Louise de Clermont-Tallard 2a : les années difficiles

Pour lire le début : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/07/24/louise-de-clermont-tallard-1/

[Les articles sur Loise de Clermont étant très longs, j’ai divisé cette seconde partie en trois articles, comme vous le découvrirez à la lecture, et merci à tous mes lecteurs]


 

A la fin de l’été 1539, Anne de Tonnerre, mère de Loise de Clermont, quitte Selles-en-Berry pour gagner Tonnerre. Là, « bien qu’elle soit alictée au lict de maladie », elle rédige son testament le 25 septembre[1], veille de sa mort. Elle y fait un don à « Anne de Clermont, fille de monseigneur de Tallard son fils aisné, la somme de mil escus d’or au soleil pour une fois ». L’enfant a deux ans et porte son prénom. D’autres sommes plus modiques sont données à ses serviteurs et domestiques outre leurs gages dus, ce qui donne une idée de son train : cinq dames et demoiselles, un écuyer, un maître d’hôtel, trois prêtres dont un est son chapelain, un cuisinier, des « portiers, muletiers, charretiers et garçons de cuisine », des sommeliers. Un train somme toute modeste. Elle nomme exécuteurs testamentaires « reverent pere en dieu monseigneur Maistre Gabriel de Clermont, evesque de Gap son fils, Maistre François de Marcheville, maistre dudit hospital et Jehan Cannelle echevin dudit Tonnerre ». Anne sera enterrée dans les jours suivants dans l’hôpital de Tonnerre, lieu de sépulture des comtes. Pendant ce temps, le 30 septembre, le couple du Bellay participe à un baptême à Benais[2], situé à une douzaine de kilomètres au sud de Gizeux. On peut donc supposer que Loise a fait son entrée à Gizeux peu de temps auparavant. Hélas, c’en est fini de la lune de miel. Il va désormais falloir gérer des biens éloignés de 350 km voire plus pour certains.

François du Bellay par Jean Clouet – Musée Condé

Louise de Clermont-Tallard par François Clouet – Musée Condé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

Difficultés financières

 

Loise de Clermont-Tallart et François du Bellay se retrouvent face à leurs frères et sœurs qui ne vont pas oublier leurs parts. François se hâte de partager ses deux derniers frères. Le 31 décembre 1539, il donne à son frère Louis « les terres de La Touche, La Giffardiere et La Chappelle Themer pour toutes successions directes et collateralles », par contract passé à Paris[3]. Le 2 janvier 1540, toujours à Paris, c’est au tour de Jacques de recevoir « les trois seigneuries de Thouarcé avec 1 200 escuz pour se bastir ». Chaque fois, il est précisé « que si dedans deux ans lesdicts Loys, Eustache et Jacques se pensoient estre mal partagés, ils pourroient demander supplement de leurs partaiges », ce qu’ils ne manqueront pas de faire dix ans plus tard.

Rachat du comté

Au mois de février, on commence à régler les affaires du comté et de la seigneurie de Selles-en-Berry. De retour à Gizeux, devant notaire, on procède à l’acquisition « par eulx [les du Bellay] de Gabriel, Julien,Théodore-Jean et Claude de Clermont des quatre parties les six faisant le tout de la succession de deffunte dame Anne de Tonnerre leur mere pour 80 000 livres [iiii XX mil L.t.] avec donation de la plus vallue »[4]. On s’accorde pour payer 20 000 livres tournois à chacun en deux paiements égaux de 10 000 livres. Ce n’est évidemment pas sur l’instigation de Loise de Clermont que le couple fit ce rachat, comme on le lit chez certains auteurs. François du Bellay savait parfaitement à quoi s’en tenir avant son mariage et œuvrait ainsi à élever son lignage en dignité en devenant comte de Tonnerre, quitte à rencontrer des difficultés financières. Solidaire, le couple louvoya comme il put. Après avoir, en mars, fait aveu au roi et au cardinal de Givry, évêque de Langres, dont dépendait le comté et la baronie de Cruzy, on tergiverse avec Claude de Clermont : en avril, devant notaire à Paris, « lesdicts Sr et dame et ledict Claude se departent [se désistent] dudict contract de vendition » de février précédant. Aussi Claude rend-il hommage quelques jours plus tard pour 1/6e du comté. En fait, chacun a droit à 1/6e de tous les biens : le comté et dépendances, Cruzy-le-Châtel et dépendances, Selles-en-Berry et les terres du Perche, ceci avec les droits.

Les années 1540 et 1541 sont fertiles en événements pour les familles de Clermont et du Bellay. Tout d’abord, le décès de Claude de Clermont, fils aîné d’Antoine II de la branche aînée. À la mort de ce cousin célibataire, Antoine III, frère de Loise, reçoit toutes les terres de la Maison de Clermont en vertu de la substitution du 26 mars 1494 entre son père Bernardin et son oncle. Devenant baron de Clermont-en-Viennois, il recueille les privilèges attachés à cette terre (premier baron du Dauphiné, etc.). En mars de l’année suivante, il déclare à ses frères et sœurs « qu’il renonce à la succession de ladicte Anne de Tonnerre sa mere se tenant à la donation qu’elle luy a faicte »[5]. Ensuite, deux mariages auxquels les du Bellay ne peuvent manquer d’assister. Le premier en mars 1540 à Saint-Aignan où convolent Anne de Clermont, fille d’Antoine II, et René de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan à la suite de son frère Claude décédé sans enfant ; le second en janvier 1541 à Thoury qui voit l’union de Julien de Clermont, frère de Loise, avec Claude de Rohan-Gié, héritière de Thoury, veuve de feu Claude de Beauvilliers dont on vient de marier le frère[6]. Les liens de famille et de terres se ressèrent et, du même coup, un cadet — Julien — est établi. Enfin, vers la mi-septembre 1540, Loise met au monde un fils, Henri du Bellay[7] qui assure la filiation de la branche aînée.

Subsiste néanmoins la perspective de dettes à régler. Pour éviter une autre grosse sortie d’argent, les du Bellay commencent par faire un échange avec Claude de Clermont. Ce dernier cède « la sixième partie du comté de Tonnerre, la sixième partie de la baronnie de Cruzy et la sixième partie des autres lieux et biens [dont Selles-en-Berry] tenant de la succession de dame Anne de Tonnerre, sa mère ». On comprend mieux ainsi que les 20 000 livres soient le prix de 1/6e de tous les biens maternels. En contrepartie, Claude reçoit « la chastellenie, terre et seigneurie de Gré [Grez] sur Maine, ses appartenances et dépendances » ainsi que « la terre et seigneurie de Villegué, située et assise au ressort de Baugy »[8] sans les droits, équivalent d’une somme de 600 livres tournois par an. Ces terres appartiennent en propre à François du Bellay, mais Villegué est engagé et l’usufruit lui échappe pour l’instant. Tant que cette seigneurie n’est pas entièrement disponible, le couple s’engage à payer à Claude 350 L.t. chaque année à la saint Jean-Baptiste, somme assignée sur tous leurs biens. Si Claude de Clermont va de vie à trépas sans hoirs ni épouse, les 2/3 des biens à lui donnés reviendraient aux du Bellay ou à leurs enfants et le tiers restant serait partagé entre les autres héritiers Clermont[9]. Cette transaction datée du 1er juillet 1541 éclaire la difficulté de ces partages. Le 11 novembre suivant, François du Bellay rend hommage au roi pour les 2/6e de Selles, soit le tiers de cette seigneurie[10].

Et voilà que la sœur aînée se rebiffe, s’estimant lésée. Lors de son contrat de mariage en 1516, Françoise de Clermont avait reçu pour dot de son père 1 000 florins d’or dont 500 payés comptant sous la forme de 1 500 écus d’or au soleil et le reste par sommes de 50 florins par an, auxquels étaient ajoutés 500 livres pour « des habits et ornements nuptiaux ». Elle recevait donc un peu moins que les 10 000 livres signalées pour les autres dans le testament de Bernardin. En contrepartie, elle « abandonnera audit seigneur de Clermont son père, sous l’autorité et permission dudit seigneur Mérault de Hostun (son mari), tous et uns chacun de ses biens paternels, maternels, fraternels et collatéraux ». Pourtant, en 1543, Françoise réclame une 7e partie de la succession de sa mère. Pour résoudre ce litige, elle cède ses droits (encore à évaluer) à son frère Antoine III qui s’engage à lui verser une pension annuelle de 350 L.t. amortie à la somme de 10 000 L.t., dès lors qu’il aura obtenu gain de cause contre tous les autres dont Loise, pension assignée sur une de ses seigneuries dauphinoises[11]. C’est donc Antoine qui poursuivra le procès. Finalement, Françoise obtient gain de cause en janvier 1550 et en septembre, Antoine de Clermont consent à aliéner ses droits sur le comté de Tonnerre contre 20 000 L.t. Il reçoit 10 000 livres le jour du contrat et pour l’autre moitié, Loise et François du Bellay lui cèdent la terre, seigneurie et châtellenie de Chaonnes (près de Maulnes) ainsi que les seigneuries « de Bernol cousture Milloys et les Soulhatz » (près de Tonnerre) rachetables d’ici à deux ans en lui remboursant la somme de 10 000 livres[12]. En février de la même année, Laurent de Clermont avait lui aussi vendu ses parts et attendait 20 000 livres[13].

Ne possédant que les documents tonnerrois et quelques actes de notaires parisiens, il est impossible de mesurer l’ampleur de la dette à laquelle Loise de Clermont et François du Bellay ont dû faire face. Pour récapituler, il y avait des dettes anciennes contractées par Louis de Husson (rentes engagées sur les terres de Selles, Saint-Aignan et comté de Tonnerre pour un capital de 11 400 L.t.) et d’autres dettes du côté du Bellay puisque certaines terres sont déjà engagées (dont Villegué), ce qui sous-entend des arrérages en cours et des revenus en moins. Il y a 120 000 L.t. à payer aux héritiers Clermont, sans compter Louis, Eustache et Jacques du Bellay non satisfaits de leur partage.

Il a donc fallu trouver de l’argent car les revenus du domaine n’étaient pas suffisants : rentes constituées, ventes de terres à réméré, emprunts (obligations auprès de tiers, essentiellement des banquiers), sont l’essentiel des moyens utilisés dans un premier temps. La rente constituée est une sorte de prêt à intérêt déguisé (car interdit par l’Eglise) : en échange du versement d’un capital, le créancier s’engage à payer un montant annuel appelé arrérage, assigné sur un bien donné, parfois sur tous ses biens. Elle est perpétuelle. Ces constitutions de rentes à percevoir sur les revenus de fermes en cours ou à venir aliènent en fait, année après année, un fraction grandissante des revenus de la famille[14]. Elles s’accentuent peu à peu et entre 1548 et 1551 pour atteindre 13 700 L.t. avec des arrérages annuels de 1 121 L.t.

Certaines terres ou seigneuries plus excentrées, considérées comme de moindre importance, sont fréquemment utilisées pour des aliénations, ventes à réméré c’est-à-dire rachetables au bout de deux ou trois ans, sans quoi il faut renouveler le contrat. C’est encore de l’argent à prévoir pour ces rachats. Pour le comté de Tonnerre ce sont Chaonnes, Bernouil, Couture Millois et les Souillats, la Chapelle Flogny ; du côté de Selles-en-Berry, ce sont Marcheville et les Ozieux ; et pour les biens du Bellay, ce sont des métairies (Bois Thibault, la Boulie, Callans, Grostière, la Gaschière, Danières), des terres (la Haye Joullain, la Roche à Andart, Logery, le Perrier, Orengy, la Geffardière ou encore Grez-sur-Maine). La seigneurie de Chaonnes par exemple avait été vendue en 1546 à Georges de Crequi, seigneur de Ricey pour 4 000 L.t. qui ont immédiatement été reversées à Laurent de Clermont pour une portion de sa part du comté ; rachetée en 1548 au nom d’Henri du Bellay, le fils, elle est de nouveau aliénée pour payer Antoine de Clermont, comme nous l’avons vu en 1550[15] ; de nouveau rachetée mais pas entièrement, elle est revendue deux ans plus tard à Jehan Canelle, édile tonnerrois qui la conservera. Entre 1540 et 1546 le montant de ces ventes s’élève à 39 200 L.t., puis grimpe à 86 283 L.t. de 1547 jusqu’au décès de François du Bellay six ans plus tard.

L’année 1550 marque l’étape la plus pernicieuse pour le couple du Bellay qui doit payer des arrérages, des perspectives de rachats de terres d’ici à deux ans, des parts d’héritage aux Clermont, partager les terres entre les frères du Bellay[16] et près de 20 000 L.t. d’obligations engagées auprès de banquiers sur les revenus du comté ou les futures ventes de bois car, cette fois, les forêts entrent dans la danse des remboursements de dettes et les ventes de bois vont s’intensifier.

… et déjà des procès (article à venir)

 

Vie de cour

Loise de Clermont fait partie de la Maison de Catherine de Médicis, dauphine depuis 1536. Un an après leur mariage, son mari François du Bellay avait quitté la Maison du roi pour rejoindre celle du dauphin Henri comme gentilhomme ordinaire. Ils appartiendront bien sûr à la chambre du roi et de la reine après l’avènement de Henri II en mars 1547. A ce titre, ils doivent accomplir leur service à la cour par quartier chaque année. Suivre la cour, c’est beaucoup de déplacements, de grosses dépenses pour se vêtir selon son rang, c’est participer à des banquets, des bals et autres amusements comme les tournois ou la chasse.

La vie culturelle à la cour est aussi très riche. Un débat sous forme de joute mondaine agite justement ce beau monde durant les années 1540. A Paris, le 26 février 1542, Loise, Madame du Bellay (36 ans) participe avec Marguerite de France, fille du roi (18 ans), les duchesses d’Estampes (34 ans), de Nevers (26 ans) et de Montpensier, à la représentation devant le roi d’une pièce de théâtre, la Comédie des quatre femmes, due à la plume de Marguerite d’Angoulême sœur du roi. Une première fille ne veut pas aimer pour rester libre, la seconde parle du bel amour platonicien, la première femme est soupçonnée par son mari et la deuxième femme est jalouse car son mari en aime une autre. Une vieille femme intervient alors donnant des conseils qui ne résolvent finalement rien. Cette pièce s’inscrit dans la querelle des Amyes qui a éclaté l’année précédente à la parution d’un livre de Bertrand de La Borderie L’Amye de cour, texte assez cynique faisant le portrait caricatural d’une dame de cour trop libre à qui tout serait bon pour arriver à ses fins. Très éloignée des perspectives humanistes, cette vision avait suscité des réactions indignées dont celle de Charles Fontaine, un poète qui répliquait avec la Contr’Amye de court[17]. C’est donc un débat sur l’amour et l’importance à lui accorder qui débouche sur le rôle des femmes dans le couple et dans la société. Loise de Clermont-Tallard participe là à une controverse qui anime vivement la cour. Il n’est pas indifférent de noter, souligne V.-L. Saulnier, « qu’elle avait un peu pour ennemi ce La Borderie dont notre comédie critiquait vertement les théories d’amour »[18].

Le roi à Tonnerre

L’année 1542 est à marquer d’une pierre blanche pour les du Bellay. Au printemps, la cour s’ébranle pour un voyage vers l’Est. Le 14 avril « le Roy François premier de ce nom sortant de la ville d’Aucerre vint avec sa cour au gite audit Tonnerre » faisant son entrée par la porte Saint-Pierre, raconte le notaire Petitjehan. Il ajoute qu’on attendait le roi à la porte Saint-Jacques [Vaucorbe] où l’on avait préparé un théâtre. Le recteur des écoles « avoit instruict les escolliers pour representer au Roy en passant une succinte comedie correspondante à ses prouesses et ses vertus », ce qui ne put avoir lieu puisque le roi « descendit par le Perron et alla mettre pied à terre à l’hospital ». On imagine la déception des enfants… et du recteur. En fait, arrivant de l’abbaye de Pontigny et non d’Auxerre, François Ier était passé par Dyé, puis le chemin des Lices qui amenait à la porte Saint-Pierre au Perron.

François Ier loge à l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, dans le château, reçu par le nouveau maître de l’Hôpital Eustache du Bellay[19], frère de François. Le comte et la comtesse de Tonnerre semblent résider en l’abbaye de Saint-Michel avec d’autres convives. Le dauphin Henri et Catherine de Médicis sont là, avec Mme d’Etampes maîtresse du roi, et tous les grands, ainsi que les grands serviteurs de la couronne. La ville est bien petite pour accueillir cette foule. Il faut imaginer toutes les hôtelleries bondées, les hôtels bourgeois aussi et les villages alentour. L’ambassadeur d’Angleterre William Paget, par exemple, est logé à Chablis. Arrivé le Vendredi saint, le roi fait ses Pâques à Tonnerre. Le samedi est entièrement consacré aux dévotions. Des sollennités ont lieu dans l’abbaye de Saint-Michel. Des évêques et même des cardinaux étant sur place, des prêtres séculiers ou réguliers reçoivent les ordres sacrés en présence de toute la cour[20].

Ce n’est que le lundi de Pâques, alors premier jour de l’année civile, que les affaires reprennent. Le roi, le chancelier Poyet et le conseil font leur office : 13 lettres (règlements de litiges et autres), une légitimation et 23 lettres de naturalité, une ordonnance et un édit[21]. L’ordonnance porte sur le règlement et les tarifs des droits d’imposition foraine, de rève et de haut passage (droits de douane à la sortie et à l’entrée du royaume), et l’édit de Tonnerre porte « sur la forme et maniere de lever le droict de gabelle du scel qui sera vendu, trouqué ou eschangé » en ce royaume, « auquel estoyent presens — raconte Guiffrey dans sa Chronique —messeigneurs les Daulphin et duc d’Orléans, le Roy de Navarre, le cardinal de Ferrare, le conte de Buzançoys admiral [Philippe Chabot tout juste rentré en grâce], le seigneur d’Anebaut mareshal de France et le seigneur d’Assier grand escuyer » — qui n’est autre que le grand-père d’Antoine de Crussol[22]. Guiffrey poursuit par l’arrestation de deux nobles amenés devant le roi. Ils furent accusés de plusieurs crimes et envoyés à Paris pour être jugés sous la garde de douze archers. Voilà qui nous introduit dans le rôle de justicier du roi.

Parallèlement aux affaires domestiques du royaume se poursuivent des relations internationales. Le notaire Petitjehan qui écrit cinquante ans plus tard rapporte que, passé les fêtes de Pâques, survint auprès de François Ier « l’ambassadeur de l’empereur Charles le quint, lequel (en la grande salle dudict hospital) luy denonça la guerre de par ledict empereur ». Une trêve de dix ans avait été signée quatre ans plus tôt, mais la question du Milanais n’était en effet toujours pas réglée. Pour autant, ce n’est pas Charles Quint qui dénonça la trêve mais bien le roi de France et seulement en juillet. Pour l’heure, François Ier tergiverse. Henry VIII aussi. Entre autres discussions sont sur la sellette le mariage de Marie Tudor fille du roi d’Angleterre avec Charles duc d’Orléans, la pension de 50 000 écus d’or à verser chaque année à l’Angleterre[23] et la guerre contre l’Empereur. Le 21 avril, William Paget ambassadeur d’Angleterre est reçu par l’amiral de France[24] : « Demanda ledit seigneur ambassadeur si le roy voulloit faire la guerre à l’empereur ; à quoy il lui fut respondu par ledit seigneur qu’il n’en avoit poinct d’envye, mais que, si le roy d’Angleterre la voulloit, que ledit seigneur roy y entreroit avecques luy et non autrement ». On louvoie, on temporise. Il a bien été question à Tonnerre de la guerre contre l’empereur, mais point de déclaration de guerre par Charles Quint.

Le roi quitte Tonnerre le 21 avril 1542 pour se rendre au prieuré de Vausse. Le couple du Bellay sort comblé de cette visite royale sur leurs terres et semble poursuivre le voyage avec la cour. Ainsi, chaque année, le couple se partage entre ses devoirs à la cour et l’administration de ses domaines.

1543 : Un coup dur, le crime de Tallard  : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2019/05/09/iib-les-annees-difficiles-le-crime-de-tallard/

 

 

Une gestion musclée du comté

Loise de Clermont devient comtesse de Tonnerre le 26 septembre 1539 et son mari en portera désormais le titre. Pourtant, le 30 de ce mois, le couple est encore en Anjou[25]. Dès la nouvelle du décès d’Anne de Husson, le couple prend en main l’administration du comté. Il est en effet d’usage que le nouveau couple comtal y fasse son entrée, sorte de présentation et de reconnaissance mutuelle entre les seigneurs et leurs sujets. Elle sera quelque peu reportée. Il est également d’usage qu’un nouveau comte installe localement ses officiers : bailli et ses lieutenants, gruyer, prévôt, garde des sceaux, greffier, notaires, capitaines, procureur fiscal, receveur du comté et maître de l’Hôpital. Tous sont nommés par le comte. La femme étant juridiquement réputée mineure ne peut intervenir sans l’autorisation de son mari. Même si elle est solidaire des décisions — et dans les textes on mentionne généralement Monsieur et Madame — l’épouse ne peut agir directement sans procuration.

François du Bellay est un bon gestionnaire sur ses terres et, poussé sans doute par l’ampleur des dettes en cours et à venir, il va devenir redoutable dans le comté. Après la guerre de Cent Ans, il avait fallu repeupler les campagnes et reconquérir les terres. Pour cela, les seigneurs avaient consenti quelques libéralités aux communautés, notamment des droits sur la terre et des droits d’usage avantageux puisqu’ils s’exerçaient sur la totalité des bois. Depuis, la population s’était accrue et au cours du XVIe siècle on assiste à une première réaction nobiliaire[26] : s’appuyant sur le droit féodal, des seigneurs vont remettre en vigueur des droits anciens tombés en désuétude et fixer de nouvelles limites aux droits d’usage. Le but est de tirer un plus grand profit des seigneuries et, au passage, de mener une lutte contre certains abus — certaines fois utile, d’autres moins.

Cf. Nouveaux officiers et nouvelle ordonnance / Le scandale des censives / Attaque sur les droits d’usage en forêt / Un règne conflictuel, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/histoire/relations-avec-les-comtes/

Cf. L’affaire des vaches, une affaire révélatrice de l’ambiance qui règne et des façons de faire du seigneur du lieu, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/08/13/une-affaire-de-vaches/

 

[Fin de cette 2e partie, Aux abois et premier veuvage : à venir]

 

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[1] Archive privée communiquée par Robert Biton, que je remercie.

[2] François du Bellay est un des parrains de René de Laval, fils de Gilles de Laval sgr de Maillé — cousin germain de François — et de Louise de Sainte-Maure (Inventaire sommaire des Archives départemantales antérieures à 1790. Indre-et-Loire. Archives civiles. Série E supplément, Vol. 1, 1906, p 213).

[3] Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v°.

[4] Tonnerre, BM, ms 24, f° 58 acte 32, du 15 février 1540 n.s.

[5] Tonnerre, ms 24, f° 105 acte 833, acte passé le 23 mars 1541 n.s. chez un notaire de Saint-Jeoire en Dauphiné.

[6] René Guyonnet, Saint-Aignan de la Pucelle au Vert-galant, T. IV, Blois, 1980 ; mariages du 12 mars 1540 n.s. et du 15 janvier 1541 n.s.

[7] Tonnerre, AM, 2 DD 1.

[8] Grez-Neuville et Villegué près de Vieil-Baugé sont tous deux dans le Maine-et-Loire, en Anjou.

[9] Tonnerre, ms 24, f° 58 acte 32 et archive privée communiquée par Robert Biton.

[10] Catalogue des actes de François Ier, T VI, p 644, n° 22261 et p 678, n° 22445.

[11] Archives privées communiquées par Robert Biton : acte du 2 juillet 1543 au château de Saint-Jeoire fief d’Antoine, confirmé par un acte du 7 septembre 1543 au château de la Baume chez le mari de Françoise.

[12] ADYonne, 3 E 1 112, f° 43 v° à 48, contrats passés à Tonnerre du 4 janvier 1550 n.s. et du 15 septembre 1550.

[13] T, BM, ms 24 f° 112v°-941, acte passé à Paris chez Franquelyn et Angirard, notaires, le 4 février 1546 n.s.

[14] Voir l’étude édifiante de Denis Crouzet : « Recherches sur la crise de l’aristocratie en France au XVIe siècle ; les dettes de la Maison de Nevers », Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 1, p 7-50.

[15] Tonnerre, BM, ms 24 f° 58 v°-36 et f° 120 v°-1056 ; Auxerre, ADY, 3 E 1 112 f° 44- 48.

[16] A l’occasion de ce partage entre les quatre frères qui inclut les biens de l’oncle Louis décédé le 4 janvier 1542 n.s., les biens de la Maison du Bellay sont estimés à 13 200 L.t. de rente annuelle (Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v° et ms 24 f° 112-942). A titre de comparaison, dans une déclaration du revenu de la comté de Tonnerre en 1573, la somme totale est de 23 411 L.t. et la rente des vassaux du comté à 67 725 L.t. (transcrit par M. Jolivot, « Etats généraux de 1576, recherches sur l’assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY, 1876, p. 302-317).

[17] La querelle dura jusqu’en 1555, avec la réplique dès 1543 de la Parfaite Amye d’Antoine Heroët, le plus platonicien de tous.

[18] V.-L. Saulnier, « la Comédie des quatre femmes », in Marguerite de Navarre, théâtre profane, Paris-Genève, Droz, 1963, p 93. Sur l’épigramme incendiaire de La Borderie, voir infra chapitre I p 7, où l’on voit que Loise de Clermont apparaît comme une Amye de cour sans scrupules.

[19] A cette même période et avant le 2 mai, Eustache est reçu conseiller au Parlement de Paris à la place de son oncle Louis décédé en janvier précédent.

[20] « Note sur l’entrée de François Ier à Tonnerre et la réception des ordres sacrés, par le chancelier Poyet à l’abbaye de Saint-Michel de cette ville, 14 et 16 avril 1542 » (Léon Dorez, Catalogue de la collection Dupuys, vol 1, p 33).

[21] Voir le Catalogue des actes de François Ier, Tome 4, p 309-312 et 314-319 (en ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5732487f/f324.item.r=Tonnerre. Il existe d’autres lettres qui n’apparaissent pas dans le Catalogue.

[22] Georges Guiffrey [ed.], Chronique du roy Françoys premier de ce nom, J. Renouard, Paris, 1860, p 385-386 ; un édit qui rencontra une rebellion des producteurs que François Ier dut aller mater à la fin de l’année.

[23] Après la défaite de Pavie, François Ier avait été prisonnier en Espagne. Libéré en janvier 1526, il rechercha l’appui d’Henry VIII : en 1527, celui-ci renonçait à tous ses droits sur la France contre une pension viagère de 50 000 écus par an.

[24] Letters and Papers, Foreign and Domestic, Henry VIII, Volume 17, 1542, ed. James Gairdner and R H Brodie (London, 1900), Paget à Henry VIII, 24 avril 1542 ; les propos échangés sont également rapportés à Charles de Marillac, ambassadeur de France en Angleterre, par le secrétaire de l’amiral : Kaulek Jean [ed.], Correspondance politique de MM. de Castillon et de Marillac, ambassadeurs de France en Angleterre (1537-1542), Paris, F. Alcan, 1885, p 411.

[25] Ils assistent à Benais au baptême de René de Laval, fils de Gilles de Laval sgr de Maillé et de Louise de Sainte-Maure ; François est un des parrains : Inventaire sommaire des Archives départemantales antérieures à 1790. Indre-et-Loire. Archives civiles. Série E supplément, Vol 1, 1906, p 213

[26] Concept d’historien, la seconde réaction nobiliaire, beaucoup plus virulente, aura lieu au XVIIIe siècle.

 

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Louise de Clermont-Tallard 1 : les années incertaines

Les femmes en général et celles de la Renaissance en particulier ont été bien malmenées par les historiens ou les érudits locaux. Aucune n’échappe à cette règle, qu’elle appartienne au cercle royal ou à la petite noblesse pour celles sur qui on peut découvrir des documents ou autres traces. Il n’est qu’à lire les anciennes biographies de Catherine de Médicis autant méprisée que sa fille Marguerite de Valois[1]. Il n’est qu’à lire ce qui a été écrit sur Louise de Clermont essentiellement par les érudits locaux. S’ils ont fait une énorme collecte de documents, ces derniers ne se sont guère intéressés à la critique des textes, B-A BA de l’historien contemporain et, de plus se recopient les uns les autres sans aller vérifier les sources ni s’interroger sur les mentalités qu’eux-mêmes véhiculent. Il a donc fallu attendre le troisième tiers du XXe siècle pour voir enfin réécrire l’Histoire (Ecole des Annales, etc.). La reine Catherine et sa fille retrouvent visage humain et leur fine intelligence (entre autres) est enfin mise en avant, éclairant leurs actes. Les érudits quant à eux ont continué leur petit bonhomme de chemin sur le plan local en répétant à loisir ce que d’autres avaient écrit : Marguerite de Bourgogne est une sainte et Louise de Clermont une chipie. Pour caricaturale, cette vision règne encore dans la mémoire locale et pas seulement à Tonnerre.

Des mots-clefs pour Louise de Clermont : intelligente certes, mais surtout arrogante, intrigante à l’esprit caustique, dépensière à outrance, ce serait même elle qui a mis le feu à la capitale de son comté, etc. etc. Deux érudits entre autres — l’abbé Bourdeau en Anjou, biographe de Joachim du Bellay, et le chanoine Mutinot à Tonnerre, deux hommes d’Eglise donc — lui ont « taillé un costume » exemplaire[2] : « organisatrice de toutes les fêtes et de toutes les manœuvres de la cour », « mauvais génie » de la Maison du Bellay c’est elle qui aurait exigé le rachat du comté, « on devine qu’une pareille créature devait posséder le plus grand ascendant sur son mari », belle vision traditionnelle. Quant au chanoine, sa seule thèse est la mise à feu de Tonnerre par des gueux passant qu’elle aurait payés. Mutinot trouve absurde de maltraiter sa capitale, « sy l’on ne scavoit pas que dans le sexe les moindres passions même peuvent causer de grands desordres », n’est-ce pas ? Le misogynisme n’est pas le seul ennemi des femmes, toutefois…

J’avais donné une communication au colloque organisé par Jan Pieper en 2001[3]. Je démarrais alors juste l’étude sur les Crussol et ce papier péche par bien des lacunes. Ayant approfondi depuis, je souhaite ici, au bout de vingt ans d’études, apporter quelques pierres à l’édifice d’une biographie de Louise de Clermont replacée dans son contexte et la mentalité de son siècle.

 

 

Table des matières (que je peaufinerai au fur et à mesure de l’écriture)

1re partie : Les années incertaines — ci-dessous

  • Bien née, donc…
  • Bien née, mais…
  • Des héritages bienvenus pour un mariage
  • Portrait de femme

2e partie : Les années difficiles — à venir

  • Difficultés financières
  • Vie de cour
  • Un coup dur : le crime de Tallard
  • Une gestion musclée du comté
  • Aux abois
  • Les malheurs d’une veuve

3e partie : Ascension à la cour — à venir

  • Second mariage avec Antoine de Crussol
  • Le bruslement de la ville de Tonnerre (que je traiterai ailleurs)
  • Prise de position huguenote
  • Duc et duchesse d’Uzès
  • Une 4e guerre qui tue son deuxième homme

4e partie : Veuve et duchesse douairière — à venir

  • Et toujours comtesse de Tonnerre
  • L’incontournable duchesse d’Uzès
  • Relations familiales
  • Des procès sur fond de guerre de la Ligue
  • Une fin de vie voyageuse et choyée

 

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Bien née, donc…

Loise de Clermont-Tallard[4] est née au cœur des montagnes, probablement au château de Tallard, résidence principale de ses parents, vicomté qui donne le nom à son patrilignage. On ignore sa date de naissance et on la vieillit à souhait à cause d’une malheureuse phrase de Pierre de l’Estoile qui affirme qu’à sa mort, on lui prêtait 96 ans[5]. Elle serait selon moi le quatrième enfant du couple marié en 1497 et serait née en 1505 ou 1506. Ce qui la rend mère vers 34 ans[6], après un premier mariage à 33 ans et un second à 50 ans. Quoi qu’il en soit, la dame a vécu fort vieille pour ce siècle qu’elle a traversé presqu’entièrement, sous sept rois.

L’enfant porte le prénom de ses deux tantes paternelle et maternelle — Louise de Clermont épouse Montchenu et Louise de Husson épouse Beauvilliers — tandis que sa sœur aînée Françoise, avait reçu celui de leur grand-mère paternelle — Françoise de Sassenage — comme si elle était vouée au Dauphiné ; d’ailleurs, Françoise ne quittera pas cette province, ayant épousé très tôt un seigneur local, Méraud d’Hostun. Cette double référence ouvre symboliquement l’horizon pour Loise, qui a un pied dans les Alpes et l’autre sur les bords du Cher, en Berry. Je pencherais plutôt pour Louise de Husson, sœur de sa mère, comme marraine. Dame de Saint-Aignan, elle est toute proche de Selles-en-Berry, seigneurie et château de la grand-mère maternelle de Loise, Antoinette de la Tremoille. Ceci esquisse déjà un destin pour cette enfant qui ne sera pas envoyée au couvent et qui quittera ses Alpes natales pour porter l’héritage maternel.

Le père de Loise, Bernardin de Clermont, appartient à une famille dauphinoise de noblesse seconde. Le terme de « noblesse seconde » est un concept d’historien que l’on doit à Jean-Marie Constant. Il permet de distinguer cette partie de la haute noblesse de province servant de relais entre la couronne et la petite noblesse. Ces élites nobiliaires de lignée ancienne reçoivent leur fonction directement du roi et encadrent les provinces frontières. Au milieu du XIVe siècle, ayant hérité du Dauphiné, le roi Philippe VI donna cette province en apanage à l’héritier du trône qui porterait désormais le titre de dauphin. En tant que premiers vassaux du dauphin du Viennois, la Maison de Clermont se vit attribuer le titre héréditaire de premiers barons du Dauphiné, connétable ou grand maître de cette Maison, titre que seul l’aîné, baron de Clermont-en-Viennois et vicomte de Clermont-en-Trièves, pouvait porter. C’est lui aussi qui obtenait du roi les plus hautes charges, comme chambellan, gentilhomme de la maison du dauphin, etc. Au moment de son mariage, au début de 1597, Bernardin, cadet de famille, porte les titres de vicomte de Tallart, seigneur de Saint-André-en-Royans, la Bastie, Paladru, Montrevel, Virieu, et autres terres toutes situées en Dauphiné[7], et n’exerce que la fonction d’écuyer d’écurie du roi. Il devient pourtant gentilhomme de sa chambre et épouse Anne de Husson, cadette d’une maison plus prestigieuse encore[8] par son ancienneté, ses alliances, sa proximité du roi et les titres de comte de Tonnerre et baron de Saint-Aignan, hérités de la puissante famille des Chalon. La terre originaire des Husson est située en Normandie, fort éloignée des principales terres héritées par les femmes depuis trois générations qui se situent dans le Perche, l’Orléanais, l’Anjou, le Berry et la Basse-Bourgogne. Des terres très éloignées aussi du Dauphiné. Bien née, Loise, donc appelée à rencontrer l’élite nobiliaire.

Anne de Husson a mis au moins treize enfants au monde. Treize enfants vivant encore en 1521, mentionnés dans le testament du père Bernardin de Clermont : six filles et sept garçons. Quatre des filles et deux des garçons seront destinés à la religion. En ce début de siècle, la noblesse d’épée demeure héroïque et pour les hommes, la gloire s’acquiert sur les champs de bataille, l’argent est toujours méprisé, mais une nouvelle vertu [valeur] apparaît sous l’impulsion des humanistes et va s’imposer à côté des autres : le savoir. Comme on ne sait rien de l’enfance de Loise, il nous faut supposer. Les deux frères entrés dans les ordres, Gabriel et Théodore-Jean, ont d’abord suivi des études de droit, ce qui présuppose un précepteur à Tallard dont les autres garçons ont dû profiter. Ceci est corroboré par l’architecte Serlio parlant de son patron, Antoine III fils aîné : « il avait les connaissances, car c’était un homme lettré et de bon jugement »[9]. De 1516 à 1522, Antoine est enfant d’honneur à la cour de François Ier où il parfait son éducation. Quant aux filles, elles ont pu profiter des précepteurs de leurs frères ou avoir des maîtres particuliers, car il est évident que toutes sont lettrées. Elles ont appris le latin, la grammaire, la rhétorique et quelques sciences. Pour elles cependant, point de collège, l’instruction se fait à la maison ou au couvent pour les petites novices. Bien née, Loise, donc instruite.

J’ai suggéré ailleurs[10] qu’elle avait pu être éduquée avec les filles de Louis XII, Claude et Renée. Claude est mariée avec François d’Angoulême, futur roi en 1514 et et il est peu probable que Loise l’ai rencontrée avant. Renée demeure quant à elle à la cour de France jusqu’en 1528 date de son mariage avec le duc de Ferrare. Cette relation est plus probable, d’autant que Françoise de Rohan, tante de Loise — épouse du frère de sa mère, Louis III de Husson — appartenait à la maison de Renée de France. En 1525, elle en devient la première dame. Loise a déjà une vingtaine d’année mais a pu être introduite à la cour auparavant puisqu’elle est destinée à être établie.

Qu’est-ce qu’une vie de cour ? Imaginons tout ce qu’il faut savoir pour vivre en cour. Il faut connaître « toute la compagnie » comme dit Catherine de Médicis. Savoir qui est qui, d’où il vient, depuis quand, ce qu’il fait, en quoi il pourrait être utile ou pas. Lorsqu’on est de haute noblesse, il faut connaître en profondeur la généalogie des unes et des uns, des autres aussi. Il en va de l’avenir des alliances : avec qui puis-je ou ne puis-je pas me marier ; comment puis-je m’entremettre et auprès de qui pour favoriser telle ou telle alliance sans faire ombrage à mon propre lignage. Qui que vous soyez, il est fort recommandé d’être bien informé, mêmes des potins, de bien appréhender les enjeux de faveur, de pouvoir… Autrement dit de connaître les « clans », les factions, et de s’associer — un peu mais pas trop — avec telle ou tel en fonction des événements du moment. Tout cela sans trébucher aux yeux du roi. Surtout, rester dans ses bonnes grâces. Vivre en cour à la Renaissance, c’est aussi être éduqué. Autant pour les bonnes manières que pour le savoir. Une femme doit être vertueuse, c’est-à-dire chaste, et apprendre le « métier » de dame d’honneur, mais avant d’être dame, il faut être fille ou damoiselle.

Etant donné la dignité de sa parentèle (père et mère) par ailleurs serviteurs du roi, Loise a donc pu être éduquée à la cour auprès de Renée, avant 1527, date de la première mention de Tallard comme demoiselle d’honneur de la régente Louise de Savoie. Les filles sont toujours nommées par leur nom de patrilignage, tandis que les dames le sont par leur nom marital. En 1527 pourtant, Tallard paraît déjà fort à l’aise à la cour si l’on en croit Brantôme : après la pendaison de Semblançay[11], verdict critiqué pour ce vieux serviteur de la couronne, Tallard fait une pantomine drôle mais osée. Alors qu’elle parle avec François Ier, elle se jette soudain en arrière, fait semblant de pleurer, de se tordre, de gémir « comme si ell’ eust senty quelque grand mal ou fortune ». Chacun se précipite pour savoir ce qu’il en est : « Hélas ! dict-elle, le roy me vient d’appeller ast’ heure par trois ou quatre fois sa fille ; j’ay grand peur qu’il ne m’en face faire autant qu’à M. de Sainct-Blançay qu’il appelloit tant son père. Que puisqu’il l’appelloit son père et moy sa fille, c’est une mesme chose : de mesmes m’en fera-il autant. ». Tout le monde se mit à rire, « mais non pas madame la régente, qui lui en fit la réprimande, car cela lui touchoit »[12] ; c’est elle, en effet, qui avait eu un conflit avec Semblançay et de son fait s’il avait été exécuté. Je doute que Tallard ait pu avoir cette intimité avec le roi et faire cette déclaration en débarquant tout juste à la cour. Loise — Tallard – suit Louise de Savoie jusqu’à son décès en 1531, époque où elle entre dans la Maison des filles de France, Madeleine et Marguerite, les filles de François Ier. L’année suivante voit le mariage de son frère Antoine III avec Françoise de Poitiers et Théodore-Jean obtient ses bulles pour l’abbaye de Saint-Gilles.

Etre courtisan, c’est aussi dépenser beaucoup d’argent pour parvenir à suivre le « train ». Or, une demoiselle ne touche que 100 livres par an[13]. Comment s’offrir les atours dignes de son rang ? Ici intervient la famille mais aussi la faveur du prince, et François Ier est très prodigue. En 1533, le voyage à travers la France pour aller accueillir la duchessina dure plusieurs mois. L’évènement est d’importance puisque l’on marie Henri, second fils de François Ier, avec la nièce du pape Clément VII qui va se déplacer en personne. A Lyon, le roi commande de la toile d’argent et de la toile d’or, drap de soie, doublures, etc. pour faire des robes et cotes à des demoiselles des maisons de la reine et de Mesdames. Les filles ne sont pas nommées mais Loise a pu avoir sa robe. En juin 1538, lorsqu’il s’agit d’aller à Nice à l’entrevue avec le pape Paul III pour se réconcilier avec Charles Quint, François Ier achète les mêmes étoffes d’argent et de soie pour faire des robes, cotes aux manches brodées d’or et d’argent à Mesdames, à la dauphine Catherine et autres dames et demoiselles de leur Maison. Le roi leur en fait don pour « qu’elles fussent plus honorablement vestues à cause de l’entrevue » qui dura un mois et aboutit à une trêve de dix ans. En octobre, François Ier rencontre à Compiègne Marie de Habsbourg, reine de Hongrie et gouvernante des Pays-Bas au nom de son frère Charles Quint. De nouveau, le Valois offre des vêtements somptueux à vingt-sept demoiselles nommées cette fois dont neuf de la maison de Madame la daulphine et de Marguerite de France. Parmi elles, Tallard. Ainsi Loise reçoit 10 aunes de velours violet cramoisi pour faire une robe, 2 aunes deux tiers de toile d’argent pour les « poignetz et manchons »  [manches], 5 aunes de taffetas blanc pour la doublure et 10 aunes de tresse de fil d’argent « pour servir auxdites robbes », puis 10 aunes satin rouge cramoisi pour une seconde robe, avec 2 aunes deux tiers de toile d’argent pour les poignets et manches, 5 aunes de taffetas rouge « en quatre filz » pour la doublure et 10 aunes de tresse d’or pour la parure[14]. Il en coûte 221 livres pour une robe et 170 livres 16 sols pour l’autre sans compter la façon. Bien née, Loise, et habillée somptueusement, participant aux fêtes de la cour. Pourtant…

 

Bien née, mais…

Pourtant, Loise de Clermont a bien du mal à être mariée. La France d’alors est divisée en deux[15] : au sud, les pays de droit écrit, issu du droit romain et au nord, les pays de coutume. Au sud, la transmission du patrimoine est inégalitaire : par donation ou testament le père institue héritier un de ses enfants, généralement l’aîné des fils. Ici, l’individu est subordonné au lignage, à l’autorité paternelle, à la terre. Un droit de substitution désignait, en cas de décès sans progéniture de l’héritier principal, un second héritier (frère cadet de préférence, ou neveu, cousin). La problématique du Sud est : comment établir les filles et les cadets. Les filles sont soit dotées et exclues de l’héritage, soit religieuses. Quant aux cadets, ils reçoivent une part réduite correspondant à leur légitime ou se tournent vers l’état ecclésiastique. En pays coutumier, plus égalitaire pour les individus, la nécessité est de placer chaque enfant en fonction du statut de la famille (maison et lignage). La problématique du Nord est : comment éviter le morcellement du patrimoine et son maintien dans une même lignée. Pour les nobles cependant, l’enjeu important est de perpétuer la lignée, aussi la coutume reconnaît-elle le droit d’aînesse et le principe de masculinité qui s’exerce par le préciput portant sur les fiefs.

La famille de Loise appartient au droit écrit par les Clermont du Sud et au droit coutumier par les Husson du Nord. Au début de leur vie commune, ni le père ni la mère ne peuvent espérer un héritage conséquent. En effet, Bernardin de Clermont est cadet et s’efface devant son frère aîné Louis désigné comme héritier principal. Marié en 1490, Louis a un fils Antoine II (et deux filles qui seront dotées donc exclues de l’héritage), lequel épouse en 1516 Anne de Poitiers qui lui donne un fils Claude, vivant au moment où Bernardin de Clermont fait son testament, en 1521. Il existe une possibilité pour Bernardin ou ses enfants d’hériter un jour des biens des Clermont en vertu d’une substitution réciproque « graduelle et perpétuelle » entre son frère et lui. Mais pour cela, il faudrait que ce frère meurt, ainsi que le neveu. Antoine II fait son testament à Angoulême en mai 1530 et meurt peu après. Claude devient donc baron de Clermont-en-Viennois. Antoine III de Clermont, frère aîné de Louise ayant été désigné comme héritier par son père, était devenu vicomte de Tallard et autres fiefs et avait reçu la somme de 100000 livres[16] tandis que ses frères et quatre de ses sœurs dont Loise recevaient 10000 livres. En 1532, Antoine III épouse Françoise de Poitiers sœur puînée de Anne sa tante et accessoirement de Diane de Poitiers future maîtresse du roi.

De son côté, Anne de Husson a beau être d’un lignage très riche, elle n’est que quatrième enfant et deuxième fille, certes en pays coutumiers, mais où le droit d’ainesse mâle joue son rôle. Ainsi, sa sœur aînée Madeleine a été dotée au moment de son mariage. Elle avait reçu 10000 livres en renonçant à la succession de ses père et mère. Son frère aîné, Louis III de Husson est l’héritier principal des titres et des biens immeubles patrimoniaux. Il se fait appeler Louis de Tonnerre après le décès de son père en 1492. Marié à une Rohan, il a un fils, Claude qui devrait recueillir sa succession, et un autre Louis devenu évêque. Les deux cadettes Anne et Louise ont été dotées mais n’ont pas renoncé à l’héritage. Leur mère, Antoinette de la Tremoille possède la seigneurie de Selles-en-Berry qui peut leur revenir, mais elles ne peuvent espérer beaucoup d’autres biens immeubles sauf… sauf en cas de décès de leur oncle et de leur cousin germain Claude. Bien née, Loise, mais sans grandes perspectives d’héritage de fiefs.

Néanmoins, l’oncle Louis III décède en 1503 et Claude meurt à Pavie en 1525. Reste l’évêque de Poitiers, Louis IV frère cadet de Claude, qui demande à être relevé de son sacerdoce pour que le lignage perdure. Il obtient du pape l’autorisation de quitter les ordres et de se marier. Mais voilà que durant l’été 1536, alors que François Ier fait sa guerre d’usure contre Charles-Quint dans le sud de la France, le dernier des Husson, Louis IV meurt au camp d’Avignon sans postérité. Voilà qui va changer toute la donne pour Loise, car sa mère Anne de Husson devient héritière au même titre que sa sœur. Le partage de la succession a lieu en novembre 1537 au château de la Ferté-Hubert appartenant à Louise de Husson, veuve de Méry de Beauvilliers, conseiller et chambellan du roi, gouverneur et bailli de Blois. Magdeleine, qui avait renoncé à toute succession est décédée depuis deux ans[17] ; Louise de Husson reçoit la baronnie de Saint-Aignan, avec Chémery et Contres en Berry et La Salle-lèz-Cléry au duché d’Orléans ; quant à Anne, elle devient comtesse de Tonnerre et hérite de sa part et du douaire de Françoise de Rohan, sa belle-sœur qu’elle dédommage. Avec Tonnerre, Anne obtient la baronnie de Cruzy, Ancy-le-Franc, Channes, Laignes et Griselles au baillage de Sens, ainsi que les terres de Selles-sur-Cher en Berry, Villeray, Marcheville et les Ozieux en Perche.

L’année 1537 apporte donc un réconfort et de meilleures perspectives d’avenir. Tallard (Loise) est toujours dans la maison de Mesdames. Toutefois, à Amiens le 16 mars, le roi enjoint par écrit au sieur d’Yzarnay son valet de chambre ordinaire de commander de sa part à trois demoiselles « Theligny, Thallart et Partenay qu’elles ayent incontinant à se retirer chez elles sans y faire aucune faulte »[18]. Il s’agit peut-être de Charlotte de Parthenay, rentrée de Ferrare avec sa mère l’année précédente et qui appartient à cette maison, et de Renée de Théligny, sœur de Louis qui épousera la fille d’Anne Gouffier, gouvernante des princesses. Ces trois familles sont déjà touchées par les idées nouvelles et le seront plus encore dans la suite. Qu’ont-elles fait ou dit pour être ainsi chassées de la cour ? Pour autant, dans la même missive, le roi demande d’informer Mme de Brissac (Charlotte Gouffier, gouvernante de Madeleine et Marguerite) « qu’il veult et entend que doresnavant les damoiselles et filles qui estoyent à la Royne d’Escosse et madicte Marguerite ses filles ne se nomment plus les filles de mesdames, mais que l’on les appelle d’icy en avant les filles de madame la daufine ». La reine d’Ecosse n’est autre que Madeleine nouvellement mariée à Jacques V d’Ecosse et sur le point de quitter la France. Il y a là l’esquisse d’une maison pour Catherine de Médicis, dauphine depuis le décès du fils aîné de François Ier en août 1536. Du moins, on parle désormais de la maison de Mesdames la dauphine du Viennois et de Marguerite de France. Maison à laquelle Tallard appartiendra à son retour. Elle doit d’abord se retirer auprès de sa mère à Selles-en-Berry, rejointe en août par ses frères Antoine et Laurent[19].

En novembre au plus tard, Loise est de retour à la cour qui vit des instants difficiles à cause d’une épidémie. En août et septembre, à Fontainebleau, toute la famille royale fut touchée. Le roi s’est rapproché de ses armées dans les Alpes, tandis que la reine et la dauphine partaient seulement fin octobre pour Orléans en compagnie de Monsieur de Boisy, Claude Gouffier grand écuyer de France. Une lettre de Villandry explique que « Madame d’Estampes est allée à Bousac et a laissé à Villedieu Tallard malade de la fiebvre et Bonneval de la quarte »[20]. Le château de Boussac appartient à Jean de Brosses, époux d’Anne de Pisseleu et Villedieu-sur-Indre à Artus Gouffier frère du grand écuyer et de Charlotte Mme de Brissac. On voit ainsi les châteaux amis recevoir les dames de la cour et prendre soin des jeunes-filles malades.

 

Des héritages bienvenus pour un mariage

Le choix d’un conjoint est assujetti aux questions de hiérarchie. Pour s’allier entre familles aristocratiques, on estime le capital symbolique du lignage (capital d’honneur de la maison, dignité de la principale seigneurie possédée, ancienneté), son capital réel (possessions foncières et revenus) et enfin la position d’aîné ou de cadet. En janvier 1538, Anne de Tonnerre donne à son fils aîné Antoine, les terres d’Ancy-le-Franc, Laignes et Griselles[21]. Nul doute que les jeux sont faits : Loise est pressentie pour devenir comtesse de Tonnerre et chacun le sait. Titre prestigieux, impliquant pourtant de sévères conséquences. La coutume de Sens exige en effet que le bien soit partagé avec ses frères. Autrement dit, à la mort de sa mère, Loise devra dédommager ses frères pour posséder le comté. Il en va dans un premier temps pour 80 000 livres. Loise doit donc trouver un homme qui accepte d’y faire face et cela, sans mésalliance.

Deux anecdotes montrent que Loise cherchait ou du moins espérait un mari. C’est d’abord une épigramme de Bertrand de La Borderie écrite « pour le compte de monSr le conte de Lamirande à une damoyselle de Tallart contesse de Tonnerre »[22]. Cet épisode ne peut être daté qu’entre juin 1538 ­— La Borderie étant fraîchement rentré d’une mission au Levant — et mars 1539 quand Loise n’est plus Tallard mais Mme du Bellay. D’une famille italienne naturalisée, les Pic de La Mirandole sont proches de la cour. Il s’agit sans doute de Galéas II pourtant marié qui se plaint des assiduités de la demoiselle de Tallard :

« Car en tous lieux où je vays vous venez
Et malgré moy tousjours m’entertenez
Ne pensez pas que vostre art de parler
Soit tant facond que je me laisse aller »

Bref, le poème n’est guère élogieux pour Loise aux petits yeux, à la cuisse maigre, à la chevelure teinte, qui a plus d’artifices « Que de beaulte ou bonte naturelle » !  Il n’y a rien là pour gagner son cœur et le comte lui demande de cesser la poursuite. Il est douteux que Loise soit à la poursuite d’un homme marié, mais il y a tant de jeux à la cour qu’il est difficile de démêler l’affaire.

Par ailleurs, en juin 1538, lors de l’entrevue de Nice avec le pape Paul III, des demoiselles vont lui baiser la pantouffle. Parmi elles, Tallard qui ne peut s’abstenir d’une nouvelle facétie. Se prosternant, elle demande au pape, entre autres choses, d’excommunier « le sieur de Tays parce qu’elle l’aymoit et lui ne l’aymoit point, et qu’il est maudit et est celuy excommunié qui n’aime point s’il est aimé ». Impossible de savoir s’il s’agit d’une pure invention ou si, sous la plaisanterie, il n’y aurait pas quelque vérité car enfin, il est temps pour Loise de se marier. Toujours est-il que Jean de Taix a des points communs avec son futur mari : du même âge, célibataire[23], grand et bel homme, gentilhomme de la chambre, de bonne noblesse de Touraine mais de peu d’ancienneté.

Loise, et bien sûr sa famille, vont trouver un autre prétendant, François du Bellay de noblesse angevine. Les nobles de cette région avaient une tradition de service auprès des ducs d’Anjou. Parmi eux, les du Bellay s’étaient distingué à la cour du roi René. Après la mort de ce prince, pour faire carrière, il fallait transférer sa fidélité sur le roi de France. Mais ni François Ier ni Henri II n’utilisèrent cette noblesse pour gouverner leur « pays », raison pour laquelle on ne peut ici parler de « noblesse seconde »[24]. Pour poursuivre une ascension politique, il fallait monter à la cour, quitter sa patrie et peu y réussirent. Chez les du Bellay, le lignage aîné porte le nom de la terre du Bellay en Allonnes (près de Saumur) et celui du principal manoir, Gizeux, tandis que le lignage cadet porte celui de Langeais.

Dans cette famille, c’est exceptionnellement le lignage cadet des Langeais qui va faire parler de lui, aura qui rejaillira quelque peu sur ceux de Gizeux. Il se trouve en effet qu’au début du siècle, Louis du Bellay de Langey, frère cadet d’Eustache le père de François, a compris toute l’importance de l’éducation dans l’élévation sociale (les grands parlementaires montraient l’exemple). Aussi n’a-t-il eu de cesse de donner à ses fils cette arme nouvelle, la culture[25]. Il donne à ses fils des précepteurs à domicile et les envoie à l’université d’Angers à 14 ans, puis à Paris : au collège Coqueret pour Guillaume, au collège de Navarre pour Jean qui terminera sa licence ès lois à l’université d’Orléans. René et Martin suivent les mêmes filières mais ce dernier, plus mondain et plus militaire que les autres, n’ira pas jusqu’à la licence. Ils sont présentés à la cour par le comte de Vendôme. On connaît la carrière de Guillaume qui fait ses armes en Italie et Picardie et commence à établir le « réseau du Bellay ». Il épouse en 1531, Anne de Créqui demoiselle d’honneur (en même temps que Tallard) de Louise de Savoie qui impose ce mariage considéré comme une mésalliance par les Créqui. René n’est pas détestable non plus avec sa passion de la botanique et sa bonhommie. 1532 est une année exceptionnelle pour ce lignage : en juin, René est nommé évêque de Grâce par le roi[26], en juillet Martin du Bellay épouse Isabelle Chenu la jeune héritière de la principauté d’Yvetot[27], et en novembre, Jean est nommé évêque de Paris. Un lignage en pleine ascension donc. Evoquons justement la carrière de Jean (1492-1560), cardinal en 1535, nommé lieutenant général de l’Ile-de-France en 1536, entré au Conseil étroit[28] en 1537 et doté de nombreux évêchés. Les abbés touchaient une bonne partie des bénéfices sans être astreints à résidence. Jean du Bellay a ainsi cumulé des abbayes d’où il tirait d’opulents moyens financiers, ce qui lui permit d’entretenir un réseau de correspondants en Europe, de suivre la cour et de partir en missions d’ambassade. Mécène, il protègea Rabelais, retint Macrin et fit construire par Philibert Delorme un magnifique palais abbatial à Saint-Maur-des-Fossé. Un personnage fort influent.

François du Bellay, le futur époux, appartient à la branche aînée qui semble s’être comme endormie en la personne d’Eustache, dit le solitaire de Gizeux, devenu prêtre et entré en recueillement et en prière après le décès de sa femme Catherine de Beaumont, bien qu’il eut été chevalier de l’ordre du Croissant et chambellan du roi René d’Anjou. C’est donc dans leur parenté maternelle que les cadets du Bellay, Louis et Jean, « trouvèrent leur principal appui pour faire leur chemin dans le monde »[29]. Confiés aux soins de leur oncle Louis de Beaumont, évêque de Paris, ils suivirent des cours de théologie au collège de Navarre. A la mort de cet oncle, Louis resta dans les ordres et devint archidiacre de Paris et conseiller au Parlement, mais Jean abandonna ses études pour rejoindre son frère aîné René déjà sous la protection de l’autre oncle maternel Thibaut de Beaumont, lieutenant général du roi en Anjou et sans enfants. Précisons que René sera le père de François du Bellay et Jean celui de Joachim le poète. Thibault maria René dans sa parenté à Marquise de Laval-Loué, fille de Pierre et de la sœur cadette de sa propre épouse, une Beaumont-Bressuire. Le but étant d’assurer à l’aîné des du Bellay une bonne part de la riche succession des Beaumont-Bressuire. Ainsi entra dans le lignage aîné les baronnies de Commequiers, du Plessis-Macé et de la Forêt-sur-Sèvres. Dans les provinces de l’Ouest ­— Anjou, Maine, Touraine, Poitou — les coutumes sont égalitaires pour les roturiers mais pas pour la noblessse. L’aîné noble, outre le manoir principal et la foi et hommage, reçoit tous les biens meubles et les deux tiers des immeubles. Il reste un tiers pour les cadets. Encore faut-il qu’ils réclament leur part. On comprend mieux pourquoi les cadets sont plus têtes brûlées que les aînés. Privés d’espoir d’hoirie importante, ils avaient des vies plus aventureuses que leurs aînés sur qui reposait l’honneur du lignage.

Il n’y a pas trace d’une fonction particulière ni de René ni de Jean de la branche aînée, dans les maisons princières ou royales, mais des traces de leur passage ou de liens étroits avec des personnes en vue. Il semble que la branche aînée, plus riche ait délaissé toute ambition guerrière pour se contenter d’administrer ses domaines. René, le plus riche parce que chef de nom et d’armes de la maison du Bellay, vit sur ses terres, vaquant d’un château à l’autre. En 1518, il reçoit le roi au Plessis-Macé, honneur qui rejaillit sur toute la famille, mais point de faits d’armes. René du Bellay de Gizeux et Marquise de Laval eurent quatorze enfants, dont douze vivant au décès de leur père en 1522. Gilles est l’aîné, destiné à recevoir la part du lion. Né en 1499, il reçoit pour parrains et marraine des parents maternels : son grand-oncle Gilles de Laval-Loué évêque de Séez, son oncle Gilles de Laval-Loué et une cousine germaine de sa mère Louise de Daillon, fille de Jean II de Daillon du Lude.

Second fils du Bellay, François est né le 22 octobre 1502. Il eut aussi deux parrains, seigneurs angevins : René Fresneau seigneur de Créans, et René de Coutances seigneur de Saint-Antoine. La marraine choisie fut Marguerite de Rohan-Guéméné dame de Maillé[30] ; chose remarquable, sa sœur Françoise de Rohan était l’épouse de Louis Ier de Husson, comte de Tonnerre, oncle maternel de Louise de Clermont. On voit que les du Bellay choisissent des parents baptismaux proches et seigneurs locaux puissants, ce qui renforce des alliances et enrichit leur réseau de clientèle. René Fresneau est lieutenant dans la compagnie d’ordonnance de Jean de Daillon où nous retrouvons François du Bellay en 1529. François entre comme gentilhomme de la chambre du roi en 1533[31]. Jusque là, il avait peu d’espoir de faire un beau mariage. Mais l’année suivante, son frère Gilles décède[32] sans enfants, ce qui le propulse comme principal héritier, chef de nom et d’armes de la maison du Bellay. Il devient propriétaire de neuf seigneuries en Anjou — dont le Bellay, Gizeux, le Plessis-Macé et Grez-Neuville —, onze seigneuries en Poitou — dont les baronnies de Commequiers et la Forêt-sur-Sèvres —, et encore trois en Saintonge. De beaux biens fonciers certes, mais rien à voir avec la grande richesse évoquée parfois dans la littérature. Le premier de ses frères à recevoir une terre en partage est Eustache, chanoine des églises de Paris et du Mans qui reçoit le Bellay en mai 1538[33]. Les autres frères devront attendre. Le sieur du Bellay s’apprête à épouser la demoiselle de Tallard de statut et de richesse plus élevés que lui, travaillant là à augmenter la dignité et les revenus de son lignage et de sa Maison.

Le contrat de mariage est signé le 18 mars 1539 n.s. à Paris. Pour l’occasion, François Ier fait à « Louise de Clermont, dite Tallard, demoiselle de la maison de Mesdames, à l’occasion de son mariage avec le Sr du Bellay, don de 10 000 livres à prendre des deniers de l’épargne, la moitié sur le présent quartier et l’autre moitié sur les trois autres quartiers, par portions égales »[34]. Le poète Saint-Gelais, présent à la cour, offre de son côté un poème « à mademoiselle de Tallard le jour de ses nopces »[35]. Il se moque gentiment de l’attente de ce grand jour pour tous et pour elle en particulier :

« Mais le choisir trouviez si difficile,
Si peu d’esprits voyez en tant de mille
Dignes de vous, que pour le meilleur prendre,
Ce grand plaisir vous voulustes suspendre,
Aimant trop mieux vostre bien différer
Qu’un simple mot follement proférer … [le mot « oui »]

Un passage pourtant m’intrigue davantage :

« Le ciel soigneux, à vous favorisant,
Avoit esleu ce jour clair et luisant,
Et disposé les astres plus insignes
A doux aspects et amiables signes.
Le beau soleil, non plus couvert ne morne,
Chauffoit de Taure et l’une et l’autre corne,
Promettant bien que vostre concordance
Pleine tiendroit la corne d’abondance.
Sa sœur [la Lune] aussi, qui de luy prend lumière,
Bien qu’elle soit de changer coustumiere,
Se trouvant lors au signe fortuné,
Sous qui Auguste heureusement fut né[36]

Le Soleil ce jour-là était en Taureau [Taure] et la Lune dans le signe qui vit naître Auguste. Les éditeurs du poète font remarquer que d’après Suétone, Auguste serait né sous le signe du Capricorne. Il s’agit en fait de son signe ascendant de grande importance chez les Romains. Saint-Gelais doit parler du jour des noces et non de la signature du contrat peu poétique, car en 1539, en années juliennes, le Soleil entre en Taureau le 11 avril. Il y est encore le 8 mai avec la Lune en Capricorne et un beau trigone entre Soleil, Lune et Saturne en signes de Terre. Si l’on se risque à une pronostication comme on aimait à le faire au XVIe siècle, on dirait que c’est un mariage de raison, avec des objectifs précis où les questions financières seront d’importance, voire problématiques et où le sentiment sera tout en retenue. Une notice raconte qu’hélas le mariage n’était guère assorti : « Le mari était un « fâcheux » qui n’alla point de pair avec la jeune fille gaie, spirituelle, un peu folle, à laquelle il était uni »[37]. Faut-il accorder un crédit à cette notice comportant par ailleurs quelques erreurs ? Nous verrons pourtant que François du Bellay n’est pas un badin.

A c’t’heure, comme on disait alors, Loise est contente et, ajoute le poète dans une autre pièce :

« Preste à combattre, au lict d’honneur venue,
Si rudement fut la brèche assaillie,
Que chose advint non jamais advenue,
C’est qu’à Tallard sa parole est faillie[38]

Peut-être est-il temps justement de parler de la personnalité de Loise de Clermont.

 

Portrait de femme

« Tallard, la fille à nulle aultre seconde », écrit Marot en 1537[39] alors que, comme lui, elle revient de disgrâce, et il semble que c’est ce qui la qualifie le mieux : l’originalité. Loise n’est pas une marginale, elle est parfaitement intégrée mais elle se démarque constamment par sa franchise, par sa subtilité, par ses bons mots finement politiques et l’ensemble de sa vie. Loise, c’est la liberté d’expression, l’indépendance d’esprit jusqu’à la provocation mais sans malveillance. Trente ans après Marot, Ronsard lui écrit ces vers qui résument une autre dimension de sa personnalité :

« Vous servez [à la cour] d’un miracle nouveau,
Comme ayant seule en la bouche Mercure,
Amour aux yeux et Pallas au cerveau. »[40]

Voici en deux vers résumées trois traditions — la romaine, la française contemporaine et la grecque — indiquant déjà sinon l’érudition, du moins l’éclectisme de la dame.

En la bouche Mercure

Tous les contemporains s’entendent pour parler de son intelligence et de son humour : « Tousjours éveillée de quelque bon mot » (Brantôme), « car rien qu’Esprit n’est la petite blonde » (Marot 1537), Loise de Clermont-Tallard « qui dez sa jeunesse a tousjours eu de plaisans traits et dit de fort bons mots » (Brantôme), et « à qui près de cent années n’empeschoient point un esprit ferme et délié » (Agrippa d’Aubigné)[41].

Ce Mercure tallardesque n’est pas pur art rhétorique. Ce Mercure évoque plutôt l’art de la répartie sinon de l’éloquence, au sens où Budé l’entend : un art qui repose sur une solide culture et une fine intelligence. Le petit Charles IX, âgé de 11 ans (1561) écrit à Loise : « J’eusse eu aujourd’hui bon besoin de votre secours pour recevoir un ambassadeur qui m’est venu d’un pays étrangier, dont personne n’entendoit le langage et vous avez la langue si à commandement que vous en eussiez, à mon advis, entendu quelque chose pour faire réponse »[42]. C’est encore un Mercure qui sait se jouer des mots et manie constamment l’humour. Lorsqu’elle fait par exemple remarquer au roi François II qu’il avait été fort bien avisé de ne faire que dix-huit nouveaux membres de l’ordre de saint-Michel et non pas vingt, car on les aurait appelés « les vingts nouveaux », or les vins de l’année « étoient tous guinguets et ne valoient rien ». Habileté pour faire parler l’autre, mémoire et talent pour rendre compte d’un discours ou d’un événement. Une renommée qui dépasse les frontières comme le montre une lettre d’Elisabeth I à Louise, en 1575 : « ayant entendu en quelle estime la reine notre bonne sœur vous a et principalement sachant combien le méritez à cause de votre singulier esprit et vertu » [43].

Un peu trop bavarde même parfois : souvenons-nous de l’allusion de Melin de Saint-Gelais chantant sa nuit de noces au cour de laquelle elle s’est enfin tu.

Amour aux yeux

Le poète n’a pas dit Cupidon mais Amour, dont les représentations se multiplient à la Renaissance. Une image d’angelot démultipliée, gracieuse créature à la mine rieuse. Louise a de bons « gros yeux », comme dit Marguerite de Valois[44], des yeux globuleux dont les paupières un peu tombantes donnent un regard bienveillant. Amour d’ailleurs ne saurait nuire et pour fêter le retour en grâce de Louise, Marot explique que cet esprit ne ressemble en rien aux autres et que « cestuy cy n’espovente ne [ni ne] nuyt ».

Amour, un gamin espiègle et plein de vie qui anime et donne l’étincelle aux autres, petit dieu ailé — comme Mercure — évoque aussi l’insolence, la liberté, l’indépendance d’esprit. Louise peut être provocante comme on le voit à plusieurs anecdotes dont celle avec le pape Paul III à Nice.

Pallas au cerveau

Après le verbe et le regard, voici la pensée : cette femme a un cerveau et non des moindres. Louise de Savoie était qualifiée de Minerve, Loise de Clermont de Pallas, épithète poétique pour Athéna qui met davantage l’accent sur la déesse des arts de la paix et de l’intelligence avisée que sur la déesse guerrière. Gilbert Gadoffre fait remarquer, à propos de ces figures de la symbolique de cour, que « au milieu des courants centrifuges qui agitaient la Chrétienté du XVIe siècle, du déploiement des forces et des passions irrationnelles déclenchées par eux, Minerve représentait l’appel à la raison et faisait toujours un peu figure d’arbitre naturel »[45]. Ajoutons que Loise de Clermont, bénéficiant de l’indulgence de la famille royale (comme Athéna de celle de Zeus), elle peut se permettre beaucoup et ceux qui viennent à elle sont comme sous sa protection. « Ainsi de tous, vous êtes estimée » constate Ronsard. En effet elle accomplit un autre miracle, ou plutôt un tour de force, celui d’être appréciée par les huguenots et un certain nombre de catholiques, mais de plus elle est amie de tous les membres de cette famille royale parfois déchirée par des intérêts opposés.

Parée de toutes ces qualités, culture, intelligence, sagesse habileté et humour, ennemie de la langue de bois, voilà de quoi comprendre comment Loise de Clermont devint naturellement un médiateur et même un messager des dieux (le roi et la reine mère). On lui demande donc son intervention auprès des uns et des autres : le roi auprès de sa mère, Catherine auprès du roi et de la reine et autres personnages, Condé, Navarre ou Margot auprès de Catherine ou du roi, jusqu’à la reine d’Angleterre qui lui écrit : « nous nous estimerions bien obligée en votre endroit si vous vous employez à maintenir et conserver la bonne et sincère amitié qui est entre nous et la reine votre maîtresse ; à quoi nous nous apercevons non seulement par votre lettre, mais aussi par plusieurs autres témoignages combien vous y êtes affectionnée et encline ».[46]  Et il est vrai que Loise est fidèle et sert Catherine qui lui écrit un jour de 1579, « Je suys bien ayse que governés le Roy, la Royne, son frère et le consel [rien que ça !] : tené moy en leur bonne grases… »[47].

Louise donne donc volontiers des conseils, oralement, dans les antichambres. Des conseils que Marguerite de Valois, par exemple, suit à plusieurs reprises : « le lendemain que fustes partie, je luy parlay [à sa mère Catherine] tout ainsy que l’avions resolu ; et elle me fit tant d’honneur… ». Margot a une autre raison de faire confiance à Loise outre l’affection, « Je vois bien ma sibille, qu’il y a une grande sympathie entre vous et moy, et que la difference de soixante à vingt-cinq n’empesche la conformité de nostre humeur » (1580). En l’appelant ma sibille dans toutes ses lettres, Margot nous met sur la voie d’un autre trait de Louise, la clairvoyance. Elle écrit à Loise qu’elle n’a pu passer à Port-Sainte-Marie, « sans me ressouvenir de vous et de vos prophéties, que je ne tiens pour oracles, n’estant advenu que le contraire de ce que vous predisiez, et la mesme chose que je vous ay tousjours dicte. Ne croyez pas madame de Pequigny… ». Margot ne veut sans doute pas s’étendre et se moque doucement des prophéties de Louise. Pourtant dans la même lettre, Mme de Pequigny, sa dame d’honneur, ajoute que la reine « ne fust jamais si belle ni plus joyeuse ; et en les plaisirs desire incessamment sa sibille, qui luy a predict beaucoup de choses qui sont, à mon avis, jà advenues. Elle dict que non, et moy je dis que si »[48]. Peu importe, comme Catherine de Médicis, ces femmes sont intéressées par la prophétie qu’elle soit due à une clairvoyance ou avec l’aide d’un support comme des Tarots ou comme l’astrologie. Même Théodore de Bèze[49], dans une lettre à Calvin, où il parle de « Mme de Cursol, qui a été prophète [au sens de clairvoyante]. Car tenant ledit Cardinal par la main, elle luy dit tout hault : « Bon homme pour ce jour, mays demain quoy ? » et de fait, le cardinal de Lorraine grand champion de la cause catholique changea d’avis le lendemain. Margot renchérit en avril 1580, en un moment particulièrement dramatique, demandant l’intervention de Louise auprès du roi pour entretenir la paix : « D’une chose seulement vous supplieray-je […] : que vous vouliez employer tout vostre entendement, auquel je sçais qu’il n’est rien impossible (non plus qu’à vostre vertu prophetique de predire les choses à venir)… »[50] ; la phrase est entre parenthèses mais elle est là comme pour dire à Louise d’utiliser toutes les cordes à son arc pour entendre Margot et convaincre le roi (il s’agit de faire intervenir leur frère d’Alençon).

Nous découvrirons d’autres traits de la personnalité de la comtesse de Tonnerre et de ses centres d’intérêts dans le fil de ce récit. Mais d’abord, son premier mariage.

 

Voir suite à : louise-de-clermont-tallard-2a-les-annees-difficiles/

 

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[1] Lire à ce sujet le très beau livre d’Eliane Viennot, Marguerite de Valois, Paris, Payot, 1993.

[2] Abbé Bourdeau, « Les parents de Joachim du Bellay », Mémoire de la Société nationale d’agriculture, sciences et arts d’Angers, Angers G. Grassin, T XV 1912, p 65 note 1 et 76-80, et chanoine Jacques Mutinot, « Histoire de la ville et comté de Tonnerre », copie manuscrite de Cerveau, maître et supérieur de l’Hôpital de Tonnerre. Tonnerre, BM ms 10, f° 10-12 (Mutinot fut religieux à l’hôpital entre 1730 et 1732).

[3] Voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/habitants/comtes/

[4] Cette dame signe Loise de Clermont et non Louise, et je ne tiens pas à déformer son prénom.

[5] Pierre de L’Estoile, Mémoires-journaux, Paris, Taillandier, 1875-1896, Vol VII p 59. Sa perception de la grande vieillesse est corroborée par celle d’Agrippa d’Aubigné qui, en 1577 dit Loise centenaire, alors qu’elle a autour de 72 ans ; il est vrai qu’il est alors âgé de 27 ans (Histoire universelle [A. de Ruble ed.] Paris 1890-92, T V p 202).

[6] Si elle était née en 1500, comme le suggère l’Estoile, elle aurait été primigeste à 40 ans, ce qui semble tardif et délicat au XVIe siècle. C’est plutôt son frère Antoine qui serait né en 1500 après Françoise l’aînée.

[7] La vicomté de Tallard était en Provence jusqu’en 1503, date à laquelle Bernardin demanda son annexion au Dauphiné, accordée par des lettres patentes de Louis XII.

[8] On fait remonter l’ascendance de cette Maison à Saint-Louis, et il est très prestigieux d’avoir, aussi loin qu’il remonte, du sang royal dans ses veines.

[9] Rapporté par Sabine Frommel, Sebastiano Serlio, architecte de la Renaissance, Paris, Gallimard, 2002, p 84.

[10] E. Chaussin, « Louise de Clermont et Antoine de Crussol d’Uzès », in Jan Pieper (dir.), Das Chateau des Maulnes und der Manierismus in Frankreich, Beiträge des Symposions am Lehrstuhl für Baugeschichte und Denkmalpflege der RWTH Aachen, 3.-5. Mai 2001, Munich-Berlin, Deutscher Kunstverlag, coll. « Aachener Bibliothek » (n° 5), 2006, p 17-31

[11] Jacques de Beaune, baron de Semblançay, ancien surintendant des finances, condamné pour malversation et pendu à Montfaucon le 12 août 1527, et l’on dit que le roi l’avait fait mourir un peu légèrement.

[12] Brantôme (Pierre de Bourdeille seigneur de), Oeuvres complètes, pub. par L. Lalanne, Paris, chez Renouard, 1868, T III, p 90-92.

[13] BNF, ms fr 7856, f° 1069.

[14] Léon de Laborde, Les comptes des batiments du roi (1528-1571), Paris, J. Baur, 1880, p 219-220, 229, 240, 399-402.

[15] Approximativement, le partage se fait de la Saintonge à la Bresse.

[16] Sabine Frommel, opus cité, p 85.

[17] Ses enfants engageront un long procès pour obtenir une augmentation de sa légitime.

[18] BNF, Clérambault 336 f° 56.

[19] ADHautes-Alpes, Inventaire sommaire, série G Tome IV, Gap, 1901, p 41.

[20] BNF, Clérambault 336 f° 6245, lettre de Villandry — Jean Breton, secrétaire des finances de François Ier — à Montmorency, le 16 novembre 1537, de Sézanne où est le roi. Plus jeune que Loise, Renée de Bonneval appartient à la maison de Mesdames. Il semble que les dames partent de Blois. Si c’est le cas, elles ont pu prendre Loise au passage à Selles-en-Berry qui est sur la route pour Boussac.

[21] Tonnerre, BM, Ms 13, f° 76-77. Donation entre vifs du 23 janvier 1538 n.s.

[22] Paris, BN, ms fr 1667, f° 158-158 v°.

[23] Jean de Taix se mariera quelques mois après Loise.

[24] Les choses changeront durant les guerres de Religion : voir Laurent Bourquin, Les nobles, la ville et le roi ; L’autorité nobiliaire en Anjou pendant les guerres de religion 1560-1598, Belin, 2001.

[25] Gilbert Gadoffre n’a pas manqué de les citer en exemple : la Révolution culturelle dans la France des humanistes, Droz, 1997, p 115-142 (« La revanche des Seigneurs »).

[26] Après le Concordat de Bologne en 1516, François Ier avait établi le système de la commende dans les abbayes : il nommait lui-même les abbés commendataires laïcs ou ecclésiastiques qui étaient confirmés par le pape.

[27] François du Bellay n’a jamais été prince d’Yvetot comme on le lit trop souvent, mais Martin prince d’Yvetot par sa femme.

[28] Sous François Ier le « Conseil du roi » a une double composante : le Conseil étroit (qui se tient le matin et se consacre aux affaires d’Etat) et le Conseil privé (qui se tient l’après-midi et examine les requêtes, les affaires judiciaires). Voir : Cédric Michon, Conseils et conseillers sous François Ier, Presses universitaires de Rennes, 2011.

[29] Abbé Bourdeaut, « Les parents de Joachim du Bellay », Mémoire de la Société nationale d’agriculture, sciences et arts d’Angers, Angers G. Grassin, T XV 1912, p 10.

[30] Abbé Bourdeaut, Joachim du Bellay et Olive de Sévigné, Angers, 1910, p 9.

[31] De Beauchesne, « le Bois-Thibault », Bulletin de la commission historique et archéologique de la Mayenne, Laval, 1911, T 27, p 57-76. Ce n’est pas François du Bellay qui est mentionné par Martin du Bellay dans ses mémoires à propose d’un cadeau du roi apporté à la duchesse d’Urbin (Catherine de Médicis) en août 1533 par Monseigneur de Tonnerre. Il s’agit de Louis de Husson alors comte de Tonnerre. Cf. V.-L. Bourrilly et F. Vindry [ed.], Mémoires de Martin et Guillaume Du Bellay, Paris, librairie Renouard, 1910, t. II p 206, note 4. D’ailleurs François n’est jamais cité par Martin.

[32] Tonnerre, BM, ms 23 f° 28, sans date plus précise.

[33] Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v°.

[34] Collection des ordonnances des rois de France, catalogue des actes de François Ier, T. VIII, actes non datés, 1905, p 188, n° 31004 ; sans date mais après mars 1539 n.s.

[35] E. Phelippes-Beaulieux, R. Dezeimeris, etc., Œuvres complètes de Melin de Sainct-Gelays, Paris, P. Blanchemain, 1873, T 2, p 245-250.

[36] Mellin de Saint-Gelais était intéressé par l’astrologie et a publié en 1546 Advertissement sur les jugement d’astrologie à une studieuse damoyselle, chez Jean de Tournes à Lyon, dans lequel il fait l’apologie de cette science.

[37] Chantilly, Crayons français du XVIe siècle, catalogue du Musée Condé, Paris, Emile Lévy éd., 1910, p 182 à propos d’un portrait de François du Bellay.

[38] E. Phelippes-Beaulieux, op. cit. p 248, à la suite du premier poème.

[39] Clément Marot, Oeuvres, Paris, G. Defaux ed., Classiques Garnier, 1993, t. 2, (« Pour ma Damoyselle de Tallard, au Roy », p 172-174 ; « Du Retour de Tallard à la Court » [1537], p.316-317).

[40] Pierre de Ronsard, Œuvres complètes, éd. Laumonier, Didier, Paris, 1914-1967, vol. XIII, p 246.

[41] Brantôme (Pierre de Bourdeille seigneur de), Oeuvres complètes, pub. par L. Lalanne, Paris, chez Renouard, 1868, T IX p 478 ; Agrippa d’Aubigné, Histoire universelle [A. de Ruble ed.] Paris 1890-92, T V p 202.

[42] Rapporté in Francus Dr [A. Mazon], Notes et documents historiques sur les Huguenots du Vivarais, Ed. de la Bouquinerie, Valence, 1994, p 11.

[43] Lettre du 8 juin 1575, citée in Lionel d’Albiousse, Histoire des ducs d’Uzès, p. 60.

[44] Marguerite de Valois, Correspondance, 1569-1614, Eliane Viennot, [Ed.] Paris, H. Champion, 1998, lettre 65 p 123.

[45]  Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes, Droz, 1997, p 317.

[46] Lettre du 8/06/1575, citée in Albiousse p 60…

[47] Catherine de Médicis, Lettres T VI, 20/04/1579

[48] Marguerite de Valois, op. cit., lettre 41, p 99-100.

[49] Théodore de Bèze, Correspondance, recueillie par H. Aubert, Droz, 1965, T III p 136.

[50] Marguerite de Valois, op. cit., lettre 44, p 101-102.

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François du Bellay, une gestion musclée du comté (1539-1553)

 

François du Bellay par Jean Clouet – Musée Condé

 

 

François du Bellay (octobre 1502-novembre 1553), de bonne noblesse angevine, est le second fils de René du Bellay de Gizeux et de Marquise de Laval-Loué[1]. Son frère aîné étant mort, il devient, en 1534, principal héritier, chef de nom et d’armes de la Maison du Bellay. Il hérite aux deux-tiers de beaux biens fonciers certes, mais rien à voir avec la grande richesse évoquée parfois dans la littérature. On trouve sa trace dans une compagnie d’ordonnance en 1529 et il entre comme gentilhomme de la chambre du roi en 1533[2]. L’armée ne semble pas être son lot et en dehors de ses quartiers à la cour, il semble davantage intéressé par l’administration de ses domaines. Il épouse Louise de Clermont-Tallard. Leur contrat de mariage est signé le 18 mars 1539 n.s. à Paris. Louise devient comtesse de Tonnerre le 26 septembre 1539 et son mari en portera désormais le titre. Encore fallait-il racheter des parts du comté de Tonnerre et de la seigneurie de Selles-en-Berry[3]. Des dettes anciennes de part et d’autre et ce rachat plombèrent les finances du couple. Ce n’est évidemment pas sur l’instigation de Loise de Clermont-Tallard que le couple fit ce rachat, comme on le lit chez certains auteurs. François du Bellay savait parfaitement à quoi s’en tenir avant son mariage et œuvrait ainsi à élever son lignage en dignité en devenant comte de Tonnerre, quitte à rencontrer des difficultés financières. D’autant plus que vers la mi-septembre 1540, la naissance d’un fils, Henri du Bellay[4], assurait la filiation.

 

Une accumulation de dettes

Il a donc fallu trouver de l’argent car les revenus du domaine n’étaient pas suffisants : rentes constituées, ventes de terres à réméré, emprunts (obligations auprès de tiers, essentiellement des banquiers), sont l’essentiel des moyens utilisés dans un premier temps. La rente constituée est une sorte de prêt à intérêt déguisé (car interdit par l’Eglise) : en échange du versement d’un capital, le créancier s’engage à payer un montant annuel appelé arrérage, assigné sur un bien donné, parfois sur tous ses biens. Elle est perpétuelle. Ces constitutions de rentes à percevoir sur les revenus de fermes en cours ou à venir aliènent en fait, année après année, un fraction grandissante des revenus de la famille[5]. Elles s’accentuent peu à peu et entre 1548 et 1551 atteignent 13 700 L.t. avec des arrérages annuels de 1 121 L.t.

Certaines terres ou seigneuries plus excentrées, considérées comme de moindre importance, sont fréquemment utilisées pour des aliénations, ventes à réméré c’est-à-dire rachetables au bout de deux ou trois ans, sans quoi il faut renouveler le contrat. C’est encore de l’argent à prévoir pour ces rachats. Entre 1540 et 1546 le montant de ces ventes s’élève à 39 200 L.t., puis grimpe à 86 283 L.t. de 1547 jusqu’au décès de François du Bellay. L’année 1550 marque l’étape la plus pernicieuse pour le couple du Bellay qui doit payer des arrérages, des perspectives de rachats de terres d’ici à deux ans, des parts d’héritage aux Clermont, partager les terres entre les frères du Bellay[6] et près de 20 000 L.t. d’obligations engagées auprès de banquiers sur les revenus du comté ou les futures ventes de bois car, cette fois, les forêts entrent dans la danse des remboursements de dettes, et les ventes de bois vont s’intensifier. En attendant, il fallait dès le début du mariage gérer efficacement les biens.

François du Bellay est un bon gestionnaire sur ses terres et, poussé sans doute par l’ampleur des dettes en cours et à venir, il va devenir redoutable dans le comté. Après la guerre de Cent Ans, il avait fallu repeupler les campagnes et reconquérir les terres. Pour cela, les seigneurs avaient consenti quelques libéralités aux communautés, notamment des droits sur la terre et des droits d’usage avantageux puisqu’ils s’exerçaient sur la totalité des bois. Depuis, la population s’était accrue et au cours du XVIe siècle on assiste à une première réaction nobiliaire[7] : s’appuyant sur le droit féodal, des seigneurs vont remettre en vigueur des droits anciens tombés en désuétude et fixer de nouvelles limites aux droits d’usage. Le but est de tirer un plus grand profit des seigneuries et, au passage, de mener une lutte contre certains abus — certaines fois utile, d’autres moins.

Nouveaux officiers et nouvelle ordonnance

Dès la nouvelle du décès d’Anne de Husson, le couple prend en main l’administration du comté. Il est en effet d’usage qu’un nouveau comte installe localement ses officiers : bailli et ses lieutenants, gruyer, prévôt, garde des sceaux, greffier, notaires, capitaines, procureur fiscal, receveur du comté et maître de l’Hôpital. Tous sont nommés par le comte. La femme étant juridiquement réputée mineure ne peut intervenir sans l’autorisation de son mari. Même si elle est solidaire des décisions — et dans les textes on mentionne généralement Monsieur et Madame — l’épouse ne peut agir directement sans procuration.

Au début du siècle, Louis de Husson, sa veuve Françoise de Rohan puis Anne de Husson conservèrent les mêmes dynasties d’officiers. Le bailli était toujours un Pinot. Les Pinot cumulaient plusieurs charges royales ou comtales. Un Jehan Pinot, décédé en 1528, avait occupé les charges d’élu pour le roi, de bailli du comté, de garde des sceaux de la prévôté. Un autre Jehan Pinot, dont j’ignore s’il est le fils du premier, est à son tour bailli lorsque Loise de Clermont et son mari reçoivent le comté.

Ogier LeVuyt qui était procureur de la comtesse Anne est prolongé par François du Bellay, ainsi que le maître de l’Hôpital, François de Marcheville qui sera remplacé en 1542 par Eustache du Bellay frère de François[8] avec, comme procureur de l’Hôpital… Ogier LeVuyt. Le comte nomme un nouveau prévôt, Maclou LeVuyt licencié ès lois et fils d’Ogier. Il aimerait pourtant se débarrasser du bailli Jehan Pinot. Anticipant la chose, celui-ci prononce immédiatement un décret d’emprisonnement contre Ogier LeVuyt qui fait appel[9]. Solidaire ­— comme il se doit — de son procureur, François du Bellay riposte aussitôt et, dès novembre 1539, fait citer à comparaître Jehan Pinot par le procureur général du roi sur l’accusation « d’excès, crimes et delictz ». Une enquête est menée et Jehan Pinot se trouve assigné à comparaître par Ogier Levuyt, procureur du comte « pour certaines instigations, subornations et intimidations de tesmoings et aultres malversations ». Remettre en cause les témoins de la partie adverse est la suite normale d’un procès criminel. Balloté entre Troyes, Sens et le Parlement de Paris, Jehan Pinot y comparaît enfin au greffe criminel en octobre 1540, sans grandes conséquences immédiates puisqu’en décembre il est toujours « bailly de la comté ». Pourtant cinq nouvelles comparutions ont lieu et, le 15 novembre 1541, il est élargi sous caution mais est remplacé par François Pinot qui n’est pas le fils de Jehan, mais de Pierre.

C’est l’époque où le comte et la comtesse, arrivant de Lyon où ils suivaient la cour, vont faire leur entrée à Tonnerre et y demeurer quelque temps. François du Bellay prend donc les choses en main.

Signature : F Du Bellay

Le 18 décembre 1541, il promulgue une nouvelle ordonnance qu’il est seul à signer[10] : « scavoir faisons que nous estans en nostre conté à mestre ordre et regler nos affaires mesmement sur le faict et police de nostre justice ». A l’article 3, il institue un bailli « de robe courte gentilhomme pour bailler mainforte à noz aultres officiers ». L’article 4 unie la gruerie et le bailliage de telle sorte que « ledict bailly se intitulera gruyer ». Le gruyer est un officier de justice pour les eaux et forêts. On remarque là un durcissement de l’administration puisque le bailli-gruyer est de robe courte, c’est-à-dire d’épée, pouvant porter les armes et non plus un magistrat licencié ès-lois. Les spécialistes du droit seront le prévôt, le lieutenant général et le lieutenant particulier, étroitement surveillés par l’avocat et le procureur, voire par le comte en personne. Il souhaite que son autorité soit soigneusement gardée et observée avec demande de sévérité et d’austérité et il enjoint à ses officiers d’être particulièrement vigilants quant aux bois qui « par faulte de bonne garde sont frustrez et pillez ». Il exige que les fiefs de ses vassaux saisis pour faute d’hommage soient exploités durant un an avant toute main levée.

Il veut aussi faire cesser les manques à gagner ou les dépenses inutiles : menues sommes épargnées de-ci de-là (sur les prisons par exemple, les amendes, etc.) ; il se plaint des délinquants trop souvent impunis « en quoy y avons gros interestz pour la diminution de noz fiefz » ; il interdit désormais aux fermiers de la prévôté et des châtellenies de faire banquet et de défrayer ses officiers de justice « ainsi qu’ilz ont accoustumé pour ce que lesdicts fraiz sont cause de la diminution de noz fermes ». Temps de rupture avec l’ordre quotidien, le banquet célèbre l’amitié, l’union entre commensaux. Il est à la Renaissance un acte de représentation et de convivialité encore très apprécié, mais les autorités ecclésiastiques et civiles les voient d’un mauvais œil. Les banquets renforcent l’union et l’union fait la force face au pouvoir, et puis… ils coûtent cher. Le comte prend également des mesures choquantes concernant l’administration : « notre procureur communiquera les affaires de madicte conté qui surviendront doresnavant à ceulx qui luy auroient ordonnez et baillez par escript qu’il tiendra secret » ; son procureur tiendra un registre annuel de toutes les expéditions (missives, ordres, instructions, mémoires, actes de justice) qui sera mis en son trésor ; même chose pour les registres des greffes et tabellionnages… afin de mieux étroitement surveiller car certains registres avaient tendance à disparaître, dit-il. Mesures impopulaires.

Le scandale des censives

Ce qui va encore plus exaspérer les Tonnerrois, c’est le 16e et dernier article de l’ordonnance : « Enjoignons à nostre procureur de faire faire ung terrier et cependant contraindre tout aschepteur à faire raison à noz fermiers esdicts lotz et ventes qu’ilz doibvent à cause desdictes acquisitions ». Le terrier est un inventaire des droits et conditions des personnes et biens fonds d’une seigneurie. Il recense tous les droits de la seigneurie : baux à cens, censives, limites de justice, etc. Procéder à la réfection du terrier est ici clairement pour aboutir à remettre en vigueur des droits anciens. Les lods et ventes sont une taxe seigneuriale perçue sur certains biens, droits de mutation en cas d’échange ou de vente d’une terre censive, c’est-à-dire soumise au cens. Le cens étant une taxe immuable, il s’était fort dévalué et un moyen de gagner plus est de l’étendre. C’est un peu ce que réclame ici François du Bellay en exigeant le paiement de tout acheteur. Or, ces droits ne se percevaient pas sur les terres en franc-alleu, terres franches.

Le 24 décembre 1541, un conseil de ville étroit, en présence des officiers comtaux, va faire opposition à ces « statuz et instructions […] en ce qui pouvoit faire prejudice à ceste ville ». Ils réclament une copie de l’ordonnance, droit que l’on semble vouloir leur ôter, et demandent que Me Maclou Levuyt « nouvellement justicier prevost en garde eust à faire le serment envers lesdicts habitans ». Le prévôt doit en effet prêter serment de garder, selon les chartes, les privileges et franchises de la ville. Ogier LeVuyt, procureur comtal, refuse et les habitants ne baissent pas les bras, ils feront leur requête par écrit. Elargi de six mois en six mois, Jehan Pinot comparaît une dernière fois en avril 1544. En août, un autre bourgeois de Tonnerre réclame une information contre Ogier LeVuyt qu’il accuse de subornation de témoins. Bref, en ville, l’ambiance est au beau fixe entre le seigneur et ses sujets.

En 1548, le comte revendique finalement des cens sur certaines parcelles bâties ou non du territoire communal. Ceci remettait en cause l’allodialité du territoire, c’est-à-dire la propriété libre de droits seigneuriaux ou féodaux. C’est un branle-bas de combat général, les échevins en tête, solidaires des habitants touchés par la mesure. Un procès s’ouvre et dans un premier temps, en septembre 1549, François du Bellay obtient gain de cause au bailliage de Sens, le juge affirmant que les habitants du comté de Tonnerre étaient assujettis à une directe universelle, ce qui signifie que tout le territoire du comté était en censives. Les Tonnerrois se battent contre cette prétention du comte, alléguant de la coutume de Tonnerre, et font appel au Parlement de Paris. Ils obtiendront gain de cause le 11 mars 1553 n.s. : l’arrêt définitif, déclare que les habitants du comté jouissent en pleine franchise de leurs héritages assis dans le comté[11] et les dépens seront à payer par le comte et la comtesse. A l’été 1550, François du Bellay avait confié l’office de receveur général de tout le comté à un marchand étranger, Claude Jamyn procureur général au baillage de Chaource où il demeure[12]. Or ce receveur refusera de payer les dépens du procès des censives qui s’élèvent à 1 546 livres parisis et l’affaire se poursuivra encore une dizaine d’années avec d’autres adversaires[13].

Attaque sur les droits d’usage en forêt

Dès octobre 1539, tout nouveau comte, François du Bellay s’attaque aux droits d’usage en forêt. Il expose au roi François Ier « qu’à cause de son comté lui appartiennent en droit de propriété et de treffons plusieurs belles et grandes forests […] et neanmoins plusieurs personnes sans droit ne tiltre ont entrepris grande partie desdites forests […] et s’y commettent par chacun jour par les circonvoisins d’icelles et autres infinis abbus [de telle sorte que] plusieurs forests sont en danger d’être ruynées »[14]. Il s’appuie sur l’exemple du roi qui, depuis 1536, avait généralisé la réformation dans ses forêts pour prévenir « la totale destruction et degast de nos forests ». Avec l’expansion démographique, il y a en effet une pénurie de bois de chauffage et d’œuvre dans les grandes villes depuis le début du siècle et l’équilibre entre les besoins de la population et la production forestière est compromis. Un des premiers à avoir suivi l’exemple royal n’est autre que le cousin Jean du Bellay, évêque de Paris et abbé de Pontigny qui disputa la propriété des bois à deux villages riverains de l’abbaye. Il obtint gain de cause le 3 mars 1549 n.s., un verdict qui fera jurisprudence. Désormais les Tables de Marbre seront favorables aux seigneurs.

François du Bellay lança donc une procédure pour dégâts et abus auprès du bailli de Sens. Dès lors, les Tonnerrois et tous les villages du comté[15] entrèrent dans des procès éprouvants, longs et coûteux. Le comte va même s’attaquer à quelques possessions ecclésiastiques[16]. Devenu un véritable enjeu symbolique et financier, la forêt et les usages y afférant sont la source de conflits qui dureront tout le siècle et au-delà. Le début de ces réformations fut cependant le moment le plus douloureux pour les populations, un coup de tonnerre dans un ciel serein de pratiques considérées comme immémoriales. La procédure passe d’abord devant le bailli de Sens qui, dans un premier temps, accorde aux habitants le droit « d’avoir en leurs maisons et hors un chien mastin pour la garde de leurs personnes, maisons et bestial, de prendre du bois pour leurs nécessités dans leurs usages et d’y mener pâturer et champoyer leurs bestes grosses et menues, faisant defense au seigneur comte de Tonnerre de troubler iceux habitants, à peine de 30 marcs d’or et de tous dommages et intérêts »[17].

Au bout de dix années de procédures, François du Bellay et Loise de Clermont obtiennent des lettres royales attribuant juridiction à la chambre des Eaux et forêts « pour juger en dernier ressort tous les procès qu’ilz voloient intanter en privation, reglement pour les habitans usagers, tant de leur ville de Tonnerre que autres villes et villages qui avoient usages en et audedans de leurdict comté »[18]. Le Roi, par l’intermédiaire de ses réformateurs, venait au secours des propriétaires, au nom de l’intérêt général. Un événement va donner un coup de pouce aux intérêts du comte et de la comtesse : en 1551, Antoine III de Clermont-Tallard est institué Grand maître et général-réformateur des Eaux et forêts de France[19]. Même s’il ne jugeait pas lui-même les procès, il dut faire les bonnes suggestions à ses lieutenants. Ce n’est pas ici le lieu de raconter les détails de ces procédures. L’important est que finalement, le couple comtal obtient gain de cause pour Tonnerre le 8 février 1552 n.s., entériné le 2 mai suivant[20] : la forêt serait cantonnée. Les « comte et comtesse sont déclarés seigneurs et propriétaires des bois contentieux et « la tierce partie en nature de bois et buissons sera baillee en droit d’usage auxdits defendeurs [les habitants], pour leurs usages avec faculté d’y faire pasturer leurs bestes aumaille, chevalyne et porchynes » ; et pour le comte le droit d’établir ses officiers pour la garde et conservation de ses bois. En outre, le comte réclame 1 083 L 15 s.t. à restituer sur des coupes de bois faites ès bois contentieux, somme reçue en décembre par Geoffroy de Cenami fondé de procuration. Le 11 mars 1553 n.s. a lieu l’arrêt définitif et le 20, la Table de Marbre exige l’exécution de cette sentence, exécution réitérée le 11 novembre. Le tiercement est accompli : à Tonnerre, 620 arpents (environ 520 ha) pour les habitants et 1 153 arpents pour les comtes qui demeurent propriétaires du fonds. Il va falloir arpenter et borner, aussi demander l’autorisation de couper du bois aux comtes qui recevront le quint denier, le droit féodal de prélever un cinquième de la vente des bois. 

Un règne conflictuel

L’ordonnance de 1541 et les procès à répétition qui coûtent très cher à la ville suscitent l’indignation. On se bat pour l’allodialité du territoire et pour conserver des droits d’usage dont personne n’imaginait qu’ils puissent être remis en cause un jour. Tout ceci est considéré comme une usurpation, un abus de pouvoir. On se bat pour sauver l’ordre ancien. Un ordre où chacun tenait son rôle coutumier, le seigneur comme ses sujets.

Ce qui valait aussi pour la gestion de l’Hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, une institution depuis la fin du XIIIe siècle. Constatant des abus sur l’emploi des revenus des établissements charitables, François Ier avait promulgué des ordonnances (en 1543 et 1545[21]) visant à plus de surveillance et à une réformation. Le prévôt et les échevins avaient donc contrôlé et, en juin 1547, ils adressent une requête au Parlement de Paris déclarant que le comte et la comtesse s’approprient les revenus de l’Hôpital et demande que les 4 000 livres de revenus de l’établissement soient uniquement affectées au soin des pauvres selon la fondation de Marguerite de Bourgogne. Une affaire qui se prolonge sur quelques années.

L’exaspération parvenant à son comble, les échevins sont débordés et, cette même année, des placards injurieux et diffamatoires contre le comte et ses agents sont affichés dans Tonnerre. Ils dénoncent des abus et violences de la part du comte qui poursuivent l’affaire en justice. Les habitants vont jusqu’à demander une sauvegarde du roi qui leur est refusée dans un arrêt du 30 juin 1548 car « les personnes de serve condition ne peuvent prendre sauvegarde du Roy contre leur Seigneur ». Cet arrêt demande au comte « de ne méfaire » et enjoint aux deux parties « de se comporter ensemble dans leurs devoirs réciproques ». Il est toutefois permis aux habitants d’instruire sur les forces et excès prétendus commis par le comte et « le tout rapporter à la Court »[22]. Un rebondissement aura lieu cinq ans plus tard : l’affaire des vaches où François du Bellay se présente sous un jour quelque peu indélicat [23]. Une affaire révélatrice de l’ambiance qui règne et des façons de faire du seigneur du lieu, jusque dans sa pratique d’employer des étrangers dans sa gestion. Au début des années 1550, les dettes s’amoncellent pour le couple du Bellay et dès le cantonnement des forêts accompli, le nouveau moyen de gagner de l’argent sera les ventes de bois. Là non plus, les Tonnerrois ne profiteront guère de ce trafic à grande échelle.

On peut enfin se demander si François du Bellay appréciait le séjour tonnerrois. D’autant moins qu’il possédait sur ses terres de beaux châteaux (Gizeux, le Plessis-Macé… puis Selles), tandis que le comté ne pouvait offrir que le vieux château de Marguerite de Bourgogne. Les documents ne permettent pas d’être exhaustif sur le sujet, mais il semble que le couple ne soit venu que sept fois ensemble et la comtesse neuf fois seule en quatorze ans, avec des séjours courts, sauf lorsqu’ils lancent l’opération vente de bois.

 

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[1] François du Bellay n’a jamais été prince d’Yvetot comme on le lit sur le net ou dans la littérature — c’est son cousin Martin du Bellay qui épousa l’héritière de cette principauté. Il n’a jamais été non plus gouverneur de Compiègne ­— ce dernier étant Anne de Montmorency — mais n’y a fait qu’une mission royale d’une semaine en 1552. Sa famille ne possédait aucun fief en Tonnerrois avant son mariage. Choses, parmi d’autres, affirmées jusque dans Les Cahiers de Maulnes.

[2] En 1540 après son mariage il entre dans la Maison du Dauphin futur Henri II, puis dans celle de ce roi à son avènement en 1547.

[3] Selles-sur-Cher dans le Loir-et-Cher.

[4] Tonnerre, AM, 2 DD 1.

[5] Voir l’étude édifiante de Denis Crouzet : « Recherches sur la crise de l’aristocratie en France au XVIe siècle ; les dettes de la Maison de Nevers », Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 1, p 7-50.

[6] A l’occasion de ce partage entre les quatre frères, qui inclut les biens de l’oncle Louis décédé le 4 janvier 1542 n.s., les biens de la Maison du Bellay sont estimés à 13 200 L.t. de rente annuelle (Tonnerre, BM, ms 23 f° 28 v° et ms 24 f° 112-942). A titre de comparaison, dans une déclaration du revenu de la comté de Tonnerre en 1573, la somme totale est de 23 411 L.t. et la rente des vassaux du comté à 67 725 L.t. (transcrit par M. Jolivot, « Etats généraux de 1576, recherches sur l’assemblée des habitants de Tonnerre », BSSY, 1876, p. 302-317.

[7] Concept d’historien, la seconde réaction nobiliaire, beaucoup plus virulente, aura lieu au XVIIIe siècle.

[8] Eustache du Bellay sera remplacé en 1548 par Louis Le Bouteiller, grand aumonier de la reine Catherine de Médicis. Grand archidiacre de Paris, Eustache s’est vu confier la gestion du diocèse de Paris en l’absence de son cousin Jean du Bellay évêque de Paris alors à Rome.

[9] En décembre 1539. Sur l’affaire Pinot, voir Charles Porée, « Inventaire de la collection de Chastellux » (XVIe siècle, I), BSSY, vol. 58-II, 1905, p 229-376, d’après les registres du Parlement criminel de Paris (AN, X/2a).

[10] Tonnerre, BM, ms 12, f° 240-242 v°.

[11] En effet, seuls certains biens fonciers en ville ou ailleurs sont des censives avec redevance soit au comte, mais fort peu, soit aux communautés religieuses et en petit nombre aussi.

[12] ADY, 3 E 1/112 f° 60-64 v°. Le 19 août 1541, Claude Jamyn, avait pris à titre de ferme le revenu temporel de l’abbaye Saint-Michel de Tonnerre par acte passé avec Guillaume Raguier, abbé commandataire (ADAube, I 50). Notons pour la petite histoire que ce Claude Jamyn est le père du poète Amadis Jamyn (Chaource 1540-1593), placé jeune chez Ronsard « on ne sait par quelle recommandation » disent les historiens (voir Histoire et dictionnaire des guerres de Religion, p 995). Emettons l’hypothèse que le comte et la comtesse de Tonnerre aient pu être ces protecteurs ; hypothèse plausible puisqu’au début des années 1550, quand son père est nommé receveur du comté, Amadis n’est âgé que de 10-11 ans.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 6 v° ; 1555-1556 f° 11-11 v° ; 1556-1557, f° 17 v°-18 ; 1561-1562, f° 10 v°.

[14] Paris, AN, Zie 870 f° 223, cité in M. Devèze, La Vie de la forêt française au XVIe siècle, thèse, Paris, Imprimerie nationale, 1961, T II, p 10, 23.

[15] Ville de Tonnerre, La Chapelle-lèz-Floigny, Chaonne, Commissey, Arthonnay, Nicey, Chanay et Villiers-les-Moines, Cruzy-le-Châtel (forêt de Maulnes), Villon, Rugny, Panfol, Tronchoy, Vertault, Pimelles (Tonnerre, AM, 2 DD 1).

[16] Contre les religieux de Quincy et ceux de Molosme de Saint-Martin pour les usages de Crusy, contre les religieux de Pontigny pour les bois d’Apremont et les bois de Gigny, contre les prieurés de Sainte-Vertu et de Chichée (Tonnerre, id.).

[17] Eugène Lambert, Cruzy et ses environs, repr. Res Universis, 1989, p 118).

[18] Lettres datées du 8 octobre 1549 (Tonnerre, id.).

[19] Il intervient directement le 21 août 1552 pour poursuivre la réformation des bois du comté : Catalogue des actes de Henri II, tome VI, 1552, M.N. Baudouin-Matuszek, ed. du CNRS, 2001, acte N° 11504.

[20] Tonnerre, AM, 22 DD 1 a.

[21] François Isambert, Recueil général des anciennes lois francaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789, tome 12, Paris, Belin-Leprieur, 1827, notamment les ordonnances du 19 décembre 1543 (p 841-843), et des 15 janvier et 20 juin 1545 (p 897-900 et 910).

[22] Sur cette affaire : Jehan Papon, Arrestz notables des courts souveraines de France, (1556), Paris, chez Gilles Gourbin, livre V, titre II arrêt 4 ; livre VIII, titre III arrêt 10 et livre XIII, titre II, arrêt 5. Affaire résumée dans Louis Le Grand, Coutume du baillage de Troyes, Paris, chez Montalant, 1737, p 136.

[23] Voir dans ce blog : Une affaire de vaches

 

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Une affaire de vaches

Pour comprendre les tenants et aboutissants de cette histoire de vaches, qui a lieu fin mars-début avril 1553, revenons un peu en arrière.

Un comte pas commode

François du Bellay, par son mariage avec Louise de Clermont-Tallart, est devenu comte de Tonnerre en septembre 1539. Très vite il s’est rendu impopulaire[1] et la comtesse avec lui : en attaquant les droits d’usages en forêt[2], en promulguant en décembre 1542 de nouveaux statuts de justice avec demande de sévérité et d’austérité, et autres décisions difficilement acceptables[3]. En 1548, le comte revendique finalement des cens sur certaines parcelles bâties en ville. Ceci remettait en cause l’allodialité du territoire, c’est-à-dire la propriété libre de droits seigneuriaux ou féodaux. C’est un branle-bas de combat général, les échevins en tête, solidaires des habitants touchés par la mesure. Un procès s’ouvre et dans un premier temps, en septembre 1549, François du Bellay obtient gain de cause au bailliage de Sens, le juge affirmant que les habitants du comté de Tonnerre étaient assujettis à une directe universelle, ce qui signifie que tout le territoire du comté était en censives. Les Tonnerrois se battent contre cette prétention du comte, alléguant de la coutume de Tonnerre, et font appel au Parlement de Paris. Ils obtiendront gain de cause le 11 mars 1553 n.s. : l’arrêt définitif, déclare que les habitants du comté jouissent en pleine franchise de leurs héritages assis dans le comté[4] et la quasi totalité des dépens sera payée par le comte et la comtesse.

Quant aux bois depuis un an, depuis le 11 mai 1552, un arrêt rendu en la chambre des Eaux et Forêts de la Table de marbre du Palais à Paris, confirmé en septembre, avait entériné le tiercement des bois demandé par le comte : un tiers est accordé aux habitants de Tonnerre « en droit d’usage et pasturage », soit 620 arpents (environ 520 ha[5]). Une sentence du 11 novembre de la même année exige l’exécution de ces arrêts demandée par le comte et la comtesse. Les habitants font appel mais un arrêt de la Table de marbre réitère la demande d’exécution précisément le 20 mars 1553 n.s. Les 620 arpents octroyés aux habitants sont essentiellement situés au climat du Feuillon dit les grands usages à prendre « d’un costé tenant d’une part au chemin tendant dudict Tonnerre à Lezinnes et d’autre part au reste dudict climat des grands usages, aboutissans d’un bout au seigneur de Tanlay et d’autre bout du costé devers ledict Tonnerre aux terres labourables et aux perrieres dudict Tonnerre » [6]. Une autre description fait commencer les usages depuis « les champs de la grange et metairie des Brions et continuer jusqu’à la perriere d’Angey [Angy], usages de St Vinnemer [qui jouxtent les bois du seigneur de Tanlay] et terres de la metairie autrement dite la Cote St Pere que tient à present Claude Pinagot »[7].

La métairie de Pinagot vue depuis son mur d'enceinte (photo perso 1979)

La métairie de Pinagot vue depuis son mur d’enceinte (photo perso 1979)

Voilà donc des années que les habitants se battent en justice contre le comte et la comtesse. Des échevins, procureurs et avocats viennent encore de passer deux mois à Paris et reviennent enfin avec une bonne nouvelle — gain de cause sur les censives —,  et une mauvaise —  réduction des droits d’usages en forêt. C’est alors que se situe l’affaire des vaches.

Des vaches en forêt

En ce début de printemps 1553, les vaches vont devoir « déménager » de leurs pâtis. En effet, selon la coutume de Tonnerre, « le temps de vain pasturage commence à la saint Remy [1er octobre] et finist en my mars ». Durant ce temps, le bétail rassemblé en troupeau communal est accueilli sur les pâtis et champs déblavés — vidés de leur récolte. En hiver, les animaux rentrent le soir à l’étable. Certains, dont les propriétaires ont pu engranger du foin, y restent toute la journée en temps de froidure. Les bêtes à viande, autrement dit tous les mâles castrés, les bœufs, sont gardées sur des prés au bord de la rivière, soit chez des particuliers, soit sur des prés communaux loués par des bouchers ou des marchands[8]. De la mi-mars à la saint-Michel (9 septembre), le troupeau communal abandonne les prés pour laisser pousser le regain et les champs ensemencés, et se déplace vers la forêt au sud de la ville.

Le pacage en forêt n’est autorisé que dans les lieux qui ne sont pas en defens[9] et les Tonnerrois ne peuvent y envoyer que leurs nourrins, les animaux qu’ils élèvent pour eux-mêmes et « sans en prendre à louage ne [ni] en faire marchandise ». Dans la France du XVIe siècle, l’élevage est un élément assez marginal pour la fumure des champs et vignes et pour le lait et ses dérivés. Si certains possèdent quelques vaches, la plupart des habitants n’en ont pas ou guère. Aussi on peut estimer le troupeau communal à un peu plus d’une centaine de vaches. Ce qui n’est pas mal pour un seul homme car le pâtre, Jacob Tordon, est seul avec un chien pour les garder.

On a volé les vaches

Vers la fin du mois de mars[10], Jacob Tordon revient en ville catastrophé : on a volé son troupeau ! Il est de plus mal en point car il a été molesté. Il va trouver un échevin pour raconter et déléguer l’affaire. Il gardait donc les vaches dans les bois quand quatre hommes se proclamant forestiers du comte, c’est-à-dire sergents forestiers, lui ont fait violence (sans autres précisions) et ont emmené de force le troupeau. Les trois échevins présents en ville — Pierre Maillard, Nazaire Chauchefoing et Christophe de Chevreuille — organisent la riposte. Ils préviennent le prévôt et partent aussitôt à la recherche des vaches, accompagnés de deux notaires et certainement d’autres hommes qui n’ont pas été payés et ne sont par conséquent pas couchés dans le livre de comptes. Le massif forestier fait aujourd’hui 3426 ha (merci l’ONF) et même s’il était un peu plus petit alors, en ces temps d’utilisation intensive de la forêt, cela donne une idée de la difficulté. On peut supposer que les recherches ont commencé en pleine forêt sur les indications du pâtre qui a reconnu certains de ses agresseurs dont un, Symon Quantin qui est de Fresne. A l’ouest, le massif est bordé de plusieurs villages et c’est là que les échevins aboutissent pour mener leur enquête. On se rend donc à Viviers, puis on tourne autour du massif par Yrouerre et Fresne pour arriver à Sambourg au sud.

Le massif forestier au sud de Tonnerre et les villages riverains (Cassini)

Le massif forestier au sud de Tonnerre et les villages riverains (Cassini)

Des vaches saisies et séquestrées

C’est à Sambourg, éloigné de 12 km en passant par la forêt, que les vaches sont découvertes. Elles sont gardées chez un certains Gilleton que l’on paiera plus tard 23 sols tournois « pour la despense et garde desdictes vaches estans lors prisonnieres ». Les notaires — Jaques Rabyat et Nicolas Channelet — sont là pour attester par écrit de la « prinse des vaches de ceste ville es bois des habitans » et du nom des voleurs : « Simon Quantin, Loys de Fleurs et Gilles Droyn, eulx disans forestiers desdictz boys ». N’oublions pas que le 20 mars était tombée la sentence d’exécution du tiercement des bois. Pour l’heure, les bornages n’ont pas encore été accomplis et il est fort probable que le pacage n’ait pas eu lieu que dans le seul tiers dévolu aux habitants et, forts de cette sentence, le comte et ses officiers ont dû demander à leurs forestiers de ne pas ménager les Tonnerrois, voire de les pincer en flagrant délit d’usurpation. Aussi les dénommés forestiers ont-ils pris les vaches, les ont menées à Sambourg et retenues là sous séquestre. « De laquelle prinse lesdictz eschevyns se pourterent pour appellans, à faulte de les rendre en bailler caution ».

Le 17 avril, un messager est envoyé à Sens, cour d’appel, « pour obtenir et appourter une commission en cas d’appel pour informer de ladicte prinse des vasches menees au lieu de Sambourg ». La machine judiciaire est lancée : Noel Chenu, sergent royal au bailliage de Sens vient mener l’enquête dans les villages riverains et découvre un autre larron dit La Fontaine. Avec les échevins, il recherche des témoins « pour desposer de l’exces [mauvais traitement] faict tant aux vaches que aultres habitans » de ces lieux, dont le vacher Jacob Tordon. Une vingtaine de témoins vient déposer à Tonnerre où ils sont entendus à l’hostel du Dauphin. Chenu rédige ensuite son rapport et les actes nécessaires, en l’occurrence une assignation « baillee à monsSr le conte, Symon Quantin et consors affin d’avoir recouvrance desd. vasches ». Les habitans obtiennent ainsi la recreance de leurs vaches saisies, à savoir leur délivrance moyennant caution. Dans ce cahier de comptes, cette histoire de vaches a coûté environ 75 livres tournois et le cahier suivant manque. Avec les autres procès en cour (censives, bois, etc.), et comme si l’affaire des vaches était la goutte de trop, la ville est en manque de fonds et le 30 avril une assemblée décide d’emprunter. Le 8 mai, deux échevins vont à Troyes pour recevoir 1400 livres tournois d’un marchand troyen, Francoys Paillot, somme pour laquelle tous les échevins sont obligez et se portent caution solidaire sur leurs biens.

Ainsi, le procès se poursuit à Sens suite à la dénonciation faite pour infraction par le comte et la comtesse le 13 mai[11]. Les Tonnerrois obtiennent un décret « de la prinse de corps de Symon Quentin et consors eulx disans forestiers et officiers de monSr le conte touchant la garde des boys ». Un autre sergent royal, Didier Prudot vient mener une nouvelle information, conduite cette fois en l’hostel de l’Ecu de France. Il vient exécuter l’arrestation des forestiers mis en cause. C’est ainsi que les voleurs de vaches furent « menez au lieu de Sens es prisons criminelles [par Didier Prudot] accompaigné de Pierre Gaillard, Jehan Cerveau et aultres » et le 6 juin, l’échevin Pierre Maillard ira défendre la cause des habitants à Sens. Je n’ai pas trouvé les documents nécessaires pour découvrir l’issue exacte de cette poursuite judiciaire, mais l’affaire des vaches sera versée au dossier d’appel contre l’arrêt des bois pour lequel les Tonnerrois ne lâchent rien, dénonçant les abus de pouvoir du comte en général.

Intervention de la comtesse

Après le mois de juin, plus une seule allusion à l’affaire. Tout semble rentré dans l’ordre et les vaches doivent paître tranquillement en forêt. Mais les esprits sont échauffés. On peut supposer que le comte et la comtesse reçurent des « remontrances »[12] au tribunal de Sens. Est-ce la raison pour laquelle la comtesse de Tonnerre, Loise de Clermont, arrive seule en ville le 1er juillet ? Pas seulement. Le comte se meurt et le couple est aux abois. Avec procuration de son mari, Loise de Clermont vient aussi régler des affaires pour amasser de l’argent en prévision des créanciers qui ne manqueront pas de la pourchasser. Néanmoins, elle va aussi tenter d’apaiser les Tonnerrois en promulguant une ordonnance sur les sergents. Il est évident que ce texte, passé en l’hôpital le 3 septembre 1553, est une conséquence directe de l’affaire des vaches et sans doute d’une ambiance générale délétère.

Ordonnance sur les sergents

Texte intégral y compris le jargon juridique, aussi ai-je mis en retrait l’important à comprendre pour les sergents.

« A tous ceux qui ces presentes lectres verront Jehan Jazu licencié en loix, elleu pour le Roy nostre sire en l’election de Tonnerre et garde des sceaulx aud. conté et en la prevosté dud. Tonnerre / salut scavoir faisons que par devant Guillaume Foley et Estienne Moreau clerz et notaires jurez en la court de lad. prevosté, fut presente en sa personne haulte et puissante dame madame Loyse de Clermont contesse de Tonnerre authorisee par lectres de procuration de hault et puissant Sr messire Francoys du Bellay chevallier comte dud. Tonnerre son mary et espoux, apparu par lesdictes lectres de procuration passees par devant Dorleans et Denetz notaires jurez en la prevosté de Paris le vendredy quatorzieme jour de mars cinq cens cinquante et ung [1552 n.s.] le double desquelles est demouré es mains desdictz notaires,

a recongnu et confessé en la presence d’iceulx que pour eviter aux grandz et infinis abbus qui par cidevant se sont commis et commettent par chascun jour par les sergens de la ville de Tonnerre par l’incertitude du nombre et multitude d’iceulx, desirant pour le sollagement du peuple, la juridiction d’iceulx sergens estre faict par nombre certain / Et pour les suffisance diligence et bonne preudhommie des personnes de Jehan Cerveau, Pierre Gaillard, Jacques Rabiat, Robert Pingat, Jehan Blanchard, Pierre Tuillier, Laurens Feulley et Phillibert Coustant estans au nombre de huict / Et pour ses causes et aultres a dict les nommez creez et instituez sergens en sadicte comté aux conditions choses et modifications qui s’ensuivent / Scavoir est que lad. dame ne pourra pas apres creer ou instituer aulcuns sergent en la ville de Tonnerre aultre que lesdessusdicts, sinon que l’un d’iceulx sera de vie à trepas auquel cas si bon lui semble elle pourra en instituer un au lieu du deceddé / Et moyennant ce seront tenus lesdictz Gaillard Rabiat et consors aller par chascun jour quatre d’entre eulx de moys en moys à la garde des grandz boys eaues et forests et garenne de ladicte dame ou lieu que bon semblera à ses gruyer capitaines et procureurs d’icelle / Baillera en gages à chascun d’iceulx la somme de cens solz tournoys par an qui se payeront par le recepveur de lad. dame de quart d’an en quart d’an, et ne pourront les dessusdictz Rabiat Cerveau et consors pendant le moys ou sepmaine qu’ilz serviront esdictz boys faire aulcuns exploitz de justice sinon du consentement des dessusdictz cappitaine gruyer et procureurs, car ainsi a esté dict passé et accordé entre lesdictes parties / Lesdictz jurez promettent en bonne foy soubz l’obligation et ypotheque de tous et chascuns leurs biens et de ceulx de leurs hoirs, meubles et immeubles presens et advenir

lesquelz quand ad ce elles ont pour ce soubsignez et obligez à lad. court et à touttes aultres courtz et juridictions quelconques pour estre contrainctes chacunes d’elles en droict soy à tenir entretenir faire et accomplir de poinct en poinct et avoir pour agreable ferme et stable à tousjours tout le contenu en ces presentes sans y contrevenir en aulcune maniere sur peine de rendre payer et restituer tous despens dommages et interestz que par desfault de ce s’en pourroient ensuyvre, renonçant quand ad ce chascunes desdictes parties respectivement à toutes choses generallement quelconques contraires à ces presentes lectres ou à leur teneur, et mesmes ladicte dame à tout droict faict et introduit à la faveur des femmes et au droict disant general renonciation non valloir si l’especial ne procedde / En tesmoings de ce nos gardes dessusdictz au rapport desdictz jurez et par leur seings manuels cy mis et scellees lesd. presentes desdictz sceaulx / Ce fut fait et passé en l’hospital de Tonnerre le tiers jour de septembre l’an milbc cinquante troys. Signé Moreau et Folley notaires »[13].

Cette ordonnance tend à prouver que la pression était forte sur les habitants de Tonnerre : les forestiers impliqués dans le vol des vaches ne sont pas Tonnerrois, connus d’eux, mais pas comme sergents forestiers. Ces hommes apparaissent plutôt comme des hommes de main embauchés ponctuellement en plus des sergents du comté. Il est en effet plus facile d’utiliser des « étrangers » pour imposer de nouvelles contraintes en cette période de restriction des droits d’usage que des « pays » solidaires. François du Bellay se présente ici sous un jour pour le moins indélicat. Aussi la comtesse va-t-elle restreindre le nombre des sergents à huit, tous triés sur le volet, nommés par elle, Tonnerrois de souche et éduqués. Jehan Cerveau est d’une famille de notables et a fait des études de droit à Paris, il ne restera pas longtemps sergent. Pierre Tuillier (ou Touiller) a été reçu par le Parlement en décembre 1543 « à l’estat et office de messaigier du comté de Tonnerre, pour apporter tous et chacuns les sacs, procès, enquestes, informations et autres pieces et procedures closes et scellees qu’il conviendra apporter en lad. court »[14], un homme de confiance donc mais décédé en 1554. Robert Pingat et Phillibert Coustant (ou Cottan) disparaissent rapidement aussi. Sur les huit hommes nommés, quatre vont devenir sergents du corps de ville durant de longues années : Pierre Gaillard, Jacques Rabyat (Rabiat), Jehan Blanchard, et Laurens Foulley (Folley ou Feulley) ; ils sont tous notaires[15]. Ils travailleront quatre par quatre à tour de rôle. Lorsqu’ils exerceront en tant que sergents, ils ne pourront pas faire d’exploits de justice de leur propre chef et répondent de leur probité sur leurs biens. La comtesse, quant à elle, ne pourra nommer de nouveau sergent qu’au décès de l’un des leurs et devra leur verser une livre tournois (25 sols) chacun par trimestre. Un début de réglementation qui semblait nécessaire.

Voici où nous a menés cette histoire de vaches qui, pour anecdotique, n’en est pas moins révélatrice de l’ambiance qui règne ces années-là et des façons de faire du seigneur du lieu.

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[1] Bien entendu devant la justice le couple est solidaire, on parle toujours du comte ET de la comtesse ; à Tonnerre aussi le plus souvent on écrit Mr le comte et Mme la comtesse, mais dans cette affaire, on ne parle que du comte. En 1547, il y eut même des diffamations contre François du Bellay par placards et l’année suivante des injures verbales sur deux officiers comtaux. Chaque fois, les affaires sont portées devant les tribunaux.

[2] Dès octobre 1539. S’ensuivra un très long procès. Cette cause n’est pas une mauvaise chose car les forêts du royaume étaient en piteux état et François Ier lui-même avait encouragé les réformations, mais pour les habitants, ce fut une révolution.

[3] Pour plus de détails, voir ici François du Bellay, une gestion musclée du comté (1539-1553) : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/histoire/relations-avec-les-comtes/

[4] En effet, seuls certains biens fonciers en ville ou ailleurs sont des censives avec redevance soit au comte, mais fort peu, soit aux communautés religieuses et en petit nombre aussi.

[5] Calculés à la mesure de Tonnerre de 28 pieds pour perche et 100 perches pour arpent.

[6] Tonnerre, AM, 2 DD 1 B.

[7] Tonnerre, AM, 2 DD 2. Les vieux Tonnerrois se souviennent sans doute de la « ferme de Pinagot » avec ses grands marronniers aujourd’hui coupés, ferme enfouie sous la végétation mais avec quelques restes intéressants dont un pigeonnier, malheureusement inaccessible aux promeneurs aujourd’hui.

[8] Sur les communaux — dits communes — voir l’article : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/vie-de-la-cite/les-communaux/

[9] Les bois en défens sont les jeunes taillis de moins de cinq ans qui seraient endommagés par le bétail.

[10] Voir Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 7, 16 v° à 18 et 23 pour l’essentiel de l’affaire des vaches.

[11] Tonnerre, AM, 2 DD 1 C f° 15.

[12] En juin 1548 déjà, un arrêt du Parlement de Paris demande que chacun, seigneur et habitants, respectent les droits de l’autre, demande au comte « de ne méfaire », et autorise les Tonnerrois à « informer des forces et exces contre eux procedans dudit Comte pour, le tout rapporté à la Court, estre procedé contre ledit Comte » (Jehan Papon, Arrestz notables des courts souveraines de France, Paris, (1556), Paris, chez Gilles Gourbin, livre XIII arrêt 5).

[13] Tonnerre, BM, Ms 12 f° 175-176 v°, copie non signée de l’acte.

[14] Porée Charles, « Inventaire de la collection de Chastellux », BSSY, vol. 58, 1904, p 103 (1056 : AN X2a 96).

[15] Voir Sergents du corps de ville et forestiers.

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