Arrivée du couple comtal

Suite de : Menaces sur la route de Dannemoine

Il fallait bien qu’un jour ou l’autre le nouveau comte se présente. Six témoins racontent à l’enquête de Saint-Michel l’arrivée du couple comtal à Dyé, village à 10 km de Tonnerre[1]. Sur les six, quatre sont de ce village : Joseph Piat, prêtre et vicaire de Dyé (40 ans), Jehan Millon, un marchand de 45 ans, Estienne Lenoir (27 ans), autre marchand et Esmon Crespin, laboureur de 35 ans. Témoigne également Philippe de Merey, religieux de l’Hôpital et André Merces, notaire et sergent au comté. Ce dernier a 60 ans et demeure habituellement à Tonnerre, mais il explique que sa maison ayant brûlé, il « s’est retiré audict Dyé, à volunté et esperance de reprendre son habitation aud. Tonnerre quant il aura commodité » — lorsque sa maison sera de nouveau habitable.

Tous ces témoignages sont concordants : Antoine de Crussol et Loise de Clermont arrivent à Dyé entre le 18 et le 20 juillet : « dix jours après que ladicte ville fust bruslee » ou « dix à douze jours après le feu », mais trois précisent « trois ou quatre jours avant la fête de la Magdeleine » qui est le 22 juillet. Le 18 pourtant, ils sont à Sens, bailliage dont dépend le comté où ils font insinuer au greffe devant notaire leur contrat de mariage, avant d’en faire autant au greffe de Tonnerre le 20[2]. J’opte finalement pour une arrivée le 19. Auparavant et depuis leur mariage, ils suivaient la cour. Catherine de Médicis venait de mettre au monde des jumelles. Une seule a survécu, Victoire, dont le baptême eut lieu le 5 juillet à Fontainebleau, réunissant toute la cour[3]. Ils ont été informés de l’incendie de Tonnerre, de la recherche d’incendiaires ainsi que de l’emprisonnement du maître d’hôtel de Loise Pierre de Langon entre le 11 et le 13 juillet. A leur tour, ils ont dû prévenir Langon de leur arrivée ainsi que l’Hôpital où ils souhaitent loger. En principe aussi, ils auraient dû prévenir les édiles, échevins ou élus[4].

Le comte et la comtesse se présentent à Dyé au matin. Ils ne viennent donc pas de très loin. En effet, la comtesse voyage en litière, suivie d’hommes à pied et d’un mulet chargé qui parcourent environ 4 à 5 km à l’heure. En recoupant les témoignages de l’ensemble de l’enquête, on peut se faire une idée du train de Louise et d’Antoine : ils sont accompagnés d’une dizaine d’hommes à cheval parmi lesquels des gentilshommes portant épée et des serviteurs ; ils ont aussi quatre ou cinq hommes de pied, dont deux laquais qui accompagnent la litière de Loise et d’autres qui conduisent des mulets transportant des bahutz. Ces coffres contiennent leurs vêtements, du linge et autres objets d’usage courant, voire de la vaisselle qu’il était habituel de transporter avec soi. Au total une vingtaine de personnes, ce qui est peu pour des grands seigneurs de la cour. Personne ne sait d’ailleurs si « quant lesdictz seigneurs vont par les champs » ce train leur est coutumier. Ferry de Nicey, un noble champenois interrogé, ne s’avance pas non plus : il ne sait, « pour ce qu’il n’avoit oncques frequenté ledict demandeur [Crussol], si, quant luy et sa femme vont par pais [pays], ils menent tant de train et tant de chevaulx. Mais à ce qu’il a ouy dire et au respect de sa qualité, il peult bien mieulx et davantaige ». C’est que le statut d’un seigneur se mesure aussi à son train. Le cortège n’est donc pas ostentatoire. Les laquais portent ses couleurs, à savoir pour Antoine de Crussol le bleu, l’incarnat et le blanc[5].

Litière

Il est possible qu’ils soient partis directement de Fontainebleau, en passant par Sens et que la veille au soir ils aient couché à l’abbaye de Pontigny dont les comtes de Tonnerre ont la garde et où ils ont droit de gîte. Ils ont également le droit de garde, mais pas de gîte, du prieuré de Dyé à une douzaine de kilomètres de Pontigny, quelque trois heures de marche. Ils y arrivent probablement vers 10-11 heures du matin pour pouvoir y disner.

André Merces, le sergent, relate qu’aussitôt arrivé le couple se dirige vers la « maison du prieuré » où il le fait appeler peu de temps après. A sa sortie, il informe Esmon Crespin, le laboureur, qu’il a été chargé par le comte d’aller à Tonnerre « porter lectre aux officiers et eschevins dudict lieu, afin de les faire venir pardevers eulx faire declaration », c’est-à-dire manifester publiquement leur reverence, présenter leurs respects. Merces gagne la ville à deux lieues de là. Il sait parfaitement où trouver les destinataires et dit simplement qu’il « y porta ladicte lettre à Pierre David, l’un des eschevins ». Il était d’usage qu’un porteur de lettre, s’il ne connaissait pas le contenu exact de celle-ci, ait en plus des consignes orales. Le sergent Merces annonce donc oralement à l’échevin qu’il doit se rendre avec d’autres auprès du comte et de la comtesse, à Dyé.

Il n’est pas vraiment surprenant de voir Loise de Clermont et Antoine de Crussol, tout nouveau comte de Tonnerre, s’arrêter à Dyé. La coutume veut qu’un nouveau seigneur fasse son entrée et que des échevins et notables de la ville aillent au devant de lui — signe de reconnaissance mutuelle. Ce n’est pas par hasard non plus si un maître d’hôtel a été envoyé depuis la mi-juin : il préparait leur venue tout en surveillant la passation de pouvoir. Mais l’ampleur du feu dans la ville ne permet pas aux Tonnerrois de se plier convenablement à cet usage. D’autant moins qu’ils commencent mal leur « cohabitation » avec ce nouveau comte ayant emprisonné quelques-uns de ses gens immédiatement après le feu, offensant du même coup la Maison comtale. Les Crussol ont été tenus au courant des événements. Ils savent l’opposition des Tonnerrois, la relaxe de leurs hommes et vraisemblablement aussi leurs réactions contre les habitants. Ils se doivent néanmoins de venir à Tonnerre. Il semble qu’ils aient désormais une raison de plus, celle de remettre de l’ordre et se faire respecter, être reçus et salués « ainsi que le subject est tenu de reverer et honorer son seigneur », comme le précise le vicaire d’Epineuil[6]. Ils viennent donc, mais font une halte avant d’entrer et envoient chercher les notables.

Il est probable que les autorités citadines aient été avisées de cette venue car tout paraît bizarrement bien préparé. Le sergent Merces trouve en effet Pierre David, l’échevin-receveur de l’année qui semble l’attendre en compagnie. André Chenu, sergent royal civil de Sens, ne vient à Tonnerre qu’en cas de problème, appelé par les échevins. Il se peut qu’en ces temps troublés, avec la recherche des incendiaires, il soit à Tonnerre, mais qu’il soit présent précisément en ce lieu, à cet instant, montre que l’on se prépare à la venue du comte et de la comtesse, et que l’on marche sur des œufs — de part et d’autre d’ailleurs. C’est sur son conseil, précise le sergent Merces, que les échevins répondent qu’ils vont se rendre à Dyé, auprès du comte et de la comtesse « ainsi qu’ils leur mandoient ». Tandis qu’ils discutent de la marche à suivre, ils envoient quérir d’autres notables ou apparents habitans. « Et de faict, à la mesme heure, se rassemblerent jusques au nonbre de seize ou dixhuict desd. habitans » qui enfourchent leur cheval et partent à la suite du sergent.

Pendant ce temps, à Dyé, le comte et ses gens ont déjeuné au prieuré. « Sur l’heure d’1 heure ou 2 heures après midi », une troupe de cavaliers arrive à Dyé. Les témoignages sont un peu flous sur leur nombre. Dix des présents sont nommés par les uns et/ou les autres : Maclou Le Vuyt prévôt ; Noël Chenu sergent royal ; Pierre David échevin-receveur ; Emond Allier échevin ; Denis Catin, Regnault Allier et Jehan Germain, tous hôteliers ; Jehan Fleuriet contrôleur du grenier à sel ; le contrôleur Cerveau ; un nommé Pinagot marchand de drap et deux ou trois autres connus de vue. Bien une quinzaine d’hommes, ce qui est significatif.

Tous ces hommes influents de la ville, officiers royaux ou du comté, riches notables vont déposer leurs chevaux chez Jehan Millon, puis se rendent à pied au prieuré, « ensemble et tous d’une compagnie » pour y « aller faire leur reverence ». Le sergent Merces y pénètre avec eux et peut témoigner : les Tonnerrois « se presenterent auxdicts demandeurs, leur feirent la reverence et tindrent quelques propoz que le deposant ne peust bien entendre, pour ce qu’il ne s’en approchea, sinon qu’il entendit que le seigneur de Crussol avoit espousé la dame contesse de Tonnerre ; les gratifiant de ce qu’ilz estoient veneuz à luy, leur dist et declara que luy et la dame contesse son espouse avoient deliberé aller ledict jour aud. Tonnerre. Leur feirent lesd. habitans response qu’ilz y seroient les bien venuz ». Une rencontre fort civile donc. Mais les choses vont se gâter.

En quittant le prieuré, des Tonnerrois appellent discrètement à part le sergent Merces. Ils l’informent qu’il va devoir amener à Tonnerre le comte et sa troupe, mais lui enjoignent « de crainte qu’il ne eust quelque mauvaise parolle du commun peuple, [de] les faire entrer par le pastiz et non par le faulxbourg de Bourgberault ». Esmon Crespin le laboureur entend de son côté que, voulant aller coucher à Tonnerre, le comte et la comtesse « passeroient par la porte des pastiz, et leur tiendroient le lieu plus commode à cause de la fureur du commun peuple », sans qu’il sache la cause de cette fureur. Le tableau est bien campé : d’un côté, des seigneurs qui, dans leur bon droit, veulent faire leur entrée mais inquiets aussi de l’état de la ville et de ses habitants ; de l’autre le peuple qui gronde et qui n’entend pas se laisser faire, craignant de nouveaux oultrages [violences corporelles] ; pris entre les deux, des notables qui agissent au mieux pour arrondir les angles. Passer par les pâtis signifie contourner le faubourg de Bourberault actuellement très habité en raison du feu, pour, à travers champs gagner le pont Notre-Dame et entrer par la porte de l’Hôpital vraisemblablement sans foule et la plus proche du lieu où ils se rendent.

Le peuple de Tonnerre voit donc d’un très mauvais œil l’arrivée de leurs seigneurs. On peut émettre quelques hypothèses. D’abord, ils sont encore complètement sonnés du feu qui a assailli la ville ; ceux qui ont perdu leur maison logent comme ils peuvent de-ci de-là, jusque dans leurs caves pour les plus pauvres ; certains remettent leur habitation en état ; tout le monde déblaie les gravas et libère les rues. La vie se réorganise tout doucement, mais voilà qu’arrivent les seigneurs de Tonnerre. Que viennent faire si vite après le feu le comte et la comtesse ? Un nouveau comte inconnu, un soldat dont on ne sait s’il va être pire ou meilleur que le précédent. Ne dit-on pas aussi que le nouveau comte est un homme du sud, il est vicomte d’Uzès, pays gagné comme sa famille par les « mal sentant de la foi » ? Enfin, la question lancinante demeurait : qui avait armé le bras des boutefeux emprisonnés pour lors dans les prisons de Troyes et d’ailleurs ? Et puis, il y avait eu les menaces sur la route de Dannemoine.

Entrée par le Pâtis
(d’après cadastre napoléonien – ADYonne)

Une heure après le départ des Tonnerrois de Dyé, le cortège du comte se met en branle et on les regarde partir, « tournans le chemin » pour se rendre à Tonnerre. En tête, André Merces qui se garde bien d’avertir qui que ce soit de la troupe de cette entrée pour le moins inhabituelle. En venant de Dyé, le plus approprié est d’entrer par la porte Saint-Pierre, mais le quartier a brûlé. Il est aussi possible d’entrer par le faubourg et de traverser la ville pour aller jusqu’à l’hôpital. On peut imaginer l’humiliation que ressentent Loise de Clermont et Antoine de Crussol que l’on fait entrer dans leur ville capitale comme des voleurs, par la rue Saint-Nicolas qui ne fait qu’effleurer l’extrémité du faubourg, pour contourner la cité par les champs. Alors qu’ils atteignent les pâtis, lieu proche de la ville « d’un traict d’arc », se présentent à nouveau LeVuyt, David et cinq ou six aultres, « tant eschevins que apparens habitans », qui leur font leur révérence et « salutations accoustumees », puis les escortent jusqu’en « la maison de l’hospital ». Le témoignage du sergent s’arrête là, car il rentre alors à Dyé.

Ce sont deux religieux de l’Hôpital qui livrent la suite de l’histoire[7] : frère Phelippe de Merey âgé de 24-25 ans, demeurant à l’hôpital depuis cinq ans et frère Phelippe Dupont, 36-37 ans, y résidant depuis quatorze ans. Tous deux disent que, arrivant de Dyé, le comte et la comtesse viennent, accompagnés des notables, prendre leur logis à l’Hôpital, vers les 5 à 6 heures du soir. Parmi ces notables, outre Emond Allier et Jehan Germain qui étaient à Dyé, on découvre Valentin Jacquinet, autre échevin[8], marchand, et Pierre Herard hôtelier. Aucun des frères n’a remarqué de problème quelconque à leur arrivée, ni que les comtes ou leurs gens n’aient été offensés « de fait ou de parole ». Pourtant, malgré l’accueil et la déférence traditionnels des notables, Louise, Antoine et leur suite ne sont pas dupes : on les fait passer par le pâtis, on les conduit très vite à l’hôpital, sur la porte duquel sont placardées des interdictions fort rares.

Le frère Phelippe de Merey ne sait si les échevins ou autres habitants d’importance se présentèrent de nouveau à Loise de Clermont et Antoine de Crussol « pour recevoir leurs commandemens, ainsi que l’on a accoustumé faire au seigneur », ajoutant que, dès le lendemain matin, le comte et la comtesse « se retirerent et s’en allerent au lieu de Crusy le chastel ». Ils décident donc de quitter Tonnerre très rapidement. Précisons qu’Antoine de Crussol a rendu hommage au roi pour la châtellenie de Crusy qui en dépend, mais n’a pas encore rendu hommage à l’évêque de Langres dont depend la majeure partie du comté : c’est comme s’il était pleinement seigneur à Cruzy, pas encore à Tonnerre. Pour autant, se retirent-ils par crainte du danger d’une émeute populaire ou par sagesse pour ne pas la provoquer ? Peut-être les deux. Voici, en tous cas, une première entrée catastrophique pour un nouveau comte en la capitale de son comté et un affront certain à l’égard de la comtesse. Son nouveau mari est accueilli par le peuple comme un ennemi et les notables semblent dépassés par les événements.

Intermède financier

Les événements qui s’enchaînent ne font pas oublier aux édiles l’état des finances de la ville. Le 13 février, le roi avait consenti à une taille municipale de 1000 livres, montant à 1141 L 3 s 4 d.t. avec les frais, pour subvenir aux « grandes et urgentes affaires de la communauté ». Le collecteur Jehan Coblan devait la lever en quatre termes, mais n’a pu le faire en raison du feu « par lequel ont esté bruslez et perduz plusieurs gaiges que led. Coblan collecteur avoit faict prandre sur plusieurs particuliers habitans la sepmaine d’avant led. feu qui escheoit l’un des quartiers ». Coblan n’a pu donner au receveur que 786 L 14 s. 7 d.t.[9] Voici un manque à gagner bien fâcheux. Puis le feu et des dépenses inattendues. Après avoir enlevé les gravas et nettoyé les rues et places, chacun récupère ce qu’il peut. La ville recueille quant à elle les restes de la cloche de l’horloge « qui estoit tombé cassé rompu ». Les procureurs de l’église Saint-Pierre vont alors vendre à des fondeurs de Troyes 700 livres de matière, en présence d’échevins, et récoltent ainsi 105 L.t.[10] Maigre consolation qui épongera quelques frais.

L’effervescence de la recherche des boutefeux et de l’arrivée des comtes s’apaisant, les échevins peuvent enfin revenir sur ces finances mal en point. La recherche des incendiaires avait coûté 159 livres 12 sols tournois et la ville réclamait des travaux. Une des premières mesures à prendre après un désastre est de demander, outre le renouvellement des deniers d’octrois[11], une exemption des impôts royaux. Les deniers d’octrois servent en principe à payer les travaux publics urbains, en particulier l’enceinte. La dispense des tailles est sensée quant à elle aider les Tonnerrois à reconstruire leurs habitations. Pour l’obtenir, il faut faire une supplique écrite au roi relatant les faits et les dégâts subséquents, ce qui suppose de monter à la cour. Les échevins ne peuvent s’éloigner tous en même temps et, pour épauler leur demande, ils font quérir un archer de la garde du roi, Claude Le Mas (du Mas ou de Mais) écuyer demeurant à Thorey et s’adjoignent le marchand drapier Claude Pinagot. Ce dernier, riche marchand troyen est en cours d’installation dans la contrée. En 1552, il a été établi procureur et receveur de Tanlay par Claude de Rieux épouse de François de Coligny d’Andelot avant de rejoindre son mari en Italie. Il achète des terres et a l’ambition de devenir « noble homme ». Il semble vouloir compter à Tonnerre où il habite et s’était fait remarquer lors de l’arrivée des comtes. Outre ces deux hommes, la délégation comprend Eymé Cerveau, procureur des habitants, Hugues Sellier qui a l’habitude des tribunaux parisiens et deux échevins, Aignan Lhermitte et Pierre David receveur[12]. Le roi doit se trouver à Paris dans les jours qui viennent. Aller à Paris implique des frais. Or, les caisses sont vides. En prévision de cette démarche, les procureurs et marguilliers de l’église Saint-Pierre et les fabriciens de l’église Notre-Dame avaient vendu « quelques matieres des cloches des paroisses fondues par le feu qui ont este trouvées parmy les betins [gravas] desdictes eglises ». Sur cette vente chaque église donne 60 L.t. au receveur David[13]. Le voyage coûtera 107 L 6 s 5 d.t. de frais et 9 L 12 s.t. pour le salaire de Me Eymé Cerveau. La délégation quitte Tonnerre le dimanche 26 juillet.

Nous ne possédons pas la supplique des Tonnerrois, mais bien la lettre patente du roi qui habituellement en reprend les termes. Elle est datée du 30 juillet 1556. Henri II, « ayant esgard aux grandes pertes et dommages que lesd. habitans des ville et faulxbourgs dudict Tonnerre ont faictz et supportez à l’ocasion du feu nagueres mis par aulcuns incendiaires en ladicte ville qui l’a totallement ars et bruslee », les affranchit et exempte du payement « des tailles, creues, aydes et souldes des 50 000 hommes de pied et de toutes autres impositions de subsides mis ou à mectre en cestuy royaulme pour quelque cause ou occasion que ce soyt », et ce pour deux annnées consecutives à partir de ce jour. Le roi stipule qu’il veut décharger le plus possible les manans et habitants de Tonnerre « à fin qu’ilz ayent d’aultant meilleur et plus aysé moyen de se resouldre desdictes pertes[14] et reparer et reediffier lesd. ville et faulxbourgs ». Henri II ordonne à tous ses gens de finance de laisser jouir les Tonnerrois « plainement et paisiblement » de ce privilège sans leur faire aucun trouble. La lettre est enregistrée au greffe par le contrôleur général des finances le 1er août et confiée à Pierre David, le lendemain[15]. Mission accomplie. La délégation profite d’être à Paris pour poursuivre d’autres affaires dont celle contre les incendiaires et est de retour à Tonnerre le 6 août. Le 8, la lettre royale est enregistrée au greffe de la prévôté et publiée. C’est plus de 1500 livres tournois[16] qui ne sortiront pas des poches des contribuables. En pays d’élection, la taille est dite personnelle, c’est-à-dire que son montant se calcule sur le revenu estimé (donc supposé) de chacun et ne pèse que sur des biens roturiers. Comme toute exonération d’impôt, celle-ci va privilégier les plus riches mais constitue malgré tout une bouffée d’oxygène pour la cité.

Tandis que les comtes s’installent à Cruzy-le-Châtel, les Tonnerrois vont connaître de nouveaux tracas…

SUITE : Meurtre hors les murs

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[1] Tonnerre, BM, ms 19, fait justificatif n° 21, témoins n° 33, 58, 59, 60, 61 et 62, f° 110 v° à 118 v°.

[2] Indiqué à la fin de leur contrat de mariage (chartrier d’Uzès, , layette 67, n° 8, f° 15-16) et dans Tonnerre, BM, Ms 24, f° 105-824).

[3] Lettre de Wotton, ‘Mary: August 1556’, Calendar of State Papers Foreign, Mary: 1553-1558 (1861), p 242.

[4] Je parle au conditionnel par manque de documents sur ce sujet.

[5] Les sergents du comté portent aussi ces couleurs, comme indiqué dans un règlement forestier, voir : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/06/11/la-livree-des-sergents/

[6] Tonnerre, BM, ms 19, témoin n° 4, f° 8.

[7] Tonnerre, BM, ms 19, témoins n° 33 et 46, f° 72-74 v° et 91 v°-93.

[8] Les échevins, au nombre de six, ont été élus fin septembre 1555 et exercent pour un an : ce sont Pierre David, le « receveur des deniers communs », Jehan Cadot, Edmon Allier, Valentin Jacquinet, Aignan Lhermitte et Pierre Garnier. Seul Cadot n’est pas présent à cette entrevue. C’est en effet le moment où il est allé à Mussy rencontrer l’évêque de Langres.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 15 v°.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 13.

[11] La ville reçoit 2 sols 6 deniers tournois sur chaque minot de sel vendu en son grenier et le droit de courte-pinte, soit 10 % sur le prix du vin vendu au détail en ville.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 25 v°-26 et 42.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 12 v°.

[14] De se resouldre desd. pertes : de réduire et annuler leurs pertes.

[15] Tonnerre, AM, 4 CC 3 pièce 15.

[16] Plus de 1300 livres d’impôts réels et 150 à 200 livres pour les frais de répartition et de collecte.

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A la recherche d’incendiaires

Cet article fait suite à Le bruslement de la ville de Tonnerre

 

Dans nombre de cas d’incendies au XVIe siècle, le point de départ du feu est connu : parti de chez un boulanger, de la cuisine d’une ménagère, de l’atelier d’un artisan, etc. En 1553, une grange de la rue des Tanneries avait brûlé, incendiant une partie des murailles qui furent réparées peu après[1]. Il n’est pas parlé d’autres dégâts ni de recherche d’incendiaires. Lorsqu’il s’agit d’incendies d’envergure en revanche, on cherche un responsable, on veut connaître la cause. Il est certain que la chute de matériaux en flamme peut provoquer la propagation du feu vers le bas. Les gaz non brûlés, les brandons ou escarbilles peuvent aussi « transporter » le feu. Tout ceci a joué. Pour autant, tous les témoins parlent d’une ville en flamme, de différents lieux atteints dès le début — comme à Troyes en 1524. Le feu « fut mis de guet à pens en quatre ou cinq endroitz » écrit Petitjehan. Le mot « guet à pens » évoque alors le dessein de nuire, la préméditation et la trahison, soit l’idée d’une machination ourdie puis accomplie par surprise et traîtrise. Un incendie criminel donc ? Dans un moment de catastrophe, tout est désorganisé. La force de l’incendie a bouleversé les repères habituels et, dans un climat mystique et de crainte dû à la sécheresse, à la peur de la famine et à l’expansion du clivage religieux, la seule explication possible est celle d’un acte volontaire à plusieurs. Cette explication, qu’elle soit vérité ou fantasme, tente de donner du sens au chaos. Et la rumeur, le « bruict commun » se répand. A partir de ce présupposé —valable ou non —, des arrestations vont avoir lieu, confortant chaque fois les autorités et le peuple qu’il s’agit bien de boutefeux organisés. La recherche des incendiaires apparaît dès lors comme prioritaire et la ville dépensera près de 160 livres tournois pour ce faire.

Le feu s’est déclaré vers 16 h-16 h 30 le mercredi 8 juillet 1556. Vers 19 heures, à l’intérieur des remparts, la ville flambe. On est accouru des villages voisins et trois hommes de Saint-Martin-sur-Armançon en amont de la ville, un prêtre et deux boulangers[2], sont bloqués au pont Notre-Dame. Ce pont enjambe un bras de l’Armançon et est enjambé lui-même par une chapelle. Au-delà s’ouvre le faubourg du Pont. Il mène à un autre pont sur le bief qui donne accès à la porte de l’Hôpital. Les gens sont arrêtés en deçà de la chapelle, à encore 450 m de l’enceinte. Là, ils voient arriver un groupe d’hommes de leur village tenant prisonnier « un jeune compaignon ». Il est grand et n’a pas de barbe apparente, c’est pourquoi son âge est estimé à 18-20 ans. Il est vêtu « d’un sayon de drap noir sans manche, usé, dechiré, avec un meschant hault de chausses aussi fort deschiré ». Le sayon est une sorte de casaque avec ou sans manches. C’est un vêtement paysan, ce qui situe le personnage, en spécifiant de plus qu’il est pauvre. Le curé demande qui il est. Les hommes de Saint-Martin répondent qu’il s’agit d’un « boutefeu qu’ilz avoient prins et saisy ». Comment l’ont-ils décidé ou su ? Mystère. D’ailleurs un des témoins dit avec plus de justesse qu’on le « prétend » incendiaire. Interrogé par le prêtre, le jeune homme répond qu’il est natif de Lyon et venait de Dannemoine ­— village en aval de Tonnerre[3] — pour s’en retourner dans son pays. Un vagabond donc ? Le curé conseille aux hommes de le mener à la Justice, c’est-à-dire au tribunal auprès du prévôt. Alors situé au Pilori près de l’église Notre-Dame l’auditoire est en flamme. La troupe emprunte pourtant le pont pour conduire l’homme à la Justice, mais nos témoins n’en savent pas davantage. On apprendra plus tard qu’il a été interrogé et se nomme Louis Bailly.

Un vaste complot ?

En fait, tous les villages alentour sont rapidement au courant du feu et la nouvelle court vite d’un village à l’autre plus éloigné. La rumeur d’un acte volontaire donne prise à la panique. Tous sont vigilants au sujet d’éventuels incendiaires et l’alerte est lancée au-delà même du comté. Les premiers soupçonnés sont, par nature, les vagabonds car en matière pénale, le vagabond est un suspect et le vagabondage une circonstance aggravante[4]. C’est ce qui est arrivé à Saint-Martin. C’est également ce qui a lieu dans le bailliage d’Auxois voisin où, les jours suivants, les autorités arrêtent tous les vagabonds suspects d’être boutefeux[5].

Hieronimus Bosch, Le Vagabond, v. 1500, Musée Boijmans van Beuningen, Rotterdam

Parmi eux, quelques personnages vont illustrer certains points. Les premiers sont deux frères orphelins de 8 et 14 ans — Nicolas et Jehan Maistrat. Orphelins, voilà un mois qu’ils sont sur les routes en compagnie de leur tante paternelle pour aller en pèlerinage à Madame Sainte-Reine[6]. Ils sont habillés de « mechants chemises de toile, nudz piez » avec un bonnet rouge pour l’aîné et un noir sur la tête du cadet, tandis que leur tante porte un costume de toile et un couvrechief à la champenoise[7]. Les enfants sont arrêtés le 12 juillet à Verdonnet, à la moitié du chemin entre Tonnerre et Alise-Saint-Reine, et interrogés le 15. Ils arrivaient de Barbonne-Fayel près de Sézanne, et s’étaient retrouvés à Dannemoine, puis à Epineuil. C’est dans un de ces derniers lieux qu’ils rencontrèrent six hommes « en assez bon ordre », c’est-à-dire plutôt bien vêtus. Ces inconnus donnèrent six fusées à leur tante et de l’argent pour mettre le feu à Tonnerre. Ce qu’ils firent, disent-ils, lançant deux fusées chacun dans des écuries et sur des tas de fumier dans le faubourg Saint-Michel, tandis que la tante et les six hommes lançaient leurs fusées en pleine ville, « et fust la ville en feug de toutes pars ». Certaines maisons « dans la fermeté » sont parfois dites au faubourg Saint-Michel. Si c’est de cela dont parlent les enfants, ce pâté de maisons entre l’église Notre-Dame et la porte Saint-Michel a presque entièrement brûlé. S’ils parlent vraiment du faubourg, leurs fusées n’ont pas dû prendre, comme cela leur est arrivé plus tard à Montbard. Ce qui est troublant, c’est leur connaissance du pays et de la ville, ainsi que le fait de cette rencontre à Dannemoine où Louis Bailly avait également fait halte. Vrai ? Pas vrai ? Au-delà de cette interrogation, le récit des enfants permet de comprendre comment les éventuels boutefeux s’y prenaient. D’abord, fabriquer des fusées. Elles sont faites « de pouldre à canon et souffre avec un cordaige dedans icelluy ». Ensuite il fallait attacher les « mesches avec un baston et y mectre le feu pour les allumer ». Enfin il suffisait de les balancer, soit dans des écuries ou sur du fumier, soit par la fenêtre d’une maison ou mieux encore « en la couverture d’une grange couverte de paille ».

Un autre homme est fait prisonnier en lien avec l’incendie de Tonnerre : Anthoine Guichard, un cordonnier âgé de 70 ans et natif de Lyon, arrêté le 14 juillet entre Sarry et Châtel-Gérard, à une trentaine de kilomètres au sud de Tonnerre. Cet homme fort et robuste, « portant une jacquette fort repissée et un bonnet de noir à la coquarde[8] », raconte que le 7 juillet, près de Noyers, il avait rencontré un jeune homme pauvrement vêtu, en possession de mèches et l’invitant à l’accompagner le lendemain pour mettre le feu à Tonnerre. Ils partirent de concert et le lendemain, en bordure d’un village près de la ville, rencontrèrent un autre jeune homme à la barbe naissante et habillé en prêtre qui donna une fusée au cordonnier. Les deux jeunes-gens affirmaient appartenir à un capitaine, mais pas le même, bien que chacun le décrive « fort bien en ordre et portant chaine d’or », l’un des deux capitaines étant italien. Anthoine Guichard affirme être allé à Tonnerre en leur compagnie et « sur le soir » avoir jeté une fusée « par la fenestre d’une maison près de l’eglise Sainct-Pierre, combien que jà y avoit commancement de feug audict Tonnerre ». Encore une chose plausible, quoiqu’il n’y ait pas de maisons près de l’église, mais proches et sous le promontoire.

Aperçu des lieux cités

Aussitôt fait, tous s’enfuient vers l’Est. Les six hommes rencontrés à Dannemoine, instigateurs des enfants, sont vêtus de collets — sorte de pourpoint de cuir — ou de casaquins. Pour les avoir suivi en direction de Dijon, les enfants nous racontent comment ils agissaient. « Souvent [ils] changeoient et mouvoyent leurs habitz, les aulcungs [certains] prenant habitz de courdeliers, les aultres de moignes ou de prestres », autant de vêtements permettant de passer inaperçus. D’autre part, ils se cachaient dans les bois dès qu’ils apercevaient quelqu’un, proposant quelques pièces à des errants pour surveiller ou mettre le feu. Enfin, ces six hommes se disaient à la solde de la « reyne d’Ongrie ». Marie d’Autriche, reine douairière de Hongrie, sœur de Charles-Quint et gouvernante des Pays-Bas avait fait ravager par le feu villages et châteaux sur les frontières de Picardie en 1552. En représailles, Henri II avait à son tour saccagé et incendié villes et châteaux dans le Hainaut en juillet 1554. Tout ces faits avaient été colportés avec exagération si bien que « reine d’Ongrie » — ennemie du royaume — était devenue synonyme de reine des incendiaires. Elle n’était plus régente des Pays-Bas depuis l’abdication de l’empereur en octobre 1555, mais les rumeurs et les emblèmes ont la vie dure. Les enfants rencontrèrent d’autres fabricants de fusées près d’Alise-Sainte-Reine, et d’autres vagabonds incités à mettre le feu pour quelques sous « où ils pouvaient » en ce pays de Bourgogne, certains au nom de la reine de Hongrie. Ainsi se dessine comme un vaste complot dont la rumeur se répand jusqu’à Troyes, Bourges, Dijon[9]… D’autres personnes sont donc transférées dans les prisons de Semur, accusées d’être boutefeux mais pas particulièrement à Tonnerre. Il ne nous appartient pas de décider s’il s’agit d’infos ou d’intox — si j’ose dire —, juste de comprendre que les autorités comme le peuple optent pour cette hypothèse qu’ils tiennent pour vraie et que, quelques jours après l’incendie, des villes comme Troyes, Avallon ou Semur surveillent de plus près les processions et mettent des gardes aux portes.

A Tonnerre

Revenons à Tonnerre en ce 8e de juillet. Louis Bailly, boutefeu présumé, est emprisonné, mais il n’est pas le seul. Les Tonnerrois se sont également retournés contre des hommes du couple comtal : Geoffroy de Cenamy, le seigneur de Langon maître d’hôtel de la comtesse et un laquais, résidant à l’hôpital depuis quelques semaines. Il est probable qu’après leur mariage, Louise de Clermont et son nouveau mari Antoine de Crussol, aient eu l’intention de se rendre à Tonnerre après leur quartier à la cour. Il est en effet important que le nouveau comte y fasse sa première entrée, s’y présente en chair et en os et mette en place ses officiers. Les passassions de pouvoir sont toujours délicates et exigent une surveillance accrue. Crussol aurait donc envoyé dans la deuxième quinzaine de mai, un maître d’hôtel et quelques hommes pour préparer sa venue. On sait que le banquier Cenamy était déjà poursuivi en justice par les Tonnerrois et soupçonné d’hérésie, ainsi que le bailli et « autres serviteurs » qui réclamaient la fin de leur procès. Y eut-il des problèmes avec les résidents de l’hôpital ? Ou est-ce simplement l’angoisse de voir arriver bientôt un nouveau comte, jeune et fringant capitaine mais étranger, un homme du sud à qui l’on connaît des sympathies pour la Réforme, ce qui fait frémir les catholiques ? Peut-être sera-t-il pire que le précédant, cause d’une atmosphère pernicieuse, de l’endettement de la ville, et surtout d’une révision des usages dans tout le comté ?

Toujours est-il que les Tonnerrois cherchent des coupables et certains s’en prennent aux gens du comte, s’emparent d’au moins deux hommes car Cenamy ne semble pas être à Tonnerre. L’un des témoins à l’enquête de Saint-Michel dit bien que Langon est « l’ung de ceulx qui avoit este pris apres le feu, enprisonné au lieu de Tonnerre, au Sainct Esprit, pour raison dudict feu ». Les édiles ont-ils participé à cet emprisonnement ? Rien n’est dit et les comptes de la ville ne s’étalent pas sur cette affaire. Langon a-t-il été interrogé ? On sait seulement qu’il est relâché quelques jours plus tard, peut-être même dès le lendemain. Cette arrestation aura des conséquences…

Pour autant d’autres bruits courent après le 8 juillet et les arrestations vont avoir lieu en plusieurs vagues. Le premier boutefeu présumé, Louis Bailly, est rapidement interrogé par le prévôt Maclou LeVuyt et livre des informations, à l’instar des deux enfants de Semur. Les édiles envoient aussitôt des hommes enquêter dans certains villages à propos des incendiaires. Ces recherches se déroulent toutes à moins de 40 km, en direction de sud et du sud-est. D’abord Berthin Bouldrey, un notaire, est envoyé à Fresnes et Poilly-sur-Serein pour se renseigner sur les incendiaires[10]. Puis les échevins sont informés que deux hommes « chargez d’estre du nombre des incendiaires » ont été arrêtés à Arcis-sur-Cure à 30 km au sud de Poilly. L’un des échevins, Jehan Cadot, est chargé d’aller s’en enquérir. Il revient accompagné de deux hommes d’Arcis qui ont de plus « baillé ung asne pour amener l’un d’iceulx prisonniers qui n’eust sceu cheminer »[11]. Cet homme est-il blessé ? Se trouve-t-il parmi eux Martin Raguyer dont on parle par ailleurs ? Aucun nom n’est cité, mais c’est probable. Les prisons, qui accompagnent les droits de haute justice du comte, ne sont pas alors des bâtiments définis. A Tonnerre, on utilise selon les besoins l’enclos d’une chapelle, une tour, voire une cave. En ce mois de juillet 1556, c’est le faubourg épargné du feu qui va recevoir les prisons. Comme on distingue entre nobles et gens du Tiers état, les gentilshommes sont « hébergés » au Saint-Esprit probablement dans une pièce de la maison qui jouxte la chapelle, tandis que les autres sont emprisonnés dans la tour de Bourgberault[12]. Hugues Thiebeley, un habitant du faubourg fait office de thorier (gardien d’une tour, geôlier). Il recevra 13 livres 14 sols tournois pour ses salaires et la nourriture des prisonniers de la tour, somme qui sous-entend plusieurs personnes pour plusieurs jours. Après la relaxe des hommes du comte, il semble qu’ils soient encore au moins quatre emprisonnés.

Le « capitaine des boutefeux »

L’information préparatoire avait été réalisée par le prévôt de Tonnerre, Maclou LeVuyt, et son greffier Jehan Troppeau. Il s’agissait de déterminer le fait criminel et de faire une première enquête à propos des prévenus et des éléments recueillis lors des interrogatoires. Or, Loys Bailly et Martin Raguyer avaient dénoncé un autre individu : Jehan Rigault. Il est dénommé « le moyne sainct Evroul dict Rigault », « le moyne Rigault », « Jehan Rigault dict de Saint Evrol moyne regnyer » ou simplement Rigault, et est fortement soupçonné d’être le « capitaine en chief des incendiaires et boutefeux de Tonnerre » avec un acolyte, Simon Trabuchet (ou Trebuchet) dit lui aussi capitaine, et un valet dont le nom est tu. Les autorités de la ville se mettent alors activement en quête de témoins pour retrouver traces de ces hommes. Le jour du feu, Rigault aurait été vu dans un hameau voisin, Vaulichères. Un sergent royal et deux notaires sont envoyés pour informer à Fresnes et Lézinnes « et aultres lieulx pour scavoir si on y avoit poinct veu Rigault boutefeu ».[13]. A ce stade, Rigault n’est pas encore arrêté mais il est bien accusé et son procès lancé.

Jean de Mille, Praxis criminis, l’interrogatoire, in Michel Porret, « Mise en images de la procédure inquisitoire »

Comme cela concernait un crime passible de peine afflictive ou capitale — cas dit royal —, le procès ne pouvait avoir lieu que sous les instances d’un juge royal, en l’occurrence le lieutenant criminel du bailliage de Troyes. Celui-ci, Nicole Jaquinot (ou Jaquinet), se présente à Tonnerre avec « sergens et archers estans en nombre de vingt personnes et dix huit chevaulx ». La ville paiera 68 L 1 s 6 d pour leur dépense faite en l’hôtel de Saint-Hubert, dans le faubourg par conséquent. Jaquinot est là pour procéder à la confection des procès de Jehan Rigault, Simon Trabuchet, Loys Bailly, Martin Raguyer « et aultres incendiaires, et chargez d’avoir mis le feu en ceste ville »[14]. Le prévôt Maclou LeVuyt étant absent[15], c’est Jehan Troppeau clerc commis au greffe qui suit l’information faite par le lieutenant criminel à Tonnerre et en réalise une copie. La sentence rendue est de transférer ès prisons de Troyes les prisonniers Bailly et Raguyer ­— preuve que Rigault n’est pas encore arrêté — et de passer à l’instruction de leur procès. L’un des échevins, Eymond Allyer, accompagne la troupe à Troyes durant trois jours avec un valet et deux chevaux loués à un boulanger pour conduire les prisonniers[16].

Alors que les choses vont se poursuivre à Troyes, Jehan Cadot échevin et Guillaume Bordes riche marchand drapier chevauchent vers Mussy l’Evesque (Mussy-sur-Seine, Aube), résidence d’été des évêques de Langres. Tonnerre faisait partie de cet évêché et les édiles tonnerrois voulaient informer l’évêque, cardinal de Givry, de leur malheur et lui « monstrer quelques charges et informations faictes contre aulcuns incendiaires chargez d’avoir prodictoirement mis le feu et bruslé ceste ville de Tonnerre le 8e de juillet »[17]. Démarche importante car une partie du comté, dont Tonnerre, était « tenu en sa main comme feodalle », c’est-à-dire était mouvante par hommage de l’évêque de Langres, la baronnie de Cruzy étant mouvante du roi.

Après le départ du lieutenant criminel, arrive à Tonnerre un nouvel incendiaire. Il est amené par Jehan Bauldery, sergent royal au bailliage de la Montagne, un greffier et deux hommes de pied, et arrive tout droit des prisons de Châtillon-sur-Seine — un nommé Dominique de Bresse (ou Brusse) « du pays d’Italye accusé et chargé d’estre incendiaire et boute-feu »[18]. Souvenons-nous qu’un des incendiaires cités à Semur avait parlé d’un capitaine italien. Celui-ci est dénommé Messire et comme il ne s’agit pas d’un homme d’Eglise, il ne peut être que noble. Aussi voyage-t-il sur un cheval loué pour l’occasion. Bresse est amené à Tonnerre sur l’ordre du procureur du roi audit bailliage pour y « estre recollé et confronté à plusieurs personnes y detenuz acusez de mesme faict ». Autrement dit il doit répéter son témoignage et être confronté aux autres prévenus. La petite troupe fait une étape à Tonnerre (qui voit quatre sergents avec le greffier)[19] en l’hostellerie de Saint-Hubert. Le cahier de comptes indique que « un nommé Domminique Ithaliain suspitionné estre compagnon desdictz boutefeuz » a été arrêté à Châtillon. Les prévenus étant déjà partis, la troupe repart pour Troyes avec un Tonnerrois envoyé espres porter missive au lieutenant criminel Jaquinot « pour le supplier de tenir verité dudict Ithaliain et en faire la justice ». Les hommes de Châtillon auront passé quatorze jours sur les routes.

Par ailleurs, les recherches pour trouver Jehan Rigault continuent. Le sergent royal et les deux notaires envoyés à Fresnes et Lézinnes pour enquêter sur lui y ont découvert des témoins certifiant « qu’il y avoit esté veu et lougé le lendemain du feu ». Cette information est envoyée à Troyes[20]. Jehan Rigault a dû être fait prisonnier là-bas car il n’y en a pas de trace à Tonnerre, mais bien de son valet qui y est confronté avec quatre hommes de Courgy (la « sainct Espine ») que les échevins ont fait venir[21]. On sait en revanche que Rigault est prisonnier avant le 24 juillet et que l’instruction préparatoire de son procès se fait à Troyes aux mois d’août avec d’autres présumés incendiaires[22], dont Simon Trabuchet. S’y rendent Noël Chenu sergent royal et Pierre Brusley, habitant du hameau de Vaulichères qui doit aller reconnaître si Rigault est bien l’homme qu’il avait vu dans sa maison le 8 juillet. Les échevins en profitent pour lui faire porter des lettres au lieutenant criminel et à leur procureur au bailliage de Troyes[23]. Sur place se trouve déjà Hugues Sellier solliciteur (sorte de procureur) qui y reste dix jours à la poursuite du procès contre Rigault dont il paye la nourriture au « thourier des prisons de Troyes »[24]. Enfin, Eymond Allyer, l’échevin qui avait mené les incendiaires à Troyes part chevaucher jusqu’à « Trussy et par delà avec le lieutenant particulier de Troyes, son greffier et quatre archers pour informer sur les faictz justificatifz de Rigault moyne regnyé aultrement dict sainct Evrol capitaine des incendiaires et boutefeux de ceste ville »[25]. Rigault avait donc obtenu d’alléguer ses faits justificatifs, dits aussi faits d’alibi, ce qui ne fut pas le cas des vagabonds.

Un châtiment exemplaire

Retrouvons les deux vagabonds Loys Bailly et Martin Raguyer emprisonnés et jugés à Troyes. Le jugement est expédié avec diligence comme le recommandent les ordonnances royales. Etant donnés la nature du crime et l’état (le statut) des inculpés, ceux-ci n’auront pas la possibilité d’un appel devant une juridiction supérieure. Ils savent qu’ils subissent une procédure extraordinaire et qu’ils y jouent leur vie. Les archives de Tonnerre possèdent un extrait de la sentence rendue contre eux[26].

Le greffier y rappelle le procès verbal exécuté par le prévôt de Tonnerre et réitéré par le lieutenant criminel, les interrogatoires et différentes confrontations dont celles à Rigault et Trabuchet. A chaque procédure, Bailly et Raguyer ont répété leurs confessions et le procureur du roi a donné ses conclusions : « Il est dict que lesdicts Bailly et Raguyer sont ateintz et convaincuz d’avoir conspiré, conjuré avec aultres leurs complices de mettre le feu en lad. ville de Tonnerre / et icelle conspiration avoir voulu et de fait executé », la preuve en étant l’incendie de la ville le 8 juillet, feu mis en divers lieux. « Pour reparation desdicts cas, sont lesd. sieurs Bailly et Raguyer condamnez à estre menez des prisons royaux de Troyes en la place publique du marché à bled dud. Troyes, en icelle estre levée deulx potences et bruslez vifs et leurs corps mis et reduis en cendres », et leurs biens requis et confisqués. Le juge ajoute qu’avant l’execution de la sentence, ils seront tous deux « mis et etendu sur la question et torture pour estre interrogez par leurs juges sur aulcuns points dudict proces ». Ils n’ont pas été soumis à la torture en cours de procédure puisque leurs confessions sont volontaires. La question dont il s’agit ici est dite préalable — préalable à l’exécution à mort —, celle qui est administrée au condamné dans le cadre du châtiment pour obtenir d’ultimes aveux (complices ou circonstances encore inconnus) [27]. Les aveux devaient être renouvelés hors de toute contrainte pour être recevables, aussi les greffiers ne prenaient aucune note dans la chambre de la question où les deux hommes furent probablement enmenés. C’est sur le lieu du supplice que nous les retrouvons, vers 4 à 5 h du soir alors que le greffier reprend sa narration. Il dramatise la scène en précisant que « estant auquel lieu et prestz à mettre le feu », le lieutenant criminel leur remontra « qu’ils estoient proches de leur mort et à cette cause qu’ils pensassent à leur conscience et à sauver leur asme ». Sur ces mots, le lieutenant leur demande une dernière fois si Rigault et Trabuchet étaient bien présents au feu et si Rigault en était l’instigateur. Ils répondent en cœur qu’ils ont mérité la mort mais qu’ils ne sont que deux à se présenter devant elle, Bailly ajoutant d’une « piteuse voix », « Helas mon dieu, je n’auroit point de regret sy je voyois mourir devant moy celuy qui est cause de ma mort », façon détournée d’affirmer qu’il n’est pas lui l’instigateur. Loys Bailly souhaite enfin ajouter une chose qu’il a tue jusquà présent : il avertit le lieutenant que, étant à Sens, il avait entendu une discussion entre des hommes qui s’apprêtaient à brûler Troyes « et en estoit l’un des principaux entrepreneurs, le baron de Xaintonge ». Ils étaient au moins quatre à faire ce pacte : le baron ; un homme petit se ventant d’être « le plus grand boutefeu de tous les autres », nommé Pierre Lepimentiel « qui a été serviteur dudict Rigault » — et un certain Grand Jean le Balafré qui est de Touraine. Bien que ces hommes soient à présent dénoncés, le condamné enjoint au lieutenant de faire bonne garde en sa ville.

On voit que beaucoup de monde est impliqué dans cette affaire et que bien des choses restent énigmatiques et équivoques, voire fantasmatiques ­— telles les évocations de la reine de Hongrie ou du baron. Aucun noble de l’époque n’est appelé baron de Xaintonge, même s’il y a des barons en Saintonge, et que viendrait-il faire là ? Pour autant, certains détails sont troublants. Pierre Lepimentiel, dit serviteur de Rigault, est peut-être le « valet » arrêté à Tonnerre et dont le nom est tu ? Quant à Jehan Rigault, son surnom de Saint-Evroult évoque une abbaye bénédictine normande, près de la Ferté-Frênel (Orne). Il pourrait venir de là et aurait renié la foi catholique puisqu’il est dit apostat ? Serait-il de la « nouvelle opinion » ? ou simplement moine défroqué devenu homme de main ? Comme il ne subit pas le même traitement que les autres, on peut supposer qu’il est de statut plus élévé que les autres[28].

L’exécution devait avoir lieu le jour même du jugement et devait être publique. En dehors de Hugues Sellier, il est probable que des Tonnerrois aient assisté au supplice[29]. En tous cas, un homme de Saint-Martin qui était à Troyes le jour de l’exécution a raconté à deux hommes de son village qu’il y avait vu périr un jeune compagnon. Ainsi moururent étranglés puis brûlés le 26 juillet deux des présumés incendiaires de Tonnerre, à l’heure même où la ville s’était embrasée. Cette sentence est dans la logique du temps : le caractère spectaculaire de la peine se veut exemplaire et dissuasif. L’exemplarité du châtiment se trouve renforcé lorsque la sentence rappelle dans sa forme l’infraction commise, à l’exemple justement de l’incendiaire puni par le feu. Ainsi en advint-il également le 29 juillet pour deux hommes prisonniers à Semur[30], dont Guichard qui avait trempé dans l’incendie de Tonnerre.

Les Tonnerrois sont loin d’être au bout de leur surprise.

 

Suite : Menaces sur la route de Dannemoine

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[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553, f° 10 v°.

[2] Les témoins n° 30, 31 et 32 pour le fait justificatf n° 22 du Ms 19 qui veut établir qu’il s’agit bien d’un incendie criminel par l’arrestation de boutefeux.

[3] Pour les noms de lieux, voir la carte ci-dessous.

[4] Voir Bernard Schnapper, « La répression du vagabondage et sa signification historique du XIV e au XVIII e siècle », Revue historique de droit français et étranger (1922-) 4e série, Vol. 63, No. 2 (avril-juin 1985), Dalloz, pp. 143-157.

[5] Voir Jean Richard, « Les errants au XVIe siècle : une rafle au bailliage d’Auxois en 1556 », Dijon, d’après BM, ms 980. Les autorités en profitent pour arrêter en même temps tous les suspects d’hérésie. En ligne : http://www.bm-dijon.fr/documents/ANNALES%20BOURGOGNE/1973/1973-045-05-096-108-1370369.pdf

[6] Ils se rendent à Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or), où est le lieu du Martyre et la source miraculeuse puisque sainte Reine est une sainte guérisseuse et l’aîné des frères est atteint de la teigne.

[7] Remarque qui nous rappelle que, dans la paysannerie, chaque groupe culturel avait son propre costume, marqueur identitaire.

[8] Bonnet à la coquarde : bonnet avec un lourd repli sur le cou.

[9] Après l’incendie de Troyes en 1524, on avait également conclu à un feu volontaire mis par des ennemis du royaume, alors que la France était en guerre, ennemis qui complotaient d’enflammer les plus belles villes de France. Paris même était en panique.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 36.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 31 v°-32.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 50 et BM, Ms 19, témoin n° 25.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42 v° et 43.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 27-27 v°.

[15] Maclou LeVuyt habitait un quartier très endommagé par le feu, aussi s’était-il éloigné un temps à Stigny, village proche où il possédait des biens. Jehan Troppeau lui apporte l’information à signer (AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 43).

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35 et 43.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 31.

[18] ADCôte-d’Or, B. 4134, f° 26-26 v° et B. 4135, f° 33 v°-34.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 27-27 v° ­— une erreur, car les documents précédents donnent les journées et dépenses de tous les hommes : 1 greffier (15 s/jour), 1 sergent (20 s/j) et 2 hommes de pied (6 s 8 d/j).

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 43

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35 v°.

[22] « A Noel Chenu, sergent royal, 4 L 10 s 8 d tz pour avoir esté au lieu de Troyes soliciter et poursuivre le procès contre les boutefeux au moys d’aoust present compte (Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 38 v°).

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42 v°.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 33.

[25] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 35. Trussy : Trucy-sur-Yonne à 40 km de Tonnerre au sud d’Auxerre, et à une douzaine de km d’Arcy-sur-Cure où les Tonnerrois avaient déjà enquêté.

[26] Tonnerre, AM, 19 DD — il s’agit d’une copie.

[27] Sur le sujet de la torture judiciaire, voir entre autres : Faustine Harang, La torture au Moyen Age, Paris, Puf, 2017 — et un entretien enrichissant : https://actuelmoyenage.wordpress.com/2018/10/08/entretien-torture-et-justice-au-moyen-age/

[28] Ainsi fonctionnait la justice. Nous retrouverons plus tard la suite de son procès.

[29] Peu de temps avant, les échevins avaient envoyé une lettre au lieutenant criminel « affin de scavoir si on voulloit executé Martin Raguyer et son compaignon » (AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 42).

[30] Cf. note 4. Semur étant dans le ressort du parlement de Bourgogne, ces hommes y furent jugés indépendamment de ceux pris dans le comté qui ressortait, lui, du parlement de Paris.

 

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Le bruslement de la ville de Tonnerre

Le bruslement de la ville de Tonnerre

Cet article fait suite à https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2020/04/27/1556-incendie-prologue/

 

 

Pour entendre, écouter, sentir ce grand bruslement, nous possédons le manuscrit de Pierre Petitjehan daté de 1592 sur un récit d’Anthoine Petitjehan vivant en 1556[1]. Anthoine était notaire et tabellion de 1543 à 1570 et exercera le notariat jusqu’en 1580. Après avoir été greffier du bailliage en 1574, Pierre deviendra procureur en 1579 puis notaire de 1582 à 1593. Ce récit est intéressant à bien des égards — l’écriture, l’expression des émotions, l’accent mis sur tel aspect et non tel autre, livrant la vision d’un homme de la Renaissance — mais à lui seul, il ne permet pas l’objectivité. Aussi était-il précieux de découvrir d’autres témoins, ce qui nous fut accordé par la grâce des archives de Tonnerre, le Ms 19. Lors de l’enquête de Saint-Michel, treize témoins, habitants d’Epineuil, de Dannemoine ou de Saint-Martin — villages proches de Tonnerre —, parlent de l’incendie à propos des articles 1, 2 et 22 des faits justificatifs des Tonnerrois[2]. L’article 1 veut démontrer la réalité et l’ampleur de l’incendie. L’article 2 cherche à faire la lumière sur d’éventuelles assemblées, délibérations ou agressions les jours suivants. L’article 22 entend établir qu’il s’agit bien d’un incendie criminel par l’arrestation de boutefeux.

La sécheresse de 1556 « accelera les moissons près d’ung moys plus tost que de coustume », racontent plusieurs journaux de l’époque[3]. Dans le Pays messin, les cerises étaient mûres fin avril et début mai à Bourges, ainsi que les pois et les fèves. Les foins y étaient rentrés avant la saint-Jean et les bleds en juillet. Près de Paris, du seigle était déjà soyé (scié, coupé) début juin. Entre Montereau et Méry-sur-Seine, « la moisson des gros grains estoit serrée au jour de la Sainct Thibault » (1er juillet) et celle de la Brie à moitié faite. A Tonnerre, Petitjehan et un autre témoin affirment que « la plus grande partye de la moisson des bledz estoit retirée dans les granges ». Une partie seulement car le lendemain du feu, un autre témoin dit avoir conduit « une charrette plaine de gerbes de bled ». Néanmoins, les granges sont sûrement chargées de foin et de moissons diverses encore en gerbes. Les vaches paissent en forêt, mais les écuries sont jonchées de paille pour les chevaux et de fumier.

Le bois lui aussi est omniprésent en ville, même en été : réserves pour les fours domestiques ou professionnels et pour les ateliers ; il s’entasse sur les chantiers, dont celui des murailles et tours entre la porte de Vaucorbe et la porte Saint-Michel ; certains toits sont couverts d’ais (bardeaux) ou de chaume, la plupart de tuiles. En dehors des vitraux des églises ou maisons aisées, les carreaux de verre commencent à apparaître sur les façades, mais la plupart des chassis de fenêtres sont garnis de toile ou de papier huilé. La pierre à Tonnerre est omniprésente, aussi des corps de logis tout en pierre ont-ils fait leur apparition, mais restent rares. La plupart des maisons sont à pans de bois de un ou deux étages sous comble (rarement trois), construites parfois sur un rez-de-chaussée maçonné, parfois posées sur un soubassement de pierre, eux-mêmes toujours bâtis sur une cave voûtée.

Cour et galerie (photo Lionel Julien)

Des ruelles séparent les pâtés de maisons, mais à l’intérieur de ceux-ci c’est un imbroglio de corps de logis, de granges et d’aisances. Sur un parcellaire médiéval en lanières, les maisons présentent souvent un bâtiment sur la rue (soit pignon soit gouttereau), une cour à l’arrière donnant sur un autre bâtiment, reliés par une galerie de bois sur un ou deux niveaux, servant également d’escalier. Il s’agit soit d’un hôtel particulier fermé soit de corps de logis indépendants et dans ce cas, pour accéder à la cour, il faut traverser un passage sous une habitation ou par des sortes de couloirs, à moins que les maisons ne longent une ruelle. Sur la même lanière au-delà des logis, boutiques ou ateliers, se situent les écuries, granges, vinées donnant sur d’autres rues.

Les jardins n’existent que dans certaines parties de la ville. Les cours se partagent entre riverains. La possession des caves est très changeante. Elles peuvent se diviser ou au contraire se rassembler au gré des possesseurs, sans forcément être situées au-dessous de l’habitation. Ceci est possible parce que leur entrée est toujours indépendante et donne sur la rue. A Tonnerre, dans la surface de l’ancienne enceinte, le réseau de caves est impressionnant avec parfois plusieurs étages et couloirs de circulation.

Mercredi 8 juillet

Mercredi, jour de marché. Les laboureurs des métairies et des villages d’alentour sont venus renforcer une population urbaine déjà dense. Les étals sont installés au centre ville sur la place du marché aux bleds, près de ceux des bouchers et autres paticiers. Du monde va et vient. Il est plus facile ces jours-là pour des étrangers à la ville de passer inaperçus, de flâner dans les tavernes ou de chercher refuge à l’Hôtel-Dieu s’ils sont mendiants.

Vers 16 h 30, la ville a retrouvé le calme quand soudain, résonne le tocsin. Au feu ! Premier réflexe : dans les maisons atteintes, les habitants jettent les meubles qu’ils peuvent dans les caves « pensant les y saulver », avant de se sauver eux-mêmes et leurs animaux. L’entraide s’organise. Avertie par les cloches, la population accourt. On écarte les femmes et les enfants, on mène les chevaux au pâtis. Les charpentiers et les couvreurs sont alors les hommes requis contre les incendies. Dès que la cloche signale un feu, toute affaire cessante — car ils travaillent en été jusqu’à 19 h —, ils se précipitent avec leurs serviteurs vers le foyer avec leurs outils, principalement cognées, crochets et longues échelles. Les échevins et le prévôt doivent alors leur donner l’autorisation de « coupper et abbattre la maison où sera ledict feu et aultres contiguës et adjacentes ou partie d’icelles pour eviter à plus grand incontinent et faire cesser led. feu ». Malheureusement, il n’y a pas qu’un foyer d’incendie, mais quatre ou cinq. Il faut donc se disperser, tandis que la population se précipite avec des seaux en cuir ou en osier et organise une chaîne vers les points d’eau. La rivière est à environ 300 m des lieux embrasés, ainsi que le ru de la Dionne peu alimenté sous cette canicule. Il y a des puits publics devant l’église Notre-Dame, au coin de la rue de l’Hôpital et de la rue de Flandres, rue de Rougemont en face de l’hôtel de l’Escu de France et au marché. Il y a aussi des puits privés dans quelques maisons, ou jardins.

Lutte contre le feu dans le Devon (Grande-Bretagne) en 1612 (source : wikipedia)

 

Le feu gagne vite en intensité. Une immense fumée s’élève dans le ciel. Les premiers à la voir sont les habitants d’Epineuil, village qui surplombe la ville à 2 km, avisant aussitôt le feu dans certaines maisons. Un cordonnier de Dannemoine, à 5 km en amont, « vid sur l’heure de quatre heures après midy une fumee fort copieuse audessus de lad. ville de Tonnerre » ; avec les hommes de son village, il pensa tout de suite au feu « lequel se parut [se manifesta] » ; voyant les flammes, il accourut. A Lignières à une douzaine de kilomètres au nord, un autre cordonnier aperçut vers 5 h « ung grand feu en l’air à l’endroict dudict Tonnerre, pour myeulx scavoir que estoit, y acourut soubdainement ». De partout, des hommes accourent pour voir s’ils pouvaient aider. La lutte est âpre, la fumée âcre. La chute « entremelée et confuse » des « murailles [murs], chemynées et esclattementz des thuilles et pierre, joinct l’aer[4] qui estoit remply d’un infiny nombre de flambeaux et estincelles de feu qui estoient agittez et entremeslez à la conduicte des grosses et espaisses vapeurs des fumées, qu’il sembloit que toutes les tempestes du monde feussent amassée sur ceste paouvre ville ». Petitjehan met en scène : on voit l’incendie, on l’entend, on en sent l’odeur et la chaleur. Les hommes des villages voisins arrivent à tour de rôle en fonction de la distance. Une demie heure de marche pour ceux d’Epineuil qui découvrent déjà « le feu par dessus la resistance du peuple d’icelle ville, gangner de maison à aultre, et dominer sur tout ». Une heure de marche pour ceux de Dannemoine. L’un d’eux y entra : « avoit ja le feu gangner en plusieurs maisons separées les unes des aultres de sorte que l’on desesperoit de pouvoir secourir le reste de ladicte ville ».

Le feu domina finalement « et gangna de telle force que dans cinq ou six heures après il n’y avoit plus apparence de ville ». Deux petits enfants réfugiés sous des lits y périrent. Les Tonnerrois baissent les bras. La plupart des hommes venus aider racontent qu’ils ne purent le faire, contraints « de soy retirer parce que on ne pouvoit resister à l’impetuosité dudit feu ».

Vers 19 h, c’est le tour des hommes de Saint-Martin à plus de 8 km, mêmes constats. L’homme de Lignères (2 h ½-3 h de marche) parvient à Tonnerre « sur le rez de la nuit » et trouve la ville « entierement enflambée, delaissée par le peuple à la misericorde du feu et vid que le peuple habendonnoit de toutes partz ses maisons ». Cette fois, les paouvres habitants, après avoir au péril de leur vie fait tout leur possible pour résister, « se voyans la plus part bruslez et offensez [choqués] dudict feu furent contrainctz avec leurs femmes et enffans sortir ». Les gens fuient, « les uns se retiroient au faulbourg, les aultres aux champs où ilz se couchoient et gettoient contre terre », épuisés et désespérés.

Petitjehan écrit lui aussi que tout fut consumé en moins de cinq heures tout en affirmant que le feu « dura en sa grande force et viollance jusques à 9 heures ». Si l’on compte façon XVIe siècle en comptant pour 1 la 5e heure de l’après-midi, 5 heures écoulées donnent bien 9 h (21 h). L’« eglise de Sainct Pierre estant toute ambrasée de feu, l’orologe flamboyant et bruslant sonna pour sa derniere fois neuf heures ». Cette horloge est située au chevet de l’église Saint-Pierre dans une logette en bois posée en saillie au niveau des combles sur le contrefort sud de la fenêtre axiale. La logette en flamme détériore l’horloge que Petitjehan met de nouveau en scène évoquant « un son si lent et melancolique » que la matière insensible dont sont faits les timbres et appeaux semblait pourtant exprimer un sentiment humain de lamentation. Dans la ville basse « un magnificque ouvrage dressé sur la croisée » de l’église Notre-Dame, « couvert tout de plomb », environné de flammes sent sa fin venir : il « gettoit, ploroit et degouttoyt tout à l’entour de soi, grosses larmes en sy grande abondance que, se meslant avec la matiere des cloches, les voultes de ladite église en furent rejoinctées [rejointoyées] ». Il s’agissait d’un clocher surmontant la croisée du transept, ce qui rappelle quelque chose[5]

La nuit s’installe vers 20 h en cette saison. Les Tonnerrois s’étaient dispersés dans les faubourgs, dans les vignes, jardins et vergers des alentours pour y passer la nuit. Tous pleuraient. « Il ne leur fallut chandelle pour eulx conduyre ceste piteuse nuict », d’autant que « ceste cruelle flambe rendoit sy grande lueur que deux lieues à l’environ, les tenebres furent convertyes en clarté », écrit Petitjehan.

 

Jeudi 9 juillet

Le jeudi 9 juillet, dès 5 ou 6 h du matin pour certains, 8 h pour d’autres, les villageois voisins reviennent pour aider. Ils découvrent une ville encore à la proie du feu et des habitants déjà épuisés par leur combat de la veille, désemparés, accablés. Un vigneron d’Epineuil dit s’être transporté à Tonnerre dès le point du jour et « par quelques endroictz y entra et passa, esquelz on commenceoit à aller », mais pas « en tous lieux ». De nombreuses maisons avaient été abattues pour faire la part du feu, d’autres étaient tombées dans la nuit. Le feu est encore très ardant, dévorant tout ce qu’il peut trouver : les couvertures des toits, « les poultres, solives et aultres boys tumbé des maisons estant sur le pan brusloyent, les pierres estoient en ardeur et toutes aultres matieres dont les maisons avoient esté composees et ediffiees », ainsi le feu continuait à prendre « son aliment et nourriture ». Les pierres étaient si eschauffées qu’un témoin « en a senty la challeur estant à moictié du chemin dudict Tonnerre à Espineu [Epineuil] » durant plusieurs jours.

Le feu qui couve encore, la chaleur et les rues tellement encombrées rendent difficile la progression des hommes « dans aucunes rues » — c’est-à-dire dans certaines rues. Ils ne peuvent avancer « qu’à l’aide d’eaue qu’ilz gettoient devant eulx sur le pavé et endroictz où le feu estoit, la challeur estoit telle que homme n’y pouvoit durer ». Il faut passer l’un après l’autre, ce qui sous-entend qu’il est impossible d’organiser deux colonnes d’hommes, une montante avec des seaux pleins et l’autre descendante avec des seaux vides. Il faut également faire très attention où l’on met les pieds, certains y brûlent même leurs souliers. Le but, ce jour-là est de continuer à éteindre le feu « ez lieux que l’on pouvoit approcher et dont y avoit esperance de quelque chose saulver ». Feu qui a gagné les « caves et voultes », commençant à atteindre les meubles bleds qui y avaient été abrités. Les habitants « se armoient de couvertures et manteaulx mouillez pour trouver moien de saulver quelques relicques de leurs biens ». Finalement, constate un des témoins, à force de lutte, quelques rues furent « mises en accès libre et facile sur le soir dudict jour de jeudi », si bien que vers 6 h du soir, il « charroya et mena une charrette plaine de gerbes de bled par l’une des rues deladicte ville depuis la porte Sainct Michel jusques au pont Notre Dame » ­— autrement dit, il est passé par la rue Saint-Michel, la place du Pilori et la rue Notre-Dame alors à peu près dégagées et sotit par la porte de l’Hôpital.

Ce soir-là, « comme à demy mortz » de fatigue et d’épuisement, les Tonnerrois s’éparpillèrent, « les ungs es villages et mestairies circomvoisines et les aultres par le pays, mendians leurs vyes, attendans que les masures qui leur restoient eussent passé leur grande et vehemente chaleur ». Les plus pauvres vont prendre « ailleurs leur demourance » ­— sur les routes ?

Vendredi 10 juillet et après

L’incendie s’apaise. « N’ayant le feu plus de quoy continuer sa grande aspreté », il n’y a plus que quelques ruines fumantes, mais il est encore difficile d’entrer dans certaines maisons. « Le feu s’estant ja bien fort appaisé » et la chaleur s’atténuant, les habitants reviennent peu à peu « pour recongnoistre à grande peyne les rues, places et masures de leur jadis demourances ». Puis, avec leurs voisins, ils continuent à « decombrer les rues, vuider les places, serrer et recolliger [mettre à l’abri et rassembler] quelque reste de leurs meubles ». Le feu couve encore par endroits. La terre et l’air restent échauffés. L’eau est encore nécessaire. Les travaux de déblaiement se poursuivent encore ardemment le samedi et le dimanche. « Demeura encores ledict feu jusques à douze ou quinze jours en quelques endroictz et caves où il se trouvoit boys et bled qui luy bailloient sa nourriture ». D’après les témoins en effet, le feu couve encore sous la cendre par endroits entre huit à quinze jours après l’incendie.

Une fois tout bien éteint, une bonne partie des habitants « n’ayans moyens de eulx loger et heberger furent contrainctz eulx retirer dans les caves des masures », écrit Petitjehan, ajoutant qu’ils en sortaient « hallez et enfumez » ressemblant davantage à des Maures affamés qu’à des Français et que certains en moururent. Le notaire lui-même dû quitter sa maison pour vivre un temps au faubourg de Bourgberaux. Les autres commencèrent au bout de deux à trois mois à « remuer les cendres, charbons et betuns de leurs places et masures et à y rebastir petit à petit, chacun selon son moyen et commodité [à sa convenance] ». Une fois les décombres déblayés, on peut en effet découvrir des parties de bâtiments calcinées mais encore utilisables, les charpentes lourdes par exemple ou des poteaux et poutres de forte section mieux résistants au feu et récupérables. Dailleurs, un des témoins affirme que « la plus part et quasi tous les bastimens furent abbatuz et non touttesfoyes entierement consumez ». La récupération était donc une possibilité d’économie.

Le ressenti des témoins

Un témoin « vid lesdictz habitans tant esperduz de telle fortune, qu’ilz ne faisoient aultre chose que crier et deplorer leur calamité ». Tandis que certains s’employaient à l’extinction du feu, d’autres étaient « tous esperduz et comme en desespoir, les aucuns [ces derniers] aneantiz plorans incessamment sans aultre chose faire ». Un autre conclue par cette phrase : « l’homme le plus dur ne pourroit contenir ses larmes ».

Le notaire Petitjehan met en parallèle l’incendie de sa ville avec trois faits historiques pour dépeindre l’extrême détresse de ses concitoyens. « Lors que les paouvres Rhodiens, par la composition qu’ilz feirent avec le Turc Sultan Soliman an l’an 1521, de luy quicter et laisser leur ville de Rhodes moyennant leurs vyes sauves, sortans d’icelle […] faisoient une infinité de criz, regretz et lamentations pitoyables »[6], de même les Tonnerrois chassés par le feu quittèrent leur ville, maisons et biens, se lamentant de même. Petitjehan fait ensuite allusion à la ville d’Epernay que François 1er avait fait incendier en 1544, pratiquant la politique de la terre brûlée pour stopper la progression des troupes de Charles-Quint : « sy cela fut une pitié et execution bien cruelle, sy est ce que encores les habitans eurent ilz ung delay de trois jours pour sauver et emporter ce qu’ilz peurent de leurs meubles »[7], ce qui n’est pas le cas des Tonnerriens surpris par le feu qui ne purent que sauber « leur corps et vye ». Enfin, il compare « l’esffroyable espouventement que les Parisiens receurent le 19e juillet 1537, lors que leur arcenal et tour de Billy avec toutes les pouldres, furent consommez et renversez parmy l’aer »[8] à celui que « ces paouvres Tonnerriens receurent avec la subbite inflammation et subvertion de leur ville ». Ces comparaisons sont très parlantes. J’ai laissé ces passages aussi pour montrer que les Tonnerrois éduqués étaient au courant des nouvelles du royaume et d’ailleurs. Enfin, il y a là des références à des événements contemporains du notaire mais ayant eu lieu avant 1556. Je pense par conséquent que ce texte sur l’incendie est bien d’Anthoine et qu’il fut écrit peu de temps après le désastre, sinon, il aurait pu évoquer d’autres faits plus récents puisque le texte « publié » date de 1592.

Sur la couverture de son premier registre après l’incendie (ADYonne), Anthoine Petitjehan a dessiné une lettrine très dramatique qu’Eugène Drot (qui avait fait faire un facsimilé en 1902) a considéré comme une allégorie de l’incendie. Il a certainement raison. Le dragon fait partie de l’imaginaire collectif depuis des lustres. Créature hybride, il prend différentes formes puisqu’il est constitué d’éléments d’animaux multiples. Les dragons de Petitjehan sont différents l’un de l’autre en dehors de leurs longues oreilles. Celui d’en bas est recouvert d’écailles et n’a qu’une patte et une aile, tandis que celui d’en haut est recouvert de poils tel un loup, possède trois pattes de lion dont une à la griffe acérée, des ailes déployées de chauve-souris et une longue queue de reptile ou de serpent. Leurs gueules aux dents acérées tiennent l’une le bras droit d’un personnage, l’autre la jambe gauche de l’autre personnage — personnages plutôt moyenâgeux par leurs costumes. Il y a là bien deux dragons qui attaquent « par en haut » et « par en bas », de même que la ville fut attaquée par le haut et le bas. Mais cela évoque autre chose : alors que le dragon à terre semble presque terrassé par l’homme à la matraque (oreilles couchées, gueule refermée, patte, aile et queue coupées), le dragon des airs est en pleine forme et avale un être sans défense, comme le feu qui, à peine éteint à un endroit, rejaillit à un autre. Le feu, éteint par l’eau est réactivé par l’air, par les flammèches et éticelles qu’il transporte, comme l’ont décrit les témoins : le feu « tousjours couroit et surprenoit en tous endroictz ». Que reste-t-il aux hommes pour le combattre ? Dominus, implorer Dieu. Petitjehan ajoute en bas la litanie Jesu præceptor miserere mei, Jesus Maître aies pitié de moi, et il note son nom A. Petitjehan.

Cette allégorie exprime ce que les Tonnerrois et leurs aidants ont éprouvé : l’impuissance et la rage. C’est ce que décrivent tous ceux qui furent victimes d’incendies urbains : Troyes (1524), Montargis (1525), Joigny (1530)… Reste que cette lettrine ressemble davantage à un B qu’à un R — B comme Bruslement ? ou comme Basilic, le serpent mythique de Tonnerre ? J’extrapole !

Le feu « fut mis de guet à pens en quatre ou cinq endroitz ». Une action préméditée donc, car bien organisée. C’est ce que nous allons découvrir à présent :

SUITE : La recherche des incendiaires 

 

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[1] P. Petitjehan, Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estans. Un bref discours de ce qui c’est passé de nostre temps…, 1592, transcrit et édité par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p 83-90. J’expliquerai plus loin pourquoi je pense comme M. Matton que Pierre possédait une relation écrite par Anthoine (son père ?) « au moins en partie » (p 11), et qu’il a poursuivi la Description en relatant à son tour des faits de son vivant, par exemple les processions blanches de 1583, moment où Anthoine était décédé.

[2] Sur le Ms 19 et les faits justificatifs, voir 1556 incendie prologue. Ce sont les témoins n° 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 30, 31 et 32.

[3] Entre autres : pour Champagne et région parisienne, Claude Haton [Laurent Bourquin dir.], Mémoires, Tome I, Editiones du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001, p 45-50 ; pour le Berry, Jean Glaumeau, Journal de Jehan Glaumeau –  Bourges, 1541-1562, Hiver [ed.], Paris-Bourges, 1867, p 81 et 90 ; pour la région de Metz, Jean Le Coullon, Journal de Jean le Coullon (1537-1587). D’après le manuscrit original publié pour la première fois et annoté par E. de Bouteiller. – Paris, D. Dumoulin et Cie, 1881, p 25.

[4] Cette orthographe pour l’air — aer — me fait penser que l’on devait prononcer se mot en diphtongue, façon québécoise.

[5] Décidément, les flèches couvertes de plomb posées à la croisée du transept ne portent pas bonheur aux Notre-Dame !

[6] Allusion à la prise de Rhodes par le sultan ottoman Soliman en 1522 n.s. ; les Hospitaliers eurent dix jours pour quitter les lieux avec leurs biens et les habitans pouvaient rester ou partir avec familles et biens dans les trois ans, mais ils quittaient leur ville pour toujours.

[7] Evénement le plus récent, le seul dont Petitjehan ne donne pas la date.

[8] Référence à la foudre qui tomba en juillet 1538 sur la tour de Billy au bord de la Seine ; transformée en arsenal, la poudre qu’elle contenait prit feu et explosa ; la détonation s’entendit jusqu’à 30 km ; des pierres volèrent dans toutes les directions, épouvantant la population. Ici, l’analogie touche à la soudaineté de l’événement, comme à Tonnerre, au fracas et à la panique qui s’ensuit.

 

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1556 incendie prologue

1556 incendie prologue

« Grande ruyne et subversion »

1556

PROLOGUE

 

Le grand incendie de 1556 à Tonnerre est une étude que je repousse depuis mon séjour dans cette ville en 2006-2008, alors que je venais de découvrir et de transcrire un document inédit. J’en ai parlé à quelques personnes sans toutefois écrire par manque de temps et, à l’époque, d’argent. J’ai ensuite vécu plusieurs années à La Rochelle où j’ai dû travailler tout en continuant l’étude des documents rassemblés et ma recherche sur Tonnerre à la Renaissance, dont certains résultats prennent forme sur ce blog TonnerreHistoire. Enfin, je « m’attaque » à ce sujet encore porté par la tradition orale. Tradition orale qui a tendance à ne retenir que les énormes catastrophes. Et c’en fut une. Une histoire passionnante aussi, et compliquée : embrasement, sauve-qui-peut, solidarités, meurtre et intimidations, rumeur, peur, sédition… Pour la comprendre, il faut la restituer dans son contexte culturel et social, le système de représentation des gens d’alors, ainsi que dans le moment historique que vivaient les Tonnerrois. L’historien n’a pas pour rôle de juger des faits ou des personnages. Il peut au mieux brosser un tableau, éventuellement critique, donnant des clefs de compréhension. Pour y parvenir, il doit être vigilant à toutes les opinions préconçues de la littérature historique passée sur son sujet et approfondir ce qui n’a été parfois que survolé tout en restant critique sur ses sources archivistiques.

Tous les érudits locaux ont écrit sur cet événement, sans vraiment l’étudier et répétant les mêmes poncifs : « toute la ville a brûlé », « les Tonnerrois n’aimaient pas leur comtesse » ­— on ne parle jamais des comtes — qui aurait elle-même « allumé un feu vengeur ». La raison la plus souvent invoquée est un droit de gourmetage qu’elle voulait imposer car « toujours en mal de liquidités ». Il est vrai que la fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été autant misogynes que celui de la Renaissance et que l’Histoire ne s’écrivait pas comme aujourd’hui.

Dissipons tout de suite cette affaire de gourmetage dont certains, mélangeant tout, affirment qu’il s’agissait d’un prélèvement de 5 sols par muid de vin. Ces 5 sols ont été réclamés par le roi en septembre 1561 et pour dix ans comme impôt extraordinaire destiné au paiement des dettes de la couronne et n’a rien à voir avec le droit de gourmetage. Ceci entraîna des mécontentements dans les provinces viticoles, mais n’eut lieu que cinq ans après l’incendie. Le gourmetage, droit de courtage pour le vin, fut un office créé par le roi Henry II. Ce fut en 1551 pour les villes situées sur la Seine, Yonne, Marne, Oise et environs que l’édit fut enregistré au parlement de Paris[1]. Le seigneur ou ses représentants devaient s’assurer que la communauté de ville respectait ce nouvel office royal (et non comtal) de « jaugeur, marqueur et mesureur de vin » pour les futailles passant par ces rivières. Il en coûtait 15 livres tournois pour l’obtenir. Je doute qu’une femme, fut-elle comtesse, mette le feu à sa ville capitale pour 15 L.t. qui partent dans les caisses de l’Etat ! En fait, cette bévue provient d’un homme du début du XVIIIe siècle, le chanoine Mutinot dont une copie de son manuscrit se trouve à la Bibliothèque municipale de Tonnerre[2]. Ce religieux n’aime pas les femmes. Chacun sait, affirme-t-il, « que dans le sexe les moindres passions même peuvent causer de grands desordres », n’est-ce pas ? Il aime encore moins la comtesse Louise de Clermont qu’il juge car, « poussée par le ressentiment d’un vil interest », elle se serait vengée des Tonnerrois. « Elle avoit perdu un procès contre eux au sujet des cinq sols par muid pour droit de gourmetage qu’elle pretendoit luy estre dû », et voici la phrase assassine lancée et reprise par tous. Le chanoine poursuit par une autre aberration : « Ceux des habitans qui étoient à Paris à la poursuitte du procès ayant fait arreter ou saisir pour les frais sa litiere, elle en conçut un tel dépit qu’étant de retour à Tonnerre elle se servit de quelques gueux passant pour y mettre le feu » ! Jamais les Tonnerrois n’ont saisi sa litière pour rembourser leurs frais. C’est bien autre chose qui se passe, que ce soit avant, pendant ou après le feu. Cette dernière phrase a pourtant été reprise par d’autres, dont Le Maistre[3], qui transforment la litière en carrosse. Or il n’y a à cette époque que trois carrosses dans Paris ou du moins des coches améliorés. Louise de Clermont ne se fait fabriquer un coche qu’en 1573 et ne possède un carrosse qu’en 1580. Le problème est que même Jean Fromageot[4] recopie, faisant perdurer la légende de la mauvaise comtesse malgré une dernière phrase où il émet un léger doute sur sa responsabilité, à l’instar de F.-D. Cerveau qui après avoir rapporté les paroles de Jacques Mutinot, écrit qu’il n’a « rien trouvé [dans les pièces consultées] qui confirme l’idée odieuse que la tradition donne à cette Dame, relativement à l’incendie de Tonnerre »[5]. Ces petites phrases salutaires semblent être passées inaperçues. Lorsqu’on part avec un a priori de ce genre, comment faire la lumière ?

L’autre présupposé que « toute la ville a brulé » pose entre autres le problème du repérage des traces architecturales antérieures à l’incendie. Les Tonnerrois de souche ont en effet l’intime conviction d’un incendie total, donnant comme seules maisons demeurées entières, en dehors de l’hôpital, soit la « maison au mouton », au coin de la rue Armand Colin, soit la maison située n° 20 rue Jean Garnier. J’ai toujours entendu ces deux versions par les uns ou les autres, parfois citées ensemble dans le même discours. Même un jeune chercheur comme Coralie Desvaux, auteur d’une intéressante thèse sur « les hôtels particuliers de Tonnerre », prend la date de 1556 comme point de départ de son étude (p 10) prenant acte que la quasi-totalité de la ville a disparu sous les flammes. L’hôtel d’Uzès lui-même ne peut par conséquent dater que d’après 1556[6]. Voici donc un enjeu de taille que j’éclaircirai au mieux en abordant les conséquences de ce sombre événement, conséquences non seulement matérielles, mais aussi économiques, politiques et à l’échelle individuelle.

Nous allons nous y atteler en comprenant bien l’importance de faire la critique de nos sources. Sources imprimées comme celles dont nous venons de parler, mais sources archivistiques également : qui dit ou écrit quoi, comment, pour qui et dans quelle intention ; peut-on déceler des non-dits, etc. Nous avons déjà vu que les comptes de la ville n’étaient pas impartiaux et ne disaient pas tout, taisant par exemple ce qui pourrait être néfaste à la cité[7].

Pour étudier cet épisode dramatique de l’histoire tonnerroise, plusieurs documents sont à notre disposition : des comptes de la ville (dont celui de 1555-1556 et années suivantes quand disponibles) ; des comptes rendus d’assemblées ; le récit écrit par Anthoine Petitjehan et poursuivi par Pierre qui l’acheva en 1592 ; des lettres patentes royales ; le manuscrit 19 de la bibliothèque de Tonnerre ; le manuscrit 980 de la bibliothèque de Dijon transcrit par Jean Richard et quelques autres documents que je citerai au passage.

Le Ms 19 de la BM de Tonnerre

Ce manuscrit 19 fort utile pour la description de certains faits déroulés depuis le mercredi 8 juillet, jour de l’incendie, jusque vers la fin août et au-delà, mérite néanmoins d’être expliqué et analysé. Il relate les « faits justificatifs et de reproches » des habitants de Tonnerre, deuxième étape du procès intenté par le comte à leur encontre. En quoi consiste cette deuxième étape ? Le dépôt d’une plainte entraîne l’instruction. On cherche la preuve des faits. La première étape de l’instruction est l’information préparatoire, procédure clef du système inquisitoire (de inquisitio, enquête) promulguée par l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. Qui dit information, dit recherche de preuves matérielles ou surtout testimoniales. C’est le plaignant qui choisit les témoins — à savoir le comte et la comtesse nommés « les demandeurs ». Ce premier bilan va permettre au procureur du roi de la suite à donner : abandon de la plainte ou poursuite au civil (voie ordinaire) ou au criminel (voie extraordinaire). Ici la procédure sera extraordinaire et le magistrat instructeur sera le lieutenant criminel. Il rendra un décret à l’égard de l’accusé, savoir s’il pourra comparaître libre ou prisonnier. Suit l’interrogatoire de l’accusé — ici le syndic des habitants de Tonnerre —, puis le récollement des témoins (où ils répètent leur témoignage en l’amendant si besoin) et la confrontation. C’est alors que l’accusé apprend la teneur de l’acte d’accusation et peut avoir recours à la procédure des « faits justificatifs et de reproches » : en écoutant les témoins à charge, il présente des arguments pour sa défense et des reproches à certains témoins. Il peut ensuite désigner des témoins à même d’établir les uns et les autres.

Partie du f° 20 du Ms 19, témoin n° 9 (ix)

Le manuscrit 19, ou enquête de Saint-Michel car ayant eu lieu dans l’abbaye, est une copie du greffe des faits justificatifs et de reproches des Tonnerrois nommés « les deffendeurs ». Notons que nous ne possédons pas l’instruction faite au profit de l’accusateur, dite « faits admissibles et pertinents ». Il va donc falloir être vigilants sur ces témoignages propices aux accusés, les habitants de Tonnerre.

L’enquête de Saint-Michel dure cinq jours. 106 témoins défilent l’un après l’autre. Chacun fait serment de dire la vérité — « la main mise aux picts » [ou pect, du latin pectus, poitrine] pour les religieux —, donne nom, prénom, profession ou statut et domicile. A la fin de son témoignage, le greffier lui lit sa déposition, demande s’il a quelque chose à ajouter (ce qui est réalisé par trois fois) et fait signer. Puis, le témoin peut demander à être taxé, à être défrayé de ses frais de transport et de son manque à gagner pendant qu’il ne travaille pas. Près de 22 % refusent la taxe. Ils disent « ne voulloir aucun sallaire en faveur de l’une et l’aultre des parties ». C’est le juge qui décide de la taxe qui est payée en monnaie parisis (1 livre parisis = 25 sols tournois), c’est-à-dire en monnaie sonnante et trébuchante. L’âge ni la longueur de la déposition n’entrent ici en ligne de compte. Pour exemple, sur les dix témoins de Dannemoine, cinq (de 25 à 52 ans) reçoivent 2 s.p. et cinq autres (de 32 à 56 ans) 4 s.p. La taxe varie en fait en fonction de la distance parcourue et du statut ou « qualité » des personnes, critère incontournable dans cette société hiérarchique. Un noble recevra davantage qu’un roturier. Les métiers sont eux aussi hiérarchisés et un laboureur recevra moins qu’un marchand drapier ou mercier par exemple, sauf s’il est riche notable dans son village, car les édiles locaux perçoivent une plus forte somme que les simples habitants. Les officiers (notaires, sergents, greffiers, juges…) reçoivent plus d’argent que les autres, de 4 à 12 s.p. selon leur emploi : les officiers du comté ou des bailliages de Cruzy et de Noyers sont plus rémunérés que ceux de justices secondaires comme Commissey ou Dannemoine. On peut être sûrs que de village en village, les variations de taxe reflètent la hiérarchie sociale locale. Les onze habitants de Tanlay touchent 4 s.p. sauf un qui obtient 6 s.p., exemple d’un laboureur probablement important, édile peut-être. Quant aux 21 témoins venus de Cruzy, dix reçoivent 4 s.p. — somme minimale compte tenu de la distance (4 lieues). Un laboureur et un serrurier touchent 6 s.p. pour avoir précisé qu’ils avaient séjourné à Tonnerre. Sur les huit témoins gagnant 8 s.p., il y a deux marchands et un laboureur, mais aussi un prêtre, et quatre officiers du comté. Enfin, celui qui reçoit 16 s.p. est écuyer, c’est-à-dire noble. Il en coûtera au total 29 L 8 s.t. à la ville[8]. Certains témoins, venus de plus de deux lieues et devant séjourner une journée en attendant leur tour, sont nourris aux frais de la ville au logis des Troys Mores. Quelques-uns semblent y passer deux jours.

Faits justificatifs et de reproches

Dans cette enquête, on découvre 22 faits justificatifs, en fait 21 car le 9e n’est jamais cité. L’usage du greffe était de ne pas les énoncer par écrit. Il faut donc deviner ce qui se cache derrière chaque article. Le magistrat posait sa ou ses questions et les témoins répondaient, certains sur un seul fait, d’autres sur plusieurs. Il est aisé de découvrir l’intitulé du fait lorsqu’il y a plusieurs témoignages, ou lorsqu’un discours bien construit le rend compréhensible. Même des déclarations négatives peuvent mettre sur la voie de l’intitulé des questions pour chaque fait. Pour l’article n° 8 par exemple, il n’y a que deux témoins et peu bavards. L’un d’eux « a dict qu’il n’a sceu que lesdictz demandeurs se soient trouvez audict lieu de Junay pour y prendre repas ou y demourer depuis le feu de Tonnerre jusques sur la fin du moys d’aoust ». Avec la suite du discours et le second témoignage, on saisit la question initiale : les demandeurs sont-ils venus à Junay y manger ou dormir courant aôut et plus particulièrement les 5 et 6 août ? Certains articles enfin se téléscopent en quelque sorte, ils sont si proches l’un de l’autre qu’il est malaisé d’énoncer les deux questions initiales : c’est le cas pour les articles 5, 6 et 7 qui veulent justifier de l’obéissance et révérence observées par les Tonnerrois à l’égard des comtes. Malgré ces difficultés, nous verrons peu à peu se mettre en place la défense des habitants contre leur seigneur.

Quant aux faits de reproches, ils ne cherchent pas à réfuter des témoignages mais à discréditer certains témoins à charge fournis par le demandeur, ce qui permet de semer le doute sur leur sincérité. Le droit stipule en effet que dans un procès il faut des témoins valables — on dit « habiles ». Par les reproches, on cherche donc à démontrer que certaines personnes ne sont pas crédibles, soit pour raison de liens trop puissants avec l’accusateur (intérêt, parenté, domesticité, « amitié »…), soit pour leur vie dissolue et leur immoralité, soit pour être repris de justice ou encore dément. Nous apprenons ainsi le nom de dix personnes ayant témoigné à Sens contre les habitants de Tonnerre et soupçonnées d’avoir été poussées à témoigner contre eux et pour cela d’avoir été payées par des hommes du comte et de la comtesse. L’un aurait reçu du bois de chauffage, un autre des chausses, d’autres de l’argent, un enfin aurait agi dans le but d’échapper à la justice seigneuriale. Le juge tente de découvrir si ces gens ont été « induict de depposer aultre chose que verité » — de faire de faux témoignages. L’accusé cherche également à discréditer ces personnages notoirement infâmes. Il en résulte une série de portraits que l’on retrouve dans tous les procès du royaume et qui dévoilent ce qui est considéré alors comme indigne et condamnable : la boisson, le sexe hors mariage, la malhonnêteté, la folie… Parmi les témoins reprochés à Tonnerre : une religieuse se conduit impudiquement ; un homme prostitue sa femme et d’autres — ainsi est-il couppault (cocu) et maquereau en même temps ; un barbier sergent qui « hante les tavernes » exerce le maquerelaige en sa maison et de surcroît est connu pour servir « souvent de tesmoing en actes de justice » ; un notaire est accusé de malversations et un autre d’ivrognerie et de vol — ce dernier peut être violent mais il n’est pas fou ; un jeune tonnelier est taxé d’être un mauvais fils et un espion pour la partie adverse ainsi que de frayer avec les serviteurs comtaux, de là à en faire partie… or un serviteur n’a pas le droit de déposer contre son maître, il pourrait donc avoir menti. Nous ne connaissons pas le nombre de témoins convoqués par le comte et la comtesse, mais s’ils sont 106 à Tonnerre en novembre, ils devaient bien être au moins autant à Sens à l’assise précédente. Dix personnes reprochables représentent environ 9,5 % des témoins entendus et 7,5 % des témoins convoqués, chose qui semble banale en ce siècle. Le dernier jour en effet, le syndic et les représentants de la ville ont décidé d’arrêter là, sans entendre les 32 derniers témoins car ils « ne leur estoient necessaires et encores moings affectionnez à la verité », certains ne s’étant pas présentés et d’autres étant loin. Je ne connais pas tous ces personnages, mais parmi eux se glissent des officiers royaux ou comtaux, des nobles et des proches de la famille de Clermont[9] qui par solidarité obligatoire n’auraient pas été favorables — donc nécessaires ­— aux Tonnerrois, sans pour autant ne pas être attachés à la vérité.

Il s’agit donc là de sources judiciaires, inévitablement pas neutres. Des historiens ont fait remarquer que juge et greffier se font l’interprète des témoins et remanient leur parole en un discours logique et juridique[10]. Autrement dit la justice réalise « une opération de mise en conformité de la parole populaire à ses propres besoins et principes » ce qui tend à une standardisation des narrations[11], comme si le laboureur parlait comme le magistrat. On a en effet l’impression parfois d’entendre le même discours d’une déposition à l’autre. Aucun parti pris n’en transparaît, peut-être gommés par le greffier. Les émotions sont très assourdies. D’ailleurs les discours sont transcrits à la troisième personne du singulier pour désigner le témoin appelé « le déposant » : « dit bien que », « rien n’en scait », « a ouï dire »… Bien qu’elles ne soient pas retranscrites mot à mot, le procès-verbal doit néanmoins rapporter les paroles du déposant le plus fidèlement possible. Aussi peut-on tout de même percevoir des différences dans la manière de s’exprimer entre un homme du peuple, un bourgeois ou prêtre éduqués ou encore un noble.

Le manuscrit 19 est par ailleurs une copie de 1568, six ans après l’audience. Un greffier peut faire des erreurs, un copiste davantage encore. Il raye et réécrit lorsqu’il s’en rend compte, mais ce n’est pas toujours le cas. Il y a donc quelques erreurs à relever, essentiellement sur des chiffres. Erreurs de numérotage (en chiffres) des faits justificatifs ou de reproche : 20e pour 10e (témoin n° 22), 10e pour 2e (témoin n° 95) 18e pour 19e (témoin 72), etc., erreurs facilement détectables par recoupement. Il en est une plus regrettable, quatrième au lieu de quatorzième (en toutes lettres) à propos d’une date dans le témoignage n° 50 concernant l’arrivée du couple comtal à Cruzy-le-Châtel. Grâce à huit autres témoignages, il est aisée de corriger cette date incongrue dans le déroulement des événements.

Mesurer et exprimer le temps

Comment les habitants du comté, citadins ou villageois, précisaient-ils le temps dans leur témoignage ? Perçoit-on des différences entre gens éduqués et illettrés ? Pour ce qui est de leur âge, tous les témoins ajoutent « ou environ » ou donnent deux chiffres, 17 à 18 ans, 42 à 43 ans, ou mieux encore « de 35 à 40 ans ou environ », tous quelle que soit leur condition. On peut donc penser qu’une précision de ce genre n’est pas pour eux d’une importance capitale. Qu’en est-il de la datation d’un événement ? Très rares sont les individus capables de donner une date avec le quantième du mois — des gens éduqués (ecclésiastiques, nobles, praticiens du droit) et quelques marchands. L’enquête commençant en novembre, chacun sait désormais — sauf rares exceptions — que le feu démarra le 8e jour du mois de juillet, ne serait-ce que pour l’avoir entendu dire — notons qu’on dit huitième de juillet et non pas 8 juillet. Un vigneron dit par exemple « certain jour au commencement du moys de juillet dernier qu’il a oy [ouï] notter et dire estre le 8e dudict moys ». Un boulanger énonce simplement « le jour que la ville de Tonnerre fut bruslee ». A partir de cette date, quand elle est connue, il est facile pour la plupart de désigner les jours suivants avec précision.

Il n’en va pas de même pour d’autres événements, surtout quand les dates ne sont pas incluses dans les questions. Un des épisodes se passe « trois ou quatre jours avant la feste de la Magdeleine au mois de juillet », soit le 18 ou le 19 (sainte Madeleine le 22), date précisée par d’autres témoins comme « dix à douze jours après le feu ». Un autre fait a lieu « certain jour, comme luy semble la veille de sainct Pierre d’aoust et comme environ quinze jours ou troys sepmaines après le feu de Tonnerre, sans pouvoir plus certainement cotter le jour ». L’expression « coter le jour » signifie que le locuteur ne peut donner le quantième du mois. L’événement est malgré tout daté car la saint-Pierre est le 1er août. Plusieurs témoins situent un épisode « le mardi prochain suivant la feste de nostre dame d’aoust », soit le 18 août, trois jours après l’Assomption du samedi 15. Le calendrier était réglé par l’Eglise et les rites catholiques. Chaque diocèse avait son propre calendrier des saints à célébrer. Voici donc des repères dans l’année. Tous les saints n’ont pas la même importance mais St Pierre, la Vierge et la Madeleine sont des universaux et, à Tonnerre, des jours chômés.

Si l’on ne peut mentionner le quantième du mois, les jours de la semaine sont eux repérables grâce aux activités locales : mercredi et samedi jours de marché (à Tonnerre), dimanche la messe sont entre autres des repères. Il y a même un vigneron qui déclare que « certain jour au commencement du moys de juillet qu’il ne peult mieulx declarer, sinon que ce fut ung mercredy, le feu se meit en la ville de Tonnerre ». Le 8 juillet est en effet un mercredi, nouveau repère pour beaucoup. Soulignons qu’au xvie siècle on comptait pour un le premier jour dès son début : à partir de lundi par exemple, dans trois jours indique le mercredi (et non le jeudi compté de façon moderne), « dans huit jours » indique le lundi suivant, soit une semaine entière passée, ou « dans quinze jours » pour dire deux semaines, expressions que nous avons conservées.

Quant aux heures, elles sont souvent données. A Tonnerre, l’horloge de Saint-Pierre s’est arrêtée et la cloche de Notre-Dame ne sonne plus l’Angelus pour inviter à la prière trois fois par jour, à l’aube, à midi et au crépuscule. Restent les cloches des villages alentours et la cloche de l’hôpital qui sonne les Heures canoniales, comme celles de tous les monastères. Reste aussi le moment des repas et le temps du travail qui rythment la journée. Les heures sont exprimées en heures du matin ou en heures du soir, ou bien « devant midy » ou « après midy ». Quelques expressions expriment l’aube ou le crépuscule : « à l’heure de soleil levant » ; « sur le soleil couchant » ou « sur le rez de la nuict ».

Séquelles de conflits passés ville-seigneurs

La ville de Tonnerre et le comté dans son ensemble ont été quelque peu malmenés par l’administration d’un nouveau comte, François du Bellay, après son mariage avec Louise de Clermont héritière du comté en 1539. Il en est fait mention par deux témoins de l’enquête de Saint-Michel. Le vicaire d’Epineuil rapporte par exemple « qu’il a souvent oy dire dès depuis dix et vingt ans que lesdictz habitans ont eu plusieurs procès à l’encontre du feu sieur conte de Tonnerre et dame Loise de Clermont sa femme en premieres nopces, tant pour raison de pretenduz usaiges que plusieurs aultres droictz ». En effet, dès octobre 1539, le couple comtal s’était attaqué aux droits d’usage en forêt. Dès lors, les Tonnerrois et tous les villages du comté[12] entrèrent dans des procès éprouvants, longs et coûteux. Il s’agissait de cantonner partout les forêts, 1/3 pour l’usage des habitants et 2/3 pour les comtes qui recevraient la « quinte denier » (1/5e sur les ventes de bois communaux) et pourraient désormais établir des officiers pour la garde et conservation de leurs bois — les forestiers tant redoutés et dont nous allons entendre parler durant l’enquête de Saint-Michel.

En 1541, François du Bellay promulgue une ordonnance qui va mettre le feu aux poudres en prenant des mesures très impopulaires, tant sur le fond que dans la forme. La pire d’entre elles consiste à vouloir remettre en vigueur des droits féodaux anciens sur des terres allodiales selon le comte mais franches selon les habitants[13]. Voici un nouveau procès lancé. En 1547, il y eut des diffamations contre François du Bellay par placards et l’année suivante des injures verbales sur deux officiers comtaux. Chaque fois, les affaires sont portées devant les tribunaux. En juin 1548, un arrêt du Parlement de Paris demande que chacun, seigneur et habitants, respecte les droits de l’autre, demande au comte « de ne méfaire », et autorise les Tonnerrois à « informer des forces et excès contre eux procedans dudit Comte ». Au bout de longues procédures, les verdicts tombent : le procès des bois de Tonnerre se termine en faveur des comtes le 2 mai 1552 avec de grosses sommes à payer pour des ventes de bois rendues illicites et pour les dépens du procès. Au total 1083 L.t. de quinte denier à rendre en novembre, et 1581 L.t. à payer en deux fois pour les dépens. Cependant le procès des censives se termine, lui, en faveur des Tonnerrois le 11 mars 1553 n.s.[14]. Cette fois ce sont les seigneurs qui sont condamnés aux dépens pour un montant de 1546 L.t., à récupérer par petites sommes sur les deniers du comté. Dès la fin du mois de mars 1553, le troupeau communal est séquestré par de prétendus sergents forestiers du comte sous prétexte qu’il paissait dans les bois du seigneur. Fin juin, après enquête, les Tonnerrois réussissent à récupérer les vaches et à faire arrêter les forestiers qui ressemblaient plus à des hommes de main qu’à des sergents du comté[15]. Telle est l’ambiance qui régnait peu avant le décès de François du Bellay. C’est l’époque où le comte et la comtesse lancent des coupes de bois à grande échelle, devant pour ce faire s’endetter auprès de banquiers envers qui ils le sont déjà. Ils signent malgré tout de nouvelles obligations envers Geoffroy de Cenamy et Bernardin Bernard (Bernardo Bernardini), banquiers lucquois, tous deux engagés dans la vente du bois, avec Claude Jamyn, receveur du comté. Il en va pour plus de 15500 L.t.[16]. Autant dire que Bernard et Jamyn ­— avec l’appui de Cenamy, Pierre de Lacroix et Lambert LePage — font opposition aux prélèvements pour rembourser les Tonnerrois des dépens obtenus. Ces derniers engagent donc une nouvelle procédure pour récupérer l’argent, procès toujours en cours l’année du feu.

Voici des causes plus importantes que l’hypothétique droit de gourmetage, non pour incriminer la comtesse, mais pour comprendre l’exaspération des Tonnerrois. D’ailleurs, dans l’enquête de Saint-Michel, le juge demande à treize témoins de villages (Epineuil, Dannemoine, Vézinnes et Cruzy) de préciser chacun qu’il « n’a et n’eut oncques procès à l’encontre desdictz demandeurs et ne leur porte aucune inimityé » ou, autre formule, qu’il « n’eust oncques procès ny dispute avec lesdictz demandeurs ny leurs predecesseurs contes de Tonnerre ». L’un d’eux, de Cruzy, précise qu’il n’a pas de procès avec les comtes en son nom personnel mais bien un en nom collectif « comme habitant dudict Cruzy […] pour raison de quelques [prétendus] droictz de bourgeoisie » : encore de ces droits féodaux anciens que François du Bellay avait réclamés. Après son décès en 1553 et celui de Henry leur fils l’année suivante, Louise de Clermont avait repris en son nom les procès engagés et encore pendants, auxquels s’était joint Jacques du Bellay comme héritier de son neveu. Ville et villages continuaient de résister.

Les décès de François et Henri du Bellay vont entraîner des conséquences pour Loise de Clermont mais aussi pour le comté puisque Jacques et Eustache du Bellay, frères de François, se portent héritiers par bénéfices d’inventaire. Lors de la rédaction de la coutume du bailliage de Sens, en novembre 1555, le comté est représenté par Loise de Clermont et Jacques du Bellay « eux disans respectivement comte et comtesse de Tonnerre ». Nous verrons que cette « double tête » entraînera des tensions parfois utilisées par les habitants du comté. Il en résultera aussi des effets fâcheux pour l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles.

Depuis sa création à la fin du XIIIe siècle, les comtes de Tonnerre sont dits fondateurs et patrons de l’hôpital. A ce titre, ils sont seuls à pouvoir instituer un nouveau maître et administrateur. Après son propre frère Eustache, François du Bellay avait installé fin 1547 Louis Le Bouteiller, docteur en théologie, grand aumônier de la reine Catherine de Médicis. Ce maître prit comme receveur et dépensier Pierre LeFort. Sous cette gouvernance, il y eut apparence de quelques malversations : comptes frauduleux par exemple ou dégradation des bois, et même « des droictz et rouages mentionnez par lad. fondatrice à present detenuz et occuppez par lesd. eschevins ». L’Hôpital donnait en effet à ferme ces droits et en recevait un pourcentage, mais la ville ne percevait plus un seul denier. La comtesse s’était retournée contre Louis Le Bouteiller et la ville contre l’Hôpital dès 1552. Finalement, la comtesse installait un nouveau maître le 9 juillet 1554 : Toussaint de Mallesec, seigneur de Chastellux, conseiller et maître des requêtes de l’hôtel de la reine. En septembre, des lettres royaux exigeaient que les comptes soient revus par des présidents et conseillers au Parlement et ordonnaient qu’il soit informé sur les usurpations.

Où en sont le comté et la cité au milieu du siècle ?

Je souhaite donner ici quelques éléments d’ordres divers mais signifiants pour la suite de notre histoire.

Le comté est prospère et la ville aussi. Entre Pâques et octobre 1550, on avait fait construire le deuxième étage de la tour de Notre-Dame par le Me maçon Nicolas Monnard[17]. En 1553, chose rare, certaines tours et murailles avaient été réparées et recouvertes d’ardoise. En1554 et 1555, le maître de l’Hôpital avec l’appui de la comtesse avait fait faire de lourds travaux. De nouveaux bâtiments avaient été construits dans l’enclos de l’hôpital[18]. Des maisons s’étaient bâties ou agrandies en ville et le faubourg du Pont se peuplait lentement.

Tonnerre vers 1609 par Joachim Duviert (AY, 1893, p 257)

Cinq hôtels offraient gîte, couvert et écuries. Elles sont désignées par les termes d’hostellerie ou de logis « où pend pour enseigne » suivi de leur nom : le logis du Dauphin, situé au Perron près du marché (rue Saint-Pierre à peu près en face de la rue Dame Nicolle) ; le logis des Trois Maures, rue Jehan Garnier, « en descendant à main gauche près la porte » ; celui de la Pucelle qui se trouve rue des Fontenilles « tenant au jeu de paume » et près de la porte de Rougemont ; l’Escu de France quasi sur la place du Pilori (12 rue de Rougemont) et, hors les murs, dans le faubourg de Bourgberault, siège le logis de Saint-Hubert. Quatre tavernes qui, dans mes documents, ne portent que le nom du tavernier : Sebastien Martinot au faubourg du Pont ; Pierre Saulieu et Emond Garnery au faubourg de Bourgberault et Nicolas Colin au Perron près du marché. Les hôtels reçoivent à tour de rôle des réunions de notables, fournissent à boire et à manger aux hôtes de marque (Barbezieux, d’Andelot…), abritent aussi les hôtes de passage venus régler des affaires en ville (hommes de justice, de police, officiers royaux…), et, bien sûr des « gens de guerre », soit pour éviter toute surprise en cas de passages de troupes, soit imposés par le gouverneur de Champagne. Quant aux tavernes, elles servent du vin au détail, parfois des repas et offrent des tables où l’on joue aux dés ou aux cartes. S’y retrouve une population hétérogène constituée essentiellement de gens du peuple. Il y en a au moins une dans chaque village où la population est encore plus mêlée, car le bourgeois ou le noble ne craignent pas d’y côtoyer le forestier ou l’aventurier.

Prospère ou pas, le comté et la ville abritent aussi des pauvres. Or l’époque regarde la pauvreté d’un mauvais œil et commence à distinguer différentes catégories de miséreux. On différencie les « vrais » et les « faux » pauvres, les endogènes et les étrangers, ceux qui ont un domicile, aussi précaire soit-il, de ceux qui n’en ont pas — les vagabonds. Les vrais pauvres sont les estropiés, les veuves sans ressources, les malades, les infirmes. Les faux sont ceux qui quoique bien portants ne travaillent pas, les oisifs contraints ou volontaires, car le labeur est devenu un nouvel idéal. Les vrais pauvres qui ne peuvent travailler sont connus et reconnus en ville comme au village. Chacun sait qu’ils n’ont pas de biens. Ils reçoivent des aumônes, peuvent bénéficier de l’hôpital, gagnent quelques sous en participant aux funérailles ou aux processions. Certains et certaines trouvent à s’employer ponctuellement comme manœuvres sur les chantiers, à la ferme, à la vigne… Dans le prologue du Quart Livre[19], Rabelais évoque un pauvre villageois « abateur et fendeur de boys, et en cestuy bas estat guaingnant cahin caha sa paouvre vie », mais l’homme perdit sa cognée et en fut bien fâché « car de sa coingnée dependoit son bien et sa vie : par sa coingnée vivoit en honneur et reputation ». Privé de travail, un homme valide — bien plus qu’une femme — est rejeté de son réseau social et va grossir les rangs des vagabonds sur les routes. Ces marginaux sans toit sont vite considérés comme sans loi et donc dangereux. François Ier et Henri II promulguent dès 1536 des décrets qui amorcent la lutte contre le vagabondage. A Tonnerre l’Hôtel-Dieu reçoit ces errants. Installé au cœur de la ville, accolé à l’église Notre-Dame, le lieu est doté d’une chapelle sous le vocable de saint Jacques puisque son premier rôle fut d’accueillir les pèlerins. Quelques pauvres passants s’y abritent pour une nuit. Nous les retrouverons.

La prospérité n’empêche pas non plus les finances publiques d’être mal en point. Le premier compte de deniers communs aux archives communales est celui de 1552-1553. Les comptes, tenus par un receveur élu parmi les échevins, fonctionnent en effet du 1er octobre au 30 septembre de l’année suivante. Cette année-là, les Tonnerrois dépensent un peu plus de 3744 L.t. uniquement pour les procès (voyages, enquêtes, frais de justice, dépens à payer, frais divers) sur une dépense totale de 4890 L.t. Les recettes s’élèvent à 4517 L.t., y compris une taille municipale exorbitante de 2000 L.t. imposée de leur gré sur les habitants en décembre 1552. Il manque donc 373 livres à rembourser au receveur. Le déficit est en fait bien plus grand, car on n’utilisait pas alors les comptes passifs dans la comptabilité. Or les Tonnerrois avaient emprunté 1565 L.t. à des personnes privées. Le déficit financier réel est 1565 L + 373 L, soit 1938 L.t., sans compter les dettes plus anciennes. Ces chiffres serviront de référence pour 1556 car les deux comptes suivants (1553-1554 et 1554-1555) sont absents des archives. L’argent manque déjà bien avant l’incendie de juillet puisqu’une assemblée de notables décide en début d’exercice — et avec accord royal comme il se doit — d’imposer une taille de 1000 L.t. sur la communauté.

La Réforme pointe son nez

Disons un mot aussi de l’état de la France. Depuis février 1556 le pays avait cru à la paix et la ville l’avait célébré. Les échevins avaient dépensé 4 L 5 s.t. pour « pouldre à canon, boys et fagotz acheptez pour les feuz de joye publyé estre faictz à cause des treves accordees entre le Roy notre sire et l’empereur »[20]. C’était l’hiver et nul n’imaginait que la ville allait flamber quelque temps plus tard ni que la trêve, signée pour cinq ans, allait être bientôt rompue. Pour l’heure tout était calme. Il n’en allait pas de même sur le plan religieux.

Après Le Fèvre d’Etaple et les premiers luthériens, c’est Calvin qui inspire la Réforme française dont le nombre d’adeptes ne cesse d’augmenter, inquiétant les autorités. Dès 1534 des mesures répressives étaient apparues contre ceux que l’on dénommait encore les « luthériens », s’intensifiant dans les années 1538-1540 et au-delà. Sans entrer dans les détails des édits, voici les mots clefs de cette lutte : il faut nettoyer les lieux « infestez de la secte hereticque lutherienne, perturbative du repos et tranquillité de la republique très chretienne », ces gens qui tiennent des propos « scandaleux et erronnez » lisant des livres de cette « doctrine pestiferee ». En 1543, le parlement de Bourgogne ordonnait déjà la recherche et la saisie des livres hérétiques, des colporteurs et autres libraires. Les édits parviennent dans tous les bailliages, certains prônant la dénonciation. Les marguilliers sont particulièrement sollicités, chargés de veiller à l’exécution des ordonnances, « sous peine d’estre reputez fauteurs desditz hereticques », devant surveiller avec les curés ceux qui seraient « mal sentant de la foi ». Justement, Pierre Catin, un marguillier de Notre-Dame de Tonnerre va dénoncer plusieurs personnes : en 1546, Roch Perseval (ou Perceval), receveur des tailles en l’élection de Tonnerre, Jehan Cocquinot (ou Le Cosquino), receveur du magasin à sel et  « une nommée Antoinette, fille de Pierre Perseval » qui sont inculpés de propos hérétiques ; en 1547, alors que la « chambre ardente » se met en place au Parlement de Paris pour juger les hérétiques, c’est au tour de Regnault Fouquier, menuisier, et de Anne Perceval veuve de Jehan Piget ancien grenetier. Anne est la sœur de Jacqueline épouse de Jehan Canelle, élu pour le roi en l’élection et lui aussi penchant pour la Réforme mais pas inquiété. On voit que, en dehors du menuisier, tout tourne autour de l’élection et du grenier à sel. D’ailleurs Pierre Catin est greffier en l’élection et au grenier à sel. Y aurait-il des règlements de comptes ?

Une enquête est ordonnée sur la vie des accusés, instruction menée par le bailli d’Auxerre. Les accusés sont autorisés à faire la preuve de leurs faits justificatifs et de reproches et affirment que Pierre Catin, qui les a accusés de « mal sentir de la foy », a suborné divers témoins pour étayer cette calomnieuse accusation[21]. De son côté Anne Perseval attaque ledit Catin. Les choses ne semblent pas aller plus loin car tous ces gens vivent en paix plusieurs années après. Il est vrai que l’arrivée d’un nouveau comte favorable à la Réforme va changer la donne.

Les quelques mois avant l’incendie

En novembre 1555, les trois Etats avaient été convoqués à Sens pour la réformation de la coutume du bailliage de Sens, dans laquelle la coutume de Tonnerre allait être absorbée. Ce n’est pas le lieu ici de développer sur la rédaction des coutumes, mais juste de signaler l’importance et l’impact que cela eut sur les gens.

En ce même mois de novembre, François Pinot bailli de Tonnerre, Geoffroy de Cenamy écuyer et consors, à savoir « certains autres serviteurs de ladite de Clermont », sont mis en accusation[22]. On reprochait depuis déjà deux ans à Cenamy et Pinot de retenir des deniers qui avaient été payés à la dame comtesse et d’autres qui devaient être rendus aux manans et habitants de Tonnerre pour les dépens du procès des censives[23]. En mars 1556, tous deux réclament que leur procès soit jugé au plus tôt par le bailli de Sens. Cette requête nous apprend que certains Tonnerrois auraient conspiré leur mort en utilisant les services d’un vagabond, Didier Perrot. Ce dernier s’était dénoncé et l’enquête à son sujet avait conduit à une accusation contre Cenamy et Pinot pour « crime d’heresie » et prise de corps contre eux par le bailli de Sens ­— on voit que l’hérésie est une arme. S’ensuivit un procès criminel et Perrot, comme Cenamy et Pinot avaient eu l’autorisation d’informer sur leurs faits justificatifs dans le mois suivant. Mais les habitants avaient fait appel de cette sentence. Pour Cenamy et Pinot, cet atermoiement est fâcheux car ils ne peuvent faire preuve de leur innocence. C’est aussi un signe supplémentaire de la haine que, selon eux, leur vouent les habitants de Tonnerre en raison de « la poursuicte faicte par lesd. supplians pour l’execution des arrestz obtenuz » par la comtesse après son veuvage[24]. Cette histoire aura des conséquences que nous découvrirons.

Dans la nuit de la saint-Michel 1555 (29 au 30 septembre), « environ une heure après mynuict », deux malades alités entendirent « fort tabouller et frapper » à l’hôpital. Comme il faisait « fort grand vent et d’aultant qu’ilz sont fort mallades, ne s’estoient pas levez pour en advertyr ceulx de la maison », puis ils virent « quelques hommes qu’ilz ne peurent congnoistre sortir par l’huys neuf de lad. grande salle ». Le lendemain, le Me Toussaint de Mallesec, Pierre LeFort receveur, André Mercès notaire au comté et greffier de la justice de l’Hôpital, Maclou Levuyt prévôt de Tonnerre et quelques autres constatent que des malfaiteurs étaient entrés par effraction par une porte près de la porte de l’Hôpital de la ville et avaient fracturé « avecques grandes forces » trois coffres contenant des titres et des sceaux de l’Hôpital[25]. Or le Me Mallesec est en litige avec l’ancien Me Le Bouteiller et doit encore rendre des comptes et surtout conserver les titres. Cette affaire va inspirer quelques tracasseries contre la comtesse et contre lui-même.

Il y avait eu aussi des exactions dans les bois de l’Hôpital. En début d’année 1556, une commission de la cour de Parlement demande une information sur la coupe, dégradation et vol des bois et « aultres biens transportez de l’hospital ». L’information est d’abord à l’encontre du maître, puis on parle plus largement de « ceulx qui ont coppé et prins le boys »[26]. Les échevins n’en oublient pas pour autant le rouage et parlent d’un accord fait l’année précédente avec Toussaint de Mallesec, sans pour autant toucher deniers. A la fin de l’année ils ne recevront que 10 L.t., constatant que le receveur n’a pu en faire poursuite, « ny recouvrer le bail pour le debat des deux maistres de l’hospital qui ont serré et empourté les registres dudict hospital »[27]. Il y a tout de même bien un problème avec la gestion de cette institution.

Parallèlement, les échevins poursuivent en justice ceux qui retiennent les deniers des dépens du procès des censives. Il s’agit de Bernardin Bernard, Pierre de Lacroix et Lambert Lepage, Geoffroy de Cenamy ayant été pris à partie par un autre biais, comme nous l’avons vu. En février 1555, LePage dit marchand à Tonnerre, est institué procureur de la comtesse pour la réception de certains deniers suite à des confiscations dont il « pourra jouir comme bon luy semble ». Ceci est une façon de détourner des deniers de la recette générale du comté sur laquelle les Tonnerrois pourraient se faire rembourser. La première confiscation a lieu à Epineuil en octobre[28]. Lacroix et Bernard sont liés à la comtesse par des obligations sur les ventes de bois. D’octobre 1555 à juin 1556, les échevins, avocats et procureurs sont fort occupés à ce procès et se partagent entre Tonnerre, Villeneuve-le-Roy et Paris, en profitant pour poursuivre d’autres procès moins importants. Il en coûte de nouveau beaucoup d’argent.

Un mois avant l’incendie, le 2 juin 1556, les échevins prévoyaient de nouveaux travaux à l’enceinte. Ils avaient établi un marché de 40 L 4 s.t. avec un Me charpentier, Simon Testuot, pour la « charpenterye des murailles et tours », lui procurant pour 30 L 12 s 6 d.t de « boys à maisonner ». Ils avaient acheté pour 21 L 1 s 3 d.t. de « thuilles festieres et arrestieres » pour la couverture des murailles depuis la porte Saint-Jacques (ou Vaucorbe) jusqu’à la porte Saint-Michel, et fait réparer la serrure de la porte Jehan Garnier[29]. Qu’est-il advenu de ces travaux ?

Calendrier et météo

Souvenons-nous que la France et ses voisins sont encore régis par le calendrier Julien. Aussi, pour avoir une idée plus actuelle des dates exprimées dans les documents, faut-il ajouter dix jours. L’incendie du 8 juillet se passe en fait le 18 dans notre calendrier. Certains faits peuvent paraître non crédibles en fonction de leur précocité. Lorsqu’on dit par exemple que les moissons de gros grains (bleds) étaient engrangées dans certains lieux dès le 1er juillet, il faut entendre le 10 ­— ce qui est plausible si l’on compare avec 1976, année de canicule aux moissons précoces, terminées le 10 juillet dans notre région.

L’année 1556 est repérée par tous les analystes comme une année de canicule sévère dans toute l’Europe. Les contemporains d’ailleurs s’épanchent sur le phénomène. Claude Haton, curé près de Provins, raconte[30] que l’année nouvelle, qui commençait alors à Pâques, « entra à la seicheresse et y continua […] car il feut sans pleuvoir depuis le jour du grand vendredy ou samedy vueille de Pasques jusques à la feste de Toussainctz » — du 3 ou 4 avril jusqu’au 1er novembre. Il ne plut qu’une seule fois, poursuit-il, le jour de la Fête Dieu, 4 juin, mais pas suffisamment pour les mars (orge, avoine, légumineuses) qui « n’avoient su lever à moytié » et les bleds végétaient.

On avait donc organisé des processions de la mi-mai à la Fête Dieu, « tant en une province qu’en l’aultre, pour demander à Dieu sa misericorde et de l’eaue sus la terre ». Ces processions, avec échanges entre lieux de culte, nourriture dans les rues et enfants vêtus de blanc (recouverts de linceul à Troyes) étaient en quelque sorte le prototype des processions blanches de 1583[31]. Mais alors que ces dernières auront pour but un sanctuaire marial, celles de 1556 « mettent en scène des foules qui se préparent au Temps du Triomphe christique, dans l’imitatio Christi »[32]. A Troyes, on imitait la passion du Christ, ce qui fait dire au protestant Nicolas Pithou qu’il s’agissait de mommeries (mascarades). J’ignore si les Tonnerrois et villages voisins étaient couverts de linceuls ou mettaient en scène un homme jouant le rôle de Jésus « tout nu lié et garotté de cordes » et fouetté de verges, toujours est-il qu’ils tenaient bien « force cierges et lampes ardentes ». Dans le livre de compte, une seule mention, mais elle dit tout : le receveur dépense 10 L 17 s.t. « pour achapt d’une douzaine de torches et façon d’icelles portées à la procession faicte au lieu de Curgy, en l’honneur et reverence de la saincte espine estant audict lieu, avec pour achapt de pain et vin baillé à plusieurs paouvres personnes estans à ladicte procession et d’aultres gens de village passans et repassans allans et venans aud pellerinaige et procession »[33]. Courgy est un village à 6 km au sud de Chablis. Les villes et villages dans un rayon de 22 km ont pu s’y rendre : Tonnerre, Auxerre, Noyers, Vermenton… Qu’y avait-il là de si attractif ?

L’Epine de Courgy (photo diocèse de Sens et Auxerre)

 

La Sainte Epine, rapportée en décembre 1555 par Edmée de Geresme depuis le château de Girondelle dans les Ardennes où la guerre contre les Impériaux faisait rage. Héritière de la seigneurie de Courgis, elle confia la relique au vicaire du village[34] qui l’exposa aux fidèles. Des miracles se produisirent attirant très rapidement des pèlerins. Les catholiques affirmaient là la puissance de la religion de Rome, tandis que les huguenots calomniaient « ce pelerinage et miracles qui s’i faisoient ». L’affrontement est symbolique. La renommée du village gagna pourtant des contrées plus lointaines et Claude Haton en parle l’année suivante, disant que l’on « n’apelloit plus cestuy village qu’A la Saincte Espine »[35]. C’est donc vers une relique de la Passion du Christ que se déplacent les processions de 1556, avec une ferveur mystique amplifiée peut-être par la crise religieuse, comme si le feu couvait…

Après avoir parlé des archives et posé le contexte, entrons finalement dans le vif du sujet :

1. Le bruslement de la ville de Tonnerre

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[1] François-André Isambert et al., Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789, tome 13, Paris, Belin-Leprieur, 1828, pp 176-177 et 462. En ligne :

[2] Tonnerre, BM, ms 10, f° 10-12 : chanoine Jacques Mutinot, « Histoire de la ville et comté de Tonnerre, par Me Mutinot, chanoine régulier de l’hôpital », copie de la main de F.-D. Cerveau, maître de l’hôpital de Tonnerre — Jacques Mutinot fut religieux à cet hôpital entre 1730 et 1732.

[3] L. Le Maistre, « Marguerite de Bourgogne, reine de Naples, de Sicile et de Jerusalem, comtesse de Tonnerre », AY n° 31, 1867, p 94.

[4] Jean Fromageot, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, pp 228-231.

[5] François-David Cerveau, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, Dannemoine, A l’Image de l’abeille, 1992, qui, p 97-101.

[6] Plusieurs auteurs l’affirment. Pour exemple G. Cotteau et Victor Petit, « guide pittoresque dans le département de l’Yonne — la vallée de l’Armançon », AY 1855, p 498, pour qui cet hôtel aurait été construit par la duchesse d’Uzès sous Charles IX (1560-1574) ; elle ne devient duchesse qu’en 1566, « elle » aurait donc fait construire l’hôtel (qui ne lui appartient pas) en même temps que le château de Maulnes ? Allez savoir…

[7] Voir ici https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/08/le-tumulte-de-la-porte-saint-michel-1/

[8] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1556-57 f° 31 v°-32.

[9] Un élu pour le roi proche des Clermont, le Maître de l’Hôpital, un ancien receveur de l’Hôpital, un procureur de Crussol, deux nobles champenois proches du seigneur de Nicey, un ou deux forestiers du comté. Pour le reste, trois membres de Saint-Michel (peut-être redondants avec les quatre frères déjà consultés), des bourgeois et des habitants de la ville, et des inconnus — certains noms sont de plus illisibles sur cette dernière page très abîmée.

[10] Voir à ce sujet Les témoins devant la justice : Une histoire des statuts et des comportements, sous la dir. de Benoît Garnot, Rennes, PUR, 2003, entre autres l’article de Sandrine Walle, « De la déclaration orale du témoin à sa restitution écrite par le commissaire et son clerc à Paris au XVIIIe siècle », p 343-351. En ligne : https://books.openedition.org/pur/19621?format=toc

[11] Diane Roussel, « L’écrit judiciaire à Saint-Germain-des-Prés au XVIe siècle, une pratique sociale »,
L’écrit à Saint-Germain-des-Prés (XIIIᵉ-milieu du XIXᵉ siècle), Ecole nationale des chartes, 2012. En ligne : http://www.chartes.psl.eu/fr/rubrique-centre-jean-mabillon/ecrit-saint-germain-pres-xiiie-milieu-du-xixe-siecle#ÉcritJudiciaire

[12] Ville de Tonnerre, La Chapelle-lèz-Floigny, Chaonne, Commissey, Arthonnay, Nicey, Chanay et Villiers-les-Moines, Cruzy-le-Châtel (forêt de Maulnes), Villon, Rugny, Panfol, Tronchoy, Vertault, Pimelles (Tonnerre, AM, 2 DD 1).

[13] Je n’entre pas ici dans les détails qui sont déjà traités ailleurs et me permets de vous y renvoyer : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2018/03/06/francois-du-bellay-une-gestion-musclee-du-comte-1539-1553/

[14] Tonnerre, AM, 2 DD 1. Pour les villages, certains procès sont encore en cours.

[15] Voir dans ce blog : Une affaire de vaches

[16] Voir sur ce blog : Loise de Clermont, 2c  Aux abois, article à venir.

[17] Voir  https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/21/la-tour-de-notre-dame/

[18] Voir Un chantier à l’hôpital — article à venir.

[19] François Rabelais, le Quart Livre des faicts et dictz heroïques du bon Pantagruel, A Lyon chez B. Aleman, 1552, Prologue, f° 9.

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 24. Charles Quint venait d’abdiquer pour son fils Philippe II.

[21] Ces notes sont issues de Charles Porée, « Inventaire de la collection de Chastellux » (XVIe siècle, I), BSSY, vol. 58-I, 1903, p 36-144.

[22] AN/X/2a-118 f° 239-240.

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553 f° 14 et 19.

[24] Un arrêt de la Table de Marbre du 20 mars 1554 n.s. avait ordonné que l’arrêt des Bois du 2 mai 1552 soit exécuté et Cenamy et consorts s’y étaient employés (Tonnerre, AM, 2 DD 1 f° 15).

[25] Tonnerre, AH, C 6.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 33-33 v°, 37 et 38 v°.

[27] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 11 v°-12 et 1556-1557 f° 5-5 v°.

[28] Auxerre, ADYonne, E 3 115 f° 49-50 du 5 octobre 1555. La procuration passé le 2 février 1555 à Paris, devant Claude LeNormant et Guillaume Cothereau.

[29] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 22-24.

[30] Claude Haton [Laurent Bourquin dir.], Mémoires, Tome I, Editions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001, p 45-50.

[31] Voir Denis Crouzet, “Recherches sur les processions blanches – 1583-1584”, Histoire, économie et société, 1982, vol 1 N° 4, p 511-563, et sur ce blog :

https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/06/17/1583-des-processions-blanches-tonnerroises/

[32] Denis Crouzet, Les guerriers de Dieu : la violence au temps des troubles de religion, vers 1525-vers 1610, ed. Champ Vallon, T. I, p 212-215.

[33] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556 f° 24 v° ; la date n’est pas donnée mais cela se situe avant l’incendie.

[34] Cette relique, dit-on, avait été rapportée de Jérusalem au XIIe siècle par Godefroy de Bouillon qui l’avait donnée à son frère Baudoin, comte de Flandre ; ce dernier l’avait déposée à Girondelle. Voir  Henri Auclerc, « La seigneurie de Courgis au XVIe siècle », BSSY,  vol 88, Auxerre, 1934, p 129-139.

[35] Claude Haton, op. cit., p 119-120.

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Tonnerrois en armes

A la suite du tumulte de la porte Saint-Michel au cours duquel un officier royal a été tué par les Tonnerrois le 27 avril 1564[1], Jehan duFaure, bailli du comté, sans doute sur l’ordre du lieutenant du prévôt de la connétablie de France, commande un « inventaire des armes pourtees par les habitans de Tonnerre et hospital ». La date est indiquée au « 9e jour du mois d’avril cinq cent soixante et quatre »[2]. Cette année-là, le serrurier Guillaume Bruslefer est payé pour une serrure à bosse qu’il pose « en la tour de l’eglise Nostre Dame pour y retirer les bastons suyvant l’edict »[3]. Il s’agit de l’édit d’Amboise de mars 1563 qui met fin à la première guerre de religion et demande un désarmement général. L’édit n’ayant pas été respecté, le tumulte de Saint-Michel est l’occasion de le mettre à exécution. Ce document de 26 pages pose interrogation car au dernier folio se trouve le reçu du notaire et greffier du bailliage d’un montant de 26 sols pour la grosse du « present inventaire », reçu daté du 9 septembre 1567. Il est fréquent que les factures soient payées en retard mais trois ans et demi pour une si petite somme, c’est beaucoup. Il y a aussi cette mention « Rendu » indiquée en marge en face de chaque nom. Les bourgeois de Tonnerre, sanctionnés par la connétablie, sont-ils restés sans armes durant tout ce temps, respectant ainsi l’édit de pacification ? C’est possible car la deuxième guerre va éclater justement en septembre 1567 : dès le 8, le bruit se répand que les huguenots se préparent à attaquer Auxerre. Tonnerre se prépare au guet et à la garde de ses murs puisqu’un des privilèges de la « bonne ville » est d’assurer sa défense. Aussi les autorités rendent-elles leurs armes à leur propriétaire et distribue les siennes.

Les hommes

268 personnes (la ville comptant pour 1) viennent déposer une ou plusieurs armes le 9 avril 1564, dont quatre veuves et cinq prêtres. La ville en retire également quelques-unes en la tour Notre-Dame. 324 armes sont ainsi récupérées, dont 11 appartenant à la ville[4]. Tous les chefs de feu ne sont pas représentés. Seuls ceux qui sont en âge, valides et qui savent manier les armes peuvent être miliciens. Il s’agit en fait d’un devoir. On peut estimer qu’environ 10 % de la population totale peut être armée en cas de nécessité de défense. C’est beaucoup moins que dans les grandes villes, mais honorable. Les veuves sont nombreuses mais seulement quatre détiennent une arme et remarquons aussi les cinq hommes d’église également tenus de participer à leur tour de garde. Ils portent alors hallebarde, pertuisane ou javeline.

Douze personnes ne sont pas propriétaires de l’arme qu’ils apportent et qui sont rendues à d’autres : une veuve, deux boulangers, un couvreur, un manouvrier, deux tonneliers, un prêtre, mais aussi trois riches bourgeois boucher, drapier et procureur.

Certains habitants sont en possession de plusieurs armes. Blaise Mandame, édile et riche marchand drapier ainsi que Denis Catin hôte de l’Escu de France en détiennent cinq chacun. Jehan Barrault, officier royal greffier au magasin à sel, Antoine Petijehan notaire, tabellion et récemment hôte de la Fleur de Lys ainsi que Regnault Allier hôte des Trois Maures en ont trois chacun. Le métier d’hôtelier qui voit beaucoup de passage et des étrangers requiert de pouvoir se défendre, et tous ont au moins une arme. Enfin trente-quatre personnes possèdent deux armes : des artisans, de riches marchands, des officiers et autres avocats ou procureurs. La très grande majorité n’en possède qu’une seule.

En recoupant les noms avec les rôles de taille de 1566, on obtient une répartition approximative dans la ville par paroisse — 109 pour Notre-Dame et 159 pour Saint-Pierre —, mais aussi par quantons[5] : 73 personnes de Notre-Dame intra-muros, 36 de Saint-Michel (qui englobe la rue de Rougemont côté sud [numéros pairs aujourd’hui] la rue St Michel, la rue des Prêtres [Pasteur], de la Varence, de Pantin et la rue Vaucorbe jusqu’à la porte Royale), 82 de Saint-Pierre-le Perron et 77 du faubourg de Bourberault. De quoi organiser les milices bourgeoises[6].

Les armes

De quelles armes de guerre disposent les Tonnerrois en 1564 ? On en dénombre 324 de quinze sortes différentes. On ne parle pas alors d’armes blanches, terme qui n’apparaîtra que deux cents ans plus tard, mais d’armes à feu, de trait, d’hast ou de main. Notons immédiatement qu’aucune épée n’est recensée, ce qui semble être l’usage dans ce type d’inventaire[7].

– 68 armes à feu ainsi que 3 mortiers. Deux mortiers de fer appartiennent à la ville et un autre petit est entre les mains d’une veuve. La majorité de ces armes sont des arquebuses (hacquebouzes) plus ou moins modernes selon leur système de platine : 38 sont à mèche dont 6 petites et 18 à rouet, une autre indiquée « sans meche ni rouet » et une dernière « sans chien », bref à réparer. L’arquebuse à rouet est la plus récente, plus légère mais onéreuse et plus fragile. Parmi ces dernières, huit sont à rouet de fer dont cinq appartiennent à la ville. Avec les cinq municipales, le corps des arquebusiers de Tonnerre s’élève à 58 personnes. Il est probable que, comme ailleurs, la compagnie des chevaliers de l’arquebuse de la ville date du XVIe siècle, mais je n’en ai pas trouvé trace. On dénombre également quatre « petits pistollets ». La ville est la seule détentrice des six mousquets, arme très récente et très chère. L’arquebuse appartenant à Me Jehan Pinot, fils de l’ancien bailli et mesureur au grenier à sel, est marquetée et vernie.

– 72 armes de jet dont 38 arbalètes, 4 javelots et 30 javelines dont 6 petites. Avec sa pointe de fer acérée et sa hampe mince, la javeline est une arme de jet pouvant aussi se manier comme une courte pique. Parmi les arbalètes 28 sont sans noix, cette petite roue mobile munie d’une encoche qui retient la corde. La noix doit en effet être remplacée régulièrement. Il semblerait que ces armes n’aient pas été très bien entretenues.

de quelques armes d'hast

de quelques armes d’hast

– 154 armes blanches et d’hast (du latin hasta, lance), pour la plupart issues des siècles précédents. Les 15 piques, 3 demi-piques, 61 hallebardes, 21 pertuisanes dont 6 petites et une « emmenchee de becs », 4 fourches de guerre (à deux dents), 46 épieux de guerre (et non de chasse) et 4 vouges, un instrument médiéval qui tombe en désuétude puisqu’il est remplacé par la hallebarde. Enfin 24 bâtons à deux bouts et un bâton à grain d’orge, 2 haches d’armes à bec de faucon et seulement 3 dagues, dont une emmanchée au bout d’un bâton.

– très peu d’armures : 5 jaques (petite cotte de maille) sont déclarés.

Les hommes en armes

Il y a 56 personnes dont je ne connais pas le métier. Pour le reste, on trouve des artisans : 2 artilliers[8], 6 bourreliers, 8 charpentiers, un cordier, 4 cordonniers, 3 couvreurs, un foulonnier, 7 maçons, 6 maréchaux ferrant, 2 menuisiers, un peintre verrier, 4 potiers d’étain, 3 serruriers, 3 taillandiers, un tailleur d’habits, 6 tanneurs et un corroyeur, 2 tixiers de drap et 1 tisserand de toile, 3 tonneliers, 2 vinaigriers. Un seul laboureur, 12 vignerons et 5 manouvriers. 54 marchands, dont 15 bouchers, 10 boulangers, 3 pâtissiers, 8 drapiers, un mercier (pour dix d’entre eux, j’ignore ce qu’ils vendent). Les officiers royaux, du bailliage, du comté ou municipaux sont 17. 6 avocats ou procureurs et 7 notaires dont deux sergents. Un médecin chirurgien, 2 messagers, 3 charretiers. Les 5 hôteliers de la ville et 2 taverniers manient aussi les armes. Sans oublier les 5 prêtres et les 3 veuves qui ne sont pas des plus pauvres et deux hommes domestiques. Une énumération un peu fastidieuse mais qui montre que peu ou prou tous les métiers sont représentés.

Si l’on compare à présent en fonction des fortunes. En se fiant à un rôle de tailles de 1569, le plus complet, on peut comparer le type d’arme avec la fortune de celui qui l’utilise. Sachant que 23 porteurs d’arme sont absents de ce rôle, on peut calculer sur 244 personnes. Les cotes vont de 2 deniers à 300 livres tournois dans le rôle et de 4 sols à 280 livres dans notre échantillon d’hommes armés. Dans le rôle, 12 % Les contribuables payant 60 livres d’impôt ou plus représentent 12 % du rôle et 24,6 % de l’inventaire. Parmi eux, 70 % possèdent arquebuse, arbalète ou pistolet, alors qu’ils ne sont que 26 % des contribuables en dessous de 60 livres. Le rapport s’inverse lorsqu’on étudie les épieux, arme par excellence du petit peuple : 8,3 % pour les plus riches qui sont aussi bourgeois, édiles ou d’une famille d’édiles, et 19 % pour les autres. Pour les hallebardes ou les pertuisanes, la proportion s’équilibre. La fortune seule pourtant ne suffit pas à expliquer ce décalage, il faut aussi compter dans cette société hiérarchique avec l’état et la qualité des personnes.

L'inventaire et ses mentions en marge

L’inventaire et ses mentions en marge

Reste à dire un mot sur les mentions en marge de l’inventaire. En face de 21 noms, il n’y a aucune mention. Des armes demeurées dans la tour de Notre-Dame ? Pour 180 noms est juste écrit « Rendu ». Pour les 69 autres personnes, on apprend davantage de choses. Ce peut être « Rendu à sa femme » (23 fois), à sa fille (1 fois), à son fils (11 fois), à son gendre (3 fois) à sa servante (1 fois) ou à son serviteur (3 fois). C’est là aussi que l’on découvre que certains n’étaient pas propriétaires de l’arme recensée puisque le notaire précise « rendu à Me Jehan Pinot » ou à Germain Luyson, etc. Dans les familles aussi, les armes changent de main du fils au père ou l’inverse. Une histoire un peu plus compliquée qui montre l’honnêteté de certains : le drapier Claude Bazard avait apporté une petite arquebuse à mèche ; celle-ci est rendue par erreur à Jehan Germain « qui a dict appartenir à Estienne Bazard », marchand mercier sans doute de la même famille que Claude.

 

Voici la capacité défensive de la cité en cas de besoin, mais on comprend aussi la nécessité de réglementer le port d’armes dans les villes. Que les miliciens détiennent des armes est une chose, mais pour les autorités (le roi, le comte, les échevins…), il est nécessaire d’encadrer leur utilisation dans les espaces publics car le port d’armes constitue une menace permanente de glissement vers la violence ou l’émeute. La période des guerres de religion, qui voit se multiplier les armes dans la société civile dans un contexte d’angoisses sociales et religieuses, montre également l’apogée de la législation du port d’armes (22 ordonnances, déclarations ou édits royaux entre 1550 et la fin du siècle)[9].

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[1] Voir sur ce blog Le tumulte de la porte Saint-Michel 1 et 2 : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/08/le-tumulte-de-la-porte-saint-michel-1/

[2] Tonnerre, AM, EE 2.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 comptes de la ville 1563-1564 f° 22 v°, sans date. La tour de l’église est en 1566 au moins à son deuxième étage, voir https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/21/la-tour-de-notre-dame/

[4] Il n’est pas mentionné à qui elles avaient été distribuées, ni même si elles l’avaient été.

[5] A ce sujet et pour visualiser un plan de la ville, voir Rues de Tonnerre à la Renaissance : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/la-ville/plan-et-rues/

[6] Je reviendrai sur ce sujet dans un article sur guet et garde (à venir).

[7] Bien que l’épée fut l’apanage des gentilshommes, nombreux sont ceux qui en possédaient sans toutefois les porter en public.

[8] L’artillier fabrique et vend des armes à longue portée telles que arbalètes, arquebuses, pistolets… A eux deux, ils possèdent deux arbalète et une arquebuse, avec quelques réparations à effectuer.

[9] Voir Julien Le Lec, « Les armes en Bretagne sous l’Ancien Régime : étude menée à travers les arrêts sur remontrance du Parlement de Bretagne (1554-1789) ; http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01206406/document ; voir aussi Philippe CONTAMINE, « L’armement des populations urbaines à la fin du Moyen Âge : l’exemple de Troyes (1474) », La guerre, la violence et les gens au Moyen Âge, t. 2, Paris, éd. CTHS, 1996, p. 61-70.

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La livrée des sergents

Pour en savoir plus sur leurs fonctions, voir : Sergents du corps de ville et forestiers

 

Bien que les cahiers de comptes parvenus jusqu’à nous commencent en 1552-1553, je n’ai trouvé aucune mention de vêtements pour les trois sergents du corps de ville avant 1562-1563. Cela ne signifie pas qu’ils n’en avaient pas de distinctifs avant, mais que la ville ne les leur payait pas encore. En octobre 1563, ils reçoivent un uniforme aux frais de la communauté : une robe tous les six ans et des chausses chaque année. La robe indique bien leur fonction d’auxilliaires de justice pour l’échevinage. Dans l’exercice de leur fonction, ils doivent être distingués des autres sergents (royaux, comtaux, de l’hôpital, du bailliage, etc.) et reconnus même hors de la ville. C’est le rôle de la livrée. Ils portent donc la « livree de la ville »[1], aux couleurs de son blason de gueules à la bande d’or. Aussi achète-t-on du drap « rouge et jaulne » pour ce vêtement.

 blason

Certains comptes de la ville donnent plus de détails : par exemple que les chausses sont jaunes avec une ou des bandes rouges et qu’elles sont doublées de fine toile ou petit drap rouge[2]. Un quart d’aune pour les bandes semble suffisant (environ 30 cm). Un acte royal du 25 mars 1557 avait fixé la largeur des étoffes (laine, lin, drap) à 1 aune ¼ , soit près de 1,50 m, mais est-ce le cas partout ? Il semblerait néanmoins qu’il y ait de petits galons rouges sur ces chausses jaunes, qui sont de drap ou même d’estamet, autre légère étoffe de laine. Il faut 4 aunes et demie de tissu pour fabriquer trois chausses et seulement 1 aune et demie pour les doubler. Soit, à supposer que les sergents soient de la même taille, 0,60 m de doublure pour 1,78 m de chausses pour une personne. C’est que les chausses montaient alors jusqu’à la taille et la doublure pouvait s’arrêter soit aux genoux soit aux mollets soit encore sur le haut des cuisses, ce qui pourrait bien être le parti choisi ici. Comme on attachait les chausses au pourpoint, généralement encore avec des œillets dans lesquelles on enfilait des aiguillettes (lacets ferrés), il fallait une certaine résistance, d’où la doublure.

Quant à la robe, indication de la fonction judiciaire des sergents, elle est toujours en drap rouge et jaune. Il existait des tissus rayés, et les habits de sergents étaient généralement à rayures horizontales, ici avec le rouge dominant semble-t-il.  Ces robes coûtent cher, 30 livres tournois en moyenne contre 17 L.t. pour les chausses, mais elles s’usent moins vite, aussi ne les change-t-on que tous les six ans ou environ (j’ai trouvé octobre 1562, octobre 1573 et octobre 1579 où ce rythme est précisé[3]). Il faut 4 m de drap pour confectionner une robe. Les prix augmentent tout au long du siècle. Pour les chausses en 1562 (première mention[4]) de 13 L 15 s.t., on passe à 16 L 10 s.t. en 1574, et 6 écus 50 st (20 L 10 s.t.) en 1579, par exemple. La ville ne fournit ni chemise, ni pourpoint, ni chaussures, ni chapeau (en fait de chapeau, les sergents portent des bonnets). Quant aux armes, je n’ai trouvé que des épieux et pour deux des sergents une arbalète. C’est trop peu d’éléments pour décider de leur armement.

sergentUn sergent en temps de carnaval

(image issue de : https://gouberville.wordpress.com/qui-etait-il/le-sergent-chandeleur/)

Même au sein de la municipalité, on distingue les sergents du corps de ville du sergent forestier. Ce dernier est en bleu et rouge et ne porte pas la robe : « une aulne et demye de Paris de drap bleu turquin et trois aulnes un quart de frize rouge employez à faire une jupe de couleur audict Nicolas Poussot forestier »[5]. La dimension des tissus fait présumer le bleu turquin (bleu foncé et mat, tirant sur l’ardoise) pour les chausses et le rouge pour la jupe qui est un pourpoint en frize (étoffe de laine à poil frisé). Pourquoi le bleu ?

Après un long procès (j’y reviendrai un jour), le comte François du Bellay avait obtenu en 1552 le tiercement de la forêt : le comte demeure propriétaire mais accorde un tiers de la forêt pour les habitants en droits d’usage avec faculté d’y faire pâturer « leurs bestes aumaille, chevalyne et porchynes », et pour le comte le droit d’établir tous officiers pour la garde et conservation de ses bois. Le comte a changé et depuis 1556, ce sont les couleurs d’Antoine de Crussol d’Uzès que portent ses gardes et sergents forestiers : « leur délivrer du drap bleu pour faire ung mandilz orné de passement incarnat et blanc et du drap de mesmes coulleurs pour border lesd. mandilz que lesd. gardes seront tenuz porter vestuz allans et venans par nos bois et forestz et vacquant à leur charge, qui leur seront baillez au commencement de l’année »[6]. Un mandil (ou mandille), vêtement de buste militaire, était une sorte de casaque aux manches non cousues pendant sur les épaules et que l’on pouvait resserrer sur le poignet par des boutons ou des aiguillettes. Déjà, notons que le forestier de la ville et ceux du comte ne portent pas la même tenue. Alors, pourquoi le bleu ? Le bois de la ville n’étant qu’un usage et non une propriété, il fallait le rappeler dans le costume en utilisant la couleur dominante du comte, le bleu, et la couleur dominante de la ville, le rouge. Les sergents forestiers ne sont pas considérés comme des hommes de robe, mais bien plutôt comme des « hommes d’armes ».

Drapiers et tailleurs d’habits

Qui dit livrées, dit fournisseurs et couturiers. Ces vêtements sont délivrés en octobre. En 1562, Guillaume Bordes marchant drapier fournit le tissu et Didier Bordes tailleur d’habits fait la façon. Sans doute de la même famille, l’un habite la paroisse Notre-Dame et l’autre Saint-Pierre. En 1564, le marchand est Estienne Girardin marchand et le tailleur Louys La Roche. En 1573, on retrouve le drapier Estienne Girardin, avec Guillaume Garnier comme tailleur d’habits. Les années suivantes, pour des chausses, Jacques Levuyt est à la fois marchant drapier et chaulsetyer. En octobre 1577, Estienne Girardin qui est qualifié d’échevin[7] fournit le tissu et la façon. En 1579, le drapier est Hugues de Chevreuille et la façon de la juppe du forestier est faite par Guillaume Garnier qui est passé « Me tailleur d’habitz » ; tous deux sont voisins et habitent rue Dame Nicole. Pour les chausses et robes des sergents Jehan de Laroche et Nicolas Cocquard, aussi Mes tailleurs d’habits, se partagent le travail. Enfin (non que ce soit le dernier mais cela est suffisant pour se faire une idée), en 1581 Pierre Girardin, peut-être fils d’Estienne, fournit drap et façon[8].

On voit qu’ils sont peu nombreux à se partager le marché. A partir de 1564, trois familles seulement — Girardin, LaRoche, Garnier — et un nouveau venu, Nicolas Cocquard (Coquard). Tous ces marchands drapiers sont proches du pouvoir citadin, soit qu’ils aient un membre de la famille receveur ou échevin, comme les Levuyt, soit qu’ils aient été eux-mêmes échevin ou receveur : nous avons vu Estienne Girardin, mais aussi Guillaume Bordes, receveur en 1557-1558, Hugues de Chevreuille fils d’échevin et receveur en 1571-1572. Il n’en va pas de même avec les tailleurs d’habits, sauf Guillaume Garnier d’une famille d’édiles qui d’ailleurs n’accepte que des travaux « prestigieux » : le pourpoint du forestier à 20 sols tournois, ou les robes payées de 18 à 20 s.t. chaque. Les autres « petits » tailleurs d’habits ou chaussetiers sont payés 6 sols 8 deniers tournois pour une paire de chausses. Jehan de Laroche et Nicolas Cocquard fabriquent robes et chausses pour 25 s.t. la tenue mais se partagent le travail, et l’argent.

Pour finir sur l’habillement des sergents, une petite note cérémonielle. Le 27 avril 1573 est organisé à Tonnerre un office solennel pour Henri de Clermont-Tallard, neveu de la comtesse Loise, mort d’une mousquetade le 7 avril au siège de La Rochelle. Henri aurait dû lui succéder à la tête du comté, aussi les armoiries d’Henri furent alors attachées aux robes des sergents du corps de ville[9]. Le même cérémonial doit se produire à chaque épisode important des familles comtales, par exemple au décès d’Antoine de Crussol, rentré malade du camp de La Rochelle et décédé à Tonnerre le 14 août 1573. Contrairement à ce qu’écrit Albiousse[10], le corps d’Antoine de Crussol n’a pas été rapporté à Uzès et n’y est pas enterré au couvent des Cordeliers, mais bien à Tonnerre dans l’hôpital Notre-Dame des Fontenilles avec une partie de la famille de Clermont-Tallard[11]. Par exemple encore, au décès de la comtesse Loise de Clermont, duchesse douairière d’Uzès, inhumée en l’hôpital le 11 mai 1596.

 

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[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-63, f° 30 v°-31.

[2] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565 f° 17-17 v° : “trois aulnes et demye de Paris [4,16 m] estamet jaune achetees pour faire des chausses [aux] trois sergens du corps de la ville et un quartier (1/4 d’aune soit environ 0,30 m) de drap rouge pour faire les bandes desd. chausses et un quart de petit drap pour les doubler ».

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-1580 f° 25 v°-26 : « suivant qu’il est accoustumé faire par chacun an pour le regard desd. chausses et quant ausd. robes de six ans en six ans faisant l’an du present compte la sixieme ».

[4] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 30 v° ; est-ce seulement en 1562 que l’on décide d’habiller les sergents du corps de ville en livrée ?

[5] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-1580 f° 25 v°-26 ; c’est la première mention de livrée pour un sergent forestier.

[6] Tonnerre, BM, Ms 12 (Pithou) f° 45.

[7] En fait, Estienne Girardin rempile car il est échevin pour la première fois en 1568-1569, puis en 1573-1574 et trois années de suite de 1575-1576 à 1577-1578. Il ne l’est plus au moment de cette commande, mais il vient de terminer son « mandat » et il n’est pas étonnant qu’on le dénomme encore « échevin ».

[8] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-63, f° 30 v°-31 ; 1564-1565 f° 17-17 v° ; 1573-1574, f° 36 ; 4 CC 3 1574-1575, f° 30 v° ; 1575-1576, f° 20 v° ; 1577-78 f° 19 v° ; 1579-1580 f° 25 v°-26 ; 1581-1582 f° 21-21 v°.

[9] J’ai trouvé ce détail dans Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 113.

[10] Albiousse Lionel, Histoire des ducs d’Uzès, Paris, Champion, 1887, p 84.

[11] En septembre 1596, à la suite du décès de Louise de Clermont début mai, on trouve dans les comptes de l’Hôpital : « Maistre Jehan Le Clerc recepveur de l’hospital payez à Balthazard Monnard Me masson demeurant à Tonnerre la somme de 25 soubz pour avoir despavé et repavé les fosses ou sont enterres les corps de feu monSr et madame duzes et de messieurs de Clermont… » : Tonnerre, arch. H, E 171-1 et E 176 comptes 1595-1596 f° 101 v°. On attend d’ailleurs aves impatience les résultats d’une analyse des corps trouvés dans les sarcophages en plomb exhumés à l’hôpital il y a une quinzaine d’années.

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Le tumulte de la porte Saint-Michel (2)

Suite de l’article Le tumulte de la porte Saint-Michel (1)

Le roi restaure en effet son autorité…

Mise en garde aux lieutenants

Le 17 avril déjà, Charles IX qui s’achemine vers Arcy-sur-Aube écrit une lettre à Tavannes son lieutenant en Bourgogne, province où il arrivera le 18 mai suivant. Le roi informe Tavannes qu’il va recevoir trois compagnies de Strozy en Bourgogne où il lui laisse le choix des lieux de garnison. Tavannes doit les loger. Malheureusement, le roi ne peut immédiatement payer leurs soldes. Aussi, en attendant, Tavannes doit s’arranger avec les villes pour qu’elles acceptent de nourrir ces troupes à prix raisonnables, par prêt et d’en tenir les comptes. Lorsque, dans trois semaines, les soldats seront payés, ils rembourseront leurs dus. Ceci éclaire en partie la raison du coup de force à la porte Saint-Michel : si Chassignelles ne nourrit pas les soldats, ils vont chercher ailleurs, et les troupes n’étaient pas toujours très disciplinées. La lettre poursuit : « Et par ce moyen les soldatz desdictes compagnyes n’ayent à faire aucun desordre sur mes subgectz, ne vivre indiccretement, ayant bien faict admonester les cappitaines et chefz d’icelles de tenir main qu’il ne soit faict chose qui puisse donner occasion à mesdictz subgectz de faire aucune plaincte »[1]. Catherine de Medicis et Charles IX ont été très occupés à Troyes par le traité signé avec l’Angleterre le 11 avril, qui rendait Calais à la France, et par de nombreuses doléances de réformés de toute la France venus réclamer un lieu pour leur culte, etc. Nul doute qu’ils ont été mis au courant de l’incident de Tonnerre avec Crussol qui est de (presque) tous les conseils. Aussi faut-il remettre de l’ordre et éviter ce genre d’incident à l’avenir. Les capitaines et autres chefs ayant été réprimandés, c’est comme un aveu que la ville n’était pas entièrement fautive, d’autant qu’elle n’avait pas été choisie comme ville de garnison.

Condamnations à Tonnerre

Le lieutenant du prévôt de la connétablie de France rend sa sentence le 29 avril 1564. Gaulejac ayant été assassiné lors de l’échaufourrée, il condamne « trois des mutins à être pendus, et ordonne que la cloche qu’ils avaient sonnée en forme de tocsin pendant l’émeute serait descendue et mise en terre, avec défense aux habitants de la remonter et replacer sous peine de la hart, jusqu’à ce que le roi en eût ordonné autrement »[2]. Confisquer les armes marche souvent avec la confiscation d’une ou plusieurs cloches. Il ne s’agit pas ici de cloches d’église mais de celle de la ville. Ni les assemblées ni les comptes de la ville ne s’étalent sur cette condamnation. Je n’ai pas vu la sentence et ne sais si les mutins ont été condamnés à être pendus ou plus exactement à la peine capitale, ce qui pourrait signifier dans ce cas le bannissement à vie, car en effet deux personnes sont bannies du comté et une troisième suivra.

Le lieutenant Toquet, archers et greffier ainsi que le procureur du roi LeMaire viennent en personne à Tonnerre « pour le jugement dudict procès et redition d’icelluy »[3]. Ils y restent quatre jours, du 30 avril au 3 mai, après quoi la ville sera enfin débarrassée de tout ce monde, et après quoi aucun habitant ne pourra ignorer la sentence.

Les condamnés

Les condamnés à être bannis de la ville sont deux tonnerrois de « bonne » famille : Zacharye LeVuyt et Leonard David. On l’apprend dans une lettre de demande d’aide qu’ils adressent aux échevins le 18 octobre 1566, deux ans et demi après les faits. Ils expliquent leur participation au sauvetage de la porte Saint-Michel contre les gens de guerre, attirés par la clameur populaire et au son de la cloche. Ils n’avaient finalement fait que leur devoir. « Toutesfoys lesdictz supplians en auroyent receu tel desplaisir que chacun scayt / Et pour doubte de leurs personnes et eviter la rigueur de Justice se seroyent absentez du pays par l’espace de troys ans et plus. Pendant lequel temps eulx leurs femmes et enffans dont ilz sont chargez ont souffert beaucoup de peines et calamitez, mesmement ledict LeVuyt lequel auroyt este longuement oppressé de maladye jusques à l’extremité de mort. »[4].

Qui sont ces hommes ? Zacharye LeVuyt, fils de Berthin LeVuyt et de Marguerite Germain, est allé aux écoles à Paris. Une famille de robins. Veuf, Berthin s’était remarié avec Nicole Gogois. Mort en 1555, Sebastien David est tuteur de ses fils encore mineurs. Praticien, Zacharie accède en 1562 aux premières charges municipales comme collecteur d’une taille, ce qu’il réitère l’année suivante. De décembre 1562 à avril 1563, avec un autre, il annonce le guet de nuit et la ronde et fait certaines gardes, ce qui prouve une confiance de ses compatriotes[5]. Puis plus rien… Dans le compte 1563-1564, la collecte des tailles passe à d’autres dont un cousin Jehan LeVuyt, sergent. Nous avons vu aussi un autre cousin Guillaume LeVuyt procureur suivre les échevins à Troyes durant l’affaire du Tumulte et remplacer l’échevin Pierre David absent au moment du procès. Ce Pierre David est justement l’oncle (riche tanneur, échevin) de l’autre condamné, Leonard David. De la génération de Zacharie, il est boulanger comme son père Jehan et fait parfois office de voiturier par terre. Zacharie LeVuyt habite le quartier Saint-Michel intra-muros, alors que Leonard David a dû descendre de Saint-Pierre pour se rendre à la porte Saint-Michel.

Rémission et retour au pays

Zacharye LeVuyt et Leonard David ont fait des démarches pour obtenir des lettres de rémission. La lettre de rémission est un acte de la chancellerie par lequel le roi octroie son pardon, acte qui arrête le cours de la justice quelle que soit la juridiction dont dépend le criminel et qu’il ait été jugé ou non. Par cette grâce, l’accusé est restitué dans sa bonne renommée, dans son pays et dans ses biens, moyennant une réparation auprès de la victime ou sa famille, et le paiement d’une amende. Une fois acquise, la lettre doit être entérinée par la justice du bailliage qui vérifie les faits allégués. Une procédure longue et coûteuse : lettre patente, frais de chancellerie, notaire rédacteur de l’acte, honoraires d’un homme de loi, présents faits pour accéder à la procédure, voyages à Paris, amende… En raison de quoi les deux accusés « ont despandu [dissipé] et consommé quasi tous leur bien. Tellement que leursdictz femmes et enffans sont en voye d’abandonner le pays et mandyer leurs vyes s’ilz ne sont secouruz par vous et lesd. habitans, tant pour leurs necessitez que pour subvenir aux fraiz qu il leur convient faire pour l’enterinement desdictes lettres de remission addressées à nosSrs de la cour de parlement à Paris / Ce considéré Messieurs ayant egard au faict il vous plaise de vostre grace consentir et ordonner à votre receveur que lesd. supplians soyent secouruz des deniers commungs de ladicte ville ». Ils demandent 300 livres tournois, somme importante. Les nouveaux échevins viennent d’être élus le 1er octobre, ce sont pourtant les six sortant qui communiquent la requête « à la plus saine partye des principaux habitans ». Le 20 octobre, quarante-six personnes signent l’octroi de 150 L.t. à chacun « en commiseration » et « par forme d’aulmosne ».

Zacharie Levuyt reprend son métier de procureur. Lors de l’assemblée des habitants du 29 septembre 1567, il est fait référence à l’article 72 de l’ordonnance de Moulins (février 1566) qui stipule que dans les villes, on élise des bourgeois pour veiller à la police sous la juridiction des juges ordinaires : « lesdictz habitans ont eleu et nommé pour lesdictz juges bourgeoys et politiques pour ung an qui commencera au premier jour d’octobre prochain Mes Jehan Ratat, Zacharie Levuyt procureur en ce baillage […] »[6]. Au printemps 1570, Zacharie LeVuyt s’occupe avec les échevins à rassembler les munitions pour les vivres des Suisses cantonnés à Saint-Florentin[7], puis plus trace de lui dans les comptes de la ville. Quant à Leonard David, il est redevenu boulanger et voiturier et opère quelques charrois pour la ville jusqu’en 1576.

Le troisième homme

Si Zacharie Levuyt et Leonard David ont été remis dans leurs bien et bonne renommée et reçu une aide conséquente, c’est que, malgré leurs erreurs (ils ont tout de même été jugés), un autre homme porte une faute plus grande. Le troisième homme mentionné dans la sentence du lieutenant Toquet n’est autre que Nicolas Garnery, un des échevins qui semblait bien dévoué en cette affaire, mais étrangement absent après le procès. En 1556, Garnery était tavernier et l’est peut-être encore. Le 24 septembre 1564 a lieu l’élection des nouveaux échevins et un mois plus tard, lors d’une assemblée en présence du bailli duFaure, on décide de faire « consultation de l’ouverture faicte par Nicolas Garnery de la porte Saint-Michel et par l’advis du conseil se pourvoyeront contre ledict Garnery et neanmoins si il fait offre raisonnable pour le remboursement des despenses et frayz faicts à la justification desdictz habitans, en pourront accorder avec luy et promettent lesdictz habitans avoir l’accord par lesdictz eschevins ferme et agreable »[8]. Plutôt que d’une attaque des soldats, l’enquête semble révéler que l’échevin Garnery aurait ouvert la porte et que c’est cet acte qui aurait provoqué le branle-bas de combat, les Tonnerrois se sentant envahis. Les édiles ne font rien jusqu’à la fin de leur mandat, mais dès la nouvelle élection, ils attaquent, tentant d’abord un règlement à l’amiable. En février 1565, les échevins vont consulter à Sens et Paris au sujet de l’affaire, mais en mars, on apprend que « nonobstant les offres faictes par Clement Broth procureur de Nicolas Garnery, poursuitte se fera contre luy pour le recouvrement des fraiz de la procedure faicte pour le scandale advenu par l’ouverture de la porte St Michel faicte par ledict Garnery le xxviie mars 563 avant pasques », ouverture faite « contre les ordonnances de police »[9].

Le 17 mai 1566, Pierre André, un notable, part en quête du roi, que les Tonnerrois pensent à Bayonne. Ils sont bien renseignés car la cour est à Bayonne du 29 mai au 12 juillet[10]. Pierre André s’absente 79 jours, pour certaines affaires de la communauté et pour obtenir une « commission adressant à monSr le bailly de Sens pour congnoistre de la cause desdictz habitans contre Nicolas Garnery ». Il s’agissait d’obtenir une lettre d’attache, indispensable pour poursuivre la procédure, ce qui est aussitôt fait. D’abord à Sens en juillet[11]. Septembre et octobre voient les avocats et procureurs préparer les additions demandées sur faits probatoires, produire leurs pièces écrites, à la suite d’une enquête conduite à Tonnerre par Me Loys de Bar enquêteur. Les 18 et 23 octobre, il entend des témoins. Le 29 octobre à Sens, appointement contre Nicolas Garnery qui riposte en faisant assigner « les habitans » à Troyes le 10 novembre. Un échevin s’y rend. Une semaine plus tard ajournement à Sens contre Garnery. Le 3 janvier 1566, Louis de Bar revient enquêter à Tonnerre[12]. Le 12, les échevins envoient Jehan Champagne, messager, auprès du bailli duFaure qui se trouve à Valence pour parler des faits. Il rentrera le 26 janvier. En février, on produit des pièces à Sens « pour faire les reproches des tesmoins examinez en l’enqueste dudict Garnery ». Il s’agit de critiquer ou récuser les témoins de la partie adverse, ce qui a lieu le 20 avril à Sens, par Me Pierre Baltazar avocat des Tonnerrois. Le procès va sur sa fin en juillet mais je n’en connais pas l’issue, sauf que les échevins font appel en septembre[13]. Le compte de la ville 1566-1567 manque. Aucune rentrée d’argent de la part de Garnery l’année suivante sauf un prêt de 10 livres tournois à la ville en février 1568. Et puis plus rien. Peut-être est-il toujours tavernier, mais il ne travaillera plus jamais pour la communauté. Et nous ne saurons jamais pourquoi il avait ouvert la porte…

Un trou dans les finances de la ville

Tonnerre est endettée depuis longtemps. En grande partie à cause de procès lancés contre le feu comte François Du Bellay puis, après l’incendie de 1556, du procès lancé par le nouveau comte Antoine de Crussol contre la communauté. Ces dettes sont remboursées chaque année peu à peu, avec intérêts, mais s’entassent néanmoins… et les procès aussi. Au moment où Garnery et ses coéchevins ont pris leur office, en octobre 1563, la ville a dix-sept procès en cours. En février 1564, le receveur fait les comptes : les dettes se montent à 2 242 L 6 s 2 d.t. comprenant « les sommes principales deues et pour lesquelles y a constitution de rente et arrerages ». Pour trouver de l’argent, outre les octrois, locations et ventes de petit bois ou autre, la ville peut avoir recours à une taille municipale, avec autorisations comtale et royale, ce qui prend du temps et ne peut être réitéré trop souvent[14]. C’est ce qu’elle va faire pour rembourser ces dettes, mais l’autorisation n’arrivera qu’en fin d’année. Les débiteurs patienteront encore.

Lorsque le besoin d’argent est pressant, il faut recourir à l’emprunt (ou à la constitution de rentes), d’où le surendettement chronique. Pour de petites sommes, on emprunte entre soi ; pour de grosses sommes, on emprunte à de riches marchands ou nobles de la région. Le 31 mars débarquent à Tonnerre le lieutenant Toquet, archers, soldats du duc d’Aumale, etc. Le 5 avril, une assemblée décide que « la despense faicte par les souldatz envoyez par monseigneur d’Aumale gouverneur de Brye et de Champagne seroyt payee et pour ce faire empruntee en deniers à interest tel que les eschevins pourroyent trouver de prest et des interestz », autrement dit, on empruntera où l’on peut et à n’importe quel taux, mais on attend encore. Les hôteliers seront payés plus tard. Mais le procès est lancé et les échevins sont assignés à Troyes. Dès le lendemain, 23 avril, un conseil décide que la ville paiera les frais de voyage et autres, et réitère la nécessité d’emprunter, d’autant plus que, finalement, ils seront quinze à partir[15].

Suite à cette décision, vingt-sept Tonnerrois prêtent 545 L 1 s.t. sans intérêt ̶ les sommes vont de 5 à 25 livres, une seule de 100 livres[16]. Cela ne suffit pas à couvrir les frais des soldats, de la procédure, des déplacements, etc., car à cette date les dépenses s’élèvent déjà à plus de 670 livres tournois. Alors on se décide à emprunter 1200 livres tournois à « noble damoyselle Magdeleine de Choiseul vefve de feu Ferry de Nicey dame de Nicey », un village du comté. Compatissante, la dame prête, courant mai ou juin, « à l’interest de 8 L 6 s 8 d tz pour cents » payable au 1er juillet de l’année suivante − soit au denier 12, ou 8,33 % par an. Bien entendu, les échevins « sont obligez en leurs propres et privez noms », ce qui explique peut-être pourquoi on ne poursuit pas Garnery immédiatement ; préférant attendre que les échevins suivants reprennent cette dette en leur nom comme c’est l’usage. Ce sont 1745 livres 12 deniers tournois à rendre, mais dont on peut disposer de suite[17]. Cette année-là, l’affaire va coûter 941 L 18 s.t., dont 43 L 10 s.t. en cadeaux[18], 690 L 2 s.t. en hébergement, 118 L 13 s.t. en déplacements (location de chevaux, frais payés…), 65 L 3 s.t. en frais de justice, 9 L 17 s.t. pour murer les portes et 14 L 12 s.t. pour de menus réparations à la porte Saint-Michel[19]. Cette porte verra des travaux plus importants l’année suivante, qui ne sont pas dus au tumulte mais à son état de délabrement, les toits en particulier que cette fois on couvrira de laves. Dans le coût du tumulte, il faut encore compter l’affaire Garnery, 111 L 17 s.t. à débourser l’année suivante. Une affaire qui pèse plus de 1000 livres tournois dans le budget communal.

Humiliation symbolique

On a remarqué que les documents officiels de la ville (comptes, compte-rendus d’assemblée…) ne suffisent pas et ne permettent pas, à eux seuls, de comprendre l’histoire. A les lire, on a l’impression que les habitants sont des victimes et que les édiles subissent un raz de marée incongru. Quasi jamais en effet les comptes ou les assemblées ne notent un fait qui pourrait être utilisé contre la ville. Il faut donc fouiller pour faire la part des choses et même si nous restons sur notre faim quant aux réelles implications de chacun, un fait demeure : les habitants ne sont pas tout blancs en cette affaire interprétée par la justice royale comme une sorte de rébellion et le résultat, outre les finances grevées, fut l’humiliation. L’humiliation de la cloche « mise en terre » jusqu’à nouvel ordre royal. La cloche de ville était depuis le XIIIe siècle l’expression juridique et symbolique de l’autonomie et de l’identité communales. En cas de trouble séditieux déclenché au son de la cloche, celle-ci pouvait être confisquée. La confiscation de la cloche « coupable » met l’opprobre sur la cité qui, symboliquement est « mise en terre », mise sous tutelle, ici du roi. Or cette cloche de ville, outre l’alarme, sert à la vie quotidienne de la cité. Comment faire sans cloche ? He bien, au mois d’août 1564, le bailli et les échevins délibèrent d’acheter une trompette et que la sonnerie en sera délivrées aux gages de 50 sols par an. La trompette est achetée en octobre et c’est Berthin Bouldrey qui, de simple sergent, devient « sergent et trompette juré de ceste ville »[20]. Tonnerre a conservé la ou les cloches informant de l’ouverture et de la fermeture des portes mais semble n’avoir plus de cloche du guet ou d’alarme durant quelques mois, deux ans au plus[21].

 

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[1] BNF, ms français 4632, f° 35 ; la lettre est bien signée Charles, mais chose bizarre elle est datée de Paris le xviie jour d’apvril 1564 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90607271/f37.zoom

[2] Louis Lainé, op. cit., p 8.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 36 v°-37.

[4] Tonnerre, AM, 5 CC, pour tout ce qui concerne cette demande d’aide.

[5] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 21 v° ; 1561-1562, f° 10-10 v°, 19 v°, 28 ; 1562-1563, f° 11, 18 v°, 34 v°.

[6] Voir Jehan Ratat, receveur de l’hôpital

[7] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570, f° 42.

[8] Tonnerre, AM, BB 1 1-A, assemblée du 29 octobre 1564.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565, f° 22-22 v° ; BB 1 1-A assemblées des 18 mars et 18 mai 1565.

[10] Le roi part ensuite à Mont-de-Marsan du 18 au 23 juillet. Pierre André partait avec des lettres pour Antoine de Crussol. Il a certainement appris que le comte de Crussol et de Tonnerre venait d’être fait duc d’Uzès par le roi, justement dans cette ville. Le secrétaire du nouveau duc lui prête de l’argent pour son retour. André rentre à Tonnerre le 18 août et rapporte certainement la nouvelle de cette nomination.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566, f° 21-21 v°, 31-33.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566, f° 25-25 v°, 33, 34-35

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566, f° 35-37.

[14] Le budget ordinaire, sans taille municipale levée, tourne autour de 1000/1200 livres tournois.

[15] Tonnerre, AM, BB 11-A assemblée du 23 avril 1564

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 11-12, 46 v°.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 10 ; 45 v°-46. Courant juin, treize des prêteurs tonnerrois sont remboursés, pour une somme de 322 £ 10 s 6 d tz.

[18] Je n’ai compté que les cadeaux liés à l’affaire, et non les présents habituels au comte et à la comtesse (qui sont d’ailleurs très modestes), ou à de hauts personnages passant par la ville (d’Andelot et ses frères ou enfants, Barbezieux au moment de Pâques). Je ne mentionne pas les deniers.

[19] On refait des huys neuves dans les chambres hautes, on les ferre, on met une nouvelle serrure.

[20] Tonnerre, AM, BB 1 1-A assemblée du 27 août 1564 ; 4 CC 2 1563-1564, f° 16 v°.

[21] Voir sur ce blog Horloges et cloches de ville.

 


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Le tumulte de la porte Saint-Michel (1)

En ce printemps 1564 qui voit naître William Shakespeare (23 avril, Stratford-upon-Avon), et mourir Jean Calvin (27 mai, Genève), la cloche du guet sonne les coups précipités de l’alarme. Les Tonnerrois accourent vers la porte Saint-Michel d’où proviennent cris et bruits de lutte. Ils découvrent là qu’une bande armée, des gens de guerre, semble vouloir entrer dans la ville. On se bat, sans analyser la situation, par réflexe, et sans en peser les conséquences…

Au sud de la cité, la porte Saint-Michel enjambe la rue du même nom et ouvre sur le chemin qui grimpe dru à l’abbaye de Saint-Michel, à la maladrerie, aux bois, à des carrières et, au-delà, vers Noyers et Vézelay. Porte-châtelet assez imposante avec son massif d’entrée voûté flanqué de deux grosses tours rondes. Les textes évoquent le « gros mur, pavillon et tours » de la porte Saint-Michel. Elle ne semble avoir qu’une grande porte charretière en bois renforcée de barres de fer, dont un des vantaux est muni d’un guichet[1]. Ni fossé, ni pont-levis. Cerveau, au XVIIIe siècle, rapporte qu’au dessus de la voûte étaient figurées, à droite, les armes du roi et, à gauche, celles de la famille de Husson, dont Louise de Clermont, l’actuelle comtesse, descend par sa mère ; un Husson l’aurait fait construire[2], soit dans la seconde moitié du XVe siècle. Les chambres basses et hautes des tours sont louées mais pas depuis octobre 1561 parce « qu’il y pleut et qu’on n’y peult resider ny demourer »[3]. Pavillon et tours sont en temps normal couverts de tuiles. Le pavillon central possède une fenestre flamanche sur les combles, autrement dit une lucarne à jambages et saillie hors du toit. Comme toutes les autres portes, elle a son gardien des clefs, Jehan Guerin, qui l’ouvre chaque matin et la referme chaque soir « au son de la cloche »[4]. Une porte en mauvais état à cette époque, néanmoins surveillée à cause du danger de peste.

La peste rode

L’épidémie s’était répandue dans la région et Tonnerre dut affronter le pic de la maladie du 21 mai au 14 juillet 1563. Fin septembre on placarde encore en ville toutes les interdictions proclamées en cas de peste et les habitants intra-muros consentent à un impôt de 20 deniers par mois et par feu pour la garde des portes d’octobre à décembre. Au cours des deux périodes il y a des morts, notamment dans le faubourg de Saint-Michel. Les choses semblent se calmer quand le 19 mars 1564 n.s., quelques jours avant l’assaut des soldats, une assemblée décide à nouveau de faire garder les portes avec les consignes d’usage et l’interdiction aux habitants d’autres lieux d’entrer en la ville « à peine d’estre dechassez [expulsés] avec force »[5]. Cette menace explique en partie la peur de laisser entrer des étrangers. Peut-être n’est-ce qu’un prétexte pour tenir les portes fermées car on n’entend plus parler de peste après cette date.

Le grand tour royal

A. Challes fait allusion au tumulte de la porte Saint-Michel et l’évoque comme un épisode des guerres de religion. Il a sans doute omis de corriger la date de 1563. L’année commençant alors à Pâques (le 2 avril cette année là), le 27 mars 1563 « avant Pâques » est en fait 1564. En replaçant ce fait dans son contexte, on le saisit tout autrement. En effet, la 1re guerre civile, comme on la qualifiait alors, s’est terminée en mars 1563 par l’édit d’Amboise. Nul ne savait que d’autres guerres allaient suivre, mais l’atmosphère restait tendue à la cour comme dans tout le pays. Tenant à faire respecter l’édit de pacification et à restaurer l’autorité royale autour du jeune Charles IX, Catherine de Medicis entreprend un grand tour à travers les provinces du royaume.

De Fontainebleau, le lundi 13 mars, le cortège s’ébranle pour une longue chevauchée de 4000 km en un peu plus de deux ans. Il y a là la famille royale, la cour, le gouvernement, les ambassadeurs… et une longue file de charriots portant les effets, meubles, serviteurs, médecins, etc. de tout ce beau monde. L’insécurité politique avait imposé une augmentation de l’escorte militaire. « Un régiment de dix compagnies de gens de pied auxquelles il faut adjoindre quinze compagnies d’hommes d’armes et une de chevau-légers »[6] suivent le roi. Peuvent s’y ajouter des renforts sur l’ordre des gouverneurs de province. Claude de Lorraine duc d’Aumale est gouverneur de la Bourgogne toute proche, et le comté de Tonnerre est aux confins orientaux du gouvernement de Champagne et Brie, alors sous la tutelle de ce même duc d’Aumale pour son jeune neveu, le duc de Guise. Toutes les villes connaissent le coût de ces passages de troupes et toutes surveillent de loin leurs mouvements. Voilà l’autre raison de surveiller les portes et d’interdire l’entrée avec, peut-être, le prétexte de la peste. D’autant que le cortège tourne autour de Tonnerre passant à moins de 20 lieues : il passe par Sens avant d’arriver à Troyes où le roi fait son entrée le 23 mars.

La cour à Troyes signifie la présence du comte de Tonnerre, chevalier d’honneur de Catherine de Medicis, et des Tonnerrois lui sont envoyés avec des présents et pour traiter des affaires courantes. La cour à Troyes, c’est aussi la présence du duc d’Aumale et de son lieutenant Barbezieux (Charles de La Rochefoucauld).

Tumulte et effort faits à la porte Saint-Michel

D’abord qualifié de tumulte, l’affaire évoque une agitation populaire avec vacarme ; puis vient s’ajouter le mot scandale qui ajoute des notions de trouble, d’esclandre et d’indignation ou de réaction ; trois semaines plus tard, à tumulte s’adjoint effort qui précise un coup de force, une action violente ; enfin deux ans plus tard est utilisé le mot emotion, mouvement de foule tumultueux et inhabituel pouvant mener à une rébellion. Il n’est pas question d’acte de guerre ni d’émeute mais d’un épisode qui va coûter cher à la ville et à certains de ses habitants.

Ce 27 mars 1564, lendemain des Rameaux, une troupe de cavaliers se présente à la porte Saint-Michel. Il s’agit d’une compagnie de M. de Tavannes ou d’une bande colonelle du gouvernement de Bourgogne, le texte n’est pas clair et le nombre de soldats n’est jamais indiqué. Gaspard de Sault-Tavannes est lieutenant du duc d’Aumale gouverneur de Bourgogne, province qui doit à son tour recevoir le cortège. Il est donc possible que Tavannes ait envoyé des hommes dans la région mais en restant loin du roi et sur ses propres frontières. Ces soldats étaient en effet cantonnés à Chassignelles, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Tonnerre, mais bien à 70 km de Troyes, sur la frontière bourguignonne. La version tonnerroise est que des gens de guerre auraient demandé l’entrée. Refusée ! Les soldats auraient donc tenté d’« invahir et surprandre » la ville et « se seroyent saisiz et enparez de la porte sainct Michel et tours d’icelle ». « Convoquez par la clameur populaire et au son de la cloche » les habitans accoururent en arme et repoussèrent lesdits guerriers. C’est ainsi que la ville aurait été « garantye de mal »[7]. Ce qu’aucun document tonnerrois ne livre, c’est que le seigneur de Gaulejac, Etienne du Pouget, qui commandait la bande armée a été tué dans la lutte[8]. Sans cet élément, on ne comprend pas la suite des événements. De plus, nous découvrirons plus tard que les choses ne se passèrent pas tout-à-fait ainsi.

Alertés, les échevins et officiers du comte calment la foule et se rendent à l’hôtel de l’Escu de France où se trouvent un secrétaire de la reine-mère et deux acolytes envoyés par Antoine de Crussol pour d’autres affaires, et prêts à repartir. On les retient ce jour-là afin qu’ils accompagnent deux échevins à Troyes auprès du comte. C’est que l’affaire est sérieuse. Il y a un mort, un officier royal et les Tonnerrois aimeraient bien que l’affaire se règle tranquillement. Pour calmer les soldats, le boulanger Jehan Lasche cuit « cens pains de munition »[9]. Les soldats repartent, mais l’affaire est lancée : plainte a été déposée et une poursuite est engagée. Il va falloir se défendre. Les échevins vont avoir fort à faire. Les premiers à s’élancer à Troyes dès le lendemain, avec le secrétaire de la reine, sont Nicolas Jazu, lieutenant particulier au baillage, Nicolas Garnery, tous deux échevins et Guillaume LeVuyt, procureur. Ce même jour, on envoie Jehan Champagne, messager, et deux autres hommes vérifier à Mussy, Châtillon-sur-Seine et autres lieux s’il arrivait d’autres gens de guerre, et à Chassignelles, d’où venaient ceux qui ont attaqué la porte Saint-Michel, pour connaître leur nombre et leurs intentions[10]. Pendant ce temps, Pierre Thurreau [Turreau], lieutenant général du bailli de Tonnerre, commence à enquêter pour la défense des habitants. Pour cela il met à contribution un sergent royal, Michel Goux, et un sergent du corps de ville, Berthin Bouldrey pour aller chercher des témoins à Epineuil, Tissey et Tonnerre. L’information est menée à l’hôtel des Troys Mores, où l’on écoute aussi les dépositions de deux maîtres charpentiers ayant estimé les dégâts à la porte Saint-Michel[11].

Une ville sous surveillance

L’échevin Garnery revient deux jours plus tard pour annoncer l’envoie de troupes par le duc d’Aumale. La ville se prépare, elle qui ne voulait pas de soldats, c’est raté. Le 31 mars, vendredi saint, arrive une troupe de quinze « hommes de cheval » de la garde du duc d’Aumale avec laquais, et le lieutenant du prévôt de la connétablie de France, Me Denis Toquet, avec treize archers, un greffier et un clerc. Normal puisque ce prévôt s’occupait, entre autres, des révoltes, séditions, rébellions, mutineries, assemblées illicites, excès commis ou subis par les gens de guerre. Cinq hôtelleries sont requises pour les accueillir aux frais de la ville : celles où pendent pour enseigne l’Escu de France, la Fleur de lys, les Troys Mores, l’Escu Henry, et le Daulphin. Jusqu’au 10 avril, la ville supporte la présence de seize soldats de la garde d’Aumale, le lieutenant, son greffier et treize archers, avec chevaux et laquais. Certains partent le 10, mais d’autres arrivent et du 10 au 16 avril, ils sont vingt « hommes de cheval » en plus du lieutenant Toquet, son greffier et trois archers. A partir du 16 et jusqu’au 22, seuls ces derniers demeurent à Tonnerre[12].

Pâques

Le 1er avril, les échevins font murer les portes de Saint-Michel, Vaucorbe et Saint-Pierre « pour le bruict que l’on faisoit qu’il y descendoient gens de guerre qui debvoyent passer pres ladicte ville, et à l’occasion de la surprinse faicte par les aultres ja passez »[13]. Il ne fallait pas pour autant oublier les seigneurs de Tonnerre. La comtesse, Loise de Clermont, avait la veille informé les échevins qu’elle était à Crusy-le-Châtel et les mandait. Aussitôt, le receveur et un notable étaient allés la trouver pour faire leur révérence, et le lendemain deux notables avec un homme et son âne lui apportent quelques victuailles et bouteilles de vin en cadeaux. Le jour de Pâques (2 avril), la comtesse vient à Tonnerre[14]. C’est que les seigneurs protestants accompagnant le cortège royal sont obligés d’aller célébrer leur cène hors de Troyes, ou simplement de s’éloigner s’ils ne veulent pas communier. Aux termes de l’Edit d’Amboise, les seigneurs haut justiciers étaient autorisés à vivre chez eux « en liberté de leurs consciences et exercice de la Religion qu’ilz disent reformée avec leurs familles et subjectz, qui librement et sans aucune contraincte s’y vouldront trouver ». Comme François de Coligny, sieur d’Andelot, chez lui à Tanlay, Louise de Clermont est chez elle à Tonnerre et peut faire prêcher en son château de l’Hôpital[15]. Elle a d’ailleurs de la compagnie ce jour-là : d’Andelot et ses enfants à qui on offre des confiseries, ainsi que le sieur de Barbezieux[16].

L’enquête à Tonnerre

Tandis que les « feriés de Pâques » s’achèvent, le lieutenant du prévôt de la connétablie, Denis Toquet, mène son enquête sur les faits — l’information. Un de ses archers, Jehan d’Albie, le greffier et un sergent du comté retournent à Chassignelles et Roffey « pour faire comparoir tesmoings et estre ouyz sur la descharge desdictz habitans »[17]. Les 6 et 7 avril deux échevins vont voir le comte de Tonnerre « pour presenter requeste à fin de faire cesser la poursuite qui se faisoit pour raison dudict tumulte et scandale ». Il est vrai que cela commence à coûter cher. Mais la machine est lancée et Crussol, s’il a peut-être atténué les conséquences, n’a pu enrayer le cours de la justice militaire. Le 9 avril, Jehan duFaure, bailli du comté, sans doute sur l’ordre du lieutenant Toquet, fait « l’inventaire des armes pourtees par les habitans de Tonnerre et hospital » enregistré par un greffier[18]. 268 personnes apportent leurs armes : épieux, javelines, bâtons à deux bouts, hallebardes, arquebuses, arbalètes, etc.. Ce désarmement est une première humiliation pour les Tonnerrois, mais est en accord avec l’édit de pacification.

On a parlé d’un va-et-vient de soldats entre Troyes et Tonnerre le 10 avril. Il y a plus : « Et pour ce que ledict lieutenant de la connestablie avoit escrit à monSr le connestable de ce qu’il avoit faict touchant ledict tumulte, auroit esté envoyé par le Roy nostre sire monSr de Barbezieulx lieutenant au gouvernement de Champagne et Brye avec messieurs Fumee et Viard conseillers au grand conseil »[19]. Celui qui avait accompagné Crussol en Languedoc[20], Antoine Fumée, venait d’être nommé par le roi commissaire pour l’exécution de l’Edit d’Amboise, avec Jacques Viard. Ce tumulte est donc considéré comme séditieux, d’autant qu’une des raisons du grand tour royal est la pacification des troubles. Voici aussi Barbezieux qui revient « avec son train ». Ils vont rester du 10 au 16 avril. On les loge et on les nourrit aux frais de la ville, ainsi que leurs chevaux. MM Fumée et Viard sont acceuillis chez « madame la grenetiere », noble femme Anne Perseval veuve de Jehan Piget ancien grennetier, tandis que Barbezieux semble être chez la dame de Bernol, Jacqueline Perseval veuve de Jehan Canelle ancien élu pour le roi en l’élection de Tonnerre et sœur de la précédente. On connaît l’hôtel des Canelle, rue de Bernol (des Fontenilles) dit sottement hôtel d’Uzès depuis le XIXe siècle. La maison Piget semble être un des hôtels de la rue de Rougemont. Ces « invités » reçoivent du bois de chauffage, des chandelles, des chairs (nourriture), gibiers, pain, trois fillettes de vin pour Barbezieux et un muid pour ses gentilshommes[21].

Le procès à Troyes

Ce 16 avril, la ville de Troyes voit le roi et la cour s’éloigner vers d’autres contrées. C’est ce jour-là que Nicolas Jazu et Nicolas Garnery raccompagnent MM Fumée et Viard qui vont suivre le roi[22]. Les échevins vont assister durant cinq jours au début de l’instruction du procès. Celui-ci va durer treize jours, en présence d’un procureur du roi, Me Nicolas LeMaire de la prévôté de Chablis[23]. Les deux échevins rentrent à Tonnerre, pour apprendre le lendemain que « estant le proces instruict et prest à juger ledict lieutenant auroit faict mandement ausdictz eschevins de fournir par ses mains la somme de 12 escus sol pour les espices de la vuydange d’icelluy / et baillé assignation personnelle ausdictz eschevins et receveur audict lieu de Troyes pour respondre à ce qui leur seroit demandé en voyant ledict procès »[24]. Sur ce, Le lieutenant Toquet, archers et greffier partent pour Troyes. Le lendemain 23 avril, un dimanche, le bailli duFaure organise un conseil de ville où il est décidé que l’on pourvoirait à la dépense du lieutenant, archers et greffier au logis du Laboureur à Troyes et que l’on enverrait « Me Nicolas Jazu lieutenant particulier au baillage eschevin, Guillaume Cerveau receveur et Estienne Girardin eleus par lesdictz habitans pour poursuyvre le jugement de procès » et que la ville prendrait leurs dépenses en charge[25]. En fait, ils sont plus nombreux à être assignés personnellement à Troyes. Outre Guillaume Cerveau et Nicolas Jazu, les trois autres échevins Pierre David, Regnault Tuot et Nicolas Garnery reçoivent leur convocation, ainsi que Jehan Souplette, avocat et procureur des habitants, et d’autres notables encore : Germain Luyson marchand, Nazaire Dongoys marchand, Ambroise Richardot avocat, Jaques de Chaonnes apothicaire, Jehan Trubert, assignez personnellement audict Troyes avec lesdictz eschevins et Guillaume Le vuyt procureur envoyé au lieu de l’échevin Pierre David absent[26]. Tous vont être interrogés.

Quelle est la vérité ? Quelles conséquences pour la ville et ses habitants ?

Pour lire la suite, cliquez ici : Le tumulte de la porte Saint-Michel (2)

 

__________________________________

[1] Tonnerre, AM, BB 1, assemblée du 23 octobre 1564, 4 CC 2 1564-1565 f° 28 v° et 4 CC 3 compte spécial 1579-1580 f° 3 v°.

[2] Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 20 note 3.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1561-62, f° 6 v°.

[4] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-64, f° 13 v°.

[5] Sur la peste, cf. Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, f° 11 v°-12 et 24 v°-25 v° ; BB 1.1-A, conseils de ville du 30/09/1563 et du 19 mars 1564 n.s. ; 4 CC 2 1563-1564, f° 9 v° et 16-16 v°. Voir aussi Episodes de peste

[6] Jean Boutier, Alain Dewerpe, Daniel Nordman. Un Tour de France royal – Le Voyage de Charles IX (1564-1566). Paris, Aubier, 1984, p 113.

[7] Tonnerre, AM, 5 CC.

[8] Louis Lainé, Archives généalogiques et historiques de la noblesse de France, T IV, Paris, 1834, p 8.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 32, 33.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 32-32 v°.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 38 v°-39

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 36 v°-37 v°.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 38 v°.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 33 et 37 v°

[15] Antoine avait été chargé par le roi de pacifier les troubles en Provence et Languedoc et d’y faire respecter l’édit de janvier 1562. Ce qu’il fit en compagnie d’Antoine Fumée. Mais en novembre, des assemblées protestantes de ces provinces (Languedoc, Vivarais…) l’élisent pour « chef du pays, protecteur, conducteur et conservateur, jusques à la majorité du roy ». Chef des religionnaires, oui, mais dans l’obéissance du roi et, semble-t-il, la confiance de Catherine de Medicis. Le roi est déclaré majeur le 17 août 1563 et aussitôt, Crussol rend les armes et s’apprête à revenir à la cour. Début septembre, il arrive avec son épouse à Tonnerre qui leur fait une entrée et s’était enquis auparavant si « on prescheroit à l’hospital » : Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 31 v°-32.

[16] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 17.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 35.

[18] Tonnerre, AM, EE 2 ; les armes sont retirées dans la tour de l’église Notre-Dame, 4 CC 2 1563-1564 f° 22 v°. Voir aussi dans ce blog Tonnerrois en armes

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1564, f° 33 v°.

[20] Voir note [15].

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 33 v° à 34 v° et 38.

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 31 v°

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 36 v°.

[24] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 35 v°.

[25] Tonnerre, AM, BB 1-1 A et 4 CC 2 1563-1564, f° 36.

[26] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 35 v°-36.

 


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Contrat de mariage Ratat-Gerard

Trouvé à Tonnerre, AH (archives de l’hôpital), E 134 (17 novembre 1560)

« Furent presens en leurs personnes Jehan Ratat practicien à Tonnerre, jouissant de ses droicts, accompagné de honneste femme Nicole Jaquin sa mère et Catherine Ratat sa seur et damoisselle Jaqueline de Perseval dame de Bernol d’une part / et honnorable homme Pierre Gerard commissaire à faire venir les deniers de la recepte de l’election de Tonnerre, pere et tuteur de Nicole Gerard sa fille de luy autorisé aussi présents accompagnés de honnorable femme Jaqueline Cerveau et maistre Jehan Gerard prebtre chanoine de tonnerre d’aultre part / lesquelles parties ont faict les accordz de mariage suyvans / A scavoir que lesdictz Ratat et lad. Nicole prendront l’ung l’aultre par foy et loyauté de mariage selon la loy de dieu et nostre mere saincte eglise /
Et ledict mariage consommé donnera ledict Gerard à sadicte fille partage de tous les biens à elle eschuz et advenuz avec ses freres et seurs et qui luy apartiennent à cause des successions de sa feu mère, Estienne et Pierre Carrey ses oncles et de Marguerite vefve de feu Jehan Carrey sa grand mère, selon et ensuyvant les partages faictz desdictz successions avec ledict Gerard et aultres heritiers omologuez par justice et traicté de norriture faict avec ledict Gerard pour le regard de sesdictz enfans / Et pour les biens et revenuz des fruits desdictz successions que led. Gerard a levez et receuz ou deu lever et recevoir pour la portion de sadicte fille pendant le temps desdicts successions et jusques à huy / pour les bons et agreables services que sadicte fille lui avoit faictz durant quatre annees que son temps de nourriture est expiré et aussi pour demeurer quicte envers elle de la somme de seize livres treize sols sept deniers faisant sa portion de la somme de quatre vingtz trois livres huict sols deue à sesdicts enfans par le partage faict des biens de la succession de leur feue mere que ledict Gerard a receu et la somme de dix livres tz faisant sa portion de la somme de cinquante livres tz deue par ledict Gerard à sesdictz enfans pour les causes contenues audict partage et traicté de norriture faict pour raison de sesdictz enfans / Et de la somme de neuf livres tz pour la portion de quarante cinq livres tz pour la prisee et estimation des meubles advenuz à sesdicts enfans pour le partage faict des biens de la succession de ladicte Marguerite vefve dud. Carrey, lesquelz biens ledict Gerard a pris et venduz, led. Gerard a promis et sera tenu payer la somme de cinquante escuz sol ou bien rendra compte des levees et fruicts desdictz successions comme tuteur à l’option dudict Ratat // Et oultre tout ce que dessus ledict Gerard a promis donner à sadicte fille en avancement de mariage pareille somme de cinquante escuz solz, et de la vestir et habiller bien et honnestement selon son estat et lieu dont elle est issue, luy bailler son trosseau à scavoir : ung lict garny de six custodes [ridaux] couverte [couverture] et dix draps, seront et demeureront ungs et commungs suyvant la coustume du baillage de Sens / Et oultre en biens propres pourveu toutesfoys qu’ilz ayent vivant dudict mariage lors du premier morant prandra le dernier survivant avant partage tous ses habitz, bagues et joyauz avec son lict garny comme dict est / Sera et demeurera ladicte Nicole doué de douaire prefix de la somme de cinquantes escuz sol ou bien de douaire constitué à son choix / Et sera tenu ledict Ratat l’enjoiller et luy donner bagues et joyauz jusques à la somme de quinze escuz sol / Car ainsi promettant, obligeant, renonceant faict et passé audict Tonnerre en presence de discrette personne messire Jehan Gerard prebtre chanoine dudict Tonnerre et Emon Du Ban vigneron demeurant à Espineul tesmoings, ce xbiie novembre an cinq cens soixante. Signé Moreau (notaire)
(à la suite car il s’agit d’une copie du 12 mars 1582 :)
Le xxe jour du moys d’avril mil cinq cens soixante et ung en presence de moy notaire tesmoings soubz escriptz, ledict Ratat en personne a receu manuellement et comptant dudict Gerard la somme de cent escuz d’or sol pour les causes contenues de l’aultre part après qu’il a dict et declaré avoir entre ses mains les partages des successions dudict contract, iceulx avoir leuz et veuz, et laquelle somme de C escuz il s’est tenu pour bien contant et en a quicté et quicte ledict Gerard pour les causes contenues audict contract / En presence de honnorable homme Guyon Puissant sergent royal en l’election de Tonnerre et Estienne Serain procureur demeurans audict Tonnerre tesmoings.
Signé Moreau. Et en marge est escript ledict contract et quictances sont signetz desdictes partyes.
(en dessous d’une autre main :) Pour coppie suyvant l’appointement du xii mars mil bc iiiixxii [pour] le Me, les religieulx de l’hospital et la Vve Me Jehan Ratat. Signé P. Petitjehan (notaire). »

 


Sur Jehan Ratat, vous pouvez également découvrir sur ce blog :

 


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Locaux des Écoles

Au XVIe siècle, le bâtiment « école » ne s’inscrit pas encore comme tel dans le paysage urbain. La plupart du temps, pour tenir les écoles, on loue, on achète ou on occupe une maison ordinaire. A Tonnerre les échevins et le conseil de ville saisissent en effet les opportunités qui se présentent, ce qui entraîne de nombreux changements d’adresse pour les écoliers.

Bien que l’on trouve trace de recteurs dès les années 1480, ce n’est qu’en 1555 que les comptes de la ville font explicitement mention de ces bâtiments dévolus aux escholles ou escolles. La première mention est celle d’une maison sise en la rue de Vaucorbe : elle est louée aux mineurs de feu Berthin Levuyt et à Zacharye Levuyt leur oncle, pour 10 L.t. l’an. On sent déjà poindre le problème financier, car on ajoute que les eschevins ont eté condamnés à payer à la suite d’une délibération des habitants[1]. En 1559, c’est Valentin Jacquinet que l’on dédommage de 8 L.t. « pour huict mois que sa chambre a esté loué pour tenir l’escolle suyvant le marché faict avec luy au (prix) de 20 s.t. par mois ». Le mot chambre désignerait ici une pièce, un local sans doute vide, puisque l’on dépense encore 14 sols 10 deniers tournois pour « les sieges acheptez pour asseoir les enffans »[2]. Jacquinet habite rue de l’Hôpital et il est possible que la chambre fasse partie de sa demeure.

Pour l’année scolaire 1561-1562, les écoliers redéménagent rue Vaucorbe[3], dans une autre maison que celle de 1555, louée pour 13 L 10 s.t. Le 1er novembre 1563, la ville loue à Regnault Tuot, pour 16 L.t. « une maison aysances et appartenances assise au faulxbourg de Bourgberault pour le recteur des escholles pour un an commençant le 1er jour de novembre 1563 et finissant ledict jour 1564 suyvant le consentement et advis desdictz habitans »[4]. L’année suivante, deux locations se chevauchent sans que l’on sache si c’est en raison d’un afflux d’écoliers ou, plutôt d’une fin de bail : la maison Jacquinet (on ne dit plus « chambre ») pour trois quartiers (il signe trois quittances de 4 L. 14 s. 6 d.t les 15 décembre 1564, 2 avril et 3 septembre 1565, trimestres échus) et la maison Tuot pour deux quartiers échus le 1er mai 1565[5]. Il en coûte au total 22 L. 3 s. 6 d.t.

La même configuration se présente en 1570-1571 : de décembre à juin compris, on loue à Guillaume Roze, Me maçon, « sa maison près la porte de sainct Michel », mais dès le 1er mai 1571, les écoliers et leur recteur déménagent au faubourg de Bourgberault, revenant dans la maison de Regnault Tuot. Celui-ci a une soeur mariée à un certain Claude Myron et demeurant à Chablis. On y envoie donc un sergent s’accorder avec lui, et le 24 avril, un acte est signé devant le notaire Petitjehan : il s’agit d’une maison « consistant en quatre chambres et un grenier sur la chambre de devant, sise en Bourgberault, tenant par devant à la Grand rue », cette location est faite pour trois ans, du 1er mai 1571 au 30 avril 1574, au prix de 20 L.t. par an pour y loger le recteur et les écoliers. La veille de cette installation, on informe le conseil au cours d’une assemblée, précisant que s’il y a quelque démolition faicte par le recteur et ses escolliers les eschevins les feront réparer ; d’ailleurs, avant de quitter la maison de Guillaume Roze, on le dédommage de 2 s. 6 d.t. pour une clef « perdue par les escholliers »[6]. Cette fois, il en coûte 32 L 2 s. 6 d.t. aux deniers communs, y compris les actes notariés.

Même lacunaires, les références aux écoles municipales montrent la difficulté de trouver un local et surtout de le conserver. Les baux de louage sont temporaires et dépendent de la bonne volonté des propriétaires, mais aussi des aléas de leur vie : décès, donc héritage, donc vente et/ou partage de maison. On s’aperçoit aussi d’un coût de plus en plus élevé pour le budget communal.

Or, il existe un bâtiment qui appartient à la ville : la tour de la Poterne, sous l’église Saint-Pierre « tirant à la fosse ». Cette tour fait partie des murs de la ville qui dominent l’escarpement au-dessus de la fosse Dionne, à ses pieds une poterne avec une porte fermant à clef, d’où son nom au XVIe siècle (elle s’appelait auparavant tour des Anglais). Cette tour avait déjà été louée « à perpétuité » et, malgré des clauses de retrait du bailleur en cas de besoin, avait par deux fois fait l’objet de procès pour être récupérée par l’échevinage. Réunie aux biens communs en 1553 après l’un de ces procès, elle n’est de nouveau louée que dix ans plus tard, une décision prise en assemblée du 13 août 1564[7], alors que l’on décide de réparer les murailles. C’est ainsi qu’Antoine Pyon se voit bailler « à jamais » cette tour, « à la charge de la bastir, l’entertenir et la laisser en temps de guerre et qu’il en sera besoins ouverte et libre ausdictz habitans pour la desfense de la ville, la haulser tout alentour de muraille de la haulteur qu’elle est commencee »[8], au prix de 20 s.t. par an.

Après avoir loué la maison Tuot pour trois ans, le conseil de ville décide donc, dès 1570, d’acquérir une place où tenir les écoles et fait le choix de la tour de la Poterne. C’est un premier pas vers la pérénisation des locaux. Avant de s’engager, les échevins font venir Nicolas Monnard, Me maçon. Celui-ci a « visité par deux diverses foys la tour de la fermeté de ceste ville tirant à la poterne, et faict pourtraict et divis de la maçonnerie pour la reparation et reedification d’icelle ». Puis c’est au tour de Pierre Desmaison Me charpentier de recevoir 12 sols t. « pour avoir veu ladicte tour et faict portraict et divis de la charpenterie et couverte d’icelle, comme est ordonné par l’assemblée des habitans »[9].

Au cours de l’assemblée du 22 juin 1571[10], on décide d’utiliser le droit de réserve pour dénoncer le bail accordé à Antoine Pyon quinze ans plus tôt, car celui-ci a déserté la tour. On décide également de faire réparer le bâtiment « en faisant eslargir la muraille au dessus du fossé pour y faire ung college ». Voici le mot lâché. En cette seconde moitié de siècle, Tonnerre veut un collège. Deux sergents du comté sont dépéchés par deux fois à Vezinnes où demeure désormais Antoine Pyon, pour lui présenter la requête des habitants « à fin qu’il leur fust permis de faire reparer la tour de la poterne tirant à la fosse, sans prejudice de proces », se garde-t-on d’ajouter[11].

En août 1572, on s’attaque à la tour. Avant de construire, il faut nettoyer (curer), démolir, rassembler les pierres. C’est un maçon de Commissey un village voisin, Nicolas Joseph, accompagné de deux autres maçons qui vient abattre « ung pan de la tour de la poterne tirant à la fosse qui tomboit afin de reparer led. pan avec l’aultre qui estoit cheu par terre »[12]. Cinq manouvriers (Baltazar Mitaine, Edmon Rousseau, Christophe Arnoul, Nazaire Carré et Edme Matheras) travaillent durant vingt-six jours, à 4 s.t. la journée, à « serrer les pierres de la tour près la poterne tirant à la fosse dyonne qui estoit abattue et cheutté par terre du faict de curer alentour de lad. tour pour la reparation d’icelle »[13]. Enfin, le 24 septembre, a lieu l’adjudication au rabais des travaux estimés à 33 toises et demi de muraille. C’est un marchand, Guillaume Cerveau, qui l’emporte sur l’offre de 6 L 10 s.t. la toise. A lui de faire faire « la maconnerie et reparation de la muraille de ladicte tour de la poterne ». Il en coûtera donc encore 217 livres 15 sols tournois à la ville, « à prendre sur les deniers des octroyz »[14].

Pourtant, les échevins continuent de louer des locaux pour les escoles, qui semblent installées depuis quelque temps au faubourg de Bourberault, dans l’ancienne hôtellerie de Saint-Hubert près de la porte Jehan Garnier, une maison assez vaste en pierre et pans de bois. Mais, un problème survient une fois de plus. Au cours de l’assemblée du 29 juillet 1576, les échevins informent que les héritiers de feu Guyon Puissant et Lamerallier sa femme[15], qui leur louaient la maison de saint-Hubert, souhaitent la récupérer. Les échevins ont donc promis d’en trouver une autre mais « n’en tiennent aucune ». Les habitants décident donc de « faire faire dresser maison pour la regence desd. escoles, afin d’eviter à perdition de la jeunesse ». Sur ce, « reste avisé que les eschevins trouveront logis pour le maistre d’escole jusqu’à ce qu’il ait le moyen de bastir sur le nouveau tems, auquel sera advisé de trouver lieu et place pour faire led. bastiment avec les experts en l’art et selon le divis et pourtrait qui en sera fait, faisant la delivrance »[16]. Voici encore une nouveauté : le maître d’école ne sera désormais plus logé dans le bâtiment où il fait classe, mais dans une maison louée par la ville. En décembre a lieu l’adjudication au rabais, c’est-à-dire au moins offrant, des travaux qui s’étendent à une place à côté de la tour. Adjudication emportée par Estienne Gogoys (Gogois), riche tanneur : « delivrance de la charpenterie et couverture des bastimentz de lad. place et tour attenent pour faire le college, ensemble pour faire les huys, fenestres et ferrures desd. bastimentz selon qu’ils sont « ecrits » en l’acte de delivrance faicte aud. Gogoys pardevant monSr le bailly de Tonnerre ou son lieutenant le 23 decembre 1576 »[17]. On peut penser qu’au printemps ou début de l’été, le collège est fin prêt.

Au mois d’août 1577, on paye deux manouvriers (Jehan Gaultier et Pierre Jaquinot) pour préparer la rentrée au collège : « ilz ont vaqué à nettoyer les immondicees qui estoyent en la tour de la poterne pour y mettre les escholliers »[18]. D’ailleurs, en octobre suivant, on parle de se retourner contre les marchans qui debvoient bastir le college[19], certainement en raison de travaux mal accomplis et retardés. Mais le collège existe bel et bien en février 1578 : Estienne Lesestre, maçon, a passé deux jours à « abbattre la muraille qui tomboit de l’escallier montant en l’eglise sainct Pierre […] et murré ung huys à costé du college »[20].

Nous arrivons au bout de cette épopée dans les années 1580, comme d’ailleurs l’avait souligné Pierre Petitjehan[21], parlant de la tour des Anglais, précisant : « laquelle tour fait de present partye du college de ceste ville, lequel a esté basty et construict aux fraiz de la ville y a environ douze ans » (il écrit en 1592). En effet, Me Robert Boyvinet procureur à Tonnerre a procedé à « la visitation de la tour du college suivant l’appointement rendu entre les habitans et Estienne Gogoys qui a marchandé lad. besongne necessaire pour la refection dud. college »[22].

Le travail semble terminé et il est enfin possible de peaufiner : « le receveur se rembourse 22 L 3 s.t. revenant à 7 escuz 23 s.t. par luy payez pour la destrape des betuns [déblaiement des gravats] et menues reparations à faire au college de lad. ville / + 2 escuz et demy pour cinq journees que les chevaulx et harnois dud. receveur ont vacqué à charroyé partie de l’ardille et arene [argile et sable ou menu gravier] enployez aud. college / + 1 escu ung tiers à Pierre Berger couvreur pour avoir par luy faict le terriz d’ardille de la grande chambre d’en bas dud. college / + 1 escu sol à Laurent Horry chartier dud. Tonnerre pour quatre journees qu’il a vacqué avec son cheval et charrette et harnoys à charroyer l’ardille et terre pour led. terriz faict en lad. chambre basse » ; le tout pour un montant de 12 écus 13 s.t.[23]. Le terriz ou terris est le sol d’une pièce, qui peut être recouvert d’un dallage ou d’un plancher ou rester en terre battue comme ici semble-t-il. J’ai trouvé d’autres travaux où c’est un couvreur qui fait ce terriz.

Tonnerre est désormais pourvu d’un bâtiment d’école et de collège consistant en une maison et une tour contiguë.

Reste à savoir qui enseigne…

Voir aussi sur ce blog : Recteurs des Écoles

 


[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 21 v°.

[2] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1559-1560, f° 22.

[3] Tonnerre,AM, 4 CC 2 1561-1562, f° 14-14 v°.

[4] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564, f° 15.

[5] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565 f° 16 v°-17 et 44 v°-45.

[6] Sur cette année 1571 : Tonnerre, AM, 4 CC 3 1570-1571, f° 5 v° et 23 ; AM, BB 1.1 à la date du 30 avril 1571 et Max Quantin, « Histoire du Tiers-Etat à Tonnerre au milieu du XVIe siècle, 1543-1590 », BSSY, n° 40, 1886, p 422.

[7] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1564-1565 f° 9 v° et BB 1.1, 13 août 1564.

[8] Ce n’est que le 15 novembre 1567, que la ville paye l’entrepreneur qui a « rehaulsé la muraille de la tour de la fermetté de ladicte ville près la poterne tirant à la fosse et à la muraille de ladicte fermetté attenant de ladicte tour » et il ne s’agit pas du sieur Pyon (Tonnerre, AM, 4 CC 2 1567-1568, f° 13-13).

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1571, f° 6.

[10] Tonnerre, AM, BB 1.1, 22 juin 1571.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1570-1571 f° 23 v° et 25 v°. Anthoine Pyon va intenter un procès à la ville pour récupérer quelques deniers, et à sa suite ses héritiers. On en trouve encore mention en 1576 : Estienne Girardin marchand à Tonnerre, un des échevins, reçoit 60 s.t. « pour avoir par luy porté de ceste ville en la ville de Troyes la somme de 231 L 13 s 4 d tz de laquelle les habitants de ceste ville [devaient] acquitter Anthoine Pyon marchant demeurant à Tonnerre, pour l’acquisition par eux faicte de la place dud. Pion en laquelle est basty le college de Tonnerre ». A Troyes il y a la sœur dud. Pion, Jacqueline femme de feu Louys Noirot et les héritiers de celui-ci ; on leur doit encore de l’argent (Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576-77 f° 35 et 36).

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1572, f° 5-5v°, ordonnance du 17 août 1572.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1571-1572, f° 4, s.d.

[14] Tonnerre, AM, BB 1, décision prise à l’assemblée du 24 juin 1571.

[15] Guyon Puissant (décédé en 1572) avait épousé Claude Allier, sœur de Regnault Allier, que l’on appellait durant son veuvage « la mère Allier », transcrit dans les rôles d’imposition et ici par Lamerallier. Les échevins n’échapperont pas au procès, avec appel à Sens (Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576-1577, f° 23 v°, 26 octobre 1576).

[16] Tonnerre, AM, FF 3 in Ass. du 29 juillet 1576, (copie moderne).

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576/77 f° 29-29 v°, daté.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1576-1577, f° 36, 5 et 6 aôut.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1577-1578, f° 7.

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1578-1579, compte spécial, f° 5, daté 24 février 1578.

[21] Pierre Petitjehan, Description de l’Ancienne, Moderne et Nouvelle Ville de Tonnerre, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 53

[22] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-80 f° 27, s.d.

[23] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-80 f° 36 v°-37, s.d.

 


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