Un intérieur bourgeois

Selon l’inventaire fait après son décès en 1581, Jehan Ratat habite une maison de fond en comble, avec cour derrière, aisance et appartenances, agrémentée d’une grange. Il est précisé que d’un côté il jouxte Jehan Malledan et de l’autre Loys Prudot (« une allee entre deux, commune aux partyes et ayans droict »), tandis que la grange est par derrière, donnant en partie sur la cour commune, coincée entre les maisons Ratat, Georges Testevuyde et « d’un bout derriere audict Malledan ». Il est bien difficile d’en voir la configuration. Néanmoins, Louis Prudot est, lui, voisin de Jacques Garnier qui se fait construire une maison en 1569 : « sera faict du costé et attenant dudict Prudot, un pan de boys sur la muraille mitoyenne d’entre eux », tandis que par devant, sa maison regarde la rue de Rougemont[1]. Nous sommes au moins fixés sur l’adresse. Le cadastre napoléonien indique deux ruelles du côté des numéros impairs actuels. En plus d’un siècle, les choses changent, mais il est permis de supposer que Ratat et Prudot habitent en bordure de l’une d’elles. C’est un quartier assez recherché, proche du Pilori. Pierre Catin est greffier pour le roi en l’élection et ancien échevin, il est voisin de Loys Prudot, sergent royal au bailliage de Sens, Jehan Malledan est jardinier de l’hôpital, Jacques Garnier y a déjà son magasin d’armurier (il ne fait construire que l’étage à pans de bois) et Georges Testevuyde est peintre verrier. Dans les rôles de taille, toutes ces familles sont voisines. Les Testevuyde n’habitent pas sur cette rue mais sur des cours derrière où ils ont accès par des ruelles.

Une grande chambre basse

L’inventaire commence par la pièce où le receveur est décédé. Il s’agit de la chambre du rez-de-chaussée ou pièce principale de la maison, à la fois chambre à coucher, salle à manger et de réception. Comme tous les inventaires, celui-ci ne donne pas l’emplacement des meubles et comme presque tous, il commence par le lit. Le lit est alors un élément très important de par sa taille, son prix et comme symbole du lien conjugal. Il est comme l’assise de la maison, même chez les plus pauvres. Le bois du châssis, la literie et les étoffes qui le parent sont un marqueur social et en cela il est aussi objet de prestige.

Dans cette pièce se trouve un lit entier avec son chassis (chaslict) en chêne à piliers tournés, parfois véritable estrade, avec son matelas de plume, son coussin (le singulier fait plutôt penser à un traversin), deux draps et deux couvertures de drap vert. Un ciel de lit et quatre rideaux (custodes) verts le complètent. Le ciel est de drap et les rideaux de serge. Le ciel est agrémenté de deux pans froncés de franges et on y a incrusté un drap peint des armoiries du défunt. On ne sait rien de ces armoiries, si elles lui venaient de son père ou s’il les a créées lui-même comme c’était l’usage pour des notables. Elles ont pu être peintes par Georges Testevuyde, peintre voisin et parent. C’est ce grand lit nuptial et ses accessoires qui faisaient partie du trousseau de Nicole Gerard. Il est estimé à 48 L.t. Cet ensemble de literie est complété sous le chassis par un autre petit « chaslict en chariot tirant avec deux roues de boys de chesne », avec son matelas de plume, son coussin, deux draps et une couverture de laine (cathelongne) verte mais en mauvais état. C’est un petit lit bas et étroit, nommé couchette, dont deux pieds sont munis de roulettes en bois, ce qui permettait de le tirer la nuit pour la servante, éventuellement de l’éloigner, et de l’escamoter durant le jour sous le grand lit des maîtres.

Ce n’est pas terminé pour le couchage. On trouve aussi un meuble assez étonnant qui fait, si j’ai bien compris, trois en un : assise, couche et table. Le XVIe siècle invente en effet des meubles mobiles pouvant se transformer. Ici un grand banc de couche dont la façade pouvait se rabattre formant un coffre dans lequel se trouvent une couchette de plume (matelas), deux draps, un coussin et une couverture de poil. Ce petit lit servait aux enfants. Dans la journée, une fois replié, c’est un banc ou même ici une table. Soit que le dossier lui aussi mobile puisse basculer et une fois reposé sur les accotoirs, formât une table, soit simplement qu’une planche rangée derrière le banc pût être utilisée de la même façon. L’ensemble est en bois de noyer.

Cette pièce contient une cheminée et ses ustensiles : une paire de chenets de fer, une crémaillère, deux petites pelles de fer, des pincettes (très exactement tenailles) et un gril, c’est-à-dire le complément des chenets, la grille sur laquelle on pose le bois. Dans les maisons bourgeoises à la ville, on mangeait dans la chambre à coucher, souvent pièce principale de la maison, ici séparée de la cuisine. La chambre n’est pas un lieu intime et fermé, on y reçoit… jusque dans son lit si quelqu’un frappe à l’huis de bon matin, et Me Ratat devait être très sollicité. L’hospitalité est importante : on invite à dîner, à souper et même à dormir. Au XVIe siècle, les repas sont au nombre de trois et les horaires varient selon les saisons : le déjeuner est servi très tôt, vers 5-6 h en été et 6-7 h en hiver ; le dîner se prend vers 10 h en été et 11 h en hiver et le souper entre 17 et 18 h.

On trouve donc également dans cette pièce le nécessaire pour manger et recevoir et d’abord les meubles lourds difficiles à déplacer qui sont décrits après le lit. Le banc d’abord, ici un banc coffre en noyer à piliers tournés et fermant à clef. Ces bancs au haut dossier massif, devenus coffre, étaient adossés à un mur et recevaient quelques papiers personnels de la famille gardés sous clef. Devant ce banc, une table en noyer « garny de treteaux en forme de chassiz ». Le mot table désignait le plateau que l’on posait sur des tréteaux. Ce genre de table est en cours de transformation dans la seconde moitié du siècle chez les plus riches. De mobile, elle se sédentarise elle aussi, devenue trop lourde avec son plateau et son chassis assemblés sur des pieds. Aux extrémités de cette table et face au banc, on utilisait des sièges légers : six escabelles, petits sièges sans bras ni dossier, très maniables qui complètent l’ensemble banc-table.

Monique Chatenet, historienne de l’art, s’est penchée sur l’agencement intérieur des châteaux, en particulier sur la place du lit. Son étude[2] démontre que le lit principal est toujours le chevet tourné contre le mur qui porte la cheminée, la table devant la cheminée, et la couchette servant de siège le jour (ici le banc de couche) toujours à l’angle opposé. Certes, nous ne sommes pas dans un château, mais il semble que c’était une façon assez générale d’installer les gros meubles durant le XVIe siècle et qu’une maison de ville suffisamment grande pouvait le permettre. Ajoutons le grand banc derrière la table contre un mur. Ainsi pouvons-nous imaginer quelque peu cet intérieur bourgeois.

Le dernier meuble inamovible est un buffet de noyer fermant à deux portes (guichetz), c’est ce qui remplace le dressoir lui aussi en train de se transformer. Ces buffets pouvaient ressembler à ceci : en bas, une planche reposant sur quatre pieds, espace vide où l’on pose le bassin surmonté d’un corps d’armoire à deux vantaux et dans la partie haute une ou plusieurs tablettes. Le buffet contient des papiers personnels et quatre cuillères en argent. Sur une tablette se trouve un verrier, petit coffre de bois à compartiments pour y ranger les verres, et deux lettres, indication que la vie continue. Je le soupçonne d’avoir aussi abrité le bassin et l’aiguière en étain, objets indispensables au repas, qui permettaient de se laver les mains avant et après les repas, un chandelier et sans doute écuelles, plats, pots, pintes en étain tous recensés dans la pièce suivante sous le titre « airain ». Le buffet recueillait aussi un petit saloir « à mettre sel » ferré de trois cercles de fer et muni d’une petite serrure, la boîte à sel en bois.

Un coffre de chêne d’environ 80 cm (largeur ? hauteur ?) fermant à clef termine l’ameublement de cette pièce. Dedans sont pliées douze chemises du feu receveur. La chemise est le linge de corps et, chez les plus riches qui en possèdent plusieurs, on en change souvent. Le linge est gardé dans une autre pièce de la maison, mais si Jehan Ratat a vécu ses derniers jours dans cette pièce, la présence des chemises peut s’expliquer.

Enfin, c’est dans cette salle que Jehan Ratat entreposait ses armes : une hallebarde, une « hacquebuse à mouche le feuz encerné de corne », une épée et une dague avec leur fourreau. Etant donné la cadence de tir très modeste de ces armes à feu (je pense arquebuse à mèche ici ?), il vallait mieux avoir avec soi une arme de corps à corps pour se défendre. Ces armes servaient à se défendre personnellement  ̶  n’oublions pas qu’il gardait chez lui des papiers précieux pour les gens qu’il servait et certainement de l’argent liquide. Elles servaient aussi pour la défense de la ville. En 1564, un recensement est fait des armes utilisables en ville par le guet, propriétés privées ou municipales, et Ratat n’est alors recensé que pour une hallebarde[3]. Sa carrière lui a permis ou l’a incité à s’armer davantage. L’arquebuse est estimée à 5 livres tournois.

Une cuisine

Depuis la grande salle on entre dans ce que le notaire appelle garderobbe mais qui est une cuisine. Ici se côtoient une cheminée, seulement deux meubles et de nombreux ustensiles.

Un contoys à deux portes, dont l’une ferme à clef et l’autre à loquet  ̶  il doit s’agir d’une table comptoir, un plateau fixé sur un corps d’armoire à deux portes, permettant de travailler et de ranger  ̶ , et une maie de hêtre pour le pain.

La cheminée est outillée de deux petits landiers, chenet de fer avec crochets permettant de poser la broche, de deux broches de fer (hastes) et de deux lechefrittes de fer plus une petite (j’apprécie la définition de Nicot, réceptacle « plat et long, qu’on met sous le rost tournant, pour recevoir le degoust du rost »). C’est donc à la cuisine que l’on rotit la viande et non dans la chambre qui n’a qu’une crémaillère servant à chauffer, réchauffer, tenir au chaud. Pour chauffer les liquides ou viandes bouillies, on disposait d’un grand fourneau d’airain (appareil à charbon de bois) sur lequel on posait les chaudieres d’airain, marmites au nombre de trois plus une autre usagée.

Les autres ustensiles de cuisines : deux petits poelons d’airain avec quace de fer (queue ?) ; une vieille petite écumoire, une sorte de louche (coloire) et une casse d’airain  ̶  la casse est un récipient de cuivre muni d’un manche perpendiculaire et recourbé au sommet que l’on accroche au seau pour boire ou prendre de l’eau ; trois pots de fer avec couvercle ; un plat d’airain ; un poiste (?) et une petite cuillère.

Enfin, la cuisine recèle des objets pour se chauffer − une bassinoire d’airain à bassiner les lits ; deux chaufferettes de cuivre  ̶  et d’autres pour s’éclairer : deux petits chandeliers d’airain munis d’une anse et deux grands ; une lumiere à six cornes (lampe à huile composée d’un plateau de fer sur lequel repose un récipient d’huile muni d’un ou plusieurs becs à mèche) ; un chandelier en étain ; un autre chandelier et une lumière dessus. Les chandelles étaient le plus souvent de suif avec une mèche centrale. Tous ces objets se transportent d’une pièce à l’autre.

Cette cuisine donne sur la cour où sont entreposées trois seilles d’eau, seaux en bois cerclés de fer. L’eau est apportée par une servante du puits qui est à l’entrée de la rue de Rougemont vers le Pilori du même côté que cette maison. Dans cette cour commune avec les voisins se trouve l’escalier à vis qui permet de gagner les chambres hautes. Mais les choses se compliquent : « En la chambre haulte dessus une aultre chambre basse attenant ladicte chambre basse cy dessus declaré ». La formulation n’est pas claire, mais je situerais cette pièce au-dessus de la première chambre, attenant à la pièce que le notaire vient juste de décrire.

Une grande chambre haute

Cette grande pièce à l’étage fait davantage chambre à coucher et « salon » ou bureau que la première. Il ne paraît pas que l’on y mange mais on peut y recevoir. Elle est plus intime et c’est là que Nicole Gerard garde son précieux linge de maison et Jehan Ratat ses livres de comptes et ses mains de papier. Peut-être y travaillait-il. Cette pièce possède aussi une cheminée avec sa paire de chenets « garniz chacun d’une pomme de cuivre au bou d’enfant » (pommeaux de cuivre montés sur des putti, décor très Renaissance, des chenets recherchés donc) et est encombrée de nombreux meubles.

Les lits bien sûr. Un grand lit complet avec son chaslict de noyer à colonnes cannelées, son matelas de plume, traversin et couverture de drap vert demi usé, sans oublier son ciel, celui-ci est de tapisserie avec des franges mais sans rideaux. L’inévitable couchette, lit individuel et séparé ici, avec un chaslict en noyer à piliers dessus avec trois rideaux de lit en serge verte, un matelas de plume, un coussin, deux petits draps et une couverture de poil. Un dessous de selle en noyer (peut-être socle de selle percée ?) est cité après les lits et prisé 100 sols tournois.

Dans cette pièce point de banc mais une table, en noyer « qui se tire de deux costez garnie de ses chassis » ; nous sommes là de nouveau en présence d’une table fixe, dont le châssis est monté sur des pieds. Avec les tables à tréteaux, il suffisait d’ajouter une planche sur un autre jeu de tréteaux pour les rallonger. Avec les nouvelles tables à lourds pieds, on imagina de leur donner des rallonges, d’où le nom de table tirante ou qui se tire. Pour s’asseoir : deux cheres (chaires), chaise à bras, siège d’honneur que l’on ne trouve que chez les grands, mais aussi dans les intérieurs bourgeois des villes. C’est en principe le siège du maître des lieux. Chez le receveur Ratat, il y en a deux. Etait-ce pour honorer quelqu’un quand il recevait ? Pour sa femme ou son fils aîné et lui lorsqu’ils étaient seuls ? On peut les imaginer devant la cheminée. Six escabelles en noyer et deux placets (tabourets rembourrés) de tapisserie complètent l’assise.

Puis, des meubles de rangement.

Une paire de grandes armoires à quatre guichetz fermant à clef : il doit s’agir d’armoires à deux corps ayant chacun deux vantaux. Elles ferment à clef car on y range les biens précieux et les papiers de famille. C’est d’ailleurs le cas ici, Jehan Ratat y mettait des papiers personnels, les comptes de ses recettes et quelques livres. Au total 13 comptes pour l’hôpital et 6 pour les Uzès, comte et comtesse de Tonnerre, tous couverts de parchemin ; 21 liasses de papiers et mémoires concernant ces comptes ; 5 autres liasses contenant 339 contrats, procurations, transactions, amodiations (délivrance des fermes), baux, quittances, obligations ou louages. Seulement six livres sont recensés, tous utiles à son office : le Coustumier du baillage de Sens, couvert de cuir rouge ; Le Grand Coustumier de France recouvert de cuir noir et quatre petits livres de droit couverts de parchemin.

Un grand bahut couvert de cuir noir ferré de fer blanc et noir bien usé. Ces bahuts étaient des coffres au couvercle bombé généralement couverts de cuir noir dans lesquels on rangeait les vêtements ou le blanc de la maisonnée. Lorsqu’ils étaient suffisamment longs, cela permettait de poser les manteaux et robes sans les plier. Celui-ci contient la garde-robe de Me Jehan Ratat. Ses vêtements sont sobres, noirs, pas de velours, du drap, même pour les chausses, et de la serge. Des robes, insignes de sa fonction, dont une vieille fourrée pour travailler à la maison, et aussi deux hauts-de-chausses et des bas noirs. Pas de pourpoints mais des jupes à la place, plus longues, plus chaudes car doublées et confortables, elles s’enfilaient sur le haut-de-chausse et tombaient sur la cuisse. Sa coquetterie : un passement de soie sur un haut-de-chausse et trois chapeaux. Le manteau bordé de soie était courant. Il est difficile de dire si c’est là toute sa garde-robe. Plus d’un mois est passé depuis son décès et il est possible que sa veuve ait donné ou vendu certains habits, d’ailleurs aucun soulier n’est recensé. Pourtant ce vestiaire est plausible.

Enfin c’est dans ce coffre que sont déposés un tapis vert à mettre sur une table et un autre petit tapis à buffet : le XVIe siècle a en effet apporté la mode des tapis sur les tables ou les buffets, il s’agit de pièces d’étoffe, ici du drap vert, sans doute brodé.

Il faut aussi un endroit pour garder le précieux linge de lit et de table de la maîtresse de maison. Pour cela deux autres moyens bahuts fermant à clef. Dans l’un : huit draps de lit sans précision, six autres de toile blanche pour un grand lit, six autres draps de lit unis et neufs, une douzaine de draps à couchette usés ; une couverture de laine rouge (cathalongne) pour une couchette. Avec ses 32 draps, Nicole Gerard range neuf nappes et trois douzaines de serviettes ordinaires servant la maison fort lesees (elles sont d’estouppe, rebut de la filasse de chanvre ou de lin, sans doute torchon ou serpillère), comme pour ne pas « mélanger les torchons avec les serviettes », car dans l’autre bahut est le linge fin que l’on parfumait : un en table ouvré (sorte de nappe travaillé, brodé ou damassé) usé ; une douzaine de serviettes ouvrées ; cinq douzaines de serviettes et cinq larges nappes de toile blanche ; encore deux douzaines de serviettes non coupées ; deux bancquetieres (grandes serviettes pour les collations, on les accrochait au mur suspendues à un bâton) de gros plain (gros : un taffetas à gros grain uni plus fort et épais que le taffetas ordinaire ; plain : la draperie se partageait entre drap rayé et drap plain, i.e. uni) ; deux toises de toile d’oreiller (le linge fin est de lin). De quoi donc recevoir.

Dans la petite pièce haute attenante

L’inventaire se poursuit dans une pièce contiguë à la chambre précédente, sans que l’on sache si l’accès se faisait par la chambre ou en ressortant pour la rejoindre par une galerie, ce qui est probable vu qu’on y serre le bois. Comme on va le voir, cette pièce fait office de remise où l’on relègue de vieux meubles ou ceux devenus inutiles. On y trouve un coffre de boys de noyer fermant à clef, qui contient dix livres de fil tant plain que estouppe et des chemises d’enfant ; plus loin, cinq livres de chanvre frisé et non filé et quatre livres d’estouppe brute. Une vieille maie en hêtre y termine sa vie, ainsi qu’un petit chariot (lit d’enfant à roulette) en chêne, non enfoncé précise-t-on, ce qui signifie qu’il n’est pas garni de ses enfonçures comme les autres lits de la maison. Amélioration du siècle, du moins pour les plus riches, l’enfonçure est l’assemblage des traverses qui soutiennent les matelas. Ce lit attend peut-être de se rendre utile pour un petit-enfant, mais le fils aîné a à peine 20 ans. Une chaire percée est là aussi.

C’est également là que la famille serre son bois, bois de chauffe ou le nécessaire pour les vignes : deux cents de fagots et une corde de bois de chauffe ; un cent de perches à vigne ; cinq cents de paisseaux et d’estays à vigne (échalas et perches) ; un quarteron (le quart d’un cent) de barres à barrer vin (pièce de bois qui renforce le fond d’une futaille) ici de deux sortes pour des muids ou des fillettes plus petites. Enfin, deux mots que je ne comprends pas : une monstre de fanelle (herbes sèches ?) et ung cappo de hiat (ou cappe ? il s’agit d’un vêtement car prisé par les dames) (si quelqu’un peut éclairer là-dessus…).

Dans la grange

Le notaire empreinte l’escalier à vis pour redescendre dans la cour et se rendre dans la grange. Celle-ci recelle toutes les futailles ou autres instruments propres au vin, ainsi que des réserves de bled et de foin. Pour le vin : un baignault d’environ un muid (une cuve servant à apporter les raisins de la vendange au pressoir) ; deux cuves à cuver le vin d’environ douze et huit muids ; deux cuveaux (petite cuve) d’environ un muid chacun et deux entonnoirs à antonner vin garniz de doulle (douille qui entre dans la bonde d’une futaille à remplir) ; deux diz (contenant ?) et une fillette de vin d’orge (bière).

Puis, comme pour bien séparer le vin du pain, si je puis dire, le notaire monte dans une soupente où il découvre une autre vieille maie et deux planches de chêne, et redescend.

Dans un autre coin de la grange en bas, reposent des gerbes de froment « lequel sera cy apres inventorié quant il sera battu ». Cette remarque permet de préciser qu’alors, chez les particuliers, on gardait la moisson entière et que le battage se faisait au fur et à mesure des besoins dans la grange au fléau. Cette fois, on bat le froment pour les besoins de l’inventaire et on trouve dix bichets. Il y a également un tas de foin. Jehan Ratat n’a pas de cheval, mais il peut vendre son foin.

Au grenier

« Au grenier dessus ladicte chambre haulte » écrit le notaire. Laquelle ? Voilà donc qu’il remonte ? S’y trouvent quelques réserves : un bichet de chènevis, graines de chanvre dont on fait de l’huile, et deux bichets de noix.

Des bois ou instrument pour le vin : un moiction de bois ferré de fer (mesure) ; vingt pieces d’enfoncement, il s’agit des merrains d’enfonçure pour faire le fond des futailles, ici muids et fillettes ; une tine à porter vin (Nicot : « c’est un gros baston de quoy deux hommes portent sur leurs espaules ou de l’eau, ou du moust en vendanges »).

Un charouer de treillis (grosse toile) et quatre de toile d’estouppe (d’après Nicot, au mot charrier : « est la piece quarree de grosse toile qu’on estend sur le linge rengé dans le cuvier, et sur laquelle on espand les cendres, afin que l’eau les destrempant coulle en suite à travers ledit charrier, et abbreuve le linge, sans qu’elles se meslent avec iceluy »)

Les derniers objets ne sont pas clairs pour moi : un serin (ceris ? chez Godefroy, sorte de serpe) et une seriselle (serpette) à seriser (des outils pour tailler la vigne ?).

En la cave soubs ledict bastiment

La cave reçoit le saloir pour la salaison du lard et du vin : un trentain de rappey (marc de raisin dans une cuve) ; dix muids de vin clairet ; quatre muids et une queue de boisson. Cette boisson devait être de l’eau passée sur la rappé, le marc de la vendange (voir Lacurne et Littré). A la cave aussi, les ustensiles pour la lessive : un tonneau, deux baquets de bois (tyne) et une chienne (planche) à faire lessive.

Bilan

Ce notable tonnerrois habite une maison pas très grande mais très confortable avec une cheminée dans chaque pièce habitée, deux « chambres » et la cuisine. Les meubles sont cossus, modernes et les Ratat peuvent tenir leur rang en recevant agréablement. Les sièges sont nombreux, ce qui est encore rare, les nappes et serviettes se devaient d’être immaculées, avec un service en étain et accessoires d’airain. La cuisine est fort bien équipée. L’abondance de meubles et d’objets permettait d’en prêter. Ainsi, le 29 avril 1569, la comtesse Loise de Clermont était arrivée à Tonnerre et logea au château de l’hôpital. Logis si dégarni que l’on demanda de l’aide. Quatre notables allaient prêter des objets pour son séjour d’un mois et demi, dont le sieur Ratat qui apporta six plats, des chandeliers et même un lit garni de deux draps de lin avec une catelongne vert (AH, E 98-1). Si les Ratat sont ouverts aux meubles nouveaux (buffet, tables à pied, caquetoires…) et à la mode ambiante (tapis sur les tables, rideaux de lits verts, etc.), l’ensemble laisse une impression d’intérieur aisé sans ostentation, comme les vêtements. Les seules « extravagances » sont les armoiries sous le ciel de lit (mais peut-être ce ciel n’est-il là que le temps du deuil ?), les verres et les quatre cuillères en argent. Ils ne possèdent pas ce qui est encore rare et onéreux comme les assiettes, les fourchettes ou les soufflets pour les cheminées qui sont tout nouveaux, ni miroirs, ni tableaux. Pas de livres ni aucun signe religieux non plus, rangés peut-être dans un autre bahut personnel à Mme Ratat, avec ses effets et non recensés ? L’ensemble pèse 531 livres tournois, dont 220 L 12 s.t. de meubles, 91 L 18 s.t. de linge, 85 L 5 s.t. de vêtements et 53 L.t. d’ustensiles en tous genre, le reste en futailles, réserves, etc. Un intérieur bourgeois d’une petite ville au XVIe siècle.

Pour en savoir plus sur Jehan Ratat, voir aussi sur ce blog :  Jehan Ratat receveur de l’Hôpital et Inventaire après décès – Jehan Ratat

Voir aussi : Mme-ratat-et-quelques-autres/

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Dictionnaires

Godefroy Frédéric, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, F. Vieweg, Paris, 8 vol., 1881-1902

Havard Henry, Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration, du XIIIe siècle à nos jours, Librairies-imprimeries réunies, Paris, 4 vol., 1838-1921

Huguet Edmond, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle, Paris, Champion, 7 tomes, 1925-1967

La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire historique de l’ancien langage françois, Favre éd., Niort, 10 vol, 1875-1882

Nicot Jean et Ranconnet Aymar de, Thresor de la langue françoise tant ancienne que moderne…, Chez David Douceur, Paris 1606.

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[1] M. Quantin, « Le Tiers Etat à Tonnerre »… p 427, acte du registre du notaire Petitjehan du 13 février 1569, AD Yonne, E 661, f° 3.

[2] Monique Chatenet, ’Cherchez le lit’ : La place du lit dans la demeure française au XVIe siècle. Version revue de l’article publié dans Aurora Scotti Tosini (dir.), Aspetti dell’abitare in Italia tra XV e XVI secolo. Distribuzione, funzioni, impianti, Edizione Unicopli, Milan, 2001, pp. 145-153. Article en ligne sur (http://cour-de-france.fr/article651.html).

[3] Tonnerre, AM, EE 2, du 9 avril 1564 après Pâques, inventaire à la requête du bailli du comté Jehan Dufaure.

 


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Inventaire après décès – Jehan Ratat

Trouvé à Tonnerre, Archives de l’Hopital (AH), E 134

Le quatorziesme jour de novembre mil cinq cent quatre vingtz et ung

Premierement en la chambre basse où est deceddé ledict deffunct maistre Jehan Ratat s’est trouvé les meubles qui s’ensuivent / A scavoir
– Un chaslict de boys de chesne à pilliers tournez (bois de lit à colonnes) / prisé par Pierre Guyon menuisier à 8 L.t.
– Sur lequel chaslict s’est trouvé un lict de plume (matelas de plume) garny de son cuissin, deux draps et deux couvertures de drap verd lequel lad. vefve a dict debvoir reprendre ainsi qu’il apert par son contract de mariage / lequel Jehan Germain a dict que sans prejudice de ce que prise et estimation soyt faicte, ce qui a esté faict par Nicolle Monnot femme de honnorable homme Jehan Dongois marchant et Margueritte Bertrand vefve de feu maistre Estienne Verain, lesquelles ont prisé led. lict à la somme de 30 L.t.
– Plus s’est trouvé un ciel aussi de drap verd froncé de franges vertes à deux pans enfoncé d’ung drap peinturé des armoiries dudict deffunct et quatres custodes (rideaux de lit) de serge verte, prisé et estimé par lesd. femmes : 10 L.t.
– Soubz lequel chaslict s’est trouvé un petit chaslict en chariot tirant avec deux roues de boys de chesne, (lit bas et étroit aux pieds munis de roulettes) prisé 30 s.t.
– Sur lequel s’est trouvé un petit lict de couchette de plume garnye et son cuissin, deux draps et une meschante (usagée) cathelongne (étoffe de laine) verte, prisé par lesd. femmes : 10 L.t.
– Item une table de boys de noyer garny de treteaux en forme de chassiz, prisé par led. Guyon : 10 L.t.
– Plus un banc de noyé à pilliers tournez fermant à clef, prisé par led. Guyon : 4 L.t. / dans lequel s’est trouvé plusieurs papiers qui seront cy apres inventoriez
– Item six escabelles (siège sans bras ni dossier), les quatre de boys de noyé et deux d’orme, prisez 60 s.t.
– Plus un grand ban de couche (banc-lit) aussi de boys de noyé, sur lequel il y a une table couchant sur des estoutoires (accotoirs), prisez par lesdicts Guyon et Nicolas Aubin menuisier 12 L.t.
– dans lequel s’est trouvé ung petit lict de couchette de plume garnye de deux draps un cuissin, une couverture de poil, prisé par lesd. vefve Berain et Monnot à la somme de 10 L.t.
– Plus un buffet de boys de noyé fermant à deux guichetz, deux lettres et un verrier (boîte pour ranger les verres) dessus prisé par ledict dessusdictz à la somme de 10 L.t. /
– Dedans lequel s’est trouvé plusieurs papiers qui seront cy après inventoriés et quatre cuillers d’argens pesant quatre onces au pris de quarante b s.t. l’once, qui est pour tout la somme de 9 L.t.
– Plus ung coffre de boys de chesne de deux piedz et demy fermant à clef prisé par les dessusdictz à 50 s.t.
– dans lequel s’est trouvé des chemises à usage dudict deffunct en nombre de douze prisees à la somme de 12 L.t.
– Deux caquetoires (chaise à bras avec siège de forme trapézoïdale et dossier haut et étroit), l’une de boys de noyé couverte de drap verd et l’autre de boys de chesne prise celle couverte de drap quarante s.t. et l’aultre dix s.t., revenant en tout Lx s.t. [60 s.t. est une erreur, 40 + 10 = 50]
– Deux placets (siège bas rembourré sans bras ni dossier) couvertz de tapisserye prisez par les dessusdictz menuisiers à 40 s.t. les deux
– Ung petit salouer (saloir) à mectre sel ferré de trois sercles de fer et une petite serrure prisé 10 s.t.
– Ung carreau de vielle tapisserye (coussin carré) prisé 5 s.t.
– Une hallebarde prisee 20 s.t.
– Une hacquebuse à mouche le feuz encerné de corne prisé 100 s.t.
– Une espée et une dague garnye de leurs forreaux prises 30 s.t.
– Une paire de chenetz de fer, cremille (crémaillère) deux petites pelles de fer, une paire de tenalles (pincettes) et un gril prisé par Ithier Mouton maignain (chaudronnier) à 60 s.t.

En ung petit garderobbe attenant de la chambre basse s’est trouvé
– un contoys à deux guichetz (portes) l’ung fermant à clef et l’aultre à loucquet, prisé 30 s.t.
– Une mest de boys de fou (maie de hêtre) prisee 20 s.t.
– Item quatre vingtz livres d’estaing, tant en escuelles, platz, potz, pintes, chandeliers, esguilleres et bassins prisez par Pierre Jacob pothier d’estaing à la somme de b .s.t. chacune livres revenant le tout à 20 L.t.
Airain (cuivre rouge)
Item une bassinoire d’airain à bassiner lict, prisé par Ithier Mouton maignain à 30 s.t.
– Deux chaufferettes de cuivre prisee par led. maignain à xb s.tz pièce, revenant à 30 s.t.
– Plus une grande poille d’airain (poêle) prisee 20 s.t.
– Une chaudiere (marmite) tenant environ une seille (seau de 10 à 12 litres) prisee 30 s.t.
– Deux aultres petites chaudieres tenant environ chacune une seille prisez 30 s.t.
– Deux petitz chandeliers aussi d’airain prisez par led. maignain 16 s.t.
– Item une meschante chaudiere d’airain prisee 20 s.t.
— Toutes lesdictez chandeliers garnies de leurs anses
– Deux petitz poillons (poelons) d’airain la quace de fer prisé par led. maignain à 10 s.t.
– Une méchante petite escumoire, une coloire (louche) et une casse (sorte de louche pour prendre l’eau du seau) aussi d’airain, le tout prisé ensemble par led. maignain à 10 s.t.
– Deux grandz chandeliers d’airain prisez 25 s.t.
– Un aultre chandelier et une lumiere dessus, prisé 15 s.t.
– Item une lumiere (lampe à huile composée d’un plateau de fer sur lequel repose un récipient d’huile muni d’un ou plusieurs becs à mèche) à six cornes sans (resté en blanc, peut-être : mèche), prisé 5 s.t.
– Trois potz de fer garniz de leurs cloulsques (on trouve ailleurs couvesqles ou cliaco), le tout prisé ensemblement par led. maignain 30 s.t.
– Deux lechefrittes de fer et une autre petite prisee à 10 s.t.
– Une aultre petite lechefritte prisee 5 s.t.
– Ung plat d’airain prisé 20 s.t.
– Une poiste de fer ofne panche (?) et une petite ceullier, prisez par led. Mouton 12 s.t.

poiste
– Plus deux hastes de fer (broches) et deux petits landiers (chenets), prisez par ledict Mouton maignain 25 s.t.

En la court attenant pres ledict garderobbe cy dessus s’est trouvé trois seilles de boys ferrés de sercles de fert, prisees chacune b s.t. , revenant à 15 s.t.

En la chambre haulte dessus une aultre chambre basse attenant ladicte chambre basse cy dessus declaré, s’est trouvé ce que s’ensuit, A scavoir
– Ung chaslict de boys de noyé à colone canelee, prisé 8 L.t.
– Sur lequel s’est trouvé un lict de plume garnye de son cuissin, une couverture de drap verd demy usee prisé par Nicolle Monnot femme de honnorable homme Jehan Dongoys marchant et Margueritte Bertrand vefve de feu maistre Estienne Verain 15 s.t.
– Ung ciel de tapisserie avec ses franges prisé 8 L.t.
– Item ung aultre chaslict de couchette de boys de noyé à pilliers en dessus prisé 15 L.t.
Trois custodes de lict (rideaux de lit) de serge verte prisés 15 L.t.
– Sur lequel s’est trouvé ung petit lict de couchette de plume garnye d’un cuissin, deux draps de couchette et une couverte de poil, prisez par lesd. femmes 10 L.t.
– Item ung dessoub de selle (?) de boys de noyé prisé 100 s.t.
– Une paire de chenetz garniz chacun d’une pomme de cuivre au bou d’enfant (pommeaux de cuivre montés sur des putti), prisez 30 s.t.
– Plus six escabelles aussi de boys de noyé prisé ung teston pièce revenant à 4 L. 7 s.t. le tout
– Une table de boys de noyé qui se tire de deux costez garnie de ses chassis, prisee 10 L.t.
– Item deux cheres (chaires, siège à bras) de boys de noyé prisez 50 s.t.
– Item deux placetz (tabourets rembourés) de tapisserye prisez piece 20 s.t., revenant à 40 s.t.
– Une paire de grandes armoires fermant à quatre guichetz de boys de noyé, prisés 12 L.t.
Dedans lesquelles trouvé plusieurs papiers et comptes de la recepte dud. deffunct cy après inventoriés
– Ung grand bahu (coffre au couvercle bombé) couvert de pieau (cuir) noire ferré de fer blanc et noir bien usé, prisé 4 L.t.
— Dans lequel s’est trouvé ce qui s’ensuit
– Ung manteau de drap noir bordé d’un bord de passement de soie, prisé par Guillaume Garnier tailleur d’habitz à la somme de 23 L.t.
– Plus une grande robbe aussi de drap, prisee 12 L.t . (en marge : achaptee à Me Didier B… [illisible] 25 L.t.)
– Ung haut et bas de chausses aussi de drap noir bandé lesd. hault de deux petitz passement de soye sur chacune chausse, prisé le tout 8 L.t.
– Item une juppe (pourpoint) de serge doublee de frize (étoffe de laine à poil frisé), prisee 9 L.t.
– Une autre jupe de serge de Florence doublée de frize, prisee 11 L.t.
– Un haut de chausse avec deux bas de drap noir, prisez par led. Garnier 6 L. 10 s.t.
– Trois chappeaux à usage dud. deffunct, l’ung garny d’ung cordon de crespe et les deux autres sans cordon, prisez ensemble 15 s.t.
– Une meschante robbe fourree, prisee 60 s.t.
– Ung tapiz verd à mectre sur table et ung aultre petit tapiz à buffet de drap verd, prisé 6 L.t.
– Deux aultres moyens bahuz fermant à clef, prisez l’ung pour tout l’aultre la somme de 6 L.t.
— Dans un desquelz il s’est trouvé
– Huict drapps de lict prisez par lesd. Monnot et vefve Berain à la somme de 30 s. – piece, revenant le tout à 12 L.t.
– Une cathalongne de rouge couchette, prisé 6 L.t.
– Six autres draps de lict de toille blanche estantz en large prisez chacun quarante solz revenant le tout à 12 L.t.
– Six autres draps de lict aussi de toille de plain (étoffe unie et sans façon) neufz, prisé chacun trente solz revenant le tout à 9 L.t.
– Douze aultres draps de lict à couchette usez, prisez 8 L.t.
– Neuf nappes de toilles d’estouppes, prisez 4 L. 10 s.t.
– Trois douzaines de serviettes d’estouppes (tissu grossier, torchons) servant la maison fortz lesees, prisez le tout 18 s.t.
— En l’autre bahu s’est trouvé
– en table (nappe) ouvré (travaillé) usé, prisé 60 s.t.
– Item une douzaine de serviettes ouvrees , prisé 60 s.t.
– Cinq douzaines de serviettes toille blanche prisee chacune douzaine soixante solz, le tout revenant à 15 L.t.
– Deux aultres douzaines de serviettes non couppees, prisees 6 L.t.
– Cinq nappes de toille blanche en large, prisee chacunes quarante solz, revenant en somme 10 L.t.
– Deux bancquetieres (grandes serviettes) de gros plain, prisees quinze solz piece, cy 30 s.t.
– Deux toises de toille d’orillez (oreiller), prisees 10 s.t.

En une aultre chambre haulte attenant de la chambre haulte cy dessus s’est trouvé
– Ung coffre de boys de noyer fermant à clef prisé 7 L.t.
— Dix livres de fil tant plain que estouppe (différence de qualité et de matière) trouvez audict coffre, prisez par lesd. vefve Berain et Monnot 40 s.t.
— Dans lequel s’est trouvé des chemises à enffans [non prisées]
– Une meschante mect de boys de fou prisee 10 s.t.
– Deux cens de fagotz prisé chacun cent quarante solz, 4 L.t.
– Ung cent de perches à vigne, prisé 15 s.t.
– Item une corde de boys à chauffe, prisee 4 L.t.
– Cinq livres de chanvre frisé et non fillé et quatre livres d’estouppes aussi non fillez, prisez 20 s.t.

fanelle
– Item une monstre d’afanelle (?), prisee 30 s.t.
– Cinq centz tant paisseaulx que estayz à vigne, prisez 30 s.t.
– Item une chaire (chaise) percée, prisee 15 s.t.
– Ung petit chariot (lit d’enfant à roulette) de boys de chesne non enfoncé, prisé 10 s.t.

Cappo
– Ung cappo de hiat (?) telle et quelle prisee par lesquelles vefve Berain et Monnot à 10 s.t.
– Ung carteron (quarteron, le quart d’un cent) de barres à barrer vin tant en muidz que fillettes, prisez 10 s.t.

De la chambre cy dessus me suis transporté en la grange attenant du bastiment cy dessus. En laquelle s’est trouvé
– deux cuves à cuver vin tout tenant environ douze muidz prisee quinze livres et l’autre tenant environ huict muidz prisee douze sols, revenant le tout ensemble à 27 L.t.
– Deux cuveaux tenant environ ung muid chacun prisez chacun portant l’aultre vingt solz tournois, revenant à 40 s.t.
– Une baignault (contenant pour la vendange) tenant environ ung muid, prisee 40 s.t.
– Deux antonnoyrs à antonner vin garniz de doulle (douille qui entre dans la bonde d’une futaille à remplir), prisez ung teston piece, revenant à 29 s.t.
— En un petit grenier attenant de ladicte grange s’est trouvé
– une mest prisee 10 s.t.
– Deux trappans (planches, mot local) de boys de chesne, prisez 8 s.t.
En laquelle grange cy dessus s’est trouvé
– Une monstre et tessa (tas de gerbes) de bled froment lequel sera cy apres inventorié quant il sera battu / Et depuys a esté battu lequel monte à dix bichetz en bled froment, (estimé) 10 bischets
– Item une monstre de foing prisee par Nicolas Cornevin voicturier et charretier à 100 s.t.
– deux diz (?) et une fillette de vin d’orge (bière), prisés le tout 20 s.t.

Au grenier dessus ladicte chambre haulte s’est trouvé ce que s’ensuyt
– Item ung bichet de cheneveux (chènevis), prisé 20 s.t.
– Deux bichets de noix, prisé chacun bichet quinze solz tz, cy en tout 30 s.t.
– Item ung moiction de boys ferré de fer, prisé 20 s.t.
– Vingt pieces d’enfoncement tant à muidz que fillettes, prisees 20 s.t.
– Une tine à porter vin, prisee 10 s.t.
– ung charouer de treilliz (toile servant à la lessive à la cendre) et quatre de toilles d’estouppe à cinq solz, estimez 30 s.t.
– ung sezin (sezain ?) et une seriselle (serpette) à seriser, prisez 50 s.t.

En la cave soubs ledict bastiment s’est trouvé
– dix muidz de vin clairet tant en muidz que fillettes, prisé chacun muid (un blanc)
– Item ung rappey de raisins (marc) estant en ung trantain, prisé vingt s.t. [rayé] par ledict Garnier
– Plus ung salouer à saler lard, prisé 20 s.t.
– Plus quatre muidz et une queue de boisson, prisez [un blanc]
– Plus ung tenot (tonneau) à faire lecive, deux tynes (cuve évasée) et une chienne (planche) aussi à faire lecyve, prisé 40 s.t.

PAPIERS

Item s’est trouvé aux grandes armoires de boys / Cy est inventoriees et icelles en la chambre haulte attenant de la chambre haulte où est deceddé ledict deffunct les ?? papiers qui s’ensuivent, scavoir
• Treize comptes couvertz de parchemin de la recepte que a eue ledict deffunct des maistres freres et soeurs de l’hospital de tonnerre / Le premier d’iceulx commençant en l’annee mil bc soixante neuf et le treiziesme et dernier commençant au jour sainct Rémy (1er octobre) 1580 et finissant à pareil jour cinq cens quatre vingtz et ung
• Item six aultres comptes aussi couvertz de parchemin de la recepte du comté de Tonnerre durant six années que ledict deffunct a esté recepveur / Le premier commencé au jour et feste sainct Jehan Baptiste mil bc soixante neuf et finissant à pareil jour mil bc soixante et dix (sic, erreur ?)
• Item vingt et une liasses de plusieurs papiers et memoires des receptes que a faictes led. deffunct tant audict compté que à l’hospital
• Item ung arrest rendu en la cour de Parlement de Paris en datte du xxiieme decembre mil bc soixante et ung à l’encontre dud. deffunct receveur portant condamnation de payer soixante livres parisis d’amande / A quoy haut et puissant seigneur Anthoine de Crussol comte de Tonnerre estoyt condamné par ledict arest, avec lequel est attachee la quictance portant le payement de lad. somme, signee dapeste cy en datte du vingtiesme janvier mil cinq cens soixante et treize et un executé de sept (?) en date du xviiime janvier mil cinq cens soixante et douze
• Quatorze mains de grand papier blanc à faire comptes (une main de papier représentait 1/25e de rame soit 20 feuilles), prisez et estimez 20 s.t.
• Une liasse de contractz, obligations, baulx estans en nombre de quarante neuf, sur le premier duquel est escript octobre cinq cens soixante douze
• Item une autre liasse aussi de contractz, procurations, transactions et aultres en nombre de quarante six
• Item une autre liasse aussi de contractz, mouttes (?) et quictances, baulx et aultres papiers estans en nombre de quatre vingtz et deux
• Item une autre liasse aussi de contractz, quictances, baulx, admodiacions et aultres pieces estans en nombre de cent et deux
• Item une autre liasse aussi de plusieurs contractz, obligations, louages, admodiacions, procurations et aultres estans en nombre de soixantes pieces
• Item ung livre couvert de peau rouge commencé en la première page, le second feuillet Coustumier du baillage de Sens
• Item ung livre couvert de peau noire commencé au Le Grand Coustumier de France
• Quatre aultres petitz livres de praticque couvertz de parchemin
• Item une eschange faicte par ledict deffunct et Georges Testevuyde paintre et Jehanne Regnard sa femme en date du xxbime jour de mars mil cinq cens soixante et treize signé petitJehan contenant entre aultres choses que led. Georges Testevuyde ont baillé et delaissé audict deffunct Ratat une chambre haute et comble dessus, la visz pour y monter avec les aisances et apartenances d’icelle
• Item acquet faict au profit dud. deffunct Ratat et Nicole Gerard sa femme contre Pierre Regnard tanneur et Jehanne Germain sa femme d’une chambre basse estant du logis de feu Pierre Regnard, signé petit Jehan du xxiiime octobre mil cinq cens soixante dix sept
• Plus ung contrat en parchemin sur le doz duquel est escript « acquet pour Me Jehan Ratat nottaire et practicien à Tonnerre contre Pierre Maillard dud. Tonnerre, signé Bouldrey en datte du xbiime febvrier mil cinq cens soixante et trois (1564 n.s.), contenant que led. Maillard a vendu aud. deffunct Ratat une piece de terre labourable assise au finage dud. Tonnerre lieudict les Aubainz autrement La charru / Item une aultre piece de terre contenant ung journal de terre ou environ proche le dessusdict lieudit Charru
• Ung aultre contract en parchemin non sellé an datte du xxiiime d’apvril cinq cens soixante et treize signé Petitjehan, sur le doz duquel est escript « acquet pour Me Jehan Ratat receveur de Tonnerre contre Estienne Cerveau vigneron d’Espineul contenant que ledict Cerveau a vendu audict Ratat droict de passage pour aller et venir dans une piece de vigne apartenant aud. Ratat assise derriere, à prendre ledict passage par luy dès ordonnance de la piece de vigne dud. vendeur
• Ung aultre titre en datte du xbme jour de may mil cinq cens soixante et treize signé Le vuyt notaire contenant que Jehanne Gueniot vefve de feu Jehan de Guinol demourant à Tonnerre a vendu et promis garentir aud. deffunct Ratat une cheneviere assise au finage de Tonnerre lieudit Jumerieau, non sellé
Lesquelz tiltres cy dessus ont esté renduz à ladicte vefve Ratat

HERITAGES
• Item une maison et bastiment où est deceddé ledict deffunct de fond en comble, court derrière, aisance et appartenances tenant d’une part à Jehan Malledan, d’aultre part à Loys Prudot, une allee entre deux commune aux partyes et ayans droict, et par derrière à la grange dud. deffunct Ratat
• Item une grange de fond en comble tenant d’une part à Georges Testevuyde, d’aultre part à la maison cy dessus declaree, d’un bout derriere audict Malledan et en bout de devant à la court commune
• Item une grange assise en la fermeté d’Espineul au bastiment qui estoy à Me Pierre Gerard et qui est advenue en partye à la vefve du deffunct sa mere, Jacques et Pierre ses freres
• Item ladicte vefve a declaré estre deub par chacun an de rente racheptable la somme de huict livres huict solz tz racheptables de la somme de huict vingt huict (168) livres sur une maison assise à Espineul que tienne à present Blaise Rond à elle advenue par heritage que dessus

Terres et vignes
• Item neuf hommees de vigne ou environ assis au finage d’Espineul lieudict la Coste de Grisey tenant d’une part à Me Claude Gerard, d’un bout…
• Item quatre hommees de vigne ou environ assis au mesme lieu et finage…
• Item huict hommees de vigne ou environ assis aud. finage d’Espineul lieudict Derriere Quincy…
• Six hommees (1 hommée fait 2 ares) de vigne ou environ assis aud. finage lieudict les Champitons…
• Quatre hommees de vigne ou environ assis au mesme lieu et finage…
• Sept hommees de vigne ou environ assis aud. finage lieudict les Haultz buissons
• Item cinq hommees de vigne ou environ assis au finage de Tonnerre lieudict Vau Tiercelin…
• Quatre hommees de vigne ou environ assis au finage de Tonnerre lieudict Charru (aboutissant au ru de Beru)…
• Ung journal de terre ou environ assis au finage de Tonnerre lieudict Charru (id.)…
• Item ung aultre journal de terre ou environ assis au mesme finage et lieu…
• Item ung arpent de terre assis au finage de Tonnerre lieudict Rothien…
• Item ung quanton de terre à faire cheneviere lieudict Jumerieau…
• Ung jardin assis aud. finage et mesme lieu…
• Deux journal de terre assis aud. finage de Tonnerre lieudict les Erbuz…
• Ung journal assis au finage d’Espineul lieudict les Hastes…
• Item ung journal assis mesme finage mesme lieu des Hastes…
• Ung journal de terre ou environ assis au finage de Tonnerre lieudict le Nid Jacquet aultrement les Lames…
• Trois quartiers de prey assis aud. finage de Tonnerre lieudict Soubz la maison rouge…
• A ladicte vefve declaré estre deu par chacun an la quantité de dix bichetz de bled par quart froment mestel orge et avoyne par (un blanc) laboureur de Sainctvinnemey (Saint-Vinnemer), en bled par quart avec Jehan Germain à cause de sa femme et Pierre Renard (Regnard)
• Aussi declaré estre deu par chacun an comme dessus la quantité de cinq bichetz huict minages de bled pour froment mestel et avoyne au labourage de Forest ferou partant avec Me Claude Gerard
• Aussi est deu par chacun an à cause d’un labourage assis à Chaserey (village à 17 km en direction de Troyes) avec Mille Gerard et aultres heritiers la quantité de deux bichetz de bled par quart

Pour en savoir plus sur Jehan Ratat, voir aussi sur ce blog :  Jehan Ratat receveur de l’Hôpital et Un intérieur bourgeois

 


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Jehan Ratat, receveur de l’hôpital

Jehan Ratat est le fils de Nicole Jaquin et peut-être de Fiacre Ratat signalé dans un rôle de taille en 1532 ? Je ne sais rien ni de l’une ni de l’autre famille. Il a une sœur Catherine, veuve de Regnault Allier, riche famille de bouchers tonnerrois, ce qui tendrait à prouver que les Ratat sont déjà bien implantés en ville. Cette sœur épouse en 1553, un sculpteur, Jehan Germain. Jehan Ratat ne se dit jamais « licencié ès lois », il est néanmoins clerc en 1552 et notaire en 1553[1], où il traite des affaires de la ville avec le comte par l’intermédiaire de Geoffroy de Cenami, et dans un procès entre la ville et l’Hôpital. En tant que notaire, il est dénommé Me Jehan Ratat.

Il n’y a point de notaires royaux dans le comté avant 1576. Les offices de tabellion ou de notaire sont seigneuriaux et affermés pour six ans par le comte, éventuellement renouvelables. Un notaire prend donc son office à bail et en paye chaque année une redevance, qui paraît être de 15 à 20 L.t. à Tonnerre. Le notaire touche 2 s 6 d. pour un acte ordinaire ; de 3 s à 6 s 3 d.t. pour une copie d’acte ; 25 s.t. pour une copie d’un gros document officiel (vidimus). Pas de quoi s’enrichir. Aussi pour améliorer leurs revenus, les notaires cumulent-ils souvent d’autres fonctions judiciaires (comme greffier ou procureur fiscal) ou municipales (fermier, collecteur), ont un autre métier, ou ne se contentent pas d’écrire mais portent aussi les documents (Paris, Sens, Troyes ou Auxerre). C’est ce que fait Jehan Ratat en 1552, alors qu’il est encore clerc : il touche 12 s 6 d pour une grosse portée à Sens. Quelle sera ensuite sa stratégie ?

Installé comme notaire, il va, après quelques années, pouvoir épouser une jeune fille de la bonne société tonnerroise. Le contrat de mariage est signé le 17 novembre 1560 chez le notaire Estienne Moreau avec qui il a travaillé[2]. Le marié Jehan Ratat, majeur (plus de 25 ans), est accompagné de sa mère, honneste femme Nicole Jaquin, de sa soeur Catherine Ratat, et de damoiselle Jaqueline de Perseval dame de Bernol. La mariée Nicole Gerard mineure (moins de 21 ans) est en présence de son père et tuteur, honnorable homme Pierre Gerard commissaire à faire venir les deniers de la recepte de l’élection de Tonnerre, de honnorable femme Jaqueline Cerveau et de messire Jehan Gerard prebtre chanoine de Tonnerre. Ce dernier sera aussi témoin avec Emon Du Ban vigneron d’Epineuil, où les Gerard ont des biens.

Jehan Carrey, le grand-père maternel de la mariée, était sergent de la ville en 1532. De son mariage avec Marguerite, il eut cinq enfants, dont Estienne, Pierre et une fille, épouse Gerard, mère de la mariée. Pierre Gerard, le père, est commissaire à l’élection de Tonnerre, c’est donc un commis royal, qui se fait accompagner de Jacqueline Cerveau d’une famille de notables tonnerrois. Quant à Ratat, il est greffier de l’élection proche lui aussi de Jehan Canelle élu pour le roi en cette élection, d’où sans doute la présence de son épouse Jaqueline de Perseval, dame de Bernouil. Tous ces gens, sauf Ratat, se qualifient d’« honneste » ou d’« honorables », ce qui dénote la bourgeoisie marchande ou de robe. Cinq mois plus tard, Jehan Ratat signe une quittance de cent écus, soit pour ces années 1560 l’équivalent de 250 livres tournois. Ce contrat dévoile une alliance bourgeoise, de gens aisés mais encore loin d’atteindre le montant des dots de 1500 L.t. des familles Canelle, Piget ou Perseval (Perceval), familles plus avancées dans la fortune et l’acquisition de terres ou de fiefs, en quête de noblesse.

Ce contrat nous apprend qu’une part des successions de la mère, de deux oncles et de la grand-mère maternelle est due à Nicole Gerard. Nous sommes en pays de coutumes à l’héritage égalitaire entre tous les enfants, filles-garçons, aînés ou cadets. Par conséquent les successions, estimées à 178 L 8 s.t., sont également partagées entre les cinq frères et sœurs. Nicole reçoit sa part à l’occasion de son mariage, soit 35 L 13 s 7 d.t. Pierre Gerard s’engage également à donner au couple 50 écus sol (monnaie d’or) ou, selon le choix du futur, à donner ce qu’il percevra chaque année comme fruits et rentes sur les héritages précédents. Enfin, le père consent un « avancement de mariage » à sa fille, soit 50 écus soleil, des vêtements « selon son estat et lieu dont elle est issue », un trousseau consistant en un lit « garny » avec courtines, couverture et dix draps qui demeureront « ungs et commungs suyvant la coustume du baillage de Sens ». De son côté, Jehan Ratat devra offrir des bagues et joyaux à concurrence de 15 écus sol. Le dernier survivant prendra, avant partage, « tous ses habitz, bagues et joyauz avec son lict garny » et Nicole est douée d’un douaire de 50 écus sol ou des bénéfices de cette somme à son choix.

L’année suivante, Jehan Ratat reçoit les cent écus des mains de son beau-père (ce qui montre qu’il a préféré l’argent aux éventuels bénéfices), et continue d’exercer son office de notaire juré, et est sans doute déjà promu greffier en l’élection de Tonnerre. Il achète alors deux pièces de terre au finage de Tonnerre. En 1564, toujours greffier mais aussi notaire, il acte beaucoup pour l’Hôpital dont il cherche à se rapprocher. Encore deux ans et il acte pour Antoine de Crussol et dame Loise de Clermont[3], devenus duc et duchesse d’Uzès. Il a alors déjà deux fils, l’aîné Jehan né vraisemblablement en 1561, et le cadet Odet, tous deux mineurs au décès de leur père.

Au cours de l’assemblée des habitants du 29 septembre 1567, Pierre Gerard son beau-père est nommé échevin (pour un an, d’octobre à octobre). Lors de cette même assemblée, il est fait référence à l’article 72 de l’ordonnance de Moulins (février 1566) qui stipule que dans les villes, on élise des bourgeois pour veiller à la police sous la juridiction des juges ordinaires. Voici le libellé lors de l’assemblée : « Sur le 3e article par lequel lesdicts eschevins ont pareillement requis lesdicts habitans choisir et nommer quatre personnages et chascun d’eulx cappables et suffisans pour, pendent le temps de six moys ou ung an pour le plus, occuper l’office de juges bourgeoys et politiques suyvant l’edict du roy nostre sire ». Après lecture, viennent les remontrances de Cerveau et Richardot procureurs des comtes[4], qui protestent « que ladicte election ne puisse prejudicier aux droictz et prerogatives de mesdictz seigneurs, ny que lesdictz juges puissent entreprandre sur leurs juridictions (c’est-à-dire fassent de l’ombre au prévôt comtal) / Pour lors avons octroyé lecture / Ce faict sans prejudice desdictes protestations lesdictz habitans ont eleu et nommé pour lesdictz juges bourgeoys et politiques pour ung an qui commencera au premier jour d’octobre prochain Mes Jehan Ratat, Zacharie Levuyt procureur en ce baillage, Pierre David et Guillaume Cerveau marchans ». « Politiser » n’a, en ces siècles, que le sens d’administrer ou de civiliser, tout comme « policer » ; l’adjectif politicque signifie relatif au gouvernement de la cité. Il s’agit de gouverner, mais en paix. Le mot désigne le civil face au religieux. Dans ces années-là, sont « politiques » les membres du cercle du chancelier Michel de l’Hôpital (protestants et catholiques, dont fait parti Antoine de Crussol) qui, partisans de la tolérance et de la paix, admettent que le royaume puisse avoir deux religions[5]. Je soupçonne Jehan Ratat et Zacharie Le Vuyt d’être huguenots ou sympathisants, ainsi que les deux autres catholiques modérés, tous des politiques. Comme partout en France, on connaît mal l’efficacité de cette mesure qui semble n’avoir pas duré. Toujours est-il que voici Jehan Ratat et son beau-père devenus notables.

J.RATAT

Et l’ascension n’est pas terminée. A l’élection suivante en septembre 1568, Me Jehan Ratat est élu échevin et en janvier suivant, Crussol le nomme receveur de l’Hôpital. Un poste de confiance, important et très prenant. Il consiste à faire entrer les recettes et dépenses de l’Hôpital en espèce ou en nature, à donner chaque semaine au dépensier (un religieux) l’argent ou les biens nécessaires à faire tourner la maison, à répondre à chaque injonction du maître ou du comte et de la comtesse sur des factures à payer ou autres nécessités. Par exemple, dès le 15 janvier 1569, à cause des troubles aux alentours, Ratat est requis pour « le transport des tiltres et papiers dudict hospital menez au chasteau d’Ancy le franc »[6]. C’est alors le siège de Noyers. En mars, ayant refusé une garnison à Tonnerre, la ville se met en défense et, bien sûr, le sieur Ratat fera partie du guet, assumant là son rôle d’échevin. Etre échevin n’est pas non plus de tout repos ; j’en parlerai par ailleurs.

Vers la fin de son mandat, en juin 1569, Jehan Ratat est commis à la recette du comté de Tonnerre par le comte et la comtesse. Un état qui durera six ans (mais avec d’autres). Pendant ces six années il va cumuler receveur de l’Hôpital et du comté. Il est vrai que le comte, comme la comtesse sont très attentifs à ce qui se passe à l’Hôpital. Le receveur gère aussi les procès, les ventes de bois, etc. Ratat ne ménage pas sa peine et continue de prendre part aussi aux affaires de la ville (un moyen de se faire respecter, de faire son devoir et de s’enrichir). Il est vrai que les choses vont mieux depuis la nomination, en 1568, de Maurille de Lymelle comme maître de l’Hôpital, et celle en1572 de Pierre Pithou comme bailli du comté. Tous ces hommes, Lymelle, Pithou, Ratat sont des personnes modérées et de confiance. Jusqu’à la fin, Ratat restera receveur de l’hôpital. En 1573, il achète une chènevière et un droit de passage pour aller en ses vignes à Epineuil. Il fait aussi un échange avec Georges Testevuyde, peintre et voisin, qui lui cède « une chambre haute et comble dessus, la visz pour y monter avec les aisances et apartenances d’icelle ». Il pourrait s’agir de l’étage de la maison qu’il habite. Ou pas ! Et d’ailleurs, nous ne connaissons pas les termes de l’échange. En 1577, le couple Ratat achète à Pierre Regnard tanneur et Jehanne Germain sa femme « une chambre basse estant du logis de feu Pierre Regnard ». Il s’agit encore de parents puisque Jehanne Germain est sa belle soeur. Le 17 juin 1581, Jehan Ratat paye encore une facture à l’Hôpital[7] et peut-être d’autres que je n’ai pas vues. En février 1582, sa femme dit qu’il est mort depuis environ huit mois, ce qui paraît tôt. On apprend sa mort le 19 octobre.

En étudiant l’inventaire qui a été fait après son décès, nous allons voir un intérieur certes cossu mais sans ostentation, un homme aisé mais dont la fortune n’est pas énorme. Personnalité plutôt discrète (voir sa signature bien que ampoulée comme cela se faisait chez les notables), Jehan Ratat est un homme très appliqué, sérieux, dévoué, cherchant à installer son honorabilité (« honnorable homme Me Jehan Ratat », après 1570) et à poursuivre son ascension sociale, sans toutefois rechercher la noblesse comme d’autres bourgeois robins de Tonnerre ou d’ailleurs. Je le soupçonne d’être réformé en raison de la relative humilité de son intérieur et de sa garde-robe, du fait qu’il a prénommé un de ses fils Odet, comme le cardinal de Châtillon converti et frère de chefs huguenots, et surtout à cause de son emploi à l’Hôpital et auprès du couple comtal qui, comme serviteurs, favorise toujours les réformés et les protège. Ce n’est qu’une hypothèse…

Bien sûr, le couple Ratat n’est pas dans la gêne : il reçoit annuellement 17 bichets de bled par quart (froment, méteil, orge et avoine). Je ne sais pas estimer exactement, mais tout ceci semble au-delà des besoins de cette famille de quatre personnes ou cinq avec une servante et n’ayant pas de chevaux. Le surplus, l’avoine en particulier, est revendu. Ils possèdent aussi et font exploiter 4 journaux et demi et un arpent de terre, 3 quartiers de pré (3/4 d’arpent), un quanton de chenevière. Le gros de la fortune immeuble est en vigne, dont 38 hommées à Epineuil et 7 à Tonnerre, ce qui au total donne environ 4 arpents et demi et une récolte plus que suffisante pour la consommation de la maison. Comme le décrit l’inventaire, la plupart de ces biens proviennent d’héritages de son épouse et non d’achats durant la carrière de Ratat, pour autant que l’on puisse se fier à l’inventaire.

 


Pour en savoir plus sur Jehan Ratat, voir aussi sur ce blog : 


[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-53 f° 14, 21. Les comptes de la ville disponibles aux archives ne commencent que pour l’exercice 1552-1553.

[2] Tonnerre, AH, E 134. Voir la transcription dans Généalogie : Contrat de mariage Ratat-Gerard

[3] Tonnerre, AM, 2 DD 1, 5 mai 1566.

[4] Il y a alors deux comtes de Tonnerre, Antoine de Crussol et Jacques du Bellay, en raison de l’héritage pas encore réglé de François et Henry du Bellay, premier mari et fils décédés de Loise de Clermont.

[5] Le terme glissera encore de sens, je renvoie à l’analyse savante de Marie-Luce Demonet, « Quelques avatars du mot politique (XIVe-XVIIe siècles) », Langage et Société, 2005/3 (n° 113), Paris, MSH, en ligne

[6] Tonnerre, H, E 95-2.

[7] Tonnerre, H, E 132-1

 


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Contrat de mariage Ratat-Gerard

Trouvé à Tonnerre, AH (archives de l’hôpital), E 134 (17 novembre 1560)

« Furent presens en leurs personnes Jehan Ratat practicien à Tonnerre, jouissant de ses droicts, accompagné de honneste femme Nicole Jaquin sa mère et Catherine Ratat sa seur et damoisselle Jaqueline de Perseval dame de Bernol d’une part / et honnorable homme Pierre Gerard commissaire à faire venir les deniers de la recepte de l’election de Tonnerre, pere et tuteur de Nicole Gerard sa fille de luy autorisé aussi présents accompagnés de honnorable femme Jaqueline Cerveau et maistre Jehan Gerard prebtre chanoine de tonnerre d’aultre part / lesquelles parties ont faict les accordz de mariage suyvans / A scavoir que lesdictz Ratat et lad. Nicole prendront l’ung l’aultre par foy et loyauté de mariage selon la loy de dieu et nostre mere saincte eglise /
Et ledict mariage consommé donnera ledict Gerard à sadicte fille partage de tous les biens à elle eschuz et advenuz avec ses freres et seurs et qui luy apartiennent à cause des successions de sa feu mère, Estienne et Pierre Carrey ses oncles et de Marguerite vefve de feu Jehan Carrey sa grand mère, selon et ensuyvant les partages faictz desdictz successions avec ledict Gerard et aultres heritiers omologuez par justice et traicté de norriture faict avec ledict Gerard pour le regard de sesdictz enfans / Et pour les biens et revenuz des fruits desdictz successions que led. Gerard a levez et receuz ou deu lever et recevoir pour la portion de sadicte fille pendant le temps desdicts successions et jusques à huy / pour les bons et agreables services que sadicte fille lui avoit faictz durant quatre annees que son temps de nourriture est expiré et aussi pour demeurer quicte envers elle de la somme de seize livres treize sols sept deniers faisant sa portion de la somme de quatre vingtz trois livres huict sols deue à sesdicts enfans par le partage faict des biens de la succession de leur feue mere que ledict Gerard a receu et la somme de dix livres tz faisant sa portion de la somme de cinquante livres tz deue par ledict Gerard à sesdictz enfans pour les causes contenues audict partage et traicté de norriture faict pour raison de sesdictz enfans / Et de la somme de neuf livres tz pour la portion de quarante cinq livres tz pour la prisee et estimation des meubles advenuz à sesdicts enfans pour le partage faict des biens de la succession de ladicte Marguerite vefve dud. Carrey, lesquelz biens ledict Gerard a pris et venduz, led. Gerard a promis et sera tenu payer la somme de cinquante escuz sol ou bien rendra compte des levees et fruicts desdictz successions comme tuteur à l’option dudict Ratat // Et oultre tout ce que dessus ledict Gerard a promis donner à sadicte fille en avancement de mariage pareille somme de cinquante escuz solz, et de la vestir et habiller bien et honnestement selon son estat et lieu dont elle est issue, luy bailler son trosseau à scavoir : ung lict garny de six custodes [ridaux] couverte [couverture] et dix draps, seront et demeureront ungs et commungs suyvant la coustume du baillage de Sens / Et oultre en biens propres pourveu toutesfoys qu’ilz ayent vivant dudict mariage lors du premier morant prandra le dernier survivant avant partage tous ses habitz, bagues et joyauz avec son lict garny comme dict est / Sera et demeurera ladicte Nicole doué de douaire prefix de la somme de cinquantes escuz sol ou bien de douaire constitué à son choix / Et sera tenu ledict Ratat l’enjoiller et luy donner bagues et joyauz jusques à la somme de quinze escuz sol / Car ainsi promettant, obligeant, renonceant faict et passé audict Tonnerre en presence de discrette personne messire Jehan Gerard prebtre chanoine dudict Tonnerre et Emon Du Ban vigneron demeurant à Espineul tesmoings, ce xbiie novembre an cinq cens soixante. Signé Moreau (notaire)
(à la suite car il s’agit d’une copie du 12 mars 1582 :)
Le xxe jour du moys d’avril mil cinq cens soixante et ung en presence de moy notaire tesmoings soubz escriptz, ledict Ratat en personne a receu manuellement et comptant dudict Gerard la somme de cent escuz d’or sol pour les causes contenues de l’aultre part après qu’il a dict et declaré avoir entre ses mains les partages des successions dudict contract, iceulx avoir leuz et veuz, et laquelle somme de C escuz il s’est tenu pour bien contant et en a quicté et quicte ledict Gerard pour les causes contenues audict contract / En presence de honnorable homme Guyon Puissant sergent royal en l’election de Tonnerre et Estienne Serain procureur demeurans audict Tonnerre tesmoings.
Signé Moreau. Et en marge est escript ledict contract et quictances sont signetz desdictes partyes.
(en dessous d’une autre main :) Pour coppie suyvant l’appointement du xii mars mil bc iiiixxii [pour] le Me, les religieulx de l’hospital et la Vve Me Jehan Ratat. Signé P. Petitjehan (notaire). »

 


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