1556 incendie prologue

1556 incendie prologue

« Grande ruyne et subversion »

1556

PROLOGUE

 

Le grand incendie de 1556 à Tonnerre est une étude que je repousse depuis mon séjour dans cette ville en 2006-2008, alors que je venais de découvrir et de transcrire un document inédit. J’en ai parlé à quelques personnes sans toutefois écrire par manque de temps et, à l’époque, d’argent. J’ai ensuite vécu plusieurs années à La Rochelle où j’ai dû travailler tout en continuant l’étude des documents rassemblés et ma recherche sur Tonnerre à la Renaissance, dont certains résultats prennent forme sur ce blog TonnerreHistoire. Enfin, je « m’attaque » à ce sujet encore porté par la tradition orale. Tradition orale qui a tendance à ne retenir que les énormes catastrophes. Et c’en fut une. Une histoire passionnante aussi, et compliquée : embrasement, sauve-qui-peut, solidarités, meurtre et intimidations, rumeur, peur, sédition… Pour la comprendre, il faut la restituer dans son contexte culturel et social, le système de représentation des gens d’alors, ainsi que dans le moment historique que vivaient les Tonnerrois. L’historien n’a pas pour rôle de juger des faits ou des personnages. Il peut au mieux brosser un tableau, éventuellement critique, donnant des clefs de compréhension. Pour y parvenir, il doit être vigilant à toutes les opinions préconçues de la littérature historique passée sur son sujet et approfondir ce qui n’a été parfois que survolé tout en restant critique sur ses sources archivistiques.

Tous les érudits locaux ont écrit sur cet événement, sans vraiment l’étudier et répétant les mêmes poncifs : « toute la ville a brûlé », « les Tonnerrois n’aimaient pas leur comtesse » ­— on ne parle jamais des comtes — qui aurait elle-même « allumé un feu vengeur ». La raison la plus souvent invoquée est un droit de gourmetage qu’elle voulait imposer car « toujours en mal de liquidités ». Il est vrai que la fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été autant misogynes que celui de la Renaissance et que l’Histoire ne s’écrivait pas comme aujourd’hui.

Dissipons tout de suite cette affaire de gourmetage dont certains, mélangeant tout, affirment qu’il s’agissait d’un prélèvement de 5 sols par muid de vin. Ces 5 sols ont été réclamés par le roi en septembre 1561 et pour dix ans comme impôt extraordinaire destiné au paiement des dettes de la couronne et n’a rien à voir avec le droit de gourmetage. Ceci entraîna des mécontentements dans les provinces viticoles, mais n’eut lieu que cinq ans après l’incendie. Le gourmetage, droit de courtage pour le vin, fut un office créé par le roi Henry II. Ce fut en 1551 pour les villes situées sur la Seine, Yonne, Marne, Oise et environs que l’édit fut enregistré au parlement de Paris[1]. Le seigneur ou ses représentants devaient s’assurer que la communauté de ville respectait ce nouvel office royal (et non comtal) de « jaugeur, marqueur et mesureur de vin » pour les futailles passant par ces rivières. Il en coûtait 15 livres tournois pour l’obtenir. Je doute qu’une femme, fut-elle comtesse, mette le feu à sa ville capitale pour 15 L.t. qui partent dans les caisses de l’Etat ! En fait, cette bévue provient d’un homme du début du XVIIIe siècle, le chanoine Mutinot dont une copie de son manuscrit se trouve à la Bibliothèque municipale de Tonnerre[2]. Ce religieux n’aime pas les femmes. Chacun sait, affirme-t-il, « que dans le sexe les moindres passions même peuvent causer de grands desordres », n’est-ce pas ? Il aime encore moins la comtesse Louise de Clermont qu’il juge car, « poussée par le ressentiment d’un vil interest », elle se serait vengée des Tonnerrois. « Elle avoit perdu un procès contre eux au sujet des cinq sols par muid pour droit de gourmetage qu’elle pretendoit luy estre dû », et voici la phrase assassine lancée et reprise par tous. Le chanoine poursuit par une autre aberration : « Ceux des habitans qui étoient à Paris à la poursuitte du procès ayant fait arreter ou saisir pour les frais sa litiere, elle en conçut un tel dépit qu’étant de retour à Tonnerre elle se servit de quelques gueux passant pour y mettre le feu » ! Jamais les Tonnerrois n’ont saisi sa litière pour rembourser leurs frais. C’est bien autre chose qui se passe, que ce soit avant, pendant ou après le feu. Cette dernière phrase a pourtant été reprise par d’autres, dont Le Maistre[3], qui transforment la litière en carrosse. Or il n’y a à cette époque que trois carrosses dans Paris ou du moins des coches améliorés. Louise de Clermont ne se fait fabriquer un coche qu’en 1573 et ne possède un carrosse qu’en 1580. Le problème est que même Jean Fromageot[4] recopie, faisant perdurer la légende de la mauvaise comtesse malgré une dernière phrase où il émet un léger doute sur sa responsabilité, à l’instar de F.-D. Cerveau qui après avoir rapporté les paroles de Jacques Mutinot, écrit qu’il n’a « rien trouvé [dans les pièces consultées] qui confirme l’idée odieuse que la tradition donne à cette Dame, relativement à l’incendie de Tonnerre »[5]. Ces petites phrases salutaires semblent être passées inaperçues. Lorsqu’on part avec un a priori de ce genre, comment faire la lumière ?

L’autre présupposé que « toute la ville a brulé » pose entre autres le problème du repérage des traces architecturales antérieures à l’incendie. Les Tonnerrois de souche ont en effet l’intime conviction d’un incendie total, donnant comme seules maisons demeurées entières, en dehors de l’hôpital, soit la « maison au mouton », au coin de la rue Armand Colin, soit la maison située n° 20 rue Jean Garnier. J’ai toujours entendu ces deux versions par les uns ou les autres, parfois citées ensemble dans le même discours. Même un jeune chercheur comme Coralie Desvaux, auteur d’une intéressante thèse sur « les hôtels particuliers de Tonnerre », prend la date de 1556 comme point de départ de son étude (p 10) prenant acte que la quasi-totalité de la ville a disparu sous les flammes. L’hôtel d’Uzès lui-même ne peut par conséquent dater que d’après 1556[6]. Voici donc un enjeu de taille que j’éclaircirai au mieux en abordant les conséquences de ce sombre événement, conséquences non seulement matérielles, mais aussi économiques, politiques et à l’échelle individuelle.

Nous allons nous y atteler en comprenant bien l’importance de faire la critique de nos sources. Sources imprimées comme celles dont nous venons de parler, mais sources archivistiques également : qui dit ou écrit quoi, comment, pour qui et dans quelle intention ; peut-on déceler des non-dits, etc. Nous avons déjà vu que les comptes de la ville n’étaient pas impartiaux et ne disaient pas tout, taisant par exemple ce qui pourrait être néfaste à la cité[7].

Pour étudier cet épisode dramatique de l’histoire tonnerroise, plusieurs documents sont à notre disposition : des comptes de la ville (dont celui de 1555-1556 et années suivantes quand disponibles) ; des comptes rendus d’assemblées ; le récit écrit par Anthoine Petitjehan et poursuivi par Pierre qui l’acheva en 1592 ; des lettres patentes royales ; le manuscrit 19 de la bibliothèque de Tonnerre ; le manuscrit 980 de la bibliothèque de Dijon transcrit par Jean Richard et quelques autres documents que je citerai au passage.

Le Ms 19 de la BM de Tonnerre

Ce manuscrit 19 fort utile pour la description de certains faits déroulés depuis le mercredi 8 juillet, jour de l’incendie, jusque vers la fin août et au-delà, mérite néanmoins d’être expliqué et analysé. Il relate les « faits justificatifs et de reproches » des habitants de Tonnerre, deuxième étape du procès intenté par le comte à leur encontre. En quoi consiste cette deuxième étape ? Le dépôt d’une plainte entraîne l’instruction. On cherche la preuve des faits. La première étape de l’instruction est l’information préparatoire, procédure clef du système inquisitoire (de inquisitio, enquête) promulguée par l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. Qui dit information, dit recherche de preuves matérielles ou surtout testimoniales. C’est le plaignant qui choisit les témoins — à savoir le comte et la comtesse nommés « les demandeurs ». Ce premier bilan va permettre au procureur du roi de la suite à donner : abandon de la plainte ou poursuite au civil (voie ordinaire) ou au criminel (voie extraordinaire). Ici la procédure sera extraordinaire et le magistrat instructeur sera le lieutenant criminel. Il rendra un décret à l’égard de l’accusé, savoir s’il pourra comparaître libre ou prisonnier. Suit l’interrogatoire de l’accusé — ici le syndic des habitants de Tonnerre —, puis le récollement des témoins (où ils répètent leur témoignage en l’amendant si besoin) et la confrontation. C’est alors que l’accusé apprend la teneur de l’acte d’accusation et peut avoir recours à la procédure des « faits justificatifs et de reproches » : en écoutant les témoins à charge, il présente des arguments pour sa défense et des reproches à certains témoins. Il peut ensuite désigner des témoins à même d’établir les uns et les autres.

Partie du f° 20 du Ms 19, témoin n° 9 (ix)

Le manuscrit 19, ou enquête de Saint-Michel car ayant eu lieu dans l’abbaye, est une copie du greffe des faits justificatifs et de reproches des Tonnerrois nommés « les deffendeurs ». Notons que nous ne possédons pas l’instruction faite au profit de l’accusateur, dite « faits admissibles et pertinents ». Il va donc falloir être vigilants sur ces témoignages propices aux accusés, les habitants de Tonnerre.

L’enquête de Saint-Michel dure cinq jours. 106 témoins défilent l’un après l’autre. Chacun fait serment de dire la vérité — « la main mise aux picts » [ou pect, du latin pectus, poitrine] pour les religieux —, donne nom, prénom, profession ou statut et domicile. A la fin de son témoignage, le greffier lui lit sa déposition, demande s’il a quelque chose à ajouter (ce qui est réalisé par trois fois) et fait signer. Puis, le témoin peut demander à être taxé, à être défrayé de ses frais de transport et de son manque à gagner pendant qu’il ne travaille pas. Près de 22 % refusent la taxe. Ils disent « ne voulloir aucun sallaire en faveur de l’une et l’aultre des parties ». C’est le juge qui décide de la taxe qui est payée en monnaie parisis (1 livre parisis = 25 sols tournois), c’est-à-dire en monnaie sonnante et trébuchante. L’âge ni la longueur de la déposition n’entrent ici en ligne de compte. Pour exemple, sur les dix témoins de Dannemoine, cinq (de 25 à 52 ans) reçoivent 2 s.p. et cinq autres (de 32 à 56 ans) 4 s.p. La taxe varie en fait en fonction de la distance parcourue et du statut ou « qualité » des personnes, critère incontournable dans cette société hiérarchique. Un noble recevra davantage qu’un roturier. Les métiers sont eux aussi hiérarchisés et un laboureur recevra moins qu’un marchand drapier ou mercier par exemple, sauf s’il est riche notable dans son village, car les édiles locaux perçoivent une plus forte somme que les simples habitants. Les officiers (notaires, sergents, greffiers, juges…) reçoivent plus d’argent que les autres, de 4 à 12 s.p. selon leur emploi : les officiers du comté ou des bailliages de Cruzy et de Noyers sont plus rémunérés que ceux de justices secondaires comme Commissey ou Dannemoine. On peut être sûrs que de village en village, les variations de taxe reflètent la hiérarchie sociale locale. Les onze habitants de Tanlay touchent 4 s.p. sauf un qui obtient 6 s.p., exemple d’un laboureur probablement important, édile peut-être. Quant aux 21 témoins venus de Cruzy, dix reçoivent 4 s.p. — somme minimale compte tenu de la distance (4 lieues). Un laboureur et un serrurier touchent 6 s.p. pour avoir précisé qu’ils avaient séjourné à Tonnerre. Sur les huit témoins gagnant 8 s.p., il y a deux marchands et un laboureur, mais aussi un prêtre, et quatre officiers du comté. Enfin, celui qui reçoit 16 s.p. est écuyer, c’est-à-dire noble. Il en coûtera au total 29 L 8 s.t. à la ville[8]. Certains témoins, venus de plus de deux lieues et devant séjourner une journée en attendant leur tour, sont nourris aux frais de la ville au logis des Troys Mores. Quelques-uns semblent y passer deux jours.

Faits justificatifs et de reproches

Dans cette enquête, on découvre 22 faits justificatifs, en fait 21 car le 9e n’est jamais cité. L’usage du greffe était de ne pas les énoncer par écrit. Il faut donc deviner ce qui se cache derrière chaque article. Le magistrat posait sa ou ses questions et les témoins répondaient, certains sur un seul fait, d’autres sur plusieurs. Il est aisé de découvrir l’intitulé du fait lorsqu’il y a plusieurs témoignages, ou lorsqu’un discours bien construit le rend compréhensible. Même des déclarations négatives peuvent mettre sur la voie de l’intitulé des questions pour chaque fait. Pour l’article n° 8 par exemple, il n’y a que deux témoins et peu bavards. L’un d’eux « a dict qu’il n’a sceu que lesdictz demandeurs se soient trouvez audict lieu de Junay pour y prendre repas ou y demourer depuis le feu de Tonnerre jusques sur la fin du moys d’aoust ». Avec la suite du discours et le second témoignage, on saisit la question initiale : les demandeurs sont-ils venus à Junay y manger ou dormir courant aôut et plus particulièrement les 5 et 6 août ? Certains articles enfin se téléscopent en quelque sorte, ils sont si proches l’un de l’autre qu’il est malaisé d’énoncer les deux questions initiales : c’est le cas pour les articles 5, 6 et 7 qui veulent justifier de l’obéissance et révérence observées par les Tonnerrois à l’égard des comtes. Malgré ces difficultés, nous verrons peu à peu se mettre en place la défense des habitants contre leur seigneur.

Quant aux faits de reproches, ils ne cherchent pas à réfuter des témoignages mais à discréditer certains témoins à charge fournis par le demandeur, ce qui permet de semer le doute sur leur sincérité. Le droit stipule en effet que dans un procès il faut des témoins valables — on dit « habiles ». Par les reproches, on cherche donc à démontrer que certaines personnes ne sont pas crédibles, soit pour raison de liens trop puissants avec l’accusateur (intérêt, parenté, domesticité, « amitié »…), soit pour leur vie dissolue et leur immoralité, soit pour être repris de justice ou encore dément. Nous apprenons ainsi le nom de dix personnes ayant témoigné à Sens contre les habitants de Tonnerre et soupçonnées d’avoir été poussées à témoigner contre eux et pour cela d’avoir été payées par des hommes du comte et de la comtesse. L’un aurait reçu du bois de chauffage, un autre des chausses, d’autres de l’argent, un enfin aurait agi dans le but d’échapper à la justice seigneuriale. Le juge tente de découvrir si ces gens ont été « induict de depposer aultre chose que verité » — de faire de faux témoignages. L’accusé cherche également à discréditer ces personnages notoirement infâmes. Il en résulte une série de portraits que l’on retrouve dans tous les procès du royaume et qui dévoilent ce qui est considéré alors comme indigne et condamnable : la boisson, le sexe hors mariage, la malhonnêteté, la folie… Parmi les témoins reprochés à Tonnerre : une religieuse se conduit impudiquement ; un homme prostitue sa femme et d’autres — ainsi est-il couppault (cocu) et maquereau en même temps ; un barbier sergent qui « hante les tavernes » exerce le maquerelaige en sa maison et de surcroît est connu pour servir « souvent de tesmoing en actes de justice » ; un notaire est accusé de malversations et un autre d’ivrognerie et de vol — ce dernier peut être violent mais il n’est pas fou ; un jeune tonnelier est taxé d’être un mauvais fils et un espion pour la partie adverse ainsi que de frayer avec les serviteurs comtaux, de là à en faire partie… or un serviteur n’a pas le droit de déposer contre son maître, il pourrait donc avoir menti. Nous ne connaissons pas le nombre de témoins convoqués par le comte et la comtesse, mais s’ils sont 106 à Tonnerre en novembre, ils devaient bien être au moins autant à Sens à l’assise précédente. Dix personnes reprochables représentent environ 9,5 % des témoins entendus et 7,5 % des témoins convoqués, chose qui semble banale en ce siècle. Le dernier jour en effet, le syndic et les représentants de la ville ont décidé d’arrêter là, sans entendre les 32 derniers témoins car ils « ne leur estoient necessaires et encores moings affectionnez à la verité », certains ne s’étant pas présentés et d’autres étant loin. Je ne connais pas tous ces personnages, mais parmi eux se glissent des officiers royaux ou comtaux, des nobles et des proches de la famille de Clermont[9] qui par solidarité obligatoire n’auraient pas été favorables — donc nécessaires ­— aux Tonnerrois, sans pour autant ne pas être attachés à la vérité.

Il s’agit donc là de sources judiciaires, inévitablement pas neutres. Des historiens ont fait remarquer que juge et greffier se font l’interprète des témoins et remanient leur parole en un discours logique et juridique[10]. Autrement dit la justice réalise « une opération de mise en conformité de la parole populaire à ses propres besoins et principes » ce qui tend à une standardisation des narrations[11], comme si le laboureur parlait comme le magistrat. On a en effet l’impression parfois d’entendre le même discours d’une déposition à l’autre. Aucun parti pris n’en transparaît, peut-être gommés par le greffier. Les émotions sont très assourdies. D’ailleurs les discours sont transcrits à la troisième personne du singulier pour désigner le témoin appelé « le déposant » : « dit bien que », « rien n’en scait », « a ouï dire »… Bien qu’elles ne soient pas retranscrites mot à mot, le procès-verbal doit néanmoins rapporter les paroles du déposant le plus fidèlement possible. Aussi peut-on tout de même percevoir des différences dans la manière de s’exprimer entre un homme du peuple, un bourgeois ou prêtre éduqués ou encore un noble.

Le manuscrit 19 est par ailleurs une copie de 1568, six ans après l’audience. Un greffier peut faire des erreurs, un copiste davantage encore. Il raye et réécrit lorsqu’il s’en rend compte, mais ce n’est pas toujours le cas. Il y a donc quelques erreurs à relever, essentiellement sur des chiffres. Erreurs de numérotage (en chiffres) des faits justificatifs ou de reproche : 20e pour 10e (témoin n° 22), 10e pour 2e (témoin n° 95) 18e pour 19e (témoin 72), etc., erreurs facilement détectables par recoupement. Il en est une plus regrettable, quatrième au lieu de quatorzième (en toutes lettres) à propos d’une date dans le témoignage n° 50 concernant l’arrivée du couple comtal à Cruzy-le-Châtel. Grâce à huit autres témoignages, il est aisée de corriger cette date incongrue dans le déroulement des événements.

Mesurer et exprimer le temps

Comment les habitants du comté, citadins ou villageois, précisaient-ils le temps dans leur témoignage ? Perçoit-on des différences entre gens éduqués et illettrés ? Pour ce qui est de leur âge, tous les témoins ajoutent « ou environ » ou donnent deux chiffres, 17 à 18 ans, 42 à 43 ans, ou mieux encore « de 35 à 40 ans ou environ », tous quelle que soit leur condition. On peut donc penser qu’une précision de ce genre n’est pas pour eux d’une importance capitale. Qu’en est-il de la datation d’un événement ? Très rares sont les individus capables de donner une date avec le quantième du mois — des gens éduqués (ecclésiastiques, nobles, praticiens du droit) et quelques marchands. L’enquête commençant en novembre, chacun sait désormais — sauf rares exceptions — que le feu démarra le 8e jour du mois de juillet, ne serait-ce que pour l’avoir entendu dire — notons qu’on dit huitième de juillet et non pas 8 juillet. Un vigneron dit par exemple « certain jour au commencement du moys de juillet dernier qu’il a oy [ouï] notter et dire estre le 8e dudict moys ». Un boulanger énonce simplement « le jour que la ville de Tonnerre fut bruslee ». A partir de cette date, quand elle est connue, il est facile pour la plupart de désigner les jours suivants avec précision.

Il n’en va pas de même pour d’autres événements, surtout quand les dates ne sont pas incluses dans les questions. Un des épisodes se passe « trois ou quatre jours avant la feste de la Magdeleine au mois de juillet », soit le 18 ou le 19 (sainte Madeleine le 22), date précisée par d’autres témoins comme « dix à douze jours après le feu ». Un autre fait a lieu « certain jour, comme luy semble la veille de sainct Pierre d’aoust et comme environ quinze jours ou troys sepmaines après le feu de Tonnerre, sans pouvoir plus certainement cotter le jour ». L’expression « coter le jour » signifie que le locuteur ne peut donner le quantième du mois. L’événement est malgré tout daté car la saint-Pierre est le 1er août. Plusieurs témoins situent un épisode « le mardi prochain suivant la feste de nostre dame d’aoust », soit le 18 août, trois jours après l’Assomption du samedi 15. Le calendrier était réglé par l’Eglise et les rites catholiques. Chaque diocèse avait son propre calendrier des saints à célébrer. Voici donc des repères dans l’année. Tous les saints n’ont pas la même importance mais St Pierre, la Vierge et la Madeleine sont des universaux et, à Tonnerre, des jours chômés.

Si l’on ne peut mentionner le quantième du mois, les jours de la semaine sont eux repérables grâce aux activités locales : mercredi et samedi jours de marché (à Tonnerre), dimanche la messe sont entre autres des repères. Il y a même un vigneron qui déclare que « certain jour au commencement du moys de juillet qu’il ne peult mieulx declarer, sinon que ce fut ung mercredy, le feu se meit en la ville de Tonnerre ». Le 8 juillet est en effet un mercredi, nouveau repère pour beaucoup. Soulignons qu’au xvie siècle on comptait pour un le premier jour dès son début : à partir de lundi par exemple, dans trois jours indique le mercredi (et non le jeudi compté de façon moderne), « dans huit jours » indique le lundi suivant, soit une semaine entière passée, ou « dans quinze jours » pour dire deux semaines, expressions que nous avons conservées.

Quant aux heures, elles sont souvent données. A Tonnerre, l’horloge de Saint-Pierre s’est arrêtée et la cloche de Notre-Dame ne sonne plus l’Angelus pour inviter à la prière trois fois par jour, à l’aube, à midi et au crépuscule. Restent les cloches des villages alentours et la cloche de l’hôpital qui sonne les Heures canoniales, comme celles de tous les monastères. Reste aussi le moment des repas et le temps du travail qui rythment la journée. Les heures sont exprimées en heures du matin ou en heures du soir, ou bien « devant midy » ou « après midy ». Quelques expressions expriment l’aube ou le crépuscule : « à l’heure de soleil levant » ; « sur le soleil couchant » ou « sur le rez de la nuict ».

Séquelles de conflits passés ville-seigneurs

La ville de Tonnerre et le comté dans son ensemble ont été quelque peu malmenés par l’administration d’un nouveau comte, François du Bellay, après son mariage avec Louise de Clermont héritière du comté en 1539. Il en est fait mention par deux témoins de l’enquête de Saint-Michel. Le vicaire d’Epineuil rapporte par exemple « qu’il a souvent oy dire dès depuis dix et vingt ans que lesdictz habitans ont eu plusieurs procès à l’encontre du feu sieur conte de Tonnerre et dame Loise de Clermont sa femme en premieres nopces, tant pour raison de pretenduz usaiges que plusieurs aultres droictz ». En effet, dès octobre 1539, le couple comtal s’était attaqué aux droits d’usage en forêt. Dès lors, les Tonnerrois et tous les villages du comté[12] entrèrent dans des procès éprouvants, longs et coûteux. Il s’agissait de cantonner partout les forêts, 1/3 pour l’usage des habitants et 2/3 pour les comtes qui recevraient la « quinte denier » (1/5e sur les ventes de bois communaux) et pourraient désormais établir des officiers pour la garde et conservation de leurs bois — les forestiers tant redoutés et dont nous allons entendre parler durant l’enquête de Saint-Michel.

En 1541, François du Bellay promulgue une ordonnance qui va mettre le feu aux poudres en prenant des mesures très impopulaires, tant sur le fond que dans la forme. La pire d’entre elles consiste à vouloir remettre en vigueur des droits féodaux anciens sur des terres allodiales selon le comte mais franches selon les habitants[13]. Voici un nouveau procès lancé. En 1547, il y eut des diffamations contre François du Bellay par placards et l’année suivante des injures verbales sur deux officiers comtaux. Chaque fois, les affaires sont portées devant les tribunaux. En juin 1548, un arrêt du Parlement de Paris demande que chacun, seigneur et habitants, respecte les droits de l’autre, demande au comte « de ne méfaire », et autorise les Tonnerrois à « informer des forces et excès contre eux procedans dudit Comte ». Au bout de longues procédures, les verdicts tombent : le procès des bois de Tonnerre se termine en faveur des comtes le 2 mai 1552 avec de grosses sommes à payer pour des ventes de bois rendues illicites et pour les dépens du procès. Au total 1083 L.t. de quinte denier à rendre en novembre, et 1581 L.t. à payer en deux fois pour les dépens. Cependant le procès des censives se termine, lui, en faveur des Tonnerrois le 11 mars 1553 n.s.[14]. Cette fois ce sont les seigneurs qui sont condamnés aux dépens pour un montant de 1546 L.t., à récupérer par petites sommes sur les deniers du comté. Dès la fin du mois de mars 1553, le troupeau communal est séquestré par de prétendus sergents forestiers du comte sous prétexte qu’il paissait dans les bois du seigneur. Fin juin, après enquête, les Tonnerrois réussissent à récupérer les vaches et à faire arrêter les forestiers qui ressemblaient plus à des hommes de main qu’à des sergents du comté[15]. Telle est l’ambiance qui régnait peu avant le décès de François du Bellay. C’est l’époque où le comte et la comtesse lancent des coupes de bois à grande échelle, devant pour ce faire s’endetter auprès de banquiers envers qui ils le sont déjà. Ils signent malgré tout de nouvelles obligations envers Geoffroy de Cenamy et Bernardin Bernard (Bernardo Bernardini), banquiers lucquois, tous deux engagés dans la vente du bois, avec Claude Jamyn, receveur du comté. Il en va pour plus de 15500 L.t.[16]. Autant dire que Bernard et Jamyn ­— avec l’appui de Cenamy, Pierre de Lacroix et Lambert LePage — font opposition aux prélèvements pour rembourser les Tonnerrois des dépens obtenus. Ces derniers engagent donc une nouvelle procédure pour récupérer l’argent, procès toujours en cours l’année du feu.

Voici des causes plus importantes que l’hypothétique droit de gourmetage, non pour incriminer la comtesse, mais pour comprendre l’exaspération des Tonnerrois. D’ailleurs, dans l’enquête de Saint-Michel, le juge demande à treize témoins de villages (Epineuil, Dannemoine, Vézinnes et Cruzy) de préciser chacun qu’il « n’a et n’eut oncques procès à l’encontre desdictz demandeurs et ne leur porte aucune inimityé » ou, autre formule, qu’il « n’eust oncques procès ny dispute avec lesdictz demandeurs ny leurs predecesseurs contes de Tonnerre ». L’un d’eux, de Cruzy, précise qu’il n’a pas de procès avec les comtes en son nom personnel mais bien un en nom collectif « comme habitant dudict Cruzy […] pour raison de quelques [prétendus] droictz de bourgeoisie » : encore de ces droits féodaux anciens que François du Bellay avait réclamés. Après son décès en 1553 et celui de Henry leur fils l’année suivante, Louise de Clermont avait repris en son nom les procès engagés et encore pendants, auxquels s’était joint Jacques du Bellay comme héritier de son neveu. Ville et villages continuaient de résister.

Les décès de François et Henri du Bellay vont entraîner des conséquences pour Loise de Clermont mais aussi pour le comté puisque Jacques et Eustache du Bellay, frères de François, se portent héritiers par bénéfices d’inventaire. Lors de la rédaction de la coutume du bailliage de Sens, en novembre 1555, le comté est représenté par Loise de Clermont et Jacques du Bellay « eux disans respectivement comte et comtesse de Tonnerre ». Nous verrons que cette « double tête » entraînera des tensions parfois utilisées par les habitants du comté. Il en résultera aussi des effets fâcheux pour l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles.

Depuis sa création à la fin du XIIIe siècle, les comtes de Tonnerre sont dits fondateurs et patrons de l’hôpital. A ce titre, ils sont seuls à pouvoir instituer un nouveau maître et administrateur. Après son propre frère Eustache, François du Bellay avait installé fin 1547 Louis Le Bouteiller, docteur en théologie, grand aumônier de la reine Catherine de Médicis. Ce maître prit comme receveur et dépensier Pierre LeFort. Sous cette gouvernance, il y eut apparence de quelques malversations : comptes frauduleux par exemple ou dégradation des bois, et même « des droictz et rouages mentionnez par lad. fondatrice à present detenuz et occuppez par lesd. eschevins ». L’Hôpital donnait en effet à ferme ces droits et en recevait un pourcentage, mais la ville ne percevait plus un seul denier. La comtesse s’était retournée contre Louis Le Bouteiller et la ville contre l’Hôpital dès 1552. Finalement, la comtesse installait un nouveau maître le 9 juillet 1554 : Toussaint de Mallesec, seigneur de Chastellux, conseiller et maître des requêtes de l’hôtel de la reine. En septembre, des lettres royaux exigeaient que les comptes soient revus par des présidents et conseillers au Parlement et ordonnaient qu’il soit informé sur les usurpations.

Où en sont le comté et la cité au milieu du siècle ?

Je souhaite donner ici quelques éléments d’ordres divers mais signifiants pour la suite de notre histoire.

Le comté est prospère et la ville aussi. Entre Pâques et octobre 1550, on avait fait construire le deuxième étage de la tour de Notre-Dame par le Me maçon Nicolas Monnard[17]. En 1553, chose rare, certaines tours et murailles avaient été réparées et recouvertes d’ardoise. En1554 et 1555, le maître de l’Hôpital avec l’appui de la comtesse avait fait faire de lourds travaux. De nouveaux bâtiments avaient été construits dans l’enclos de l’hôpital[18]. Des maisons s’étaient bâties ou agrandies en ville et le faubourg du Pont se peuplait lentement.

Tonnerre vers 1609 par Joachim Duviert (AY, 1893, p 257)

Cinq hôtels offraient gîte, couvert et écuries. Elles sont désignées par les termes d’hostellerie ou de logis « où pend pour enseigne » suivi de leur nom : le logis du Dauphin, situé au Perron près du marché (rue Saint-Pierre à peu près en face de la rue Dame Nicolle) ; le logis des Trois Maures, rue Jehan Garnier, « en descendant à main gauche près la porte » ; celui de la Pucelle qui se trouve rue des Fontenilles « tenant au jeu de paume » et près de la porte de Rougemont ; l’Escu de France quasi sur la place du Pilori (12 rue de Rougemont) et, hors les murs, dans le faubourg de Bourgberault, siège le logis de Saint-Hubert. Quatre tavernes qui, dans mes documents, ne portent que le nom du tavernier : Sebastien Martinot au faubourg du Pont ; Pierre Saulieu et Emond Garnery au faubourg de Bourgberault et Nicolas Colin au Perron près du marché. Les hôtels reçoivent à tour de rôle des réunions de notables, fournissent à boire et à manger aux hôtes de marque (Barbezieux, d’Andelot…), abritent aussi les hôtes de passage venus régler des affaires en ville (hommes de justice, de police, officiers royaux…), et, bien sûr des « gens de guerre », soit pour éviter toute surprise en cas de passages de troupes, soit imposés par le gouverneur de Champagne. Quant aux tavernes, elles servent du vin au détail, parfois des repas et offrent des tables où l’on joue aux dés ou aux cartes. S’y retrouve une population hétérogène constituée essentiellement de gens du peuple. Il y en a au moins une dans chaque village où la population est encore plus mêlée, car le bourgeois ou le noble ne craignent pas d’y côtoyer le forestier ou l’aventurier.

Prospère ou pas, le comté et la ville abritent aussi des pauvres. Or l’époque regarde la pauvreté d’un mauvais œil et commence à distinguer différentes catégories de miséreux. On différencie les « vrais » et les « faux » pauvres, les endogènes et les étrangers, ceux qui ont un domicile, aussi précaire soit-il, de ceux qui n’en ont pas — les vagabonds. Les vrais pauvres sont les estropiés, les veuves sans ressources, les malades, les infirmes. Les faux sont ceux qui quoique bien portants ne travaillent pas, les oisifs contraints ou volontaires, car le labeur est devenu un nouvel idéal. Les vrais pauvres qui ne peuvent travailler sont connus et reconnus en ville comme au village. Chacun sait qu’ils n’ont pas de biens. Ils reçoivent des aumônes, peuvent bénéficier de l’hôpital, gagnent quelques sous en participant aux funérailles ou aux processions. Certains et certaines trouvent à s’employer ponctuellement comme manœuvres sur les chantiers, à la ferme, à la vigne… Dans le prologue du Quart Livre[19], Rabelais évoque un pauvre villageois « abateur et fendeur de boys, et en cestuy bas estat guaingnant cahin caha sa paouvre vie », mais l’homme perdit sa cognée et en fut bien fâché « car de sa coingnée dependoit son bien et sa vie : par sa coingnée vivoit en honneur et reputation ». Privé de travail, un homme valide — bien plus qu’une femme — est rejeté de son réseau social et va grossir les rangs des vagabonds sur les routes. Ces marginaux sans toit sont vite considérés comme sans loi et donc dangereux. François Ier et Henri II promulguent dès 1536 des décrets qui amorcent la lutte contre le vagabondage. A Tonnerre l’Hôtel-Dieu reçoit ces errants. Installé au cœur de la ville, accolé à l’église Notre-Dame, le lieu est doté d’une chapelle sous le vocable de saint Jacques puisque son premier rôle fut d’accueillir les pèlerins. Quelques pauvres passants s’y abritent pour une nuit. Nous les retrouverons.

La prospérité n’empêche pas non plus les finances publiques d’être mal en point. Le premier compte de deniers communs aux archives communales est celui de 1552-1553. Les comptes, tenus par un receveur élu parmi les échevins, fonctionnent en effet du 1er octobre au 30 septembre de l’année suivante. Cette année-là, les Tonnerrois dépensent un peu plus de 3744 L.t. uniquement pour les procès (voyages, enquêtes, frais de justice, dépens à payer, frais divers) sur une dépense totale de 4890 L.t. Les recettes s’élèvent à 4517 L.t., y compris une taille municipale exorbitante de 2000 L.t. imposée de leur gré sur les habitants en décembre 1552. Il manque donc 373 livres à rembourser au receveur. Le déficit est en fait bien plus grand, car on n’utilisait pas alors les comptes passifs dans la comptabilité. Or les Tonnerrois avaient emprunté 1565 L.t. à des personnes privées. Le déficit financier réel est 1565 L + 373 L, soit 1938 L.t., sans compter les dettes plus anciennes. Ces chiffres serviront de référence pour 1556 car les deux comptes suivants (1553-1554 et 1554-1555) sont absents des archives. L’argent manque déjà bien avant l’incendie de juillet puisqu’une assemblée de notables décide en début d’exercice — et avec accord royal comme il se doit — d’imposer une taille de 1000 L.t. sur la communauté.

La Réforme pointe son nez

Disons un mot aussi de l’état de la France. Depuis février 1556 le pays avait cru à la paix et la ville l’avait célébré. Les échevins avaient dépensé 4 L 5 s.t. pour « pouldre à canon, boys et fagotz acheptez pour les feuz de joye publyé estre faictz à cause des treves accordees entre le Roy notre sire et l’empereur »[20]. C’était l’hiver et nul n’imaginait que la ville allait flamber quelque temps plus tard ni que la trêve, signée pour cinq ans, allait être bientôt rompue. Pour l’heure tout était calme. Il n’en allait pas de même sur le plan religieux.

Après Le Fèvre d’Etaple et les premiers luthériens, c’est Calvin qui inspire la Réforme française dont le nombre d’adeptes ne cesse d’augmenter, inquiétant les autorités. Dès 1534 des mesures répressives étaient apparues contre ceux que l’on dénommait encore les « luthériens », s’intensifiant dans les années 1538-1540 et au-delà. Sans entrer dans les détails des édits, voici les mots clefs de cette lutte : il faut nettoyer les lieux « infestez de la secte hereticque lutherienne, perturbative du repos et tranquillité de la republique très chretienne », ces gens qui tiennent des propos « scandaleux et erronnez » lisant des livres de cette « doctrine pestiferee ». En 1543, le parlement de Bourgogne ordonnait déjà la recherche et la saisie des livres hérétiques, des colporteurs et autres libraires. Les édits parviennent dans tous les bailliages, certains prônant la dénonciation. Les marguilliers sont particulièrement sollicités, chargés de veiller à l’exécution des ordonnances, « sous peine d’estre reputez fauteurs desditz hereticques », devant surveiller avec les curés ceux qui seraient « mal sentant de la foi ». Justement, Pierre Catin, un marguillier de Notre-Dame de Tonnerre va dénoncer plusieurs personnes : en 1546, Roch Perseval (ou Perceval), receveur des tailles en l’élection de Tonnerre, Jehan Cocquinot (ou Le Cosquino), receveur du magasin à sel et  « une nommée Antoinette, fille de Pierre Perseval » qui sont inculpés de propos hérétiques ; en 1547, alors que la « chambre ardente » se met en place au Parlement de Paris pour juger les hérétiques, c’est au tour de Regnault Fouquier, menuisier, et de Anne Perceval veuve de Jehan Piget ancien grenetier. Anne est la sœur de Jacqueline épouse de Jehan Canelle, élu pour le roi en l’élection et lui aussi penchant pour la Réforme mais pas inquiété. On voit que, en dehors du menuisier, tout tourne autour de l’élection et du grenier à sel. D’ailleurs Pierre Catin est greffier en l’élection et au grenier à sel. Y aurait-il des règlements de comptes ?

Une enquête est ordonnée sur la vie des accusés, instruction menée par le bailli d’Auxerre. Les accusés sont autorisés à faire la preuve de leurs faits justificatifs et de reproches et affirment que Pierre Catin, qui les a accusés de « mal sentir de la foy », a suborné divers témoins pour étayer cette calomnieuse accusation[21]. De son côté Anne Perseval attaque ledit Catin. Les choses ne semblent pas aller plus loin car tous ces gens vivent en paix plusieurs années après. Il est vrai que l’arrivée d’un nouveau comte favorable à la Réforme va changer la donne.

Les quelques mois avant l’incendie

En novembre 1555, les trois Etats avaient été convoqués à Sens pour la réformation de la coutume du bailliage de Sens, dans laquelle la coutume de Tonnerre allait être absorbée. Ce n’est pas le lieu ici de développer sur la rédaction des coutumes, mais juste de signaler l’importance et l’impact que cela eut sur les gens.

En ce même mois de novembre, François Pinot bailli de Tonnerre, Geoffroy de Cenamy écuyer et consors, à savoir « certains autres serviteurs de ladite de Clermont », sont mis en accusation[22]. On reprochait depuis déjà deux ans à Cenamy et Pinot de retenir des deniers qui avaient été payés à la dame comtesse et d’autres qui devaient être rendus aux manans et habitants de Tonnerre pour les dépens du procès des censives[23]. En mars 1556, tous deux réclament que leur procès soit jugé au plus tôt par le bailli de Sens. Cette requête nous apprend que certains Tonnerrois auraient conspiré leur mort en utilisant les services d’un vagabond, Didier Perrot. Ce dernier s’était dénoncé et l’enquête à son sujet avait conduit à une accusation contre Cenamy et Pinot pour « crime d’heresie » et prise de corps contre eux par le bailli de Sens ­— on voit que l’hérésie est une arme. S’ensuivit un procès criminel et Perrot, comme Cenamy et Pinot avaient eu l’autorisation d’informer sur leurs faits justificatifs dans le mois suivant. Mais les habitants avaient fait appel de cette sentence. Pour Cenamy et Pinot, cet atermoiement est fâcheux car ils ne peuvent faire preuve de leur innocence. C’est aussi un signe supplémentaire de la haine que, selon eux, leur vouent les habitants de Tonnerre en raison de « la poursuicte faicte par lesd. supplians pour l’execution des arrestz obtenuz » par la comtesse après son veuvage[24]. Cette histoire aura des conséquences que nous découvrirons.

Dans la nuit de la saint-Michel 1555 (29 au 30 septembre), « environ une heure après mynuict », deux malades alités entendirent « fort tabouller et frapper » à l’hôpital. Comme il faisait « fort grand vent et d’aultant qu’ilz sont fort mallades, ne s’estoient pas levez pour en advertyr ceulx de la maison », puis ils virent « quelques hommes qu’ilz ne peurent congnoistre sortir par l’huys neuf de lad. grande salle ». Le lendemain, le Me Toussaint de Mallesec, Pierre LeFort receveur, André Mercès notaire au comté et greffier de la justice de l’Hôpital, Maclou Levuyt prévôt de Tonnerre et quelques autres constatent que des malfaiteurs étaient entrés par effraction par une porte près de la porte de l’Hôpital de la ville et avaient fracturé « avecques grandes forces » trois coffres contenant des titres et des sceaux de l’Hôpital[25]. Or le Me Mallesec est en litige avec l’ancien Me Le Bouteiller et doit encore rendre des comptes et surtout conserver les titres. Cette affaire va inspirer quelques tracasseries contre la comtesse et contre lui-même.

Il y avait eu aussi des exactions dans les bois de l’Hôpital. En début d’année 1556, une commission de la cour de Parlement demande une information sur la coupe, dégradation et vol des bois et « aultres biens transportez de l’hospital ». L’information est d’abord à l’encontre du maître, puis on parle plus largement de « ceulx qui ont coppé et prins le boys »[26]. Les échevins n’en oublient pas pour autant le rouage et parlent d’un accord fait l’année précédente avec Toussaint de Mallesec, sans pour autant toucher deniers. A la fin de l’année ils ne recevront que 10 L.t., constatant que le receveur n’a pu en faire poursuite, « ny recouvrer le bail pour le debat des deux maistres de l’hospital qui ont serré et empourté les registres dudict hospital »[27]. Il y a tout de même bien un problème avec la gestion de cette institution.

Parallèlement, les échevins poursuivent en justice ceux qui retiennent les deniers des dépens du procès des censives. Il s’agit de Bernardin Bernard, Pierre de Lacroix et Lambert Lepage, Geoffroy de Cenamy ayant été pris à partie par un autre biais, comme nous l’avons vu. En février 1555, LePage dit marchand à Tonnerre, est institué procureur de la comtesse pour la réception de certains deniers suite à des confiscations dont il « pourra jouir comme bon luy semble ». Ceci est une façon de détourner des deniers de la recette générale du comté sur laquelle les Tonnerrois pourraient se faire rembourser. La première confiscation a lieu à Epineuil en octobre[28]. Lacroix et Bernard sont liés à la comtesse par des obligations sur les ventes de bois. D’octobre 1555 à juin 1556, les échevins, avocats et procureurs sont fort occupés à ce procès et se partagent entre Tonnerre, Villeneuve-le-Roy et Paris, en profitant pour poursuivre d’autres procès moins importants. Il en coûte de nouveau beaucoup d’argent.

Un mois avant l’incendie, le 2 juin 1556, les échevins prévoyaient de nouveaux travaux à l’enceinte. Ils avaient établi un marché de 40 L 4 s.t. avec un Me charpentier, Simon Testuot, pour la « charpenterye des murailles et tours », lui procurant pour 30 L 12 s 6 d.t de « boys à maisonner ». Ils avaient acheté pour 21 L 1 s 3 d.t. de « thuilles festieres et arrestieres » pour la couverture des murailles depuis la porte Saint-Jacques (ou Vaucorbe) jusqu’à la porte Saint-Michel, et fait réparer la serrure de la porte Jehan Garnier[29]. Qu’est-il advenu de ces travaux ?

Calendrier et météo

Souvenons-nous que la France et ses voisins sont encore régis par le calendrier Julien. Aussi, pour avoir une idée plus actuelle des dates exprimées dans les documents, faut-il ajouter dix jours. L’incendie du 8 juillet se passe en fait le 18 dans notre calendrier. Certains faits peuvent paraître non crédibles en fonction de leur précocité. Lorsqu’on dit par exemple que les moissons de gros grains (bleds) étaient engrangées dans certains lieux dès le 1er juillet, il faut entendre le 10 ­— ce qui est plausible si l’on compare avec 1976, année de canicule aux moissons précoces, terminées le 10 juillet dans notre région.

L’année 1556 est repérée par tous les analystes comme une année de canicule sévère dans toute l’Europe. Les contemporains d’ailleurs s’épanchent sur le phénomène. Claude Haton, curé près de Provins, raconte[30] que l’année nouvelle, qui commençait alors à Pâques, « entra à la seicheresse et y continua […] car il feut sans pleuvoir depuis le jour du grand vendredy ou samedy vueille de Pasques jusques à la feste de Toussainctz » — du 3 ou 4 avril jusqu’au 1er novembre. Il ne plut qu’une seule fois, poursuit-il, le jour de la Fête Dieu, 4 juin, mais pas suffisamment pour les mars (orge, avoine, légumineuses) qui « n’avoient su lever à moytié » et les bleds végétaient.

On avait donc organisé des processions de la mi-mai à la Fête Dieu, « tant en une province qu’en l’aultre, pour demander à Dieu sa misericorde et de l’eaue sus la terre ». Ces processions, avec échanges entre lieux de culte, nourriture dans les rues et enfants vêtus de blanc (recouverts de linceul à Troyes) étaient en quelque sorte le prototype des processions blanches de 1583[31]. Mais alors que ces dernières auront pour but un sanctuaire marial, celles de 1556 « mettent en scène des foules qui se préparent au Temps du Triomphe christique, dans l’imitatio Christi »[32]. A Troyes, on imitait la passion du Christ, ce qui fait dire au protestant Nicolas Pithou qu’il s’agissait de mommeries (mascarades). J’ignore si les Tonnerrois et villages voisins étaient couverts de linceuls ou mettaient en scène un homme jouant le rôle de Jésus « tout nu lié et garotté de cordes » et fouetté de verges, toujours est-il qu’ils tenaient bien « force cierges et lampes ardentes ». Dans le livre de compte, une seule mention, mais elle dit tout : le receveur dépense 10 L 17 s.t. « pour achapt d’une douzaine de torches et façon d’icelles portées à la procession faicte au lieu de Curgy, en l’honneur et reverence de la saincte espine estant audict lieu, avec pour achapt de pain et vin baillé à plusieurs paouvres personnes estans à ladicte procession et d’aultres gens de village passans et repassans allans et venans aud pellerinaige et procession »[33]. Courgy est un village à 6 km au sud de Chablis. Les villes et villages dans un rayon de 22 km ont pu s’y rendre : Tonnerre, Auxerre, Noyers, Vermenton… Qu’y avait-il là de si attractif ?

L’Epine de Courgy (photo diocèse de Sens et Auxerre)

 

La Sainte Epine, rapportée en décembre 1555 par Edmée de Geresme depuis le château de Girondelle dans les Ardennes où la guerre contre les Impériaux faisait rage. Héritière de la seigneurie de Courgis, elle confia la relique au vicaire du village[34] qui l’exposa aux fidèles. Des miracles se produisirent attirant très rapidement des pèlerins. Les catholiques affirmaient là la puissance de la religion de Rome, tandis que les huguenots calomniaient « ce pelerinage et miracles qui s’i faisoient ». L’affrontement est symbolique. La renommée du village gagna pourtant des contrées plus lointaines et Claude Haton en parle l’année suivante, disant que l’on « n’apelloit plus cestuy village qu’A la Saincte Espine »[35]. C’est donc vers une relique de la Passion du Christ que se déplacent les processions de 1556, avec une ferveur mystique amplifiée peut-être par la crise religieuse, comme si le feu couvait…

Après avoir parlé des archives et posé le contexte, entrons finalement dans le vif du sujet :

1. Le bruslement de la ville de Tonnerre

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[1] François-André Isambert et al., Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789, tome 13, Paris, Belin-Leprieur, 1828, pp 176-177 et 462. En ligne :

[2] Tonnerre, BM, ms 10, f° 10-12 : chanoine Jacques Mutinot, « Histoire de la ville et comté de Tonnerre, par Me Mutinot, chanoine régulier de l’hôpital », copie de la main de F.-D. Cerveau, maître de l’hôpital de Tonnerre — Jacques Mutinot fut religieux à cet hôpital entre 1730 et 1732.

[3] L. Le Maistre, « Marguerite de Bourgogne, reine de Naples, de Sicile et de Jerusalem, comtesse de Tonnerre », AY n° 31, 1867, p 94.

[4] Jean Fromageot, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, pp 228-231.

[5] François-David Cerveau, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, Dannemoine, A l’Image de l’abeille, 1992, qui, p 97-101.

[6] Plusieurs auteurs l’affirment. Pour exemple G. Cotteau et Victor Petit, « guide pittoresque dans le département de l’Yonne — la vallée de l’Armançon », AY 1855, p 498, pour qui cet hôtel aurait été construit par la duchesse d’Uzès sous Charles IX (1560-1574) ; elle ne devient duchesse qu’en 1566, « elle » aurait donc fait construire l’hôtel (qui ne lui appartient pas) en même temps que le château de Maulnes ? Allez savoir…

[7] Voir ici https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/08/le-tumulte-de-la-porte-saint-michel-1/

[8] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1556-57 f° 31 v°-32.

[9] Un élu pour le roi proche des Clermont, le Maître de l’Hôpital, un ancien receveur de l’Hôpital, un procureur de Crussol, deux nobles champenois proches du seigneur de Nicey, un ou deux forestiers du comté. Pour le reste, trois membres de Saint-Michel (peut-être redondants avec les quatre frères déjà consultés), des bourgeois et des habitants de la ville, et des inconnus — certains noms sont de plus illisibles sur cette dernière page très abîmée.

[10] Voir à ce sujet Les témoins devant la justice : Une histoire des statuts et des comportements, sous la dir. de Benoît Garnot, Rennes, PUR, 2003, entre autres l’article de Sandrine Walle, « De la déclaration orale du témoin à sa restitution écrite par le commissaire et son clerc à Paris au XVIIIe siècle », p 343-351. En ligne : https://books.openedition.org/pur/19621?format=toc

[11] Diane Roussel, « L’écrit judiciaire à Saint-Germain-des-Prés au XVIe siècle, une pratique sociale »,
L’écrit à Saint-Germain-des-Prés (XIIIᵉ-milieu du XIXᵉ siècle), Ecole nationale des chartes, 2012. En ligne : http://www.chartes.psl.eu/fr/rubrique-centre-jean-mabillon/ecrit-saint-germain-pres-xiiie-milieu-du-xixe-siecle#ÉcritJudiciaire

[12] Ville de Tonnerre, La Chapelle-lèz-Floigny, Chaonne, Commissey, Arthonnay, Nicey, Chanay et Villiers-les-Moines, Cruzy-le-Châtel (forêt de Maulnes), Villon, Rugny, Panfol, Tronchoy, Vertault, Pimelles (Tonnerre, AM, 2 DD 1).

[13] Je n’entre pas ici dans les détails qui sont déjà traités ailleurs et me permets de vous y renvoyer : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/03/06/francois-du-bellay-une-gestion-musclee-du-comte-1539-1553/

[14] Tonnerre, AM, 2 DD 1. Pour les villages, certains procès sont encore en cours.

[15] Voir dans ce blog : Une affaire de vaches

[16] Voir sur ce blog : Loise de Clermont, 2c  Aux abois, article à venir.

[17] Voir  https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/21/la-tour-de-notre-dame/

[18] Voir Un chantier à l’hôpital — article à venir.

[19] François Rabelais, le Quart Livre des faicts et dictz heroïques du bon Pantagruel, A Lyon chez B. Aleman, 1552, Prologue, f° 9.

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 24. Charles Quint venait d’abdiquer pour son fils Philippe II.

[21] Ces notes sont issues de Charles Porée, « Inventaire de la collection de Chastellux » (XVIe siècle, I), BSSY, vol. 58-I, 1903, p 36-144.

[22] AN/X/2a-118 f° 239-240.

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 14 et 19.

[24] Un arrêt de la Table de Marbre du 20 mars 1554 n.s. avait ordonné que l’arrêt des Bois du 2 mai 1552 soit exécuté et Cenamy et consorts s’y étaient employés (Tonnerre, AM, 2 DD 1 f° 15).

[25] Tonnerre, AH, C 6.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 33-33 v°, 37 et 38 v°.

[27] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 11 v°-12 et 1556-1557 f° 5-5 v°.

[28] Auxerre, ADYonne, E 3 115 f° 49-50 du 5 octobre 1555. La procuration passé le 2 février 1555 à Paris, devant Claude LeNormant et Guillaume Cothereau.

[29] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 22-24.

[30] Claude Haton [Laurent Bourquin dir.], Mémoires, Tome I, Editions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001, p 45-50.

[31] Voir Denis Crouzet, “Recherches sur les processions blanches – 1583-1584”, Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 4, p 511-563, et sur ce blog :

https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/06/17/1583-des-processions-blanches-tonnerroises/

[32] Denis Crouzet, Les guerriers de Dieu : la violence au temps des troubles de religion, vers 1525-vers 1610, ed. Champ Vallon, T. I, p 212-215.

[33] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 24 v° ; la date n’est pas donnée mais cela se situe avant l’incendie.

[34] Cette relique, dit-on, avait été rapportée de Jérusalem au XIIe siècle par Godefroy de Bouillon qui l’avait donnée à son frère Baudoin, comte de Flandre ; ce dernier l’avait déposée à Girondelle. Voir  Henri Auclerc, « La seigneurie de Courgis au XVIe siècle », BSSY,  vol 88, Auxerre, 1934, p 129-139.

[35] Claude Haton, op. cit., p 119-120.

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2b Les années difficiles, le crime de Tallard

Cf. : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2019/05/05/louise-de-clermont-tallard-2a-les-annees-difficiles/

 

Un coup dur : le crime de Tallard[1]

 

Au cours de l’année suivante, 1543, les relations franco-anglaises s’étaient dégradées (question écossaise, pension de 50 000 écus non satisfaite, etc.). Heny VIII s’était donc tourné vers Charles Quint et le nord de la France avait été pris en sandwich entre les Impériaux et les Anglais. En septembre 1544, la paix de Crépy mettait fin à la neuvième guerre d’Italie : Charles Quint renonçait à la Bourgogne et François Ier à la Savoie et au Piémont, mais les Anglais occupaient toujours Boulogne.  Le 7 juin 1546 la France et l’Angleterre aboutissaient à la paix d’Ardres. Cette fois, le roi de France abandonnait Calais mais s’engageait à payer dans un délai de huit ans une lourde indemnité à l’Angleterre (2 millions d’écus qui seront rabaissés) afin de récupérer Boulogne. Cette paix devant être ratifiée solennellement par les deux souverains, Odet de Selve arrive à Londres le 3 juillet comme nouvel ambassadeur du roi de France. Il sera suivi en août par l’amiral de France Claude d’Annebault afin de recevoir la signature d’Henry VIII. Le 13 juillet, l’ambassade anglaise débarque à Calais. Cuthbert Tunstall, évêque de Durham et Nicholas Wotton, doyen de Canterbury et d’York, accrédités comme ambassadeurs extraordinaires, sont accompagnés de l’amiral anglais, John Dudley vicomte de Lisle suivi de 200 cavaliers. Ils arrivent le 26 à Fontainebleau où sont le roi et la cour. Le 30, Nicholas Wotton est présenté au roi comme nouvel ambassadeur d’Angleterre. Il sera un de nos précieux informateurs à propos du crime de Tallard. Le dimanche 1er août, dans la chapelle du château de Fontainebleau, François Ier ratifie le traité en prêtant serment.

Traité d’Ardres avec Henry VIII en médaillon (Archives nationales AE/III/33)

Depuis le 1er août, écrit le nonce Dandino, « on a passé tout le temps en joutes, en mascarades et en chasses jusqu’au départ de l’amiral anglais le 3 août »[2]. Le 2 eut lieu un grand mariage entre Claude de Guise et Louise de Brézé fille de Diane de Poitiers. Ce même 2 août 1546, le parlement de Paris prononce l’arrêt de mort contre Etienne Dolet[3], tandis que des lettres patentes royales confient à Pierre Lescot[4] la surintendance des travaux du nouveau Louvre.

C’est dans ces circonstances que, ce 2 août, le cardinal du Bellay prend sa plume pour écrire au roi d’Angleterre[5] sur un sujet n’ayant rien de politique mais ouvrant officiellement notre affaire en mettant le feu aux poudres : « Ung frere, Sire, de Madame du Bellay a faict durant ces guerres de la mort d’un sien frere la vindecte [vengeance], contre ung aultre jeune homme, plus accompaignee de temerité que de raison ». Le cardinal explique que quiconque interviendrait auprès de François se verrait répondre « qu’il fault reprimer les actes insolens parmy la jeunesse de ce royaulme ». Par conséquent, le seul qui puisse intervenir auprès du roi français pour sauver le jeune homme est le roi d’Angleterre. Il est vrai que l’affaire Tallard est citée par certains historiens comme un exemple de la sévérité de François Ier que personne ne pouvait amadouer. Le cardinal se permet cette requête car là où le jeune homme « recevra honte, il y a en cedict Royaulme mille gentilzhommes qui a cause du parentaige en recepvront leur part. Mais à peu diceulx […] toucheroit il tant que à moy, pource que sa seur, Sire, qui est à luy comme chief a espousé, le chief de mon nom et de ma maison ». Nous apprenons donc que le jeune homme en question est un cadet de la maison de Clermont-Tallard. On touche ici du doigt le code de l’honneur alors en vigueur dans la société, tout particulièrement chez les nobles. Le cardinal ajoute que l’intervention d’Henry serait pour lui et sa Maison un bienfait inestimable et le supplie afin de « saulver, à quelque condition que ce soit, seulement la vie à ce pouvre jeune homme, et en ceste vie la reputation à tant des siens ».

Le cardinal Jean du Bellay

Le même jour le cardinal écrit également à William Paget, celui-là même qui était venu à Tonnerre comme ambassadeur en 1542 et devenu conseiller et secrétaire d’Etat d’Henry VIII : « J’escripz au Roy d’ung affaire qui me touche de si près qu’il n’est possible de plus car si l’on voit dedans la ville de Paris executer par justice le frere de la contesse de Tonnerre (qui n’est, depuis qu’elle est mariee, recongnue sinon au nom et tiltre de madame du Bellay […]), je vous laisse penser quelle note tant pour le present que pour l’advenir ce peult estre à madite maison »[6] . Il faut agir vite. Jean du Bellay ajoute que la « follye et vindecte que a faicte le jeune homme ne touche à personne qui soit de maison », et qu’il ne s’agissait que de l’entreprise stupide d’un jeune homme de « bon lieu qui ayt voulu temerairement et en plaine campaigne venger la mort de son frère », en s’en prenant à un autre jeune homme qu’il ne pensait pas fait de la même étoffe. Le cardinal ne veut pas excuser le geste mais faire remarquer à quel point l’éclaboussure serait grande pour lui et sa famille. D’ailleurs, ceux qui ont fait requête au roi François, l’ont fait en raison d’une longue amitié pour sadite nièce[7]. Ce qui est mis en avant ici est la hiérarchie des familles, comme s’il allait de soi qu’un aristocrate puisse se venger d’un petit nobliau n’appartenant à aucune grande maison alors que l’honneur de plusieurs hauts lignages était compromis en cas de condamnation et d’exécution publique. On minimise l’acte en mettant l’accent sur la jeunesse du justicier, son manque de réflexion. Chacun sait en effet que les cadets sont plus tête brûlée que les aînés.

Et voici les lettres qui partent pour l’Angleterre en même temps que l’amiral anglais, tandis que le cardinal se replonge dans les affaires et que l’on traite de part et d’autre de la Manche de la rançon pour Boulogne tout en gardant un œil sur Charles-Quint et les princes allemands.

 

Intervention de Henry VIII

Le 12 août, Nicolas Wotton, ambassadeur d’Angleterre fraîchement présenté au roi français, reçoit les instructions de son souverain. Le 19, à Moulins, il est reçu en audience, au cours de laquelle il exprime la requête de son roi pour le pardon de Tallard. François Ier répond qu’il savait qu’Henry avait été sollicité et connaissait à l’avance la raison de cet entretien, mais que le geste perpétré par Tallart était si « infâme » et détestable qu’il ne pouvait pas pardonner. D’ailleurs, si Henry avait été bien informé, il se serait rendu à l’évidence qu’aucune clémence n’était acceptable. Le roi reste ferme, malgré la requête de son « bon frère », car il fonde sa décision sur les résultats d’une enquête exigée par ses soins. Wotton insiste, se permettant d’ajouter que, certes, un roi doit rendre la justice mais qu’il doit aussi, parfois, montrer de l’indulgence, et termine en faisant remarquer que chaque jour François rend la justice, mais que — argument diplomatique — ce n’est pas tous les jours qu’il peut faire plaisir au roi d’Angleterre. Wotton allait poursuivre quand François Ier mit fin à l’entretien en lui assurant que son amiral (Annebault alors à Londres) ferait sa réponse à Henry, et quitte la pièce, irrité.

Sur ce, décontenancé, Wotton envoie une lettre à Madame du Bellay pour l’informer et poursuit ses réflexions. De toute évidence, ce Tallard jouit de faveur et d’amitié en cette cour. Depuis que l’ambassadeur est arrivé à Moulins (le 18), le dauphin lui-même et son épouse (Henri et Catherine de Médicis) lui ont envoyé le signor Pierre Strozzi[8] pour le prier de mettre tous ses soins dans cette affaire en gage d’amitié[9]. C’est que le roi prend la chose tellement à cœur que personne n’ose plaider cette cause, à part Madame du Bellay qui prend tout sur elle.

Voici donc des détails intéressants sur le positionnement des partisans de Tallard à la cour. Jean du Bellay est en train de perdre de son influence pour s’être opposé au cardinal de Tournon et au maréchal d’Annebault, favoris de François Ier. Il s’est en effet rangé du côté du dauphin et de la duchesse d’Etampes pour souhaiter un rapprochement avec Henry VIII contre Charles Quint et peut-être même contre le pape, alors allié de l’empereur. A cette faction appartiennent aussi Strozzi et, semble-t-il, Loise de Clermont qui fait alors partie de la Maison de Mesdames, la dauphine Catherine et Marguerite de France fille du roi. Les ambassadeurs, observateurs de la cour de France, savent tout cela. Le cardinal du Bellay redoute même la disgrâce. Sa fidélité à sa famille n’est pas pour arranger les choses. Aussi va-t-il trouver Wotton, et le 28 août, l’ambassadeur écrit à William Paget pour tirer la sonnette d’alarme. Il explique les factions, ajoutant que le roi français soupçonne déjà le cardinal qui risque de s’attirer de gros ennuis. C’est pourquoi il souhaite tant ne pas être impliqué. L’amiral d’Annebault est chargé de se renseigner, or il est arrivé le 21 août à Londres. Surtout ne rien dire. Si toutefois on avait déjà révélé l’intervention du cardinal, y revenir et affirmer que c’est Mme du Bellay (qui « prend tout sur elle ») qui a écrit et qu’Henry VIII est intervenu en faveur de sa Maison. Tout ceci montre à quel point cette affaire a provoqué de remous à la cour et dans la diplomatie.

 

Les faits

Que s’est-il donc passé ? Pourquoi François Ier reste-t-il intransigeant ? Ce sont les lettres de l’ambassadeur Nicolas Wotton[10] qui permettent d’entrer dans les détails de l’affaire, après des entrevues avec François Ier et Gilbert Bayart son secrétaire d’Etat[11]. Un frère cadet de Loise de Clermont avait été tué par un jeune homme de petite noblesse nommé Des Maretz (Des Marets) au cours d’une des dernières guerres, probablement dans le Piémont en 1544. La famille avait dû en être mortifiée, blessée dans son honneur, mais c’est un autre cadet de la maison, ledit Tallard (Tallart ou Talart) qui décida de laver l’outrage alors qu’une opportunité se présentait. Il était en poste sur les frontières du nord de la France lorsqu’il entendit dire que Des Maretz, son ennemi, était sur le point d’y venir en service. Rassemblant quelques soudards de sa compagnie, Tallard partit à sa rencontre. Or, ces hommes en service et gagés s’étaient éloignés sans autorisation de leur capitaine et surtout, déguisés en Bourguignons impériaux, portant les croix rouges de Saint-André sur leurs casaques et criant « Bourgoigne ! Bourgoigne ! ». C’est ainsi qu’ils tuèrent Des Maretz, par une trahison. Certes, se déguiser est une ruse souvent employé au cours des guerres afin de tromper l’ennemi et de le vaincre. Mais Tallard, avait répondu le roi, a utilisé ce stratagème dans le but d’assassiner un bon gentilhomme de son propre pays qui arrivait au service de son prince. Acte de félonie soutient le roi chevalier, impardonnable ! Acte avec préméditation et accompli par pure vengeance pour « une méchante querelle », inacceptable ! Bayart informe aussi Wotton d’un second crime, perpétré récemment mais après celui de Des Maretz, commis ou commandité par Tallard lui-même après avoir été blessé. Encore une vengeance, offense envers le roi. Notons que nous ne savons pas quelle(s) arme(s) Tallard a utilisé pour tuer : l’épée ou une arme à feu ?

François Ier âgé, le roi justicier (manuscrit de la BnF)

La justice est en effet au cœur de la fonction royale et les édits doivent être respectés. Dès 1539, un édit avait mis le doigt sur des « assemblées, menées et pratiques illicites sous occasion de querelles entre gentilshommes et autres nos subjets », en compagnie ou sans, « armez par les champs, forests, bois et chemins, allans et venans masquez et autrement deguisez pour n’estre cogneuz à leurs habits et compagnies », chose pernicieuse. En conséquence, ceci était interdit à toute personne « de quelque estat, qualité ou condition qu’il soit » ; « toutesfois n’entendons comprendre esdites inhibitions et defenses, les gens de nos ordonnances allans ou venans à leurs garnisons, marchans et cheminans sous leurs enseignes par commandement de nous ou de leurs capitaines ». Or, en juillet et août 1546, François Ier réitère en promulguant un édit qui défend le port d’armes à tous, gentilshommes ou autres, et un autre édit défendant « à tous gentilshommes de former aucunce assemblées et d’en venir aux voies de fait pour querelles particulieres ». Le second du 1er août précise que les homicides motivés par la vengeance seraient punis de la peine de mort : « il y a plusieurs personnages de notre royaume (et mesmement les gentilshommes et autres de grande qualité qui deussent estre lumiere et exemplaire aux autres de bien faire) qui, pour se venger les ungs des autres des injures et oultrages dont ilz se pretendent respectivement grevés et offensés les ungs par les autres, au lieu d’avoir recours à nous et à notre justice comme ils devroient pour leur en estre faict raison et reparation, font ligues […] et se mectent en armes pour se trouver et courir sus les ungs les autres […] le tout au très grand mespris contennement [négligence] et irreverance de nous et de justice »[12]. Le crime de Tallard ne serait-il pas à l’origine de ces derniers édits ? Comment le roi pourrait-il se désavouer vu toutes les circonstances aggravantes ?

Il y a plus. Ce crime eut lieu à cause d’une « méchante querelle » à propos du fait que Des Maretz avait tué le frère de Tallard sans mauvaise intention, ce qui a été prouvé cum moderamine inculpatæ tutelæ — c’est-à-dire que l’on a le droit de défendre sa vie même en tuant son agresseur mais “avec la modération d’une juste défense” et non par vengeance. Ce qui signifie que Des Maretz, après son acte, s’en était remis à la justice royale, qu’il n’avait jamais demandé aucune grâce au roi mais l’avait obtenue du chancelier à la suite d’une procédure ordinaire, en dépit du fait que Tallard et ses amis s’y étaient opposés de tout leur poids. Autrement dit, il avait été prouvé que Des Maretz avait tué l’un des Clermont en légitime défense et avait obtenu une lettre de rémission. Aucune vengeance n’était alors plus justifiée. Aussi, pour François Ier, il s’agit là « du pire crime de lèse majesté », puisque d’une part on dénie sa justice et, de l’autre, on se fait justice soi-même. Il ne fait par conséquent aucun doute que le roi d’Angleterre puisse penser raisonnable de pardonner un tel acte et de solliciter cette grâce.

Pourtant, diplomatie oblige, le roi français fait dire à son homologue anglais qu’il va diligenter une nouvelle enquête pour lui plaire. Comme dit Wotton, « une nouvelle enquête sur de tels sujets devrait demander du temps et il informera son roi du geste du roi de France ». C’est bien sûr un faux-semblant. Tallard est emprisonné à la Conciergerie du palais à Paris[13], depuis un certain temps. La pression de ses familles et « amis » a retardé le procès, ce dont se plaint la famille de la victime.

Etienne Pasquier[14], contemporain comme Brantôme, rapporte que « Jean des Marests [a été] meurtry par le Seigneur de Talart, de haute et
ancienne lignée, et gentilhomme supporté de plusieurs grandes alliances ». Il ajoute que la haute naissance de ce criminel retardant la procédure, « l’ayeule du pauvre defunct ayant son seul recours au prince, se jetta à genoux devant luy toute eplorée à Fontainebleau », réclamant justice. Cela se passe donc avant le 4 août, jour du départ de Fontainebleau. Sur quoi François 1er « luy commanda de se lever promptement, et s’adressant vers toute la compagnie qui l’environnoit : Foy de gentil-homme, ce n’est pas raison que cette damoiselle se prosterne devant moy, me demandant une chose que pour le deu de mon Estat je luy dois : mais c’est à faire à ceux qui m’importunent sur les remissions et abolitions, lesquelles je ne leur dois sinon de grace et puissance royale ».

Pourtant, les jeux sont faits. Précisément le 20 août, de Moulins, jour même de l’entrevue entre Wotton et le roi, un mandement est fait au parlement de Paris concernant le fait du procès Tallard[15], dont Me Estienne de Montmirel[16] est le rapporteur. Ce Montmirail est conseiller du roi en sa cour de parlement à Paris. Il fait parti des conseillers pressentis pour se rendre en Poitou, en 1545, pour y rechercher les sectateurs de la nouvelle hérésie et instruire leur procès, mais décline parce qu’il « est retenu par les affaires du Dauphin, dont il est maître des requêtes ». Il ne put cependant échapper au procès d’Etienne Dolet dont il fut rapporteur et dont il dut prononcer l’arrêt de mort quelques jours auparavant. Etant lié au Dauphin et à Odet de Selve, ami de François du Bellay et Loise Clermont, il dut être favorable à Tallard. Ce mandement fut présenté au parlement le 23 août suivant. Le procès s’ensuit, en la Tournelle, chambre qui instruit les affaires criminelles et semble être en cour à la fin du mois et, « son procès faict, fut condamné à avoir la teste trenchee » conclut Brantôme. En effet, le 17 septembre Wotton écrit à Paget : « Tallard is beheddid uppon Frydaye the thirde of this moneth » [Tallard a été décapité le vendredi 3 de ce mois], philosophant un peu amèrement mais avec un humour très britannique que, contrairement à beaucoup, Tallard n’aura pas eu à se plaindre des lenteurs de la justice ! Quant à Pasquier, il déclare à propos du roi « que ne pouvant estre flechy par aucune priere de ceux qu’il favorisoit, ny mesme par ambassadeurs estrangers, voulut la punition en estre faite, telle que la gravité du delict portoit », ajoutant qu’il vit decapiter Tallard aux Halles de Paris. En accord avec son temps, Pasquier commente par ailleurs qu’il faut distinguer entre homicides et meurtres de « guet-à-pens », vrais assassinats.

Il reste à en savoir plus sur la victime et le criminel. Aucun d’eux n’est clairement caractérisé. Les prénoms ou les titres se mêlent et les indications sont contradictoires et imprécises.

 

La victime

La victime est Nicolas Dauvet seigneur des Maretz ou des Marests. Quand il est cité, selon les documents, il est dit seigneur des Maretz (les Marêts-en-Brie), ou d’Hellicourt (ou Alincourt ou Hebecourt), ou encore des Marest et Croissy-en-Brie. Au moins les fiefs restent en Brie autour de Provins. Il n’est donc pas Bourguignon comme le supposait Brantôme à cause du subterfuge. Mais comment s’y retrouver ? Avec lui nous entrons dans le monde des magistrats du Parlement de Paris. Il est petit-fils de Guillaume Dauvet, seigneur de Clagny, Berneuil et des Marests, conseiller au Parlement puis maître des requestes et de Jeanne Luillier (Lhuillier) dame de Rieux et de Fraucourt, fille d’un parlementaire. Ce couple eut trois fils Pierre, Robert et Jean et une fille, Anne épouse de Pierre Lescot. Nicolas est le fils unique de l’aîné Pierre Dauvet, seigneur des Marests et maître des requêtes, et de Madeleine Petit (fille d’Etienne Petit, secrétaire du Roi, audiencier en la chancellerie, et de Charlotte Briçonnet d’une grande famille de parlementaires). Nicolas a donc deux oncles. Le premier, Robert, seigneur de Rieux et autres lieux, conseiller en Parlement et président des Comptes, a épousé Anne Briçonnet. Robert et Anne auront entre autres enfants, Jean Dauvet seigneur de Rieux etc. et maître des requêtes qui épouse en deuxième noce une veuve, Marie de Champrond (fille de Michel, capitaine de Chartres). Le second, Jean, seigneur de Berneuil, des Marests, etc., conseiller à la cour des Aides, bailli et capitaine de Meaux est l’époux de Jeanne de Longuejoüe (dont l’oncle, Thibault de Longuejoue, a épousé Madeleine Briçonnet la sœur d’Anne).

Cette brève généalogie permet de confirmer l’identité de la victime. D’après un acte notarié du 30 août 1546, établi chez le notaire parisien Jean Trouvé : Charlotte Briçonnet, alors épouse de Charles de Pierrevive, somme Michel de Champrond, seigneur de Croissy, bailli et capitaine de Chartres, de « participer, comme il l’a promis, aux frais du procès criminel intenté […] pour l’homicide de Nicolas Dauvet, seigneur des Marets et de Croissy-en-Brie, dont le dit de Champrond est l’héritier »[17]. Or Charlotte Briçonnet est la grand-mère de Nicolas Dauvet et est aussi cousine germaine du père d’Anne et de Madeleine. Tous ces gens — Dauvet, Briçonnet, Champrond et Longuejoüe — vont hériter de la victime, mais c’est son oncle Jean qui obtient la seigneurie des Marets.

Souvenons-nous de l’aïeule qui se jette au pied du roi pour demander une rapide justice. Je soupçonne fortement Charlotte Briçonnet d’être cette aïeule. Pour cela, il fallait avoir ses entrées à la cour. Or cette femme déjà âgée (la soixantaine) a fait quatre beaux mariages, le dernier mari étant grand officier de finance (Trésorier de France) et fort riche. C’est une femme cultivée, d’une lignée de magistrats prestigieuse, et elle a côtoyé la cour de par les fonctions de ses maris dont le dernier est maître d’hôtel du roi. Son gendre, Pierre Dauvet, alors décédé, est le beau-frère de Pierre Lescot père de l’architecte. L’architecte, a lui aussi ses accès au roi en raison du projet du Louvre et a pu appuyer sa demande. Je situe cette audience royale fin juillet ou début août. D’où la réaction du cardinal du Bellay, le 2, car il y avait urgence.

Tous sont des robins anoblis depuis plusieurs générations. Pierre Dauvet, le père de la victime fut de plus armé chevalier par le roi en 1521 et enseigne d’une compagnie de trente lances[18]. Nicolas semble être promis aux armes plutôt qu’au droit et sa noblesse paraît acquise. Pour autant, il ne peut rivaliser en dignité avec les anciens lignages que sont les du Bellay et surtout les Clermont-Husson.

 

Le criminel

La question qui se pose est de quel Tallard s’agit-il ? Tantôt on parle de Julien et tantôt de Laurent. Comme les généalogies de ces familles aristocratiques sont maquillées pour cetains personnages, elles sont de peu d’utilité. Loise de Clermont a quatre frères plus jeunes. Théodore-Jean, abbé commandataire de Saint-Gilles au diocèse de Nîmes depuis 1537 est à exclure, puisqu’il devient évêque de Senez en 1551 et meurt en 1560. Julien a épousé en 1542 Claude de Rohan-Gié dame de Thoury, et est depuis appelé Thoury et non Tallard. Il est aussi à éliminer puisqu’on trouve des traces de lui à plusieurs reprises. D’après certains, dont Théodore de Bèze, il serait mort à Orléans en 1562, appartenant au camp huguenot, mais par sa faute « s’estans fait promener comme par passe temps dans le tombereau meme dans lequel on portoit les pestiférés »[19]. Ne restent donc que Claude et Laurent, âgés d’une trentaine d’années.

Laurent (ou Laurens) est dit mort au champ d’honneur, à la bataille de Cérisoles contre les Impériaux (avril 1544). Pourtant, ce Laurent signe une quittance chez un notaire tonnerrois le 21 janvier 1546 n.s.[20]. Il s’agit de 4000 livres tournois « de ce qui luy estoyt deu de l’acquisition par led. Sr du Bellay et lad. dame [Loise de Clermont] faicte de sa portion dud. conté de Tonnerre ». Il n’est donc pas mort à Cérisoles comme le proclament les généalogistes. Peut-être y a-t-il été blessé et est mort de la suite de ses blessures ? Dans ce cas il serait mort entre ce 21 janvier et juin ou juillet 1546. Peut-être est-ce lui qui fut assailli par Nicolas Des Maretz au cours de cette bataille, ce que l’on déguise ensuite car ce n’est pas glorieux ? Le 5 mars 1549 n.s. est rendu un arrêt de la cour de Parlement après un long procès entre Antoine et Louise de Clermont concernant précisément l’héritage de Laurent après son décès sans enfant, et l’année suivante, les documents tonnerrois parlent en effet de la liquidation de l’héritage de « feu Laurens de Clermont »[21]. Il est donc plausible que Laurent de Clermont soit l’offensé.

Claude serait donc le criminel. Les généalogies sont encore plus laconiques à son sujet : aucune date de décès, ni de lieu, ni de fait d’arme. De plus, il est dit seigneur de Marigny, ce qui ne correspond à aucun fief des Clermont ou Husson[22]. Pas totalement disparu, mais maquillé. Souvenons-nous que ses parts sur le comté de Tonnerre avaient été échangées contre des terres appartenant à François du Bellay et qui devaient lui revenir si Claude décédait sans héritiers, ce qui fut fait puisqu’on les retrouve dans l’héritage de Henri du Bellay, fils de François et Loise, mort en 1554.

Ainsi, mon hypothèse est que Laurent est mort de blessures reçues par Nicolas Des Maretz après janvier 1546 et que, apprenant cela, son frère Claude a décidé de le venger, attirant Des Maretz dans un guet-apens sur les frontières de Picardie. Ses familles et protecteurs ont eu beau peser de tout leur poids, le roi se montra intraitable et il fut décapité en place publique par Macé, le bourreau de Paris. La décapitation est en effet le châtiment réservé aux condamnés à mort nobles, les roturiers étant pendus. Même si Claude fut peut-être déchu de sa noblesse pour sa condamnation, ceci n’eut pas de conséquences pour sa famille car le droit du sang ne peut être supprimé.

Les Clermont-Tallard ne subirent que l’injure. D’ailleurs, très affectée, Mme du Bellay se retira de la cour pour pleurer sur sa mauvaise fortune, écrit l’ambassadeur anglais le 17 septembre, ajoutant que, quoiqu’il en soit, elle ne s’absenterait sans doute pas plus de trois ou quatre mois[23]. Les du Bellay sont à Selles-en-Berry, une des seigneuries de la comtesse, en novembre. Le décès de François Ier, le 31 mars 1547, a dû favoriser leur retour à la cour et éviter une trop longue disgrâce au cardinal. Proche du dauphin devenu Henri II, qui rappelle Montmorency, Jean du Bellay est envoyé à Rome comme surintendant générale des affaires royales en Italie. Le couple du Bellay va se consacrer de plus près au comté.

 

Suite : Une gestion musclée du comté, à la fin de https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2019/05/05/louise-de-clermont-tallard-2a-les-annees-difficiles/

 

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[1] Ce chapitre a été publié dans le Bulletin de la SAHT, Tonnerre, 2017, N° 67, p 79-94.

[2] Nonce Dandino au cardinal Santa Fiora dans une lettre du 4 août 1546, in J. Lestocquoy [ed], Correspondance des nonces en France : Dandino, Della Torre et Trivultio (1546-1551), Acra Nuntiaturae Gallicae 6, Rome, Paris, 1966, p 67.

[3] Etienne Dolet (1509-1546), écrivain et imprimeur lyonnais condamné pour détention de livres interdits et pour hérésie (calviniste), d’abord grâcié en 1543 par le roi, repris et emprisonné l’année suivante et finalement étranglé et brûlé avec ses livres place Maubert à Paris le 3 août 1546. Le soutien de la reine de Navarre, sœur du roi, n’aida cette fois en rien : François Ier resta intraitable.

[4] L’architecte Pierre Lescot (1515-1578) occupa la fonction jusqu’à sa mort ; il est fils de Pierre Lescot procureur du roi en la cour des Aides, seigneur de Lissy en Brie et de Clagny et, hasard singulier, d’Anne Dauvet, tante de la victime de Tallard.

[5] Le cardinal connaît bien l’Angleterre et Henry VIII dont il avait, entre autres, plaidé le divorce et l’excommunication auprès du pape. En 1544, il a dirigé les ambassades envoyées auprès de Charles Quint et de Henry VIII avec peu de succès, mais participe ensuite aux négociations qui aboutiront à la paix d’Ardres.

[6] Correspondance du cardinal Jean du Bellay, T. III 1537-1547, p 401.

[7] Les Langey étant cousins germains du père de François, celui-ci et le cardinal sont cousins issus de germains avec une génération de décalage — ce qui fait dire au cardinal, selon la terminologie d’alors, que François est son neveu et Louise sa nièce.

[8] Pierre Strozzi (v. 1510-1558) est un condottiere italien parent de Catherine de Medicis entré au service de François Ier en 1542, qui s’occupe pour l’heure de secourir les luthériens de la ligue de Smalkade contre l’empereur.

[9] Un événement avait scellé l’entente après la paix d’Ardres : Henry VIII avait accepté d’être le parrain d’Elisabeth, deuxième enfant d’Henri et de Catherine, née trois mois plus tôt et dont le baptême avait eu lieu en juillet, d’où la demande « gage d’amitié ».

[10] Lettres intégrales in State Papers – King Henry the Eight, part V Foreign Correspondence 1545-1547 : Wotton à Henry VIII du 21 août pp 270-274, Wotton à Paget du 28 août pp 277-278 ; Paget (Privy Council) à Wotton du 31 août, p 283 ; Wotton à Paget du 17 septembre p 301.

[11] Gilbert Bayart (ou Bayard, av. 1490-1548), conseiller et premier secrétaire des finances de François Ier dès 1528 ; homme très influent, spécialiste des affaires anglaises ; En 1544-1545 un des plus proches collaborateurs de l’amiral Claude d’Annebault.

[12] Jourdan, Decrusy et Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, Plon, Paris, T XII : édit de mai 1539, n° 269 pp 557-558 et de Fontainebleau les 16 juillet et 1er août 1546, n° 416 et 417 pp 910-912.

[13] Pierre de Bourdeille seigneur de Brantôme (v. 1534-1614) , Œuvres. Tome V, Vie des hommes illustres et grands capitaines françois, Paris, édition de 1787, pp 186-187, dans le 45e discours à propos de François Ier « grand justicier ».

[14] Etienne Pasquier (1529-1615) est un juriste, avocat au Parlement de Paris dès 1549, il a publié les Recherches de la France en 1561, livre qu’il remania plusieurs fois jusqu’à sa dernière édition en 1611. Le livre V où se trouve l’anecdote, est un recueil d’événements historiques commentés.

[15] Collection des ordonnances des rois de France – catalogue des actes de François Ier, T V, 1892, p 124, n° 15322, Moulins, 20 août 1546.

[16] Etienne de Montmirail, sgr de Fourqueux, époux en 2e noce d’une fille d’Odet de Selve, ambassadeur en Angleterre.

[17] Archives nationales, MC/ET/XIX/169.

[18] La Chesnay des Bois, Dictionnaire de la noblesse, Paris, 1772, T V, p 520.

[19] Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France, Société des livres religieux, Toulouse, 1882, t. I, p 546.

[20] Tonnerre, BM, ms 24 f° 112 v°-941.

[21] Jean Papon, Recueil d’arrests notables des cours souveraines de France, 5e ed., A Lyon par Jean de Tournes, 1569,  p 1163-1164 ; et Tonnerre, BM, Ms 24, f° 43 v°-44, cité dans un acte du 15 septembre 1550.

[22] Merci à Jean-Claude Adam de me l’avoir fait remarquer.

[23] State papers, voir note 10.

 

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Le tumulte de la porte Saint-Michel (1)

En ce printemps 1564 qui voit naître William Shakespeare (23 avril, Stratford-upon-Avon), et mourir Jean Calvin (27 mai, Genève), la cloche du guet sonne les coups précipités de l’alarme. Les Tonnerrois accourent vers la porte Saint-Michel d’où proviennent cris et bruits de lutte. Ils découvrent là qu’une bande armée, des gens de guerre, semble vouloir entrer dans la ville. On se bat, sans analyser la situation, par réflexe, et sans en peser les conséquences…

Au sud de la cité, la porte Saint-Michel enjambe la rue du même nom et ouvre sur le chemin qui grimpe dru à l’abbaye de Saint-Michel, à la maladrerie, aux bois, à des carrières et, au-delà, vers Noyers et Vézelay. Porte-châtelet assez imposante avec son massif d’entrée voûté flanqué de deux grosses tours rondes. Les textes évoquent le « gros mur, pavillon et tours » de la porte Saint-Michel. Elle ne semble avoir qu’une grande porte charretière en bois renforcée de barres de fer, dont un des vantaux est muni d’un guichet[1]. Ni fossé, ni pont-levis. Cerveau, au XVIIIe siècle, rapporte qu’au dessus de la voûte étaient figurées, à droite, les armes du roi et, à gauche, celles de la famille de Husson, dont Louise de Clermont, l’actuelle comtesse, descend par sa mère ; un Husson l’aurait fait construire[2], soit dans la seconde moitié du XVe siècle. Les chambres basses et hautes des tours sont louées mais pas depuis octobre 1561 parce « qu’il y pleut et qu’on n’y peult resider ny demourer »[3]. Pavillon et tours sont en temps normal couverts de tuiles. Le pavillon central possède une fenestre flamanche sur les combles, autrement dit une lucarne à jambages et saillie hors du toit. Comme toutes les autres portes, elle a son gardien des clefs, Jehan Guerin, qui l’ouvre chaque matin et la referme chaque soir « au son de la cloche »[4]. Une porte en mauvais état à cette époque, néanmoins surveillée à cause du danger de peste.

La peste rode

L’épidémie s’était répandue dans la région et Tonnerre dut affronter le pic de la maladie du 21 mai au 14 juillet 1563. Fin septembre on placarde encore en ville toutes les interdictions proclamées en cas de peste et les habitants intra-muros consentent à un impôt de 20 deniers par mois et par feu pour la garde des portes d’octobre à décembre. Au cours des deux périodes il y a des morts, notamment dans le faubourg de Saint-Michel. Les choses semblent se calmer quand le 19 mars 1564 n.s., quelques jours avant l’assaut des soldats, une assemblée décide à nouveau de faire garder les portes avec les consignes d’usage et l’interdiction aux habitants d’autres lieux d’entrer en la ville « à peine d’estre dechassez [expulsés] avec force »[5]. Cette menace explique en partie la peur de laisser entrer des étrangers. Peut-être n’est-ce qu’un prétexte pour tenir les portes fermées car on n’entend plus parler de peste après cette date.

Le grand tour royal

A. Challes fait allusion au tumulte de la porte Saint-Michel et l’évoque comme un épisode des guerres de religion. Il a sans doute omis de corriger la date de 1563. L’année commençant alors à Pâques (le 2 avril cette année là), le 27 mars 1563 « avant Pâques » est en fait 1564. En replaçant ce fait dans son contexte, on le saisit tout autrement. En effet, la 1re guerre civile, comme on la qualifiait alors, s’est terminée en mars 1563 par l’édit d’Amboise. Nul ne savait que d’autres guerres allaient suivre, mais l’atmosphère restait tendue à la cour comme dans tout le pays. Tenant à faire respecter l’édit de pacification et à restaurer l’autorité royale autour du jeune Charles IX, Catherine de Medicis entreprend un grand tour à travers les provinces du royaume.

De Fontainebleau, le lundi 13 mars, le cortège s’ébranle pour une longue chevauchée de 4000 km en un peu plus de deux ans. Il y a là la famille royale, la cour, le gouvernement, les ambassadeurs… et une longue file de charriots portant les effets, meubles, serviteurs, médecins, etc. de tout ce beau monde. L’insécurité politique avait imposé une augmentation de l’escorte militaire. « Un régiment de dix compagnies de gens de pied auxquelles il faut adjoindre quinze compagnies d’hommes d’armes et une de chevau-légers »[6] suivent le roi. Peuvent s’y ajouter des renforts sur l’ordre des gouverneurs de province. Claude de Lorraine duc d’Aumale est gouverneur de la Bourgogne toute proche, et le comté de Tonnerre est aux confins orientaux du gouvernement de Champagne et Brie, alors sous la tutelle de ce même duc d’Aumale pour son jeune neveu, le duc de Guise. Toutes les villes connaissent le coût de ces passages de troupes et toutes surveillent de loin leurs mouvements. Voilà l’autre raison de surveiller les portes et d’interdire l’entrée avec, peut-être, le prétexte de la peste. D’autant que le cortège tourne autour de Tonnerre passant à moins de 20 lieues : il passe par Sens avant d’arriver à Troyes où le roi fait son entrée le 23 mars.

La cour à Troyes signifie la présence du comte de Tonnerre, chevalier d’honneur de Catherine de Medicis, et des Tonnerrois lui sont envoyés avec des présents et pour traiter des affaires courantes. La cour à Troyes, c’est aussi la présence du duc d’Aumale et de son lieutenant Barbezieux (Charles de La Rochefoucauld).

Tumulte et effort faits à la porte Saint-Michel

D’abord qualifié de tumulte, l’affaire évoque une agitation populaire avec vacarme ; puis vient s’ajouter le mot scandale qui ajoute des notions de trouble, d’esclandre et d’indignation ou de réaction ; trois semaines plus tard, à tumulte s’adjoint effort qui précise un coup de force, une action violente ; enfin deux ans plus tard est utilisé le mot emotion, mouvement de foule tumultueux et inhabituel pouvant mener à une rébellion. Il n’est pas question d’acte de guerre ni d’émeute mais d’un épisode qui va coûter cher à la ville et à certains de ses habitants.

Ce 27 mars 1564, lendemain des Rameaux, une troupe de cavaliers se présente à la porte Saint-Michel. Il s’agit d’une compagnie de M. de Tavannes ou d’une bande colonelle du gouvernement de Bourgogne, le texte n’est pas clair et le nombre de soldats n’est jamais indiqué. Gaspard de Sault-Tavannes est lieutenant du duc d’Aumale gouverneur de Bourgogne, province qui doit à son tour recevoir le cortège. Il est donc possible que Tavannes ait envoyé des hommes dans la région mais en restant loin du roi et sur ses propres frontières. Ces soldats étaient en effet cantonnés à Chassignelles, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Tonnerre, mais bien à 70 km de Troyes, sur la frontière bourguignonne. La version tonnerroise est que des gens de guerre auraient demandé l’entrée. Refusée ! Les soldats auraient donc tenté d’« invahir et surprandre » la ville et « se seroyent saisiz et enparez de la porte sainct Michel et tours d’icelle ». « Convoquez par la clameur populaire et au son de la cloche » les habitans accoururent en arme et repoussèrent lesdits guerriers. C’est ainsi que la ville aurait été « garantye de mal »[7]. Ce qu’aucun document tonnerrois ne livre, c’est que le seigneur de Gaulejac, Etienne du Pouget, qui commandait la bande armée a été tué dans la lutte[8]. Sans cet élément, on ne comprend pas la suite des événements. De plus, nous découvrirons plus tard que les choses ne se passèrent pas tout-à-fait ainsi.

Alertés, les échevins et officiers du comte calment la foule et se rendent à l’hôtel de l’Escu de France où se trouvent un secrétaire de la reine-mère et deux acolytes envoyés par Antoine de Crussol pour d’autres affaires, et prêts à repartir. On les retient ce jour-là afin qu’ils accompagnent deux échevins à Troyes auprès du comte. C’est que l’affaire est sérieuse. Il y a un mort, un officier royal et les Tonnerrois aimeraient bien que l’affaire se règle tranquillement. Pour calmer les soldats, le boulanger Jehan Lasche cuit « cens pains de munition »[9]. Les soldats repartent, mais l’affaire est lancée : plainte a été déposée et une poursuite est engagée. Il va falloir se défendre. Les échevins vont avoir fort à faire. Les premiers à s’élancer à Troyes dès le lendemain, avec le secrétaire de la reine, sont Nicolas Jazu, lieutenant particulier au baillage, Nicolas Garnery, tous deux échevins et Guillaume LeVuyt, procureur. Ce même jour, on envoie Jehan Champagne, messager, et deux autres hommes vérifier à Mussy, Châtillon-sur-Seine et autres lieux s’il arrivait d’autres gens de guerre, et à Chassignelles, d’où venaient ceux qui ont attaqué la porte Saint-Michel, pour connaître leur nombre et leurs intentions[10]. Pendant ce temps, Pierre Thurreau [Turreau], lieutenant général du bailli de Tonnerre, commence à enquêter pour la défense des habitants. Pour cela il met à contribution un sergent royal, Michel Goux, et un sergent du corps de ville, Berthin Bouldrey pour aller chercher des témoins à Epineuil, Tissey et Tonnerre. L’information est menée à l’hôtel des Troys Mores, où l’on écoute aussi les dépositions de deux maîtres charpentiers ayant estimé les dégâts à la porte Saint-Michel[11].

Une ville sous surveillance

L’échevin Garnery revient deux jours plus tard pour annoncer l’envoie de troupes par le duc d’Aumale. La ville se prépare, elle qui ne voulait pas de soldats, c’est raté. Le 31 mars, vendredi saint, arrive une troupe de quinze « hommes de cheval » de la garde du duc d’Aumale avec laquais, et le lieutenant du prévôt de la connétablie de France, Me Denis Toquet, avec treize archers, un greffier et un clerc. Normal puisque ce prévôt s’occupait, entre autres, des révoltes, séditions, rébellions, mutineries, assemblées illicites, excès commis ou subis par les gens de guerre. Cinq hôtelleries sont requises pour les accueillir aux frais de la ville : celles où pendent pour enseigne l’Escu de France, la Fleur de lys, les Troys Mores, l’Escu Henry, et le Daulphin. Jusqu’au 10 avril, la ville supporte la présence de seize soldats de la garde d’Aumale, le lieutenant, son greffier et treize archers, avec chevaux et laquais. Certains partent le 10, mais d’autres arrivent et du 10 au 16 avril, ils sont vingt « hommes de cheval » en plus du lieutenant Toquet, son greffier et trois archers. A partir du 16 et jusqu’au 22, seuls ces derniers demeurent à Tonnerre[12].

Pâques

Le 1er avril, les échevins font murer les portes de Saint-Michel, Vaucorbe et Saint-Pierre « pour le bruict que l’on faisoit qu’il y descendoient gens de guerre qui debvoyent passer pres ladicte ville, et à l’occasion de la surprinse faicte par les aultres ja passez »[13]. Il ne fallait pas pour autant oublier les seigneurs de Tonnerre. La comtesse, Loise de Clermont, avait la veille informé les échevins qu’elle était à Crusy-le-Châtel et les mandait. Aussitôt, le receveur et un notable étaient allés la trouver pour faire leur révérence, et le lendemain deux notables avec un homme et son âne lui apportent quelques victuailles et bouteilles de vin en cadeaux. Le jour de Pâques (2 avril), la comtesse vient à Tonnerre[14]. C’est que les seigneurs protestants accompagnant le cortège royal sont obligés d’aller célébrer leur cène hors de Troyes, ou simplement de s’éloigner s’ils ne veulent pas communier. Aux termes de l’Edit d’Amboise, les seigneurs haut justiciers étaient autorisés à vivre chez eux « en liberté de leurs consciences et exercice de la Religion qu’ilz disent reformée avec leurs familles et subjectz, qui librement et sans aucune contraincte s’y vouldront trouver ». Comme François de Coligny, sieur d’Andelot, chez lui à Tanlay, Louise de Clermont est chez elle à Tonnerre et peut faire prêcher en son château de l’Hôpital[15]. Elle a d’ailleurs de la compagnie ce jour-là : d’Andelot et ses enfants à qui on offre des confiseries, ainsi que le sieur de Barbezieux[16].

L’enquête à Tonnerre

Tandis que les « feriés de Pâques » s’achèvent, le lieutenant du prévôt de la connétablie, Denis Toquet, mène son enquête sur les faits — l’information. Un de ses archers, Jehan d’Albie, le greffier et un sergent du comté retournent à Chassignelles et Roffey « pour faire comparoir tesmoings et estre ouyz sur la descharge desdictz habitans »[17]. Les 6 et 7 avril deux échevins vont voir le comte de Tonnerre « pour presenter requeste à fin de faire cesser la poursuite qui se faisoit pour raison dudict tumulte et scandale ». Il est vrai que cela commence à coûter cher. Mais la machine est lancée et Crussol, s’il a peut-être atténué les conséquences, n’a pu enrayer le cours de la justice militaire. Le 9 avril, Jehan duFaure, bailli du comté, sans doute sur l’ordre du lieutenant Toquet, fait « l’inventaire des armes pourtees par les habitans de Tonnerre et hospital » enregistré par un greffier[18]. 268 personnes apportent leurs armes : épieux, javelines, bâtons à deux bouts, hallebardes, arquebuses, arbalètes, etc.. Ce désarmement est une première humiliation pour les Tonnerrois, mais est en accord avec l’édit de pacification.

On a parlé d’un va-et-vient de soldats entre Troyes et Tonnerre le 10 avril. Il y a plus : « Et pour ce que ledict lieutenant de la connestablie avoit escrit à monSr le connestable de ce qu’il avoit faict touchant ledict tumulte, auroit esté envoyé par le Roy nostre sire monSr de Barbezieulx lieutenant au gouvernement de Champagne et Brye avec messieurs Fumee et Viard conseillers au grand conseil »[19]. Celui qui avait accompagné Crussol en Languedoc[20], Antoine Fumée, venait d’être nommé par le roi commissaire pour l’exécution de l’Edit d’Amboise, avec Jacques Viard. Ce tumulte est donc considéré comme séditieux, d’autant qu’une des raisons du grand tour royal est la pacification des troubles. Voici aussi Barbezieux qui revient « avec son train ». Ils vont rester du 10 au 16 avril. On les loge et on les nourrit aux frais de la ville, ainsi que leurs chevaux. MM Fumée et Viard sont acceuillis chez « madame la grenetiere », noble femme Anne Perseval veuve de Jehan Piget ancien grennetier, tandis que Barbezieux semble être chez la dame de Bernol, Jacqueline Perseval veuve de Jehan Canelle ancien élu pour le roi en l’élection de Tonnerre et sœur de la précédente. On connaît l’hôtel des Canelle, rue de Bernol (des Fontenilles) dit sottement hôtel d’Uzès depuis le XIXe siècle. La maison Piget semble être un des hôtels de la rue de Rougemont. Ces « invités » reçoivent du bois de chauffage, des chandelles, des chairs (nourriture), gibiers, pain, trois fillettes de vin pour Barbezieux et un muid pour ses gentilshommes[21].

Le procès à Troyes

Ce 16 avril, la ville de Troyes voit le roi et la cour s’éloigner vers d’autres contrées. C’est ce jour-là que Nicolas Jazu et Nicolas Garnery raccompagnent MM Fumée et Viard qui vont suivre le roi[22]. Les échevins vont assister durant cinq jours au début de l’instruction du procès. Celui-ci va durer treize jours, en présence d’un procureur du roi, Me Nicolas LeMaire de la prévôté de Chablis[23]. Les deux échevins rentrent à Tonnerre, pour apprendre le lendemain que « estant le proces instruict et prest à juger ledict lieutenant auroit faict mandement ausdictz eschevins de fournir par ses mains la somme de 12 escus sol pour les espices de la vuydange d’icelluy / et baillé assignation personnelle ausdictz eschevins et receveur audict lieu de Troyes pour respondre à ce qui leur seroit demandé en voyant ledict procès »[24]. Sur ce, Le lieutenant Toquet, archers et greffier partent pour Troyes. Le lendemain 23 avril, un dimanche, le bailli duFaure organise un conseil de ville où il est décidé que l’on pourvoirait à la dépense du lieutenant, archers et greffier au logis du Laboureur à Troyes et que l’on enverrait « Me Nicolas Jazu lieutenant particulier au baillage eschevin, Guillaume Cerveau receveur et Estienne Girardin eleus par lesdictz habitans pour poursuyvre le jugement de procès » et que la ville prendrait leurs dépenses en charge[25]. En fait, ils sont plus nombreux à être assignés personnellement à Troyes. Outre Guillaume Cerveau et Nicolas Jazu, les trois autres échevins Pierre David, Regnault Tuot et Nicolas Garnery reçoivent leur convocation, ainsi que Jehan Souplette, avocat et procureur des habitants, et d’autres notables encore : Germain Luyson marchand, Nazaire Dongoys marchand, Ambroise Richardot avocat, Jaques de Chaonnes apothicaire, Jehan Trubert, assignez personnellement audict Troyes avec lesdictz eschevins et Guillaume Le vuyt procureur envoyé au lieu de l’échevin Pierre David absent[26]. Tous vont être interrogés.

Quelle est la vérité ? Quelles conséquences pour la ville et ses habitants ?

Pour lire la suite, cliquez ici : Le tumulte de la porte Saint-Michel (2)

 

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[1] Tonnerre, AM, BB 1, assemblée du 23 octobre 1564, 4 CC 2 1564-1565 f° 28 v° et 4 CC 3 compte spécial 1579-1580 f° 3 v°.

[2] Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 20 note 3.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1561-62, f° 6 v°.

[4] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-64, f° 13 v°.

[5] Sur la peste, cf. Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 11 v°-12 et 24 v°-25 v° ; BB 1.1-A, conseils de ville du 30/09/1563 et du 19 mars 1564 n.s. ; 4 CC 2 1563-1564, f° 9 v° et 16-16 v°. Voir aussi Episodes de peste

[6] Jean Boutier, Alain Dewerpe, Daniel Nordman. Un Tour de France royal – Le Voyage de Charles IX (1564-1566). Paris, Aubier, 1984, p 113.

[7] Tonnerre, AM, 5 CC.

[8] Louis Lainé, Archives généalogiques et historiques de la noblesse de France, T IV, Paris, 1834, p 8.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 32, 33.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 32-32 v°.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 38 v°-39

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 36 v°-37 v°.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 38 v°.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 33 et 37 v°

[15] Antoine avait été chargé par le roi de pacifier les troubles en Provence et Languedoc et d’y faire respecter l’édit de janvier 1562. Ce qu’il fit en compagnie d’Antoine Fumée. Mais en novembre, des assemblées protestantes de ces provinces (Languedoc, Vivarais…) l’élisent pour « chef du pays, protecteur, conducteur et conservateur, jusques à la majorité du roy ». Chef des religionnaires, oui, mais dans l’obéissance du roi et, semble-t-il, la confiance de Catherine de Medicis. Le roi est déclaré majeur le 17 août 1563 et aussitôt, Crussol rend les armes et s’apprête à revenir à la cour. Début septembre, il arrive avec son épouse à Tonnerre qui leur fait une entrée et s’était enquis auparavant si « on prescheroit à l’hospital » : Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 31 v°-32.

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 17.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 35.

[18] Tonnerre, AM, EE 2 ; les armes sont retirées dans la tour de l’église Notre-Dame, 4 CC 2 1563-1564 f° 22 v°. Voir aussi dans ce blog Tonnerrois en armes

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 33 v°.

[20] Voir note [15].

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 33 v° à 34 v° et 38.

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 31 v°

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 36 v°.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 35 v°.

[25] Tonnerre, AM, BB 1-1 A et 4 CC 2 1563-1564, f° 36.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 35 v°-36.

 


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