Tonnerrois en armes

A la suite du tumulte de la porte Saint-Michel au cours duquel un officier royal a été tué par les Tonnerrois le 27 avril 1564[1], Jehan duFaure, bailli du comté, sans doute sur l’ordre du lieutenant du prévôt de la connétablie de France, commande un « inventaire des armes pourtees par les habitans de Tonnerre et hospital ». La date est indiquée au « 9e jour du mois d’avril cinq cent soixante et quatre »[2]. Cette année-là, le serrurier Guillaume Bruslefer est payé pour une serrure à bosse qu’il pose « en la tour de l’eglise Nostre Dame pour y retirer les bastons suyvant l’edict »[3]. Il s’agit de l’édit d’Amboise de mars 1563 qui met fin à la première guerre de religion et demande un désarmement général. L’édit n’ayant pas été respecté, le tumulte de Saint-Michel est l’occasion de le mettre à exécution. Ce document de 26 pages pose interrogation car au dernier folio se trouve le reçu du notaire et greffier du bailliage d’un montant de 26 sols pour la grosse du « present inventaire », reçu daté du 9 septembre 1567. Il est fréquent que les factures soient payées en retard mais trois ans et demi pour une si petite somme, c’est beaucoup. Il y a aussi cette mention « Rendu » indiquée en marge en face de chaque nom. Les bourgeois de Tonnerre, sanctionnés par la connétablie, sont-ils restés sans armes durant tout ce temps, respectant ainsi l’édit de pacification ? C’est possible car la deuxième guerre va éclater justement en septembre 1567 : dès le 8, le bruit se répand que les huguenots se préparent à attaquer Auxerre. Tonnerre se prépare au guet et à la garde de ses murs puisqu’un des privilèges de la « bonne ville » est d’assurer sa défense. Aussi les autorités rendent-elles leurs armes à leur propriétaire et distribue les siennes.

Les hommes

268 personnes (la ville comptant pour 1) viennent déposer une ou plusieurs armes le 9 avril 1564, dont quatre veuves et cinq prêtres. La ville en retire également quelques-unes en la tour Notre-Dame. 324 armes sont ainsi récupérées, dont 11 appartenant à la ville[4]. Tous les chefs de feu ne sont pas représentés. Seuls ceux qui sont en âge, valides et qui savent manier les armes peuvent être miliciens. Il s’agit en fait d’un devoir. On peut estimer qu’environ 10 % de la population totale peut être armée en cas de nécessité de défense. C’est beaucoup moins que dans les grandes villes, mais honorable. Les veuves sont nombreuses mais seulement quatre détiennent une arme et remarquons aussi les cinq hommes d’église également tenus de participer à leur tour de garde. Ils portent alors hallebarde, pertuisane ou javeline.

Douze personnes ne sont pas propriétaires de l’arme qu’ils apportent et qui sont rendues à d’autres : une veuve, deux boulangers, un couvreur, un manouvrier, deux tonneliers, un prêtre, mais aussi trois riches bourgeois boucher, drapier et procureur.

Certains habitants sont en possession de plusieurs armes. Blaise Mandame, édile et riche marchand drapier ainsi que Denis Catin hôte de l’Escu de France en détiennent cinq chacun. Jehan Barrault, officier royal greffier au magasin à sel, Antoine Petijehan notaire, tabellion et récemment hôte de la Fleur de Lys ainsi que Regnault Allier hôte des Trois Maures en ont trois chacun. Le métier d’hôtelier qui voit beaucoup de passage et des étrangers requiert de pouvoir se défendre, et tous ont au moins une arme. Enfin trente-quatre personnes possèdent deux armes : des artisans, de riches marchands, des officiers et autres avocats ou procureurs. La très grande majorité n’en possède qu’une seule.

En recoupant les noms avec les rôles de taille de 1566, on obtient une répartition approximative dans la ville par paroisse — 109 pour Notre-Dame et 159 pour Saint-Pierre —, mais aussi par quantons[5] : 73 personnes de Notre-Dame intra-muros, 36 de Saint-Michel (qui englobe la rue de Rougemont côté sud [numéros pairs aujourd’hui] la rue St Michel, la rue des Prêtres [Pasteur], de la Varence, de Pantin et la rue Vaucorbe jusqu’à la porte Royale), 82 de Saint-Pierre-le Perron et 77 du faubourg de Bourberault. De quoi organiser les milices bourgeoises[6].

Les armes

De quelles armes de guerre disposent les Tonnerrois en 1564 ? On en dénombre 324 de quinze sortes différentes. On ne parle pas alors d’armes blanches, terme qui n’apparaîtra que deux cents ans plus tard, mais d’armes à feu, de trait, d’hast ou de main. Notons immédiatement qu’aucune épée n’est recensée, ce qui semble être l’usage dans ce type d’inventaire[7].

– 68 armes à feu ainsi que 3 mortiers. Deux mortiers de fer appartiennent à la ville et un autre petit est entre les mains d’une veuve. La majorité de ces armes sont des arquebuses (hacquebouzes) plus ou moins modernes selon leur système de platine : 38 sont à mèche dont 6 petites et 18 à rouet, une autre indiquée « sans meche ni rouet » et une dernière « sans chien », bref à réparer. L’arquebuse à rouet est la plus récente, plus légère mais onéreuse et plus fragile. Parmi ces dernières, huit sont à rouet de fer dont cinq appartiennent à la ville. Avec les cinq municipales, le corps des arquebusiers de Tonnerre s’élève à 58 personnes. Il est probable que, comme ailleurs, la compagnie des chevaliers de l’arquebuse de la ville date du XVIe siècle, mais je n’en ai pas trouvé trace. On dénombre également quatre « petits pistollets ». La ville est la seule détentrice des six mousquets, arme très récente et très chère. L’arquebuse appartenant à Me Jehan Pinot, fils de l’ancien bailli et mesureur au grenier à sel, est marquetée et vernie.

– 72 armes de jet dont 38 arbalètes, 4 javelots et 30 javelines dont 6 petites. Avec sa pointe de fer acérée et sa hampe mince, la javeline est une arme de jet pouvant aussi se manier comme une courte pique. Parmi les arbalètes 28 sont sans noix, cette petite roue mobile munie d’une encoche qui retient la corde. La noix doit en effet être remplacée régulièrement. Il semblerait que ces armes n’aient pas été très bien entretenues.

de quelques armes d'hast

de quelques armes d’hast

– 154 armes blanches et d’hast (du latin hasta, lance), pour la plupart issues des siècles précédents. Les 15 piques, 3 demi-piques, 61 hallebardes, 21 pertuisanes dont 6 petites et une « emmenchee de becs », 4 fourches de guerre (à deux dents), 46 épieux de guerre (et non de chasse) et 4 vouges, un instrument médiéval qui tombe en désuétude puisqu’il est remplacé par la hallebarde. Enfin 24 bâtons à deux bouts et un bâton à grain d’orge, 2 haches d’armes à bec de faucon et seulement 3 dagues, dont une emmanchée au bout d’un bâton.

– très peu d’armures : 5 jaques (petite cotte de maille) sont déclarés.

Les hommes en armes

Il y a 56 personnes dont je ne connais pas le métier. Pour le reste, on trouve des artisans : 2 artilliers[8], 6 bourreliers, 8 charpentiers, un cordier, 4 cordonniers, 3 couvreurs, un foulonnier, 7 maçons, 6 maréchaux ferrant, 2 menuisiers, un peintre verrier, 4 potiers d’étain, 3 serruriers, 3 taillandiers, un tailleur d’habits, 6 tanneurs et un corroyeur, 2 tixiers de drap et 1 tisserand de toile, 3 tonneliers, 2 vinaigriers. Un seul laboureur, 12 vignerons et 5 manouvriers. 54 marchands, dont 15 bouchers, 10 boulangers, 3 pâtissiers, 8 drapiers, un mercier (pour dix d’entre eux, j’ignore ce qu’ils vendent). Les officiers royaux, du bailliage, du comté ou municipaux sont 17. 6 avocats ou procureurs et 7 notaires dont deux sergents. Un médecin chirurgien, 2 messagers, 3 charretiers. Les 5 hôteliers de la ville et 2 taverniers manient aussi les armes. Sans oublier les 5 prêtres et les 3 veuves qui ne sont pas des plus pauvres et deux hommes domestiques. Une énumération un peu fastidieuse mais qui montre que peu ou prou tous les métiers sont représentés.

Si l’on compare à présent en fonction des fortunes. En se fiant à un rôle de tailles de 1569, le plus complet, on peut comparer le type d’arme avec la fortune de celui qui l’utilise. Sachant que 23 porteurs d’arme sont absents de ce rôle, on peut calculer sur 244 personnes. Les cotes vont de 2 deniers à 300 livres tournois dans le rôle et de 4 sols à 280 livres dans notre échantillon d’hommes armés. Dans le rôle, 12 % Les contribuables payant 60 livres d’impôt ou plus représentent 12 % du rôle et 24,6 % de l’inventaire. Parmi eux, 70 % possèdent arquebuse, arbalète ou pistolet, alors qu’ils ne sont que 26 % des contribuables en dessous de 60 livres. Le rapport s’inverse lorsqu’on étudie les épieux, arme par excellence du petit peuple : 8,3 % pour les plus riches qui sont aussi bourgeois, édiles ou d’une famille d’édiles, et 19 % pour les autres. Pour les hallebardes ou les pertuisanes, la proportion s’équilibre. La fortune seule pourtant ne suffit pas à expliquer ce décalage, il faut aussi compter dans cette société hiérarchique avec l’état et la qualité des personnes.

L'inventaire et ses mentions en marge

L’inventaire et ses mentions en marge

Reste à dire un mot sur les mentions en marge de l’inventaire. En face de 21 noms, il n’y a aucune mention. Des armes demeurées dans la tour de Notre-Dame ? Pour 180 noms est juste écrit « Rendu ». Pour les 69 autres personnes, on apprend davantage de choses. Ce peut être « Rendu à sa femme » (23 fois), à sa fille (1 fois), à son fils (11 fois), à son gendre (3 fois) à sa servante (1 fois) ou à son serviteur (3 fois). C’est là aussi que l’on découvre que certains n’étaient pas propriétaires de l’arme recensée puisque le notaire précise « rendu à Me Jehan Pinot » ou à Germain Luyson, etc. Dans les familles aussi, les armes changent de main du fils au père ou l’inverse. Une histoire un peu plus compliquée qui montre l’honnêteté de certains : le drapier Claude Bazard avait apporté une petite arquebuse à mèche ; celle-ci est rendue par erreur à Jehan Germain « qui a dict appartenir à Estienne Bazard », marchand mercier sans doute de la même famille que Claude.

 

Voici la capacité défensive de la cité en cas de besoin, mais on comprend aussi la nécessité de réglementer le port d’armes dans les villes. Que les miliciens détiennent des armes est une chose, mais pour les autorités (le roi, le comte, les échevins…), il est nécessaire d’encadrer leur utilisation dans les espaces publics car le port d’armes constitue une menace permanente de glissement vers la violence ou l’émeute. La période des guerres de religion, qui voit se multiplier les armes dans la société civile dans un contexte d’angoisses sociales et religieuses, montre également l’apogée de la législation du port d’armes (22 ordonnances, déclarations ou édits royaux entre 1550 et la fin du siècle)[9].

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[1] Voir sur ce blog Le tumulte de la porte Saint-Michel 1 et 2 : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/08/le-tumulte-de-la-porte-saint-michel-1/

[2] Tonnerre, AM, EE 2.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 comptes de la ville 1563-1564 f° 22 v°, sans date. La tour de l’église est en 1566 au moins à son deuxième étage, voir https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/05/21/la-tour-de-notre-dame/

[4] Il n’est pas mentionné à qui elles avaient été distribuées, ni même si elles l’avaient été.

[5] A ce sujet et pour visualiser un plan de la ville, voir Rues de Tonnerre à la Renaissance : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/category/la-ville/plan-et-rues/

[6] Je reviendrai sur ce sujet dans un article sur guet et garde (à venir).

[7] Bien que l’épée fut l’apanage des gentilshommes, nombreux sont ceux qui en possédaient sans toutefois les porter en public.

[8] L’artillier fabrique et vend des armes à longue portée telles que arbalètes, arquebuses, pistolets… A eux deux, ils possèdent deux arbalète et une arquebuse, avec quelques réparations à effectuer.

[9] Voir Julien Le Lec, « Les armes en Bretagne sous l’Ancien Régime : étude menée à travers les arrêts sur remontrance du Parlement de Bretagne (1554-1789) ; http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01206406/document ; voir aussi Philippe CONTAMINE, « L’armement des populations urbaines à la fin du Moyen Âge : l’exemple de Troyes (1474) », La guerre, la violence et les gens au Moyen Âge, t. 2, Paris, éd. CTHS, 1996, p. 61-70.

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Des soins médicaux en l’hospital

La grande porte de l’hôpital sera ouverte par le portier de novembre à mars de 6 heures du matin à 7 heures du soir, et en été de 4 à 5 heures du matin jusqu’à 9 heures du soir, précise un règlement en 1565. Je vous propose aujourd’hui de pénétrer à notre tour dans le monde des soins hospitaliers.  Mais d’abord, qu’entendait-on alors par santé ou maladie ?

Qu’est-ce que la maladie ?

A la Renaissance, la médecine se définit encore comme la pratique de la philosophie naturelle sur le corps humain. On est donc dans une pratique philologique et non expérimentale. Pour entrer dans ce savoir, il est bon d’avoir à l’esprit que la philosophie d’alors considère que la Nature est composée de trois éléments : Dieu, le monde des astres avec ses sept planètes (on ne connaissait pas alors au-delà de Saturne) et le monde d’en-bas régi par le nombre quatre. L’Homme est lui aussi la synthèse des quatre éléments de base : l’Air, la Terre, le Feu et l’Eau. Chaque élément possède une qualité : le sec, le froid, le chaud et l’humide. En correspondance analogique avec les éléments, on trouve les saisons, les âges de la vie et surtout les quatre humeurs du corps – le sang, la pituite ou phlegme, la bile jaune et l’atrabile ou bile noire – qui, selon leur prédominance déterminent quatre tempéraments fondamentaux : le bilieux (chaud et sec), l’atrabilaire (froid et sec), le flegmatique (froid et humide) et le sanguin (chaud et humide). C’est la théorie des humeurs héritée d’Hippocrate et revisitée par Galien, médecins grecs. Selon cette théorie, partagée par tous, la santé dépend du rapport équilibré de ces humeurs dans le corps. S’il y a « intempérie », c’est-à-dire dérèglement, excès ou défaut de l’une ou de l’autre, il y a maladie, la cure visant à rétablir l’équilibre rompu. Un être en bonne santé est un être « tempéré ».

La cure

C’est en fonction des symptômes, de la gravité, du tempérament, des habitudes de vie (homme/femme, riche/pauvre, jeune/vieux, mangeur de viande ou pas…) du malade, entre autres, que le médecin prescrira son ordonnance. Dans la perspective galénique d’alors, le principe est de soigner un mal par son contraire. Par exemple, l’insomnie étant perçue comme un excès de chaleur, on la soigne par des médicaments à tempérament froid. Les causes chaudes et sèches, comme les fièvres, l’intempérie (dérèglement) du foie, la teigne, les gales sèches, les hémorrhagies internes ont besoin de remèdes rafraîchissants, tandis que les causes humides et froides, comme la goutte, l’intempérie de l’estomac, l’hydropisie ont besoin de remèdes chauds secs et débilitants[1].

Chaque substance végétale (qui constituent l’essentiel des traitements), animal ou minéral possède l’une des quatre qualités élémentaires. La faculté première des médicaments dérive donc de ces qualités et leur faculté seconde en résulte : le sec endurcit et resserre ; le froid condense, repousse, ferme, exaspère, agglutine ; le chaud raréfie, attire, ouvre, atténue, adoucit et déterge et l’humide amollit et relâche[2]. Sur ordonnance du médecin, l’apothicaire conçoit et réalise les remèdes appropriés. Voilà pour l’essentiel, car c’est en fait un système très complexe.

N’oublions pas que nous sommes dans un hôtel-Dieu, l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles, fondé à la fin du XIIIe siècle et conçu pour guérir les corps et les âmes. La grande salle des malades donne sur l’autel et le mausolée de la reine fondatrice éclairés par de grandes baies lumineuses, à peine séparée du chœur par des balustres en bois, et les messes et les prières font partie intégrante des soins spirituels. Un règlement du 24 octobre 1565 stipule que « le religieux de semaine recevra les malades pauvres, les confessera et administrera, les exhortera au salut de leur âme ». Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la religion et de la foi dans la cure. Pas plus qu’il ne faut mésestimer l’impact des soins courants apportés : chaleur et nourriture. Nous avons vu que sur ce plan les pauvres malades sont bien traités et que la nourriture distribuée en abondance correspond à la diététique galénique[3].

Au XVIe siècle, l’hôpital n’a pas encore de pharmacie interne. Il achète les drogues (plantes, matières premières et compositions) à un maître apothicaire ayant son officine en ville. Dans les années 1550 François Morot est l’apothicaire désigné. En 1560, on trouve Pierre Garon, qui avait déjà exercé avant Morot. En 1567 Jacques de Chaonnes est en titre pour longtemps et sera remplacé par son fils. Les apothicaires reçoivent de maigres gages annuels auxquels s’ajoute le prix des drogues fournies. Ils doivent donc justifier de leurs factures, que l’on appelle parties, et c’est essentiellement sur quelques-uns de ces documents que se fonde cette petite étude. Lorsque l’on possède une facture sur une année quasi entière avec des dates, on s’aperçoit que l’apothicaire peut livrer n’importe quel jour de la semaine, même le dimanche (sauf interdiction de l’Eglise comme Pâques, Fête Dieu, etc.). En temps normal, les jours les plus chargés sont les lundis, mardis et jeudis, ce qui fait écho au fait que les visites des médecins se font les lundis et jeudis[4]. En temps d’épidémie, tous les jours de la semaine sont à égalité sauf le dimanche. Au total, ils sont trois apothicaires à Tonnerre et leurs boutiques se côtoient sur la place du pilori, Pierre Garon puis son fils Gabriel initiant la rue du Perron (rue St-Pierre). Chacun possède un jardin pour la culture des simples aux portes de la ville.

Désignation des malades

Comment l’apothicaire désigne-t-il les malades à qui il apporte des médicaments ? Sans doute suit-il la dénomination proposée en amont par le chirurgien ou le médecin puisqu’il a l’obligation de suivre leur ordonnance. Parfois, les remèdes sont directement transmis au chirurgien sans aucune autre précision que « donné au cirurgien » ou bien « donné au cirurgien pour plusieurs pauvres », impossible alors de savoir s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, ni si ce sont des personnes différentes ou pas. D’autres fois l’apothicaire ne mentionne que « pour un pauvre » ou « pour une femme », précisant quand c’est le même jour « pour un autre pauvre » ou « pour une autre femme ». On sait alors qu’il s’agit de femmes ou d’hommes différents.

Pour les autres malades, des indications plus ou moins précises permettent de les individualiser. La distinction se fait alors selon quatre critères. D’abord par le lieu d’origine, ce qui permet de constater que l’hôpital ne reçoit pas que des Tonnerrois, mais aussi des gens du comté, d’autres régions de France et même des étrangers : un pauvre homme du faubourg Rougemont, un autre d’Argenteuil, un pauvre de Fresnes, une fille de Cruzy, une de Molosmes[5], une « fille d’auprès de Sens », un homme de Paris, un autre « de Molins en Bourbonois », une femme de Troyes, une autre de Chartres, l’espaignolle, le prouvençal, « un pauvre Italien natif de Rome »… La distinction peut se faire aussi ou en plus par la désignation de la maladie : une femme qui a mal à la main, un enfant qui a mal aux yeux, un garçon ayant mal à la tête, le galleux, « pour un qui est rogneux[6] aux jambes », « pour un qui a mal aux oreilles », un homme « au bras luxé », « pour un de Rogemont qui a la jambe rompue », « pour une qui a une sciatique » ou une « qui crache le sang », « pour celuy à qui on a apliqué le cautaire », ou encore par ricochet « pour la femme de celuy qui a mal au pied », etc. Parfois, c’est un caractère remarquable qui fera la différence : une fille rousse, la manchotte, le tondu, le boiteux, « un grand homme noyr qui est maigre ». L’apothicaire désigne également les malades par la lettre du lit dans lequel ils gisent car chaque travée porte une lettre écrite sur le mur[7] : « pour un pauvre à la lettre C », « pour une vieille au lict N », un homme au lit M remplacé deux mois plus tard par une femme, une autre au lit O et le même jour un homme de Laignes au lit D, puis l’Espagnole, puis un pauvre homme « au lict suivant ». Enfin, lorsque les personnes sont connues, généralement tonnerroises, leur nom est cité et dans ce cas très rarement leur maladie.

"Parties pour lospital de tonnerre" par Jacques de chaonnes (H E 128-2)

« Parties pour lospital de tonnerre » par Jacques de chaonnes (H E 128-2)

On s’aperçoit qu’en temps normal (hors épidémie), il y a deux fois plus de personnes d’autres régions ou d’origine inconnue que d’habitants de la ville ou du comté. Quant aux Tonnerrois, ce sont le plus souvent de petites gens désignés par leur prénom – Marceau, Claude – ou des veuves – par exemple la Cabassone, du nom Cabasson car on féminisait le nom de famille pour les femmes, ou encore la Baricaude (du nom Baricaud ou Baricault). Le personnel de l’hôpital profite aussi des soins : en 1579 par exemple, la chambrière des religieuses, une servante de cuisine, Pierre le charretier, sœur Thiennette ou frère Bon reçoivent des remèdes. L’année 1579, l’hôpital accueille deux fois plus d’hommes que de femmes[8]. Il reste néanmoins difficile de découvrir par ces seuls documents combien de malades sont accueillis en même temps. Pour cela, il faut se référer aux carnets de visites du dépensier qui pour cette année livre un nombre moyen de 16 malades alités[9], ce qui est peu. Parmi les malades accueillis, ils ne sont que 23 % de la ville, 10,6 % du comté et 66,4 % d’origine étrangère ou inconnue.

Des blessures

Parmi les malades, il y a des blessés. Blessures accidentelles comme mal à la main ou à la jambe, jambe rompue, estropié des deux jambes, bras luxé, brûlures, ou blessures dues à des actes de violence. Le mardi 7 avril 1579, deux hommes sont amenés à l’hôpital. Le premier, de Fresnes, a reçu sept coups d’arquebuse dans un pied et le second, dont on ne connaît pas l’origine, a reçu un coup de dague au côté. L’homme de Fresnes va recevoir 26 remèdes jusqu’au 18 août et l’autre 5 remèdes jusqu’au 15 mai.

Que donne-t-on à de tels blessés ? Parce que plus nette, une plaie provoquée par une arme blanche était relativement moins grave qu’une blessure par balle. Le blessé par dague ne semble pas trop atteint, aucun organe n’est touché. On lui applique à l’aide d’éponges de la Terbentine de Venize (un détersif), puis de l’Hypericum, huile de millepertuis, un cicatrisant et anti-inflammatoire avec du miel rosat qui adoucit. Le traitement doit être renouvelé car les quantités sont importantes. Un peu plus d’un mois après, le 15 mai, il reçoit de l’aureum, un onguent vulnéraire que l’on donne en bonne voie de cicatrisation. Puis plus de nouvelles de cet homme.

Quant à l’autre blessé, il est l’objet d’une attention particulière. Une arquebusade pouvait provoquer une plaie avec un délabrement tissulaire important et un grand risque de s’envenimer. De plus, dans le pied, la balle peut rompre os, nerfs ou tendons. Une fois ôtés les chairs lacérées, les esquilles d’os, la balle et autres corps étrangers ayant pu pénétrer, on appliquait des cataplasmes à base de farine d’orobe et farine de febves (deux farines considérées comme détersives et résolutives pour les tumeurs), de pouldre de roses de Provins (poudre astringente qui arrête le sang), pouldre de melilot (poudre émolliente, qui adoucit l’inflammation), pouldre de camomille et de l’huille rosat (vulnéraires), et enfin un mondicatif, un onguent détersif et vulnéraire qui nettoie plaie ou ulcère. Dix-sept jours plus tard, le 24 avril, on réitère le cataplasme en y ajoutant de l’huille d’ipericum (Hypericum, huile de millepertuis, un cicatrisant et anti-inflammatoire) et toujours le mondicatif. Le lendemain, de l’huile rosat rafraîchissante. Plus d’un mois se passe et le 9 juillet, le blessé reçoit un onguent plus sévère, de l’egiptiacum (Egyptiacum), un onguent chaud à base de vert de gris, miel et vinaigre ayant des qualités détersives ; on l’emploie pour « consumer les chairs baveuses des plaies », il nettoie, enlève la pourriture, purge les matières purulentes et la chair morte. Le 20 juillet, le blessé reçoit du palmeum (Diapalma ou emplâtre palmeum) qui assèche, absorbe le pus, bon pour les plaies, contusions, os brisés ; de l’huille rosat, du nutrictum, un onguent froid, dessicatif, rafraîchissant et cicatrisant, à base de plomb, huile, vinaigre ; de l’Apostolorum, un onguent vulnéraire plus doux que l’Egyptiac qu’il reçoit néanmoins, le mondicatif et du miel rosat, de l’alun utilisé pour stopper les hémorragies et nettoyer les plaies, du blanc rasis (Album Rhasis ou Blanc de céruse), onguent froid dessicatif et apaisant, à base de plomb, qui corrige les intempéries chaudes (brûlures, démangeaison…), du pomphligos (Diapompholix) onguent froid très dessicatif et rafraîchissant qui guérit les ulcères, en particulier sur les jambes car il apaise les inflammations, dessèche les humidités superflues, amène les ulcères à cicatriser. Encore un petit mois et le 18 août, on lui applique un emplâtre résolutif et fortifiant à base d’Oxicroceum et de melilot qui amollit les duretés et « discute l’humeur près des jointures », dont on se sert en cas d’os rompu. Il reçoit aussi de l’Apostolorum et du Nutrictum, onguent froid dessicatif et cicatrisant.

L’immobilisation, la bonne chair et le repos ont certainement contribué à sa cicatrisation. Il est précisé que ce 18 août est « le jour qui s’en alla de l’hospital ». D’ailleurs sa femme est venue le chercher. Il va donc rentrer à Fresnes, à 25 km de là. A pied ? L’histoire ne le dit pas mais il a échappé à l’amputation. Lorsqu’il y a amputation, des prothèses remplacent parfois le membre : l’hôpital paye en effet Vincent Chausson, menuisier à Tonnerre, « pour deux jambes de bois pour un pauvre soldat estant es lict dudict hospital auquel les jambes ont esté coupees par le cirurgien d’icelluy hospital », ainsi que Nicolas Moreau, sellier, « pour la garniture [en cuir donc] desdictes jambes de bois »[10].

D’autre maux

Dans un règlement de 1565, il est précisé que le chirurgien assistera à la réception de chaque pauvre pour les visiter, reconnaître leur maladie et les refuser s’ils sont atteints de maladie contagieuse : lèpre, vérole, mal St Main[11] ou peste. Pourtant l’hôpital reçoit des rogneux. Sans doute n’en sont-ils pas encore à un stade gravissime.

En temps normal, les maux les plus fréquemment évoqués sont le mal aux yeux, mal aux oreilles, sciatique, gale, dartres, gerçures, fièvre, maux de gorge, hydropysie. Mais d’autres fois, les choses s’enveniment. Ce fut le cas en 1586-1587. Un épisode de peste sévit alors dans plusieurs régions. Il est avéré à Sens et, d’après Le Maistre[12], à Tonnerre aussi. De fait, il y a un crescendo du nombre de malades avec un pic aux mois de juin et juillet 1586. Les carnets de visitation[13] révèlent 53 « pauvres gisans aux lict malades » le 19 juin, 47 le 23, 41 le 27 et le 30, 45 malades le 3 juillet, 48 le 7, 54 le 14, 57 le 21 jusqu’à 60 le 28 et 57 le 30, puis le nombre diminue lentement pour atteindre 44 le 18 août, et encore 43 fin septembre. Ce sont des chiffres lourds en regard de la vingtaine de malades en temps normal et il est certain dans ces circonstances qu’ils sont à plusieurs par lit, ce qui ne semble pas être le cas habituellement. Un automne 1586 humide, suivi d’un hiver froid et humide et d’un printemps froid jusqu’en mai n’ont favorisé ni la bonne santé ni de bonnes récoltes et un nouvel épisode contagieux sévit. Dans une assemblée du 23 mai 1587, les paroissiens de Saint-Pierre délibèrent que « s’il advenoyt danger de maladie dangereuse comme il a faict par cydevant, ceux qui seront décédés ne seront enterrés à l’église durant la contagion »[14]. Le Maistre ajoute que cette année-là, les rôles de taille indiquent deux cents trois familles insolvables pour décès ou absence (les plus riches s’éloignaient du foyer de contagion). D’après la facture de l’apothicaire Jacques de Chaulnes[15] et au nombre de livraisons, c’est dans la semaine du lundi 30 mars au dimanche 5 avril que se déclare l’épidémie. Elle va durer jusqu’à fin juin, soit trois mois. On parle de vers, de flux de sang, de flux de ventre, dont « une femme qui jettoit des vers par la bouche ». Cela ressemble davantage à la dysenterie qu’à la peste. Les remèdes sont laxatifs, vomitoires, astringents ou vermifuges, sous forme de cataplasme, liniments, poudres, médecines ou tablettes. Il y avait des prémisses depuis le début de l’année, y compris parmi le personnel de l’hôpital. Un certain N. de Reuilly va rester cinq mois à l’hôpital, du 16 janvier au 4 juin[16]. Quelques-uns restent une semaine, la plupart de un à deux mois.

Chose surprenante par rapport à une année normale, cette période épidémique voit s’inverser la proportion d’habitants de la ville par rapport aux pauvres étrangers : 70 Tonnerrois tous nommés dont 26 femmes et une petite fille, contre 45 personnes (dont 6 femmes et trois jeunes garçons), sans doute pauvres et « étrangers », ainsi qu’un homme de Chemilly (village de l’Allier). Parmi les pauvres, quelques-uns ne reçoivent que du sucre rosat, sucre candi ou réglisse ou encore enulatum contre la gale, mais la plupart d’entre eux, sans doute atteints du même « mal épidémique », reçoivent des remèdes équivalents à ceux des habitants.

Outre les purges et lavements à l’aide de clystère, les remèdes sont parfois très complexes : « une pouldre astringente composee avec myrobolans, semen contra, bol armenic, pouldre d’aromaticum rosatum, sucre rosat et aultres contenant 2 onces ½ pour plusieurs prises » (25 sols pour trois hommes) ; « une medecine pour deux prises composee avec senné, 4 drachmes[17] myrobolans, un drachme pouldre d’aromatum rosatum, syrop d’absynthe et plusieurs aultres drogues » (pour 30 s), drogue que l’on réitère pour plusieurs autres « ayans flux de ventre » ; « une pouldre astringente contenant 2 onces composee avec coral [corail] bol armenic, pouldre d’aromatum rosatum, sucre rosat et aultres » (25 s), ou encore « 1 drachme pouldre d’anis et corne de cerf brulee et lavee avec vin blanc » (18 d) (pris en breuvage avec le vin), pour une femme qui reçoit en plus une médecine laxative.  Le Semen contra est un vermifuge contre les vers intestinaux[18]. L’Aromatum rosatum est un mélange donnant une poudre qui fortifie l’estomac et autres viscères, qui aide à la digestion et dissipe les ventosités. Les mirobolans, astringents et purgatifs, sont une espèce de prune séchée venue des Indes. Le sirop d’absinthe est utilisé dans les maladies du foie et de l’estomac, il aide à la digestion et est bon contre les vers. Le bol d’Arménie est une terre qui assèche et qui, en usage interne, est bonne contre la dysenterie ou le flux de ventre (diarrhée). On utilise aussi de rares ingrédients animaux, comme les coraux réputés froids et secs qui font, entre autres, mourir les vers, de même que la corne de cerf calcinée qui également resserre les tissus[19]. Le Séné, qui arrive du Levant, est un purgatif. Il semble évident qu’il y a un problème grastro-intestinal et parasitaire chez beaucoup. Les médicaments ne sont pas du tout les mêmes que les autres années, sauf pour les malaises ordinaires (refroidissement, gale, goutte…).

A partir du début juillet 1587, les médecines laxatives ou vermifuges s’estompent et l’on revient à des traitements ordinaires. Un signe de la fin de la contagion est le retour des riches Tonnerrois en ville. Même la comtesse Louise de Clermont, duchesse douairière d’Uzès, en partance pour le sud, passe par Tonnerre. Elle a près de 80 ans et, comme toute personne de condition, évite les lieux pestiférés. Elle va donc éviter l’hôpital et sera logée chez Henry Canelle, élu pour le roi en l’élection, dans l’hôtel dit aujourd’hui « hôtel d’Uzès »[20]. Le 9 juillet, elle y signe une procuration pour la réception des comptes de l’établissement qui a lieu deux jours plus tard, évitant ainsi tout contact avec les lieux.

De bonnes cures, somme toute

Il est très aisé de discréditer les soins et médicaments reçus par les hospitalisés au XVIe siècle[21]. Pourtant, avec les connaissances d’alors et la philosophie sous-jacente, il faut reconnaître que les malades reçoivent des soins très corrects. La comtesse Louise de Clermont va même jusqu’à prêter son médecin. Elle est en effet toujours accompagnée d’un médecin dont on trouve parfois trace en l’hôpital. C’est le cas par exemple du sieur de St Pons qui va la suivre par quartier de 1555 à 1573 où il devient premier médecin de Marguerite de Valois, reine de Navarre. Honnorat Le Chantre, seigneur de Saint-Pons a ainsi laissé des ordonnances pour des pauvres malades lors de certains de ses passages. Il prescrit de nombreux collyres. Un cas intéressant est celui de Jehanne de Cri[22]. C’est la seule fois où de l’argent-vif est prescrit pour un onguent où entrent également de l’huile d’aspic, de l’axonge de porc [saindoux], du mastic et galinaceorum anseris. Autant de produits qui, selon Ambroise Paré et d’autres, sont « le vray antidote de la grande vérole », autrement dit la syphilis. Paré ajoute que « l’axunge de porc y est fort propre, parce qu’elle relâche, amollit, et refoult facilement le vif-argent », tandis que l’huile d’aspic (une sorte de lavande) « raréfie, digère et cède les douleurs ». Ce seul onguent coûte 40 sols, ce qui est très cher. Il en était demandé une livre « par l’ordonnance de monSr de St Pons duquel Me Jehan Combart [le chirurgien] l’a oynte ». Jehanne avait auparavant reçu d’autres drogues et aura encore une médecine.

Certains malades ne font que passer semble-t-il, venant chercher un médicament sans rester à l’hôpital. Citons un ermite du mont Sara[23] qui en février 1579 reçoit une pilule. On n’en sait pas davantage mais on peut douter qu’il soit resté en société. De même qu’une « pauvre chambrière » de Tonnerre qui vient chercher un collyre et doit retourner travailler chez ses patrons. Fin juillet 1587, après l’épidémie, même les trois chevaux de l’hôpital reçoivent un traitement. J’ignore s’il est interne ou externe, mais il s’agit d’un mélange d’anis, coriandre, cumin, clous de girofle, cannelle, muscade et gingembre.

La mort d’un humaniste à Tonnerre

Traducteur de latin et de grec, Pierre Saliat (Salliat ou Salyat) avait côtoyé les familles de Genouillac et de Crussol et enseigné à Paris au collège de Navarre et, depuis quelques années, il était précepteur des trois petits frères d’Antoine de Crussol : Jacques, Louis et Galliot24]. Il n’est plus guère connu aujourd’hui que de quelques chercheurs érudits et on sait fort peu de choses de sa vie. Il peut donc être intéressant d’ajouter une pierre à l’édifice en parlant de la fin de sa vie. En effet, dans les notes biographiques à son sujet, on sait qu’en 1556, il fut secrétaire du cardinal de Châtillon – frère aîné de François d’Andelot seigneur de Tanlay, proche Tonnerre – et on ignore la date de son décès. En avril 1556, Antoine de Crussol avait épousé Louise de Clermont, devenant ainsi comte de Tonnerre. C’est cette même année que sont éditées les Neufs livres des Histoires d’Hérodote, « le tout traduit par Pierre Saliat secrétaire de Monseigneur le reverendissime cardinal de Chastillon ». Le cardinal comme les Crussol suit alors la cour dans le val de Loire. Il se peut que Pierre Saliat soit aussi présent. A Paris en juin, comme les Crussol, il signe son épître à Henri II à qui il dédie son livre. Toujours est-il qu’on le retrouve en novembre au côté du couple comtal qui assiste, à Sens, au procès qu’il a intenté contre les habitants de Tonnerre[25]. Le 13 novembre, Crussol écrit à son bailli et autres officiers de Tonnerre pour les informer de la destitution de Toussaint de Mallesec et de la nomination de Pierre Saliat comme maître et administrateur de l’hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles par lui-même et la comtesse. L’installation et le serment ont lieu deux jours plus tard, le dimanche 15[26]. La nomination d’un maître de l’Hôpital est un enjeu de pouvoir. Antoine de Crussol et Louise de Clermont accomplissent ici un acte symbolique fort rappelant qu’ils sont les seigneurs du comté. Acte envers les habitants mais aussi envers les du Bellay qui, depuis le décès de François en 1553, ont des prétentions sur le comté. Des lettres adressées à Saliat montrent toute la confiance du comte et de la comtesse à son égard.

Mais à la saint Rémy 1560, Pierre Saliat tombe malade ou subit une crise d’une maladie déjà installée. Sur ordonnance du médecin Jehan Baillet, l’apothicaire Pierre Garon livre des médicaments et autres thérapeutiques les 4, 5 et 9 octobre[27]. La liste s’allonge les 13 et 22 octobre. Chaque jour, un clistère (seringue à lavement) est prescrit avec des remèdes par voies interne et externe, sauf le dernier jour, le 22. La première fois, il reçoit « sertainnes huyles pour luy frouter le couté » et une « fomentation pour luy appliquer sur le ventre », ainsi que du sucre candi et une pilule. Appliquée avec un linge, la fomentation, chaude et humide, ramollit et adoucit, elle atténue les douleurs. Le lendemain, Pierre Saliat reçoit des raisins de Damas, de l’orge mondé et un sirop de jujube qui, réunis en tisane sont utilisés contre la toux. Le 9, on lui fabrique de la gelée à base de sucre, cannelle et safran, puis l’orge mondé. Le 14, il reçoit un emplâtre dont on ne connaît pas la composition « pour luy appliquer dessus l’estomac », le même sirop de jujube et les orges mondés, un julep (sorte de sirop) digestif pour sa toux, une boîte de looch et la gelée de sucre-cannelle-safran. Dans la dernière livraison se côtoient du sucre, des amandes, l’orge mondé, une autre boîte de looch et la même gelée auxquels on ajoute une grenade et une bouteille de sirop de grenade. L’orge mondé est une sorte de tisane à base d’orge débarrassé de ses enveloppes. Ambroise Paré recommandait l’orge mondé parce qu’il « rafraischit, humecte, deterge et lache un peu le ventre ». Le looch est une composition à consistance plus épaisse qu’un sirop et que l’on prend en y trempant un bâton de réglisse que l’on suce. La composition ici n’est pas donnée mais les loochs sont utilisés dans les maladies de la poitrine et des poumons ; ils calment la toux. On peut penser que le maître est atteint d’une intempérie froide et sèche. Il souffre, respire mal et tousse beaucoup et les soins qu’il reçoit sont plutôt palliatifs. La facture s’élève à 15 L 6 s 6 d ts.

L’apothicaire Garon arrête sa liste au 22 octobre. Il précise qu’il a donné ces drogues « pendant qu’il [Saliat] a esté malade de la maladie dont a esté deceddé selon les ordonnances des medecins et mandement dudict feu Salliat pour l’entertenement [l’entretien] de sa personne ». Le 27 octobre, un carnet de dépenses indique « des petits pains pour quatre hommes qui gardent ladicte maison et d’aultres qui garderent ledict hospital toute la nuyct à icelle fin que on ne transportast rien dudict hospital »[28], ce qui indique clairement que le maître est mort. Pierre Saliat est décédé entre le 23 et le 27. J’opterais pour le 26 ou le 27. Le 6 novembre, Damyan Sanbon son serviteur est remercié ainsi que Jehan Baillet le médecin : le dépensier règle 30 sols tournois à l’un pour un arriéré de deux ans pour ses services et 12 livres tournois à l’autre pour cinq années, « lesquelles sommes seront prinses sur la vente des meubles dudict deffunct leur maistre »[29]. L’Hôpital n’avait en effet pas à payer pour les frais personnels des maîtres et il est de plus aux prises avec deux conflits bien encombrants : d’une part Toussaint de Mallesec qui tente de faire valoir ses droits de maître de l’Hôpital et d’autre part Jacques Du Bellay qui tente de faire valoir ses droits sur le comté de Tonnerre, tandis qu’Antoine de Crussol et Louise de Clermont sont très pris à la cour et seront envoyés en mission dans le Sud. Dès le 5 janvier 1561 n.s. l’ultra catholique Jacques Du Bellay, s’empresse de nommer un nouveau maître, frère Nicole Becquet de l’ordre de Saint-Victor à Paris. Il est un moine augustin et tente d’imposer sa règle aux religieux de l’Hôpital qui s’insurgent. Voilà qui change l’ambiance après l’humaniste Pierre Saliat, sans doute « mal pensant de la foi » mais bonhomme.

Voici pour ces quelques incursions parmi les soins à l’Hôpital de Tonnerre au XVIe siècle. Le sujet est ardu et exige des approfondissements. Avis aux jeunes chercheurs en histoire hospitalière : les archives sont là, sur plusieurs siècles.

 

Cet article est complémentaire de celui-ci : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/01/09/des-repas-en-lhospital/

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[1] Jean Fernel d’Amiens, Le meilleur traitement du mal vénérien, 1579. Traduction de L. Le Pileur,Paris, Masson, 1879.

[2] D’après Ernest Wickersheimer, la Médecine et les médecins en France à l’époque de la Renaissance, Slatkine reprints, Genève, 1970, p 163.

[3] Voir mon article sur les repas à l’hôpital : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2016/01/09/des-repas-en-lhospital/

[4] Ceci a été initié, en août 1568 (AH, E 97), par le maître Maurille de Lymelle en poste depuis quelques mois. Auparavant et depuis quelques années, les visites étaient organisées les lundis et vendredis.

[5] Argenteuil, Molosmes, Fresnes et Cruzy-le-châtel sont des villages du comté de Tonnerre.

[6] Lésions de grattage pouvant être surinfectées dues à une galle ancienne et chronique.

[7] Je parlerai un jour des bâtiments de l’hôpital au XVIe siècle et de la salle des malades.

[8] Tonnerre, AH, E 128-2.

[9] Tonnerre, AH, E 97.

[10] Tonnerre, AH, E 49, 4 janvier 1570.

[11] Ou mal saint-Méen, gale sévère, « lèpre des Grecs » qui est une rogne qui ronge jusqu’aux os.

[12] Le Maistre « Découverte d’un champ de sépulture à Tonnerre », BSSY,  Auxerre 1849, vol III, p 7-27.

[13] AH, E 149.

[14] Archives de la fabrique, d’après Le Maistre, op. cit., p 15.

[15] AH, E 151-1 : « Parthyes pour les pauvres de l’hospital deues à Jaques de Chaulnes apothicaire » du 31 décembre 1586 au 23 septembre 1587. Remarquons au passage que cet apothicaire, fils de Jacques de Chaonnes a changé l’orthographe de son nom.

[16] Les séjours que je donne sont approximatifs puisque je me base sur la délivrance de médicaments, laps de temps entre la première entrée et la dernière. Il est possible que les gens restent plus longtemps.

[17] La drachme ou dragme était une unité de mesure en pharmacie valant 1/8e d’once.

[18] Voir M. De Meuve, Dictionnaire pharmaceutique ou apparat de medecine, pharmacie et chymie, Paris, 2e éd. chez Laurent d’Houry, 1689.

[19] D’autres substances d’origine animale – œuf, miel, graisse, gélatine… – ou minérale – argent vif, esprit de soufre, perle réduite en poudre… – sont utilisées mais c’est surtout au XVIIe siècle qu’elles vont se multiplier à l’excès jusqu’au ridicule (crottes de chauve-souris, foie de loup, œil d’écrevisse, poudre de crâne humain, momie, etc.), avant de revenir dans nos pharmacopées (huile de foie de morue, créatine, sérum, etc.).

[20] Tonnerre, AH, E 150.

[21] … même si, de nos jours, il y a un retour à l’utilisation des plantes et un regain des médecines alternatives, considérées comme plus humaines, plus globales et moins nocives…

[22] Tonnerre, AH, E 96, en 1569. Cry est un village sur l’Armançon à une trentaine de kilomètres et à la limite du comté.

[23] Le Mont Sara est une colline à l’Est de la ville, alors à environ 1,5 km de la porte de Rougemont, qui possédait un hermitage. Le chemin qui y menait longeait la Grange Guillaume Aubert et une chapelle. Il reste encore la ferme dite grange Aubert et un Ecce Homo dans un oratoire du XVIIe siècle.

[24] J’ai parlé de Pierre Saliat dans l’article sur les recteurs des écoles, ici dans la rubrique Ecole et collège : https://tonnerrehistoire.wordpress.com/2015/01/02/recteurs-des-ecoles/. Pierre Saliat avait aussi écrit une biographie de Galiot de Genouillac (mort en 1546), grand-père maternel d’Antoine de Crussol, qui fut grand maître de l’artillerie sous François 1er ; livre paru en 1549 et dédié à Antoine de Crussol alors vicomte d’Uzès. Le poète Charles Fontaine loue la science de Saliat qui a instruit Antoine et est désormais maître de ses frères (Charles Fontaine, Odes, énigmes et épigrammes, adressez pour etreines, au Roy, à la Royne, à Madame marguerite et autres Princes et Princesses de France, Lyon, Jean Citoys, 1557 (privilège du 1/10/1555), p 26 et 55) ; en 1553-1554, Jean est mort, Charles est déjà abbé et les trois autres sont âgés de 9 à 15 ans. Saliat est donc employé par Antoine avant même son mariage avec Louise.

[25] Mon propos n’est pas ici de parler de ce procès, mais j’y reviendrai dans le grand incendie de 1556.

[26] Voir le procès verbal d’installation transcrit et publié intégralement par Eugène Drot d’après ADY, E 116, f° 5 sqq : (BSSY, 1902-2, pp 245-247)  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k298668q.image.r=Salliat.f246.hl

[27] Tonnerre, AH, E 82.

[28] Tonnerre, AH, E 76.

[29] Tonnerre, AH, E 75. Jehan Baillet était médecin de l’Hôpital, il est payé ici pour ses services personnels auprès de Saliat et ne perdra pas son office.

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Horloges et cloches de ville

Tonnerre s’est dotée d’une horloge, comme la plupart des villes, au plus tard au XVe siècle. Cette horloge est située au chevet de l’église Saint-Pierre, dans une cahuette, une logette en bois posée en saillie au niveau des combles sur le contrefort sud de la fenêtre axiale. Cet habitacle est comme la figure de proue de la nef de l’église pas encore terminée. On le voit de toutes parts. Il surplombe la ville. Le cadran est tourné du côté du faubourg de Bourgberault et il s’agissait, au XVIe siècle, d’une horloge mécanique à sonnerie automatisée.

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Le conducteur de l’horloge et la cloche de la retraite

Qui dit horloge, dit « conducteur de l’horologe ». Il fallait en effet l’entretenir et la manier, ou plutôt le manier car le terme est alors masculin. Celui qui veille à sa bonne marche est le garant de l’heure et c’est un officier municipal payé 8 L. 10 s.t. par an. Depuis 1552, date des premiers comptes à notre disposition, Pierre Billard est cet officier[1]. Habituellement, l’horloge est confiée à un serrurier, mais Pierre Billard est drapier, il est vrai frère d’un serrurier. Il mène donc l’horloge mais pas seulement : son salaire est agrémenté de 70 s.t. pour sonner « chacun jour à l’entree de la nuict la cloche pour faire fermer les portes et retirer chascun en son logis », « ainsi qu’il est acoustumé ». Une autre cloche, dite cloche de la retraite, était donc placée à côté du timbre de l’horloge. Il s’agit ici de cloches laïques et municipales, même abritées dans une église. Il est à remarquer que ces cloches sont logées en quelque sorte hors d’œuvre, sur un contrefort et loin du clocher. D’ailleurs ni les chanoines, ni les marguilliers de Saint-Pierre ne participent aux frais de cette horloge ni autres cloches civiles. Enfin, l’accès à l’horloge ne se fait pas par l’église, mais par les combles afin de pouvoir s’y rendre sans troubler la vie religieuse. Chaque soir, donc, Pierre Billard grimpe à l’horloge pour remonter les contre-poids, surveiller la bonne heure au soleil et sonner la cloche de la retraite.

Cloche du guet et tabourin

Nous venons d’entrer dans le monde des cloches civiles, qui ne cessent de se développer depuis XIVe siècle afin de rythmer la vie publique en dehors des sonneries religieuses. La cloche de ville était alors déjà l’expression juridique et symbolique de l’autonomie communale. Comme les cloches, l’horloge est une « marque de ville ». La difficulté de distinguer entre civil et religieux tient au fait que certaines cloches étaient utilisées pour les deux et que les documents ne sont pas toujours explicites sur le sujet.

Nous avons pourtant déjà différencié cloches du clocher et cloches de l’horloge, pas du tout logées à la même enseigne. Avec ou à côté de l’horloge est apparue aussi la cloche de la retraite qui sonne à la tombée du jour, à 19 h en été. Pierre Billard gère les deux. Qui donc s’occupe de l’ouverture des portes le matin (à 6 h en été) ? N’ayant trouvé dans les comptes aucune mention de cloche du matin ni aucun homme payé pour la faire sonner − sauf circonstances très exceptionnelles comme nous le verrons −, et tenant compte du fait que dans une petite ville comme Tonnerre, les cloches religieuses faisaient souvent office de signaux laïques, la convention sonore à Tonnerre pouvait être que l’Ave Maria, l’Angelus du matin vers 6 h, signifiait ouverture des portes[2] ?

En avril 1562, éclate la première guerre civile qui durera presqu’un an. Pierre Billard conduit toujours l’horloge et sonne la cloche de la retraite toute l’année. En ces temps incertains, cela ne suffit pas et deux nouveaux personnages interviennent en même temps que deux autres signaux sonores, uniquement au cours des mois de juillet, août et septembre : Pierre André, payé « pour ses peines tant d’avoir sonné la cloche pour ouvrir les portes que avoir sonné la cloche du guet », et Nicolas Colin, tavernier et tabourineur, pour son salaire de « sonner le tabourin le matin pour assembler les gardes des portes »[3]. C’est une des très rares fois où un homme sonne une cloche du matin durant trois mois, et cela arrive en cas de danger. Apparaît aussi la cloche du guet. Elle est toujours distinguée de celle de la retraite. La cloche du guet n’est pas abritée avec l’horloge, mais bien dans le clocher de l’église Saint-Pierre qui sert aux guetteurs.

Le clocher de Saint-Pierre

Construite sur une terrasse rocheuse qui domine la ville au sud, l’église Saint-Pierre a dû se loger sur ce socle en tenant compte d’un système défensif déjà en place, ce qui explique son orientation nord-est et son entrée latérale au sud-est. Au nord-est se trouvent donc le chevet et… la guérite de l’horloge. L’église a eu plusieurs campagnes de construction, dont les piliers de la nef en 1562, mais la littérature est assez contradictoire et je n’ai pas approfondi le sujet. Les travées et chapelles sud (sud-est) faisant suite à une sacristie sont terminées et n’ont pas subi trop de dommages puisque même les vitraux n’ont pas éclaté. Quant à la tour carrée, démarrée en 1441, elle est terminée en 1492 puisque, selon L. Lemaistre, un guetteur était déjà établi dans la lanterne[4]. Pour le couronnement du clocher, on a en effet préféré une coupole surmontée d’un lanternon. Solide et puissante, elle est bien sûr faite pour contenir un beffroi avec ses cloches, mais fait aussi partie de l’appareil de défense du Belfort ou château Saint-Pierre. Le beffroi de Saint-Pierre peut accueillir quatre cloches. Il est situé au coin nord-ouest de l’église pas du tout touché par le feu, et dire que les cloches ont été détruites en 1556 n’est pas cohérent me semble-t-il. Ce sont les cloches de l’horloge au chevet qui sont tombées.

Je ne suis pas sûre que le lanternon soit déjà construit au début du XVIe siècle, car j’ai trouvé trace d’un marché de charpenterie pour « la couverture et dosme de la tour sainct Pierre »[5]. Pourtant dès que nécessaire (guerres, passages de troupes, rôdeurs…), on fait le guet « en la lanterne du fort et chastel sainct Pierre » (1562) , ou encore « en la tournelle de l’esglise sainct Pierre » (1567-1568)[6]. Où serait cette lanterne si ce n’est dans la tour ? Une chose est sûre, c’est que la cloche du guet est logée dans cette église : tous les deux ans, on achète du cordeau pour cette cloche et il est précisé une fois « 5 livres de cordeau achetees pour sonner la cloche du guet en l’eglise sainct Pierre pour advertir les gardes des portes »[7]. Je présume donc que cette cloche est dans le clocher et non vers l’horloge. Un dernier indice est la refonte de quatre cloches pour Saint-Pierre en 1623, dont l’une d’elle porte « « Je suis faict en lan 1623 pour le service de la republique de tonnerre », ce qui signe une cloche civile au milieu des autres. Selon la sonnerie, on pouvait avertir de différents dangers, entre autres le nombre d’hommes qui se présentaient et à quelle porte. La cloche du guet est celle qui fut confisquée en 1564, à la suite de l’affaire de la porte Saint-Michel[8], soit durant quelques mois remplacée par une trompette, soit durant deux ans, je n’ai pas de certitude. Par la suite, la trompette sera utilisée par un sergent pour avertir la population « de post en post », en vue d’élire des représentants par quanton (quartier) ou d’informer d’une ordonnance du roi ou du bailli, par exemple[9].

Réparations de l’horloge après l’incendie de 1556

Après le grand incendie du 8 juillet 1556, la chaleur du feu avait mis à mal l’horloge de la cité. Pierre Petitjehan (f° 85) relate que la grande violence du feu dura de 16 h à 21 h et commence son récit par l’horloge qui semble rendre l’âme : « l’orologe flamboyant et bruslant sonna pour sa derniere foys neuf heures, avec un son si lent et mélancolique qu’il sembloit que les timbres et appeaulx… », c’est dire l’importance de l’horloge. Nous apprenons au passage qu’elle sonnait aussi la nuit. Son beffroi attaqué par les flammes, la cloche de l’horloge est tombée, « cassé rompu ». Les marguilliers de l’église, assistés des échevins vendent donc les 700 livres de matière de la cloche à Sebastien et George Blanchard, des saintiers (fondeurs de cloches) itinérants, originaires de Chaumont-en-Bassigny, travaillant alors à Troyes. A 15 livres le cent, cela rapporte 105 L.t. à la ville[10].

Lors de cette année comptable, du 1er octobre 1555 au 30 septembre 1556, Pierre Billard n’a été payé que pour « troys quartz d’an escheus le dernier jour de juing 1556 » par faute de cloches dans le dernier trimestre[11]. Pourtant, dès le 24 août, les échevins avaient passé un marché avec le serrurier Claude Billard, frère de Pierre le conducteur, pour faire et réparer « roues cage, mouvement [et toutes] choses servant à l’orologe [de ceste] ville » [12]. Comme il reçoit 25 livres tournois, le travail a dû être conséquent (une serrure ou un verrou sont payés de 4 à 6 s.t., une réparation 2 à 3 s.t.). C’est lui d’ailleurs qui conduit l’horloge durant trois mois en 1557, année au cours de laquelle Symon Testuot charpentier et Pierre Mathieu couvreur, Jehan Chevolat cordier et Pierre Colleson serrurier reçoivent 10 L 15 s 6 d.t. « pour ouvrage de leur mestier faict audict orologe comprins l’achapt de quelques trapans [planches], clou et late »[13]. On retape donc la guérite mais le tarif montre qu’on ne la refait pas entièrement ̶ soulignons au passage que si toute l’église avait brûlé et se soit écroulée, comme on le lit souvent, la cahuette aurait volé en éclat. Le compte suivant manque, peut-être contient-il l’achat d’un timbre ? Mais l’horloge devait avoir des problèmes car on la refait durant l’hiver 1559-1560.

Il a d’abord fallu la visiter, faire un diagnostic et marchander le marché, ce qui est accompli par Pierre Billard le conducteur, Laurens Renoyr serrurier de Tonnerre qui traitent avec Alexandre Mestre et Pierre DuBreuil (du Breuil) d’Auxerre. On ne cite jamais leur profession, ils sont sans doute horlogers, ou Me horloger et serviteur. On achète ensuite des pièces pour la réparation et une fillette, un fût, pour transporter l’horloge à Auxerre « pour icelluy refaire, et icelluy refaict », le rapporter à Tonnerre. Puis Mestre et DuBreuil, avec l’aide de Billard et Renoyr, vacquent à « racoustrer et attacher » [remettre en état et assembler] l’horloge. Enfin, Pierre Collesson serrurier refait la serrure « qui estoit en l’huys dud. horologe », ainsi qu’une nouvelle clef. Pierre Billard peut de nouveau conduire l’horloge. Il est payé pour huit mois, ce qui situe la remise en état de marche fin janvier/début février 1560. Le 13 février, les horlogers signent leur quittance pour 25 L.t.. La dépense totale s’élève à 46 L 7 s 9 d.t.[14]. C’est une horloge à ressort et contre-poids : Pierre Billard remplace le ressort et achète du cordeau pour les contre-poids[15].

Nouvelle horloge en l’église Monsieur Sainct-Pierre

C’est en 1579, alors que les passages de troupes onéreux se calment un peu dans la région, que Tonnerre va remplacer l’horloge de l’église Saint-Pierre, avec autorisation des officiers comtaux et royaux. Le 24 mai, Jehan Parisot, un des échevins, se rend à Troyes pour marchander un marché avec Jherosme Le Roy fondeur. Celui-ci recevra le solde de ce qui lui est dû « apres qu’il aura fournye et delivré à ses perilz et fortunes dans l’eglise de l’enfermerie de sainct Pierre audict Tonnerre et pres le pillier où ilz se doibvent monter au clocher de lad. eglise, trois timbres du poix de dixhuict cens à deux mil livres* de bonne matiere et de bon son ». Les cloches d’horloge étaient plus lourdes et plus chères que les mécanismes. Il s’agit ici de timbres, cloches sans battant, frappée de l’extérieur par un marteau. Le Roy sera payé à raison de « 10 escus sol. pour cent »[16] et reçoit une avance de 100 écus.

Dès juin, on prépare le terrain pour ces travaux en transportant 55 cloches « en l’eglise monsieur sainct Pierre, pour faire le chemin et chafaux pour aller aud. orloge ». Il s’agit peut-être de petits barils ou sorte de fûts coupés en deux et posés à l’envers sur le sol du comble côté sud. On accède en effet au comble par un escalier à vis situé dans une tourelle au sud. L’église n’est pas encore tout à fait finie mais il faut croire que le gros oeuvre sud l’est. Une fois dans le comble, il reste environ 33 m à parcourir pour atteindre l’horloge ; avec 55 cloches, cela fait disposer une cloche tous les 60 cm, sur lesquelles on chaffaude, c’est-à-dire que l’on y dispose des planches afin de ne pas marcher directement sur la croupe des voûtes[17].

Le 4 septembre 1579, Jehan Parisot rapporte « lesd. cloches et timbres » de Troyes en présence du fondeur et le 28, après publication, on met au rabais le travail de charpenterie. C’est le plus décroissant qui l’emporte à 140 écus. A ce prix, Guillaume Testuot, charpentier juré de Tonnerre, doit faire « la charpenterie couverture terrasse et autres besongnes faictes pour l’orloge dudict Tonnerre dressé en la charpenterie du cœur de l’eglise monsieur sainct Pierre, montee de clocher, tant des appeaulx [petits timbres] que du beffroy dudict horloge, marteaulx, ferrures desd. cloches et timbres, angins pour la faire sonner, chemin et allee par le dedans de lad. eglise pour aller aud. orloge, et autres besongnes necessaires »[18]. Le bail est passé par devant Me Pierre Thureau (Turreau) lieutenant général au baillage de Tonnerre. On s’aperçoit alors d’un problème dans la cahuette. Un Tonnerrois fonce au château de Thorey « querir Jehan Pinot Me couvreur pour venir remettre et radouber [remettre en état] la terrasse de plomb qu’il avoit faicte en la cahuette de l’horrologe dud. Tonnerre »[19]. Le 27 novembre, une fois l’horloge et la sonnerie installées, on fait venir un horloger, Pierre Vivien demeurant à Tonnerre qui a « acoustré l’orloge de sainct Pierre et faict sonner les demies heures », ce à quoi servent les appeaux. Le travail est achevé en décembre : le 2, Testuot est payé ; les 11 et 12, Pierre David et Jacques Mathieu, marchands, et Pierre Desmaisons Me charpentier font la visite pour voir si le travail est dûment accompli.

StP2Le cadran de Saint-Pierre tourné vers la fosse Dionne et Bourgberault

La charpenterie ne pose pas de problème mais le gros timbre oui ! Il est trouvé non recevable. Le charpentier Guillaume Testuot le descend donc le 24 mars 1580 pour « estre refondu ». Transport à Troyes où Le Roy est tenu de refaire le timbre. En attendant, fin avril, l’horloger Pierre Vivien recharge de 8 livres de fer le marteau, allonge les deux baccules [balanciers] et réadapte le ressort. Le Roy semble rapporter le timbre fin mai ou en juin. Le 1er juillet, il est payé 124 écus 24 s, ce qui fait un total de 224 écus 24 s[20]. Selon le marché à 10 écus le cent, il a travaillé avec 2243 livres de « matiere ». L’ensemble a coûté 366 écus (soit 1098 L.t.), une grosse somme.

Première horloge pour Notre-Dame

Avant l’incendie de 1556, l’église Notre-Dame avait un petit clocher implanté à la croisée du transept. Cette cloche servait à appeler les fidèles à la prière ou à la messe. La même cloche avec une sonnerie différente, code que tout le monde comprenait, appelait aux assemblées ou conseils, le plus souvent le dimanche à midi après la messe. Ce clocher en plomb a fondu et n’a pas été reconstruit. La tour a alors déjà son premier niveau construit. Pour connaître la construction des autres niveaux, voir La Tour de Notre-Dame. J’ignore où l’on a mis une cloche à l’église pendant la construction de la tour. Pourtant, une cloche continuait d’appeler à la prière ou aux affaires.

En 1579, la tour de Notre-Dame a au moins trois niveaux, peut-être quatre selon mon étude. Le 29 avril 1579, les échevins passent un contrat avec Jacques Vivien, de la famille de Pierre Vivien intervenu à Saint-Pierre, et lui aussi Me horloger. Jacques Vivien « a entrepris faire et parfaire bien et deuement une monstre d’orloge et icelle planter au dessus de la tour de l’eglise Nostre Dame dud Tonnerre, du costé regardant la place du Pillory, ainsy qu’il a esté deliberé en l’assemblee tenue audict lieu par les habitans le dimanche 26e dud mois et an ». On lui verse un acompte de 5 écus d’or. Le solde, soit 8 écus 1/3, lui est versé le 14 juillet 1579 après visitation par Pierre Billard l’aîné et Pierre Guillot serrurier. Travail auquel « il a entierement satisfaict »[21].

Une monstre d’horloge est un cadran. Pour 13 écus 1/3 (40 livres tournois), la communauté s’est dotée d’une horloge supplémentaire qui regarde cette fois vers le nord, du côté du Pilori (place Charles de Gaulle) et de la rue de l’Hôpital, puisque celle de Saint-Pierre regarde vers le couchant. Ce cadran a bien été implanté, ce qui me fait dire que le quatrième niveau de la tour est déjà construit, même si on le parfait plus tard en 1619-1620. Nous avons vu ce qu’il en coûte d’installer des timbres. Aussi, cette horloge n’a pas de son et n’en aura pas de sitôt mais elle existe et doit fonctionner avec un mécanisme léger.

La place du Pilori en 1828Horloge de Notre-Dame et place du Pilori en 1828

 Voici ce que je peux dire aujourd’hui (2015) sur les horloges et cloches de la ville de Tonnerre à la Renaissance. Je conviens qu’il reste des zones d’ombre autour de la construction de l’église Saint-Pierre et la finition de son clocher, mais j’affirme que cette église abritait la première horloge de la ville et la cloche du guet. Dès la fin du XVIe siècle, il faut préciser horloge de Saint-Pierre ou horloge de Notre-Dame.

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[1] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1552-1553, f° 9 v°, 1561-62, f° 11 v°, 1562-63, f° 15 v°, etc.

[2] Dhorn-van Rossum Gerhard, L’histoire de l’heure, l’horlogerie et l’organisation moderne du temps, MSH éd., Paris, 1997, pp 211-212.

[3] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1561-1562, f° 11 v°, 18 v°-19.

[4] Lemaistre Louis, “Ancienne porte romane et église romane souterraine de Tonnerre », AY, 1848, p146.

[5] Tonnerre, AM 4 CC 3 compte des octrois 1579-1580 f° 5. Encore des études en perspective…

[6] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1562-1563, du 1er octobre au 8 décembre ; f° 16 v° et 1567-1568 f° 40 v°-41, du 1er octobre 1567 au 30 septembre 1568.

[7] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1569-1570 f° 43-43 v°.

[8] Voir le Tumulte de la porte Saint-Michel (1) et le Tumulte de la Porte Saint-Michel (2).

[9] Avis ! Avis ! Ceci ne sera pas sans rappeler aux anciens Tonnerrois le tambour du père Godin.

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 13.

[11] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1555-1556, f° 21.

[12] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1556-1557 f° 21-21 v° ; il ne sera payé que l’année suivante, mais la date du marché est mentionnée ; les mots entre crochets indiquent des hypothèses de ma part car le coin supérieur droit du compte est fort abîmé.

[13] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1556-1557 f° 22.

[14] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1559-1560, f° 17 à 18 ; et f° 16 v° pour Billard.

[15] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1565-1566 f° 18-18 v° ; 1567-1568, f° 20 v°-21.

[16] En septembre 1577, une ordonnance d’Henri III avait aboli le compte par livres tournois pour instaurer le compte par écus, avec un écu soleil valant 3 L.t. ou 60 s.t. Le compte par écus est ainsi utilisé tant bien que mal à Tonnerre dès l’année civile 1577-1578.

[17] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1578-1579 comptes des deniers d’octrois, f° 3 v°-4, ordonnance du 8 juin 1579 et quittance du 11.

[18] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1578-1579 comptes des deniers d’octrois, f° 2 à 3 v°.

[19] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-1580 f° 26 v°. Le château de Thorey, dont il ne reste aujourd’hui que des ruines, est dans le comté de Tonnerre, et est alors tenu par Guillaume de Montmorency.

[20] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1579-1580 comptes des deniers d’octrois, f° 2-2 v° et f° 6 pour Vivien.

[21] Tonnerre, AM, 4 CC 3 1578-1579 comptes des deniers d’octrois, f° 4-4 v°.

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La tour de Notre-Dame

Je ne parlerai pas ici de l’histoire de l’église Notre-Dame de Tonnerre que nous allons intercepter à la Renaissance[1]. Elle fut commencée par le choeur et le sanctuaire au XIIIe siècle tandis que la dernière travée, dans toute la largeur de l’église est du XVIe siècle. Cette travée forme un tout avec la tour et le grand portail qui ouvre sur la nef. Ce dernier date de 1536. On lit partout, jusque dans la documentation pour les touristes ou le panonceau à l’entrée de l’église, que ce grand portail fut « ordonné » par Louise de Clermont, que le petit portail date de 1545 et que la tour fut construite entre 1620 et 1628, ou encore comme l’écrit J. Fromageot que la tour, du XVIIe siècle, est due à Charles-Henri de Clermont[2]. Essayons de revisiter tout cela.

Rez-de-chaussée de la tour et petit portail : 1541-1545

D’abord, pourquoi vouloir à tout prix attribuer une construction, réparation, augmentation ou embellissement d’église à un seigneur ? Depuis le Moyen Age, la charge des églises est passée en partie aux paroisses et la communauté des habitants y veille très sérieusement. Il n’est pas nécessaire qu’un seigneur ni qu’une autorité ecclésiastique intervienne. D’autre part en 1536, Louise de Clermont n’est pas encore comtesse de Tonnerre, et sa mère Anne de Husson le devient seulement à la fin de l’année suivante, après partage de l’héritage de son neveu Claude de Husson. Je ne vois pas comment Louise de Clermont aurait pu commander le grand portail. En 1545, c’eut été possible, puisqu’elle est devenue comtesse au décès de sa mère en septembre 1539 et son mari, François du Bellay, a pris le titre de comte de Tonnerre par son mariage. Admettons que ce comte, par l’intermédiaire ou non de ses officiers, ait été commanditaire de la tour qui abrite le petit portail. Sans document (j’avoue ne pas les connaître), comment l’affirmer ?

Les paroissiens et la fabrique sont peut-être seuls à l’origine de ces constructions (fabrique désigne à la fois les propriétés d’une paroisse et les marguilliers qui administrent ces biens). Rappelons que l’église paroissiale est non seulement un lieu de culte mais aussi une maison commune pour tous les habitants. C’est le cas de Notre-Dame à Tonnerre. C’est là que se réunissaient les assemblées pour délibérer sur les intérêts communs, civils ou paroissiaux, réunies après l’office, presque toujours le dimanche à midi, au son de la cloche.  Quand on veut construire, réparer ou embellir une église, la fabrique prend les choses en main et doit obtenir l’aval des officiers royaux et seigneuriaux, et demander l’autorisation à l’évêché. La communauté reste ensuite le maître d’œuvre des travaux. Le problème majeur était le financement. Le chœur était à la charge des décimateurs[3] et la nef à celle des paroissiens. Pour le clocher, tout dépendait où il était implanté. Ici, il est à la charge de la communauté. Quand la fabrique n’avait pas de revenus suffisants, il fallait obtenir le droit de s’auto-imposer, comme la ville lorsqu’elle était en manque d’argent. Il est possible aussi que sans être commanditaires, le comte et la comtesse aient donné des fonds et posé la première pierre. Avouons donc notre ignorance sur le commanditaire de la tour et du petit portail : je pencherais pour les paroissiens. Toujours est-il que le rez-de-chaussée de la tour est déjà construit en avril 1542 lorsque François 1er fait une escale de sept à huit jours à Tonnerre. Pierre Petitjehan raconte que le recteur des écoles « esperant que le roy prendroit son entree par la porte St Jacques avait preparé un theatre devant le grand portail de l’eglise Notre Dame lequel avec la grosse tour estoit nouvellement construit en la beauté et somptuosité d’ouvrages qui y apparaissent »[4]. Ce premier niveau devait atteindre le premier bandeau, à la hauteur du grand porche. Le petit portail qui devait être au moins ébauché fut achevé en 1545. Il permet d’entrer dans l’église par le rez-de-chaussée de la tour.

Façade de Notre-DameFaçade de Notre-Dame de Tonnerre

Les paroissiens, après avoir agrandi l’église, entre autres par le rez-de-chaussée de la tour, décident donc de poursuivre le travail. Ce genre de décision est toujours pris en assemblée générale de la communauté paroissiale. Si une majorité se prononce pour l’établissement d’un devis et l’exécution des travaux, il faudra payer et souvent avoir recours à une taille sur la communauté, c’est pourquoi l’assemblée est essentiellement composée de propriétaires. Les paroissiens élisent alors des procureurs qui épauleront les marguilliers pour ces travaux.

Construction du deuxième niveau de la tour : 1550

Maximilien Quantin évoque ce contrat de 1550 mais ajoute aussitôt que l’incendie de 1556 a détruit cette partie de l’édifice et que « ce ne fut qu’en 1620 qu’on reprit l’achèvement de la tour »[5]. Voici l’intégralité de ce contrat.

[f° 177] « Comparant en leurs personnes honnorables hommes Me Pierre Catin, Guillaume Gaulchot, Germain Luyson, procureurs et maregliers de l’eglise Nre Dame de Tonnerre et avec eulx plusieurs paroissiens d’icelle eglise jusques au nombre de cens ou six vingtz [100 à 120] pour ce faire assemblez à son de cloche en ladicte eglise d’une part/ et Nicolas Monnard masson demeurant aud Tonnerre pour luy d’autre part /

Lesquelles partyes ont volontairement recongnu et confessé avoir fait et par ces presentes font entre eux le marché qui s’ensuit /

C’est ascavoir que ledict Monnart sera tenu et a promis de bien et deument faire monter et continuer ung estage en la tour de lad. eglise Nre Dame qui est le second estage qui se commencera audessus où le commencement de ladicte tour a cessé par le hault, les pilliers et ouvrage duquel second estage se continueront selon qu’ilz sont commencez et desduitz jusques à la haulteur [f° 172 v°] que de present a ladicte tour / faire les retraictz et moulures le tout selon le pourtraict que lesd. procureurs ont monstré aud. Monnart / faire une voulte de mesme pendant au dessus ung hostiau [?], continuer et monter la vis par dehors lad. tour / Et lequel second estage jusques au tiers jusques au lieu marqué audict pourtraict contient en haulteur cinq toyses deux piedz et demy / Et se poursuivra en deux saisons de printemps et esté prochains venans jusques au dedans la saint Remy que l’on dira mil cinq cens cinquante et ung / A la charge que led. Monnart residera au lieu de Tonnerre avec deux ou trois serviteurs au plus pour ce que ladicte eglise n’en pourroit bonnement contenir davantage / Baillera icelluy Monart bon et suffisant peige [garant] / rendra faicte et parfaicte led. Monart ladicte besongne bien et deument au dict de gens de cognoissance dedans le temps dessusdict / Laquelle lesd. procureurs feront visiter touttefoys et quantes foys qu’il leur plaira et qu’ilz verront estre necessaire / fourniront iceulx procureurs aud. Monnart les matieres en place avec cordes et angins / Pour laquelle besongne payront aud. Monart la somme de 540 livres tz en besongnant / A laquelle somme lad. besongne a esté ce jourd’huy enscherie de delivrer aud. Monart comme plus descroissant en plaine assemblée faicte en lad. eglise Notre Dame à chandelle ardant/ Et ledict Monart a esté pleigé et cautionné par Aignan Leclerc et Jehan Lesestre vignerons lesquelz en sont obligez l’ung pour l’autre [etc.] / Ont lesd. procureurs delaissé et mis es mains dudict Monnart ledict pourtraict pour en faire ung semblable et tout pareil et rendre l’original ausd. procureurs affin de le mestre au coffre de lad. eglise pour eulx garder / Lequel pourtraict a esté signé dudict juré en presence de tesmoings cyaprès [le portrait et ce contrat sont attachés et scellés l’un à l’autre, etc…] / Passé aud. Tonnerre en presence de Jehan Levuyt notaire et praticien, Pierre Cerveau, Nicolas Cabasson, Me Philippe Bolloy, Edme Monard massons et aultres dud. Tonnerre, le 9e de mars 1549 [av. Pâques, soit 1550 n.s.].

Suit l’engagement solidaire des cautions de Nicolas Monart maçon demeurant à Tonnerre[6].

Pour résumer : la tour qui a déjà une bonne dizaine de mètres de haut grandit de 10,60 mètres en 1550, ce qui la met à peu près à la hauteur du toit de la nef. Le travail doit être rendu avant le 1er octobre. Les procureurs de Notre-Dame procureront les matériaux sur place, avec cordes et grue. Le maçon qui a emporté le marché est Nicolas Monnart (Monart ou Monnard). Il habite rue de la Varence et sera souvent sollicité pour des travaux à l’hôpital ou pour la ville. Il est prié de ne travailler qu’avec deux ou trois apprentis et sera payé 540 livres tournois en besognant, c’est-à-dire à la semaine. Il doit copier le plan et poursuivre la tour telle que commencée et dessinée, en particulier l’étroite tourelle avec sa remarquable vis. Il terminera par une voûte et un toit provisoire. Il semble bien que la tour arrive alors jusqu’au troisième bandeau et comporte trois niveaux.

Le grand incendie de 1556

On lit donc partout dans la littérature sur Tonnerre que le grand incendie de juillet 1556 a détruit l’église en partie et bien évidemment sa tour à peine commencée. Nous venons de voir que cette tour fait déjà bien 20 m de haut, possède deux, voire trois niveaux et qu’elle est solidement bâtie avec ses larges contreforts. Le quartier autour de Notre-Dame a en effet été très touché par le feu : une partie des rues Vaucorbe, Saint-Michel et des Prêtres (rue Pasteur) ont subi un intense foyer. La rue des Prêtres d’alors est très étroite des maisons y furent détruites. L’Hôtel-Dieu qui collait à l’église dans la rue actuelle du Doyenné a été réduit en cendres. L’église a donc été touchée elle aussi et Petitjehan raconte que le clocher implanté à la croisée du transept, « couvert tout de plomb », environné de flammes, « ploroit et degouttoyt tout à l’entour de soy grosses larmes et ruisseaux de plomb » emportant avec lui les matières des cloches, ce qui obligea à rejoincter les voûtes[7]. Cerveau, au XVIIIe siècle, est le seul à affirmer que la tour fut commencée avant 1556 et que les traces du feu peuvent se lire « jusqu’au 3e ou 4e cordon de la tour »[8]. On peut encore le constater en partie de nos jours. Néanmoins, elle est restée debout, comme l’église. Les assemblées ont très vite repris. En 1563, un serrurier fabrique une « serrure à bosse mise en la tour de l’eglise Nostre Dame pour y retirer les bastons suyvant l’edict »[9]. Les armes n’ont pu être rangées dans l’église, mais bien au premier étage de la tour.

3e ou 4e niveau terminé : 1579 ?

J’avoue ici que j’avance une hypothèse car je n’ai pas de documents à propos d’un contrat de construction. Peut-être existe-t-il aux archives départementales, chez les notaires, mais il m’a échappé. Si quelqu’un trouvait une trace, cela permettrait d’en savoir plus. Pourtant, en mars 1579, en même temps que l’on refait à neuf l’horloge de l’église Saint-Pierre, on installe un cadran d’horloge « au dessus de la tour de l’eglise Nostre Dame dudict Tonnerre, du costé regardant la place du Pillory »[10]. Un cadran, même sans sonnerie, a un mécanisme et il faut en prévoir l’emplacement. Or l’horloge est installée au quatrième niveau, juste sous le clocher. A moins que l’on n’ait d’abord installé un cadran à l’étage en-dessous, ce qui me paraît fort improbable. Je ne suis ni architecte, ni historienne de l’art et si je fais des erreurs, je veux volontiers être corrigée par des personnes plus compétentes (faites un commentaire par exemple). Pour l’instant, je soutiens qu’il ne manque à la tour que le beffroi.

Révision du 4e niveau et construction du 5e, le beffroi : 1619-1623

Les dernières années du XVIe siècle sont assombries par les guerres de la Ligue ou Sainte Union catholique. De 1585 à 1598, les combats, passages de troupes, pillages, impôts sont le lot d’une population exangue. Il faut un peu de temps pour se relever. A Tonnerre, on s’attaque pourtant aux chapelles et à la façade sud de l’église Saint-Pierre de 1587 à 1595 et au portail nord dont la première pierre est posée en 1590 par Charles-Henri de Clermont en l’absence de sa grand-tante. La comtesse Louise, décédée en 1596, est remplacée par son petit-neveu qui ne devient comte de Tonnerre qu’en 1603. Resté fidèle au roi et à une succession légitime, comme la ville de Tonnerre, Charles-Henri de Clermont a combattu la Ligue. En 1597, il a épousé Catherine Marie d’Escoubleau de Sourdis[11]. Celle-ci portera douze enfants et mourra en couches à Tonnerre en janvier 1615. C’est une femme pieuse, dévote au sens de ce début de XVIIe siècle, souhaitant restaurer le catholicisme et œuvrer dans le monde par des actions charitables. Embellir des églises ou même fonder des couvents font partie de cette conception du devoir. C’est une tout autre ambiance qui s’installe à Tonnerre, et si Louise de Clermont n’est pas ou fort peu intervenue (à notre connaissance) dans la construction des lieux de culte tonnerrois, Charles-Henri et son épouse vont s’en charger, à commencer par la fondation du couvent des Minimes en 1611. Devenu veuf, Charles-Henri poursuit l’œuvre initiée et encourage de sa présence (et peut-être de ses finances ?) les ouvrages en cours.

Le niveau du clocher de Notre-Dame avec son beffroi de charpente est construit en 1619-1623. Je me fie à Cerveau pour l’affirmer[12]. Cet auteur parle de 30 pieds d’élévation pour ces années-là (il y en avait 32 pieds en 1550). J’ignore la hauteur exacte de cette tour. Ce serait bien de la connaître… J. Fromageot a bien documenté cette fin de construction, hélas en partant de la certitude que toute la tour fut construite à ce moment-là. Or, les gravures de Duviert datant de 1608 et 1609, montrent bien la tour déjà élevée, mais pas totalement, et recouverte d’un toit.

Duviert.NDDuviert 1609

J. Fromageot parle bien de « faire et parachever l’étage qui est déjà commencé », ce qui signifie pour lui enlever les pierres brûlées et reconstruire. Il s’agit plutôt de terminer et parfaire d’abord ce 4e niveau, justement en ajoutant la date de 1620, les quatres écus (le roi, le comte, l’évêque et la ville) et « de faire le cadre commencé de 12 pieds en carré […] avec enfoncement pour loger la montre »[13], qui existe déjà depuis 1579, mais peut-être pas au même emplacement, ou une autre horloge ? Il s’agit enfin, sans doute en 1621-1623 de construire le dernier niveau avec son solide beffroi de charpente pour soutenir quatre cloches « branlant ». Il est possible que Charles-Henri de Clermont soit le commanditaire de la balustrade qui termine la tour ou, du moins de son ornementation avec la date de 1628, avec le « Jesus Maria Ave Gracia » et ses initiales CHC. Il n’en demeure pas moins que l’on ne peut lui attribuer la tour dans son entier. Cette balustrade cache aux regards le toit pyramidal qui couvre la tour. Cette étude reste encore à parfaire. Il y a des imprécisions et sûrement d’autres documents à découvrir. L’histoire ne cesse jamais de s’écrire. Ce texte a voulu rendre à César ce qui lui appartient en l’occurrence la décision, la mise en œuvre et le financement d’une église par ses paroissiens.

 

Pour de très belles photos de Notre-Dame de Tonnerre par Pierre Bastien, voir : http://patrimoine-de-france.com/yonne/tonnerre/eglise-notre-dame-4.php

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[1] Pour en savoir plus sur Notre-Dame : Bureau, abbé Arsène, Histoire de l’église et de la paroisse Notre-Dame de Tonnerre,Tonnerre, P. Bailly, 1886 ; Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 163-175…

[2] Fromageot Jean, Tonnerre et son comté, des origines à la Révolution de 1789, SAHT, Tonnerre, 1973, p 423.

[3] La dîme était l’impôt ecclésiastique et les décimateurs, ceux qui le touchaient.

[4] Petitjehan Pierre, Description de l’ancienne, moderne et nouvelle ville de Tonnerre, antiquitez des eglises, hospitaux et abbayes y estanss…, 1592, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1988, p 80.

[5] Quantin Maximilien, « Histoire du Tiers Etat à Tonnerre au milieu du XVIe siècle », BSSY, Auxerre, 1886, p 404.

[6] ADY, 3 E 1-111 Petitjehan 1549-1550 : il y a inversion des feuillets : le début du texte se trouve au f° 177 et la suite aux f° 172 v°-173.

[7] Petitjehan Pierre, op. cit., 1592, p 85-86. Ce clocher n’a jamais été reconstruit.

[8] Cerveau, François-David, Mémoires sur Tonnerre, 1742, éd. par A. Matton, A l’Image de l’abeille, Dannemoine, 1992, p 170.

[9] Tonnerre, AM, 4 CC 2 1563-1564 f° 22 v°. Pour en savoir plus sur ces circonstances, voir ici Le Tumulte de la porte Saint-Michel (2).

[10] Tonnerre, AM, 4 CC 2 comptes des octrois 1578-1579, f° 4. Pour en savoir plus sur cette horloge, voir ici Horloges et cloches de ville.

[11] Elle est la fille de François d’Escoubleau et d’Isabelle Babou, soeur de Jean Babou de la Bourdaisière lui-même marié avec Diane de La Mark (dont c’est le 3e mariage), mère de Charles-Henri, qui a dû intervenir dans ce mariage…

[12] Cerveau, François-David, op. cit., p 170.

[13] Fromageot Jean, « Comment l’on construisit la tour de Notre-Dame de 1619 à 1628 », Bull. de la société d’histoire et d’archéologie du Tonnerrois (BSAHT), 1969, n° 22, p 41-46.

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