 1546 n.s.

[14] Voir l’étude édifiante de Denis Crouzet : « Recherches sur la crise de l’aristocratie en France au XVIe siècle ; les dettes de la Maison de Nevers », Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 1, p 7-50.

[15] Tonnerre, BM, ms 24 f° 58 v°-36 et f° 120 v°-1056 ; Auxerre, ADY, 3 E 1 112 f° 44- 48.

[16] A l’occasion de ce partage entre les quatre frères qui inclut les biens de l’oncle Louis décédé le 4 janvier 1542 n.s., les biens de la Maison du Bellay sont estimés à 13 200 L.t. de rente annuelle (Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v° et ms 24 f° 112-942). A titre de comparaison, dans une déclaration du revenu de la comté de Tonnerre en 1573, la somme totale est de 23 411 L.t. et la rente des vassaux du comté à 67 725 L.t. (transcrit par M. Jolivot, « Etats généraux de 1576, recherches sur l’assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY, 1876, p. 302-317).

[17] La querelle dura jusqu’en 1555, avec la réplique dès 1543 de la Parfaite Amye d’Antoine Heroët, le plus platonicien de tous.

[18] V.-L. Saulnier, « la Comédie des quatre femmes », in Marguerite de Navarre, théâtre profane, Paris-Genève, Droz, 1963, p 93. Sur l’épigramme incendiaire de La Borderie, voir infra chapitre I p 7, où l’on voit que Loise de Clermont apparaît comme une Amye de cour sans scrupules.

[19] A cette même période et avant le 2 mai, Eustache est reçu conseiller au Parlement de Paris à la place de son oncle Louis décédé en janvier précédent.

[20] « Note sur l’entrée de François Ier à Tonnerre et la réception des ordres sacrés, par le chancelier Poyet à l’abbaye de Saint-Michel de cette ville, 14 et 16 avril 1542 » (Léon Dorez, Catalogue de la collection Dupuys, vol 1, p 33).

[21] Voir le Catalogue des actes de François Ier, Tome 4, p 309-312 et 314-319 (en ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5732487f/f324.item.r=Tonnerre. Il existe d’autres lettres qui n’apparaissent pas dans le Catalogue.

[22] Georges Guiffrey [ed.], Chronique du roy Françoys premier de ce nom, J. Renouard, Paris, 1860, p 385-386 ; un édit qui rencontra une rebellion des producteurs que François Ier dut aller mater à la fin de l’année.

[23] Après la défaite de Pavie, François Ier avait été prisonnier en Espagne. Libéré en janvier 1526, il rechercha l’appui d’Henry VIII : en 1527, celui-ci renonçait à tous ses droits sur la France contre une pension viagère de 50 000 écus par an.

[24] Letters and Papers, Foreign and Domestic, Henry VIII, Volume 17, 1542, ed. James Gairdner and R H Brodie (London, 1900), Paget à Henry VIII, 24 avril 1542 ; les propos échangés sont également rapportés à Charles de Marillac, ambassadeur de France en Angleterre, par le secrétaire de l’amiral : Kaulek Jean [ed.], Correspondance politique de MM. de Castillon et de Marillac, ambassadeurs de France en Angleterre (1537-1542), Paris, F. Alcan, 1885, p 411.

[25] Ils assistent à Benais au baptême de René de Laval, fils de Gilles de Laval sgr de Maillé et de Louise de Sainte-Maure ; François est un des parrains : Inventaire sommaire des Archives départemantales antérieures à 1790. Indre-et-Loire. Archives civiles. Série E supplément, Vol 1, 1906, p 213

[26] Concept d’historien, la seconde réaction nobiliaire, beaucoup plus virulente, aura lieu au XVIIIe siècle.

 

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François du Bellay, une gestion musclée du comté (1539-1553)

 

François du Bellay par Jean Clouet – Musée Condé

 

 

François du Bellay (octobre 1502-novembre 1553), de bonne noblesse angevine, est le second fils de René du Bellay de Gizeux et de Marquise de Laval-Loué[1]. Son frère aîné étant mort, il devient, en 1534, principal héritier, chef de nom et d’armes de la Maison du Bellay. Il hérite aux deux-tiers de beaux biens fonciers certes, mais rien à voir avec la grande richesse évoquée parfois dans la littérature. On trouve sa trace dans une compagnie d’ordonnance en 1529 et il entre comme gentilhomme de la chambre du roi en 1533[2]. L’armée ne semble pas être son lot et en dehors de ses quartiers à la cour, il semble davantage intéressé par l’administration de ses domaines. Il épouse Louise de Clermont-Tallard. Leur contrat de mariage est signé le 18 mars 1539 n.s. à Paris. Louise devient comtesse de Tonnerre le 26 septembre 1539 et son mari en portera désormais le titre. Encore fallait-il racheter des parts du comté de Tonnerre et de la seigneurie de Selles-en-Berry[3]. Des dettes anciennes de part et d’autre et ce rachat plombèrent les finances du couple. Ce n’est évidemment pas sur l’instigation de Loise de Clermont-Tallard que le couple fit ce rachat, comme on le lit chez certains auteurs. François du Bellay savait parfaitement à quoi s’en tenir avant son mariage et œuvrait ainsi à élever son lignage en dignité en devenant comte de Tonnerre, quitte à rencontrer des difficultés financières. D’autant plus que vers la mi-septembre 1540, la naissance d’un fils, Henri du Bellay[4], assurait la filiation.

 

Une accumulation de dettes

Il a donc fallu trouver de l’argent car les revenus du domaine n’étaient pas suffisants : rentes constituées, ventes de terres à réméré, emprunts (obligations auprès de tiers, essentiellement des banquiers), sont l’essentiel des moyens utilisés dans un premier temps. La rente constituée est une sorte de prêt à intérêt déguisé (car interdit par l’Eglise) : en échange du versement d’un capital, le créancier s’engage à payer un montant annuel appelé arrérage, assigné sur un bien donné, parfois sur tous ses biens. Elle est perpétuelle. Ces constitutions de rentes à percevoir sur les revenus de fermes en cours ou à venir aliènent en fait, année après année, un fraction grandissante des revenus de la famille[5]. Elles s’accentuent peu à peu et entre 1548 et 1551 atteignent 13 700 L.t. avec des arrérages annuels de 1 121 L.t.

Certaines terres ou seigneuries plus excentrées, considérées comme de moindre importance, sont fréquemment utilisées pour des aliénations, ventes à réméré c’est-à-dire rachetables au bout de deux ou trois ans, sans quoi il faut renouveler le contrat. C’est encore de l’argent à prévoir pour ces rachats. Entre 1540 et 1546 le montant de ces ventes s’élève à 39 200 L.t., puis grimpe à 86 283 L.t. de 1547 jusqu’au décès de François du Bellay. L’année 1550 marque l’étape la plus pernicieuse pour le couple du Bellay qui doit payer des arrérages, des perspectives de rachats de terres d’ici à deux ans, des parts d’héritage aux Clermont, partager les terres entre les frères du Bellay[6] et près de 20 000 L.t. d’obligations engagées auprès de banquiers sur les revenus du comté ou les futures ventes de bois car, cette fois, les forêts entrent dans la danse des remboursements de dettes, et les ventes de bois vont s’intensifier. En attendant, il fallait dès le début du mariage gérer efficacement les biens.

François du Bellay est un bon gestionnaire sur ses terres et, poussé sans doute par l’ampleur des dettes en cours et à venir, il va devenir redoutable dans le comté. Après la guerre de Cent Ans, il avait fallu repeupler les campagnes et reconquérir les terres. Pour cela, les seigneurs avaient consenti quelques libéralités aux communautés, notamment des droits sur la terre et des droits d’usage avantageux puisqu’ils s’exerçaient sur la totalité des bois. Depuis, la population s’était accrue et au cours du XVIe siècle on assiste à une première réaction nobiliaire[7] : s’appuyant sur le droit féodal, des seigneurs vont remettre en vigueur des droits anciens tombés en désuétude et fixer de nouvelles limites aux droits d’usage. Le but est de tirer un plus grand profit des seigneuries et, au passage, de mener une lutte contre certains abus — certaines fois utile, d’autres moins.

Nouveaux officiers et nouvelle ordonnance

Dès la nouvelle du décès d’Anne de Husson, le couple prend en main l’administration du comté. Il est en effet d’usage qu’un nouveau comte installe localement ses officiers : bailli et ses lieutenants, gruyer, prévôt, garde des sceaux, greffier, notaires, capitaines, procureur fiscal, receveur du comté et maître de l’Hôpital. Tous sont nommés par le comte. La femme étant juridiquement réputée mineure ne peut intervenir sans l’autorisation de son mari. Même si elle est solidaire des décisions — et dans les textes on mentionne généralement Monsieur et Madame — l’épouse ne peut agir directement sans procuration.

Au début du siècle, Louis de Husson, sa veuve Françoise de Rohan puis Anne de Husson conservèrent les mêmes dynasties d’officiers. Le bailli était toujours un Pinot. Les Pinot cumulaient plusieurs charges royales ou comtales. Un Jehan Pinot, décédé en 1528, avait occupé les charges d’élu pour le roi, de bailli du comté, de garde des sceaux de la prévôté. Un autre Jehan Pinot, dont j’ignore s’il est le fils du premier, est à son tour bailli lorsque Loise de Clermont et son mari reçoivent le comté.

Ogier LeVuyt qui était procureur de la comtesse Anne est prolongé par François du Bellay, ainsi que le maître de l’Hôpital, François de Marcheville qui sera remplacé en 1542 par Eustache du Bellay frère de François[8] avec, comme procureur de l’Hôpital… Ogier LeVuyt. Le comte nomme un nouveau prévôt, Maclou LeVuyt licencié ès lois et fils d’Ogier. Il aimerait pourtant se débarrasser du bailli Jehan Pinot. Anticipant la chose, celui-ci prononce immédiatement un décret d’emprisonnement contre Ogier LeVuyt qui fait appel[9]. Solidaire ­— comme il se doit — de son procureur, François du Bellay riposte aussitôt et, dès novembre 1539, fait citer à comparaître Jehan Pinot par le procureur général du roi sur l’accusation « d’excès, crimes et delictz ». Une enquête est menée et Jehan Pinot se trouve assigné à comparaître par Ogier Levuyt, procureur du comte « pour certaines instigations, subornations et intimidations de tesmoings et aultres malversations ». Remettre en cause les témoins de la partie adverse est la suite normale d’un procès criminel. Balloté entre Troyes, Sens et le Parlement de Paris, Jehan Pinot y comparaît enfin au greffe criminel en octobre 1540, sans grandes conséquences immédiates puisqu’en décembre il est toujours « bailly de la comté ». Pourtant cinq nouvelles comparutions ont lieu et, le 15 novembre 1541, il est élargi sous caution mais est remplacé par François Pinot qui n’est pas le fils de Jehan, mais de Pierre.

C’est l’époque où le comte et la comtesse, arrivant de Lyon où ils suivaient la cour, vont faire leur entrée à Tonnerre et y demeurer quelque temps. François du Bellay prend donc les choses en main.

Signature : F Du Bellay

Le 18 décembre 1541, il promulgue une nouvelle ordonnance qu’il est seul à signer[10] : « scavoir faisons que nous estans en nostre conté à mestre ordre et regler nos affaires mesmement sur le faict et police de nostre justice ». A l’article 3, il institue un bailli « de robe courte gentilhomme pour bailler mainforte à noz aultres officiers ». L’article 4 unie la gruerie et le bailliage de telle sorte que « ledict bailly se intitulera gruyer ». Le gruyer est un officier de justice pour les eaux et forêts. On remarque là un durcissement de l’administration puisque le bailli-gruyer est de robe courte, c’est-à-dire d’épée, pouvant porter les armes et non plus un magistrat licencié ès-lois. Les spécialistes du droit seront le prévôt, le lieutenant général et le lieutenant particulier, étroitement surveillés par l’avocat et le procureur, voire par le comte en personne. Il souhaite que son autorité soit soigneusement gardée et observée avec demande de sévérité et d’austérité et il enjoint à ses officiers d’être particulièrement vigilants quant aux bois qui « par faulte de bonne garde sont frustrez et pillez ». Il exige que les fiefs de ses vassaux saisis pour faute d’hommage soient exploités durant un an avant toute main levée.

Il veut aussi faire cesser les manques à gagner ou les dépenses inutiles : menues sommes épargnées de-ci de-là (sur les prisons par exemple, les amendes, etc.) ; il se plaint des délinquants trop souvent impunis « en quoy y avons gros interestz pour la diminution de noz fiefz » ; il interdit désormais aux fermiers de la prévôté et des châtellenies de faire banquet et de défrayer ses officiers de justice « ainsi qu’ilz ont accoustumé pour ce que lesdicts fraiz sont cause de la diminution de noz fermes ». Temps de rupture avec l’ordre quotidien, le banquet célèbre l’amitié, l’union entre commensaux. Il est à la Renaissance un acte de représentation et de convivialité encore très apprécié, mais les autorités ecclésiastiques et civiles les voient d’un mauvais œil. Les banquets renforcent l’union et l’union fait la force face au pouvoir, et puis… ils coûtent cher. Le comte prend également des mesures choquantes concernant l’administration : « notre procureur communiquera les affaires de madicte conté qui surviendront doresnavant à ceulx qui luy auroient ordonnez et baillez par escript qu’il tiendra secret » ; son procureur tiendra un registre annuel de toutes les expéditions (missives, ordres, instructions, mémoires, actes de justice) qui sera mis en son trésor ; même chose pour les registres des greffes et tabellionnages… afin de mieux étroitement surveiller car certains registres avaient tendance à disparaître, dit-il. Mesures impopulaires.

Le scandale des censives

Ce qui va encore plus exaspérer les Tonnerrois, c’est le 16e et dernier article de l’ordonnance : « Enjoignons à nostre procureur de faire faire ung terrier et cependant contraindre tout aschepteur à faire raison à noz fermiers esdicts lotz et ventes qu’ilz doibvent à cause desdictes acquisitions ». Le terrier est un inventaire des droits et conditions des personnes et biens fonds d’une seigneurie. Il recense tous les droits de la seigneurie : baux à cens, censives, limites de justice, etc. Procéder à la réfection du terrier est ici clairement pour aboutir à remettre en vigueur des droits anciens. Les lods et ventes sont une taxe seigneuriale perçue sur certains biens, droits de mutation en cas d’échange ou de vente d’une terre censive, c’est-à-dire soumise au cens. Le cens étant une taxe immuable, il s’était fort dévalué et un moyen de gagner plus est de l’étendre. C’est un peu ce que réclame ici François du Bellay en exigeant le paiement de tout acheteur. Or, ces droits ne se percevaient pas sur les terres en franc-alleu, terres franches.

Le 24 décembre 1541, un conseil de ville étroit, en présence des officiers comtaux, va faire opposition à ces « statuz et instructions […] en ce qui pouvoit faire prejudice à ceste ville ». Ils réclament une copie de l’ordonnance, droit que l’on semble vouloir leur ôter, et demandent que Me Maclou Levuyt « nouvellement justicier prevost en garde eust à faire le serment envers lesdicts habitans ». Le prévôt doit en effet prêter serment de garder, selon les chartes, les privileges et franchises de la ville. Ogier LeVuyt, procureur comtal, refuse et les habitants ne baissent pas les bras, ils feront leur requête par écrit. Elargi de six mois en six mois, Jehan Pinot comparaît une dernière fois en avril 1544. En août, un autre bourgeois de Tonnerre réclame une information contre Ogier LeVuyt qu’il accuse de subornation de témoins. Bref, en ville, l’ambiance est au beau fixe entre le seigneur et ses sujets.

En 1548, le comte revendique finalement des cens sur certaines parcelles bâties ou non du territoire communal. Ceci remettait en cause l’allodialité du territoire, c’est-à-dire la propriété libre de droits seigneuriaux ou féodaux. C’est un branle-bas de combat général, les échevins en tête, solidaires des habitants touchés par la mesure. Un procès s’ouvre et dans un premier temps, en septembre 1549, François du Bellay obtient gain de cause au bailliage de Sens, le juge affirmant que les habitants du comté de Tonnerre étaient assujettis à une directe universelle, ce qui signifie que tout le territoire du comté était en censives. Les Tonnerrois se battent contre cette prétention du comte, alléguant de la coutume de Tonnerre, et font appel au Parlement de Paris. Ils obtiendront gain de cause le 11 mars 1553 n.s. : l’arrêt définitif, déclare que les habitants du comté jouissent en pleine franchise de leurs héritages assis dans le comté[11] et les dépens seront à payer par le comte et la comtesse. A l’été 1550, François du Bellay avait confié l’office de receveur général de tout le comté à un marchand étranger, Claude Jamyn procureur général au baillage de Chaource où il demeure[12]. Or ce receveur refusera de payer les dépens du procès des censives qui s’élèvent à 1 546 livres parisis et l’affaire se poursuivra encore une dizaine d’années avec d’autres adversaires[13].

Attaque sur les droits d’usage en forêt

Dès octobre 1539, tout nouveau comte, François du Bellay s’attaque aux droits d’usage en forêt. Il expose au roi François Ier « qu’à cause de son comté lui appartiennent en droit de propriété et de treffons plusieurs belles et grandes forests […] et neanmoins plusieurs personnes sans droit ne tiltre ont entrepris grande partie desdites forests […] et s’y commettent par chacun jour par les circonvoisins d’icelles et autres infinis abbus [de telle sorte que] plusieurs forests sont en danger d’être ruynées »[14]. Il s’appuie sur l’exemple du roi qui, depuis 1536, avait généralisé la réformation dans ses forêts pour prévenir « la totale destruction et degast de nos forests ». Avec l’expansion démographique, il y a en effet une pénurie de bois de chauffage et d’œuvre dans les grandes villes depuis le début du siècle et l’équilibre entre les besoins de la population et la production forestière est compromis. Un des premiers à avoir suivi l’exemple royal n’est autre que le cousin Jean du Bellay, évêque de Paris et abbé de Pontigny qui disputa la propriété des bois à deux villages riverains de l’abbaye. Il obtint gain de cause le 3 mars 1549 n.s., un verdict qui fera jurisprudence. Désormais les Tables de Marbre seront favorables aux seigneurs.

François du Bellay lança donc une procédure pour dégâts et abus auprès du bailli de Sens. Dès lors, les Tonnerrois et tous les villages du comté[15] entrèrent dans des procès éprouvants, longs et coûteux. Le comte va même s’attaquer à quelques possessions ecclésiastiques[16]. Devenu un véritable enjeu symbolique et financier, la forêt et les usages y afférant sont la source de conflits qui dureront tout le siècle et au-delà. Le début de ces réformations fut cependant le moment le plus douloureux pour les populations, un coup de tonnerre dans un ciel serein de pratiques considérées comme immémoriales. La procédure passe d’abord devant le bailli de Sens qui, dans un premier temps, accorde aux habitants le droit « d’avoir en leurs maisons et hors un chien mastin pour la garde de leurs personnes, maisons et bestial, de prendre du bois pour leurs nécessités dans leurs usages et d’y mener pâturer et champoyer leurs bestes grosses et menues, faisant defense au seigneur comte de Tonnerre de troubler iceux habitants, à peine de 30 marcs d’or et de tous dommages et intérêts »[17].

Au bout de dix années de procédures, François du Bellay et Loise de Clermont obtiennent des lettres royales attribuant juridiction à la chambre des Eaux et forêts « pour juger en dernier ressort tous les procès qu’ilz voloient intanter en privation, reglement pour les habitans usagers, tant de leur ville de Tonnerre que autres villes et villages qui avoient usages en et audedans de leurdict comté »[18]. Le Roi, par l’intermédiaire de ses réformateurs, venait au secours des propriétaires, au nom de l’intérêt général. Un événement va donner un coup de pouce aux intérêts du comte et de la comtesse : en 1551, Antoine III de Clermont-Tallard est institué Grand maître et général-réformateur des Eaux et forêts de France[19]. Même s’il ne jugeait pas lui-même les procès, il dut faire les bonnes suggestions à ses lieutenants. Ce n’est pas ici le lieu de raconter les détails de ces procédures. L’important est que finalement, le couple comtal obtient gain de cause pour Tonnerre le 8 février 1552 n.s., entériné le 2 mai suivant[20] : la forêt serait cantonnée. Les « comte et comtesse sont déclarés seigneurs et propriétaires des bois contentieux et « la tierce partie en nature de bois et buissons sera baillee en droit d’usage auxdits defendeurs [les habitants], pour leurs usages avec faculté d’y faire pasturer leurs bestes aumaille, chevalyne et porchynes » ; et pour le comte le droit d’établir ses officiers pour la garde et conservation de ses bois. En outre, le comte réclame 1 083 L 15 s.t. à restituer sur des coupes de bois faites ès bois contentieux, somme reçue en décembre par Geoffroy de Cenami fondé de procuration. Le 11 mars 1553 n.s. a lieu l’arrêt définitif et le 20, la Table de Marbre exige l’exécution de cette sentence, exécution réitérée le 11 novembre. Le tiercement est accompli : à Tonnerre, 620 arpents (environ 520 ha) pour les habitants et 1 153 arpents pour les comtes qui demeurent propriétaires du fonds. Il va falloir arpenter et borner, aussi demander l’autorisation de couper du bois aux comtes qui recevront le quint denier, le droit féodal de prélever un cinquième de la vente des bois. 

Un règne conflictuel

L’ordonnance de 1541 et les procès à répétition qui coûtent très cher à la ville suscitent l’indignation. On se bat pour l’allodialité du territoire et pour conserver des droits d’usage dont personne n’imaginait qu’ils puissent être remis en cause un jour. Tout ceci est considéré comme une usurpation, un abus de pouvoir. On se bat pour sauver l’ordre ancien. Un ordre où chacun tenait son rôle coutumier, le seigneur comme ses sujets.

Ce qui valait aussi pour la gestion de l’Hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, une institution depuis la fin du XIIIe siècle. Constatant des abus sur l’emploi des revenus des établissements charitables, François Ier avait promulgué des ordonnances (en 1543 et 1545[21]) visant à plus de surveillance et à une réformation. Le prévôt et les échevins avaient donc contrôlé et, en juin 1547, ils adressent une requête au Parlement de Paris déclarant que le comte et la comtesse s’approprient les revenus de l’Hôpital et demande que les 4 000 livres de revenus de l’établissement soient uniquement affectées au soin des pauvres selon la fondation de Marguerite de Bourgogne. Une affaire qui se prolonge sur quelques années.

L’exaspération parvenant à son comble, les échevins sont débordés et, cette même année, des placards injurieux et diffamatoires contre le comte et ses agents sont affichés dans Tonnerre. Ils dénoncent des abus et violences de la part du comte qui poursuivent l’affaire en justice. Les habitants vont jusqu’à demander une sauvegarde du roi qui leur est refusée dans un arrêt du 30 juin 1548 car « les personnes de serve condition ne peuvent prendre sauvegarde du Roy contre leur Seigneur ». Cet arrêt demande au comte « de ne méfaire » et enjoint aux deux parties « de se comporter ensemble dans leurs devoirs réciproques ». Il est toutefois permis aux habitants d’instruire sur les forces et excès prétendus commis par le comte et « le tout rapporter à la Court »[22]. Un rebondissement aura lieu cinq ans plus tard : l’affaire des vaches où François du Bellay se présente sous un jour quelque peu indélicat [23]. Une affaire révélatrice de l’ambiance qui règne et des façons de faire du seigneur du lieu, jusque dans sa pratique d’employer des étrangers dans sa gestion. Au début des années 1550, les dettes s’amoncellent pour le couple du Bellay et dès le cantonnement des forêts accompli, le nouveau moyen de gagner de l’argent sera les ventes de bois. Là non plus, les Tonnerrois ne profiteront guère de ce trafic à grande échelle.

On peut enfin se demander si François du Bellay appréciait le séjour tonnerrois. D’autant moins qu’il possédait sur ses terres de beaux châteaux (Gizeux, le Plessis-Macé… puis Selles), tandis que le comté ne pouvait offrir que le vieux château de Marguerite de Bourgogne. Les documents ne permettent pas d’être exhaustif sur le sujet, mais il semble que le couple ne soit venu que sept fois ensemble et la comtesse neuf fois seule en quatorze ans, avec des séjours courts, sauf lorsqu’ils lancent l’opération vente de bois.

 

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[1] François du Bellay n’a jamais été prince d’Yvetot comme on le lit sur le net ou dans la littérature — c’est son cousin Martin du Bellay qui épousa l’héritière de cette principauté. Il n’a jamais été non plus gouverneur de Compiègne ­— ce dernier étant Anne de Montmorency — mais n’y a fait qu’une mission royale d’une semaine en 1552. Sa famille ne possédait aucun fief en Tonnerrois avant son mariage. Choses, parmi d’autres, affirmées jusque dans Les Cahiers de Maulnes.

[2] En 1540 après son mariage il entre dans la Maison du Dauphin futur Henri II, puis dans celle de ce roi à son avènement en 1547.

[3] Selles-sur-Cher dans le Loir-et-Cher.

[4] Tonnerre, AM, 2 DD 1.

[5] Voir l’étude édifiante de Denis Crouzet : « Recherches sur la crise de l’aristocratie en France au XVIe siècle ; les dettes de la Maison de Nevers », Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 1, p 7-50.

[6] A l’occasion de ce partage entre les quatre frères, qui inclut les biens de l’oncle Louis décédé le 4 janvier 1542 n.s., les biens de la Maison du Bellay sont estimés à 13 200 L.t. de rente annuelle (Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v° et ms 24 f° 112-942). A titre de comparaison, dans une déclaration du revenu de la comté de Tonnerre en 1573, la somme totale est de 23 411 L.t. et la rente des vassaux du comté à 67 725 L.t. (transcrit par M. Jolivot, « Etats généraux de 1576, recherches sur l’assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY, 1876, p. 302-317.

[7] Concept d’historien, la seconde réaction nobiliaire, beaucoup plus virulente, aura lieu au XVIIIe siècle.

[8] Eustache du Bellay sera remplacé en 1548 par Louis Le Bouteiller, grand aumonier de la reine Catherine de Médicis. Grand archidiacre de Paris, Eustache s’est vu confier la gestion du diocèse de Paris en l’absence de son cousin Jean du Bellay évêque de Paris alors à Rome.

[9] En décembre 1539. Sur l’affaire Pinot, voir Charles Porée, « Inventaire de la collection de Chastellux » (XVIe siècle, I), BSSY, vol. 58-II, 1905, p 229-376, d’après les registres du Parlement criminel de Paris (AN, X/2a).

[10] Tonnerre, BM, ms 12, f° 240-242 v°.

[11] En effet, seuls certains biens fonciers en ville ou ailleurs sont des censives avec redevance soit au comte, mais fort peu, soit aux communautés religieuses et en petit nombre aussi.

[12] ADY, 3 E 1/112 f° 60-64 v°. Le 19 août 1541, Claude Jamyn, avait pris à titre de ferme le revenu temporel de l’abbaye Saint-Michel de Tonnerre par acte passé avec Guillaume Raguier, abbé commandataire (ADAube, I 50). Notons pour la petite histoire que ce Claude Jamyn est le père du poète Amadis Jamyn (Chaource 1540-1593), placé jeune chez Ronsard « on ne sait par quelle recommandation » disent les historiens (voir Histoire et dictionnaire des guerres de Religion, p 995). Emettons l’hypothèse que le comte et la comtesse de Tonnerre aient pu être ces protecteurs ; hypothèse plausible puisqu’au début des années 1550, quand son père est nommé receveur du comté, Amadis n’est âgé que de 10-11 ans.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 6 v° ; 1555-1556 f° 11-11 v° ; 1556-1557, f° 17 v°-18 ; 1561-1562, f° 10 v°.

[14] Paris, AN, Zie 870 f° 223, cité in M. Devèze, La Vie de la forêt française au XVIe siècle, thèse, Paris, Imprimerie nationale, 1961, T II, p 10, 23.

[15] Ville de Tonnerre, La Chapelle-lèz-Floigny, Chaonne, Commissey, Arthonnay, Nicey, Chanay et Villiers-les-Moines, Cruzy-le-Châtel (forêt de Maulnes), Villon, Rugny, Panfol, Tronchoy, Vertault, Pimelles (Tonnerre, AM, 2 DD 1).

[16] Contre les religieux de Quincy et ceux de Molosme de Saint-Martin pour les usages de Crusy, contre les religieux de Pontigny pour les bois d’Apremont et les bois de Gigny, contre les prieurés de Sainte-Vertu et de Chichée (Tonnerre, id.).

[17] Eugène Lambert, Cruzy et ses environs, repr. Res Universis, 1989, p 118).

[18] Lettres datées du 8 octobre 1549 (Tonnerre, id.).

[19] Il intervient directement le 21 août 1552 pour poursuivre la réformation des bois du comté : Catalogue des actes de Henri II, tome VI, 1552, M.N. Baudouin-Matuszek, ed. du CNRS, 2001, acte N° 11504.

[20] Tonnerre, AM, 22 DD 1 a.

[21] François Isambert, Recueil général des anciennes lois francaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789, tome 12, Paris, Belin-Leprieur, 1827, notamment les ordonnances du 19 décembre 1543 (p 841-843), et des 15 janvier et 20 juin 1545 (p 897-900 et 910).

[22] Sur cette affaire : Jehan Papon, Arrestz notables des courts souveraines de France, (1556), Paris, chez Gilles Gourbin, livre V, titre II arrêt 4 ; livre VIII, titre III arrêt 10 et livre XIII, titre II, arrêt 5. Affaire résumée dans Louis Le Grand, Coutume du baillage de Troyes, Paris, chez Montalant, 1737, p 136.

[23] Voir dans ce blog : Une affaire de vaches

 

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