Un intérieur bourgeois

Selon l’inventaire fait après son décès en 1581, Jehan Ratat habite une maison de fond en comble, avec cour derrière, aisance et appartenances, agrémentée d’une grange. Il est précisé que d’un côté il jouxte Jehan Malledan et de l’autre Loys Prudot (« une allee entre deux, commune aux partyes et ayans droict »), tandis que la grange est par derrière, donnant en partie sur la cour commune, coincée entre les maisons Ratat, Georges Testevuyde et « d’un bout derriere audict Malledan ». Il est bien difficile d’en voir la configuration. Néanmoins, Louis Prudot est, lui, voisin de Jacques Garnier qui se fait construire une maison en 1569 : « sera faict du costé et attenant dudict Prudot, un pan de boys sur la muraille mitoyenne d’entre eux », tandis que par devant, sa maison regarde la rue de Rougemont[1]. Nous sommes au moins fixés sur l’adresse. Le cadastre napoléonien indique deux ruelles du côté des numéros impairs actuels. En plus d’un siècle, les choses changent, mais il est permis de supposer que Ratat et Prudot habitent en bordure de l’une d’elles. C’est un quartier assez recherché, proche du Pilori. Pierre Catin est greffier pour le roi en l’élection et ancien échevin, il est voisin de Loys Prudot, sergent royal au bailliage de Sens, Jehan Malledan est jardinier de l’hôpital, Jacques Garnier y a déjà son magasin d’armurier (il ne fait construire que l’étage à pans de bois) et Georges Testevuyde est peintre verrier. Dans les rôles de taille, toutes ces familles sont voisines. Les Testevuyde n’habitent pas sur cette rue mais sur des cours derrière où ils ont accès par des ruelles.

Une grande chambre basse

L’inventaire commence par la pièce où le receveur est décédé. Il s’agit de la chambre du rez-de-chaussée ou pièce principale de la maison, à la fois chambre à coucher, salle à manger et de réception. Comme tous les inventaires, celui-ci ne donne pas l’emplacement des meubles et comme presque tous, il commence par le lit. Le lit est alors un élément très important de par sa taille, son prix et comme symbole du lien conjugal. Il est comme l’assise de la maison, même chez les plus pauvres. Le bois du châssis, la literie et les étoffes qui le parent sont un marqueur social et en cela il est aussi objet de prestige.

Dans cette pièce se trouve un lit entier avec son chassis (chaslict) en chêne à piliers tournés, parfois véritable estrade, avec son matelas de plume, son coussin (le singulier fait plutôt penser à un traversin), deux draps et deux couvertures de drap vert. Un ciel de lit et quatre rideaux (custodes) verts le complètent. Le ciel est de drap et les rideaux de serge. Le ciel est agrémenté de deux pans froncés de franges et on y a incrusté un drap peint des armoiries du défunt. On ne sait rien de ces armoiries, si elles lui venaient de son père ou s’il les a créées lui-même comme c’était l’usage pour des notables. Elles ont pu être peintes par Georges Testevuyde, peintre voisin et parent. C’est ce grand lit nuptial et ses accessoires qui faisaient partie du trousseau de Nicole Gerard. Il est estimé à 48 L.t. Cet ensemble de literie est complété sous le chassis par un autre petit « chaslict en chariot tirant avec deux roues de boys de chesne », avec son matelas de plume, son coussin, deux draps et une couverture de laine (cathelongne) verte mais en mauvais état. C’est un petit lit bas et étroit, nommé couchette, dont deux pieds sont munis de roulettes en bois, ce qui permettait de le tirer la nuit pour la servante, éventuellement de l’éloigner, et de l’escamoter durant le jour sous le grand lit des maîtres.

Ce n’est pas terminé pour le couchage. On trouve aussi un meuble assez étonnant qui fait, si j’ai bien compris, trois en un : assise, couche et table. Le XVIe siècle invente en effet des meubles mobiles pouvant se transformer. Ici un grand banc de couche dont la façade pouvait se rabattre formant un coffre dans lequel se trouvent une couchette de plume (matelas), deux draps, un coussin et une couverture de poil. Ce petit lit servait aux enfants. Dans la journée, une fois replié, c’est un banc ou même ici une table. Soit que le dossier lui aussi mobile puisse basculer et une fois reposé sur les accotoirs, formât une table, soit simplement qu’une planche rangée derrière le banc pût être utilisée de la même façon. L’ensemble est en bois de noyer.

Cette pièce contient une cheminée et ses ustensiles : une paire de chenets de fer, une crémaillère, deux petites pelles de fer, des pincettes (très exactement tenailles) et un gril, c’est-à-dire le complément des chenets, la grille sur laquelle on pose le bois. Dans les maisons bourgeoises à la ville, on mangeait dans la chambre à coucher, souvent pièce principale de la maison, ici séparée de la cuisine. La chambre n’est pas un lieu intime et fermé, on y reçoit… jusque dans son lit si quelqu’un frappe à l’huis de bon matin, et Me Ratat devait être très sollicité. L’hospitalité est importante : on invite à dîner, à souper et même à dormir. Au XVIe siècle, les repas sont au nombre de trois et les horaires varient selon les saisons : le déjeuner est servi très tôt, vers 5-6 h en été et 6-7 h en hiver ; le dîner se prend vers 10 h en été et 11 h en hiver et le souper entre 17 et 18 h.

On trouve donc également dans cette pièce le nécessaire pour manger et recevoir et d’abord les meubles lourds difficiles à déplacer qui sont décrits après le lit. Le banc d’abord, ici un banc coffre en noyer à piliers tournés et fermant à clef. Ces bancs au haut dossier massif, devenus coffre, étaient adossés à un mur et recevaient quelques papiers personnels de la famille gardés sous clef. Devant ce banc, une table en noyer « garny de treteaux en forme de chassiz ». Le mot table désignait le plateau que l’on posait sur des tréteaux. Ce genre de table est en cours de transformation dans la seconde moitié du siècle chez les plus riches. De mobile, elle se sédentarise elle aussi, devenue trop lourde avec son plateau et son chassis assemblés sur des pieds. Aux extrémités de cette table et face au banc, on utilisait des sièges légers : six escabelles, petits sièges sans bras ni dossier, très maniables qui complètent l’ensemble banc-table.

Monique Chatenet, historienne de l’art, s’est penchée sur l’agencement intérieur des châteaux, en particulier sur la place du lit. Son étude[2] démontre que le lit principal est toujours le chevet tourné contre le mur qui porte la cheminée, la table devant la cheminée, et la couchette servant de siège le jour (ici le banc de couche) toujours à l’angle opposé. Certes, nous ne sommes pas dans un château, mais il semble que c’était une façon assez générale d’installer les gros meubles durant le XVIe siècle et qu’une maison de ville suffisamment grande pouvait le permettre. Ajoutons le grand banc derrière la table contre un mur. Ainsi pouvons-nous imaginer quelque peu cet intérieur bourgeois.

Le dernier meuble inamovible est un buffet de noyer fermant à deux portes (guichetz), c’est ce qui remplace le dressoir lui aussi en train de se transformer. Ces buffets pouvaient ressembler à ceci : en bas, une planche reposant sur quatre pieds, espace vide où l’on pose le bassin surmonté d’un corps d’armoire à deux vantaux et dans la partie haute une ou plusieurs tablettes. Le buffet contient des papiers personnels et quatre cuillères en argent. Sur une tablette se trouve un verrier, petit coffre de bois à compartiments pour y ranger les verres, et deux lettres, indication que la vie continue. Je le soupçonne d’avoir aussi abrité le bassin et l’aiguière en étain, objets indispensables au repas, qui permettaient de se laver les mains avant et après les repas, un chandelier et sans doute écuelles, plats, pots, pintes en étain tous recensés dans la pièce suivante sous le titre « airain ». Le buffet recueillait aussi un petit saloir « à mettre sel » ferré de trois cercles de fer et muni d’une petite serrure, la boîte à sel en bois.

Un coffre de chêne d’environ 80 cm (largeur ? hauteur ?) fermant à clef termine l’ameublement de cette pièce. Dedans sont pliées douze chemises du feu receveur. La chemise est le linge de corps et, chez les plus riches qui en possèdent plusieurs, on en change souvent. Le linge est gardé dans une autre pièce de la maison, mais si Jehan Ratat a vécu ses derniers jours dans cette pièce, la présence des chemises peut s’expliquer.

Enfin, c’est dans cette salle que Jehan Ratat entreposait ses armes : une hallebarde, une « hacquebuse à mouche le feuz encerné de corne », une épée et une dague avec leur fourreau. Etant donné la cadence de tir très modeste de ces armes à feu (je pense arquebuse à mèche ici ?), il vallait mieux avoir avec soi une arme de corps à corps pour se défendre. Ces armes servaient à se défendre personnellement  ̶  n’oublions pas qu’il gardait chez lui des papiers précieux pour les gens qu’il servait et certainement de l’argent liquide. Elles servaient aussi pour la défense de la ville. En 1564, un recensement est fait des armes utilisables en ville par le guet, propriétés privées ou municipales, et Ratat n’est alors recensé que pour une hallebarde[3]. Sa carrière lui a permis ou l’a incité à s’armer davantage. L’arquebuse est estimée à 5 livres tournois.

Une cuisine

Depuis la grande salle on entre dans ce que le notaire appelle garderobbe mais qui est une cuisine. Ici se côtoient une cheminée, seulement deux meubles et de nombreux ustensiles.

Un contoys à deux portes, dont l’une ferme à clef et l’autre à loquet  ̶  il doit s’agir d’une table comptoir, un plateau fixé sur un corps d’armoire à deux portes, permettant de travailler et de ranger  ̶ , et une maie de hêtre pour le pain.

La cheminée est outillée de deux petits landiers, chenet de fer avec crochets permettant de poser la broche, de deux broches de fer (hastes) et de deux lechefrittes de fer plus une petite (j’apprécie la définition de Nicot, réceptacle « plat et long, qu’on met sous le rost tournant, pour recevoir le degoust du rost »). C’est donc à la cuisine que l’on rotit la viande et non dans la chambre qui n’a qu’une crémaillère servant à chauffer, réchauffer, tenir au chaud. Pour chauffer les liquides ou viandes bouillies, on disposait d’un grand fourneau d’airain (appareil à charbon de bois) sur lequel on posait les chaudieres d’airain, marmites au nombre de trois plus une autre usagée.

Les autres ustensiles de cuisines : deux petits poelons d’airain avec quace de fer (queue ?) ; une vieille petite écumoire, une sorte de louche (coloire) et une casse d’airain  ̶  la casse est un récipient de cuivre muni d’un manche perpendiculaire et recourbé au sommet que l’on accroche au seau pour boire ou prendre de l’eau ; trois pots de fer avec couvercle ; un plat d’airain ; un poiste (?) et une petite cuillère.

Enfin, la cuisine recèle des objets pour se chauffer − une bassinoire d’airain à bassiner les lits ; deux chaufferettes de cuivre  ̶  et d’autres pour s’éclairer : deux petits chandeliers d’airain munis d’une anse et deux grands ; une lumiere à six cornes (lampe à huile composée d’un plateau de fer sur lequel repose un récipient d’huile muni d’un ou plusieurs becs à mèche) ; un chandelier en étain ; un autre chandelier et une lumière dessus. Les chandelles étaient le plus souvent de suif avec une mèche centrale. Tous ces objets se transportent d’une pièce à l’autre.

Cette cuisine donne sur la cour où sont entreposées trois seilles d’eau, seaux en bois cerclés de fer. L’eau est apportée par une servante du puits qui est à l’entrée de la rue de Rougemont vers le Pilori du même côté que cette maison. Dans cette cour commune avec les voisins se trouve l’escalier à vis qui permet de gagner les chambres hautes. Mais les choses se compliquent : « En la chambre haulte dessus une aultre chambre basse attenant ladicte chambre basse cy dessus declaré ». La formulation n’est pas claire, mais je situerais cette pièce au-dessus de la première chambre, attenant à la pièce que le notaire vient juste de décrire.

Une grande chambre haute

Cette grande pièce à l’étage fait davantage chambre à coucher et « salon » ou bureau que la première. Il ne paraît pas que l’on y mange mais on peut y recevoir. Elle est plus intime et c’est là que Nicole Gerard garde son précieux linge de maison et Jehan Ratat ses livres de comptes et ses mains de papier. Peut-être y travaillait-il. Cette pièce possède aussi une cheminée avec sa paire de chenets « garniz chacun d’une pomme de cuivre au bou d’enfant » (pommeaux de cuivre montés sur des putti, décor très Renaissance, des chenets recherchés donc) et est encombrée de nombreux meubles.

Les lits bien sûr. Un grand lit complet avec son chaslict de noyer à colonnes cannelées, son matelas de plume, traversin et couverture de drap vert demi usé, sans oublier son ciel, celui-ci est de tapisserie avec des franges mais sans rideaux. L’inévitable couchette, lit individuel et séparé ici, avec un chaslict en noyer à piliers dessus avec trois rideaux de lit en serge verte, un matelas de plume, un coussin, deux petits draps et une couverture de poil. Un dessous de selle en noyer (peut-être socle de selle percée ?) est cité après les lits et prisé 100 sols tournois.

Dans cette pièce point de banc mais une table, en noyer « qui se tire de deux costez garnie de ses chassis » ; nous sommes là de nouveau en présence d’une table fixe, dont le châssis est monté sur des pieds. Avec les tables à tréteaux, il suffisait d’ajouter une planche sur un autre jeu de tréteaux pour les rallonger. Avec les nouvelles tables à lourds pieds, on imagina de leur donner des rallonges, d’où le nom de table tirante ou qui se tire. Pour s’asseoir : deux cheres (chaires), chaise à bras, siège d’honneur que l’on ne trouve que chez les grands, mais aussi dans les intérieurs bourgeois des villes. C’est en principe le siège du maître des lieux. Chez le receveur Ratat, il y en a deux. Etait-ce pour honorer quelqu’un quand il recevait ? Pour sa femme ou son fils aîné et lui lorsqu’ils étaient seuls ? On peut les imaginer devant la cheminée. Six escabelles en noyer et deux placets (tabourets rembourrés) de tapisserie complètent l’assise.

Puis, des meubles de rangement.

Une paire de grandes armoires à quatre guichetz fermant à clef : il doit s’agir d’armoires à deux corps ayant chacun deux vantaux. Elles ferment à clef car on y range les biens précieux et les papiers de famille. C’est d’ailleurs le cas ici, Jehan Ratat y mettait des papiers personnels, les comptes de ses recettes et quelques livres. Au total 13 comptes pour l’hôpital et 6 pour les Uzès, comte et comtesse de Tonnerre, tous couverts de parchemin ; 21 liasses de papiers et mémoires concernant ces comptes ; 5 autres liasses contenant 339 contrats, procurations, transactions, amodiations (délivrance des fermes), baux, quittances, obligations ou louages. Seulement six livres sont recensés, tous utiles à son office : le Coustumier du baillage de Sens, couvert de cuir rouge ; Le Grand Coustumier de France recouvert de cuir noir et quatre petits livres de droit couverts de parchemin.

Un grand bahut couvert de cuir noir ferré de fer blanc et noir bien usé. Ces bahuts étaient des coffres au couvercle bombé généralement couverts de cuir noir dans lesquels on rangeait les vêtements ou le blanc de la maisonnée. Lorsqu’ils étaient suffisamment longs, cela permettait de poser les manteaux et robes sans les plier. Celui-ci contient la garde-robe de Me Jehan Ratat. Ses vêtements sont sobres, noirs, pas de velours, du drap, même pour les chausses, et de la serge. Des robes, insignes de sa fonction, dont une vieille fourrée pour travailler à la maison, et aussi deux hauts-de-chausses et des bas noirs. Pas de pourpoints mais des jupes à la place, plus longues, plus chaudes car doublées et confortables, elles s’enfilaient sur le haut-de-chausse et tombaient sur la cuisse. Sa coquetterie : un passement de soie sur un haut-de-chausse et trois chapeaux. Le manteau bordé de soie était courant. Il est difficile de dire si c’est là toute sa garde-robe. Plus d’un mois est passé depuis son décès et il est possible que sa veuve ait donné ou vendu certains habits, d’ailleurs aucun soulier n’est recensé. Pourtant ce vestiaire est plausible.

Enfin c’est dans ce coffre que sont déposés un tapis vert à mettre sur une table et un autre petit tapis à buffet : le XVIe siècle a en effet apporté la mode des tapis sur les tables ou les buffets, il s’agit de pièces d’étoffe, ici du drap vert, sans doute brodé.

Il faut aussi un endroit pour garder le précieux linge de lit et de table de la maîtresse de maison. Pour cela deux autres moyens bahuts fermant à clef. Dans l’un : huit draps de lit sans précision, six autres de toile blanche pour un grand lit, six autres draps de lit unis et neufs, une douzaine de draps à couchette usés ; une couverture de laine rouge (cathalongne) pour une couchette. Avec ses 32 draps, Nicole Gerard range neuf nappes et trois douzaines de serviettes ordinaires servant la maison fort lesees (elles sont d’estouppe, rebut de la filasse de chanvre ou de lin, sans doute torchon ou serpillère), comme pour ne pas « mélanger les torchons avec les serviettes », car dans l’autre bahut est le linge fin que l’on parfumait : un en table ouvré (sorte de nappe travaillé, brodé ou damassé) usé ; une douzaine de serviettes ouvrées ; cinq douzaines de serviettes et cinq larges nappes de toile blanche ; encore deux douzaines de serviettes non coupées ; deux bancquetieres (grandes serviettes pour les collations, on les accrochait au mur suspendues à un bâton) de gros plain (gros : un taffetas à gros grain uni plus fort et épais que le taffetas ordinaire ; plain : la draperie se partageait entre drap rayé et drap plain, i.e. uni) ; deux toises de toile d’oreiller (le linge fin est de lin). De quoi donc recevoir.

Dans la petite pièce haute attenante

L’inventaire se poursuit dans une pièce contiguë à la chambre précédente, sans que l’on sache si l’accès se faisait par la chambre ou en ressortant pour la rejoindre par une galerie, ce qui est probable vu qu’on y serre le bois. Comme on va le voir, cette pièce fait office de remise où l’on relègue de vieux meubles ou ceux devenus inutiles. On y trouve un coffre de boys de noyer fermant à clef, qui contient dix livres de fil tant plain que estouppe et des chemises d’enfant ; plus loin, cinq livres de chanvre frisé et non filé et quatre livres d’estouppe brute. Une vieille maie en hêtre y termine sa vie, ainsi qu’un petit chariot (lit d’enfant à roulette) en chêne, non enfoncé précise-t-on, ce qui signifie qu’il n’est pas garni de ses enfonçures comme les autres lits de la maison. Amélioration du siècle, du moins pour les plus riches, l’enfonçure est l’assemblage des traverses qui soutiennent les matelas. Ce lit attend peut-être de se rendre utile pour un petit-enfant, mais le fils aîné a à peine 20 ans. Une chaire percée est là aussi.

C’est également là que la famille serre son bois, bois de chauffe ou le nécessaire pour les vignes : deux cents de fagots et une corde de bois de chauffe ; un cent de perches à vigne ; cinq cents de paisseaux et d’estays à vigne (échalas et perches) ; un quarteron (le quart d’un cent) de barres à barrer vin (pièce de bois qui renforce le fond d’une futaille) ici de deux sortes pour des muids ou des fillettes plus petites. Enfin, deux mots que je ne comprends pas : une monstre de fanelle (herbes sèches ?) et ung cappo de hiat (ou cappe ? il s’agit d’un vêtement car prisé par les dames) (si quelqu’un peut éclairer là-dessus…).

Dans la grange

Le notaire empreinte l’escalier à vis pour redescendre dans la cour et se rendre dans la grange. Celle-ci recelle toutes les futailles ou autres instruments propres au vin, ainsi que des réserves de bled et de foin. Pour le vin : un baignault d’environ un muid (une cuve servant à apporter les raisins de la vendange au pressoir) ; deux cuves à cuver le vin d’environ douze et huit muids ; deux cuveaux (petite cuve) d’environ un muid chacun et deux entonnoirs à antonner vin garniz de doulle (douille qui entre dans la bonde d’une futaille à remplir) ; deux diz (contenant ?) et une fillette de vin d’orge (bière).

Puis, comme pour bien séparer le vin du pain, si je puis dire, le notaire monte dans une soupente où il découvre une autre vieille maie et deux planches de chêne, et redescend.

Dans un autre coin de la grange en bas, reposent des gerbes de froment « lequel sera cy apres inventorié quant il sera battu ». Cette remarque permet de préciser qu’alors, chez les particuliers, on gardait la moisson entière et que le battage se faisait au fur et à mesure des besoins dans la grange au fléau. Cette fois, on bat le froment pour les besoins de l’inventaire et on trouve dix bichets. Il y a également un tas de foin. Jehan Ratat n’a pas de cheval, mais il peut vendre son foin.

Au grenier

« Au grenier dessus ladicte chambre haulte » écrit le notaire. Laquelle ? Voilà donc qu’il remonte ? S’y trouvent quelques réserves : un bichet de chènevis, graines de chanvre dont on fait de l’huile, et deux bichets de noix.

Des bois ou instrument pour le vin : un moiction de bois ferré de fer (mesure) ; vingt pieces d’enfoncement, il s’agit des merrains d’enfonçure pour faire le fond des futailles, ici muids et fillettes ; une tine à porter vin (Nicot : « c’est un gros baston de quoy deux hommes portent sur leurs espaules ou de l’eau, ou du moust en vendanges »).

Un charouer de treillis (grosse toile) et quatre de toile d’estouppe (d’après Nicot, au mot charrier : « est la piece quarree de grosse toile qu’on estend sur le linge rengé dans le cuvier, et sur laquelle on espand les cendres, afin que l’eau les destrempant coulle en suite à travers ledit charrier, et abbreuve le linge, sans qu’elles se meslent avec iceluy »)

Les derniers objets ne sont pas clairs pour moi : un serin (ceris ? chez Godefroy, sorte de serpe) et une seriselle (serpette) à seriser (des outils pour tailler la vigne ?).

En la cave soubs ledict bastiment

La cave reçoit le saloir pour la salaison du lard et du vin : un trentain de rappey (marc de raisin dans une cuve) ; dix muids de vin clairet ; quatre muids et une queue de boisson. Cette boisson devait être de l’eau passée sur la rappé, le marc de la vendange (voir Lacurne et Littré). A la cave aussi, les ustensiles pour la lessive : un tonneau, deux baquets de bois (tyne) et une chienne (planche) à faire lessive.

Bilan

Ce notable tonnerrois habite une maison pas très grande mais très confortable avec une cheminée dans chaque pièce habitée, deux « chambres » et la cuisine. Les meubles sont cossus, modernes et les Ratat peuvent tenir leur rang en recevant agréablement. Les sièges sont nombreux, ce qui est encore rare, les nappes et serviettes se devaient d’être immaculées, avec un service en étain et accessoires d’airain. La cuisine est fort bien équipée. L’abondance de meubles et d’objets permettait d’en prêter. Ainsi, le 29 avril 1569, la comtesse Loise de Clermont était arrivée à Tonnerre et logea au château de l’hôpital. Logis si dégarni que l’on demanda de l’aide. Quatre notables allaient prêter des objets pour son séjour d’un mois et demi, dont le sieur Ratat qui apporta six plats, des chandeliers et même un lit garni de deux draps de lin avec une catelongne vert (AH, E 98-1). Si les Ratat sont ouverts aux meubles nouveaux (buffet, tables à pied, caquetoires…) et à la mode ambiante (tapis sur les tables, rideaux de lits verts, etc.), l’ensemble laisse une impression d’intérieur aisé sans ostentation, comme les vêtements. Les seules « extravagances » sont les armoiries sous le ciel de lit (mais peut-être ce ciel n’est-il là que le temps du deuil ?), les verres et les quatre cuillères en argent. Ils ne possèdent pas ce qui est encore rare et onéreux comme les assiettes, les fourchettes ou les soufflets pour les cheminées qui sont tout nouveaux, ni miroirs, ni tableaux. Pas de livres ni aucun signe religieux non plus, rangés peut-être dans un autre bahut personnel à Mme Ratat, avec ses effets et non recensés ? L’ensemble pèse 531 livres tournois, dont 220 L 12 s.t. de meubles, 91 L 18 s.t. de linge, 85 L 5 s.t. de vêtements et 53 L.t. d’ustensiles en tous genre, le reste en futailles, réserves, etc. Un intérieur bourgeois d’une petite ville au XVIe siècle.

Pour en savoir plus sur Jehan Ratat, voir aussi sur ce blog :  Jehan Ratat receveur de l’Hôpital et Inventaire après décès – Jehan Ratat

Voir aussi : Mme-ratat-et-quelques-autres/

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Dictionnaires

Godefroy Frédéric, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, F. Vieweg, Paris, 8 vol., 1881-1902

Havard Henry, Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration, du XIIIe siècle à nos jours, Librairies-imprimeries réunies, Paris, 4 vol., 1838-1921

Huguet Edmond, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle, Paris, Champion, 7 tomes, 1925-1967

La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire historique de l’ancien langage françois, Favre éd., Niort, 10 vol, 1875-1882

Nicot Jean et Ranconnet Aymar de, Thresor de la langue françoise tant ancienne que moderne…, Chez David Douceur, Paris 1606.

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[1] M. Quantin, « Le Tiers Etat à Tonnerre »… p 427, acte du registre du notaire Petitjehan du 13 février 1569, AD Yonne, E 661, f° 3.

[2] Monique Chatenet, ’Cherchez le lit’ : La place du lit dans la demeure française au XVIe siècle. Version revue de l’article publié dans Aurora Scotti Tosini (dir.), Aspetti dell’abitare in Italia tra XV e XVI secolo. Distribuzione, funzioni, impianti, Edizione Unicopli, Milan, 2001, pp. 145-153. Article en ligne sur (http://cour-de-france.fr/article651.html).

[3] Tonnerre, AM, EE 2, du 9 avril 1564 après Pâques, inventaire à la requête du bailli du comté Jehan Dufaure.

 


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