Rues de Tonnerre à la Renaissance

La toponymie urbaine est une manière d’approcher une ville parce qu’elle permet de comprendre les constructions identitaires des habitants. L’étude des toponymes renseigne sur les valeurs d’une société à des époques précises.

Tout d’abord, des quartiers

A Tonnerre, il semble que les dénominations des quartiers changent selon les types d’usage : sacré, impôts, défense, vie quotidienne. A la Renaissance, il y a deux paroisses à Tonnerre : Notre-Dame et Saint-Pierre, tous les habitants, même ceux des hameaux ou métairies se rattachent à l’une des deux. Dans les rôles d’imposition, pour ce qui concerne la ville, trois quartiers sont nommés : Notre-Dame (triangle entre la porte du Pont, le Pilori et un côté de la rue de Rougemont), Saint-Michel (quadrilataire entre les portes de Vaucorbe et Saint-Michel, le Pilori, la rue des Prêtres et l’autre côté de la rue de Rougemont jusqu’à la porte), Saint-Pierre (triangle entre le Pilori, la porte Jehan Garnier et l’église Saint-Pierre), et Bourgberault pour le faubourg. Lorsqu’il s’agit de réunions publiques ou de défense, on se réfère aux « quantons ». Ceux-ci sont des divisions de l’espace urbain liés à l’usage de la milice bourgeoise. Assurer sa propre défense est en effet un des privilèges de la « bonne ville ». Dans chaque quanton se recrutent les « dizaines » formées d’hommes valides capables de manier les armes sous l’autorité d’un élu, parfois deux lorsque le danger est présent. Ces chefs sont élus par les habitants de leur quanton. En temps normal, il y a quatre « eleuz » à Tonnerre, par conséquent quatre quantons[1]. « La force de cette troupe de bourgeoisie venait de son enracinement dans un espace très limité, défini avant tout par les pratiques sociales de la vie quotidienne, et donc perpétuellement nourri de la sociabilité du voisinage »[2]. Les élus sont l’intermédiaire entre les autorités locales, les échevins, et les habitants. De leur côté, les échevins doivent rendre compte de leurs décisions aux représentants du comte et du roi mais aussi aux élus des quantons. Lorsqu’il s’agit de défense donc, les Tonnerrois du XVIe siècle parlent de subdivisions territoriales nommées quantons. Dans la vie quotidienne, chez le notaire par exemple ou dans les comptes de la ville, pour désigner l’emplacement d’une maison, on dénombre en revanche jusqu’à sept quartiers : des quartiers intra-muros — Notre-Dame, Saint-Michel, le Perron ; et des quartiers hors les murs nommés tous faubourgs — Bourgberault, Saint-Michel, Rougemont, Notre-Dame-du-Pont, Saint-Nicolas, les trois derniers encore peu habités.

Plan de Tonnerre en 1700

Le Pilori, symbole des pouvoirs

Une seule place à Tonnerre : la place du Pillory, très centrale puisqu’elle crée le lien entre les trois quartiers de Notre-Dame, Saint-Michel et Saint-Pierre, elle est le symbole de l’autorité comtale, le signe de la haute justice, et de l’autorité communale. C’est également sur cette place qu’était l’auditoire avant le feu de 1556. Il s’agissait de la salle de tribunal de la prévôté où l’on tenait « les plaidz », la cour d’audience, qui servait également aux réunions des échevins. Elle n’est jamais nommée « place » avant la fin du siècle, mais simplement le Pilori ou Pillory (devenue place du Centre la bien nommée puis place Charles de Gaule).

Puis des rues, des ruelles

Au XVIe siècle, les autorités locales n’interviennent pas sur le choix des noms de rue. En effet, les dénominations de décision n’apparaîtront timidement qu’au XVIIIe et surtout au XIXe siècle. Autrement dit, on ne cherche pas encore à commémorer un événement ni à honorer une personnalité pour leur caractère exemplaire. Les hommes de la Renaisssance poursuivent l’usage médiéval de nommer en fonction des pratiques concrètes et vécues de leur espace. Pour servir de point de repère commun, les dénominations sont choisies en fonction de leur rapport direct avec les espaces qu’elles désignent, puis l’usage les consacre. Ainsi, les noms de rues utilisés alors remontent pour certains au passé, pour d’autres au présent, car la toponymie évolue avec les générations, le bâti et les transformations de la société. Découvrons l’odonymie[3] tonnerroise au cours du XVIe siècle, non sans saluer le beau travail d’Eli Thiré sur le sujet[4].

Certains noms de rue se fondent sur des points de repère topographiques : la rue du Puits-au-royer. Il fallait préciser par un déterminant car le puits, ancien ou actuel, se situe vraisemblablement devant l’atelier d’un charron. Pour que l’usage conserve le nom il faut que ce charron soit encore en vie, ou dans les mémoires, ou qu’un autre lui ait succédé, sinon, l’odonyme se transforme, ce qu’il fera d’ailleurs au siècle suivant en devenant la rue du Grenier-à-sel. De même la rue de Bourberault (rue du général Campenon) doit son nom au faubourg qu’elle traverse, et la rue de la Varence à une source qui alimente un puits. C’est en haut de cette rue, entre les portes Saint-Jacques et Saint-Michel, à un angle du chemin de ronde, que se situe la « grosse tour de Vaucorbe ».

Des vestiges encore visibles peuvent aussi être à l’origine d’un nom, comme la rue de la porte Royale (à gauche, aumilieu de la rue Saint-Pierre depuis le Pilori), dont « les fondementz sont encores apparens et manifestes rez de terre à l’endroict de la bouticque Gabriel Garon apothicaire » en 1592[5]. Cette rue est une petite portion de la rue Saint-Pierre actuelle, entre la ruelle Jean Carré et cette porte de la première enceinte. Vers 1742 Cerveau précise que « la place où était cette porte se nomme à présent la Coursiot »[6], et un incendie déclaré dans ce quartier en octobre 1781 donne lieu à une description des maisons atteintes[7]. Une maison fait le coin avec la ruelle Jean Carré. La maison voisine est celle de la veuve Gogois, apothicaire, et possède, entre autres, deux boutiques « sur le devant tenant à la Coursieau ». Sur le mur commun à ces deux bâtiments « est une inscription gravée en pierre portant ces mots Tout est a Dieu fixant la limite des deux paroisses de Notre-Dame et St Pierre ». Cette inscription existe encore au n° 11 de la rue actuelle de Saint-Pierre et porte la date de 1394. La Coursiot est la cour située au cœur de ce pâté de maison dans laquelle on pénètre par un porche au n° 15 de la rue Saint-Pierre. Notons la longévité des apothicaires à cet endroit. De 1565 à 1572 (je n’ai pas étudié d’autres rôles de taille), le nom de Gabriel Garon apothicaire inaugure la paroisse de Saint-Pierre dans tous les rôles de taille et sa maison correspond au n° 13 de la rue : c’est là qu’était la porte Royale.

« Tout est à Dieu », coincé entre une gouttière et un volet

Les points de repères dominants à Tonnerre sont architecturaux et se réfèrent à des bâtiments religieux, civils ou militaires. Après la construction de l’hôpital, dès le début du XIVe siècle, la rue qui le borde devient rue de l’Hospital et la nouvelle rue qui le longe perpendiculairement prend le nom de rue du chasteau puisqu’elle mène au château que Marguerite de Bourgogne a fait construire dans l’enclos de l’hôpital. D’autres établissements religieux en bordure de rues ont influencé le choix du nom : c’est le cas de la rue Saint-Jacques qui mène de la porte du même nom et de la ruelle du Saint-Esprit dans le faubourg de Bourgberault. La première est associée à l’hôtel-Dieu, doté d’une chapelle sous le vocable de Saint-Jacques le majeur, fondé au XIe siècle à l’usage des pélerins ; dans le courant du XVIe siècle, elle prend le nom de rue de Vaucorbe, mais on continue alors à lui associer les deux noms : « rue saint Jacques aultrement appelee rue Vaucorbe », car il faut que des générations différentes s’y retrouvent − c’est là, entre autres, que l’on voit à l’œuvre le vécu de l’espace urbain. La seconde rue est liée à l’hôpital du Saint-Esprit qu’elle longe. Enfin les rue sainct-Michel et de Rougemont qui indiquent les directions, l’une vers l’abbaye de Saint-Michel et l’autre vers la ville de Rougemont.

De l’époque de la nouvelle enceinte de la ville (fin XIIIe siècle) date le nom de rue des Guerittes (rue François Mitterand) : ces petites loges dites aussi cahuettes où les sentinelles peuvent se mettre à couvert, situées sur un rempart qui longe la rivière et donne sur les pâtis, sont devenues point de repère des nouvelles défenses dans une rue bordée essentiellement de granges et de vinées jusqu’au XVIIe siècle. La rue des Moulins, dans le faubourg de Bourberault, mène aux « grands moulins ». La rue du Collège est plus tardive, puisqu’elle ne prend son nom qu’après la construction de l’établissement d’enseignement en 1577 et après que l’usage des habitants l’ait consacré. Auparavant elle semble prendre le nom de rue du Perron, nom du quartier où elle est sise ; cet odonyme ne durera d’ailleurs que le temps d’utilisation de cette école pour devenir la rue de l’Ancien-Collège.

On se réfère aussi souvent pour nommer une rue à une enseigne. Les villes d’alors regorgent de ces marqueurs identitaires et l’on choisit le plus remarquable ou le plus ancien, et qui ne fait aucun doute pour quiconque. L’enseigne était souvent une pierre sculptée au-dessus d’une porte, comme celles que l’on peut encore voir au coin des rues Saint-Pierre et Armand Colin, avec un agneau, ou l’inscription « Du Fort Doulceur » au-dessus de la porte de la tourelle d’une maison rue des Fontenilles où vivait Pierre Le Fort.

La rue de Flandres ou des Flandres (rue de l’Hôtel-de-ville) existe à la Renaissance et depuis déjà quelque temps. Son ancien nom, rue des Fossés, fait référence à la première enceinte de la ville. Le nouveau nom se réfère non à une province mais à une enseigne d’hôtel particulier. Il en va de même pour la ruelle de l’Homme sauvage (de l’Homme-armé aujourd’hui). Dans sa patiente étude sur les censitaires de l’abbaye de Saint-Michel, Pierre Zlatoff note une maison rue Saint-Pierre dont « l’ensemble des bâtiments a fait partie de « l’Homme sauvage »[8]. Le mythe de l’Homme sauvage[9] n’est pas sans rappeler les satyres, centaures ou faunes de l’Antiquité. Il ressemble d’ailleurs dans ses représentations au satyre Silène : un homme vêtu de peaux de bêtes ou très velu qui porte une massue ou une branche d’arbre. Il représente ce point incertain entre humanité et animalité, nature et culture, barbarie et civilisation. Ce mythe universel est très répandu dans la culture populaire, la littérature profane et l’art du Moyen Âge en France. Le personnage est incarné dans les cortèges de carnaval ou de la fête-Dieu. Il devient emblème héraldique, orne des portails d’églises ou donne son nom à des enseignes d’hôtelleries, de tavernes, ou de maisons particulières. Placé au-dessus des portes de maison, il était protecteur du foyer contre le monde infernal. Cet Homme sauvage ne doit pas être confondu avec le Bon Sauvage proche de la Nature, mythe savant qui fait certes des emprunts au Sauvage médiéval, mais est essentiellement fondé sur les récits de voyages après les grandes découvertes, et se développe surtout à partir des Lumières. La ruelle tonnerroise est bien celle de l’Homme sauvage médiéval et faisait référence à l’enseigne d’un hôtel particulier, qui faisait le coin de la grande rue et de la ruelle et se prolongeait par d’autres bâtiments, entre autres des écuries, dans la ruelle. Le XIXe siècle ne tolère plus les images du Sauvage, aussi a-t-il rebaptisé le lieu en ruelle de l’Homme armé — ce qui fait penser que notre homme était sur l’enseigne vraisemblablement armé d’un gourdin, ceci n’évoquant rien de patibulaire aux hommes du XVIe siècle. Hélas, Tonnerre ne sait pas préserver son patrimoine et cette ruelle est devenue tellement dangereuse, qu’elle est aujourd’hui impraticable et fermée. La voici avec ses escaliers usés qui ont vu passer beaucoup de monde (photo Philippe Grossot, carte postale) :

Homme sauvage

L’activité principale d’une rue ou un groupe social dominant lui donnent aussi parfois son nom : c’est le cas de la Boucherie (rue Armand Colin), rue dans laquelle s’ouvraient les étals des bouchers, de la rue du Marché au bled qui abritait le marché, de la rue des Forges (auquel cas le déterminant est ancien car il n’y a plus de forges à cet endroit au XVIe siècle, mais sans certitude, car ce peut être aussi un nom de famille), de la rue des Tanneries ou celle de la Pelleterie, enfin la rue des Prebtres (Prêtres, rue Pasteur) qui longe à la fois l’église Notre-Dame et le doyenné jusqu’à la muraille.

Il est coutumier également, du Moyen Age à la Renaissance, de donner à une rue le nom de personnes qui y habitent, propriétaires ou locataires de maison ou d’hôtel particulier remarquable, qui ne va pas disparaître en une génération. Telle est la rue Dame Nicole, qui fleure bon son Moyen Age et dont le nom est resté jusqu’à nos jours mais je ne sais rien de cette dame. En 1530, la rue des Fontenilles du temps de Marguerite de Bourgogne, a pris le nom de ruelle Jehan Herard, du nom d’une famille de notables qui y habitait. Là existe, depuis la fin des années 1530, un hôtel particulier, construit par Jehan Canelle, élu pour le roi, hôtel remarquable par son importance et qui n’a pas brûlé en 1556 car cette rue n’a pas été touchée par le feu. Lorsqu’en 1553, le comte et la comtesse confirment la vente de la seigneurie de Bernol (Bernouil) à Canelle, ce dernier se fait appeller « noble homme » seigneur de Bernol. Après quelques années, l’usage en fera la rue de Bernol, non sans que l’on se réfère à elle en ajoutant « anciennement Jehan Herard ».

De son côté, la rue de la Porte-Neuve (nommée après la reconstruction de la porte due à sa destruction totale ou partielle à la suite des attaques bourguignonnes de 1414) devient la rue Jehan Garnier dès la fin du XVe siècle. Il ne faut pas voir là un hommage particulier à ce personnage, ni une marque de souvenir de l’épisode dramatique auquel les Jehan Garnier père et fils ont pris part en 1475-1476[10], comme le suggère Eugène Drot et, dans son sillage, Jean Fromageot[11] qui va jusqu’à y voir une sorte de souvenir hommage au dévouement filial (car le fils prend la place du père comme otage des Bourguignons). Rappelons que le rôle moralisateur et pédagogique attribué aux odonymes au XIXe siècle n’existe pas alors. Eugène Drot hésite d’ailleurs en suggérant l’hypothèse alternative que tout bonnement la rue porte le nom des Garnier à cause de « la longue demeure de cette famille dans cette partie de la ville ». Or un bail à rente et cens a été établi par l’Hôpital, le 27 octobre 1461, à Jehan Garnier le jeune, « d’une place, aisances et appartenances appelée l’hôtel du More en la rue de la Porte-Neuve »[12]. L’enseigne va changer de main et évoluer dans le courant du XVIe siècle pour devenir l’hôtel des Trois Maures que l’on situe rue Jehan Garnier « en descendant à main gauche près la porte ». Certes il s’agit d’une famille de notables, puisque Jehan Garnier père est alors praticien en court laye (laïque) et procureur des habitants, et il est possible que le nom aille de pair avec l’ampleur de la maison et de la fonction, et que l’on ait choisi ce nom plutôt que celui d’un voisin de statut social plus bas. Mais ce n’est pas sûr car on trouve près de la porte Jehan Garnier et de l’hôtel des Trois Maures, la ruelle Claudin Mareschault[13], du nom d’un cordonnier et qui est plutôt une impasse. Tel est aussi le cas de la ruelle Jacque Carrey ou Carré (devenue Jean Carré aujourd’hui) ou de la ruelle Marmignat nom de simples habitants (ruelle du Cours).

Le plan le plus précieux pour notre propos est celui que l’on s’entend à dater de 1700, calqué et publié par Pierre Zlatoff[14].

 

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[1] Tonnerre, AM, BB 1 1-B, assemblée du 11 août 1569.

[2] Dumons Bruno et Zeller Olivier, Gouverner la ville en Europe, Du Moyen-Age au XXe siècle, L’Harmattan, 2006.

[3] L’odonymie est la part de la toponymie qui traite des voies de communication. Voir Billy Pierre-Henry, « Essai de typologie historique des désignations odonymiques », in J.-C. Bouvier et J.-M. Guillon (dir.) La toponymie urbaine: significations et enjeux : actes du colloque tenu à Aix-en-Provence, 11-12 décembre 1998, L’Harmattan, 2001, pp 17-40.

[4] Thiré Elie, les Rues de Tonnerre, publication de la SAHT, Tonnerre 1971.

[5] Petitjehan P., Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p. 27

[6] Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p. 14.

[7] Tonnerre, AM, 19 DD.

[8] Zlatoff Pierre, « l ‘Abbaye Saint-Michel de Tonnerre et ses censitaires autour de 1700 », BSAHT, n° 36, 1983, p. 22

[9] Olive P. Dickson, le Mythe du sauvage, éditions du Septentrion, 1993, p. 91.

[10] Voir Eugène Drot, « Un épisode inconnu de l’histoire de la ville de Tonnerre (1475) », in BSSY, N° 52, 1898, pp 267-274.

[11] Fromageot Jean, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, p. 183.

[12] Tonnerre, AH, B 83 ; cité par Elie Thiré, les Rues de Tonnerre, publication de la SAHT, Tonnerre 1971, 2e ed. v. 1977 ??, p 57, mais sans référence.

[13] Tonnerre, AM, II 15, f° 47 v° (1580).

[14] Pierre Zlatoff, « l’Abbaye Saint-Michel de Tonnerre et ses censitaires en 1700 », BSAHT n° 36, Tonnerre, 1983, p 1-21.

 


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