Montée de la rumeur

Cet article fait suite à Meurtre hors les murs

Le village de Cruzy-le-Châtel — dit communément Cruzy —, siège d’une baronnie aux confins du comté, avait appartenu aux ducs de Bourgogne qui, pour lutter contre les prétentions du comte de Tonnerre, y avait institué le « gîte de Cruzy ». Cette institution permettait d’attirer dans cette enclave des hommes de condition serve qui devenaient bourgeois du duc. Lorsque la baronnie fut réunie au domaine du comte de Tonnerre, en 1166, ce dernier conserva l’institution pour affranchir des individus ainsi soustraits à la juridiction de ses propres vassaux. Pour obtenir cette bourgeoisie, il fallait passer la première nuit de ses noces au bourg de Cruzy, payer le droit de bourgeoisie et se faire inscrire par le prévôt du lieu. Pourquoi la nuit de noce ? C’est que la femme serve suivait la condition de son mari en cas de domicile commun, mais continuait d’appartenir à son seigneur d’origine en cas de domicile séparé. Pour lever cette ambiguïté, on a pris comme référence le lieu où les époux avaient passé leur première nuit. Dans ce cas, c’est le lieu de Cruzy qui devenait leur domicile légal, même s’ils habitaient dans une autre seigneurie. Les habitants de la ville de Tonnerre avaient été affranchis de la main-morte à la fin du XIIe siècle, mais le gîte de Cruzy avait concerné de nombreux villageois ou forains[1]. Ce droit d’affranchissement que le comte de Tonnerre se réservait avait encore été utilisé par François du Bellay dans une ordonnance de 1541[2]. Il n’y avait alors plus guère de serfs et l’article 46 de la coutume du comté sur le gîte de Cruzy ne fut pas repris lors de la rédaction de la coutume de Sens qui se substitua à celle du comté en 1555. Malgré tout, le gîte de Cruzy était encore bien connu ainsi que ce village sur les marges de la Bourgogne.

cruzy photo

Construit sur un escarpement au Sud et à l’Ouest, le bourg possédait une forteresse détruite en partie par le duc de Bourgogne en 1414 en représailles contre le comte de Tonnerre. Ce château remanié au XVe siècle était la résidence des capitaines de Cruzy nommés par le comte. Le village était en outre protégé par une enceinte bordée d’un fossé au Nord et à l’Est[3]. La présence proche d’immenses forêts, dont celle de Maulnes, explique la résidence de sergents forestiers comtaux dans ses murs ainsi que dans le village de Villon.

La vie à Cruzy-le-Châtel

C’est dans ce village que, le lendemain de leur arrivée à Tonnerre, soit le 20 ou 21 juillet 1556, Louise de Clermont et Antoine de Crussol s’installent avec leur suite pour un séjour qui va durer un mois, du 21 juillet au 18 août. A l’enquête de novembre, les témoins interrogés sur les faits et gestes des gens du comte durant cette période sont au nombre de 27, dont 21 de Cruzy. Le village, qui avait reçu tant de nouveaux mariés, n’est pourtant pas habitué à une telle animation seigneuriale et chacun observe, se renseigne, parle avec des gens du comte rencontrés dans la rue, chez le barbier, à la taverne, à l’église…

Le comte, la comtesse et quelques-uns de leur suite sont accueillis en la maison de Pierre de LaCroix capitaine de Cruzy[4], au château donc. Avec Geoffroy de Cenamy, Pierre de La Croix s’est occupé des affaires de François du Bellay, entre autres des ventes du bois de Maulnes, et reste un proche de la comtesse. Une autre dizaine de personnes de la suite comtale loge chez un sergent à cheval du comté, Emond Ciffoyn (50 ans), qui précise que c’est dans sa maison que l’on faisait la cuisine. Son fils Mathieu (25 ans), également sergent, confirme que c’est chez son père que « l’on preparoit les viandes [la nourriture] pour la table desdicts demandeurs et leurs gens »[5]. Après le souper (repas du soir), certaines personnes de la suite du comte vont boire en la taverne de François Fays[6].

chez Ciffoin                                            

                                                        Chez Ciffoyn

 

On ne peut exclure l’hypothèse que pendant ce mois, Antoine de Crussol soit allé à la chasse en forêt de Maulnes ou, pour le moins, ait parcouru cet énorme massif boisé avec ses forestiers et gentilshommes. Il fait connaissance aussi avec une région dont il est étranger et se fait reconnaître comme nouveau comte de Tonnerre auprès de ses sujets et de ses vassaux. Le 4 août, le comte et la comtesse règlent à l’amiable un litige sur les usages en forêt de Chaonnes[7]. Le 5, ils s’empressent tous deux d’aller au château épiscopal de Mussy-sur-Seine, pour rendre hommage au révérendissime cardinal de Givry, évêque de Langres qui tient « la conté de Tonnerre en sa main », c’est-à-dire dont relève le comté[8]. Les voilà désormais en règle avec l’autorité féodale. L’hommage avait déjà été rendu pour la châtellenie de Cruzy-le-Châtel qui relève du roi, et c’est en partie ce qui explique le choix de ce village comme repli stratégique.

Pour l’heure, atteint dans son honneur le couple va surtout occuper son temps à régler cette affaire tonnerroise qui tourne de plus en plus mal. Dès le 31 juillet, ils sont avertis du meurtre qui a eu lieu à Tonnerre par un de leurs hommes. Il est impensable qu’ils ne soient pas très rapidement au courant, comme le sont les habitants de Cruzy, tel le mercier Claude Dorigny qui ne se mouille pas trop dans sa déposition mais a tout de même ouï dire que Valence et La Douze « avoient thué ung desdictz habitans nommé Barriere ou l’avoient bien battu et excedé », ou encore Ferry de Nicey vassal du comte. Le ouï-dire, le bruit qui court c’est l’information de l’époque. Les témoins de Saint-Michel disent bien qu’ils ont entendu dire, mais pas vu faire. Ils ne peuvent donc affirmer que c’est la vérité mais c’est le « bruit commun ». Ecoutons d’autres bruits qui courent.

Bruit d’offenses sur les gens du comte

C’est après le meurtre de Jehan Barriere que les hommes de la Maison comtale — serviteurs ou domestiques — délient leur langue[9]. Souvenons-nous qu’une offense touche à l’honneur de l’offensé et qu’un honneur bafoué exige réparation. Il faut faire savoir l’injure que l’on a subie, la colère éprouvée, la rancune accumulée et la vengeance accomplie ou envisagée afin de laver son déshonneur et de rétablir sa renommée personnelle. Ainsi, les hommes bafoués du comte narrent les faits devant témoins car il est impensable de taire une blessure d’honneur, puis menacent les auteurs de représailles. De la sorte, ils « mettent en bruit » une information qui circulera à Cruzy dans un premier temps.

Le sergent Mathieu Ciffoin, chez qui l’on prépare la cuisine explique qu’environ quinze jours avant leur départ de Cruzy, deux serviteurs du « train ordinaire » des demandeurs lui ont raconté que des Tonnerrois « les avoient battuz et excedez et leur avoient faict de grands tortz et injures, mais s’ilz pouvoient jamais estre et retourner à Tonnerre, ils s’en vengeroient ». Aymé Thomassin, boulanger, a également entendu parler de ces injures en devisant avec des serviteurs du comte. Un autre jour Jehan de Taville, un écuyer demeurant à Cruzy, parlait avec un gentilhomme nommé le seigneur de Langon de la Maison comtale, qui se plaignit de ce « que l’un de ceulx dudict Tonnerre qu’il ne nommoyt luy avoit faict tort, mais que s’il le trouvoit et rencontroit le recongnoistroit bien, s’en vengeroit et s’en feroit luy mesme sa raison par ses mains ». Vers la mi-août, un jeune charretier de 14 ans, Jehan Bertuot, a de son côté entendu dire que « les serviteurs desdict demandeurs ou aucuns d’eulx [certains d’entre eux] menassoient de faire oultraiges et excès ausdictz habitans dudict Tonnerre au contant de ce qu’ilz avoient excedé aucuns des serviteurs desdictz demandeurs depuis l’inconvenient du feu advenu en ladicte ville ».

La Maison noble crée des devoirs de solidarité, tant de la part des domestiques que de la part du seigneur : dévouement d’un côté, devoir de protection de l’autre. Toucher au domestique, c’est toucher au seigneur et inversement. Les « demandeurs ne vouloient delaisser lesdictes injures faictes à leurs serviteurs impugnyes », ainsi l’exprime le boulanger Aymé Thomassin, ou encore « lesdictz demandeurs eulx sentans injuriez en la personne d’aucuns leurs serviteurs », formulé par Pierre Phizotat dit Savardin, un tavernier des Riceys.

Bruit de rebellion à Tonnerre

Un nouveau bruit circule à Cruzy-le-Châtel véhiculé à partir du 8 août. Un serrurier, Robert Mercier, expose que le comte et la comtesse auraient été mis au courant que les habitants de Tonnerre « se voulloient monstrer rebelles à l’encontre d’eulx, les en garderoient bien et estoient deliberez d’y aller ». A la taverne la boisson délie les langues et François Fays a lui aussi plusieurs fois ouï dire que les demandeurs avaient été avertis que les « habitans leur vouloient fermer les portes de ladicte ville et non souffrir qu’ilz y entrassent ». Germain Peussot laboureur révèle plus simplement que le « seigneur conte deliberoit faire son entree audict Tonnerre ». Citons enfin Valentin Daillant, prêtre, à qui l’on a dit que les « demandeurs yroient et entreroient audict Tonnerre quant bon leur sembleroit parce qu’ilz en estoient seigneurs et yroient comme seigneurs debvoient aller en leurs maisons ». Tous ces propos ont été rapportés aux Cruzéens par les gens du comte. Un témoignage plus direct parce que provenant du comte lui-même corrobore ce bruit de rebellion : Crussol dans une missive du 16 août fait savoir à Ferry de Nicey que « par le maistre de l’hospital de Tonnerre et aultres, il auroit esté adverty que les habitans dudict Tonnerre ne vouloient souffrir qu’il entrast en ladicte ville de Tonnerre et se deliberoient luy fermer les portes d’icelle ». L’information véhiculée par les gens du comte est donc identique à la sienne. En revanche, selon les serviteurs comtaux deux version se rencontrent quant à la réponse envisagée par le comte et la comtesse soit pour représailles contre le refus d’entrée, soit pour riposte contre les injures à l’égard de leurs gens. Dans les deux cas, l’honneur des seigneurs est en jeu.

La première riposte en cas de rebellion serait l’usage de la violence. Certains de la Maison comtale affirment en effet l’intention de Crussol d’entrer en ville par la force. Le sergent Edmond Ciffoyn, par exemple, sur le fait que les Tonnerrois « se fortiffioient contre leurs seigneurs et se voulloient contre eulx rebeller » a entendu dire à des serviteurs que « s’ilz estoient en la place desdictz seigneurs et dame et qu’ilz entrassent en ladicte ville de Tonnerre, ilz feroient pendre plusieurs desdictz habitans, tenant lesquelz propoz monstroient et tenoient les aucuns hacquebuttes, hallebardes et aultres bastons et les couchoient par estencion et aucuns d’eulx laschoient hacquebuttes et en ce faisant disoient — Voilà de quoy nous les acoutrerons[10], par le sang Dieu ! Et si nous y entrons, nous chargerons sur eulx et les premiers que nous rencontrerons ». Il est clair que ce ne sont pas les paroles des seigneurs mais l’aspiration des serviteurs. Même discours à la taverne : les seigneurs entreraient coûte que coûte « et auroient gens avec eulx en bon nombre et si lesdictz habitans leur voulloient empescher l’entree et metoient en deffence sur eulx pour les empescher d’y entrer, disoient en monstrant des hacquebuttes qu’ilz thuroient les premiers qui les en empescheroient ». En joignant le geste à la parole, ils mettent en scène leur détermination.

La seconde réponse contre les injures faites ou à venir est l’utilisation de la justice et se concentre uniquement sur les responsables ou sur les « principaux et plus apparents habitants ». Le boulanger explique que les demandeurs ne voulaient pas fermer les yeux sur les injures faites « mais se deliberoient avoir commission et lectres pour par justice faire prendre tous ceulx desdictz habitans qui les auroient offencez ». De son côté Germain Robin, menuisier de 25 ans, a ouï dire à quelques serviteurs des demandeurs à propos « des injures, emprisonnementz et excès » dont certains furent victimes après le feu « que la dame contesse dudict lieu leur monstreroit bien par justice, comme ilz avoient tort, le leur feroit bien recongnoistre et les meneroit jusques au bout par voye de justice ».

Ouvrir ou fermer les portes de la ville en dehors des heures habituelles n’est pas un fait anodin mais un geste politique. Marqueur de l’identité urbaine, les portes sont un symbole de leurs privilèges, le seuil de l’ordre communautaire. L’entrée cérémonielle d’un personnage important (roi, gouverneur de province, évêque, seigneur local…) est une mise en scène ritualisée. Elle offre la possibilité d’une reconnaissance mutuelle, posant un face-à-face et positionnant la ville comme interlocuteur d’une autorité supérieure. Refuser l’entrée c’est ne pas reconnaître l’autre comme protagoniste. Cet autre n’est admis ni dans l’espace, ni dans la communauté urbaine. Refuser l’entrée c’est aussi se protéger du dehors (refus d’entrée à un groupe armé par exemple, ou aux vagabonds). Or, Antoine de Crussol, nouveau comte de Tonnerre, n’a pas encore fait son entrée solennelle et semble vouloir être rejeté par la cité. Plus qu’une injure, c’est du point de vue féodal, une félonie.

Un autre bruit sourd gagne Cruzy

Une autre rumeur, exprimée par un témoin, a certainement eu des répercussions à Cruzy. Un matin de début août, vers 10 heures, Jehan Robert, laboureur[11], se trouve en forêt de Maulnes, dans les usages de Cruzy, quand il voit approcher deux forestiers de la comtesse : « ung appellé le bastard Pinot demourant à Villon » et Guillaume Poirier son collègue. Réflexe immédiat — les forestiers font peur —, il se cache aussitôt derrière un arbre. C’est alors qu’il entend dire au bâtard Pinot « que les habitans dudict Tonnerre suspicionnoient ladicte dame contesse d’avoir mys le feu en ladicte ville, mais qu’il n’en estoit rien et se [si] en repentiroient, seroient venuz [la comtesse et ses gens] en bonne compagnie et en brief temps ». Il est le seul témoin à déclarer ouvertement que les Tonnerrois avaient soupçonné la dame comtesse, ce qui n’arrange pas leur affaire.

Plusieurs faits justificatifs tentent en effet de prouver que les Tonnerrois avaient toujours observé et observaient encore « obéissance et révérence » envers leurs seigneurs. Bien que cela soit faux, tous les témoins de la ville ou d’ailleurs affirment qu’il en avait été toujours ainsi. Un tel soupçon calomnieux allait pourtant à l’encontre de cette allégation et pouvait expliquer et corroborer l’emprisonnement de Langon et consorts. Lancée par des forestiers, l’ayant sans doute entendue par des confrères ou autres Tonnerrois, cette accusation n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd et l’homme ne savait tenir sa langue. Comme il s’agit des faits justificatifs des habitants de Tonnerre, les juges sont perplexes et doutent de ce témoignage. C’est en effet un des rares moments où ils interviennent durant l’interrogatoire faisant remarquer à Jehan Robert qu’il est bien curieux d’entendre de tels propos en pleine forêt. Celui-ci rétorque que certes « pour son antiquité et vielesse, il n’a l’oye [l’ouïe] si aisée qu’il a eu en son jeune aige » mais qu’il a bien entendu tandis que les forestiers passaient près de lui. Il faut dire que Jehan Robert a 76 ans et que c’est alors un âge avancé. Il n’a sans doute pas mesuré le tort qu’il faisait aux Tonnerrois. Il nous apprend pourtant une rumeur qui court en ville.

Préparatifs de Crussol

Prévenu par le maître de l’Hôpital « et autres » de l’émotion qui sourd à Tonnerre, Crussol s’organise. D’abord, il lui faut trouver des hommes, car il est venu en fait avec un petit train de maison. Sa clientèle est dans le Sud et il débarque en Champagne où il n’a pas encore de liens, mais c’est un soldat. Il a fait ses armes en 1548 en Ecosse, à Boulogne en 1549-1550 avec sa compagnie, puis à Metz en 1552, enfin il était à la bataille de Renty en 1554. Il est aussi l’héritier d’une lignée de serviteurs du roi en raison des offices remplis par son grand-père maternel et par son père entre autres. Le roi vient d’ériger la vicomté d’Uzès en comté au moment où il est devenu comte de Tonnerre. Gentilhomme de la chambre, il est aussi sénéchal du Quercy, province trop lointaine pour y recruter des fidèles. Sa solution est de faire appel à l’aide de gentilshommes présents comme ce Jehan de Taville demeurant à Gland avec son serviteur, et surtout à un seigneur du comté, soldat comme lui, et capable de mobiliser des hommes. Ainsi se créent les réseaux de clientèle — échange de protection et d’assistance. Antoine de Crussol demande donc un service à un noble inférieur à lui en statut et son vassal qui, de son côté, y trouvera un jour ou l’autre son intérêt. Le mieux placé alors en raison de son importance et de sa proche résidence est Ferry I de Nicey, lui aussi noble d’épée ayant aussi combattu sur les frontières du Nord et de l’Est. Ferry est seigneur de Nicey, en partie de Laignes, Ancy-le-Serveux et Ravières au comté de Tonnerre et de Courgivault et Romilly au bailliage de Troyes. Quatre ans plus tôt, il s’était rendu acquéreur auprès de la comtesse et de son premier mari de 75 arpents de bois en forêt de Maulnes, une aubaine[12]. Bénéficiant du statut de son lignage, Ferry de Nicey est en mesure de réunir rapidement quelques gentilshommes et soldats de ses amis. Qu’il soit venu de lui-même saluer le comte et la comtesse ou qu’il ait été invité par eux, il a dans un premier temps reçu oralement leurs doléances.

carte rumeur

Aussi convoque-t-il aussitôt quelques « hommes de cheval de ses gens, aultres italiens de la compagnie du seigneur de Nevers[13] ses amys qui ont acoustumé d’aller souvent avec luy » et en garnison dans la région. C’est le cas de Nardin de Pargues petit noble champenois en garnison à Laignes avec son serviteur et de Loys de Scacabarosse, tous deux hommes d’arme de la compagnie de Nevers. Scacabaroce de son vrai nom puisque d’origine italienne est seigneur en partie de Virolle au duché de Milan. Agé de 33 ans, il dit demeurer pour lors à Gland et se trouvait déjà à Tonnerre en garnison en 1547 et 1551 où il s’était marié[14]. A l’enquête de Saint-Michel, il déclare que le 15 août, se trouvant à Jully « où le seigneur de Nicey y estant luy fict entendre qu’il estoit pryé de la part du seigneur conte de Tonnerre de luy faire compagnie jusques à Tonnerre où se voulloit aller ». Nicey demande donc à Scacabarosse « s’il voulloit luy faire ce bien d’aller avec luy », expression qui indique l’amitié entre les deux hommes. L’Italien accepte, mais seulement après s’être assuré auprès de Nicey « qu’il ne se feroit tumulte [violence] ny subgect [sujet] à reprehension ». Au total, Nicey s’entoure de « quatorze à quinze hommes de cheval » selon ses dires confirmés par Nardin de Pargues.

Enfin Crussol s’est aussi appuyé sur Pierre de LaCroix qui écrit à Jacques Levesques sieur de Vougrey (Voulgré) demeurant aux Riceys. Celui-ci est chargé de recruter des adventuriers, recrues de villes ou de villages engagées sur contrat en cas de besoin. Pour l’instant démobilisés car temps de paix, ces soldats, lorsqu’ils reviennent au village, reprennent l’activité familiale, comme Pierre Bouquinat dit la Marque soldat et boucher, ou Nicolas Haterel dit Grand soldat et charretier. Hiérarchiquement inférieurs, hommes de pied habitués aux combats, ils sont craints autant que les forestiers. Ce Levesque, écuyer âgé de 60 ans, a pu être ou est encore capitaine d’une bande d’adventuriers.

Crussol doit aussi trouver des armes — ce qui prouve d’ailleurs qu’il est venu sans. Jehan Crouzet, notaire à Cruzy et au service de Jehan de LaCroix, a vu vers le 11 août un homme de Villon apporter « en une hotte sept ou huit hacquebuttes qu’il disoit estre envoyees ausdictz demandeurs par Mathieu Garnier de Villon ; et de faict les delaissa en une des chambres de la maison dudict de LaCroix ». « A la mesme heure » poursuit-il, deux ou trois serviteurs des comtes déclaraient « qu’on faisoit venir telz bastons à feu pour aller en la ville de Tonnerre, et que si ces villains mutains se rebelloient contre leur seigneur et dame, ils les frotteroient bien et yroient en bonne compagnie et avec armes, si bien qu’ilz seroient les maistres et non lesdictz de Tonnerre ». Voici donc quelques haquebutes entre les mains du comte.

Le 16 août, Nicey reçoit une lettre de Crussol. Après l’oral, l’écrit. Une lettre officialise et laisse des traces. Expliquant que les habitants de Tonnerre ne voulaient pas le laisser entrer et s’apprêtaient à lui fermer les portes, Crussol le prie de l’accompagner jusque là « pour luy servir de tesmoing de ce qui seroit faict ». Louise de Clermont et Antoine de Crussol ont besoin de témoins dignes de foi sur l’attitude de la ville à leur égard et la leur propre. D’autre part, en cas de rebellion, ils ont visiblement déjà l’intention de porter plainte en justice contre les Tonnerrois. Ils ont également besoin d’hommes armés pour se protéger d’une éventuelle agression. Pour l’instant, nul ne sait ce qui va arriver. Rendez-vous est pris entre les deux seigneurs pour le 18 août.

Qu’en est-il à Tonnerre ?

Les comptes de la ville nous apprennent que Pierre Gaillard sergent du corps de ville a annoncé le guet dans le faubourg « par longs espaces de temps que les habitans ont esté contrainctz garder les portes et faire le guet pour les menasses qu’on faisoit de brusler ledict Bourgerault »[15]. Comme il reçoit 26 sols pour ce service, on peut estimer par comparaison avec d’autres cas que le guet a duré environ un mois et que, par conséquent, la peur d’une récidive d’incendiaires n’est pas sa seule raison. D’autant moins que les incendiaires sont soit morts soit emprisonnés. Il est donc concevable que ce guet fut organisé à l’encontre des gens du comte et de la comtesse sous prétexte de récidive de feu, car le receveur n’écrit rien dans son compte qui pourrait être nuisible aux habitants. Le compte se garde bien de préciser le temps, ce qui est habituellement fait en cas de guet et garde. Que la rumeur coure à Tonnerre que la comtesse ait trempé dans le complot incendiaire ou pas, le guet a probablement été mis en place soit après l’agression sur la route de Dannemoine le 16 juillet, soit après l’arrivée des comtes le 20, pour durer jusqu’au 18 août.

Après l’agression de Dannemoine et le meurtre de Jehan Barrière, les échevins et la prévôté ont d’ailleurs fait appel à un sergent royal, Eyme Myronier demeurant à Chablis pour mener une information à Dannemoine et villages proches « à l’encontre de monSr le conte de Crussol et lever sentence des menasses et voyes de faict et portz d’armes qu’ilz faisoient sur lesd. habitans »[16]. Myronier est accompagné d’un notaire et d’un commis au greffe de la prévôté. Les habitants font ainsi d’une pierre deux coups : ils signifient au comte qu’ils ne se laissent pas faire et ils assurent leurs arrières au cas où les choses s’enveniment.

La délégation qui rentre de Paris avec l’exemption d’impôts découvre une ville au bord de l’insurrection. Les échanges entre villages sont quotidiens et il est évident que les Tonnerrois reçoivent des nouvelles de Cruzy, comme Cruzy reçoit des nouvelles de Tonnerre. Les témoins de Cruzy ont beau dire, en racontant les menaces qu’ils ont entendues de la part des gens du comte, qu’ils ne savent pas si à Tonnerre on en a connaissance, il est bien certain que tout Tonnerre en parle. L’article 15 des faits justificatifs entend expliquer et excuser la fermeture des portes par la grande peur du peuple. Les trois témoins nous apprennent le « bruict commun » à Tonnerre et villages voisins.

ça causeDe bouche à oreille, le peuple en émoi

 

 

 

 

 

Nul ne sait qui a rapporté ces bruits, mais ils circulent. Par exemple « que les seigneur et Dame conte et contesse de Tonnerre debvoient entrer en ladicte ville avec grande compagnie et user de force et violence à l’encontre des habitans dudict lieu, au contant des emprisonnementz qui avoient esté faictz sur aucuns de leurs serviteurs puys le feu ». Un autre témoin rapporte que « les aucuns [certains] disoient que ledict seigneur de Crussol avoit faict ung grand amas de gens avec lesquelz il debvoit entrer ledict jour en la dicte ville et y faire plusieurs effortz et excès ». Ou encore : on avoit rapporté que le seigneur de Crussol voulait entre à Tonnerre « en armes et user de violences et force à l’encontre desdictz habitans, et que à ceste fin il avoit faict amas de grand nombre de gens et armes ». En fait, nous retrouvons amplifiés les bruits lancés par les gens du comte à Cruzy. C’est le propre de la rumeur, les bruits s’amplifient : on raconte que les hommes du comte vont venir non seulement en armes, mais aussi maillés, c’est-à-dire protégés par une cotte de maille et donc prêts à combattre, que le comte s’est fait amené un mulet chargé d’armes et a « faict amas de gens de pied jusques au nonbre de deux cens » qu’il a cachés dans la forêt de Maulnes[17]… de quoi tenir un siège en effet, et de quoi être effrayé.

Les échevins prennent la mesure de la détermination de Crussol. Ils envoient Loys Lamoureulx autre sergent royal demeurant à Vézinnes enquêter « à Tanlay, Villon, Artonnay et aultres lieulx [villages proches de Cruzy] pour informer des assemblées illicites faictes à portz d’armes par monseigneur le conte, ses gens et serviteurs »[18]

Ils payent 4 livres à un marchand de Troyes qui leur a livré six livres de pouldre à canon et quatre douzaines de garrotz (traits d’arbalète) « pour distribuer aux particuliers habitans pour faire le guet de jour et de nuict, de peur qu’on taschapt de brusler les faulsbourgs de lad. ville, et pour obvier aux menasses dont lesd. habitans estoient journellement menassés »[19]. A entendre le livre de comptes, les agressions sont quotidiennes. Si c’était le cas, les Tonnerrois n’auraient pas manqué de le faire signifier clairement à l’enquête de Saint-Michel. Or seulement deux faits d’agression sont rapportés. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas quotidien. De plus, la ville s’arme et ceci est une fois encore dissimulé ou du moins étouffé sous l’argument de protéger le faubourg d’un éventuel feu. Un témoin de Cruzy, Edmond Ciffoyn, avait bien dit que les Tonnerrois « se fortiffioient contre leurs seigneurs ». Si un sergent le savait, nul doute que le comte l’avait entendu aussi. Bref, les bruits courent de partout et on s’arme des deux côtés. Plus le temps passe, plus les esprits s’échauffent.

Que va-t-il advenir le mardi 18 août 1556 ?

 

Suite : La confrontation du 18 août 1556

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[1] Etrangers au comté venant s’y installer.

[2] Tonnerre, BM, ms 12, f° 140.

[3] Eugène Lambert, Cruzy et ses environs, repr. Res Universis, 1989, pp 142-143.

[4] Selon Eugène Lambert qui écrit beaucoup de choses erronnées. LaCroix sera nommé capitaine du comté, mais je ne suis pas sûre qu’il le soit déjà, c’est cependant un proche de la comtesse et il habite à Cruzy au château comme le confirment d’autres témoins. En 1556, il est dit simplement « noble homme » et va s’employer à conquérir la noblesse. Trois an auparavant le capitaine du comté était Humbert de Bailly seigneur de Fontaines (Fontaines-lez-Champignelles près de Sens). J’ignore s’il l’est encore.

[5] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 90 et 91, f° 149, 151, 170.

[6] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 50, f° 98 v°.

[7] Tonnerre, AM, 2 DD 1, f° 4 : Memoire des procès en raison des usages et du droit de gruerie de la comté de Tonnerre.

[8] Auxerre, ADYonne, E 189, p 105. On se souvient que les Tonnerrois eux aussi étaient allés informer l’évêque du drame de l’incendie.

[9] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 90, 91, 92.

[10] Il y a ici un jeu de mot car accoutrer ou acoustrer signifie habiller, parer, arranger et au sens figuré maltraiter.

[11] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 57, f° 108 v°-109.

[12] Tonnerre, BM, ms 24 f° 110 v°-906, le 29 juillet 1552. C’est l’époque où les du Bellay avaient d’énormes dettes et où la réformation des usages sur tout le comté posait des problèmes ; un seigneur local avait tout intérêt à augmenter l’étendue de sa forêt propre.

[13] Depuis 1549, François Ier de Clèves, duc de Nivernais ou de Nevers, vicomte de Saint-Florentin, baron d’Ervy et seigneur de Dannemoine, était gouverneur de Champagne et Brie dont dépendait le comté de Tonnerre.

[14] Auxerre ADY, 3 E 1 Petitjehan 112 1550-1551, f° 84 : le contrat de mariage a été signé à Saint-Florentin, sur les terres donc du duc de Nivernais. Le serviteur de Paradin de Pargues, seigneur dudit lieu, village près de Chaource, confirme : il dit bien connaître Tonnerre et ses édiles « pour avoir par devant des cinq ou six ans demouré des long temps avec sondict maistre aud. Tonnerre en garnison », BM ms 19, f° 160 v°.

[15] Tonnerre, AM 4 CC 2 1555-56, f° 42 v°.

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-56 f° 40.

[17] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 63, 64, 92, 93, f° 122, 125, 154, 162 v°.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-56 f° 41.

[19] Tonnerre, AM 4 CC 2 1555-56, f° 42 v° et 47-47 v° – s.d.

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A la recherche d’incendiaires

Cet article fait suite à Le bruslement de la ville de Tonnerre

 

Dans nombre de cas d’incendies au XVIe siècle, le point de départ du feu est connu : parti de chez un boulanger, de la cuisine d’une ménagère, de l’atelier d’un artisan, etc. En 1553, une grange de la rue des Tanneries avait brûlé, incendiant une partie des murailles qui furent réparées peu après[1]. Il n’est pas parlé d’autres dégâts ni de recherche d’incendiaires. Lorsqu’il s’agit d’incendies d’envergure en revanche, on cherche un responsable, on veut connaître la cause. Il est certain que la chute de matériaux en flamme peut provoquer la propagation du feu vers le bas. Les gaz non brûlés, les brandons ou escarbilles peuvent aussi « transporter » le feu. Tout ceci a joué. Pour autant, tous les témoins parlent d’une ville en flamme, de différents lieux atteints dès le début — comme à Troyes en 1524. Le feu « fut mis de guet à pens en quatre ou cinq endroitz » écrit Petitjehan. Le mot « guet à pens » évoque alors le dessein de nuire, la préméditation et la trahison, soit l’idée d’une machination ourdie puis accomplie par surprise et traîtrise. Un incendie criminel donc ? Dans un moment de catastrophe, tout est désorganisé. La force de l’incendie a bouleversé les repères habituels et, dans un climat mystique et de crainte dû à la sécheresse, à la peur de la famine et à l’expansion du clivage religieux, la seule explication possible est celle d’un acte volontaire à plusieurs. Cette explication, qu’elle soit vérité ou fantasme, tente de donner du sens au chaos. Et la rumeur, le « bruict commun » se répand. A partir de ce présupposé —valable ou non —, des arrestations vont avoir lieu, confortant chaque fois les autorités et le peuple qu’il s’agit bien de boutefeux organisés. La recherche des incendiaires apparaît dès lors comme prioritaire et la ville dépensera près de 160 livres tournois pour ce faire.

Le feu s’est déclaré vers 16 h-16 h 30 le mercredi 8 juillet 1556. Vers 19 heures, à l’intérieur des remparts, la ville flambe. On est accouru des villages voisins et trois hommes de Saint-Martin-sur-Armançon en amont de la ville, un prêtre et deux boulangers[2], sont bloqués au pont Notre-Dame. Ce pont enjambe un bras de l’Armançon et est enjambé lui-même par une chapelle. Au-delà s’ouvre le faubourg du Pont. Il mène à un autre pont sur le bief qui donne accès à la porte de l’Hôpital. Les gens sont arrêtés en deçà de la chapelle, à encore 450 m de l’enceinte. Là, ils voient arriver un groupe d’hommes de leur village tenant prisonnier « un jeune compaignon ». Il est grand et n’a pas de barbe apparente, c’est pourquoi son âge est estimé à 18-20 ans. Il est vêtu « d’un sayon de drap noir sans manche, usé, dechiré, avec un meschant hault de chausses aussi fort deschiré ». Le sayon est une sorte de casaque avec ou sans manches. C’est un vêtement paysan, ce qui situe le personnage, en spécifiant de plus qu’il est pauvre. Le curé demande qui il est. Les hommes de Saint-Martin répondent qu’il s’agit d’un « boutefeu qu’ilz avoient prins et saisy ». Comment l’ont-ils décidé ou su ? Mystère. D’ailleurs un des témoins dit avec plus de justesse qu’on le « prétend » incendiaire. Interrogé par le prêtre, le jeune homme répond qu’il est natif de Lyon et venait de Dannemoine ­— village en aval de Tonnerre[3] — pour s’en retourner dans son pays. Un vagabond donc ? Le curé conseille aux hommes de le mener à la Justice, c’est-à-dire au tribunal auprès du prévôt. Alors situé au Pilori près de l’église Notre-Dame l’auditoire est en flamme. La troupe emprunte pourtant le pont pour conduire l’homme à la Justice, mais nos témoins n’en savent pas davantage. On apprendra plus tard qu’il a été interrogé et se nomme Louis Bailly.

Un vaste complot ?

En fait, tous les villages alentour sont rapidement au courant du feu et la nouvelle court vite d’un village à l’autre plus éloigné. La rumeur d’un acte volontaire donne prise à la panique. Tous sont vigilants au sujet d’éventuels incendiaires et l’alerte est lancée au-delà même du comté. Les premiers soupçonnés sont, par nature, les vagabonds car en matière pénale, le vagabond est un suspect et le vagabondage une circonstance aggravante[4]. C’est ce qui est arrivé à Saint-Martin. C’est également ce qui a lieu dans le bailliage d’Auxois voisin où, les jours suivants, les autorités arrêtent tous les vagabonds suspects d’être boutefeux[5].

Hieronimus Bosch, Le Vagabond, v. 1500, Musée Boijmans van Beuningen, Rotterdam

Parmi eux, quelques personnages vont illustrer certains points. Les premiers sont deux frères orphelins de 8 et 14 ans — Nicolas et Jehan Maistrat. Orphelins, voilà un mois qu’ils sont sur les routes en compagnie de leur tante paternelle pour aller en pèlerinage à Madame Sainte-Reine[6]. Ils sont habillés de « mechants chemises de toile, nudz piez » avec un bonnet rouge pour l’aîné et un noir sur la tête du cadet, tandis que leur tante porte un costume de toile et un couvrechief à la champenoise[7]. Les enfants sont arrêtés le 12 juillet à Verdonnet, à la moitié du chemin entre Tonnerre et Alise-Saint-Reine, et interrogés le 15. Ils arrivaient de Barbonne-Fayel près de Sézanne, et s’étaient retrouvés à Dannemoine, puis à Epineuil. C’est dans un de ces derniers lieux qu’ils rencontrèrent six hommes « en assez bon ordre », c’est-à-dire plutôt bien vêtus. Ces inconnus donnèrent six fusées à leur tante et de l’argent pour mettre le feu à Tonnerre. Ce qu’ils firent, disent-ils, lançant deux fusées chacun dans des écuries et sur des tas de fumier dans le faubourg Saint-Michel, tandis que la tante et les six hommes lançaient leurs fusées en pleine ville, « et fust la ville en feug de toutes pars ». Certaines maisons « dans la fermeté » sont parfois dites au faubourg Saint-Michel. Si c’est de cela dont parlent les enfants, ce pâté de maisons entre l’église Notre-Dame et la porte Saint-Michel a presque entièrement brûlé. S’ils parlent vraiment du faubourg, leurs fusées n’ont pas dû prendre, comme cela leur est arrivé plus tard à Montbard. Ce qui est troublant, c’est leur connaissance du pays et de la ville, ainsi que le fait de cette rencontre à Dannemoine où Louis Bailly avait également fait halte. Vrai ? Pas vrai ? Au-delà de cette interrogation, le récit des enfants permet de comprendre comment les éventuels boutefeux s’y prenaient. D’abord, fabriquer des fusées. Elles sont faites « de pouldre à canon et souffre avec un cordaige dedans icelluy ». Ensuite il fallait attacher les « mesches avec un baston et y mectre le feu pour les allumer ». Enfin il suffisait de les balancer, soit dans des écuries ou sur du fumier, soit par la fenêtre d’une maison ou mieux encore « en la couverture d’une grange couverte de paille ».

Un autre homme est fait prisonnier en lien avec l’incendie de Tonnerre : Anthoine Guichard, un cordonnier âgé de 70 ans et natif de Lyon, arrêté le 14 juillet entre Sarry et Châtel-Gérard, à une trentaine de kilomètres au sud de Tonnerre. Cet homme fort et robuste, « portant une jacquette fort repissée et un bonnet de noir à la coquarde[8] », raconte que le 7 juillet, près de Noyers, il avait rencontré un jeune homme pauvrement vêtu, en possession de mèches et l’invitant à l’accompagner le lendemain pour mettre le feu à Tonnerre. Ils partirent de concert et le lendemain, en bordure d’un village près de la ville, rencontrèrent un autre jeune homme à la barbe naissante et habillé en prêtre qui donna une fusée au cordonnier. Les deux jeunes-gens affirmaient appartenir à un capitaine, mais pas le même, bien que chacun le décrive « fort bien en ordre et portant chaine d’or », l’un des deux capitaines étant italien. Anthoine Guichard affirme être allé à Tonnerre en leur compagnie et « sur le soir » avoir jeté une fusée « par la fenestre d’une maison près de l’eglise Sainct-Pierre, combien que jà y avoit commancement de feug audict Tonnerre ». Encore une chose plausible, quoiqu’il n’y ait pas de maisons près de l’église, mais proches et sous le promontoire.

Aperçu des lieux cités

Aussitôt fait, tous s’enfuient vers l’Est. Les six hommes rencontrés à Dannemoine, instigateurs des enfants, sont vêtus de collets — sorte de pourpoint de cuir — ou de casaquins. Pour les avoir suivi en direction de Dijon, les enfants nous racontent comment ils agissaient. « Souvent [ils] changeoient et mouvoyent leurs habitz, les aulcungs [certains] prenant habitz de courdeliers, les aultres de moignes ou de prestres », autant de vêtements permettant de passer inaperçus. D’autre part, ils se cachaient dans les bois dès qu’ils apercevaient quelqu’un, proposant quelques pièces à des errants pour surveiller ou mettre le feu. Enfin, ces six hommes se disaient à la solde de la « reyne d’Ongrie ». Marie d’Autriche, reine douairière de Hongrie, sœur de Charles-Quint et gouvernante des Pays-Bas avait fait ravager par le feu villages et châteaux sur les frontières de Picardie en 1552. En représailles, Henri II avait à son tour saccagé et incendié villes et châteaux dans le Hainaut en juillet 1554. Tout ces faits avaient été colportés avec exagération si bien que « reine d’Ongrie » — ennemie du royaume — était devenue synonyme de reine des incendiaires. Elle n’était plus régente des Pays-Bas depuis l’abdication de l’empereur en octobre 1555, mais les rumeurs et les emblèmes ont la vie dure. Les enfants rencontrèrent d’autres fabricants de fusées près d’Alise-Sainte-Reine, et d’autres vagabonds incités à mettre le feu pour quelques sous « où ils pouvaient » en ce pays de Bourgogne, certains au nom de la reine de Hongrie. Ainsi se dessine comme un vaste complot dont la rumeur se répand jusqu’à Troyes, Bourges, Dijon[9]… D’autres personnes sont donc transférées dans les prisons de Semur, accusées d’être boutefeux mais pas particulièrement à Tonnerre. Il ne nous appartient pas de décider s’il s’agit d’infos ou d’intox — si j’ose dire —, juste de comprendre que les autorités comme le peuple optent pour cette hypothèse qu’ils tiennent pour vraie et que, quelques jours après l’incendie, des villes comme Troyes, Avallon ou Semur surveillent de plus près les processions et mettent des gardes aux portes.

A Tonnerre

Revenons à Tonnerre en ce 8e de juillet. Louis Bailly, boutefeu présumé, est emprisonné, mais il n’est pas le seul. Les Tonnerrois se sont également retournés contre des hommes du couple comtal : Geoffroy de Cenamy, le seigneur de Langon maître d’hôtel de la comtesse et un laquais, résidant à l’hôpital depuis quelques semaines. Il est probable qu’après leur mariage, Louise de Clermont et son nouveau mari Antoine de Crussol, aient eu l’intention de se rendre à Tonnerre après leur quartier à la cour. Il est en effet important que le nouveau comte y fasse sa première entrée, s’y présente en chair et en os et mette en place ses officiers. Les passassions de pouvoir sont toujours délicates et exigent une surveillance accrue. Crussol aurait donc envoyé dans la deuxième quinzaine de mai, un maître d’hôtel et quelques hommes pour préparer sa venue. On sait que le banquier Cenamy était déjà poursuivi en justice par les Tonnerrois et soupçonné d’hérésie, ainsi que le bailli et « autres serviteurs » qui réclamaient la fin de leur procès. Y eut-il des problèmes avec les résidents de l’hôpital ? Ou est-ce simplement l’angoisse de voir arriver bientôt un nouveau comte, jeune et fringant capitaine mais étranger, un homme du sud à qui l’on connaît des sympathies pour la Réforme, ce qui fait frémir les catholiques ? Peut-être sera-t-il pire que le précédant, cause d’une atmosphère pernicieuse, de l’endettement de la ville, et surtout d’une révision des usages dans tout le comté ?

Toujours est-il que les Tonnerrois cherchent des coupables et certains s’en prennent aux gens du comte, s’emparent d’au moins deux hommes car Cenamy ne semble pas être à Tonnerre. L’un des témoins à l’enquête de Saint-Michel dit bien que Langon est « l’ung de ceulx qui avoit este pris apres le feu, enprisonné au lieu de Tonnerre, au Sainct Esprit, pour raison dudict feu ». Les édiles ont-ils participé à cet emprisonnement ? Rien n’est dit et les comptes de la ville ne s’étalent pas sur cette affaire. Langon a-t-il été interrogé ? On sait seulement qu’il est relâché quelques jours plus tard, peut-être même dès le lendemain. Cette arrestation aura des conséquences…

Pour autant d’autres bruits courent après le 8 juillet et les arrestations vont avoir lieu en plusieurs vagues. Le premier boutefeu présumé, Louis Bailly, est rapidement interrogé par le prévôt Maclou LeVuyt et livre des informations, à l’instar des deux enfants de Semur. Les édiles envoient aussitôt des hommes enquêter dans certains villages à propos des incendiaires. Ces recherches se déroulent toutes à moins de 40 km, en direction de sud et du sud-est. D’abord Berthin Bouldrey, un notaire, est envoyé à Fresnes et Poilly-sur-Serein pour se renseigner sur les incendiaires[10]. Puis les échevins sont informés que deux hommes « chargez d’estre du nombre des incendiaires » ont été arrêtés à Arcis-sur-Cure à 30 km au sud de Poilly. L’un des échevins, Jehan Cadot, est chargé d’aller s’en enquérir. Il revient accompagné de deux hommes d’Arcis qui ont de plus « baillé ung asne pour amener l’un d’iceulx prisonniers qui n’eust sceu cheminer »[11]. Cet homme est-il blessé ? Se trouve-t-il parmi eux Martin Raguyer dont on parle par ailleurs ? Aucun nom n’est cité, mais c’est probable. Les prisons, qui accompagnent les droits de haute justice du comte, ne sont pas alors des bâtiments définis. A Tonnerre, on utilise selon les besoins l’enclos d’une chapelle, une tour, voire une cave. En ce mois de juillet 1556, c’est le faubourg épargné du feu qui va recevoir les prisons. Comme on distingue entre nobles et gens du Tiers état, les gentilshommes sont « hébergés » au Saint-Esprit probablement dans une pièce de la maison qui jouxte la chapelle, tandis que les autres sont emprisonnés dans la tour de Bourgberault[12]. Hugues Thiebeley, un habitant du faubourg fait office de thorier (gardien d’une tour, geôlier). Il recevra 13 livres 14 sols tournois pour ses salaires et la nourriture des prisonniers de la tour, somme qui sous-entend plusieurs personnes pour plusieurs jours. Après la relaxe des hommes du comte, il semble qu’ils soient encore au moins quatre emprisonnés.

Le « capitaine des boutefeux »

L’information préparatoire avait été réalisée par le prévôt de Tonnerre, Maclou LeVuyt, et son greffier Jehan Troppeau. Il s’agissait de déterminer le fait criminel et de faire une première enquête à propos des prévenus et des éléments recueillis lors des interrogatoires. Or, Loys Bailly et Martin Raguyer avaient dénoncé un autre individu : Jehan Rigault. Il est dénommé « le moyne sainct Evroul dict Rigault », « le moyne Rigault », « Jehan Rigault dict de Saint Evrol moyne regnyer » ou simplement Rigault, et est fortement soupçonné d’être le « capitaine en chief des incendiaires et boutefeux de Tonnerre » avec un acolyte, Simon Trabuchet (ou Trebuchet) dit lui aussi capitaine, et un valet dont le nom est tu. Les autorités de la ville se mettent alors activement en quête de témoins pour retrouver traces de ces hommes. Le jour du feu, Rigault aurait été vu dans un hameau voisin, Vaulichères. Un sergent royal et deux notaires sont envoyés pour informer à Fresnes et Lézinnes « et aultres lieulx pour scavoir si on y avoit poinct veu Rigault boutefeu ».[13]. A ce stade, Rigault n’est pas encore arrêté mais il est bien accusé et son procès lancé.

Jean de Mille, Praxis criminis, l’interrogatoire, in Michel Porret, « Mise en images de la procédure inquisitoire »

Comme cela concernait un crime passible de peine afflictive ou capitale — cas dit royal —, le procès ne pouvait avoir lieu que sous les instances d’un juge royal, en l’occurrence le lieutenant criminel du bailliage de Troyes. Celui-ci, Nicole Jaquinot (ou Jaquinet), se présente à Tonnerre avec « sergens et archers estans en nombre de vingt personnes et dix huit chevaulx ». La ville paiera 68 L 1 s 6 d pour leur dépense faite en l’hôtel de Saint-Hubert, dans le faubourg par conséquent. Jaquinot est là pour procéder à la confection des procès de Jehan Rigault, Simon Trabuchet, Loys Bailly, Martin Raguyer « et aultres incendiaires, et chargez d’avoir mis le feu en ceste ville »[14]. Le prévôt Maclou LeVuyt étant absent[15], c’est Jehan Troppeau clerc commis au greffe qui suit l’information faite par le lieutenant criminel à Tonnerre et en réalise une copie. La sentence rendue est de transférer ès prisons de Troyes les prisonniers Bailly et Raguyer ­— preuve que Rigault n’est pas encore arrêté — et de passer à l’instruction de leur procès. L’un des échevins, Eymond Allyer, accompagne la troupe à Troyes durant trois jours avec un valet et deux chevaux loués à un boulanger pour conduire les prisonniers[16].

Alors que les choses vont se poursuivre à Troyes, Jehan Cadot échevin et Guillaume Bordes riche marchand drapier chevauchent vers Mussy l’Evesque (Mussy-sur-Seine, Aube), résidence d’été des évêques de Langres. Tonnerre faisait partie de cet évêché et les édiles tonnerrois voulaient informer l’évêque, cardinal de Givry, de leur malheur et lui « monstrer quelques charges et informations faictes contre aulcuns incendiaires chargez d’avoir prodictoirement mis le feu et bruslé ceste ville de Tonnerre le 8e de juillet »[17]. Démarche importante car une partie du comté, dont Tonnerre, était « tenu en sa main comme feodalle », c’est-à-dire était mouvante par hommage de l’évêque de Langres, la baronnie de Cruzy étant mouvante du roi.

Après le départ du lieutenant criminel, arrive à Tonnerre un nouvel incendiaire. Il est amené par Jehan Bauldery, sergent royal au bailliage de la Montagne, un greffier et deux hommes de pied, et arrive tout droit des prisons de Châtillon-sur-Seine — un nommé Dominique de Bresse (ou Brusse) « du pays d’Italye accusé et chargé d’estre incendiaire et boute-feu »[18]. Souvenons-nous qu’un des incendiaires cités à Semur avait parlé d’un capitaine italien. Celui-ci est dénommé Messire et comme il ne s’agit pas d’un homme d’Eglise, il ne peut être que noble. Aussi voyage-t-il sur un cheval loué pour l’occasion. Bresse est amené à Tonnerre sur l’ordre du procureur du roi audit bailliage pour y « estre recollé et confronté à plusieurs personnes y detenuz acusez de mesme faict ». Autrement dit il doit répéter son témoignage et être confronté aux autres prévenus. La petite troupe fait une étape à Tonnerre (qui voit quatre sergents avec le greffier)[19] en l’hostellerie de Saint-Hubert. Le cahier de comptes indique que « un nommé Domminique Ithaliain suspitionné estre compagnon desdictz boutefeuz » a été arrêté à Châtillon. Les prévenus étant déjà partis, la troupe repart pour Troyes avec un Tonnerrois envoyé espres porter missive au lieutenant criminel Jaquinot « pour le supplier de tenir verité dudict Ithaliain et en faire la justice ». Les hommes de Châtillon auront passé quatorze jours sur les routes.

Par ailleurs, les recherches pour trouver Jehan Rigault continuent. Le sergent royal et les deux notaires envoyés à Fresnes et Lézinnes pour enquêter sur lui y ont découvert des témoins certifiant « qu’il y avoit esté veu et lougé le lendemain du feu ». Cette information est envoyée à Troyes[20]. Jehan Rigault a dû être fait prisonnier là-bas car il n’y en a pas de trace à Tonnerre, mais bien de son valet qui y est confronté avec quatre hommes de Courgy (la « sainct Espine ») que les échevins ont fait venir[21]. On sait en revanche que Rigault est prisonnier avant le 24 juillet et que l’instruction préparatoire de son procès se fait à Troyes aux mois d’août avec d’autres présumés incendiaires[22], dont Simon Trabuchet. S’y rendent Noël Chenu sergent royal et Pierre Brusley, habitant du hameau de Vaulichères qui doit aller reconnaître si Rigault est bien l’homme qu’il avait vu dans sa maison le 8 juillet. Les échevins en profitent pour lui faire porter des lettres au lieutenant criminel et à leur procureur au bailliage de Troyes[23]. Sur place se trouve déjà Hugues Sellier solliciteur (sorte de procureur) qui y reste dix jours à la poursuite du procès contre Rigault dont il paye la nourriture au « thourier des prisons de Troyes »[24]. Enfin, Eymond Allyer, l’échevin qui avait mené les incendiaires à Troyes part chevaucher jusqu’à « Trussy et par delà avec le lieutenant particulier de Troyes, son greffier et quatre archers pour informer sur les faictz justificatifz de Rigault moyne regnyé aultrement dict sainct Evrol capitaine des incendiaires et boutefeux de ceste ville »[25]. Rigault avait donc obtenu d’alléguer ses faits justificatifs, dits aussi faits d’alibi, ce qui ne fut pas le cas des vagabonds.

Un châtiment exemplaire

Retrouvons les deux vagabonds Loys Bailly et Martin Raguyer emprisonnés et jugés à Troyes. Le jugement est expédié avec diligence comme le recommandent les ordonnances royales. Etant donnés la nature du crime et l’état (le statut) des inculpés, ceux-ci n’auront pas la possibilité d’un appel devant une juridiction supérieure. Ils savent qu’ils subissent une procédure extraordinaire et qu’ils y jouent leur vie. Les archives de Tonnerre possèdent un extrait de la sentence rendue contre eux[26].

Le greffier y rappelle le procès verbal exécuté par le prévôt de Tonnerre et réitéré par le lieutenant criminel, les interrogatoires et différentes confrontations dont celles à Rigault et Trabuchet. A chaque procédure, Bailly et Raguyer ont répété leurs confessions et le procureur du roi a donné ses conclusions : « Il est dict que lesdicts Bailly et Raguyer sont ateintz et convaincuz d’avoir conspiré, conjuré avec aultres leurs complices de mettre le feu en lad. ville de Tonnerre / et icelle conspiration avoir voulu et de fait executé », la preuve en étant l’incendie de la ville le 8 juillet, feu mis en divers lieux. « Pour reparation desdicts cas, sont lesd. sieurs Bailly et Raguyer condamnez à estre menez des prisons royaux de Troyes en la place publique du marché à bled dud. Troyes, en icelle estre levée deulx potences et bruslez vifs et leurs corps mis et reduis en cendres », et leurs biens requis et confisqués. Le juge ajoute qu’avant l’execution de la sentence, ils seront tous deux « mis et etendu sur la question et torture pour estre interrogez par leurs juges sur aulcuns points dudict proces ». Ils n’ont pas été soumis à la torture en cours de procédure puisque leurs confessions sont volontaires. La question dont il s’agit ici est dite préalable — préalable à l’exécution à mort —, celle qui est administrée au condamné dans le cadre du châtiment pour obtenir d’ultimes aveux (complices ou circonstances encore inconnus) [27]. Les aveux devaient être renouvelés hors de toute contrainte pour être recevables, aussi les greffiers ne prenaient aucune note dans la chambre de la question où les deux hommes furent probablement enmenés. C’est sur le lieu du supplice que nous les retrouvons, vers 4 à 5 h du soir alors que le greffier reprend sa narration. Il dramatise la scène en précisant que « estant auquel lieu et prestz à mettre le feu », le lieutenant criminel leur remontra « qu’ils estoient proches de leur mort et à cette cause qu’ils pensassent à leur conscience et à sauver leur asme ». Sur ces mots, le lieutenant leur demande une dernière fois si Rigault et Trabuchet étaient bien présents au feu et si Rigault en était l’instigateur. Ils répondent en cœur qu’ils ont mérité la mort mais qu’ils ne sont que deux à se présenter devant elle, Bailly ajoutant d’une « piteuse voix », « Helas mon dieu, je n’auroit point de regret sy je voyois mourir devant moy celuy qui est cause de ma mort », façon détournée d’affirmer qu’il n’est pas lui l’instigateur. Loys Bailly souhaite enfin ajouter une chose qu’il a tue jusquà présent : il avertit le lieutenant que, étant à Sens, il avait entendu une discussion entre des hommes qui s’apprêtaient à brûler Troyes « et en estoit l’un des principaux entrepreneurs, le baron de Xaintonge ». Ils étaient au moins quatre à faire ce pacte : le baron ; un homme petit se ventant d’être « le plus grand boutefeu de tous les autres », nommé Pierre Lepimentiel « qui a été serviteur dudict Rigault » — et un certain Grand Jean le Balafré qui est de Touraine. Bien que ces hommes soient à présent dénoncés, le condamné enjoint au lieutenant de faire bonne garde en sa ville.

On voit que beaucoup de monde est impliqué dans cette affaire et que bien des choses restent énigmatiques et équivoques, voire fantasmatiques ­— telles les évocations de la reine de Hongrie ou du baron. Aucun noble de l’époque n’est appelé baron de Xaintonge, même s’il y a des barons en Saintonge, et que viendrait-il faire là ? Pour autant, certains détails sont troublants. Pierre Lepimentiel, dit serviteur de Rigault, est peut-être le « valet » arrêté à Tonnerre et dont le nom est tu ? Quant à Jehan Rigault, son surnom de Saint-Evroult évoque une abbaye bénédictine normande, près de la Ferté-Frênel (Orne). Il pourrait venir de là et aurait renié la foi catholique puisqu’il est dit apostat ? Serait-il de la « nouvelle opinion » ? ou simplement moine défroqué devenu homme de main ? Comme il ne subit pas le même traitement que les autres, on peut supposer qu’il est de statut plus élévé que les autres[28].

L’exécution devait avoir lieu le jour même du jugement et devait être publique. En dehors de Hugues Sellier, il est probable que des Tonnerrois aient assisté au supplice[29]. En tous cas, un homme de Saint-Martin qui était à Troyes le jour de l’exécution a raconté à deux hommes de son village qu’il y avait vu périr un jeune compagnon. Ainsi moururent étranglés puis brûlés le 26 juillet deux des présumés incendiaires de Tonnerre, à l’heure même où la ville s’était embrasée. Cette sentence est dans la logique du temps : le caractère spectaculaire de la peine se veut exemplaire et dissuasif. L’exemplarité du châtiment se trouve renforcé lorsque la sentence rappelle dans sa forme l’infraction commise, à l’exemple justement de l’incendiaire puni par le feu. Ainsi en advint-il également le 29 juillet pour deux hommes prisonniers à Semur[30], dont Guichard qui avait trempé dans l’incendie de Tonnerre.

Les Tonnerrois sont loin d’être au bout de leur surprise.

 

Suite : Menaces sur la route de Dannemoine

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[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553, f° 10 v°.

[2] Les témoins n° 30, 31 et 32 pour le fait justificatf n° 22 du Ms 19 qui veut établir qu’il s’agit bien d’un incendie criminel par l’arrestation de boutefeux.

[3] Pour les noms de lieux, voir la carte ci-dessous.

[4] Voir Bernard Schnapper, « La répression du vagabondage et sa signification historique du XIV e au XVIII e siècle », Revue historique de droit français et étranger (1922-) 4e série, Vol. 63, No. 2 (avril-juin 1985), Dalloz, pp. 143-157.

[5] Voir Jean Richard, « Les errants au XVIe siècle : une rafle au bailliage d’Auxois en 1556 », Dijon, d’après BM, ms 980. Les autorités en profitent pour arrêter en même temps tous les suspects d’hérésie. En ligne : http://www.bm-dijon.fr/documents/ANNALES%20BOURGOGNE/1973/1973-045-05-096-108-1370369.pdf

[6] Ils se rendent à Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or), où est le lieu du Martyre et la source miraculeuse puisque sainte Reine est une sainte guérisseuse et l’aîné des frères est atteint de la teigne.

[7] Remarque qui nous rappelle que, dans la paysannerie, chaque groupe culturel avait son propre costume, marqueur identitaire.

[8] Bonnet à la coquarde : bonnet avec un lourd repli sur le cou.

[9] Après l’incendie de Troyes en 1524, on avait également conclu à un feu volontaire mis par des ennemis du royaume, alors que la France était en guerre, ennemis qui complotaient d’enflammer les plus belles villes de France. Paris même était en panique.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 36.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 31 v°-32.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 50 et BM, Ms 19, témoin n° 25.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42 v° et 43.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 27-27 v°.

[15] Maclou LeVuyt habitait un quartier très endommagé par le feu, aussi s’était-il éloigné un temps à Stigny, village proche où il possédait des biens. Jehan Troppeau lui apporte l’information à signer (AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 43).

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35 et 43.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 31.

[18] ADCôte-d’Or, B. 4134, f° 26-26 v° et B. 4135, f° 33 v°-34.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 27-27 v° ­— une erreur, car les documents précédents donnent les journées et dépenses de tous les hommes : 1 greffier (15 s/jour), 1 sergent (20 s/j) et 2 hommes de pied (6 s 8 d/j).

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 43

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35 v°.

[22] « A Noel Chenu, sergent royal, 4 L 10 s 8 d tz pour avoir esté au lieu de Troyes soliciter et poursuivre le procès contre les boutefeux au moys d’aoust present compte (Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 38 v°).

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42 v°.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 33.

[25] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35. Trussy : Trucy-sur-Yonne à 40 km de Tonnerre au sud d’Auxerre, et à une douzaine de km d’Arcy-sur-Cure où les Tonnerrois avaient déjà enquêté.

[26] Tonnerre, AM, 19 DD — il s’agit d’une copie.

[27] Sur le sujet de la torture judiciaire, voir entre autres : Faustine Harang, La torture au Moyen Age, Paris, Puf, 2017 — et un entretien enrichissant : https://actuelmoyenage.wordpress.com/2018/10/08/entretien-torture-et-justice-au-moyen-age/

[28] Ainsi fonctionnait la justice. Nous retrouverons plus tard la suite de son procès.

[29] Peu de temps avant, les échevins avaient envoyé une lettre au lieutenant criminel « affin de scavoir si on voulloit executé Martin Raguyer et son compaignon » (AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42).

[30] Cf. note 4. Semur étant dans le ressort du parlement de Bourgogne, ces hommes y furent jugés indépendamment de ceux pris dans le comté qui ressortait, lui, du parlement de Paris.

 

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